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vendredi 16 janvier 2026

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 4 - Les belles promesses

 


 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les belles promesses

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 512

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Tout commence par un incendie, un bébé… et un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d’un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l’oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d’un effroyable dilemme moral, ce sera l’effondrement ou l’apothéose. Par bonheur, le chat Joseph veille encore.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après l’immense succès du Grand Monde, du Silence et la Colère, et d’Un avenir radieux, il clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Avec ce quatrième volet de la saga des Pelletier, Pierre Lemaitre achève sa vaste radiographie des Trente Glorieuses en nous plongeant au début des années 1970, alors que s’élève le chantier du périphérique parisien, emblème d’une modernité triomphante encore inconsciente des désillusions qu’elle porte déjà en elle. En prélude au cycle suivant, qui mettra au premier plan la génération des enfants, les Pelletier voient leurs trajectoires converger vers leur terme, chacun confronté à une version de lui-même plus nue, plus exacerbée, et aux répercussions parfois implacables de ses choix, dans un monde où les certitudes économiques et sociales commencent à se fissurer.

Si chacun des volets de la saga peut, en théorie, se lire de manière autonome, découvrir les Pelletier à ce stade reviendrait à se priver d’une grande part de la saveur du cycle. Ce dernier volume repose en effet sur l’évolution patiente des personnages, sur leurs contradictions accumulées et sur les décisions – parfois douteuses, souvent irréversibles – qu’ils ont prises au fil des décennies. La lumière se porte cette fois sans ambiguïté sur Jean, entrepreneur complexé qui dissimule un secret inavouable sous ses airs d’homme effacé, et sur son épouse Geneviève, plus tyrannique que jamais, sa férocité domestique atteignant son point d’incandescence. À travers eux, l'auteur poursuit son exploration des rapports de domination, des illusions de réussite et des violences symboliques qui traversent la cellule familiale comme la société.

La narration déroule la logique interne de ces deux êtres avec une jubilation presque cruelle, sous le regard d’une famille tour à tour témoin, juge ou victime. Autour d’eux, les attitudes varient : révolte contenue ou effacement douloureux chez leurs enfants, inquiétude persistante ou résignation tranquille chez les frères et sœurs, sans oublier l’énergie volontiers burlesque du chat Joseph, dont les apparitions offrent un contrepoint comique aux tensions dramatiques. Chacun, à sa manière, absorbe et renvoie les tensions du couple central, tel un miroir qui déforme autant qu’il révèle, jusqu’à laisser affleurer l’ampleur du drame en gestation. Pierre Lemaitre joue ici pleinement de son art du feuilleton : scènes rapides, ruptures de ton, humour noir, rebondissements savamment dosés, autant d’éléments qui amplifient la montée de la tension et accentuent la mécanique des conséquences. 

Ce quatrième volet s’impose comme l’aboutissement magistral de la saga. Entre sens du rythme, ironie mordante, art du retournement et plaisir évident à orchestrer les destins de ses personnages, Pierre Lemaitre y déploie le meilleur de sa puissance romanesque. Figures inoubliables, dialogues vifs et construction millimétrée composent un récit où chaque décision, même la plus anodine, déclenche une réaction en chaîne entraînant les protagonistes toujours plus loin qu’ils ne l’avaient prévu. À cette dynamique implacable s’ajoute le souffle du suspense : une enquête progresse en arrière‑plan, resserrant peu à peu l’étau autour du secret de Jean, que le lecteur connaît mais dont il ignore s’il finira par être mis au jour. L’écriture, brillante et incisive, mêle chronique familiale, tension dramatique, humour discret et menace latente avec une remarquable fluidité. Tout converge vers un final spectaculaire et émouvant, où chaque trajectoire trouve sa vérité, faisant de ce volume le plus accompli de la saga. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences. (R. L. Stevenson)

Et, au bout du compte, il dut admettre ce qu’il savait depuis le tout début, depuis le premier jour. Il avait lu Crime et châtiment : « C’est sa propre conscience qui est le dernier juge de l’homme. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

samedi 20 juillet 2024

[Ribeiro, Damien] Les routes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les routes

Auteur : Damien RIBEIRO

Parution : 2023 (Rouergue)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Entre France et Portugal, de 1955 à 1995, les destins croisés de trois générations d’hommes, coupés les uns des autres bien que reliés par le fil du sang. Entre Vasco, le grand-père, fuyant en France avec femme et enfants les conséquences d’un acte que ses descendants ne connaîtront que bien des années plus tard, et Arthur le petit-fils qui ne parle pas un mot de portugais, il y a la formidable personnalité de Fernando, le maçon, l’entrepreneur, l’homme qui veut repousser l’horizon. Lui choisit d’épouser une Française et vit dans sa chair le déchirement entre deux communautés. Étranger à son père comme à son propre fils, il hante ce magnifique roman d’un désespoir intime aussi secret que destructeur.
Damien Ribeiro joue en virtuose de ces trois personnages qui traversent, l’un le Portugal de Salazar et l’Espagne de Franco, le deuxième le mirage des Trente Glorieuses, le plus jeune le vertige de la déception paternelle. Il raconte aussi l’histoire d’une diaspora silencieuse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Damien Ribeiro est né à Bayonne où, à la fin des années 1990, il s’est impliqué dans le mouvement hip-hop, notamment dans le rap et le graffiti. Au début des années 2000, il écrit de nombreux textes et chroniques dans des webzines spécialisés. En parallèle il suit des études de droit. Il vit aujourd’hui à Perpignan. Les Évanescents, son premier roman, paraît au Rouergue en 2021.

 

 

Avis :

Arrivé en France en 1973 en prétendant « fuir la dictature » plutôt que les « complications » tues même aux siens, David s’empresse de retourner au pays sitôt la révolution des Oeillets et la chute du régime de Salazar. Ayant pour sa part choisi de rester en France, son fils Fernando y crée une entreprise de maçonnerie, brave la loi communautaire en épousant une Française et élève son propre fils Arthur en si parfait petit Français que pas même un mot de portugais ne lui est familier.

Ainsi s’écrit la diaspora de la famille Carvalho, chaque génération semblant dériver de plus en plus loin l’une de l’autre, non pas seulement parce qu’elles ne résident pas toutes dans le même pays, mais surtout parce que, même vivant sous le même toit, aucune se ne reconnaît plus dans les choix ni dans la manière d’être de l’autre. Il faut dire qu’à force de non-dits, par cette « étrange croyance qui prête au silence le pouvoir d’effacer les souffrances », l’incompréhension n’a cessé de croître entre les trois hommes, chacun porté par des aspirations et par des décisions qu’il pense irréconciliables. C’est pourtant sans compter l’inconsciente mais indélébile empreinte psychologique qui constitue leur plus forte filiation et leur plus solide héritage...

Pris en tenaille entre père et fils, Fernando est sans doute celui des trois qui se retrouve le plus aux prises avec ses déchirements et ses contradictions. Lui qui a voué son existence à sa « réussite » française, poussant si bien son fils à devenir plus français que français qu’il lui semble maintenant un parfait étranger, réalise au décès de son père, dans un mélange de colère et de frustration, qu’il n’a au fond toujours agi qu’en réaction à ses origines portugaises. « A qui allait-il se mesurer maintenant ? (…) En le quittant maintenant, ce ­salaud le privait de sa revanche, de cette procession qu’il imaginait faire au volant d’une Mercedes neuve dans le village, habillé comme un prince, Hélène à ses ­côtés, habillée comme une femme de médecin, les petits derrière, ­habillés comme des Français. »
Et non seulement cela, « Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il luttait pour se détacher de son groupe, mais dès que ce dernier était moqué, réduit, raillé, il se sentait le plus offensé de tous. Pour en être issu et s’être hissé au-dessus, il s’estimait le seul légitime à juger les Portugais de France. S’il ne devait rester qu’un seul représentant de cette espèce, ce serait lui, le dernier à s’agripper à sa carte d’identité portugaise comme à une chanson qu’on fredonne pour se consoler des paroles oubliées. »

Agençé en incessants allers-retours entre les époques et entre France et Portugal, le récit avance comme à bâtons rompus, accumulant dans le désordre des épisodes a priori disjoints, étagés de 1955 à 1995, mais formant insensiblement la trame d’une histoire familiale à laquelle, malgré leurs pas de côté et leurs tentatives, chacun à leur façon, de prendre le large, aucun personnage ne parvient à échapper. Ainsi, lancés sur des trajectoires de vie pourtant distinctes, séparés par leurs incompréhensions et par leur défaut de communication, ils finiront par réaliser qu’en aveugles tâtonnants, ils n’auront pourtant tous suivi que des chemins de traverse, menant en définitive à la même destination, ou plutôt les ramenant irrémédiablement à leur même point de départ.

Un roman tout en subtilité et sensibilité, qui excelle à peindre la solitude, l’aliénation et le désespoir de personnages emmurés dans le silence et l’incommunicabilité, condamnés à gratter sans s’en rendre compte la vieille plaie familiale qui, cachée et négligée, ne parvient pas à cicatriser. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

A dix-neuf ans elle avait imaginé un grand voyage, quelque chose d’exotique, une ligne de fuite, une cavalcade, le bruit des amarres qu’on rompt. Et la voilà dix-neuf ans après sa déclaration d’indépendance, vivant à cinq kilomètres des Turca : toute une vie pour parcourir une si petite distance.


Le ciment est comme une poussière fine, très volatile, impossible à fixer. Au repos au fond d’un sac elle peut  prendre des allures de crème presque douce lorsqu’on y plonge la main. Mais assez vite quelque chose accroche la pointe des doigts, une sensation désagréable pareille à celle du coton qu’on déchire. Le ciment se faufile partout : en ouvrant un sac on en retrouve tapi dans les poils des bras, sous les ongles, jusque dans les narines où il a filé en suivant l’air inspiré. Si les cloisons nasales sont sèches, il court dans le fond de la gorge où il laisse son goût de poil à gratter minéral. Les sacs eux-mêmes, bien qu’hermétiquement fermés par un premier emballage en film plastique et un second en kraft épais, sont recouverts d’une pellicule grise qui résiste à tous les enfermements. Une seule façon de la figer : le mélanger au sable et à l’eau. A cet instant, alors qu’il avait enlevé ses chaussures et ses chaussettes, que ses pieds nus s’enfonçaient dans le sable froid pour toucher, pour la première fois, l’eau de l’océan, la vie de David suivait l’itinéraire du ciment.


On voyait les immenses cheminées aux verticales autoritaires, les toits triangulaires abrupts et les enchevêtrements de tuyaux de la cimenterie à des kilomètres. De loin, la poussière minérale qui en émanait, la fumée grise qui s’en dégageait et les reflets du soleil brumeux donnaient à l’ensemble les contours flous d’un mirage. Des passerelles bardées de métal allaient d’un bâtiment à l’autre, d’énormes cylindres zigzaguaient des toits aux fenêtres dans une pente douce, évoquant un toboggan géant qu’aucun enfant n’emprunterait. Le bâtiment était l’exact contraire d’une cathédrale : seules les préoccupations purement pratiques avaient été prises en compte pour l’édifier. Pourtant, quelque chose de majestueux s’en dégageait, une espèce de puissance irrésistible devant laquelle les hommes s’inclinaient. Ici, la technique avait remplacé Dieu.


« C’est bizarre, tu es portugais, mais tu n’as aucun accent, ou alors un léger accent de Marseille. Tous les autres, quand ils parlent, on croirait des Lisboètes expliquant son trajet à un touriste français. Tes copains, ils vivent ici depuis dix ans, on dirait qu’ils sont encore là-bas. » Même s’il partageait son avis, cette remarque l’avait blessé. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il luttait pour se détacher de son groupe, mais dès que ce dernier était moqué, réduit, raillé, il se sentait le plus offensé de tous. Pour en être issu et s’être hissé au-dessus, il s’estimait le seul légitime à juger les Portugais de France. S’il ne devait rester qu’un seul représentant de cette espèce, ce serait lui, le dernier à s’agripper à sa carte d’identité portugaise comme à une chanson qu’on fredonne pour se consoler des paroles oubliées. Et bien qu’ayant vécu plus longtemps ici que la-bas, il refusait obstinément la naturalisation, se méfiant de ce mot désignant aussi l’empaillage d’un animal mort. Lui l’appelait, par erreur ou par grande lucidité, la « dénaturalisation ».


Ici, l’argent, ils en ont honte. Ils passent leur temps à faire des coups, ils en accumulent toujours plus, mais ils le cachent. C’est les curés qui leur ont appris. Les vieilles voitures, les petites maisons… Ils sont nés là. Ils vont mourir ici. Toute la vie ils se surveillent. Les fenêtres sont petites, c’est pas à cause du froid. C’est pour ne pas que leur le voisin voie à l’intérieur. Rien jeter. Réparer. Recoudre les habits. Accommoder les restes. Ils grattent tout. Ils accumulent. Ils planquent. Jamais à la banque, personne ne doit savoir ce qu’ils ont. Ils vivent comme ça, comme des cons. Ils se tuent au travail juste pour échapper à la surveillance des autres. Et ils repassent ici au bar, pour s’assurer qu’il n’en manque pas un. Qu’aucun n’a foutu le camp au bout du monde avec une maîtresse. (…)
Voilà, ne juge pas les gens trop vite. Ici ce n’est pas comme chez vous.
 

Il fallait être triste. Son père, qui selon la légende familiale, avait connu mille vies et surmonté tant d’épreuves, venait de mourir à cinquante-cinq ans sans que les deux hommes n’aient eu le temps ni l’envie de se réconcilier. Il avait survécu cinq ans à sa femme et laissait Fernando, David le frère, Armando l’autre frère et Linda la soeur, orphelins et orgueilleusement seuls ; chaque enfant ayant eu une excellente raison de se brouiller définitivement avec ses frères et sœurs.


S’il ressentait une véritable tristesse, ce n’était pas tant la perte du père que celle du grand rival. A qui allait-il se mesurer maintenant ? Et pourquoi David était-il parti alors que Fernando n’avait pas fini son ascension ? En le quittant maintenant, ce salaud le privait de sa revanche, de cette procession qu’il imaginait faire au volant d’une Mercedes neuve dans le village, habillé comme un prince, Hélène à ses côtés habillée comme une femme de médecin, les petits derrière habillés comme des Français. Il voulait passer devant le bar où David son frère avait ses habitudes, ne pas descendre de la voiture, le toiser, lui et les autres du coin, mettre le cap vers la petite maison à la sortie du village. Là il aurait klaxonné, il aurait posé sa main sur l’épaule de son père pour lui signifier que c’était lui son véritable successeur, et pas David le frère aîné, cet incapable tout juste bon à travailler à la mairie. Il lui aurait dit, avec un ton condescendant et ferme : « tu peux te reposer maintenant, je m’occupe de la famille. » Mais ça n’arriverait pas parce que O Vasco n’était plus.


C’était une étrange sensation que de retrouver ces fratries portugaises agglutinées dans la même rue, comme si la main de Dieu avait découpé aux ciseaux quelques livrets de famille de villages du Nord puis avait décidé de les recoller un peu vite dans des cases trop petites, en France, près de la gare. Le bruit avait couru qu’il y avait du travail dans cette ville. Partout disait-on, on construit des maisons, des entrepôts, des immeubles immenses. Les Italiens ne voulaient plus aller sur les chantiers. Personne n’avait jamais vu un Italien dans les villages. Mais on s’inclinait devant les récits de fortunes faites par les premiers arrivés, alimentés par quelques séjours durant l’été où on voyait revenir des bons à rien dans des voitures neuves. Tout cela avait donné corps à cette histoire. David se foutait de faire fortune, il pouvait difficilement espérer mieux que sa situation au village. D’autres complications l’avaient amené là. Pour le moment il fallait se poser, ne pas se faire remarquer, aller au plus simple. Ainsi, pour ne contrarier personne, quand il fallait expliquer sa situation à une autorité administrative locale, il prétendait toujours fuir la dictature. Derrière ce mot on voyait l’ombre de Salazar, apparemment personne ici ne savait qu’il était mort depuis trois ans.


Tous les Portugais n’étaient pas arrivés en France par le train, pourtant le quartier de la gare, dès les premiers temps, était devenu une sorte d’enclave juridiquement détachée de ce qu’on appelait encore très pompeusement le royaume du Portugal. Les habitants du coin, qui avaient vu revenir les pieds-noirs dix ans plus tôt, se montraient très critiques face aux mouvements de ces populations qui atterrissaient invariablement chez eux. Secrètement, ceux qui avaient toujours vécu là regrettait le temps béni des colonies où les Français encombrants vivaient en Algérie française, les Portugais en Angola, les Espagnols et les Italiens où ils voulaient, pourvu que ce soit loin d’ici. Eux n’avaient rien demandé, et voilà qu’il leur fallait trouver de la place pour les pieds-noirs, mais aussi pour tous leurs Arabes qui semblaient être montés dans le même pinardier, pour les Espagnols qui prétendaient fuir Franco, pour les Portugais qui prétendaient fuir feu Salazar. La terre entière fuyait ses malheurs pour échouer ici en quête d’un nouvel ailleurs. Un dimanche midi, au moment où il plantait sa lame dans le dos du coq rôti que la famille s’apprêtait à déguster, monsieur Colpiègne avait synthétisé ce sentiment en une phrase lapidaire : « Nous sommes devenus leur colonie » (…)

 

 

samedi 24 juin 2023

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 2 - Le silence et la colère

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le silence et la colère

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Après l'immense succès du Grand Monde
Un ogre de béton, une vilaine chute dans l’escalier, le Salon des arts ménagers, une grossesse problématique, la miraculée du Charleville-Paris, la propreté des Françaises, « Savons du  Levant, Savons des Gagnants », les lapins du laboratoire Delaveau, vingt mille francs de la main à la main, une affaire judiciaire relancée, la mort d’un village, le mystérieux professeur Keller, un boxeur amoureux, les nécessités du progrès, le chat Joseph, l’inexorable montée des eaux, une vendeuse aux yeux gris, la confession de l’ingénieur Destouches, un accident de voiture. Et trois histoires d’amour.
Un roman virtuose de Pierre Lemaitre

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après Le Grand Monde qui ouvrait l’an dernier la trilogie des Années Glorieuses, l’on retrouve la famille Pelletier comme si l’on venait juste de la quitter. Quatre ans se sont écoulés depuis l’épilogue du premier tome, et, en cette année 1952, la reconstruction d’après-guerre s’achevant en même temps que bientôt la guerre d’Indochine, la narration se recentre sur les mutations sociales de la France qui, en ce début des Trente Glorieuses, quarante ans après les Etats-Unis, fait son entrée dans la société de consommation.

Pendant que Louis, toujours à la tête de sa savonnerie à Beyrouth, se prend de passion pour la boxe où l’un de ses ouvriers s’est mis en tête de percer, son épouse Angèle suit avec inquiétude le parcours de leurs trois enfants installés à Paris. Jean, toujours aussi mal marié et plus que jamais aux prises avec sa violence intérieure, œuvre à l’ouverture d’un grand magasin de prêt à porter bon marché, que le lecteur, amusé, associera volontiers au concept de l’enseigne Tati. François poursuit avec succès sa carrière à la rubrique faits divers du journal qui l’emploie, tandis qu’Hélène, engagée dans la profession de reporter-photographe, doit se frayer un chemin dans un monde d’hommes. Là encore, les clins d’oeil abondent, amenant à l’esprit le journal Paris-Match ou le magazine Elle, et évoquant même directement Françoise Giroud, dont un article sur l’hygiène des Françaises est reproduit en annexe du livre, ou le vrai village de Tignes, qui, comme dans le roman, tenta de résister à la destruction et à l’engloutissement promis par la construction d’un barrage hydroélectrique.

Mêlant avec dextérité tout un bouquet d’intrigues pimentées de suspense – l’étau se resserre notamment autour du tueur en série qui sévit depuis le début de la trilogie – et démultipliant ainsi l’addiction du lecteur, le récit épouse le tourbillon foisonnant de la vie et ne cesse de rebondir, sans baisse de rythme ni de crédibilité, pour mieux nous attacher à ses personnages, suffisamment bien campés pour convaincre et prendre vie. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : sous ces apparences plaisantes de divertissement facile, le propos se colore souvent de gravité, touchant notamment du doigt la colère, de plus en plus mal rentrée, d’une génération de femmes à l’orée de la conquête de leur indépendance.

Si Geneviève, l’épouse de Jean, en est encore à une révolte inconsciente qui la transforme en terrible mégère, obstinée à lui faire payer sa souffrance « de n’être pas un homme » en se sabordant dans un rôle marital et maternel dont elle ne se satisfait pas, d’autres femmes commencent, encore silencieusement, à se battre pour leur liberté professionnelle et affective. Elles ont encore un long chemin à parcourir, preuves en sont la précarité et l’injustice qui déclenchent les grèves d’ouvrières, et, de manière plus spectaculaire encore, la chasse aux avortées et aux médecins avorteurs qui se poursuit alors dans la continuité des lois de Vichy. Si, depuis la Libération, l’avortement n’est plus passible de la peine de mort, il reste un délit traqué par des brigades policières spécialisées.

Tout aussi prenant et bien mené que le premier, ce deuxième opus de la dernière trilogie en date de Pierre Lemaitre ne déroge pas à la règle qui rend si remarquables les romans de l'auteur : le noyau central de son histoire, avec ses personnages et leur ressenti individuel, n’est que le prétexte d’une peinture beaucoup plus large d’une époque et de son contexte social, débouchant elle-même sur des perspectives sociétales d’une portée universelle. Alors quand l’intérêt se conjugue aussi bien au plaisir de lecture, l’on ne peut, naturellement, qu’attendre avec la plus grande impatience le prochain rendez-vous avec la famille Pelletier. (4/5)

 

 

Citations :

Geneviève estimait jouir d’une indiscutable supériorité sur Hélène et sur Nine : elle était mariée et attendait son deuxième enfant tandis que ces deux-là pouvaient se prétendre plus belles que les autres, c’étaient « des vieilles filles et voilà tout ! La Hélène, vingt-trois ans toujours célibataire, elle peut faire la fière, celle-là ! Quant à la sourdingue, elle c’est encore pire, elle a coiffé sainte Catherine ! On aurait dû lui offrir un chapeau avec des clochettes, ça ne l’aurait pas beaucoup dérangée… ». Ravie par toutes ces belles pensées, Geneviève croisait ses petites mains potelées sur la table et souriait aimablement, c’est ce qu’on fait quand on est en famille.


— Ah bon ? enchaînait-elle. Mais comment ça, elles sont sales, qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je n’ai pas lu les articles, répondit François, ça paraîtra lundi. Mais on ne publie que des choses très documentées et le jugement est sans appel : les Françaises sont négligées.
Geneviève croisa les bras, méfiante.
— Parce que les Boches sont plus propres, peut-être !
— Les Allemandes, je ne sais pas s’il en sera question dans la série…
— Quelle série ? demanda Jean que la nouvelle du Charleville-Paris avait ébranlé.
— Des articles sur la propreté des Françaises, précisa François. Un par jour, pendant une semaine. Le patron garde le contenu jalousement, il s’attend à un tollé et je pense que c’est ce qu’il veut.
— J’espère qu’il y aura un second volet sur la propreté des hommes.
Toutes les têtes se tournèrent vers Nine dont la voix, menue comme sa personne, savait toutefois se faire entendre. Elle sourit gentiment en expliquant :
— Étant donné qu’elles s’occupent de leur linge, je vois mal comment des épouses sales feraient des maris propres…


La famille était réunie au grand complet pour la première fois depuis un an. Dans ces occasions, chacun mesure le temps à son aune. On relève la manière dont les autres vieillissent, on se rassure, on s’inquiète, c’est un moment triste et heureux, on se regarde, on se reconnaît, mais tout a changé.


Si l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes.
Il ne suffisait pas que nombre d’entre elles risquent la stérilité, il fallait encore qu’elles encourent des amendes et des peines de prison. Le législateur de 1939, qui avait accru la répression, fut bientôt semé par celui de 1942, un champion celui-là, qui éleva l’avortement au rang de crime contre la sûreté de l’État, la peine de mort n’était plus exclue pour les avorteurs comme en firent l’expérience Marie-Louise Giraud et Désiré Pioge en 1943, tous deux guillotinés. Au cours de ces années sombres, aiguillonné par l’Alliance nationale contre la dépopulation, une association de natalistes exaltés, notre législateur, très imaginatif, imagina même de sanctionner… sans preuve ! Le fait d’avoir tenté un avortement même si l’on n’en trouvait aucune trace vous faisait délinquante. En matière de droit, il était difficile de faire mieux.
 
 
Le plus sûr moyen de réprimer l’avortement consistant à décourager ceux qui le pratiquaient, les médecins, les sages-femmes risquaient des peines de prison ferme, des amendes considérables et la suspension voire l’interdiction définitive d’exercer. Étonnamment, ce n’est pas sous le régime de Vichy que la répression de ce « fléau social » avait été la plus vive mais… à la Libération. En 1946, on comptait mille comparants de plus qu’en 1943…


C’est ainsi que l’inspecteur venait jusque dans les étages interroger les patientes aux premières heures du matin, s’enquérir de leur grossesse malheureuse, remonter à la date de la conception, leur faire détailler les circonstances exactes de la fausse couche qui les avait conduites ici, les cuisiner sur leur désir d’enfant, leurs rapports avec leur mari, supputer un amant, leur rappeler parfois qu’elles avaient déjà procédé à un curetage (il n’était pas rare qu’il se fasse monter les registres des années précédentes), les menacer d’une expertise médicale, mentionner la peine qu’elles encouraient en cas de fausse déclaration, souligner ce que risquaient les complices, mari, mère, voisines, sœurs, exiger le nom de… Les deux minutes se transformaient alors en un long interrogatoire serré qu’enduraient des femmes terrifiées qui avaient subi un curetage, n’avaient quasiment pas dormi depuis une trentaine d’heures et qui souvent pleuraient parce qu’elles avaient perdu le bébé qu’elles espéraient, ce que Palmari mettait la plupart du temps sur le compte de la dissimulation.


Notre inconscient nous écoute, la réciproque est rare.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

mardi 24 mai 2022

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 1 - Le Grand Monde

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Grand Monde

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2022 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La famille Pelletier. Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible. Et quelques meurtres.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix  littéraires nationaux et internationaux. Après sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, il nous propose aujourd’hui une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman..

 

 

Avis :

En cette année 1948, malgré leur réussite à la tête de leur prospère savonnerie à Beyrouth, Louis et Angèle Pelletier accusent le coup. A l’évidence, aucun de leurs quatre enfants ne reprendra jamais le flambeau, et il leur faut se résigner à les voir, l’un après l’autre, quitter le Liban pour « le Grand Monde ». Si deux de leurs fils et leur fille ont choisi de tenter leur chance à Paris, le dernier s’est mis en tête de retrouver à Saigon le légionnaire dont il est passionnément épris, et qui a cessé de donner de ses nouvelles alors qu’il est maintenant engagé aux côtés de l’armée française dans la guerre contre le Viêt-minh…

Comme il l’explique en fin d’ouvrage, l’auteur a butiné une myriade de sources pour composer ce foisonnant feuilleton qui doit se prolonger sur deux autres tomes. Agrémentant le fruit de cette promenade documentaire d’une bonne dose d’imagination, il entame une saga familiale animée d’un si puissant souffle romanesque qu’il parvient à en faire oublier, voire à rendre amusants, ses aspects les plus improbables. Car, certes, toutes ces péripéties font beaucoup pour une seule famille. Et, lorsque, entre autres surprises et rebondissements, s’entrecroisent les aventures du benjamin Etienne, inspirées de celles du vrai correspondant de guerre qui, en 1950, s’intéressa à l’affaire des piastres en Indochine ; les circonstances qui placent François, le cadet journaliste, à la tête de scoops détonants ; le terrible secret qui fait de l’aîné Jean et de sa redoutable épouse Geneviève de bien peu recommandables compères : l’on finit par déborder du roman historique pour verser dans un exercice de dextérité non dénué d’humour, comme le confirment les clins d’oeil de l’auteur à ses précédents livres ou à ceux de Simenon.

C’est donc avec un incontestable plaisir que l’on se laisse emporter par cette lecture fluide et facile, en compagnie de personnages réellement attachants ou carrément détestables, mais toujours bien campés, et surtout que l’on s’immerge dans son alternance d’atmosphères aussi vivides les unes que les autres. Qu’il s’agisse, d’une part, de l’incertitude du Paris d’après-guerre, entre pénuries et rationnement, opportunités lucratives pas très nettes, manifestations ouvrières et violente répression policière, mais aussi difficultés d’indépendance de la presse comme des femmes, ou, d’autre part, de la décadence d’une Saigon encerclée par une guérilla de décolonisation d’une violence inouïe, mais qui ne démord pas de ses juteux trafics construits sur la corruption et la concussion, et tant pis s’ils financent en même temps le Viêt-minh, le tableau n’est dans l’ensemble guère réjouissant, ni glorieux, le crime s’épanouissant en toute impunité d’un côté de ce monde comme de l’autre.

Jouant avec aisance et humour de tous les genres, Pierre Lemaitre enchevêtre roman historique, saga familiale et intrigue criminelle pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Il nous livre, à n’en pas douter, un nouveau grand succès populaire, dont beaucoup attendront la suite avec curiosité. N’a-t-il pas déroulé quelques fils narratifs qui ne demandent qu’à être tirés plus avant ? En attendant, ceux qui souhaitent conforter leurs impressions sur les troublants conflits d’intérêts économiques et financiers à l’oeuvre pendant la guerre d’Indochine pourront se plonger dans l’édifiant Une sortie honorable d’Eric Vuillard. (4/5)

 

 

Citations :

Si tu expliques trois fois un truc à quelqu’un et qu’il ne le comprend pas, c’est un imbécile. Mais si, à la fin, il est certain de l’avoir compris mieux que toi, alors, tu as affaire à un con.
 

Entre la terrasse du Métropole et celle du Cristal Palace, vous avez tout ce qui importe à Saigon. Diplomates sur le retour, aventuriers, séducteurs, banquiers corrompus, journalistes alcooliques, prostituées et demi-mondaines, aristocratie française, communistes masqués, planteurs richissimes, tout est là. L’erreur serait de croire que Saigon est une ville. C’est un monde à part entière. La corruption, le jeu, le sexe, l’alcool, le pouvoir, tout s’y donne libre cours sous l’autorité de la déesse absolue, celle que tout le monde révère, à savoir Sa Majesté la Piastre !
 
 
D’un geste, Jeantet vida sa coupe dans le cache-pot et traversa la terrasse. Étienne lui emboîta le pas jusqu’au parapet et un endroit moins éclairé où le directeur s’arrêta, posant ses larges mains sur la balustrade.
Étienne, comme lui, observa la nuit et fut saisi d’une étrange émotion en découvrant un immense trou noir percé des innombrables lumières de bateaux au mouillage.
— Vous sentez ? demanda Jeantet. L’odeur du fleuve…
Le brouhaha des conversations en anglais s’était éloigné jusqu’à disparaître, comme à la fin d’un film, pour céder la place au silence lourd et profond des rives de ce fleuve noir et inquiétant où l’œil, en s’habituant à la pénombre, distinguait ce qui devait être les herbes hautes de marécages ou de rizières.
— De l’autre côté, dit Jeantet, c’est le Viêt-minh. Il encercle la ville.
Il se tourna vers la petite foule des clients du palace qui s’interpellaient en riant :
— Ce que vous voyez là, c’est tout ce qu’il reste de la France en Indochine. En réalité, Saigon n’est plus rien d’autre qu’un fort assiégé, isolé.
Ils se tournèrent de nouveau vers le fleuve.
— Là-bas, dans la campagne, la France a fait construire des centaines de petits fortins qui ne servent à rien. Le Corps expéditionnaire tente de les défendre. Il tâche même, quand c’est possible, de gagner un peu de terrain en s’emparant de villages comme votre Hiển Giang peut-être, mais si vous prenez de la hauteur, vus du ciel, ces centaines de fortins sont eux aussi des postes assiégés. Ou qui le seront demain…
Étienne fut saisi par un vertige. Dans ce trou noir humide, vibrant, se trouvaient Raymond et ses camarades, Raymond dont il crut, un instant, sentir la présence physique, presque l’haleine chaude et familière.
— Partir visiter le pays serait suicidaire, vous ne feriez pas deux kilomètres. Vous ne pouvez sortir de la ville qu’armé, accompagné, escorté, et même ainsi vous n’êtes pas certain d’arriver à destination… Saigon est devenu une île.
La voix de Jeantet n’était plus tout à fait la même, c’était un murmure, une pensée qui se développait lentement, envahissante, sinueuse comme une algue.
— Finalement, la piastre, c’est son dernier lien avec le reste du monde.
Le mot sembla le réveiller. Il se tourna vers Étienne.
— C’est une richesse artificielle. Elle ne tient qu’à un décret. Le Viêt-minh, lui, conquiert peu à peu les rizières, les plantations, les faubourgs. Il parvient à convaincre, ou à faire peur, mais gagner Saigon, c’est une autre paire de manches. Parce que (il leva l’index vers le ciel), à Saigon, il y a la piastre…
Soudain, une lointaine explosion interrompit les conversations. Une lumière vive surgit sur l’autre rive, à plusieurs kilomètres, un rougeoiement disait qu’un feu s’était déclaré.
— C’est un fortin français qui se défend, dit calmement Jeantet. Le Viêt-minh attaque souvent la nuit. S’il tient jusqu’au matin, il aura gagné quelques semaines. Sinon, le Corps expéditionnaire en construira un autre quelques kilomètres plus loin.
Dans l’imagination d’Étienne, c’était de nouveau Raymond, là-bas, assiégé dans une tourelle en bambou, les soldats du Viêt-minh attaquaient de toutes parts ; à cause de la nuit, on ne les découvrait que lorsqu’ils surgissaient devant vous.
— Ça semble sans fin, lâcha Jeantet, et pourtant, il y aura une fin. Cette guerre ne peut pas être gagnée. Le gouvernement le sait, tout le monde le sait. En attendant on fait comme si.
Il s’était tourné vers la terrasse.
— Regardez…
Le bref étonnement qui avait saisi les clients du palace s’était évaporé. Les conversations avaient repris leur cours normal, primesautier. Jeantet fixa Étienne, lui posa la main sur l’épaule.
— Bienvenue sur le Titanic.
 
 
 Il y a des soldats qui se font tuer ici pour que des marlous fassent fortune sur le budget de la France…
— Mais au contraire, vieux ! L’économie française a besoin de cette guerre ! La guerre rapporte trois fois ce qu’elle coûte. C’est une arme, la piastre ! C’est grâce à elle que nous parvenons à convaincre ceux qui pourraient se ranger aux côtés des communistes.
— On ne les convainc pas, on les achète.
— Eh bien, oui, on les achète, tu préférerais qu’on les trucide ?


— Dites-moi, Diêm… Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Vous payez en piastres une société française qui est censée vous envoyer du riz. En réalité, on verra arriver ici, dans huit mois, trois sacs de riz pourri pour clore le dossier. Ce qui m’intrigue, ce sont les francs…
— Quels francs ?
— Bah, les piastres qui arriveront en France, vous allez les convertir en francs.
— C’est le projet, monsieur Étienne, tout à fait.
— Qu’est-ce que vous allez faire de ces francs, en France, vous qui habitez Saigon ?
Ils durent s’écarter parce qu’ils avaient atteint le quai et qu’ils risquaient de gêner les passagers descendant des bateaux. Diêm avait l’air embarrassé.
— En France, avec les francs, monsieur Étienne, on achète de l’or qu’on fait revenir ici. Cet or, on le transforme en piastres et on vous dépose un nouveau dossier de transfert.
Étienne tentait de mesurer les conséquences de ce trafic.
Diêm comprit sa sidération.
— Oui, c’est comme ça, monsieur Étienne, la piastre part en France et revient et repart… En matière de finances, l’Indochine a inventé le mouvement perpétuel.
— Et cet or revient comment ici ?
Diêm se contenta de montrer le paquebot dont les passagers descendaient la large passerelle, leurs valises à la main, le sourire aux lèvres…
Étienne suivit le regard de Diêm qui, maintenant, la crête oscillant de droite à gauche, observait le manège des douaniers qui arrêtaient certains passagers afin de contrôler leurs valises tandis qu’ils en laissaient passer d’autres. Les pots-de-vin devaient pleuvoir sur la douane comme ils pleuvaient sur l’Agence. Le trafic de piastres était une activité artisanale aux dimensions industrielles.


Grâce à la guerre, les Français trafiquaient de la piastre. Les sociétés, le capitalisme local profitaient de ce trafic pour s’enrichir, pour se gaver, mais il y avait pis. Le Viêt-minh était parvenu à entrer dans le système. À profiter du trafic de la piastre pour s’équiper. Ça voulait dire une chose, une seule, terrible, d’une importance tragique. Dans la guerre qui les opposait, la France, sans le savoir, finançait le Viêt-minh.
 
 
— Aucun de ces remboursements pour dommages de guerre, reprit Étienne, n’a fait l’objet d’une réelle vérification. Et on ne sait pas non plus où sont parties les sommes versées. Une enquête permettrait de…
— C’est l’inverse, monsieur, je suis au regret. Nous n’ouvrons pas une enquête pour chercher des preuves de quoi que ce soit. C’est parce que nous avons des preuves que nous ouvrons une enquête. C’est ça, la procédure.
— Sans preuve, pas d’enquête, mais sans enquête, pas de preuve…
Le jeune homme partit d’un rire jovial auquel on ne s’attendait pas.
— C’est un peu ça, oui.


J’ai eu ailleurs l’occasion de citer H. G. Wells dans sa préface à Dolorès, Édition des Deux-Rives, 1946. On me permettra de le refaire : « On prend un trait chez celui-ci, un trait chez cet autre ; on l’emprunte à un ami de toujours, ou à quelqu’un à peine entrevu sur le quai d’une gare, en attendant un train. On emprunte même parfois une phrase, une idée à un fait divers de journal. Voilà la manière d’écrire un roman ; il n’y en a pas d’autre. » 

 

 

Du même auteur sur ce blog :  

 
 


 

samedi 10 juillet 2021

[Gallois, Anne] Mes Trente Glorieuses

 


 

 

J'ai aimé

Titre : Mes Trente Glorieuses

Auteur : Anne GALLOIS

Parution : 2019 (Carnets Nord)
                   2021 (De Borée Editions)

Pages : 280

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A partir de couvertures de Paris Match, Anne Gallois raconte la vie d'une famille traditionnelle de province à l'époque des Trente Glorieuses, mêlant l'intime et le public, le feuilleton familial avec l'histoire politique et sociale de la France.
Six soeurs, enfants, adolescentes puis jeunes adultes, plongées dans le bain bouillonnant de ces années mythiques où l'on vit apparaître la télévision, la pilule, les Beatles, les yé-yés... où la guerre d'Algérie faisait rage, où mai 68, les hippies, les premiers mouvements féministes révolutionnaient les têtes et les sens...
 
Prix de l'académie française Anna de Noailles 2020.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste indépendante pour la presse écrite (Le Monde, Libération...), puis réalisatrice de documentaires pour la télévision (52 sur la Une - TF1, Strip-tease - France 3), Anne Gallois a également écrit quatre livres, récits et romans (éd. du Seuilet Fayard).

 

 

Avis :

Née en 1942, Margot est la deuxième des six filles d’une famille bourgeoise, catholique et conservatrice, d’une ville moyenne de province. Son enfance, son adolescence, puis son entrée dans le monde adulte sont l’occasion de retracer l’évolution de la société française au cours des Trente Glorieuses, dans un récit ponctué par les couvertures des Paris Match de l’époque.

De l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, ce sont ainsi vingt ans d’actualité française et de ce qui semble une autobiographie de l’auteur, qui s’entremêlent. Cette superposition des aspirations et des apprentissages d’une jeune femme rebelle et passionnée, et d’une rétrospective illustrée des grands événements politiques et sociaux de la période, permet de ressentir au plus près les profondes mutations qui ont transformé une France caractérisée par ses profonds clivages sociaux et sa rigidité morale et religieuse, en une société de consommation aux mœurs libérées, aux femmes émancipées, et bientôt aussi à la recherche de ses repères.

Bourré de réminiscences et de détails authentiques, ce témoignage vivant qui se lit comme un agréable feuilleton, suscitera sans doute autant de nostalgie chez les Boomers que d’incrédulité curieuse chez les moins de vingt ans. (Re)découvrir les unes et photographies des magazines de l’époque est amusant et décuple la puissance des évocations. Une interrogation me vient après cette lecture où le documentaire s’appuie sur l’expérience personnelle : que deviendraient ce regard et ce ressenti, s’ils nous étaient rapportés cette fois par Danièle, cette « amie illégitime », dont le père travaillait à l‘usine, et que la narratrice n’avait pas le droit de fréquenter… (3,5/5)

 

Citations :

Je me tais, excédée. Puis je jette, crache :             
– Je suis révoltée.             
– Contre quoi es-tu révoltée, ma chérie ?
– Contre la mort. Tout ça, ce bonheur, le travail de papa, vos efforts, vos enfants… tout ça pour rien.             
– Toutes les choses ont une fin, ma chérie, et c’est heureux. C’est parce que la vie est mortelle qu’elle a du prix. Imagine qu’il n’y ait pas de fin et que vous soyez obligées de vous occuper de moi pour l’éternité.             
– C’est vrai, la mort a du bon.             
Nous rions. Ma mère reprend son sérieux :             
– La mort n’est pas une fin. C’est une espérance.

 Je déteste le quotidien.             
– Mais le quotidien, ma chérie, c’est la vie. Il ne faut pas toujours rechercher l’extraordinaire. Savoir se contenter de ce que l’on a, c’est le secret du bonheur.             
– Ce bonheur-là ne me dit rien.             
– Les petites choses, il faut savoir les apprécier, en connaître le prix avant de les perdre. Les petits plaisirs, les petits riens...
– Petits… petits… je déteste ce mot.

Actuellement, elle se passionne pour les Mémoires du duc de Saint-Simon et le roman de Soljenitsyne. Elle extrait, à mon intention, une phrase tirée du Pavillon des cancéreux : « Si tu ne sais pas user de la minute, tu perdras l’heure, le jour et toute ta vie. » « Toi qui dis détester le quotidien et sa routine, ma chérie, médite cette pensée. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 26 septembre 2019

[Leturcq, Sandrine] La lampe au chapeau






J'ai beaucoup aimé

Titre : La lampe au chapeau

Auteur : Sandrine LETURCQ

Année de parution : 2019

Editeur : Carnets de sel

Pages : 333







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après la seconde guerre mondiale, Jean, un mineur prisonnier de guerre, retourne à la fosse à Bruay-en-Artois, fonde une famille et décide de ne plus penser qu’à profiter de sa vie, de ses congés et de sa liberté. Mais c’est sans compter les mouvements de grève où il est vite stigmatisé.
A l’opposé, Alexandre, son neveu, place l’intérêt des siens et de ses compagnons au-dessus de son propre intérêt particulier. Et contrairement à Jean, il rentre de la guerre d’Algérie instruit et révolté…


Un mot sur l'auteur :

Petite-fille de mineurs, Sandrine Leturcq est née au cœur des corons de Bruay-en-Artois. Redonnant ici aux dialogues la chaleur patoisante de sa région, elle déroule le fil de deux destins contraires s’inscrivant dans une fresque historique.

Vous pouvez lire ici mon interview de Sandrine Leturcq.



Avis :

Un grand merci à Babelio et à Sandrine Leturcq pour m'avoir offert cette lecture dans le cadre de la Masse Critique Babelio.

Jean et Alexandre sont tous deux mineurs de fond à Bruay-en-Artois. Ils ont toutefois une manière radicalement opposée de faire face à leur vie harassante, dangereuse et mal rémunérée. A son retour de captivité après la Libération, Jean s'attèle d'arrache-pied à améliorer son sort personnel en prenant des cours du soir pour devenir porion. Sa promotion lui attire la défiance, et bientôt la vindicte des mineurs lorsque les grèves se succèdent. Son neveu Alexandre, lui, aspire à l'action collective : il rentre de la guerre d'Algérie plus que jamais renforcé dans ses convictions et ses idéaux libertaires, qui ne tardent pas à le faire passer pour une forte tête et un agitateur politique auprès de son employeur. Entre Jean et Alexandre, la rupture finit par devenir irrémédiable.

Ce roman a d'abord été pour moi une rencontre pleine de tendresse avec des personnages et des lieux qui me sont particulièrement proches en raison de mes racines familiales : j'ai immédiatement entendu sonner des voix familières au fil des dialogues patoisants, savoureux et parfaitement justes, que tous les lecteurs pourront décrypter sans mal parce que traduits au fur et à mesure, sans renvois ni notes de bas de page. Elle-même originaire de Bruay, l'auteur a su restituer mille détails authentiques qui recréent avec réalisme la vie de cette ville minière, de l'après-guerre jusqu'aux années soixante-dix.

Derrière l'histoire particulière se dessine la profonde évolution de la France toute entière pendant les Trente Glorieuses, marquées par des changements économiques et sociaux majeurs qui ont introduit en Europe la société de consommation et de loisirs. Un des facteurs de la forte croissance industrielle fut d'ailleurs l'accès à une énergie à bas coût, en particulier les énergies fossiles...

Le point de vue historique de l'auteur s'attache plus particulièrement à la prévalence de l'individualisme dans les grandes orientations prises par notre société moderne occidentale. Selon Sandrine Leturcq, qui nous fait découvrir au passage quelques penseurs libertaires, les intérêts particuliers ont toujours fini par l'emporter, y compris dans les sociétés collectivistes communistes. Seules les minorités anarchistes ont imaginé une voie différente, comme Alexandre dans le récit, restée antinomique avec les égoïsmes inhérents à la nature humaine.

La lampe au chapeau est un captivant roman historique dépassant largement le cadre régional, porté par une réflexion intéressante sur nos valeurs sociétales qui devrait intéresser tous les lecteurs, quelles que soient leurs affinités politiques. (4/5)


A lire aussi sur les mines de charbon du Pas-de-Calais :