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mercredi 13 août 2025

[Medie, Peace Adzo] Fleurs de nuit

 




J'ai aimé 

 

Titre : Fleurs de nuit (Nightbloom)

Auteur : Peace Adzo MEDIE

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                   en français en 2025 (Aube)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ma mère savait qu’en grandissant, ma cousine briserait tout ce qu’elle toucherait, même les personnes qui l’aimaient. »   
Selasi et Akorfa, deux cousines nées le même jour, grandissent comme des sœurs sous le regard à la fois attendri et vigilant de leurs mères respectives. Une enfance ­ghanéenne heureuse, jusqu’à ce que tout bascule. Voilà Akorfa installée à Accra, la capitale, où elle aura accès aux meilleures écoles privées du pays, à la poursuite d’un rêve : partir étudier la médecine aux États-Unis. Quant à Selasi, elle va devoir trouver des ressources là où elle pourra pour parvenir à donner un sens à son destin. De la tendresse de l’enfance aux rivalités et aux silences des adultes, ce roman nous raconte la vie de ces fillettes jusqu’à ce qu’elles-mêmes soient mères de famille. Il nous raconte aussi les bifurcations de l’existence, les choses qu’on tait et qui nous rongent, les regards croisés sur les histoires de famille toujours plus complexes qu’il n’y paraît. Il nous raconte enfin la vie dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, et ainsi nous invite au voyage. Ne passez pas votre chemin : cette saga familiale africaine est passionnante ! 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Peace Adzo Medie est une universitaire et auteure ghanéenne née en 1981. Sa seule épouse est son premier roman, déjà traduit en plusieurs langues.

 

Avis :

Alors que, dans la petite enfance, rien ne semblait pouvoir séparer Akorfa et Selasi, les deux cousines nées le même jour de 1985 au Ghana, tout change quand, envoyée chez sa grand-mère paternelle au décès de sa mère, Selasi se retrouve soudain, aux yeux de la mère d’Akorfa, le rappel vivant de toutes les haines et jalousies qui l’opposent à sa belle-famille. 

Après l’insouciance vient alors le temps d’une déchirure toujours plus large et bientôt irréconciliable, que le récit sonde depuis ses deux rives, laissant d’abord la parole à Akorfa pour son versant de l’histoire, puis, presque au mitan du livre, à Selasi pour une tout autre version qui renverse soudain les perspectives. L’antagonisme qui s’est creusé entre les deux cousines semble irréductible. C’est sans compter un secret et insupportable point commun, alors que les abus faits aux femmes se perpétuent dans l’impunité et le silence à tous les échelons de la société ghanéenne, seul capable de leur faire tant bien que mal enjamber l’héritage familial qui, de génération en génération, entrelace ses non-dits aux colères et aux rancoeurs.

Ainsi se rejoindront, dans une commune révolte, les deux chemins si différents entrepris par ces deux filles d’Afrique. L’une, endossant l’obsession maternelle d’autonomie et de revanche, pour s’extraire de sa condition de femme noire par la poursuite de l’excellence et par la réussite professionnelle aux Etats-Unis. L’autre, sans grands moyens financiers et attachée à ses racines, pour assumer fièrement son identité et trouver sa voie au Ghana à la force du poignet. Mais tout cela pour se voir toutes deux rattrapées, au final et malgré tous leurs efforts, par l’atavique destin des femmes depuis toujours résignées, dans un silence dicté par la honte, à accepter les plus bas instincts de domination masculine.

Même si peut-être parfois un peu trop stéréotypés dans un récit non dénué d'exagérations romanesques, l’on s’attache à ces deux beaux personnages de femmes, courageuses mais impuissantes à leur seule échelle, chacune aux prises avec son propre héritage familial pesant sur ses perceptions et sur ses choix. Commencé sous l’angle de ce qui ne s’avère ensuite qu’un point de vue, le récit rebondit à la plus grande surprise du lecteur pour une appréhension totalement renouvelée de la même histoire, soulignant de manière particulièrement réussie la subjectivité et les déformations de perception sous l’emprise des émotions et des traumatismes, enfin l’incommunicabilité au sein d’une même famille rendant plus compliquée encore l’approche des sujets considérés tabous. Quelle que soit la stratégie individuelle de chacun toutefois, une seule évidence : en matière de violences faites aux femmes, le silence sert toujours de caisse de résonance au mal, qu’il contribue à perpétuer de génération en génération comme s’il valait acceptation.

Un agréable roman suffisamment épais pour s’y dépayser durablement et, surtout, une gentillette déclinaison africaine de la mouvance MeToo soulignant, là-bas sans doute plus encore qu’aillleurs, l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir. (3,5/5)

 

Citation :

La vie en Amérique avait entrouvert ma cage, mais ne m’avait pas libérée de la prison des attentes ghanéennes. J’avais fait quelques petits tours dehors, en bifurquant vers les sciences politiques par exemple, mais ce n’était que des anomalies, des moments d’embarras. Parce que j’étais surtout en paix lorsque j’étais d’accord avec eux – en particulier avec ma mère, quand nos désirs et intentions étaient alignés. Si je me sentais enfin à l’aise avec nos désaccords, cela signifierait que je rejetais ce qu’on m’avait appris à faire : respecter mes parents, ne jamais douter qu’ils voulaient le meilleur pour moi et s’assuraient que je l’obtienne, les rendre fiers. Cela signifierait que je commençais à oublier que, malgré mon autonomie, je leur appartenais toujours. J’étais moi, mais j’étais également eux.


 

dimanche 6 avril 2025

[Cranor, Eli] Chiens des Ozarks

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chiens des Ozarks (Ozark Dogs)

Auteur : Eli CRANOR

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français en 2025 (Sonatine)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Taggard, Arkansas. Chômage et récession frappent durement cette petite ville des monts Ozarks. C'est là que vit Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, en compagnie de sa petite-fille, Joanna, qu'il élève seul au milieu de sa casse automobile. Pour protéger celle-ci d'un monde extérieur de plus en plus hostile, Jeremiah lui a transmis tout son savoir, en particulier sur le maniement des armes et l'autodéfense. Mais aucune ressource n'est suffisante quand les Ledford, une famille de suprémacistes blancs de la région, dealers de meth, décident de s'en prendre à la jeune fille. Jeremiah comprend alors que plus rien n'arrêtera la violence, sinon peut-être la violence. 

Avec Chiens des Ozarks, salué dès sa sortie par une critique unanime, Eli Cranor brosse avec un réalisme inquiétant, quasi documentaire, un portrait de la vie dans les monts Ozarks. Entre les forces brutes de la nature et une société plus sauvage que jamais, quel espoir reste-t-il pour l'humain ? Il fallait un écrivain de la trempe d'Eli Cranor pour répondre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eli Cranor a grandi à Russellville, dans l'Arkansas, élevé par deux parents enseignants qui lui ont transmis le goût de la lecture et de l'écriture. Sportif prometteur, il devient un temps footballeur professionnel en Floride puis entraîneur, avant de revenir s'installer à Russellville avec sa femme pour enseigner l'anglais et élever ses enfants. Il est l'auteur de deux romans, Don't Know Tough (2022) et Chiens des Ozarks (2023), tous deux salués par la critique et par ses pairs. Depuis 2023, il est également écrivain résident au département des arts et humanités de l'université Arkansas Tech, et professeur au département d'anglais de cette même université.

 

Avis :

Eli Cranor n’a que deux livres à son actif, mais déjà une longue liste de prix littéraires. Pour la première fois traduit en français, il nous plonge dans une Amérique profonde angoissée par le déclin et qui, aux prises avec le chômage, la prolifération des armes et l’addiction aux narcotiques, se replie sur elle-même dans un violent mélange de paranoïa et de racisme. En ces lendemains de réélection de Trump, portrait noir et sensible d’une Amérique qui ne rêve plus.

Depuis que la fermeture de sa centrale électrique a sonné le glas de sa prospérité, la petite ville de Taggard, dans l’Arkansas, n’est plus que l’ombre d’elle-même, hantée d’immigrants acceptant des salaires de misère et de groupuscules suprémacistes attisant haine et racisme sur fond d’abrutissement à la méthadone. C’est là que Jeremiah vit de sa casse automobile, terrible symbole des reliefs d’une splendeur américaine déchue. Vétéran du Vietnam traînant ses fantômes et les cicatrices d’un drame familial, il a transformé les lieux en bunker, les classiques littéraires y côtoyant les armes de guerre, pour, son addiction à l’alcool temporairement remisée, y élever sa petite-fille Joanna à l’abri de la violence du monde.

Sa mère disparue et son père condamné à perpétuité pour le meurtre d’un fils Ledford, une famille suprémaciste connue pour ses actes de violence et son implication active dans le trafic de drogue, la jeune fille n’a pour sa part que des préoccupations tout à fait ordinaires à la veille de son départ pour l’université. Favorite de l’élection qui doit consacrer la reine du Homecoming dans son lycée, elle vient d’arracher à son grand-père la permission de minuit dont, en lieu et place du bal, elle compte bien profiter pour rejoindre en secret son petit ami. Sauf que, sortie des radars de Jeremiah, la voilà une proie rêvée pour les Ledford assoiffés de vengeance. Le vieil homme qui pensait pourtant se contenter d’assurer passivement leur sécurité va devoir reprendre les armes pour sauver une Joanna à son tour rattrapée par la violence de réalités aux antipodes du rêve américain.

Efficace et enlevé de bout en bout, ce polar dans la plus pure tradition du rural noir s’inspire d’un fait divers. Sous la fulgurance de la violence qui vient faire voler en éclats tout espoir de vie rangée, comme si, dans ces contrées abandonnées à leur agonie, la tragédie n’était qu’une longue cascade sans échappatoire, le récit sans complaisance se fait miroir d’une Amérique oubliée et misérable, laissée à ses pires démons. Ici, pas de bons ni de méchants purs et durs, mais des hommes et des femmes malmenés par l’injustice, les épreuves et le malheur, des anti-héros réagissant avec les moyens du bord, vaillance solitaire et fatiguée pour les uns, bêtise et rancoeur désespérée pour les autres.

Au travers d’un drame humain aux complexités tout sauf manichéennes, Eli Cranor réussit une peinture forte et frappante du malaise des oubliés d’un rêve américain fracturé. Une lecture aussi haletante que d’actualité. (4/5)

 

Citations :

Jeremiah avait compris il y a fort longtemps qu’un livre pouvait être une arme et, fidèle à lui-même, il s’était constitué un arsenal.


Entergy Corps avait présidé au destin de Taggard pendant près de cinquante ans, attirant les familles aisées des États avoisinants : Mississippi, Tennessee, Missouri, Louisiane, Oklahoma et Texas. Même ces cinglés de cow-boys d’Alamo avaient fait le voyage et franchi les montagnes pour réclamer leur part du boom nucléaire. Dans les années 1960, Taggard affichait la plus forte croissance des villes du pays. Mais les gens s’étaient mis à tripoter leurs thermostats, à réfléchir à des trucs comme la « consommation d’énergie » sans parler de la compétition avec le gaz naturel, le vent et les panneaux solaires. Ce qui ne tarda pas à précipiter Nuclear One et Taggard dans un déclin inexorable.


Par le passé, Bunn avait essayé de se tenir à carreau, quand les garçons étaient petits. Il avait un boulot honnête à la centrale nucléaire, il colmatait les fuites sur les conduits, réparait les rivets de la vieille tour de refroidissement. Tout avait changé quand Nuclear One avait fermé ses portes et l’usine de poulets ouvert les siennes. Bunn avait perdu son emploi et les Mexicains avaient déferlé sur Taggard. Un afflux tel qu’il avait inspiré à Bunn l’idée de créer sa propre section locale du KKK.


Il s’était documenté sur l’histoire de sa famille et les origines du clan Ledford, des Écossais d’Ulster, un groupe ethnique communément appelé « Scotch-Irish » aux États-Unis. Des gens droit sortis du plus crasseux tonneau de scotch de toute l’Irlande du Nord. Des gens qu’on avait écrasés, ostracisés, piétinés depuis la nuit des temps. Ils étaient venus ici, au début du xixe siècle, avec l’espoir de dompter les Ozarks et de creuser leur propre sillon à partir de rien, en quête d’une terre dont ils pourraient faire leur patrie.

 

lundi 12 août 2024

[Barthe, Christine] Ce que dit Lucie

 





J'ai aimé

 

Titre : Ce que dit Lucie

Auteur : Christine BARTHE

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Lucie a 6 ans quand elle se laisse entraîner vers le fond d’un bassin, avant d’être rattrapée in extremis par une main d’adulte. À 9 ans, elle est repérée comme excellente nageuse par sa professeure d’éducation physique. À 11 ans, elle s’inscrit dans un club et découvre la compétition et son rythme accaparant. Elle rencontre Anaïs. Les deux amies enchaînent les entraînements et les concours, solidaires et enjouées. Anaïs Bellis est crawleuse, habitée par l’esprit de la gagne. Lucie Mandel est dossiste, pas vraiment obsédée par les résultats.
Un été, elles se retrouvent dans un centre de préparation pour les championnats de France. Lors d’une chute dans un couloir, Lucie se fait une entorse à la cheville. Comment est-ce arrivé ? Défaillance ? Et si Anaïs l’avait poussée ? En tout cas, diminuée, elle rate complètement sa course et arrive dernière. Quelques années plus tard, les deux amies séjournent sur la côte atlantique, à Hendaye. Elles partent se baigner dans une eau à 14 degrés. Il faudrait sortir, ce que fait raisonnablement Lucie, tandis qu’Anaïs s’y refuse. Accident ? L’inspecteur Aulnes nourrit des soupçons. Il ouvre une enquête.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1964 à Paris, Christine Barthe a été psychothérapeute. Son premier livre, Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?, a paru en 2018 chez Robert Laffont.

 

 

Avis :

Après un premier roman consacré au très controversé Nobel de littérature Knut Hamsun, Christine Barthe poursuit son exploration de l’ambiguïté et de la complexité humaines avec une dérangeante histoire d’amitié-rivalité en milieu sportif.

Amies inséparables, Lucie et Anaïs partagent tout depuis l’âge d’environ dix ans, lorsque, excellentes nageuses toutes les deux, elles sont entrées dans le même club d’entraînement pour enchaîner compétitions et concours de haut niveau. Mais voilà qu’en pleine préparation du championnat de France de relais quatre nages, une entorse à la cheville consécutive à une chute dans un couloir élimine toutes les chances de Lucie. Bête cette chute ? Il semblerait, quoique… Demeure dans la tête de la jeune fille une drôle d’impression, trop fugitive pour qu’elle accède tout à fait à sa conscience, mais qui, refoulée, la perturbe assez pour qu’elle décide de se retirer définitivement des bassins. Est-il concevable que son amie, presque sa jumelle, l’ait poussée ?

Quelques étés plus tard, les deux filles en vacances à Hendaye nagent dans une mer froide. Faute de convaincre Anaïs de se rendre à la prudence, Lucie rentre seule à hôtel, laissant son amie à ses exploits d’endurance. Lorsque les vagues recrachent la championne de natation, noyée, les doutes quant à la nature purement accidentelle du décès sont, eux, tout sauf subliminaux dans la tête de l’inspecteur de police Aulnes. Alternant les chapitres entre les réminiscences de Lucie et ses interrogatoires en garde à vue, le récit se dédouble en deux fils narratifs, chacun s’enroulant autour d’une mort – n’est-ce pas ainsi que l’on peut considérer le retrait sportif de Lucie ? – dont seules des présomptions permettent de douter d’une cause purement accidentelle.

Coriace, Lucie a du répondant. Tellement qu’à mesure que la narration avance vers le manque de preuves et une possible relaxe, le lecteur au départ sans avis se sent envahi d’un trouble croissant. Tout est possible mais rien n’est tangible dans cette histoire, si ce n’est une passion si incandescente pour le sport et la gagne qu’elle réduirait tout en cendres autour d’elle sans pour autant étonner. Alors, sa vie de sportive détruite par le doute, Lucie nous rend, volontairement ou pas – le saura-t-on jamais ? –, une bien ambiguë monnaie de sa pièce.

Dans cette histoire menée pour entretenir l’ambivalence, l’on regrettera le sentiment de creux induit par la partie introspective du récit de Lucie et ce qui paraîtra assez improbable dans sa tendance à l’insolence durant les interrogatoires. Mais, de plus en plus intrigué et happé par le doute, c’est d’une traite ou presque que le lecteur s’empressera de dévorer ce bref roman, champion de l’ambiguïté. (3/5)

 

 

Citation :

On pense détenir des réponses, disons un certain nombre de réponses et tout d'un coup changement de voie, il faut prendre une correspondance, s'avancer vers un trajet différent, une autre perspective, comprendre qu'on ne savait rien, en fait, qu'on savait mal.


 

samedi 16 novembre 2019

[Yamamoto, Kenichi] Le secret du maître de thé




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le secret du maître de thé
          (
Rikyû ni tazuneyo)

Auteur : Kenichi YAMAMOTO

Traducteurs : Silvain CHUPIN
                     
et Yoko KAWADA-SIM

Parution : 2008 en japonais,
                2012 en français (Gallimard)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Vers minuit, une forte pluie commença à battre les tuiles de la toiture. Étendu dans sa chambre, Rikyû sentait son sang bouillir de colère. La rage lui tenaillait les tempes. Son cœur tapait dans sa poitrine... L'averse s'intensifia tout à coup, puis un éclair fulgura, faisant jaunir le papier de la cloison, et le tonnerre gronda aussitôt. «Le ciel a entendu ma fureur», pensa-t-il... Le visage simiesque d'Hideyoshi envahit une nouvelle fois son esprit. Aucun motif sérieux ne justifiait l'ordre de se suicider que celui-ci venait de lui faire parvenir...

Le 28 février 1591, le shogun Toyotomi Hideyoshi ordonna effectivement à Sen no Rikyû, le plus grand maître de la cérémonie du thé de l'époque, de se suicider – ce qu'il fit. Mais pourquoi? Cette histoire bien réelle reste, après plus de quatre siècles, une grande énigme, qui a inspiré de nombreux écrivains et cinéastes japonais mais n'a jamais été résolue. On prétend, au Japon, que l'art très codifié de ce cérémonial autour du thé recèle un sortilège qui peut rendre fou le cœur des hommes. Dans ce roman, au fil des heures précédant l'aube fatale, Kenichi Yamamoto va nous faire découvrir comment son héros aura constamment cherché à atteindre l'extrême limite de la beauté, même si ce devait être au péril de sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kenichi Yamamoto est né à Kyoto en 1956. Romancier très populaire au Japon, il a reçu pour Le Secret du maître de thé le prestigieux prix Naoki.

 

 

Avis :

Rikyû, le plus grand maître de thé en ce Japon du 16ème siècle, est à ce point obsédé par son idéal de la beauté et par la recherche de la perfection dans son cérémonial, qu’il ne se rend même pas compte qu’il a fini par négliger ses proches et indisposer son entourage, s’attirant rancoeurs et jalousies, y compris celles d’Hideyoshi, le nouveau maître du pays. Alors que Rikyû vient de recevoir l’ordre de se suicider, le récit entame la chronologie à rebours des évènements qui l’ont mené à cette situation, dans un retour arrière sur toute son existence qui finira par dévoiler son drame secret : une tragédie personnelle qu’il aura, sa vie durant, tenté de transcender par l’intransigeante sublimité de son art.

S’inspirant d’un fait réel devenu légendaire au Japon, mais dont l’Histoire n’a pas retenu les motifs, l’auteur a librement imaginé le parcours et la psychologie des personnages qui ont amené un maître de thé aux apparences inoffensives à recevoir l’injonction suprême. Gommant tout mystère, il nous livre ainsi une version rationnelle et crédible de ce mythe qui a inspiré tant d’écrivains et de cinéastes japonais, solidement campée dans le cadre historique général de l’unification d’un Japon jusqu’ici divisé par les guerres féodales.

C’est pour le lecteur l’occasion de se plonger dans une culture aux traditions souvent singulières et étonnantes, au travers tout particulièrement de la cérémonie du thé, art extrêmement codifié, et parfait exemple de paroxysme du raffinement à la japonaise : on n’ignorera plus rien de ses significations bouddhiques et politiques à l’époque, des rivalités entre maîtres, de ses rites et de leurs différentes écoles, de son décorum et de ses objets si soigneusement choisis, de leur commerce et de leur symbolique.

Lent, poétique et fascinant, le récit imprègne peu à peu le lecteur d’une calme atmosphère à l’esthétisme soigneusement étudié, où Rikyû embaume ses sentiments pour l’éternité dans un art qui prend chez lui la dimension d’un sanctuaire : un art sur fond de mort, à la fois sublime et glaçant, pour une lecture dépaysante dont le plaisir est tout à la fois historique, culturel, artistique et esthétique. (4/5)

 

 

Citations :

Quand on cueille les kakis à l’automne, on en laisse toujours un sur l’arbre, avec le souhait que la récolte sera abondante l’année suivante, et ce fruit est appelé kimamori (« garde de l’arbre »).

La vie est belle parce qu’elle est éphémère.

La beauté réside dans un petit défaut. Une beauté parfaite ne présente aucun intérêt. 


(Jésuites portugais au Japon)
— En Europe, nous avons vu des églises et des tableaux magnifiques. Le palais du pape au Vatican a une magnificence sans égale dans le monde.
— Oui, ils expriment la gloire de Dieu.
Valignano revit les fresques grandioses de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. C’était là l’idéal de beauté réalisé par l’homme.
Itô Mancio semblait vouloir ajouter quelque chose.
— J’ai eu une enfance misérable, et je n’avais jamais vu au Japon un vrai palais. Mais, sur notre chemin, j’ai été frappé par la taille du château du Grand Rapporteur à Ôsaka. Il ne le cède en rien aux architectures d’Europe. Et cette demeure, elle est d’une telle propreté ! Bien sûr, cela n’atteint pas la magnificence de l’Europe, mais ne croyez-vous pas qu’il existe dans ce pays insulaire une esthétique complètement différente ?
Valignano s’humecta les lèvres. Que lui racontait ce jeune homme ? Le jésuite avait passé huit ans à lui enseigner la supériorité de l’Europe, et à peine rentré dans son pays natal, le voilà dans cet état ! Les Japonais étaient vraiment étranges.


 (Jésuites portugais au Japon)
— En tout, les Japonais vont trop loin. Ce qui m’intrigue le plus, c’est la cérémonie du thé. C’est là que la bizarrerie voire l’étrangeté des Japonais se manifeste le plus nettement.
— Dans la cérémonie du thé, dites-vous ?
— Oui. Pourquoi les Japonais se réunissent-ils dans une aussi petite pièce pour boire une tisane qui est infecte, en marmonnant des choses incompréhensibles ? Pourquoi admirent-ils sans se lasser ces poteries qui ne valent rien ? Une habitude aussi stupide, tu comprends sûrement bien qu’il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde.
(…)
— Le cha-no-yu est effectivement incompréhensible. Je me demande si les Japonais qui se passionnent pour la cérémonie du thé ne sont pas fous.
Valignano éprouva une grande satisfaction en entendant Chijiwa Miguel prononcer ces propos.
 — C’est tout à fait exact. L’esthétique japonaise est clairement déformée et à l’opposé des normes du monde. Qui dans le monde pourrait comprendre pourquoi ils dépensent des sommes d’argent exorbitantes pour ces ustensiles minables ? Quelle valeur peuvent-ils bien leur donner ?
(…)
— Cet exemple suffit à démontrer que le Japon est un pays complètement isolé des autres civilisations. Votre mission, capitale, est justement d’éclairer ce peuple insulaire. Vous êtes d’accord ? 


La Ronde des Livres - Challenge 
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