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dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791038703933  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

Accès au livre : ISBN 9782226499349  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)

 

mercredi 8 octobre 2025

[Kureishi, Hanif] Black Album

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Black Album

Auteur : Hanif KUREISHI

Traduction : Géraldine KOFF-D'AMICO

Parution : en anglais en 1995,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shahid Hasan, un jeune homme d’origine pakistanaise, quitte sa province anglaise pour aller étudier à Londres. Passionné de rock et de littérature, il tombe amoureux de sa professeure qui l’initie à la scène underground, au militantisme et à la sexualité. En parallèle, il se lie d’amitié avec ses voisins de la cité universitaire, des musulmans intégristes qui cherchent à l’entrainer vers le fondamentalisme. Mais cette double vie apparaît vite aussi risquée qu’irréconciliable : entre Madonna et Allah, Shahid doit choisir.
Roman d’apprentissage, thriller comique et histoire d’amour, Black album est une formidable plongée dans le Londres cosmopolite de 1989, l’année de la chute du mur de Berlin et de la fatwah lancée contre Salman Rushdie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King’s College de Londres où il commença à écrire des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont My Beautiful Laundrette (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie « meilleur scénario »), il est également réalisateur (London kills me), auteur de nouvelles, d’essais et de romans. En 1990, Le Bouddha de banlieue reçut le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l’adaptation cinématographique d’Intimité par Patrice Chéreau a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à Berlin. Il a été membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il a écrit le scenario d’Un week-end à Paris, le prochain film de Roger Mitchell, sorti au cinéma en France en mars 2014. Il vit à Londres.

 

 

Avis :

Il y a dans Black Album l’éclat trouble d’un miroir ancien : une époque, des visages, des désirs s’y reflètent, toujours voilés d’un léger frisson. Hanif Kureishi, dont l’écriture oscille entre provocation et tendresse, compose un roman qui se dévoile lentement, par cercles concentriques. Publié en 1995 au Royaume-Uni, ce texte s’inscrit dans une œuvre traversée par les questions d’identité, de liberté et de désir, autant de thèmes que l’auteur incarne dans les gestes esquissés, les regards échangés et les silences habités de ses personnages. 

Shahid, jeune étudiant d’origine pakistanaise, récemment installé à Londres pour suivre des cours de littérature, suit une trajectoire hésitante, tiraillée entre le besoin d’appartenance et le désir d’émancipation. Autour de lui, la ville bruisse, tentaculaire et mouvante, ville-monde aux contours labyrinthiques où les identités se croisent, se frôlent et parfois s’entrechoquent. Derrière cette effervescence affleure une autre réalité, faite de regards en biais, d’humiliations feutrées et d’exclusions ordinaires, où le racisme s’insinue dans les gestes les plus anodins et façonne en creux les parcours comme les aspirations. Fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, Hanif Kureishi connaît intimement ces zones de frottement, ces banlieues où l’on apprend à se taire ou à crier selon les jours. Le roman suit une tension continue entre l’appel du groupe et le souffle de l’individu, entre fidélité et vertige de l’autonomie. 

La figure de Deedee, professeur libre et amante exigeante, incarne la promesse ambiguë d’une liberté à la fois séduisante et contraignante. Leur relation, nourrie de lectures partagées, de proximité physique et de joutes verbales, se transforme peu à peu en scène de pouvoir. On y sent l’expérience de l’auteur, familier des milieux intellectuels, observateur lucide des dynamiques affectives. Rien ne s’ordonne ni ne se simplifie jamais, cette complexité assumée et cette manière de laisser les tensions ouvertes, sans arbitrage ni apaisement, contribuant à l’extrême justesse du récit.

À l’opposé, les membres du groupe islamiste que Shahid fréquente apparaissent figés, porteurs d’un discours plus que d’une histoire. Leur parole, érigée en certitude, s'impose comme une ligne de force, séduisante par sa clarté brutale, sa promesse d’ordre et sa capacité à dissiper le vertige du doute. Face aux tâtonnements de Shahid, elle offre un abri – rigide, mais rassurant – dans une société fragmentée et désenchantée. 

L’auteur orchestre cette polarité avec une précision presque chorégraphique, cristallisant les frictions autour de la liberté d’expression, de l’identité et du pouvoir des mots. Sans jamais nommer Salman Rushdie, il convoque Les Enfants de minuit comme spectre littéraire, œuvre devenue champ de bataille idéologique. Ce roman, dont l’évocation suffit à faire basculer les équilibres, incarne le point de rupture où la fiction devient menace, l’imaginaire subversion, l’auteur cible. En exposant cette tension dans toute sa violence symbolique, Hanif Kureishi montre comment une société, prise dans ses contradictions, peut glisser vers l’intolérance, comment les discours simplificateurs – religieux, politiques, identitaires – tirent leur force du désarroi ambiant.

À travers les ambivalences de Shahid, ce sont ainsi les déchirures d’un corps social qui se révèlent, le malaise collectif d’une époque où les appartenances se durcissent, faute de savoir encore comment vivre ensemble. Le roman interroge les mécanismes insidieux qui mènent à l’autodafé, à la censure, à la peur de penser librement. Il montre comment, dans le silence des institutions, les calculs électoraux et les renoncements publics, se creusent les failles où s’engouffrent les radicalismes. Face à la complexité du réel, nombreux sont ceux qui préfèrent l’ordre à la nuance, la certitude au doute, le slogan à la pensée, et, peu à peu, chacun finit par douter, se taire et détourner le regard.
 
Exigeant, dense et nuancé, ce roman lucide et inquiet éclaire les zones d’ombre où se joue, en silence, le destin des libertés fragiles, rappelant, non sans ironie, qu’il suffit parfois d’un livre pour faire tomber les masques et changer le cours des vies. (4/5)

 

 

Citation :

Qui sont ces gens qui brûlent des livres et lisent des aubergines ? J’avais entendu dire que les livres étaient en voie de disparition. Je n’avais jamais imaginé qu’ils seraient remplacés par les légumes. Je suppose que les bibliothèques seront remplacées par des marchands de primeurs. 


 

lundi 14 octobre 2024

[Lambert, Emmanuelle] Aucun respect

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Aucun respect

Auteur : Emmanuelle LAMBERT

Parution : 2024 (Stock)

Pages : 225

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une jeune femme idéaliste comme on peut l'être à vingt ans arrive à Paris à la fin des années 1990. On la suit dans sa découverte d'un milieu intellectuel qui a tout d'une caste d'hommes.
Elle y rencontre l'écrivain Alain Robbe-Grillet, imposant «  Pape du Nouveau Roman », et son épouse Catherine, maîtresse-star de cérémonies sadomasochistes. Ils incarnent une certaine idée de la littérature et de la liberté sexuelle. Toutes choses auxquelles l'héroïne s'affronte tant bien que mal.
Raconté avec impertinence depuis aujourd’hui, son apprentissage, d’une drôlerie irrésistible, est un conte contemporain. Sa leçon est que la liberté s’exerce dans le jeu avec les autorités établies. Et sa morale, qu’il ne faut jamais sous-estimer les jeunes femmes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Emmanuelle Lambert est l’autrice de romans et d'essais, parmi lesquels Giono, furioso (Stock, 2019 ; prix Femina essai), Le Garçon de mon père (Stock, 2021) et Sidonie Gabrielle Colette (Gallimard, 2022).

 

 

Avis :

Quinze ans après son premier livre, Mon grand écrivain, consacré à sa relation avec Alain Robbe-Grillet, Emmanuelle Lambert se souvient de ses débuts, déjà au contact du chef de file du Nouveau Roman, dans un récit initiatique très autobiographique qui, avec la prise de distance d’une narration à la troisième personne, interroge avec humour la place des femmes, en général et dans la sphère intellectuelle en particulier.

Nous sommes dans les années 1990. Jeune doctorante, la narratrice entame un stage chez un tout neuf et encore modeste institut qui finira par l’embaucher et par devenir une vénérable institution, et en lequel l’on n’a aucun mal à reconnaître l’IMEC, l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, où l’auteur fut en charge des archives d’Alain Robbe-Grillet et de la préparation d’une exposition consacrée à l’écrivain et cinéaste.

Sans expérience encore mais d’autant plus prédisposée aux étonnements, la jeune femme, globalement cantonnée – parce que débutante, mais aussi parce que le mot intellectuel ne se conjugue alors guère qu’au masculin – aux tâches les plus fastidieuses et poussiéreuses de l’épluchage des archives, ronge son frein en ouvrant de grands yeux, sa déférence et son admiration pour un entourage plus âgé et expérimenté aux prises avec les ébahissements d’une lucidité dont le piquant ne se départira pourtant jamais d’un irréductible fond d’affection.

S’ensuit une galerie de portraits plein de dérision, incluant aussi bien « le Chef » que le couple Robbe-Grillet dont, à force d’inventaires et de chronologies. elle se retrouve à pénétrer la peu conventionnelle intimité, dans son Château de Normandie. Entre elle, maîtresse de cérémonie sadomasochiste, et lui dont les romans se sont peu à peu tournés vers l’érotisme jusqu’à mettre en scène inceste et pédophilie, c’est a posteriori pour la narratrice l’occasion de constater le chemin parcouru entre l’époque de ses débuts, où il ne lui fut pas si facile de trouver sa place et d’affirmer sa liberté d’être et de penser – et alors en s’attirant des commentaires du genre : « Tout de même, les filles, aujourd’hui, vous n’avez aucun respect » –, et la société de l’après #MeToo.

Irrévérencieux mais poli et dans l’ensemble fort correctement dans l’air du temps, ce texte finement ciselé autour d’une expérience somme toute très sage et bourgeoise, dans l’entre-soi d’un milieu qui admet peut-être désormais mieux les femmes mais reste profondément élitiste et codifié, a beau jouer la dérision et l’impertinence, l’on ne parvient pas vraiment à croire au vernis d’insoumission posé avec tant d’application sur ses pages. Malgré leur talent certain, c’est donc un ennui relatif qui s’empare du lecteur, frustré côté âme et tripes. (3,5/5)

 

 

Citations :

« La domination, cocotte, ça se traduit dans le langage. Ou plus précisément – grand sourire – dans le bien entendu, le tacite, l’implicite. L’ironie. » (…)
Gaby avait raison. Leur aisance à se mouvoir, à regarder et à entrer en relation prenait corps dans la désinvolture de leur prise de parole. Les sous-entendus permettaient à leur groupe de s’agréger. Dans ces conversations, un ensemble de réalités concrètes revenait sans cesse, comme s’il avait été naturel que tout le monde en fût familier. Comme si cela avait été ça, la réalité commune : les vacances au soleil, les vacances au ski, les voyages linguistiques, la résidence secondaire, les maisons de famille, les ascendants plus ou moins célèbres, le réseau, les stages, les découvertes, la culture historique/littéraire/musicale, ou plutôt, une certaine culture. Une culture autorisée. C’était un mille-feuille complexe, où chaque couche avait une couche supérieure, où le raffinement de ce qui allait de soi était sans cesse relégable par quelqu’un de plus brillant, de plus à l’aise, de plus informé et, surtout, de moins accessible.
 

En classe préparatoire, son premier contact avec les livres d’Alain Robbe-Grillet avait été pour le moins indirect. On lui avait en effet conseillé de les connaître, mais de ne surtout pas les lire. Robbe-Grillet ne bénéficiait cependant pas d’un régime particulier. Le secret était qu’il valait mieux ne pas lire les livres, pour avoir le temps d’apprendre à en parler. (…)
« En littérature, tu lis les ré-su-més. Après tu apprends par cœur le début, la fin, et une ou deux citations au milieu. Ça te fait de quoi écrire dessus. Et voilà. C’est complètement con, on est d’accord, mais faut pas s’attarder. Faut être efficace. T’auras jamais le moindre concours si tu veux tout lire. On ne lit pas vraiment, ici. On engrange pour les disserts du concours, c’est tout. » Pause. « En fait, personne ne lit. »
 

Parmi les passages obligés, à apprendre par cœur pour les recycler, il y avait des extraits de Flaubert. On s’extasiait sur le « Il voyagea » de L’Éducation sentimentale. L’ellipse ! L’audace ! On recyclait volontiers du Céline, la première phrase de Voyage au bout de la nuit. Il y avait aussi le tout début d’À la recherche du temps perdu de Proust (dire : « La Recherche »), son passé composé, son adverbe. À ce compte vous deveniez vite expert en premières phrases, et la littérature, un océan de commencements.
 
 
Si l’on traite l’autre d’ingrat, c’est parce que, l’autre étant parti, on désire continuer, malgré tout, à recevoir. Cela n’arrive pas. L’autre ne fournit plus. On se sent floué, comme si l’on n’avait pas tiré profit de ce que la personne avait donné en retour : l’amour inconditionnel de l’enfant, stupéfiant chez les petits êtres maltraités, prompts à protéger, excuser l’adulte, désireux de mendier une forme d’affection chez la main qui les rudoie ; la force de travail de l’employé, le plus souvent considérée comme un détail de peu d’importance comparée à la grâce qu’on lui fait de l’embaucher ; le corps de l’autre, disponible, toujours prêt, comme s’il était possible de jouir, comme ça, facilement, sans effort, quand on veut, comme on veut, comme si c’était facile ou naturel. Comme si cela allait de soi.
Si en face (ou plutôt : en dessous) ça se rebiffe, on peut tout couper. Le soin, l’attention. L’emploi. La protection. On a l’autre en son pouvoir. Ce sont des rapports asymétriques.
Cet état de fait est encadré par la loi : autorité parentale, droit du travail, mariage, pacs ou prostitution. Mais à l’intérieur de ce cadre, la domination est un caméléon qui prend les couleurs de la respectabilité. Le patron qui cherche le bien-être maximal des salariés existe sans doute quelque part. Le parent qui traite son enfant autrement que comme l’un de ses biens, aussi. Le mari, la femme, l’amant et la maîtresse, conscients de leurs intérêts réciproques, heureux de l’épanouissement de l’autre, on en connaît. Quand on creuse, quand on gratte à la surface des entreprises, des familles et des couples, c’est pourtant rarement ce qu’on trouve. À la fin, c’est toujours l’aigle qui, depuis les hauteurs, fondra sur le mulot. Certes parce qu’il est un aigle, l’autre un mulot, et que c’est leur nature – appliqué à des humains, c’est l’essence même du discours autoritaire, Il y a les forts, il y a les faibles, il n’y a pas d’égalité, taisez-vous à la fin. Mais on peut aussi penser qu’à la différence de nature, il faut ajouter celle de position. L’aigle plane dans les hauteurs. Le mulot, pour toujours, traîne en bas.
Si l’on a vraiment donné, on n’exige rien. Voilà ce qui sépare l’amour, l’affection, l’admiration, le désir, déployés entre personnes qui se reconnaissent, de l’avidité, du calcul et de la prédation, circulant de haut en bas. Et surtout, si l’on a donné, c’est d’abord parce qu’on pouvait le faire.
Il faut se méfier des gens qui traitent les autres d’ingrats.


On ne peut plus rien dire » est une phrase qu’on dit beaucoup depuis que les femmes ont commencé à l’ouvrir. Non à parler, en tête à tête, en petit comité, en réunion dans des endroits autorisés, à s’épuiser à parler quand personne, au fond, ne voulait entendre, non. Non à parler, mais à l’ouvrir, au beau milieu des années 2010, en nombre, par ricochets ou par répliques sismiques de mots carambolés sur les réseaux sociaux.
Ce patchwork a couvert l’espace public, donnant corps à une abstraction, la récurrence incalculable, débordante, cataclysmique des violences sexuelles. Une évidence est alors apparue. Il y avait autant d’abus pour une raison simple, qui était qu’on pouvait les commettre. Qu’on y était autorisé, légitime, sinon encouragé. C’est un système courant sur plusieurs générations et sur plusieurs continents. Les premières victimes en sont les femmes. Avec elles, les enfants, proies d’une pédocriminalité qui prend souvent, et dans des proportions vertigineuses, la forme de l’inceste.
Lorsqu’on dit qu’on ne peut plus rien dire, peut-être croit-on sincèrement que cet accès nouveau à une parole qu’on ne peut plus ignorer, cette déchirure au cœur du silence, se sont faits sur le dos de la liberté d’expression. Qu’on ne peut plus rien dire parce que d’autres parlent. Comme s’il y avait un quota de parole publique disponible, la foule des silencieux ne pouvant s’exprimer qu’à la condition d’une réduction drastique de la parole des bavards.
Or ce que signifiaient les femmes, c’est que même ce que le droit interdisait, la coutume le tolérait, qui disait : les enfants vous appartiennent ; ce qui se passe dans les familles ne nous regarde pas ; et quant aux femmes, majeures, mineures : open bar. Prenant la parole en nombre, elles ont dévoilé la vérité statistique. Ce qu’on croyait être la déviance était en réalité la norme. 


Après #MeToo, on lui a souvent demandé si Robbe-Grillet n’aurait pas des problèmes, aujourd’hui. Elle est convaincue que non seulement il en aurait, mais qu’il en tirerait une sorte de gloire non-conformiste.
Elle est peut-être injuste, peut-être qu’aujourd’hui il ne publierait pas son dernier livre, demanderait à Catherine de le détruire après sa mort.
Peut-être aurait-il compris que son anomalie fantasmatique n’était, au fond, que l’expression maximalisée d’une saloperie ordinaire.
Après tout, il s’y connaissait en statistiques.
On ne saura pas.


En fermant la porte, elle avait jeté un dernier regard à la pièce. Le fauteuil. La lampe ancienne. Deux ou trois tableaux qu’il aimait. Et une très grande bibliothèque, face à laquelle était installé son lit de souffrance. Le meuble de bois occupait un mur entier. Pourtant, on n’y avait installé qu’une toute petite part de ses livres. Ils avaient si bien envahi son appartement qu’on aurait pu croire non que le Chef possédait des livres, mais que ces derniers l’autorisaient à vivre parmi eux. Sur les rayonnages, certains ouvrages étaient présentés « en frontal », avec de belles couvertures, les catalogues qu’il avait supervisés, les volumes qu’il avait publiés. Ils veillaient sur les dernières années du Chef. Pendant ses longues journées alitées, il pouvait encore, en les embrassant du regard, frôler en esprit les plus purs objets de son amour.


 

vendredi 25 mars 2022

[Kokantzis, Nikos] Gioconda

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Gioconda (Tziokonta)

Auteur : Nikos KOKANTZIS

Traducteur : Michel VOLKOVITCH

Parution : en grec en 1975
                   en français en 2012 (Aube)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Nìkos, un adolescent, et Gioconda, une jeune fille juive, s’aiment d’un amour absolu jusqu’à la déportation de celle-ci à Auschwitz, en 1943.
Un récit lumineux d’une initiation amoureuse, vibrant de naturel et de sensualité malgré la haine et la mort.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Thessalonique en 1930, Nìkos Kokàntzis découvrira l’amour avec Gioconda en 1943. Juive, celle-ci sera déportée à Auschwitz… et n’en reviendra pas. En 1975, Kokàntzis décide de raconter leur histoire d’amour, pour que Gioconda revive à travers ses mots. Il a étudié la médecine puis la psychiatrie à Londres. Il est mort en 2009.

 

 

Avis :

Né en 1927 à Thessalonique, l’auteur n’était encore qu’adolescent lorsqu’il y vécut ce qui devait rester sa plus grande histoire d’amour. Lui et sa jolie voisine juive, Gioconda, s’aimèrent passionnément, jusqu’à ce que, en 1943, la jeune fille fût déportée avec sa famille à Auschwitz, pour ne jamais en revenir. Trente ans plus tard, l’homme mûr décide de raconter cette histoire, pour que jamais l’oubli ne l’efface.

Le monde devenu fou n’empêche pas l’amour de naître, et tout peut bien s’écrouler, ces deux-là n’ont d’yeux l’un que pour l’autre. Les persécutions antisémites s’intensifient, les bombes pilonnent la ville toute proche : rien ne vient entamer la magie de leur fusion amoureuse, alors que leur jeune innocence s’initie aux vertiges de leur toute neuve sensualité. C’est en ressuscitant l’ingénuité de la découverte, et sans doute aussi en idéalisant un souvenir poli par trois décennies de nostalgie, que l’écrivain revit dans ces pages ses tendres ébats avec celle que la tragédie devait figer à jamais dans une mythique perfection.

Cet amour paraît d’autant plus lumineux et déchirant, qu’il est impuissant à conjurer ce qui n’apparaît qu’en sombre filigrane du récit, dans un contraste cruellement impitoyable. Avant d’être définitivement arraché, le fragile voilage que l’amour du jeune couple interpose entre son intimité et la terrible réalité du monde laisse malgré tout discrètement entrevoir l’approche inéluctable de ce que tous refusent encore d’appréhender. Et si seules de brèves mentions en parsèment le texte, c’est bien le sort monstrueux de la ville de Thessalonique, alors majoritairement juive, qui vient gonfler l’inguérissable chagrin du narrateur et hanter son récit. Sur les dizaines de milliers de Juifs de la ville, seulement deux pour cent échappèrent à la mort...

Ce très court livre, qui n’évoque que la lumière pour mieux dénoncer l’indicible, est bouleversant. Quel plus beau et plus puissant contre-pied à l’abjection et à la haine qu’un indestructible amour ? (4/5)

 

Citations :

Et tout en étant certain de l’avoir perdue sans retour, je me laissais aller à imaginer qu’en cet instant, assis tout seul, j’allais sentir soudain une main se poser sur mon cou, et je me retournerais, et ce serait elle, dans la lumière du soir, silencieuse, pleine d’amour, la bouche pleine de baisers impatients d’être offerts. Alors une décharge de joie me traver­sait, et aussitôt je retombais plus bas encore, frappé de nouveau par la laideur du monde réel, je compre­nais qu’évidemment rien de tel ne se produirait, que si je restais assis sur ma pierre, seul dans l’air du soir embaumé de thym, pour pleurer, l’histoire s’arrêterait là, tout simplement, avec moi sur ma pierre, seul et pleurant.

Je crains parfois qu’arrive un jour où je commencerai d’oublier les détails. Cette idée me terrifie. Je veux garder en mémoire à jamais tout ce qui s’est passé entre nous, l’instant le plus infime – toutes les fois où elle m’a dit « je t’aime », toutes les fois où elle m’a touché de cette façon qu’elle seule, d’instinct, connaissait. Me souvenir à jamais de sa voix quand elle chuchotait, le contact de ses lèvres, l’odeur de son corps. Me souvenir non seulement de ce qui fut dit, mais de tous nos silences. Les gens meurent seulement quand nous les oublions. Gioconda doit rester vivante aussi longtemps que je vivrai – et plus longtemps que moi. Vivante ainsi que je l’ai connue, s’épanouissant sous mes regards, mes caresses, mes baisers.

Ils vinrent les chercher par une chaude fin d'après-midi. Un grand camion militaire arriva, avec trois soldats allemands et un officier, peu bavards, méthodiques et presque polis. Les voisins regardaient aux fenêtres, des enfants s’étaient rassemblés autour du véhicule, observant ce qui se passait avec une curiosité muette. Mes parents et moi étions chez eux pour les aider et leur dire adieu. On parlait peu, on s’affairait en hâte, en accordant beaucoup d'importance à des détails superflus. Chacun n'avait le droit d'emporter que quelques habits et un peu de nourriture. Tout cela fut entassé dans deux vieilles valises et un paquet maladroitement ficelé.  
(...)  
Les soldats les aidèrent à monter, leur passèrent les valises et le paquet, montèrent à leur tour, relevèrent le battant et mirent la chaîne. L’officier se tourna vers mon père et, à notre surprise, le salua militairement en claquant des talons, avant de monter à côté du chauffeur. Le camion démarra, avança jusqu'au coin de notre petite rue, tourna dans l'avenue et disparut à nos yeux. Le bruit nous parvint encore assez longtemps et tant que nous l’entendîmes, nous restâmes. Puis il cessa et tout fut tranquille. Les voisins s'étaient retirés chez eux en fermant les volets. Les enfants avaient disparu. Dans la cour de leur maison vide, nous étions totalement seuls.  Nous rentrâmes chez nous. 
 
Gioconda était juive, comme de nombreux Salo­niciens : la ville fut pendant des siècles, et jusqu’à son rattachement à la Grèce en 1913, peuplée en majorité par des juifs ; ceux-ci, en 1940, se comptaient encore par dizaines de milliers.         
Ils furent tous déportés en 1943. Presque tous – dont Gioconda – sont morts à Auschwitz ; mille à peine sont revenus. Et si quelques livres (dont l’admirable Sarcophage de Yòrgos Ioànnou) ne rappelaient pas leur existence avec tendresse, leurs traces elles-mêmes pourraient bientôt s’effacer : nombre de Grecs, ces temps-ci, voulant croire à une Thessalonique éternellement et purement hellène, s’empressent d’oublier tout ce qui, dans l’histoire de la ville, pourrait contredire cette vision grandiose.         
La ville elle-même a en grande partie disparu. Des vagues de béton ont recouvert ses villas et ses jardins. Cinquante ans après, il ne reste rien des personnages et des lieux évoqués dans ce récit ; ce qui lui donne, si véridique soit-il, des allures d’histoire de fantômes. La Thessalonique d’avant-guerre est plus lointaine, désormais, que l’Inde ou que la Chine.


 

vendredi 18 septembre 2020

[Caldwell, Erskine] Le petit arpent du Bon Dieu





J'ai aimé

 

Titre : Le petit arpent du Bon Dieu
           (God's Little Acre)

Auteur : Erskine CALDWELL

Traducteur : Maurice-Edgar COINDREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1933,
                  en français en 1973 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Sur la première marche de la véranda, Buck était assis, la tête penchée sur la poitrine. Le fusil était toujours par terre, là où il l'avait laissé tomber. Ty Ty fit un tour complet pour éviter de le voir.
- Du sang sur ma terre ! murmurait-il.
Devant lui, la ferme s'étendait, désolée. Les tas de sable jaune et d'argile rouge, séparés par les grands cratères rouges, le sol rouge, inculte - la terre semblait désolée. Ty Ty, à l'ombre du chêne, se sentait complètement exténué. Il n'avait plus de force dans les muscles quand il pensait à l'or enfoui dans la terre, sous sa ferme. Il ne savait pas où se trouvait l'or et comment il le pourrait extraire, maintenant que ses forces l'avaient abandonné.»

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erskine Caldwell est né le 17 décembre 1903 à White Oak, près d'Atlanta (Georgie), où son père était pasteur. Il a fait des études aux universités de Virginie et de Pennsylvanie. Après avoir publié The Bastard (1929) et Poor Fool (1930) [Un pauvre type], deux récits, dont le second surtout donne déjà les couleurs les plus violentes de la manière de Caldwell s'apparente au genre «noir», le succès est venu avec la publication de Tobacco Road (1932) [La Route au tabac], puis de God's Little Acre (1933) [Le Petit Arpent du bon Dieu], qui firent connaître son nom à des millions de lecteurs, dans le monde entier. Il est mort le 11 avril 1987 à Paradise Valley (Arizona).

 

 

Avis :

Au début des années trente, au fin fond du Sud des Etats-Unis, en Géorgie, le vieux Ty Ty et ses fils, pris par la fièvre de l’or, passent leur temps à creuser leur terre au lieu de la cultiver. Pendant ce temps, la beauté et la sensualité des filles et des brus du patriarche enflamment désirs et jalousies…

Immersion chez les blancs pauvres du Sud américain, ceux que l’on a nommé « White trash » tant leur niveau de vie et d’éducation les renvoie à un état intermédiaire entre « la bête et l’esclave, mais sans leurs avantages respectifs » pour reprendre les termes du journaliste et producteur radio François Angelier, ce roman s’ouvre sur une note burlesque – Ty Ty n’a pas compris que l’or qu’est supposée contenir sa terre mentionne le fruit de son travail de cultivateur, et non la présence de pépites -, s’installe dans la concupiscence charnelle qui obsède ses personnages, et finit dans la cruauté de destins voués à la catastrophe par la bêtise et l’ignorance.

Avec un cynisme noir et une crudité sans fard, Erskine Caldwell nous emmène au plus crasse de la misère sociale et intellectuelle de son époque, sur un fond de crise économique qui conduit les plus démunis à la détresse absolue et au drame, en tous les cas qui semble les réduire à une quasi animalité. Aussi crétins qu’obsédés, les personnages évoquent une bande de lapins occupés à copuler tout en creusant inutilement d’innombrables terriers qui détruisent leur habitat. Si confondante est leur pauvreté, de corps comme d’esprit, que, sur le fond plus bêtes que méchants, ils finissent par en devenir somme toute attendrissants.

Rien n’est ici édulcoré et, entre son humour aussi grotesque que pathétique, sa  noirceur autant violente que désespérée, et son érotisme sordide quasi animal, il n’est guère étonnant que Caldwell vienne en tête des auteurs les plus censurés de l’histoire de la littérature américaine. Ce livre reste encore aujourd’hui profondément dérangeant. (3/5)

 

 

Citations :

Mon garçon, dit Ty Ty en secouant la tête et en faisant disparaître la liasse de billets dans sa poche, mon garçon, quand il pleut t'as qu'à te mettre à poil et laisser ta peau se charger du reste. Le meilleur imperméable que Dieu ait jamais fait, c'est encore la peau de l'homme.

Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes. C’est pour cela que ça ne va pas. S’il nous avait faits comme nous sommes, et ne nous avait pas appelés des hommes, le plus bête d’entre nous saurait comment vivre. (…)
Dieu a fait les jolies filles et Il a fait les hommes. Il n’en fallait pas plus. Quand on se met à prendre une femme ou un homme pour soi tout seul, on est sûr de n’avoir plus que des ennuis jusqu’à la fin de ses jours.

mercredi 26 août 2020

[Blottière, Alain] Azur noir






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Azur noir

Auteur : Alain BLOTTIERE

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Il vit Rimbaud retirer sa veste et la tenir à l'épaule, prendre la rue de Strasbourg puis s'engager dans le boulevard de Magenta vers le nord. Cette fois, il lui semblait certainement que Paris déjà lui appartenait et qu'il n'allait plus jamais en repartir. Verlaine avait été empêché, devait-il penser, et l'attendait chez lui. Il lui avait donné son adresse, rue Nicolet, à Montmartre, tout près de la gare.»
Léo vient d'emménager avec sa mère à Montmartre, à l'endroit même où Verlaine et Rimbaud se sont rencontrés et aimés cent cinquante ans plus tôt. Durant un été caniculaire de «fin du monde», alors qu'il croit devenir aveugle, le garçon voit renaître le Paris des deux poètes et en fait son ultime refuge.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1954, Alain Blottière est l'auteur de romans, de récits de voyage et d'essais. Rimbaldien, il a rédigé la préface et les notes des Oeuvres Complètes du poète, publiées chez Robert Laffont en 1980.

 

Avis :

Lors d’un été caniculaire aux allures de fin du monde, un garçon de dix-sept ans, Léo, découvre qu’à l’adresse-même où il vient d’emménager, à Paris, vécurent Verlaine et, pendant un temps, son amant Rimbaud. Tandis que d’étranges troubles le persuadent qu’il est en train de perdre la vue, le jeune homme, de plus en plus obsédé par les anciens occupants des lieux, se retrouve l’objet de véritables visions, où il assiste à des tranches de vie des deux poètes.

Lui-même passionné par Rimbaud puisqu’il a déjà écrit plusieurs fois à son sujet, notamment en préfaçant une édition des Oeuvres Complètes du poète, l’auteur parvient à ressusciter la personnalité de l’artiste et l’ambiance des lieux qu’il a fréquentés, dans une série de flashes saisissants de vie et de vérité. La partie contemporaine du récit m’a toutefois moins convaincue : construit autour de la cécité hystérique de Léo qui, tel le devin aveugle Tirésias, veut « voir mieux, au-delà du temps, au-delà de l’espace » les lieux où se développa la passion entre Rimbaud et Verlaine, ce versant du roman m’a paru trop artificiel et trop envahi par la sexualité d’un adolescent fasciné par celle des deux célèbres poètes. 

J’ai par ailleurs toujours quelques réserves à voir un auteur, si brillant soit-il,  se réclamer d’un prédécesseur de renom. N’est-il pas somme toute assez avantageux d’exalter les qualités rimbaldiennes de ses propres vers, certes ceux de Léo ? Si le style de l’auteur est globalement maîtrisé et élégant, il ne m’a pas semblé exempt de toute imperfection, comme ces phrases empilant les subordonnées relatives jusqu’à si perdre, et compromettant la fluidité de lecture.


Trop classique peut-être dans mes attentes, je referme donc ce livre sur un sentiment général de déception : certes impressionnée par la profondeur et la finesse de la compréhension rimbaldienne de l’auteur, intéressée par le portrait crédible qu’il nous livre du poète, je me suis sentie peu concernée par la partie contemporaine du récit et parfois perturbée par le style pourtant brillant de l’auteur. (2/5)

jeudi 18 juin 2020

[Phang, Loo Hui] L'imprudence






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'imprudence

Auteur : Loo Hui PHANG

Editeur : Actes Sud

Année de parution : 2019

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.
Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Laos en 1974, Loo Hui Phang a grandi en Normandie où elle a fait des études de lettres et de cinéma. Qu'elle conçoive des expositions ou des performances, qu'elle écrive du théâtre ou réalise des films, elle aime multiplier les collaborations (Bertrand Belin, Rodolphe Burger, Frederik Peeters...) pour raconter des histoires hantées par les thèmes de l'identité, du désir et de l'étrangeté. Scénariste, elle a publié une douzaine de bandes dessinées ou romans graphiques. En 2017, le festival d'Angoulême a consacré une exposition à l'ensemble de son travail.

 

Avis :

Contrairement à son frère d’une dizaine d’années son aîné, la narratrice n’a gardé aucun souvenir du Laos, qu’avec leurs parents ils ont fui lorsqu’elle était encore en bas âge, dans les années 1980. A désormais vingt-trois ans, elle est l’assistante d’un photographe à Paris, où elle mène une existence très libre et collectionne les aventures d’un soir. Son frère, lui, ne s’est jamais remis de son exil et sombre dans la déprime. Au décès de leur grand-mère restée au Laos, les deux jeunes gens et leur mère retournent pour quelques semaines dans leur pays d’origine.

Mise à part l’aïeule Wàipó dont l’ombre omniprésente cimente tout le récit, personne n’a de prénom dans cette histoire construite en ricochet entre le « je » de la narratrice, le « tu » du frère et le « il » du grand-père, comme si, pour ces trois là, départis de leur identité par l’exil et la séparation, un seul repère pouvait subsister : le souvenir aimant de celle qui fut le pilier de la famille.

Le leitmotiv du texte est le déracinement et la perte d’identité des exilés. Tandis que ses parents vivent retranchés dans une bulle protectrice reproduisant en France leur cadre laotien, pendant que son frère refuse obstinément sa vie de transplanté qui ne remplacera jamais celle qu’on lui a volé, la narratrice constate que sa double appartenance ne fait que la rendre étrangère partout. Les premiers s’isolent dans le contrôle obsessionnel d’un quotidien rigide et replié sur lui-même, le second cherche l’oubli dans une dérive dépressive ouverte à toutes les addictions, la dernière s’enivre d’une liberté sexuelle qui serait restée inconcevable au Laos, trouvant refuge dans le seul territoire qui lui appartienne en propre : son corps.

Parfois dérangeant par sa sensualité crue, d’une lecture fluide et agréable, ce roman du déracinement et de la quête d’identité impressionne par la profondeur des souffrances évoquées et par l’intelligence de l’écriture. L’on ne peut qu’être touché par ce texte, dont on imagine aisément quelques possibles proximités avec le parcours personnel de l’auteur. (4/5)

 

Citations :

C’était il y a deux ans. J’avais demandé à nos parents leur livret de famille, exigé par l’administration. La vue du petit carnet recouvert de suédine bleue et marqué d’un blason pompeux a provoqué en toi un soulèvement immédiat. Tu m’as sommé d’expliquer en quoi renouveler ma carte d’identité était nécessaire. J’ai naïvement répondu que j’en avais besoin, pour prouver que j’étais bien française. À tes oreilles, je n’aurais pu prononcer de plus grand affront. J’ai cru que tu allais me gifler. “Tu ne peux pas dire ça, affirmais-tu. Nous sommes vietnamiens. Nos grands-parents ont quitté le Viêtnam pour s’installer au Laos pendant la colonisation française. Ils ont appris des langues étrangères mais ils ont adopté une autre terre et recréé leur communauté, avec d’autres Vietnamiens exilés. Où qu’ils soient, les Vietnamiens restent des Vietnamiens. C’est ça, ton identité. Tu as beau avoir grandi ici, sans aucun souvenir de notre pays, tu n’es pas française. Tu es et tu seras toujours une Vietnamienne.” Dans ta voix résonnait l’orgueil immense, cette sale manie familiale. Tu parlais au nom de tous, ta voix portée par celles de tous les autres. Car pour une raison obscure, toi, nos parents, le clan entier, avez le sentiment d’appartenir à une race à part. Nouveaux colons en terre barbare, vous vous gardez bien de soumettre votre pureté à la souillure environnante. Vous imitez, geste pour geste, l’arrogance des étrangers qui avaient colonisé nos terres, repliés sur leurs statuts, leurs préjugés. S’extraire du clan pour embrasser des mœurs étrangères, c’est entrer en décadence. Être français est un déclassement. Tout comme, autrefois, se fondre dans la masse indigène était une déchéance.

 
Lors de mon premier voyage au Laos, j’avais dix-sept ans, je portais des Pataugas, un bermuda kaki et des tee-shirts bariolés. Les Laotiens et les Vietnamiens me prenaient pour une Japonaise et cela me désolait. Je rêvais d’un mimétisme parfait, d’une réintégration dans mon environnement natal. Je voulais être comme ces animaux de zoo nourris de poulets congelés, qui, relâchés dans leur forêt originelle, retrouvent d’instinct leur stature de grands prédateurs. Déception immense. Au milieu des natifs, je n’étais qu’une touriste, ou pire : une traîtresse déguisée en Occidentale. Je me sentais stupide et un peu vulgaire. Trois ans plus tard, j’ai réitéré l’expérience. Cette fois-ci, j’ai emprunté les vêtements de notre grand-mère. Ample pantalon noir, corsage blanc, sandales de caoutchouc. L’artifice n’a pas fonctionné davantage. J’étais une étrangère déguisée en Vietnamienne, une exfiltrée occidentalisée travestie en autochtone. Improbable pentimento. Les costumes n’y pouvaient rien. Quelque chose dans mon allure et ma gestuelle me trahissait. Quelque chose qui m’imprégnait désormais et transsudait par chaque pore de ma peau. Quoi que je fasse, le Laos, et avec lui l’Asie tout entière, me recrachait comme un corps étranger.


Elle se lève avant tout le monde. Dans la maison ensommeillée, elle fait chauffer de l’eau. C’est ainsi que débute chaque journée de sa vie. Par une grande casserole d’eau bouillante. Notre mère tient son foyer par cette présence infaillible, aussi constante que la succession des jours. Monter la garde au domicile familial endigue sa peur de l’imprévu. Par cette ronde et cette casserole d’eau brûlante, elle repousse les invasions barbares, croit-elle. La préservation des valeurs du monde perdu, celui de sa jeunesse, est assurée. Dans les faits, c’est un état de claustration étendu à l’ensemble de la maisonnée et élevé en principe de vie. Entre les murs de l’appartement situé en terre étrangère – la France –, s’est instauré un condensé de lois confucéennes, bouddhiques, conservatrices, traditionalistes. Soit une petite dictature.

 
Je comprends les mots vietnamiens. Ils pénètrent mon cerveau encore plus loin qu’en français, instantanément. Mais, lorsque je veux former une phrase, ils filent comme des animaux sauvages. Une fois que j’en tiens un, je dois le lâcher pour capturer le suivant. Échappant à mon attention, le premier se sauve. Il me faut douze minutes pour bricoler quelque chose d’intelligible.

 
— Le viet vient tout seul, c’est comme respirer. Au début, quand je parlais en français, j’avais l’impression de dire n’importe quoi. Après, ça allait mieux, mais, dans ma tête, c’était un truc pas naturel. Quand je parlais, ça sonnait faux. Là, tu vois, quand je te parle, j’entends les mots français qui sortent de ma bouche et j’ai l’impression que c’est un autre qui les dit.
(…)
 — Quand je parle en français, je mens. Et quand je pense en français, je me travestis. Tu vois ? J’imite quelqu’un d’autre. J’imite le Français que j’aurais été si j’étais né en France, de parents français. Je fais semblant. Je ne sais plus ce que je pense. Et qui parle ? C’est moi ou ce qu’on attend de moi, ou ce qu’on suppose de moi ?

 
Je me figure ma petite mécanique du langage. Le viet imbibe une partie de mon cerveau, comme un liquide amniotique dans lequel flottent des pensées, des souvenirs repliés. J’ai grandi dans ce son-là. Les mots viets, les rythmes, les syllabes, les intonations. Le français s’est posé au-dessus. Le viet est resté. Il ne s’est pas effacé. Il s’est retiré à l’intérieur. Au centre, ce fluide circule, affleure parfois, par capillarité. Le français est un exosquelette. Quelque chose qui me structure de l’extérieur. Il tient tout cela. Il me tient debout.

 
L’expatriation condense les archétypes. Comme si chaque étranger, malgré un sincère désir d’intégration, se raccrochait à une image arrachée à son folklore personnel. Les caractères sont élagués, les traits soulignés. L’exil fabrique des profils lisibles. Cela n’enlève rien aux qualités des personnes qui les arborent. Celles-ci sont justes extrêmement définies, comme on peut le dire de certains portraits photographiques dont la parfaite netteté abolit toute impression de naturel. 


Ce thé (Sa nom yen) a vraiment la couleur du Mékong. On a l’impression de boire de la boue. Ça m’a toujours fasciné, la manière dont ils le préparent. C’est très mystérieux. Ils font macérer le thé tellement longtemps qu’il en devient imbuvable. Et puis, ils le font bouillir pendant des heures, ils le passent et le repassent dans un chiffon. Ça donne à la fin un truc brun très fort qu’ils mixent avec du lait concentré sucré et des glaçons. Une fois, dans la boutique de produits asiatiques de Cherbourg, j’ai trouvé une boîte de ce thé, tu vois, celle avec un berger allemand sur l’étiquette. J’ai essayé de le préparer. Impossible. C’était dégueulasse. Il faut avoir le coup de main. Ce thé-là, on ne peut le boire qu’ici.

 
Il est huit heures ce matin. Je quitte la maison, Leica en poche. Je marche au hasard. La ville s’épaissit.
Edmond dit qu’il n’y a pas d’instant décisif. Il y a un flux d’images. Des histoires qui se donnent. Et des moments de porosité. Il dit cela souvent. “Sois poreuse et n’attends rien.”

 
Notre mère scrute ton coude amoché et soupire.
(…)
Elle s’empresse de tamponner ton éraflure au coude, avec la fermeté d’un urgentiste.
(…)
D’un mouvement sec, tu te délivres. Et tu hurles. D’un jet continu, inaltéré. Tu hurles que tu veux avoir mal, que tu veux lutter tout seul contre cette douleur, pour apprendre, pour avoir cette chose pour toi, et qu’elle, notre mère, t’a toujours empêché de souffrir et de cela tu lui en veux, penser que tu ne pourrais pas supporter, que tu étais trop faible pour résister, trop faible parce que tu n’es que son fils. Juste son fils.

 
Son visage est une étendue rocailleuse, traversée de fleuves asséchés dont les lits racontent en creux la vigueur et l’éclat. On pourrait s’y perdre des jours, ne vivre que pour cela, le regarder comme on contemplerait un paysage mobile, le Mékong, la mer renversée. Certains jours, il semble que les fleuves filent de nouveau, abreuvent ce visage, et qu’il ne tient qu’à moi d’en remonter le courant.

 
Je pourrais ressembler à une Française. Mais ce n’est pas le cas. Tout se joue sur le visage. La vie se décide à partir de là. J’aimerais penser qu’il n’en est rien, qu’il n’y a pas de déterminisme, que les individus éclairés peuvent échapper à ce genre de paramètre. Mais c’est faux. J’ai grandi dans la banlieue de Cherbourg. Et là, le comportement de tous ceux qui me regardent, quelle que soit leur perméabilité aux préjugés, est contaminé par cela. Phénomène à peine moins perceptible à Paris. C’est ainsi. Au premier regard, cela est prononcé. Je ne suis pas d’ici. Tout le monde le voit. Tout le monde le sait. Je sais que l’on sait. Et cette chose est posée là, entre les autres et moi.


Quittant l’hostilité de notre pays, nous avons intégré un autre État, dans lequel notre famille a établi un camp de retranchement renfermant lui-même nos espaces défensifs, au fond desquels nous sombrons sans fin, réduisant à l’impossible nos cercles d’action, de vie, de désir. Soit un ensemble d’exils séquentiels – politique, culturel, générationnel, relationnel, professionnel, existentiel – menant inexorablement à l’effacement de ce que nous sommes. Un exil de nous-mêmes. Une déterritorialisation intime.