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samedi 7 février 2026

[Bussi, Michel] Les ombres du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les ombres du monde

Auteur : Michel BUSSI

Parution : 2025 (Presses de la Cité)

Pages : 576 

Accès au livre : ISBN 9782258212299  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Octobre 1990. Le capitaine français Jorik Arteta, en mission au Rwanda, rencontre Espérance, jeune professeure engagée dans la transition démocratique de son pays.
6 avril 1994. Un éclair déchire le ciel de Kigali. Le Falcon du président rwandais explose en plein vol. Commencent alors cent jours de terreur et de sang. Les auteurs des tirs de missiles ne seront jamais identifiés. Quelqu'un, pourtant, connaît la vérité.
Noël 2024. Jorik, sa fille et sa petite-fille s'envolent pour le Rwanda. Tous poursuivent leur propre quête, tourmentée par les fantômes du passé.Dans Les Ombres du monde, Michel Bussi fait entrer l'Histoire dans le roman et le roman dans l'Histoire, articulant, en maître du suspense, la construction romanesque avec les faits historiques.
Une fresque éblouissante, à la croisée de trois générations, sur la transmission de la mémoire, et dont les rebondissements sont de puissants révélateurs de l'expérience de la violence, de la perte et du pardon. Une langue où les images poignantes affleurent au cœur du tragique et traversent sur un fil les ombres du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michel Bussi, magicien du suspense, aime nous surprendre en nous manipulant. Ancien enseignant-chercheur en géographie, il a exploré les cartes du monde avant de dessiner celles des âmes humaines. Ses personnages ? Des invisibles, souvent des héroïnes courageuses, en quête d'identité et de réparation. À leurs côtés, les lieux, comme sa chère Normandie, prennent vie pour devenir eux aussi des personnages à part entière. Depuis Nymphéas noirs jusqu'aux Assassins de l'aube, les 21 romans de Michel Bussi parus aux Presses de la Cité, puis en poche aux éditions Pocket, ont conquis 38 pays et fait de lui l'un des auteurs préférés des Français et le plus adapté en série et en BD.

 

Avis :

Sans renoncer à la tension narrative qui fait sa signature, le maître du suspense Michel Bussi s’aventure pour la première fois hors du thriller pur qui l’a consacré pour signer un roman historique grave et engagé autour du génocide rwandais.

Cette fresque suit le destin croisé de Jorik Arteta, jeune capitaine français plongé malgré lui dans les zones d’ombre de l’opération militaire au Rwanda, et d’Espérance, enseignante rwandaise dont la vie bascule avec la montée des violences. Autour d’eux gravitent des figures prises dans l’engrenage politique et humanitaire de l’époque, tandis que le récit alterne entre les années 1990 et un retour au Rwanda en 2024, où survivants et témoins doivent affronter les secrets enfouis et les responsabilités longtemps tues.

En s’attaquant au génocide rwandais, Michel Bussi prend le risque d’un déplacement radical : quitter le terrain confortable du thriller pour affronter un événement historique d’une violence extrême, où la fiction doit composer avec l’exigence de vérité. Ce pari, il le relève en mobilisant ce qui fait sa force – la maîtrise du rythme, l’art du dévoilement progressif, la construction en strates – tout en adoptant une gravité nouvelle. Le roman gagne ainsi en densité ce qu’il perd en légèreté, la mécanique du suspense servant d’outil pour sonder les zones d’ombre de l’Histoire, interroger les responsabilités et explorer des trajectoires brisées.

Sans jamais sacrifier la complexité au profit de l’émotion ou du spectaculaire, l'écrivain tisse une fresque patiente, attentive aux voix multiples qui composent la mémoire rwandaise. Le récit alterne les temporalités pour mieux faire sentir la persistance des traumatismes et la difficulté du retour, tandis que les personnages, pris dans l’engrenage politique et humanitaire, incarnent la tension entre culpabilité, silence et quête de vérité. Cette ambition narrative, alliée à une documentation solide, confère au roman une portée éthique nouvelle dans l’oeuvre de l'auteur, qui livre ici l’un de ses romans les plus engagés et les plus aboutis.

Quelques réserves toutefois surgissent. Michel Bussi, fidèle à ses ressorts de suspense, en use et parfois en abuse jusqu'à l'improbable, la trajectoire de ses personnages se retrouvant artificiellement chargée de bien trop de twists et de faux-semblants pour demeurer plausible. L’épisode des gorilles, tiré vers une autre guerre, animale celle-là, affaiblit assez inutilement l’ensemble. En somme, l’auteur ne parvient pas toujours à s’affranchir de ses mécanismes habituels pour se consacrer pleinement à ce qui fait le véritable intérêt du livre : la mise en lumière du génocide rwandais et la dénonciation de ses implications politiques et humanitaires, d’une force réellement instructive. Le roman révèle une réalité largement méconnue, aux conséquences proprement révoltantes, qui lui confère un impact humain et politique considérable. Un virage bienvenu et globalement réussi, qui aurait pu être assumé encore davantage.
 
Si l’on peut regretter que les réflexes du thriller brouillent parfois la puissance du propos, l’essentiel demeure : la mise au jour d’un drame historique encore trop méconnu et la clarté avec laquelle le roman interroge les responsabilités internationales. Par son travail de documentation et son engagement narratif, Michel Bussi offre un récit salutaire, dont la portée humaine et politique reste forte malgré les limites de sa construction. (4/5)

 

 

Citations : 

J’ai beaucoup réfléchi en prison, avec les curés. Je crois que cette violence, si tout le monde y a adhéré, c’est parce que nous étions de pauvres paysans, aux vies sans grand intérêt. Les corvées des champs, les longues marches pour aller puiser de l’eau ou couper le sorgho… Et pendant ces cent jours, nous nous sommes pris pour des dieux. Vous rendez-vous compte, nous avions le pouvoir de vie et de mort, nous franchissions tous les tabous de la morale. Arrêter, renoncer aux ibitero, c’était comme revenir à nos vies ordinaires, à notre misère, c’était comme redevenir des hommes normaux. Oui, madame la juge, pendant ces cent jours, nous sommes tous devenus des dieux. Ou des diables, ce sera à vous de le décider !


Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour ne te donner qu’un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire. C’est exactement ce qui s’est passé au Rwanda : 70 % des enfants ont vu quelqu’un se faire tuer devant leurs yeux, 80 % connaissaient un proche qui a été tué, 90 % ont cru qu’ils allaient mourir. J’ai toujours gardé en mémoire ces mots d’une survivante : « Un génocide n’est pas un feu de broussailles qui s’élève sur deux ou trois racines, mais sur un nœud de racines qui a moisi sous terre sans personne pour le remarquer. » Tu veux savoir ce que le génocide des Tutsi a de particulier ? (...)
Même si le projet d’éliminer les Tutsi est ancien, il remonte aux années 1960 et aux premiers massacres, on estime qu’il n’a été voulu, pensé, que par une poignée de personnes. Peut-être une dizaine de membres de l’Akazu. Dans chaque préfecture, il n’y avait sans doute pas plus d’une cinquantaine de personnes au courant du plan, quelques hauts fonctionnaires, des chefs de gendarmerie, des industriels pour assurer la logistique. Sur le terrain, ils ne pouvaient compter que sur trente mille miliciens. Et ainsi de suite, les ordres d’extermination pensés par une poignée de responsables politiques et militaires sont descendus de façon pyramidale sans qu’aucun contre-pouvoir organisé ne puisse s’y opposer, parce que les racines sous terre avaient suffisamment pourri… 
« Les fanatiques de l’Akazu eux-mêmes ne devaient pas penser que l’incendie prendrait aussi vite. Il faut que tu comprennes, Maé, ce génocide ne ressemble à aucun autre. Il n’y a pas eu de déportation massive au Rwanda, pour tuer loin des yeux, pas de gendarmes pour rafler, pas de chef de gare pour s’assurer que les trains partent. Il n’y avait qu’une règle d’or, les cafards ne devaient pas s’échapper. On devait les tuer sur place avant qu’ils ne se cachent, puisque rien ne permettait de les distinguer. Presque toutes les victimes du génocide des Tutsi ont été tuées à proximité de l’endroit où elles habitaient. Les fugitifs n’avaient qu’une peur, croiser quelqu’un qu’ils connaissaient. Les enfants en particulier, qui n’avaient pas de carte d’identité, n’ont été tués que parce que des voisins les ont dénoncés.


Pas de chambres à gaz ici, pas de mitrailleuses lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques, mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux.


Pendant longtemps, on a parlé de guerre au Rwanda, en se gardant bien d’employer le mot tabou. Génocide. En avril 1994, la France a reçu à l’Élysée deux planificateurs de l’épuration ethnique, sans les considérer comme des criminels. Un mois plus tard, quand François Mitterrand commémore les crimes nazis d’Oradour-sur-Glane, il assure, la main sur le cœur, « plus jamais ça », sans prononcer le moindre mot sur les massacres au Rwanda. D’avril à juin 1994, le monde a fermé les yeux. Un membre du gouvernement intérimaire rwandais siégeait même au Conseil de sécurité de l’ONU. Au plus fort des tueries, les États-Unis refusèrent eux aussi d’employer ce mot, génocide, qui obligeait, en respect du droit international, à une intervention des Nations unies. Pour regarder ailleurs, le monde a un bon prétexte : la Coupe du monde de football vient de commencer sur le sol nord-américain.
 
 
Tous les génocides du monde ont au moins un point commun. À l’exception d’une poignée de justes, personne ne résiste à la machine à tuer quand elle s’est emballée. La désobéissance civile est un mythe. Tout le monde obéit, et plus encore quand les ordres sont insensés. Qu’aurions-nous fait, Maé ? Comme tout le monde, je le crains : nous aurions hurlé avec les loups, pour essayer de survivre. Et ensuite, si par miracle on y était parvenues, nous aurions palabré, pardonné, commémoré.


Pour clore les polémiques, en 2019, le président Macron a commandé à des historiens indépendants un rapport sur le rôle de la France au Rwanda. Le rapport Duclert, un pavé de neuf cent quatre-vingt-onze pages, conclut à la responsabilité accablante de l’État français. Une responsabilité accablante aussi bien sur le plan politique, institutionnel, intellectuel, éthique, cognitif et moral… Je te le cite de mémoire : « Les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. » (…)
Le rapport écarte en revanche le terme de complicité de génocide. Pour te le dire autrement, cela signifie que le pouvoir français de l’époque, et en particulier François Mitterrand, n’avait pas de volonté génocidaire. (…)
— Cela veut dire qui ni Mitterrand, ni ses conseillers, ni les militaires français n’ont souhaité le génocide. Mais que sans eux, il n’aurait pas eu lieu… 
— Ça ma grande, personne ne le saura jamais. Ce qui est certain, c’est que par son soutien aux extrémistes hutu, entre 1990 et 1994, la France a laissé aux planificateurs du génocide le temps de l’organiser. Ce qui est aussi certain, c’est que la plupart des responsables politiques ou militaires, du moins ceux encore vivants, prétendent n’avoir commis aucune faute. Selon eux, personne ne pouvait prévoir un drame d’une telle ampleur. Ce serait la faute de la fatalité, ou de la violence des Africains contre laquelle on ne peut rien. 
— La fatalité, répéta Aline. Sauf si on prouve un jour que ce sont des militaires français, dirigés par Paul Barril, qui ont commis l’attentat du 6 avril…


C’était le rôle de la France au Rwanda, être la nourrice d’un pays qu’elle était censée protéger. Imagine, il arrive un accident à cet enfant, il se blesse ou il meurt. La nourrice, même si elle n’est coupable de rien, même si elle l’a bien surveillé, même si la fatalité est la seule coupable, ne reste pas droite dans ses bottes. Elle pleure, elle s’en veut, elle se dit j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper. Elle se reproche même ce qu’elle n’a pas à se reprocher, parce qu’elle est émue, bouleversée, parce qu’elle se comporte tout simplement en être humain. Ce qui m’écœure chez ces responsables politiques, qu’ils aient pu changer quelque chose ou non à ce génocide, c’est qu’ils restent le regard sec et le col serré, à s’offusquer qu’on puisse les mettre en cause, en jurant avec raideur je n’ai fait que mon devoir, pour l’honneur de la France, alors qu’ils devraient s’effondrer en larmes. Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient répondre, les yeux rouges : j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper, parce que c’est moi qui avais la garde de ce petit pays, personne d’autre, alors le million d’innocents assassinés, oui ils reviennent me hanter chaque nuit. Ça ne changerait rien, je sais, ça pourrait être considéré comme de l’hypocrisie, moi j’y verrais une preuve minimale d’humanité.


— Ce jour viendra, Maé, et tu le connaîtras. Quand l’histoire sera passée, quand les acteurs du drame auront disparu, quand la vérité aura refroidi et que plus personne ne pourra s’y brûler. Même si beaucoup de documents de l’Élysée demeurent classés secret défense, même si la justice administrative française refuse toujours de se pencher sur le rôle de l’État, et si la justice pénale continue de protéger la plupart des réfugiés rwandais accusés d’avoir participé au génocide, Madame Agathe, la veuve du président Habyarimana, en premier… 
« Ce jour viendra, Maé, et la France portera ce génocide comme une tache indélébile de son histoire. Sans la cacher. On vit toujours mieux en assumant les fautes de nos parents ou de nos grands-parents. J’ai appris une chose : on ne peut pas tuer une seconde fois les morts, les fantômes finissent toujours par gagner. Quand ils sont un million, ils forment une armée contre laquelle aucune nation, même droite dans ses bottes, ne peut lutter. 


 

mardi 9 décembre 2025

[Adichie, Chimamanda Ngozi] L'inventaire des rêves

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inventaire des rêves
           (
Dream Count)

Auteur : Chimamanda Ngozi ADICHIE

Traduction : Blandine LONGRE

Parution : en anglais (Nigeria)
                  et en français en
2008 (Gallimard)

Pages : 656

Accès au livre : ISBN 9782073081407  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

L’inventaire des rêves, c’est avant tout la naissance de quatre grandes héroïnes, quatre femmes puissantes venues d’Afrique de l’Ouest dont les destins et les rêves se croisent. Chiamaka est une rebelle qui a déçu sa famille huppée du Nigeria, car au mariage avec enfants elle préfère vivre de sa plume, sans attaches. Mais est-ce vraiment son rêve ? Sa meilleure amie Zikora, qui a toujours voulu être mère, réussit à trouver le parfait alter ego, mais sera-t-il à la hauteur ? Quant à Omelogor, cousine de la première, femme d’affaires brillante, elle rêve de combattre les injustices faites aux femmes et plaque tout pour reprendre des études aux États-Unis. Et puis il y a Kadiatou, domestique adorée de Chiamaka, fine cuisinière et tresseuse hors pair. Son rêve américain se réalise quand un hôtel de luxe l’embauche comme femme de chambre, pour le meilleur et surtout pour le pire. Les rêves des femmes seraient-ils plus difficiles à atteindre ?
Dix ans après le succès planétaire d’Americanah, la grande Adichie signe un magnifique nouveau roman, ample et saisissant. En mêlant avec brio sujets profonds et frivolité, drames et douceur, L’inventaire des rêves bouleverse autant qu’il amuse. Car si ces quatre héroïnes inoubliables aiment rêver d’amour, papoter pendant des heures, partager plats savoureux et plaisanteries, elles sont aussi et avant tout des femmes noires qui, chacune à sa manière, doivent questionner l’impact qu’a leur couleur de peau sur leur parcours, et sur le regard des autres.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en 1977, Chimamanda Ngozi Adichie est nigériane. Ses romans ont été couronnés de plusieurs prix littéraires. Elle est également connue comme essayiste et militante féministe.

 

 

Avis :

Douze ans après son dernier roman, Chimamanda Ngozi Adichie revient à la fiction avec une œuvre puissante et attendue, portée par sa voix désormais incontournable dans les débats féministes et politiques mondiaux. Dans ce nouveau récit, elle tisse les trajectoires de quatre femmes africaines, toutes parties aux États-Unis en quête d’émancipation, de justice, de maternité ou simplement d’une vie meilleure. Leurs parcours, bien que distincts, se rejoignent dans une fresque polyphonique où le rêve postcolonial féminin se heurte aux réalités sociales, mais n’en porte pas moins les germes d’une transformation.  

Les protagonistes – Chiamaka, Zikora, Omelogor et Kadiatou – incarnent différentes facettes de la condition féminine contemporaine. Chiamaka, qui a choisi de renoncer aux conventions familiales pour se consacrer à l’écriture, se retrouve confrontée à une solitude profonde. Zikora, en quête de maternité, voit ses repères s’effondrer lorsque son compagnon l’abandonne. Omelogor, ex-cadre dans la finance nigériane, quitte un monde corrompu pour se consacrer à la défense des droits des femmes. Enfin, Kadiatou, ancienne employée domestique guinéenne, tente de reconstruire sa vie aux États-Unis, mais son rêve américain se brise dans les couloirs d’un hôtel de luxe, où elle subit des violences inspirées d’un fait réel : l’affaire Nafissatou Diallo.  

À travers Kadiatou, l’auteur donne une voix aux femmes invisibles du mouvement #MeToo – celles que l’on n’entend pas et que l’on ne défend pas : migrantes, précaires, subalternes. Elle qui, marquée par la perte de ses parents, a décidé de transformer son deuil en acte littéraire, fait de ce personnage une figure universelle de résistance et de dignité, en tous les cas le centre émotionnel du roman dans sa plongée dans les injustices systémiques où racisme et sexisme s’entrelacent.

Au-delà de ses portraits de femmes fortes et vulnérables à la fois, le roman interroge les mécanismes d’effacement, les injonctions sociales et les obstacles spécifiques que rencontrent les femmes noires, qu’elles soient immigrées ou issues des élites. Il rappelle que tout féminisme authentique doit intégrer la dimension raciale, car le racisme, qu’il soit institutionnel ou insidieux, conditionne l’accès à la parole, à la justice et à la liberté de rêver sa vie.  

Dans cette œuvre chorale, on retrouve les grands thèmes chers à l’auteur : la tension entre tradition et modernité, l’identité africaine en diaspora et la sororité comme force de survie. En s’inspirant d’un fait réel et en l’inscrivant dans une démarche intime née du deuil, elle signe un roman profondément militant, à la fois lieu de réparation et espace de combat, mais aussi traversé par un vrai souffle romanesque qui en rend la lecture aussi immersive que captivante. (4/5)

 

 

Citations :

Il est facile d’être triste ; la tristesse est un fruit qui pousse sur les branches basses. Pour cueillir l’espoir et le bonheur, il faut tendre les bras plus haut, et je ne lui ai pas appris à le faire.

Dans ce monde, nous sommes tous inconnaissables. Nous ne pouvons connaître pleinement les autres quand nous nous sentons parfois étrangers à nous-mêmes.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 18 octobre 2025

[Diop, David] Où s'adosse le ciel

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où s'adosse le ciel

Auteur : David DIOP

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782260057307  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin du XIXe siècle, Bilal Seck achève un pèlerinage à La Mecque et s'apprête à rentrer à Saint-Louis du Sénégal. Une épidémie de choléra décime alors la région, mais Bilal en réchappe, sous le regard incrédule d'un médecin français qui cherche à percer les secrets de son immunité. En pure perte. Déjà, Bilal est ailleurs, porté par une autre histoire, celle qu'il ne cesse de psalmodier, un mythe immense, demeuré intact en lui, transmis par la grande chaîne de la parole qui le relie à ses ancêtres. Une odyssée qui fut celle du peuple égyptien, alors sous le joug des Ptolémées, conduite par Ounifer, grand prêtre d'Osiris qui caressait le rêve de rendre leur liberté aux siens, les menant vers l'ouest à travers les déserts, jusqu'à une terre promise, un bel horizon, là où s'adosse le ciel...
Ce chemin, Bilal l'emprunte à son tour, vers son pays natal, en passant par Djenné, la cité rouge, où vint buter un temps le voyage d'Ounifer et de son peuple.

De l'Égypte ancienne au Sénégal, David Diop signe un roman magistral sur un homme parti à la reconquête de ses origines et des sources immémoriales de sa parole.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1966, David Diop est l'auteur de trois romans, dont deux publiés aux éditions du Seuil : Frère d'âme (prix Goncourt des lycéens 2018, International Booker Prize 2021) et La Porte du voyage sans retour (finaliste du National Book Award 2023).

 

 

Avis :

David Diop fait résonner à travers les âges les voix entremêlées de Bilal Seck, griot sénégalais du XIXᵉ siècle, et de Sekhsekh, scribe déchu de l’Égypte ptolémaïque, deux âmes en quête de sens dont les mémoires portées par le vent des siècles et le murmure des silences oubliés s’unissent dans une traversée poétique du temps.

Bilal marche dans un pays ravagé par le choléra, mais ce qu’il porte en lui dépasse la douleur du présent, car il avance avec le poids d’une parole ancienne, une mémoire noire transmise de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à lui, soixante-douzième passeur. Sekhsekh, lui, s’efface dans les intrigues du palais, les amours contrariées et les jeux de pouvoir. A mesure que leurs récits se croisent et se répondent, leurs visages se confondent et la parole, cousant ensemble les paysages, se fait fil d'or reliant les mondes.

Traversée géographique et spirituelle, ce roman remonte vers les sources d’une grandeur enfouie, vers une civilisation noire effacée des livres mais vivante dans les chants et les gestes. Porté dans la recherche de ses origines par le désir de réhabiliter une parole jugée impure et de redonner souffle à une dignité bafouée, Bilal se fait scribe de lui-même, témoin d’un héritage que l’Histoire a voulu taire. 

Matrice blessée et mémoire vive traversant l’œuvre de David Diop comme une terre de fracture, l'Afrique est ici le socle d’un savoir à reconquérir, d’une spiritualité à réinventer. Le roman fait vibrer ses personnages, corps et âme, dans une tension féconde entre héritage et invention, où chaque mot relie ce qui fut tu à ce qui peut encore être transmis. 

Dense et incantatoire, l’écriture bat au rythme du conte, mêlant souffle romanesque et tradition orale pour interroger la puissance des mots à traverser les siècles. Ce récit du passage invite à tendre l’oreille vers ce qui, nulle part consigné, n’en palpite pas moins dans les silences de la mémoire. Dans cette écoute, quelque chose s’adosse, non pas au ciel, mais à la parole qui le cherche. (4/5)

 

 

Citations :

Si les gens ordinaires en venaient à connaître les arcanes du pouvoir, ils perdraient bientôt leurs illusions de justice. Ils découvriraient leur véritable état de bêtes de somme manipulées par les puissants. Ils cesseraient d’obéir, et sans obéissance machinale, il n’y a pas de société qui tienne. 

Où que l’on se trouve dans le monde, l’or fait des miracles, arase les montagnes, érige des palais et lève des armées. 

La peur de se faire voler un trésor n’est jamais aussi grande que lorsque la certitude d’en posséder un se double de la crainte de ne pas le mériter. 

Ce fut pour lui l’occasion de découvrir la grande capacité des pauvres à devenir invisibles. Présents, on les ignore, absents, on pense qu’ils sont toujours là. 

L’essentiel était que les subalternes acceptent l’inégalité sans réfléchir et la trouvent si naturelle qu’ils rêvent d’en bénéficier eux-mêmes plutôt que de l’abolir.

Les prières ne font pas de miracles quand ceux qui les adressent aux dieux ne croient pas qu’elles puissent être exaucées.

Les trésors des dieux sont les hommes.

Il fallait continuer d’espérer, car exister c’est insister.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mercredi 13 août 2025

[Medie, Peace Adzo] Fleurs de nuit

 




J'ai aimé 

 

Titre : Fleurs de nuit (Nightbloom)

Auteur : Peace Adzo MEDIE

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                   en français en 2025 (Aube)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ma mère savait qu’en grandissant, ma cousine briserait tout ce qu’elle toucherait, même les personnes qui l’aimaient. »   
Selasi et Akorfa, deux cousines nées le même jour, grandissent comme des sœurs sous le regard à la fois attendri et vigilant de leurs mères respectives. Une enfance ­ghanéenne heureuse, jusqu’à ce que tout bascule. Voilà Akorfa installée à Accra, la capitale, où elle aura accès aux meilleures écoles privées du pays, à la poursuite d’un rêve : partir étudier la médecine aux États-Unis. Quant à Selasi, elle va devoir trouver des ressources là où elle pourra pour parvenir à donner un sens à son destin. De la tendresse de l’enfance aux rivalités et aux silences des adultes, ce roman nous raconte la vie de ces fillettes jusqu’à ce qu’elles-mêmes soient mères de famille. Il nous raconte aussi les bifurcations de l’existence, les choses qu’on tait et qui nous rongent, les regards croisés sur les histoires de famille toujours plus complexes qu’il n’y paraît. Il nous raconte enfin la vie dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, et ainsi nous invite au voyage. Ne passez pas votre chemin : cette saga familiale africaine est passionnante ! 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Peace Adzo Medie est une universitaire et auteure ghanéenne née en 1981. Sa seule épouse est son premier roman, déjà traduit en plusieurs langues.

 

Avis :

Alors que, dans la petite enfance, rien ne semblait pouvoir séparer Akorfa et Selasi, les deux cousines nées le même jour de 1985 au Ghana, tout change quand, envoyée chez sa grand-mère paternelle au décès de sa mère, Selasi se retrouve soudain, aux yeux de la mère d’Akorfa, le rappel vivant de toutes les haines et jalousies qui l’opposent à sa belle-famille. 

Après l’insouciance vient alors le temps d’une déchirure toujours plus large et bientôt irréconciliable, que le récit sonde depuis ses deux rives, laissant d’abord la parole à Akorfa pour son versant de l’histoire, puis, presque au mitan du livre, à Selasi pour une tout autre version qui renverse soudain les perspectives. L’antagonisme qui s’est creusé entre les deux cousines semble irréductible. C’est sans compter un secret et insupportable point commun, alors que les abus faits aux femmes se perpétuent dans l’impunité et le silence à tous les échelons de la société ghanéenne, seul capable de leur faire tant bien que mal enjamber l’héritage familial qui, de génération en génération, entrelace ses non-dits aux colères et aux rancoeurs.

Ainsi se rejoindront, dans une commune révolte, les deux chemins si différents entrepris par ces deux filles d’Afrique. L’une, endossant l’obsession maternelle d’autonomie et de revanche, pour s’extraire de sa condition de femme noire par la poursuite de l’excellence et par la réussite professionnelle aux Etats-Unis. L’autre, sans grands moyens financiers et attachée à ses racines, pour assumer fièrement son identité et trouver sa voie au Ghana à la force du poignet. Mais tout cela pour se voir toutes deux rattrapées, au final et malgré tous leurs efforts, par l’atavique destin des femmes depuis toujours résignées, dans un silence dicté par la honte, à accepter les plus bas instincts de domination masculine.

Même si peut-être parfois un peu trop stéréotypés dans un récit non dénué d'exagérations romanesques, l’on s’attache à ces deux beaux personnages de femmes, courageuses mais impuissantes à leur seule échelle, chacune aux prises avec son propre héritage familial pesant sur ses perceptions et sur ses choix. Commencé sous l’angle de ce qui ne s’avère ensuite qu’un point de vue, le récit rebondit à la plus grande surprise du lecteur pour une appréhension totalement renouvelée de la même histoire, soulignant de manière particulièrement réussie la subjectivité et les déformations de perception sous l’emprise des émotions et des traumatismes, enfin l’incommunicabilité au sein d’une même famille rendant plus compliquée encore l’approche des sujets considérés tabous. Quelle que soit la stratégie individuelle de chacun toutefois, une seule évidence : en matière de violences faites aux femmes, le silence sert toujours de caisse de résonance au mal, qu’il contribue à perpétuer de génération en génération comme s’il valait acceptation.

Un agréable roman suffisamment épais pour s’y dépayser durablement et, surtout, une gentillette déclinaison africaine de la mouvance MeToo soulignant, là-bas sans doute plus encore qu’aillleurs, l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir. (3,5/5)

 

Citation :

La vie en Amérique avait entrouvert ma cage, mais ne m’avait pas libérée de la prison des attentes ghanéennes. J’avais fait quelques petits tours dehors, en bifurquant vers les sciences politiques par exemple, mais ce n’était que des anomalies, des moments d’embarras. Parce que j’étais surtout en paix lorsque j’étais d’accord avec eux – en particulier avec ma mère, quand nos désirs et intentions étaient alignés. Si je me sentais enfin à l’aise avec nos désaccords, cela signifierait que je rejetais ce qu’on m’avait appris à faire : respecter mes parents, ne jamais douter qu’ils voulaient le meilleur pour moi et s’assuraient que je l’obtienne, les rendre fiers. Cela signifierait que je commençais à oublier que, malgré mon autonomie, je leur appartenais toujours. J’étais moi, mais j’étais également eux.


 

mardi 1 juillet 2025

[Guerra, Eve] Rapatriement

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rapatriement

Auteur : Eve GUERRA

Parution :  2024 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Annabella Morelli, vingt-trois ans, habite dans le Vieux Lyon, loin du Congo-Brazzaville où elle est née. Elle est étudiante, amoureuse et se rêve poétesse. Ses parents : un ouvrier franco-italien exilé en Afrique ; une villageoise congolaise, devenue mère trop jeune. 
De son enfance, Annabella se rappelle l’odeur du karité, les danses endiablées et les éclats de rire. Jusqu’au Noël de ses sept ans où la colère de son père explose et sa mère quitte le domicile familial : Annabella grandit vite, dans l’ombre de son père et de ses excès. Lorsqu’elle apprend la mort de ce dernier, resté en Afrique, son monde s’effondre pour la deuxième fois. 
Confrontée à la question du rapatriement du corps en France, Annabella enquête, se perd, fouille et démêle bien plus que ce qu’elle cherchait. Secrets de famille, mensonges, corruption. Jusqu’à la dernière page, nul ne sera épargné, pas même elle. 
Un premier roman haletant qui signe la naissance d’une écrivaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Eve Guerra a 34 ans. Elle grandit au Congo Brazzaville qu’elle fuit pendant la guerre civile. Elle est aujourd’hui enseignante de latin, de grec ancien et de français, chroniqueuse pour Lire et auteure d’un recueil de poésie. Rapatriement est son premier roman.

 

 

Avis :

Dans un premier roman d’inspiration autobiographique, Eve Guerra raconte les difficultés de construction identitaire d’une jeune métisse, accablée par une histoire de transmission familiale difficile.

Lorsque, deux ans après avoir résolument coupé les ponts avec lui, la narratrice apprend par courriel la mort de son père en Afrique, c’est comme si la digue entre elle et le passé cédait brutalement, déclenchant en elle un véritable raz-de-marée. Sous l’effet du choc, tout semble d’ailleurs s’être liquéfié autour d’elle, tandis que, fuyant la rue où tout soudain lui fait obstacle, elle appelle sa tante et l’entend répéter « Le corps ! On ne pourra peut-être pas rapatrier le corps de ton père. »

Décédé dans des circonstances troubles et sans un sou vaillant, cet ouvrier-mécanicien franco-italen expatrié au Congo, au Gabon, puis au Cameroun, avait rejoint les rangs de ces marginaux désargentés qui ne peuvent plus rentrer en France. D’une très jeune Congolaise lui était née Annabella, aujourd’hui étudiante à Lyon ne vivant plus que pour la littérature et ses ambitions de futur écrivain, sûre de se construire une vie neuve sur le mensonge et l’oubli. C’est donc la souffrance de la perte plombée par la culpabilité de la rupture, comme dans une dernière chance de renouer le lien perdu, que la jeune femme se lance dans les démarches chaotiques du rapatriement.

Alors que, dans son hébétude, les goûts, les sensations et les couleurs du passé viennent supplanter ceux d’un présent au goût soudain de poussière, lui reviennent pêle-mêle son enfance dans la brousse, loin des cercles chics des expatriés bon teint ; les bras tendres et joyeux de sa mère africaine bientôt soumise à la violence d’une séparation la privant de tout droit sur sa fille ; enfin l’amour désormais exclusif l’attachant longtemps à son père, jusqu’à ce que, pleine d’orgueil et se rêvant libre, elle se choisisse un avenir rien qu’à elle, gommant son identité plurielle et un héritage cousu de violence et de non-dit.

Il n’aura fallu rien moins que le malheur pour qu’Annabella quitte ses illusions d’affranchissement du passé et, enfin consciente de sa vulnérabilité et de sa dépendance à ses racines et aux siens, commence à reprendre contact avec la réalité. Alors seulement l’étudiante comprendra-t-elle, bien plus modestement qu’avant, que « La littérature ne donne les clés du monde que si l’on se rend capable de l’interpréter, elle ne sauve que parce qu’elle réintègre l’individu dans le collectif et la transmission, et il est là le salut par la littérature : c’est de faire de nous des individus parmi les hommes, sauvant ‘’deux fois ce qu’ils savent en le transmettant’’ (Beauvoir). » Et c’est profondément transformée qu’après avoir touché le fond, elle pourra entreprendre de se réconcilier avec elle-même en même temps qu’avec les autres.

Pour exprimer la dislocation intérieure de son personnage, Eve Guerra bouscule langue et syntaxe, entremêlant pensées, dialogues et narration en un tout sans frontières. Tout en ruptures et fulgurances, le rythme épouse le désarroi et le chaos émotionnel, s’emballe, hoquète ou s’éparpille en un précipité de mots et de morceaux de phrases, qui, sans jamais s’égarer ni perdre le lecteur, n’en acquiert que plus de naturel, d’énergie et même de poésie. La performance est d’autant plus remarquable que Rapatriement est un premier roman, d’ailleurs couronné en tant que tel par le Goncourt 2024. Une bien belle entrée en littérature. (4/5)

 

 

Citations :

À mon tour, j’enfonçais un couteau dans le cœur de mon père. Je le faisais parce que j’en étais enfin capable. J’étais enfin capable de fuir, capable de partir.
Son père l’avait rejeté.
Toutes les femmes qu’il aimait l’avaient abandonné.
Et maintenant, c’était à mon tour.
Et comme eux, j’avais mes raisons.
Qui peut bien tuer celui qu’il aime sans avoir une bonne excuse ?


La littérature ne donne les clés du monde que si l’on se rend capable de l’interpréter, elle ne sauve que parce qu’elle réintègre l’individu dans le collectif et la transmission, et il est là le salut par la littérature : c’est de faire de nous des individus parmi les hommes, sauvant « deux fois ce qu’ils savent en le transmettant » (Beauvoir).

 

jeudi 13 mars 2025

[Couto, Mia] Terre somnambule

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Terres somnambules (Terra Sonâmbula)

Auteur : Mia COUTO

Traduction : Elisabeth MONTEIRO RODRIGUES

Parution : en portugais (Mozambique) en 1992,
                  en français en 1994, réédité en 2025
                  (Métailié)

Pages : 256

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Publié par Albin Michel en 1994 et épuisé aujourd’hui depuis de nombreuses années, ce premier roman de Mia Couto a surpris par sa créativité littéraire due au mélange de la langue portugaise avec les nombreuses langues mozambicaines. Il a été traduit à l’époque par Maryvonne Lapouge dans un français classique.

Aujourd’hui il est traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues dont l’inventivité linguistique, qui a fait le succès des romans récents de Mia Couto, lui rend fidèlement la beauté surprenante de son style et son foisonnement linguistique africain pour nous faire redécouvrir un roman brillant.

Sur une route déserte, un vieil homme et un enfant marchent, épuisés. Alentour, un Mozambique déchiré entre troupes régulières et bandes armées. Devant eux, un autobus, ou ce qu’il en reste : tôles incendiées, corps pêle-mêle ; un asile, pourtant, où le vieillard et l’enfant vont faire halte et découvrir, miraculeusement intacts, les cahiers d’un certain Kindzu. Le récit de cet homme parti vers l’inconnu et l’aventure pour renouer avec l’esprit des sorciers et des guerriers sacrés leur livrera peu à peu la clé de leur destin.
Épopée fascinante et douloureuse d’un peuple en proie à la guerre civile, qui survit enraciné dans ses traditions et ses mythes plus forts que toute réalité barbare, cette œuvre magique puise dans l’imaginaire africain et rejoint, par la beauté surprenante de son style, la grande tradition des romanciers de langue portugaise, de João Guimarães Rosa à José Saramago.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du Frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

 

Avis :

Une nouvelle traduction remet à l’honneur le premier roman, paru en 1992 et déjà considéré comme un classique, de l’écrivain mozambicain de langue portugaise Mia Couto, l’un des auteurs africains contemporains les plus connus. Biologiste devenu poète et conteur, ce fils de Portugais émigrés au Mozambique au milieu du XXe siècle raconte à sa façon, entre poésie et onirisme, le douloureux réveil du pays au lendemain de la guerre civile qui l’ensanglanta de son indépendance en 1977 jusqu’à l’année d’écriture de ce livre.

La guerre est donc à peine terminée. Fuyant la faim et la promiscuité d’un camp de réfugiés, un vieillard et un adolescent dénommés Tuahir et Muidinga cheminent craintivement sur une route déserte. Autour d’eux, tout n’est que ruines et désolation. Soucieux de se cacher d’éventuels bandits et pillards, ils décident de faire d’un car calciné le camp de base autour duquel ils rayonneront à la recherche de nourriture et d’autres survivants. Ils découvrent alors, miraculeusement préservés dans les bagages des passagers carbonisés, des cahiers rédigés de la main d’un certain Kundzu. Entre leur divagation le jour dans un réel figé dans ses décombres et leur lecture la nuit du récit d’un inconnu parti loin des siens en quête de lui-même et de son identité, le récit se dédouble en deux fils narratifs avant de retrouver son unité, la démarche de l’un initiant au final celle des autres dans la reprise en main de leurs destins.

C’est ainsi bel et bien une renaissance, qu’au travers du cheminement allégorique de deux rescapés d’abord réduits à l’état d’ombres errantes et retrouvant peu à peu la force de vivre malgré la mort et l’exil, l’auteur s’attache à raconter dans une curieuse atmosphère largement teintée de réalisme magique. Sur cette terre d’Afrique, les esprits des morts ne quittent jamais les vivants, mêlant étroitement fantastique et surnaturel au réel. Puisés dans la tradition orale mozambicaine, mythes et croyances traditionnelles viennent nourrir les métaphores et les néologismes poétiques qui, fort ingénieusement traduits, donnent au texte une résonance sans pareille, profonde de sens et révélatrice d’une maîtrise littéraire hors pair.

Loin du récit classique et linéaire, le livre s’avère une véritable expérience de lecture, désarçonnante, très exigeante, mais bluffante de beauté et de poésie, alors que sur le terreau de la souffrance et de la mort s’imprime peu à peu l’image d’une résilience et d’une renaissance à soi-même, celles d’un pays certes meurtri, mais désormais libre, malgré les embûches et pour peu que les mains tendues par tous les personnages se fassent la courte échelle dans un regain d’espoir et de solidarité, de renouer avec son identité profonde.

Considéré comme l’un des meilleurs livres africains du XXe siècle, un ouvrage d’une rare maîtrise jusque dans la recréation de sa langue, portugais mâtiné de mozambicain, qui vaut largement l’effort d’une lecture volontiers déstabilisante pour les esprits cartésiens occidentaux. (4/5)

 

Citations :

Pourquoi as-tu menti sur moi ? lui demandai-je.
– Parce que je ne voulais pas que tu t’en ailles.
– Mais je ne m’en vais pas, Carolinda.
– Je ne te crois pas, ça c’est une terre où personne ne reste. Tu vas partir, tu n’es pas d’ici.
– Mais pourquoi me libères-tu, alors ?
– Pour que tu partes tellement loin que tu paraîtras impossible. Et maintenant pars et ne reviens plus jamais.
Puis, elle me repoussa avec douceur. Mais je résistai, m’attardant auprès d’elle. Ainsi, le visage relevé, elle m’apparaissait absolument unique, triste comme un pétale après la fleur. Ma poitrine se combla. Je sais que chaque femme nous en rappelle une autre, celle qui n’existe même pas. Mais Carolinda me confiait ce doux mensonge, l’impossible calcul de l’amour : deux êtres, un et un, additionnant l’infini. Elle s’approcha et me caressa les bras, là où les cordes m’avaient blessé. La ceinture de ses mains me caressait, en un doux regret. Ce moment confirmait : le meilleur de la vie, c’est ce qui n’arrivera pas.


Elle le savait : ceux qui souffrent le plus dans la guerre sont ceux qui n’ont pas pour office de tuer. Les enfants et les femmes : ce sont eux qui portent le plus de malheur. 


Vous pleurez les jours d’aujourd’hui ? Eh bien, sachez que les jours qui viendront seront encore pires. C’est pour ça qu’ils ont fait cette guerre, pour empoisonner le ventre du temps, pour que le présent mette bas des monstres au lieu de l’espérance. Ne cherchez plus vos parents partis pour d’autres terres en quête de la paix. Même si vous les retrouviez, ils ne vous reconnaîtraient pas. Vous vous convertirez en bêtes, sans famille, sans nation. Parce que cette guerre n’a pas été faite pour vous sortir du pays mais pour sortir le pays de l’intérieur de vous. Maintenant, l’arme est votre âme unique. On vous a tant volé que même les rêves ne sont pas à vous, rien de votre terre ne vous appartient, et même le ciel et la mer seront la propriété d’étrangers. Ce sera mille fois pire que par le passé car vous ne verrez pas le visage des nouveaux maîtres et ces patrons se serviront de vos frères pour vous punir. À l’inverse de combattre les ennemis, les meilleurs guerriers aiguiseront leurs lances dans les ventres de leurs propres femmes. Et ceux qui devraient vous commander seront occupés à marchander des miettes au banquet de votre propre destruction. Et même les misérables seront maîtres de votre peur car vous vivrez dans le règne de la brutalité. Vous devrez attendre que les assassins se tuent de leurs propres mains car chez tous règnera la peur de la justice. La terre se retournera et les enterrés remonteront à la surface chercher leurs oreilles qui leur ont été coupées. D’autres chercheront leurs nez dans la vomissure des hyènes et creuseront dans les ordures pour récupérer leurs anciens organes. Et viendra un vent qui traînera les astres dans les cieux et la nuit deviendra trop petite pour tant de lumières explosant au-dessus de vos têtes. Les sables virevolteront dans les airs en tourbillons furieux et les oiseaux tomberont exténués et des catastrophes sans nom se produiront, les machambas seront converties en cimetières et des plantes, sèches et racornies, ne jailliront que des pierres de sel. Les femmes mâcheront du sable et elles seront si nombreuses et si affamées qu’un trou immense rendra la terre creuse et éventrée. Mais, à la fin, il restera un matin comme celui-là, rempli d’une lumière nouvelle et on entendra une voix lointaine comme une mémoire d’avant que nous soyons humains. Et surgiront les doux accords d’une chanson, la tendre berceuse de la première mère. Ce chant, oui, sera à nous, le souvenir d’une racine profonde qu’ils n’ont pas été capables de nous arracher. Cette voix nous donnera la force d’un nouveau commencement et, en l’entendant, les cadavres trouveront le repos dans leurs tombes et les survivants étreindront la vie avec l’enthousiasme naïf des amoureux. Tout cela se fera si nous sommes capables de nous dévêtir de ce temps qui nous a fait devenir des animaux. Acceptons de mourir comme des gens que nous ne sommes plus. Laissez mourir l’animal en quoi cette guerre nous a convertis.


 

mercredi 5 février 2025

[Echenoz, Jean] Bristol

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bristol

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

- Alors qu'est-ce que vous faites dans la région, dites-moi un peu, s'inquiète le commandant Parker.
- Disons que c'est pour un film que je suis en train de tourner, indique Robert. Comme vous voyez.
- On ne m'en avait pas averti, regrette le commandant, mais voilà qui m'intéresse beaucoup. Et quel genre de film, au juste ?
- Toujours pareil, expose Robert, l'amour et l'aventure. Avec l'Afrique et ses mystères, vous voyez le genre.
- Ah oui, soupire le commandant Parker, je vois en effet très bien le genre. Et pour votre histoire d'amour, vous avez pris quelle actrice ?
- Céleste, dit Robert. Céleste Oppen.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Il y avait eu Gérard Fulmar, il y a maintenant Robert Bristol, le tout dernier anti-héros dont Jean Echenoz s’amuse à mettre en scène la banale médiocrité avec tous les codes du roman d’action. Voici donc Bristol, cinéaste de bas étage pris par mégarde dans une presque affaire policière, ou quand le prosaïsme se déguise en film et en roman.

Il faut bien du talent pour faire un tout à partir de rien, ou disons de peu. Echenoz est passé maître à ce jeu, mais pas son personnage, cinéaste à petits budgets et acteurs obscurs, qui avec « le moins doit faire imaginer le plus ». Tout à sa frugale préparation du tournage d’un navet en Afrique australe, le voilà qui ne prête guère attention à ce qui se passe dans son voisinage, à commencer par la défenestration d’un homme nu, à l’identité mystérieuse, depuis l’étage supérieur de son immeuble parisien. A vrai dire, ce triste fait divers n’aurait aucune raison de le concerner, si l’ennui ranci d’une voisine et la complaisance négligente d’un officier de police judiciaire ne venaient faire de lui, si terne et insignifiant soit-il, le possible méchant d’une histoire peut-être louche. Quand on disait qu’un rien peut devenir quelque chose…

Ayant d’ores et déjà réussi la mise en abyme de deux non-histoires, celle d’un mauvais film dans un décor en toc et, pendant les pauses du tournage, les piètres tribulations d’un faux malfaiteur, l’auteur n’en a pas pourtant pas fini avec les jeux de mise en scène de son pas grand-chose de départ. Laissant régulièrement la narration au second plan, il multiplie les décalages, interpelle le lecteur, le prend à partie sur sa manière de raconter certaines scènes, commente ses choix et ses hésitations, ajoutant encore une couche à son mille-feuilles, celle qui nous en rend, lui et nous, partie prenante. Et puis, les détails comptant autant que la structure, il parfait jubilatoirement le tout en y glissant des allusions discrètes à d’autres œuvres, démentant aussitôt se prendre au sérieux en faisant en même temps assaut d’une érudition ostensiblement saugrenue. Un rien habille le creux, surtout les mots savants…

De fausses histoires aux velléités d’intrigue, des losers mal déguisés en personnages, enfin des cinéastes et des écrivains jouant aux maquignons avec leurs œuvres : c’est avec la plus totale dérision, dans une connivence complice et amusée, que Jean Echenoz se joue des pires trivialités pour démontrer par l’absurde, en vrai virtuose de la langue et des mots, que l’on peut bien, en effet, faire du rien une œuvre d’art. (4/5)

 

Citations :

Si Bristol se prête volontiers aux propos tourbillonnaires de Severinsen, sans doute est-ce qu’il la trouve distrayante, pourquoi pas séduisante malgré son âge qui n’est pas loin du sien – son prénom dit assez qu’il n’est pas un jeune homme, on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps. Peut-être désirable, bavarde assurément : ce sont maintenant l’usure du tapis d’escalier, les nouvelles boîtes aux lettres à prévoir et le caractère abrupt de la gardienne qu’évoque Michèle Severinsen à jet continu. Sous cette averse, Bristol émet des avis brefs autant qu’inefficaces comme on essaie d’ouvrir un parapluie rétif, avant de mettre un terme à ce monologue comme on arrache un sparadrap : d’un seul coup vif, c’est mieux. Il a descendu trois étages et traversé le hall, puis il fait un peu froid dans la rue des Eaux.


Tout dépend de l’angle et du cadrage et plus tard, à la post-production, un peu de musique derrière et trois effets spéciaux feront l’affaire. Car ainsi va le cinématographe où le moins doit faire imaginer le plus. C’est le règne de la partie pour le tout, l’empire de la synecdoque où rien n’arrive à l’extérieur du cadre : hors de son rectangle où se déroule une guerre sans merci, riche en clameurs sauvages, corps démantelés et sang giclant un peu partout, il n’y a que deux types dont l’un tient une perche et l’autre un réflecteur, l’un regarde sa montre et l’autre s’éponge le front.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

samedi 31 août 2024

[Faye, Gaël] Jacaranda

 




 Coup de coeur 💓

 

Titre : Jacaranda

Auteur : Gaël FAYE

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782246831457  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quels secrets cache l’ombre du jacaranda, l’arbre fétiche de Stella  ? Il faudra à son ami Milan des années pour le découvrir. Des années pour percer les silences du Rwanda, dévasté après le génocide des Tutsi. En rendant leur parole aux disparus, les jeunes gens échapperont à la solitude. Et trouveront la paix près des rivages magnifiques du lac Kivu.
Sur quatre générations, avec sa douceur unique, Gaël Faye nous raconte l’histoire terrible d’un pays qui s’essaie malgré tout au dialogue et au pardon. Comme un arbre se dresse entre ténèbres et lumière, Jacaranda célèbre l’humanité, paradoxale, aimante, vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur compositeur interprète, Gaël Faye est l’auteur du premier roman phénomène Petit pays (Grasset 2016, prix Goncourt des lycéens) ainsi que de plusieurs albums, de Pili pili sur un croissant au beurre (2013), à Mauve Jacaranda (2022). Il était la Révélation scène de l’année des Victoires de la musique 2018.

 

Avis : 

Dans la veine de son premier roman Petit pays qui, voilà huit ans, propulsait ce musicien et rappeur franco-rwandais sur le devant de la scène littéraire, Gaël Faye nourrit une nouvelle trame romanesque des dramatiques expériences de sa famille maternelle. Si Petit pays parlait d’une enfance, comme la sienne expatriée au Burundi après les premières vagues de persécutions des Tutsis au Rwanda en 1959, mais là aussi rattrapée par la guerre civile et ethnique qui y éclate en 1993, Jacaranda raconte les efforts d’un jeune homme versaillais, de père français et de mère rwandaise, pour reconstituer, malgré le silence familial, le parcours tragique des siens. Etagé sur quatre générations, le récit dessine en transparence le dernier siècle de l’histoire du Rwanda, des racines coloniales du génocide jusqu’à ses conséquences aujourd’hui, alors que le pays tente douloureusement de se reconstruire.

En 1994, Milan le narrateur a douze ans et se heurte sans comprendre au mutisme de sa mère qui, s’étant toujours soigneusement gardée d’évoquer son passé et son pays d’origine depuis son arrivée en France une vingtaine d’années plus tôt, se referme plus que jamais lorsque le génocide fait malgré tout effraction chez eux par le biais des médias. Dès lors et pendant ce qui durera une bonne partie de sa vie, Milan n’aura de cesse de comprendre les raisons du silence maternel. A mesure de ses séjours au Rwanda, le jeune homme passe progressivement d’une posture d’étranger que tout surprend, voire rebute, et qui lui vaut d’être traité en muzungu, autrement dit en Blanc malgré son teint métissé, à celle d’un véritable enfant du pays, aux attaches suffisamment puissantes pour qu’il n’ait plus envie de repartir et fasse sien le combat des habitants pour leur avenir.

Tout en retenue dans sa simplicité sobre et fluide, le récit s’avère fort didactique dans sa manière d’expliciter, au travers de personnages d’une authenticité manifeste, les tenants et les aboutissants du génocide rwandais. Et c’est pour le lecteur une vraie remise à l’heure des pendules qui s’effectue au fil des pages, alors que, bien loin de la représentation généralisée par les médias d’une déflagration de violence ethnique irrationnelle et barbare, l’on découvre les responsabilités occidentales dans l’instrumentalisation, initiée de longue date à des fins coloniales et politiques, des ressentiments entre ethnies. Et puis, maintenant que le pays est retombé dans l’oubli médiatique, se pose pourtant la question de l’après. Comment se reconstruire dans ce qui est devenu, « et pour longtemps encore, une société de défiance » ? Montrant, à travers son personnage Stella, les terribles répercussions psychiques sur les nouvelles générations quand elles sont privées de mots, l’auteur, par ailleurs secrétaire du Collectif pour les parties civiles du Rwanda fondé par ses beaux-parents, s’attaque ici à la chape du silence, tandis que se succèdent les commémorations indispensables à la mémoire et que les juridictions gacaca spécialement créées dans l’esprit des tribunaux communautaires villageois s’efforcent de couper court à l’engrenage du sang et de la vengeance.

Essentiel pour ce qu’il offre de compréhension intime du Rwanda et pour ce qu’il brise de silence, si pernicieux pour la résilience des nouvelles générations, ce second roman, incroyablement lumineux et facile à lire malgré l’extrême sensibilité de son sujet, mérite indéniablement le même succès que le multi-récompensé Petit Pays. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

— Pourquoi tout le monde me dévisage ?
— Quoi ?
— Mais regarde, tout le monde me fixe, c’est flippant ! Pourquoi ils font ça ?
— Ah ça… C’est parce que tu es blanc.
— Blanc ? Pas du tout. Je suis autant blanc que noir.
— Qu’est-ce que tu racontes ? T’es blanc. Pur blanc. Comme ta mère d’ailleurs. C’est une Noire devenue blanche.
— N’importe quoi… Ma mère est aussi noire que toi.
— Ta mère, rien qu’à ses manières, sa démarche, ses habits, on sait très bien qu’elle est blanche. C’est comme toi, tu ne peux pas le cacher. Faut accepter, c’est tout, pas besoin de se vexer. — Je ne suis pas vexé. Je dis simplement que je suis métis.
— Quoi ?
— Je suis métis.
— Ah oui, métis… Oublie ça. T’es un muzungu. Blanc comme neige, c’est tout. Métis, ça n’existe pas.
 

Tu viens ici en touriste et tu repartiras en pensant avoir passé de bonnes vacances. Mais on ne vient pas en vacances sur une terre de souffrances. Ce pays est empoisonné. On vit avec les tueurs autour de nous et ça nous rend fous. Tu comprends ? Fous !
 

Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.
 

Partout, il y avait ces visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocités inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivant comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Et sous la terre que nous foulions tous les jours, dans les champs, dans les forêts, les lacs, les fleuves, les rivières, dans les églises, les écoles, les hôpitaux, les maisons et les latrines, les corps des victimes ne reposaient pas en paix. J’avais envie de m’enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation. Après tout, je n’appartenais pas à ce monde, ma mère m’avait mis en garde, je ne l’avais pas écoutée. J’aurais voulu l’appeler, m’excuser de n’en avoir fait qu’à ma tête et la remercier d’avoir essayé de me protéger de cette histoire dont elle connaissait le hideux visage. Cette idée me traversait, puis je pensais aussitôt à Claude, à Eusébie, à Stella, et quelque chose se fissurait en moi qui laissait passer un soleil insensé, la possibilité, malgré tout, de la vie et de la beauté.
 

Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. 
 

Tu sais ce que je leur reproche le plus, à tous ces gens (…) ? C’est d’avoir créé, et pour longtemps encore, une société de défiance.