Affichage des articles dont le libellé est Satire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Satire. Afficher tous les articles

vendredi 5 juin 2026

Critique : "Aqua" de Gaspard Koenig | Lectures de Cannetille

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Aqua

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2026 (L'Observatoire)

Pages : 448

Accès au livre : ISBN 9791032932025  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.

 

Avis :

Après Humus, Gaspard Koenig consacre le second volet de sa tétralogie sur les quatre éléments à l’eau et à ses enjeux. Matière première indispensable, bien commun disputé et support d’imaginaires anciens, elle catalyse ici, dans une Normandie confrontée au dérèglement climatique, des tensions politiques, économiques et symboliques qui relèvent moins de l’anticipation que d’un présent à peine amplifié.

Alors que la sécheresse frappe soudain un territoire traditionnellement humide qui se croyait préservé, la crise oppose deux figures que tout distingue : Martin Jobard, haut fonctionnaire revenu au village avec un projet de modernisation du réseau, et Maria, gardienne convaincue de la source ancienne et de ce qu’elle représente pour la communauté. Leur affrontement, nourri par des visions du monde incompatibles, révèle les fragilités, les fidélités et les tensions latentes d’un village sommé de choisir entre rupture et continuité.

Davantage satire des mécanismes contemporains de décision publique que projection vers un futur hypothétique, le roman observe avec minutie comment une crise locale réactive des réflexes familiers. Entre tentation technocratique, défense affective d’un patrimoine immatériel et prolifération de discours alternatifs – du survivalisme à la spiritualité new age –, une polyphonie de voix, tantôt outrées, tantôt touchantes, alimente une critique sociale qui met en lumière des contradictions persistantes et une incapacité à agir, même lorsque la pénurie s’installe durablement. Au détour de cette mosaïque de points de vue, quelques clins d’œil à Humus – notamment l’apparition d’Arthur et de ses vers de terre – rappellent que la tétralogie compose, livre après livre, une cartographie des relations entre humains et milieux. 

Le récit repose sur la tension entre deux légitimités : d’un côté, l’expertise administrative incarnée par Martin ; de l’autre, l’expérience vécue portée par Maria. L’auteur ne tranche jamais, préférant montrer comment chacun se heurte à ses propres limites. Martin, persuadé d’apporter la solution, affronte la résistance d’un monde rural qui refuse d’être réduit à un problème technique. Maria, convaincue de défendre un bien commun, découvre la complexité d’un système hydrologique qui échappe à la seule fidélité aux anciens. En filigrane, le roman fait écho aux thèses d’Elinor Ostrom sur la gouvernance collective des ressources, montrant comment les arrangements locaux se fragilisent dès lors qu’ils sont pris dans un enchevêtrement de prescriptions extérieures. Cette dialectique confère au récit une épaisseur politique, éclairant les tensions contemporaines entre modèles bureaucratiques et réalité matérielle du terrain, où s’entremêlent contraintes concrètes et attachements affectifs parfois irrationnels.

Satire politique vive, souvent drôle et bien observée, ce roman ambitieux, qui prolonge Humus et confirme la cohérence de la tétralogie, pourra parfois sembler presque trop démonstratif, ses personnages, vivants mais dessinés à larges traits, servant davantage des idées que de véritables trajectoires romanesques. Il n’en demeure pas moins un livre stimulant, engagé et pleinement réussi, aussi pertinent dans ce qu’il interroge que plaisant à lire, et qui donne à attendre avec impatience la suite du cycle. (4/5)

 

Citations :

Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. 


N’est-ce pas la définition d’un bon roman : espérer ou redouter toujours un autre dénouement, même quand on le connaît déjà ?


L’eau du robinet aussi, c’est de l’eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J’appelle ça la privatisation d’un bien commun.


Le maïs, comme c’est joli le maïs, les belles tiges vertes, on les croquerait à pleines dents ! Sauf que ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains et même pas les bêtes. Il part directement au méthanisateur. C’est plus rentable, hein ? Beau modèle : on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100 % made in France ! C’est du recel d’énergie fossile, voilà ce que c’est.


L’administration est un smiley posé sur l’absurdité du monde.


Il voudrait lui donner tort, croire encore à une certaine rationalité dans l’élaboration des politiques agricoles depuis un demi-siècle, mais il n’y parvient plus. Il admet que, derrière le foisonnement des règlements tatillons, l’essentiel puisse avoir été occulté ; que l’intérêt général ait été à la tour Séquoia ce que Dieu est à une église, un écho qui résonne partout mais ne s’entend nulle part ; que ce mur administratif qu’il a contribué à bâtir serve seulement de paravent aux voleurs et aux empoisonneurs. Il s’ouvre doucement à l’hypothèse que la République ne soit qu’une fiction utile pour la guerre et le commerce. 
— En fait, conclut Valérie, toute l’eau qu’on boit, partout dans le monde, qu’elle vienne du robinet, des bouteilles, des rivières ou du ciel, est dégueulasse. L’empoisonnement est universel. On a même retrouvé des substances chimiques dans la pluie qui tombe sur le plateau tibétain. On n’en meurt peut-être pas, ou pas trop. Est-ce moins grave pour autant ? 
Martin repense à l’intervention de cette jeune femme sous la halle de Saint-Firmin il y a déjà deux ans. Elle avait raison : l’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde.


Martin se souvient également qu’Elinor Ostrom avait reçu le prix Nobel d’économie au moment où il commençait son travail à la tour Séquoia, au sein de ce qui s’appelait encore « ministère de l’Écologie », voué à devenir successivement, au gré des renoncements politiques, « ministère de l’Environnement » puis, quand tout espoir de transformation rapide fut abandonné, « ministère de la Transition écologique », autrement dit le ministère de ce qui n’adviendra jamais (imagine-t-on un ministère de la Transition éducative ?

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782714404138  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782381962290  
                           en librairie

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

vendredi 2 janvier 2026

[Claudel, Philippe] Wanted

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Wanted

Auteur : Philippe CLAUDEL

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 140 

Accès au livre : ISBN 9782253256984  
                           en librairie

  

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur : 

« Mon idée est toute simple, non ? Je suis étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. » Elon Musk

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock, Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’Arbre du pays Toraja, L’Archipel du Chien et Crépuscule. Président de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

 

 

Avis :

« Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » 
« Voici bien longtemps que nous ne vivons plus dans la réalité : nous vivons simplement dans une fable qui a pris les apparences du réel. » 
Puisque, comme l’annoncent ces deux épigraphes, à observer les principaux dirigeants actuels de la planète rivaliser de folie dans leur incontrôlable soif de pouvoir, la réalité semble s’être mise à dépasser la pire des fictions, l’écrivain président du Goncourt a imaginé une fiction qui, s’attachant avec un humour féroce à dépasser à son tour cette réalité, n’en paraît pas moins d’un réalisme confondant.

Lors d’une conférence de presse ubuesque, Donald Trump écoute sans sourciller Elon Musk promettre un milliard de dollars à qui « butera ce fils de pute de Vladimir Poutine », avant de s’adresser lui-même au dirigeant russe : « Tu as voulu me baiser », « tant pis pour toi », « Vladimir, tout cela est ta faute. »  S’ensuit un récit de politique-fiction qui, pour être satirique, n’en paraît jamais outrancier, tant les comportements et les dialogues sonnent crédibles autour de ce trio de dangereux égos, trois clowns caricaturés jusqu’au bout de leurs fanfaronnades de génies auto-proclamés, mais aussi trois méchants revenus au temps des cow-boys et des chasseurs de prime, qui, méprisant l’État de droit, la démocratie et la diplomatie au profit de leur propre puissance, n’ont pour seuls dieux que l’argent et la brutalité, préparant un futur, comme le préfigure aussi Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs, livré à la voracité sans limites d’intérêts privés que n’entravent plus ni régulations ni contre-pouvoirs.

Derrière les masques grotesques de ces hommes, jouant du chaos, du mensonge et de l’imprévisibilité pour asseoir leur domination, la satire tire la sonnette d’alarme et dénonce les réalités tragiques d’un ultralibéralisme doctrinaire prêt à tout pour se débarrasser des entraves à la liberté de faire de l’argent. Et si le texte trempé au feu d’une ironie grinçante et jubilatoire fait rire, c’est d’un rire amer, prompt à laisser transparaître le désespoir d’une vision crépusculaire, alors que, déboussolées et impuissantes, les démocraties se voient menacées d’un brusque retour en arrière.

Usant de la satire et de la dystopie entre rire jaune et humour noir, Philippe Claudel nous adresse un pamphlet où le dépassement de la réalité ne paraît même plus fictionnel. Pesé dans chacun de ses mots dans un style efficace, habile à croquer plus vrai que nature l’infernal trio aux manettes de la planète, ce livre comme soufflé dans l’urgence de la colère est aussi sérieux que drôle, tant il est vrai que, comme au temps de Molière ou de Voltaire, la comédie peut comporter de tragédie déguisée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le même chercheur dans son article où il développe son concept de wild diplomacy affirme, je le cite : “Ce qui jadis, qu’on le veuille ou non, sous-tendait les relations internationales et contribuait à les régler, était une forme d’adhésion plus ou moins étroite à un ordre moral hérité des grands préceptes religieux ou laïcs, des philosophies antiques et modernes, des savoirs humanistes. Il y avait ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. On supposait toujours chez l’autre, même chez son ennemi, une faculté à écouter et à se corriger, qui empêchait de recourir sur l’heure à une forme moderne de la loi du talion. Les organisations internationales, telles que la SDN ou l’ONU qui lui a succédé, ne doivent leur existence et leur exercice qu’à cette foi inébranlable dans la raison et la morale. Dans l’ère contemporaine de la wild diplomacy, rien de tout cela n’existe et ne doit être pris en compte : la morale a été bannie, le dialogue a été banni, ne demeure que la puissance de l’acte, qui s’appuie sur la puissance de l’argent. Sans puissance, pas de résultat, et sans argent, pas de puissance. On est passé de l’ère du logos à celle du drama : l’action a supplanté le verbe. Elle l’a démonétisé.” 


(…) chez le décideur aujourd’hui le langage comme émanation d’une morale plie face à une puissance d’action amorale, choisie pour son seul côté efficient.


FAG : Celui qui possède aujourd’hui l’argent peut donc forger le monde comme il le souhaite, décider de qui va vivre, de qui va mourir ? 
EM : Ne soyez pas naïf, je vous en prie. Tout cela n’est pas nouveau. Dans l’histoire de l’humanité, citez-moi un moment, un pays, où celui qui ne possédait rien est parvenu à imposer ses vues à celui qui possédait beaucoup. Ça n’a jamais eu lieu. J’ai simplement tombé le masque. Plutôt que d’agir en me dissimulant, j’ai mis mon argent sur le tapis et j’ai dit banco. Ça peut paraître vulgaire, mais en reprenant vos grands mots ou ceux de votre chercheur colombien, j’ai montré comment l’argent pouvait avoir un usage moral ! 
FAG : Ou comment on pouvait habiller de morale un usage criminel de l’argent ?


Depuis la fin du XXe siècle, on avait assisté à l’effritement du pouvoir politique dans les pays démocratiques au bénéfice du pouvoir économique détenu par quelques figures majeures du capitalisme. Si on conservait les apparences, la machinerie avait quelque peu changé. Et le phénomène qu’on appela la mondialisation permit en quelques décennies à ceux auquel le capitalisme avait donné des pouvoirs de super-héros d’agir non seulement sur la politique de leur pays d’origine, mais aussi sur celle de la planète entière. 
Ils le firent au départ avec un souci de discrétion, sans intervenir à visages découverts, mais par le biais de chantages discrets, de pressions exercées au plus haut niveau, de déplacements de capitaux ou de sites de production, jouant avec les travailleurs comme avec des pions, se souciant davantage de la colonne des profits pécuniaires plutôt que de celle des pertes humaines.


Qui se servit de l’un au bénéfice de l’autre ? Qui de Trump ou de Musk fut le pantin et le marionnettiste ? Le bouffon et l’être narcissique ? Leur couple possédait-il un dominant et un dominé, un possédant et un possédé, ou bien au contraire chacun n’était-il pas l’égal et le complémentaire de l’autre, se flattant et se nourrissant mutuellement sans cesse, clowns jumeaux mégalomanes tétant avec voracité et à l’unisson dollars et pouvoir, repeignant chaque jour leurs folies aux couleurs du bon sens en constatant son impact sur le monde, uni dans un jeu de gagnant-gagnant, pour employer le vocabulaire de la matrice dont ils étaient tous les deux issus : le monde des affaires, des dégraissages, des jeux boursiers, des OPA, des deals ?


Ne pouvant espérer un jour être lui-même élu président des États-Unis, en raison de sa naissance en Afrique du Sud, Elon Musk n’avait d’autre choix pour parvenir à ses fins que de profiter d’un méga-lanceur, comme sa fusée Starship le faisait pour envoyer dans l’espace la partie la plus essentielle de son assemblage, et ce méga-lanceur s’appelait Donald Trump : que lui importait après tout que ce dernier vienne un jour ou l’autre à se désintégrer dans l’atmosphère ? Lui-même serait loin, propulsé tout près de Mars, son but ultime, que quelques intellectuels dont Noam Chomsky, dans les semaines précédant la cérémonie de remise des Nobel, analysèrent comme une métaphore du trajet fantasmatique de Musk (…)
 
 
Le Mars d’Elon Musk, écrivit Chomsky dans un long texte publié par le New York Times le 29 novembre, ne se situe pas à 62 millions de kilomètres de la Terre : il est sur Terre. Il consiste en une prise de pouvoir absolue et totale sur le monde. Jadis l’Amérique avait peur d’une invasion martienne. Toute une littérature s’est construite sur cela, et l’industrie du cinéma en a tiré bien des films. Mais aujourd’hui, c’est chose faite, sans qu’on ne le mesure encore vraiment : oui, je vous le dis, le Martien est sur Terre. Il a pour nom Musk. Il fait de notre planète sa planète. Cette conquête fut progressive mais son accélération exponentielle, à la mesure de l’accroissement de sa fortune. Et sa fortune est sortie des coffres et des banques pour devenir géographique. Argent et territoire se sont confondus. Bientôt la Terre ne sera plus la Terre. Elle aura pour nom Mars et pour maître Elon Musk.


Dès le début de son second mandant, durant lequel d’ailleurs il voulait changer la loi afin qu’il devienne son deuxième mandat, il n’avait eu de cesse de museler les penseurs, les intellectuels, les scientifiques de toute nature, en supprimant des lignes budgétaires, des crédits, en fermant des laboratoires, en entravant le travail des chercheurs et des universitaires. Peu ou prou, avec des méthodes en apparence moins violentes mais tout aussi terribles, il s’inscrivait dans la lignée de prédécesseurs de fétide mémoire qu’avaient été les nazis, qui n’avaient eu de cesse de soutenir les brutes au détriment des poètes, des clairvoyants et des philosophes.


Sous Trump 1 et sous Trump 2, la progression de la bêtise avait été telle que plus de quinze pour cent des étudiants en première année dans les universités les plus prestigieuses du pays étaient persuadés que la Terre était plate, que le monde avait été créé il y a six mille ans, et que l’homme et le singe n’avaient radicalement rien en commun. Ce pourcentage dans la population globale montait à des hauteurs indécentes. Le reste du monde n’était pas épargné tant les idées et les attitudes de Trump avaient de quoi séduire les plus crétins et les conforter dans le fait qu’une opinion pouvait équivaloir à un savoir.


Et lorsque des hommes d’affaires comme Musk affirmaient vouloir se reproduire le plus possible afin de créer, de façon eugéniste, des cohortes de génies, il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. 


 

vendredi 7 novembre 2025

[Coe, Jonathan) Les preuves de mon innocence

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les preuves de mon innocence 
            (The Proof of my Innocence)

Auteur : Jonathan COE

Traduction : Marguerite CAPPELLE

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en
2025 (Gallimard)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782073101976  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

L’arrivée de Liz Truss au 10, Downing Street.
Des ultraconservateurs réunis dans un vieux manoir.
Une société secrète d’étudiants en plein Cambridge.
Plusieurs morts mystérieuses.
Des jeunes femmes en quête de vérité.
Et une vieille inspectrice bien trop gourmande…

Voici quelques ingrédients du nouveau roman virtuose de Jonathan Coe, le plus brillant et charming des auteurs britanniques, qui se joue ici des codes du polar pour mieux dénoncer montée des extrêmes et désinformation.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jonathan Coe est né en 1961 à Birmingham. Il est l’un des auteurs majeurs de la littérature britannique contemporaine. On lui doit notamment Testament à l’anglaise (1995), prix du Meilleur Livre étranger 1996, La Maison du sommeil (1998), prix Médicis étranger 1998, Bienvenue au club (2003), Numéro 11 (2016), Le cœur de l’Angleterre (2019), prix du Livre européen 2019, Le royaume désuni (2022)...

 

 

Avis :

Désormais bien connu pour ses observations romanesques de l’Angleterre contemporaine, Jonathan Coe poursuit dans cette veine sous une forme nouvelle mêlant le pastiche littéraire à la satire politique et sociale. Sur fond de bouleversements récents – l’arrivée de Liz Truss au pouvoir et la disparition d’Elizabeth II –, il tisse une intrigue chorale alternant présent et années 1980, qui interroge l’héritage du néolibéralisme, la fabrication des récits politiques et la manière dont les individus tentent de se situer dans une mémoire collective en tension.

Les trajectoires de plusieurs personnages s’y croisent autour d’un manoir, cadre d’un séminaire organisé par un cercle conservateur, où ressurgissent les tensions idéologiques des années Thatcher. La découverte d’un cadavre interrompt les débats et déclenche une enquête menée par une inspectrice en fin de carrière, épaulée par deux jeunes femmes proches de la victime. Blogueur politique engagé et farouchement anti-conservateur, l'homme assassiné menait lui-même des investigations sur les jeux d’influence impliquant certains membres des cercles intellectuels de Cambridge. L’affaire met au jour les liens entre sphère privée et luttes idéologiques, dans une société britannique où les démons du thatchérisme trouvent un écho dans le trumpisme contemporain. 

Cette matière romanesque alimente une construction narrative à la fois ludique et rigoureuse, qui mobilise les codes du whodunit – enquête, fausses pistes, révélations progressives – pour les détourner au profit d’un dispositif critique. L’enquête constitue un levier d'exploration des récits concurrents, des silences familiaux et des fractures générationnelles, dans un monde où la vérité se négocie autant qu’elle se découvre. Le manoir, lieu clos et symbolique, cristallise ces tensions, révélant les lignes de faille entre mémoire intime et idéologie dominante, entre héritages refoulés et récits recomposés.

Le roman conjugue ainsi les ressorts du divertissement narratif avec une réflexion aiguë sur les dérives du pouvoir et les mécanismes de l’oubli. Dans ce jeu de miroirs entre passé et présent, fiction et politique, il sollicite une prise de conscience. Toute enquête – policière ou historique – engage des questions de point de vue et de pouvoir, et le roman s’impose comme un espace critique où s’élabore une lecture lucide des tensions qui traversent la société britannique contemporaine.

Si l'on se perd avec plaisir dans ce récit ironique aux allures de labyrinthe qui emboîte ses multiples niveaux – dialogues, documents, souvenirs – dans une mécanique aussi inventive que maîtrisée, on peut aussi regretter que, dans sa finesse de traitement, le propos politique semble y perdre en mordant, le parallèle entre les années Thatcher et l’ère Trump ne restant jamais qu’esquissé. L'ensemble amuse, intrigue et séduit, mais laisse poindre une réserve : celle d’un regard acéré qui, malgré sa justesse, semble s’arrêter au seuil de la confrontation, pour une oeuvre au final presque plus mélancolique que caustique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Dans ce monde, les gens les plus dangereux sont ceux qui savent exactement ce qu’ils veulent, et qui sont bien décidés à l’obtenir.


J’ai tendance à penser que l’un des marqueurs les plus puissants de cet individualisme nouveau, c’est le téléphone portable : cet objet improbable, à l’origine désopilante brique en plastique munie d’une antenne radio, et aujourd’hui omniprésent, indispensable, pièce maîtresse et pierre angulaire de nos existences. Vous souvenez-vous de son lancement auprès du grand public, au Royaume-Uni ? C’était à l’occasion du nouvel an 1985. Vous rappelez-vous qui était chargé de présenter cette innovation ? Ernie Wise, bien sûr. Eric Morecambe était mort l’année précédente, laissant Ernie seul et endeuillé : ce parfait microcosme de société grâce auquel son partenaire et lui avaient diverti la nation des années durant s’était brisé pour toujours. Il était tout seul, désormais : quoi de mieux pour symboliser ce nouvel individualisme, qui en fin de compte (on se demande bien pourquoi personne n’y a pensé, à l’époque) n’est jamais qu’une autre façon de désigner la solitude.
Bref, ne laissez personne vous dire que les années quatre-vingt ont commencé le jour où les années soixante-dix ont pris fin. Les années quatre-vingt ont commencé le 1er janvier 1985, quand Ernie Wise a passé le premier appel avec un téléphone mobile au Royaume-Uni.


Les domaines d’expertise de Christopher étaient divers et variés : il s’intéressait entre autres à la guerre de Cent Ans, au gouvernement de Robert Walpole et à la dictature d’António de Oliveira Salazar au Portugal. Mais son sujet de prédilection était l’essor des idées conservatrices en Amérique et au Royaume-Uni, depuis la période de la « relation spéciale » entre Reagan et Thatcher. Christopher ne faisait pas mystère de ses opinions, mais comme il aimait le souligner malicieusement : « j’ai des amis très proches qui sont conservateurs ». Il témoignait d’un généreux respect envers les fondements intellectuels du conservatisme, mais s’inquiétait de la mainmise croissante des extrêmes sur ce mouvement, de part et d’autre de l’Atlantique. 


… oh oui, il débordait de colère, Peter. Tout comme Howard. Des hommes calmes, discrets, et puis en une fraction de seconde ils pouvaient se mettre à brailler, à s’énerver. Toujours à s’emporter, ces deux-là. Des hommes en colère. (…) Ah, ces hommes en colère. Je ne sais pas ce qui les énerve à ce point, parce qu’ils n’en font globalement qu’à leur tête, la plupart du temps. Et pourtant, on dirait qu’ils sont partout dans nos vies, ces hommes en colère…


On en revient toujours à ça, en général. L’argent. Les gens n’arrêtent pas de parler de valeurs, de nos jours, et de guerres culturelles, mais d’après mon expérience, on s’entre-tue rarement pour des histoires de valeurs ou de culture. On s’entre-tue pour l’argent. Les humains sont des créatures primitives, en réalité.


Est-ce que ce serait tout le temps comme ça, désormais ? Chacun dans sa réalité, incapable de se mettre d’accord pour savoir si la pandémie a vraiment eu lieu ou si c’était un canular, si le changement climatique existe ou pas, si la Terre est plate ou plutôt ronde. À quoi bon écrire un livre, dans un monde pareil ?


Mais vous voyez, tel est le pouvoir de l’écrit. Grâce à lui, rien ne s’oublie jamais. Rien ne se perd. La littérature interrompt le cours du temps. C’est la seule raison de s’y adonner, au bout du compte. 


Comment survivent les écrivains ? Je ne parle pas de leurs moyens de subsistance, je parle de la façon dont leurs livres leur survivent, après leur disparition. Ils s’en tirent rarement sans aide. Les livres survivent parce que des gens tombent dessus ou sont aiguillés vers eux. Des lecteurs les lisent. Des enthousiastes font du prosélytisme. Des critiques font du débat. Des enseignants font des cours. 
L’objectif avait toujours été que mes livres me survivent. En les écrivant, j’avais accompli la première étape de ce projet. Il était peut-être temps, désormais, de me lancer dans la phase suivante ?


 

mercredi 22 octobre 2025

[Everett, Percival] Effacement

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Effacement (Erasure)

Auteur : Percival EVERETT

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2001,
                  en français en 2004 (Actes Sud)
                  et en 2025 (L'Olivier)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782823622539  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle […] à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi. »
Thelonious « Monk » Ellison, écrivain noir américain, recherche désespérément le succès. Scandalisé par le triomphe d’un mauvais roman réunissant tous les clichés sur « le ghetto », il écrit sous pseudonyme une parodie intitulée Ma Pataulogie qu’il soumet à un éditeur. Les choses lui échappent totalement : le livre réintitulé Fuck devient un immense best-seller, tous saluent l’authenticité du propos sans avoir perçu la moindre ironie. Monk plonge alors dans une crise profonde qui remet en cause toute son existence.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain américain né en 1956, Percival Everett enseigne la littérature à l’Université de Californie du Sud et a écrit plus d’une trentaine d'ouvrages. Il est lauréat du prix John-Dos-Passos 2010 et du prix de littérature Windham-Campbell 2023.

 

 

Avis :

Publié en 2001 aux États-Unis et récemment réédité dans une traduction française révisée, ce roman s’impose comme l’un des plus marquants de Percival Everett. À travers une satire incisive à la construction narrative déroutante, l’auteur met au jour les logiques d’assignation raciale à l’œuvre dans le monde littéraire américain et, plus largement, dans les industries culturelles où les écrivains issus de minorités sont trop souvent cantonnés à des rôles narratifs stéréotypés. 

De son vrai nom Thelonious Ellison, Monk, le narrateur, est un écrivain et universitaire noir dont la production littéraire, érudite et exigeante, reste désespérément confidentielle. Excédé de se voir reprocher de ne pas écrire « comme un Noir » – c’est-à-dire de ne pas produire les récits de souffrance et de violence que le lectorat réclame –, il rédige en réponse Ma Pataulogie, une parodie outrancière d’un roman de ghetto, saturé de clichés et de langage oral, qui rencontre ironiquement un succès fulgurant. Cette fiction dans la fiction occupe près d’un tiers du livre et constitue volontairement une épreuve pour le lecteur, tant son style brut et heurté, sa vulgarité assumée et la stupidité feinte de son propos, rebroussent férocement le poil.

Le triomphe de Ma Pataulogie agit comme un révélateur cruel : plus Monk s’éloigne de lui-même, plus il est acclamé. Ce renversement ironique met en lumière l’absurdité d’un système qui valorise l’excès et le spectaculaire au détriment de la complexité et de la nuance. L’auteur radicalise cette logique jusqu’à dissoudre son narrateur dans une spirale de reniement et de reconnaissance frelatée. La supercherie affecte profondément l’identité de Monk, tiraillé entre son intégrité intellectuelle et la consécration publique. Le roman explore ainsi les effets corrosifs de l’assignation raciale sur la subjectivité, en montrant comment le regard extérieur peut déformer, voire effacer la singularité d’un individu. À mesure que Ma Pataulogie triomphe, Monk s’enfonce dans une forme de dépossession intime, incapable de se reconnaître dans l’image que le succès lui renvoie.

En contrepoint de cette charge satirique, se déploient avec une intensité retenue les drames personnels qui, entre la perte de son frère, l’Alzheimer de sa mère et les tensions avec sa soeur, contribuent à isoler plus encore le narrateur. Traités avec une sobriété poignante, ces épisodes introduisent une profondeur émotionnelle qui, en contraste avec la férocité du pastiche, rappellent que derrière la critique sociale se joue la quête intime d’un homme en lutte pour préserver ce qui reste de sa dignité et de son lien aux autres. 

La structure du roman reflète l’état d’esprit du narrateur. Eclatée, elle mêle journal intime, réflexions théoriques, digressions quotidiennes, fragments universitaires et pastiches littéraires. Souvent déroutant, ce montage hétérogène incarne le morcellement identitaire de Monk et traduit son refus des cadres imposés. En sollicitant une lecture active, souvent inconfortable, l’auteur affirme une voix libre jusque dans la forme même du roman.

Satire du monde littéraire, Effacement est aussi une œuvre politique et existentielle, étroitement liée au contexte américain. En déconstruisant les attentes qui pèsent sur les écrivains noirs, Percival Everett dénonce les rôles identitaires assignés et défend une littérature affranchie des stéréotypes. À travers la trajectoire de Monk, il expose les effets délétères d’un regard normatif sur l’individu, tout en affirmant la puissance d’une écriture qui refuse les injonctions et réinvente ses propres formes. Un roman exigeant et lucide, dont la liberté narrative, portée par un humour sarcastique aussi féroce que salutaire, fait osciller le lecteur entre rire amer, désarroi et admiration. (4/5)

 

 

Citations :

Au centre de l’arbre se trouve le cœur du bois. Il ne contribue guère à nourrir l’arbre, mais en est la charpente. Le faux bois, qui alimente l’arbre, est vulnérable, et sujet aux affections fongiques ou aux attaques d’insectes. On ne voit pas la différence entre le cœur du bois et le faux bois. Mais c’est le cœur qu’il faut. Il faut aller au cœur, toujours.


Il arrivait que Père fût abrupt. Dans l’ensemble, je trouvais que c’était un homme doux, sans doute en raison de la vénération que ses patients lui témoignaient, mais on vivait avec lui comme sur le cratère du Vésuve. La comparaison serait meilleure avec un volcan en sommeil. Il ne se produisait pas vraiment d’éruption, mais c’étaient des grondements, des sifflements, et, sans que l’on comprît ce qui arrivait, tout à coup on sentait une odeur de soufre et de brûlé, et une nuée se formait dans l’air.


Son intelligence avait toujours été vive, et sa perception de Père, plus fine que ce à quoi la mienne pourrait jamais prétendre. Les ennemis se comprennent mieux que les amis.


 

mardi 17 juin 2025

[Dierstein, Benjamin] Bleus, blancs, rouges

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Bleus, blancs, rouges

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 800

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Printemps 1978 : les services français sont en alerte rouge face à la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe.
Marco Paolini et Jacquie Lienard, deux inspecteurs fraîchement sortis de l’école de police et que tout oppose, se retrouvent chargés de mettre la main sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens et répondant au surnom de Geronimo. Traumatisé par la mort d’un collègue en mai 1968, le brigadier Jean-Louis Gourvennec participe à la traque en infiltrant un groupe gauchiste proche d’Action directe. Après des années d’exil en Afrique, le mercenaire Robert Vauthier revient en France pour régner sur la nuit parisienne avec l’appui des frères Zemour. Lui aussi croisera le chemin de Geronimo. Quatre destins qui vont traverser les années de plomb, les coups fourrés politiques et les secousses de la Françafrique.
Le premier tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Goldman, Jacques Mesrine, Jean-Bedel Bokassa, Alain Delon, Tany Zampa ou Omar Bongo.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1983, Benjamin Dierstein vit en Bretagne, où il travaille dans le milieu de la musique électronique. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points.

 

 

Avis :

Pendant que l’on attend avec impatience le dernier tome de la trilogie en cours de Frédéric Paulin, paraît le premier volet d’un autre triptyque tout aussi passionnant et documenté, ouvrant un point de vue complémentaire sur la France politique et policière de la fin des années 1970 à la décennie 1980.

L’on entre dans le récit à une période charnière, alors que le proche tournant des années 1980 annonce une nouvelle décennie frappée au coin du changement. Un jeune brigadier, Jean-Louis Gourvennec, est sorti traumatisé d’une mission des Renseignements Généraux qui a mal tourné à l’ombre des barricades de mai 1968. Dix ans plus tard, on le retrouve membre du SAC et infiltré dans un groupe révolutionnaire proche d’Action directe. C’est aussi en cette année 1978 que, fraîchement émoulus de l’école de Police, Jacqueline Liénard et Marco Paolini rejoignent les RG pour l’une, l’Antigang pour l’autre. Il ne manque plus qu’un dernier personnage fictif, Robert Vauthier, ancien mercenaire et barbouze bien décidé à se reconvertir en patron de boîtes de nuit parisiennes, pour raconter de leurs points de vue à tous les quatre, eux qui, tant du côté de services rivaux de la police que de celui, bien poisseux, de la mafia et des tueurs à gage, vont se retrouver au coeur des affaires criminelles les plus retentissantes de l’époque, les dessous fort peu reluisants du pouvoir, là ou la politique et le crime s’entremêlent sans plus guère de frontière.

Menée tambour battant au rythme nerveux et musicalement travaillé d’une écriture trempée dans l’humour noir, l'intrigue happe le lecteur subjugué, souvent étonné de redécouvrir une époque finalement méconnue et ravi de se replonger avec un brin de nostalgie dans ses mille détails concrets et quotidiens. 
 
Entrecoupé d’extraits d’articles de presse, de rapports de police et d’écoutes téléphoniques, le récit construit sur une documentation dont les annexes en fin de volume laissent percevoir l’impressionnante méticulosité, rebondit au gré d’une actualité marquée par la crise pétrolière et les difficultés économiques en cascade, par la vague d’enlèvements et d’attentats terroristes qui secoue la France, par les dérives de la Françafrique, le renversement de Bokassa et le scandale des diamants, par l’exécution en pleine rue de Mesrine, les assassinats de Pierre Goldman et de Henri Curiel, le « suicide » de Robert Boulin, le tout sur le fond enfiévré d’une guerre des polices sans merci, de basses manoeuvres politiques et de collusions mafieuses qui, dans un tourbillon mêlant le Tout-Paris jusqu’à ne plus savoir distinguer les sbires enfarinés de respectabilité et les dignitaires mouillés dans le crime et la corruption, d’actions violentes en manigances troubles et au fil de dialogues claquant d’une façon plus juste et savoureuse les uns que les autres, évoque à une puissance démultipliée l’un de ces films de flics et de voyous devenus des classiques où, aux côtés d’Alain Delon et de « Bébel », des commissaires Broussard et Ottavioli, des frères Zemour et de Tany Zampa, apparaîtraient Valéry Giscard d’Estaing, Yasser Arafat, Omar Bongo ou encore Kadhafi.

Une citation de Nietzsche précise en exergue que « Rien de ce qui suit ne s’est passé de cette façon. Tout aurait pu se passer de cette façon. Et pourtant, rien. » Historiquement exact mais narré du point de vue de personnages fictifs si bien placés au coeur du mal qu’ils ne ressentent plus que lui, le roman est un concentré de noirceur exacerbant la réalité jusqu’à la satire, une caricature musclée toute de tension électrisante qui se lit en un seul long souffle, éberlué et fasciné, au long de ses huit cents pages. Il n’est pas jusqu’à la dernière phrase pour s’attacher jusqu’au bout, et plus encore, le lecteur impatient de découvrir la suite, avec un deuxième tome promis pour cet automne. L’auteur qui dit s’être inspiré d’Ellroy et de sa vision particulièrement pessimiste d’un monde corrompu est ici indéniablement à la hauteur du maître. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

L’ennui avec les hommes politiques, c’est qu’on croit faire leur caricature alors qu’on fait leur portrait. (Jean Sennep)

 

 

Du même auteur sur ce blog :