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lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

Accès au livre : ISBN 9782226499349  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)

 

vendredi 4 avril 2025

[Rodoreda, Mercè] Le jardin sur la mer

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Le jardin sur la mer (Jardi vora el mar)

Auteur : Mercè RODOREDA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 1967
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 256

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d’insouciance et d’oisiveté sous les yeux de l’indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l’arrivée d’un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d’un passé enfoui.
Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d’émotion.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mercè Rodoreda (1908-1983) est née à Barcelone. Ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil de Paris à Genève entre 1939 et 1975. Avec La Place du diamant et Rue des Camélias (Prix Sant Jordi [à paraître aux éditions Zulma]), elle s’impose comme la grande dame des lettres catalanes. Le Jardin sur la mer est traduit pour la première fois en français.

 

 

Avis :

Mercè Rodoreda est une grande dame de la littérature catalane, l’une de ses plus belles voix d’ailleurs largement traduite à travers le monde. Resté jusqu’ici inédit en français, son très désenchanté Jardin sur la mer a sans doute, avec sa douce nostalgie crépusculaire, beaucoup à voir avec le long exil de l’auteur, alors qu’en cette année 1967 où le livre est publié pour la première fois, la Catalogne toujours sous le joug franquiste revêt plus que jamais pour elle les traits d’un paradis perdu. C’est sous le charme longtemps prégnant de cette plume qui avait en son temps fait l’admiration de Gabriel Garcia Màrquez, que l’on s’imprègne doucement de cet envoûtant roman d’atmosphère.

Le narrateur est un vieux jardinier qui, s’étant à force de deuils replié calmement sur le seul cycle des plantes et des saisons, dans un quotidien au jour le jour bercé par l’apaisante et immuable beauté des fleurs, a vu plusieurs fois changer les propriétaires du jardin dont il assure l’entretien. Témoin presque invisible observant de loin et malgré lui, souvent de manière indirecte au gré des témoignages qui lui parviennent, partiels et partiaux, des autres employés, cuisinière ou femme de chambre, il est un peu comme les arbres du parc, qui voient passer les hommes et leurs passions, mais survivent seuls au temps qui passe. Ce lieu dont il a beau soigner l’harmonie paradisiaque ne retient pas ses occupants de s’y déchirer pour leur malheur. Preuve en est l’histoire dont son monologue convoque le souvenir et qui nous renvoie aux années 1920, le temps de six étés et d’une tragédie.

En ce temps que les feuilles mortes ont depuis maintes fois balayé, un jeune couple de riches Barcelonais achète le parc et sa villa d’été surplombant la mer. Les beaux jours les voient chaque année revenir pour une saison de baignades, de promenades à cheval et de fêtes insouciantes entre amis. Mais la construction juste à côté d’une autre villa, bientôt occupée par un nouveau riche, sa fille et son mystérieux gendre, vient bientôt jeter sur la maisonnée une ombre d’autant plus trouble qu’ourlée de silence et de non-dits.

D’observations directes en chuchotements entre employés, le petit monde des invisibles gravitant autour des maîtres voit peu à peu se préciser les contours d’une histoire que n’aurait pas renié Gatsby le Magnifique. Et dans les ellipses creusant de leurs abîmes une narration distanciée aussi bien par le point de vue extérieur d’un témoin partiel que par les sinuosités de sa mémoire de vieil homme, se déploie lentement et sans éclats, sur le fond magnifiquement sensoriel des soins apportés avec dévotion au jardin, le chiffon éphémère et frivole de passions humaines aveugles à la beauté qui les entoure et qui leur survivra de toute façon.

Doucement immersif, le récit happe le lecteur sans bruit. Rien ou presque ne semble s’y passer, tant la tempête que l’on devine s’échoue ici en vaguelettes amorties par le filtre de la distance sociale, de l’indifférence du jardin, mais aussi du temps passé. L’assemblage des bribes reçues de personnes interposées crée comme un écho assourdi du tumulte du monde. Ici au jardin, l’on ressent tout cela avec d’autant plus de gravité que de vieilles souffrances assoupies demeurent tapies dans l’ombre. N’en reste qu’un sentiment prégnant de tristesse et de mélancolie, dans une sorte de résignation sage et un peu fataliste. L’on pense aux mots plus récents de Peter Heller dans son jardin à lui, la Pommeraie : « sur cette terre d’une beauté sans pareille, ce qui est certain, c’est que nous finissons par tout perdre. »

Un livre d’une rare beauté, tout en finesse et élégance, pour se convaincre de lire sans faute toute l’oeuvre de Rodoreda Mercè. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès que l’écurie de monsieur Bellom a été prête, les chevaux sont arrivés. Tout le monde est allé les voir. L’un était gris et l’autre blond avec des taches plus sombres. Toni a dit : Ce sont des chevaux de course. L’homme qui s’occupait des chevaux de monsieur Bellom s’appelait Guy et était moitié français, moitié américain. Avec Toni, ils n’ont pas beaucoup sympathisé. Ils se faisaient beaucoup de politesses, ça oui, mais si Guy sortait promener les chevaux le matin, Toni les sortait l’après-midi. Il était dévoré de jalousie.
— Ces chevaux, ceux de monsieur Bellom, ils pourraient danser. Regardez-moi ces jambes.
Et c’est vrai, ils avaient des jambes qui avaient l’air de marcher toutes seules, sans rien au-dessus.


Vous le savez que j’ai un beau-père, n’est-ce pas ? Eh bien mon beau-père est assis dans un de ces fauteuils en cuir de vache, d’une vache qu’il a choisie lui-même quand elle était vivante… Il l’a désignée du doigt et il a dit : celle-là. Et tandis qu’il choisissait la vache qui passait il a dit et amenez-moi un gendre pour que ma fille soit mariée au lieu d’être célibataire. On va faire un gendre exprès pour ma fille : ni trop gras ni trop maigre. S’il est trop grand, on le raccourcira. S’il est trop gras, on le sciera des deux côtés pour qu’il ait la bonne taille. S’il est trop maigre, on le remplira de fèves comme les dindons et on le gardera enfermé dans une cage jusqu’à ce qu’il soit bien gras… Et celui de cette maison, Francesc, il est étendu sous les magnolias et il fume un cigare en disant : Ma femme est ma femme et je l’ai choisie avec une peau comme il faut ; le genre de peau qu’il faut pour faire briller les diamants que je lui achète…


Mais vous savez une chose ? Si on me sort d’ici, ce sera pour m’enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera… Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune… Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s’est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c’est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte… Croyez bien que c’est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte… J’y suis depuis que j’ai été soldat, dans cette maison, je vous l’ai déjà raconté. Un jour après l’autre… Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c’est la meilleure heure. Regardez les tilleuls… Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez… Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu’il vous racontera, ce jardin…


 

dimanche 2 juin 2024

[Follett, Ken] Les armes de la lumière

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les armes de la lumière
           (The Armour of Light)

Auteur : Ken FOLLETT

Traduction : Odile DEMANGE,
                      Valentine LEYS,
                      Christel GAILLARD-PARIS,
                      Renaud MORIN

Parution :  2023 en anglais
                    et en français (Robert Laffont)

Pages : 792

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En cette fin de XVIIIe siècle, l’Angleterre est dirigée par un gouvernement conservateur qui réprime toute tentative de révolte. De l’autre côté de la Manche, Napoléon Bonaparte accroît inexorablement son pouvoir.

Alors que la guerre est aux portes de l’Europe, la vie des habitants de Kingsbridge est sur le point de basculer. Sal, fileuse téméraire, est témoin d’un accident tragique qui va bouleverser sa vie.
Le courageux Amos, drapier, qui a hérité prématurément du négoce de son père, va devoir affronter le terrible Hornbeam pour rembourser ses dettes. Il sera aidé de Spade, tisserand novateur, et encouragé par la douce Elsie qui se bat pour financer une école où les enfants pauvres pourront apprendre à lire et à écrire.

Entre destins contrariés, jalousies meurtrières, justice arbitraire, guerre sanglante et révolution industrielle, Ken Follett dépeint avec une virtuosité inégalée une génération qui incarne la lutte pour un
avenir libre de toute oppression.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ken Follett est le maître incontesté du roman historique. Ses trente-six livres se sont vendus à plus de 188 millions d’exemplaires. Il connaît son plus grand succès avec Les Piliers de la Terre, paru en
1989. C’est le début de la saga Kingsbridge, poursuivie avec Un monde sans fin, Une colonne de feu et Le Crépuscule et l’Aube, et vendue à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde.

 

 

Avis :

Avec ce cinquième tome, Ken Follett annonce clore la phénoménale saga historique qui, depuis Les piliers de la terre, son plus grand succès littéraire, fait vivre à travers les siècles la ville fictive de Kingsbridge, dans le Sud de l’Angleterre. Sa fresque prend cette fois pour toile de fond deux révolutions, la révolution industrielle et la Révolution française, de 1792 à la bataille de Waterloo en 1815.

En cette fin de XVIIIe siècle, un puissant vent de changement souffle sur la ville anglaise de Kingsbridge. Tandis que la mécanisation bouleverse la vie des ouvriers du textile en les rassemblant dans des fabriques où se généralisent des conditions de travail dramatiques, la Révolution française, avec ce qu’elle propage d’idées de liberté et de droits à la parole du peuple, fait trembler le gouvernement britannique qui, par peur de la contagion, multiplie les actions répressives. Syndicats et rassemblements sont interdits, grèves et émeutes sévèrement punies par une justice expéditive à la main des puissants. Le climat se tend encore lorsque éclate la guerre contre la France, prélevant son lot de conscrits de force – la moitié des effectifs de la Royal Navy – et mettant à mal l’économie. La prise de pouvoir et les conquêtes territoriales de Napoléon Bonaparte, puis le retour de l’Aigle échappé de l’île d’Elbe, font désespérer l’Angleterre, quand, venant mettre fin à plus de deux décennies de guerre, la bataille de Waterloo donne définitivement la victoire aux Anglais.

Dans ce grand tumulte, hommes et femmes tentent de tracer leur chemin : c’est au travers de leurs destins chahutés, nous permettant de nous identifier à une poignée de personnages que leurs émotions, leurs peurs et leurs aspirations nous rendent proches par-delà les siècles, que Ken Follett nous fait vivre cette période de l’intérieur, en un récit si bien incarné que, puissamment saisi par les cruelles injustices sociales qui l’émaillent, l’on s’y investit avec passion de la première à la dernière de ses près de huit cents pages.

Après la relative déception du Crépuscule et l’aube, bien moins crédible quant à ses personnages et à son intrigue pourtant insérés dans un contexte historique tout aussi magistralement rendu, cet ultime épisode en forme de fresque sociale clôt la saga Kingsbridge en beauté, nous offrant une lecture aussi captivante qu’édifiante. (4/5)

 

 

Citations :

— Cela fait à peine dix ans que les Américains ont renversé le roi pour créer une république et trois ans que la populace parisienne a donné l’assaut à la Bastille. Et que Brissot, ce démon français, a dit : “Nous ne serons pas calmés, tant que l’Europe, toute l’Europe, ne sera pas en flammes !” La Révolution se répand comme la vérole.
— Je ne crois pas qu’il y ait motif à paniquer, répondit Roger. Qu’ont réellement fait les révolutionnaires ? Accordé l’égalité civile et la liberté religieuse aux protestants, par exemple. En tant que pasteur protestant, George, tu ne peux que t’en féliciter, j’imagine. »
George était le pasteur de Badford.
« Nous verrons combien de temps ça dure, grommela-t-il. 


— Vois-tu, mon enfant, il n’est pas bon que les classes laborieuses apprennent à lire et à écrire, dit-il sur le mode paternel du vieillard prodiguant sa sagesse à la jeunesse utopiste. Les livres et les journaux leur farcissent la tête d’idées qu’ils ne comprennent qu’à demi, ce qui les incite à ne plus se satisfaire du rôle que Dieu leur a assigné dans l’existence. Ces gens-là se mettent à cultiver d’absurdes idées d’égalité et de démocratie. — Ils devraient tout de même pouvoir lire la Bible. — Tu n’y penses pas ! Ils se méprennent alors sur le sens des Écritures et accusent l’Église établie de répandre une fausse doctrine. Ils se transforment en dissidents et en non-conformistes, avant de prétendre créer leurs propres Églises, à l’image des presbytériens et des congrégationalistes. Et des méthodistes. — Les méthodistes n’ont pas d’Église à eux. — Ce n’est qu’une question de temps. »
— Ils ont aboli la féodalité, retiré au roi le droit d’embastiller les gens sans procès et instauré une monarchie constitutionnelle – le même régime que celui de la Grande-Bretagne. »
Tout ce que disait Roger était exact, ce qui n’empêchait pas Amos de penser qu’il se trompait. D’après ce que lui-même avait compris, on ne pouvait pas considérer qu’une vraie liberté régnait dans la France révolutionnaire : il n’y avait ni liberté d’expression, ni liberté de culte. En vérité, l’Angleterre était plus libérale.


Il n’avait pas oublié ce qui était arrivé à lady Worsley, affreusement humiliée. Il avait dix-huit ans à l’époque et était amoureux de Betsy, mais il avait déjà pris l’habitude de lire les journaux, généralement des numéros périmés, jetés par des riches. Lady Worsley avait eu un amant. Son mari avait intenté un procès à cet homme, lui réclamant vingt mille livres, la valeur qu’il attribuait à la chasteté de son épouse. Vingt mille livres représentaient une somme considérable, suffisante pour acheter une des plus belles maisons de Londres. L’amant, qui n’était pas un gentilhomme, avait soutenu devant le tribunal que la chasteté de lady Worsley n’avait aucune valeur, puisqu’elle avait déjà commis l’adultère avec vingt autres hommes avant lui. Le moindre détail de la vie sentimentale de lady Worsley avait été exposé au tribunal, relaté dans la presse et avait suscité l’émoi de l’opinion publique dans de nombreux pays. Prenant le parti de l’amant, le tribunal n’avait accordé à sir Richard qu’un shilling de dommages et intérêts laissant ainsi entendre que la chasteté de lady Worsley ne valait pas davantage, un verdict d’un mépris cruel.
 
 
— Vous ne comprenez décidément rien ! » Kenelm suffoquait d’indignation. « Les hommes puissants doivent être pacifiés, il ne faut jamais les provoquer. Autrement, vous en pâtirez.
— Ne soyez pas grotesque. Que voulez-vous que Hornbeam nous fasse ?
— Qui sait ? Il ne faut pas se mettre des hommes comme lui à dos. Un jour, l’archevêque de Canterbury dira peut-être : “J’envisage de nommer Kenelm Mackintosh évêque”, et quelqu’un lui répondra : “Ah, mais vous savez, sa femme est une perturbatrice.” Les hommes disent tout le temps ce genre de choses.
— Comment pouvez-vous évoquer un tel sujet alors que je vous parle d’enfants qui ne mangent pas à leur faim ? s’indigna Elsie.
— Je pense à mon avenir. Dois-je donc accepter que tous mes efforts pour accomplir l’œuvre de Dieu soient compromis par une épouse impossible ?
— Vos efforts pour accomplir l’œuvre de Dieu ? Vous voulez parler de votre carrière au sein de l’Église ?
— C’est la même chose.
— Et elle vous paraît plus importante que de donner du bouillon et du pain aux petits enfants du Seigneur ?
— Vous avez décidément la manie de tout simplifier.
— La faim est quelque chose de simple. Quand vous voyez des gens qui ont faim, vous leur donnez à manger. Si ce n’est pas la volonté de Dieu, dans ce cas, rien ne l’est.
— Vous croyez tout savoir de la volonté de Dieu.
— Et vous, vous vous croyez plus savant, sans doute.
— Oui. J’ai étudié ce sujet avec les hommes les plus sages du pays. Votre père aussi. Alors que vous n’êtes qu’une femme ignorante et sans éducation. »


Et que prévoit ce projet de loi ? (…) Il prévoit que tout ouvrier qui se réunit avec un autre ouvrier – un seul ! – pour demander une augmentation de salaire a commis un crime et sera puni d’une peine de deux mois de travaux forcés ! (…)
Ce projet de loi, mes amis, permettra à M. Hornbeam d’accuser deux de ses ouvriers, quels qu’ils soient, de former une association. Il pourra alors les juger seul, sans second juge ni jury. S’il les déclare coupables, il sera libre de les condamner aux travaux forcés – et tout cela sans consulter qui que ce soit d’autre. (…)
Les ouvriers pourront être interrogés sur leurs conversations avec leurs camarades de travail, et refuser de répondre sera un crime. Vous serez obligés de témoigner contre vous-mêmes et contre vos camarades de travail, et vous irez en prison si vous refusez de le faire. 


— Pourquoi as-tu pris ce ruban ? » demanda Elsie au garçon. Sa bravade, attisée par la brutalité de l’homme, avait disparu, et il semblait au bord des larmes.
« C’est ma mère qui m’a dit de le faire.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’on n’a pas de pain. Elle voulait le vendre pour acheter à manger.
— Cet enfant a besoin de nourriture, expliqua Elsie à Josiah Blackberry.
— Je ne peux rien y faire, madame Mackintosh. Le shérif…
— Vous ne pouvez rien y faire, en effet, et le shérif non plus, mais moi, en revanche, je peux l’aider. Je vais l’emmener chez moi pour le nourrir. Comment t’appelles-tu ? ajouta-t-elle en se tournant vers le garçon.
— Tommy, dit-il. Tommy Pidgeon.
— Viens avec moi, je vais te donner à manger.
— Si vous voulez, fit Blackberry, mais je dois rester avec lui. Il faut que je le remette au shérif. Ce qu’il a volé a une valeur de plus de cinq shillings, et vous savez ce que cela signifie.
— Quoi donc ? demanda Elsie.
— Qu’il peut être pendu.


À ma connaissance, cinquante mille hommes environ ont été emmenés contre leur gré, ajouta Spade. D’après le Morning Chronicle, il y a environ cent mille hommes dans la Royal Navy et près de la moitié a été enrôlée de force.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 9 novembre 2023

[Uzun, Maryna] Fière comme une batelière

 



 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Fière comme une batelière

Auteur : Maryna UZUN

Parution : 2023 (Le Livre Actualité)

Pages : 150

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Née en 1926, au bord de la Sambre, une gamine est négligée et presque haïe par sa mère, cultivée et distinguée. Sa chance se révèle d’être belle, rebelle et intelligente ainsi que d’hériter la gnaque de son père, illettré. Sa curiosité universelle l’élèvera peu à peu et créera sa personnalité autodidacte. Elle s’impose avec le temps et sera la seule, dans sa fratrie batelière de onze enfants, à évoluer aussi fort. Si son adoré Raffaele, venu d’un coin magique mais pauvre de l’Italie, a eu le privilège d’être instruit, il n’a pas la détermination d’Irène qui, dès l’adolescence, a pris soin de ses parents vieillissants…
Dans un risque-tout juvénile, cette fiction parcourt l’itinéraire d’une batelière et son « tohu-bohu » époustouflant. Ôtez rigueur, exactitude et objectivité ! Accordez votre clémence à un certain toupet et à quelques incartades qui l’habitent et qu’elle conte dans son ivresse, tantôt plus lyrique tantôt plus joyeuse ! C’est le roman de la vie de cette femme qui s’est si bien accommodée à toutes les couches de la société, sans honte et avec panache, simplement en étant elle-même : Irène. C’est la chanson de l’amour que sa petite-fille lui porte au-delà de l’âge et des frontières. Une amie a généreusement permis à Maryna Uzun de connaître l’histoire d’Irène. À elle vont les humbles remerciements de
l’auteure.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Odessa (Ukraine), Maryna Uzun vit en France depuis 1997. Elle est pianiste concertiste, lauréate de la Fondation Cziffra, et compose des musiques pour enfants. Elle est l’auteure des recueils de poèmes : Le Carnaval des majuscules (en deux volumes), Une femme dans le grand Paris, Souviens-toi de ton Odessa, Pianissimo féroce, Tableaux de l’amour au goût de yaourt, L’insomnie est couchée dans mon lit et Les poèmes d’amour pour des premiers venus. Elle a écrit quatre romans : Le voyage impaisible de Pauline, Les silences d'Isis, Au piano Bigorneau qui représente la suite de Vous aimez les poètes, ne les nourrissez pas !

 

Avis :

Après l’émouvant Voyage impaisible de Pauline dont les pudiques accents autobiographiques rendaient charmantes jusqu’aux imperfections et petites inexactitudes de langage d’une Ukrainienne à Paris, Maryna Uzun s’est lancée dans ce que l’on pourrait appeler une autobiographie par procuration : elle se fait la voix, disparue au moment de l’écriture de ce livre, de la grand-mère d’une amie, pour relater, à la première personne du singulier, le récit de sa vie mouvementée.

La matière du récit, c’est Alicia, jeune femme fascinée par la personnalité et par le parcours de sa grand-mère Irène, qui l’a rassemblée par bribes, au gré des confidences que, profitant de leur grande complicité, elle s’est attachée à encourager chez la vieille dame. La narration reconstitue donc ces échanges, dévidant chronologiquement les souvenirs égrenés par Irène elle-même, ponctués des commentaires souvent exclamatifs de la plus jeune, clairement en adoration. Il faut dire que la belle Irène, frondeuse et passionnée, ne devait pas avoir la langue dans sa poche et son récit, débordant de verve, coule comme le fit sa vie, en un fleuve se moquant des obstacles.  

Née au quart du XXe siècle, entre Sambre et Meuse, d’un couple de bateliers, Irène grandit avec ses dix frères et sœurs dans une vie de dénuement, rude et nomade, alors que les péniches avancent encore au pas des chevaux et des hommes de trait. Jamais scolarisée, elle parvient à l’âge adulte avec pour tout bagage une dureté au travail et un tempérament de feu qui vont lui faire empoigner son destin à bras le corps. Comme sa mère avant elle avait tout quitté pour un coup de foudre irraisonné qui devait lui coûter cher en désillusions, la voilà qui, à la fin de la guerre, s’enfuit avec son amoureux, un beau Calabrais lui aussi plein de déceptions à venir. Alors, puisque décidément les hommes sont faibles en ce bas monde, c’est elle qui endossera dorénavant le rôle de chef de famille, tournant le dos à cette Calabre, en ruines après-guerre, qui n’attendait d’elle qu’effacement et résignation, pour se tailler une vie à sa mesure dans sa Belgique natale. Les houillères y accueillant à bras ouverts les travailleurs immigrés, elle élèvera courageusement ses enfants dans la misère des corons, tandis que son homme troquera le soleil méditerranéen pour l’obscurité poussiéreuse des mines de charbon. Une fois ce dernier vaincu par la silicose, elle s’usera sans compter à coiffer les femmes du quartier, ouvrant son propre salon et accédant enfin à un statut et à une aisance acquis de haute lutte.

Sur un fond historique et social assez sommairement esquissé, la narration s’attache avant tout au portrait, volontiers superlatif, de cette indomptable battante qui, tout en assumant sans broncher les conséquences de ses choix passionnés, sut triompher avec humour et bonne humeur de ses origines sociales, de sa privation d’éducation et de sa condition de femme. Quelques nuances se font bien jour, aussi brèves que tardives, quand, Alicia peinant à se remémorer le détail de ses conversations avec sa grand-mère désormais décédée, récolte des sons de cloche un peu moins univoques chez d’autres membres de la famille. Peu importe, la légende de la fière batelière restera ce qu’en auront retenu, avec peut-être un brin de naïveté et surtout pas mal d’emphase, Alicia et sa plume Maryna Uzun. Ces deux-là ont en commun l’exaltation presque enfantine de leur admiration, encore exacerbée par le lyrisme poétique d’une écriture aux envolées exubérantes. Et comme, cette fois sans légitimité dans l’histoire, les petites bizarreries de langage nées d’une expression originellement non francophone viennent pour le coup jouer les trouble-fête, l’on finit malgré soi avec le sentiment qu’une correction plus attentive, en même temps qu'un peu moins de candide impétuosité, aurait pu rendre ce livre bien meilleur.

Malgré ses imperfections, La fière batelière reste une histoire attachante, pleine de la tendresse d’une jeune femme pour une aïeule qui, sans ce livre, serait restée l’héroïne invisible et oubliée d’un quotidien modestement anonyme. (2,5/5)

 

Citation :

Maman, depuis des décennies, tu n’as du ravissement que pour Irène, tandis que tu es le portrait craché de Raffaele, par le visage ! Réfléchis : la douceur de vivre méridionale lui a joué un mauvais tour ainsi qu’à beaucoup de jeunets, du moins à cette époque. A-t-il, un jour, choisi son chemin ? Un père lunatique à la suite de la mort de sa première femme adorée,  une mère merveilleuse mais aveuglée par un charlatan, un pensionnat autoritaire, une guerre affreuse, une prison en Afrique, un transfert en Alsace, une batelière qui, sans crier gare, le désire à la folie, des copains qui l’attirent dans un farniente permanent, une mine de charbon où il est obligé à ramper au lieu de souffler dans la clarinette… Sa dernière contrainte est indéniablement la pire pour lui : pendant que le manque de respiration lui arrache  la  vie, voir Irène toujours dynamique et convoitée…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 28 septembre 2023

[Lambert, Kevin] Que notre joie demeure

 


 


J'ai aimé

 

Titre : Que notre joie demeure

Auteur : Kevin LAMBERT

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Architecte millionnaire partie de rien, Céline Wachowski a sa série sur Netflix et des contrats dans le monde entier. Égérie de la modernité, elle est convaincue d’apporter de la beauté au monde. Mais voilà, son projet le plus ambitieux est stoppé net par une polémique : accusée de favoriser la gentrification, elle voit condamnées sa stratégie et ses méthodes de travail. En quelques jours, elle est renvoyée de sa propre entreprise, et amorce une traversée du désert qui l’amène à une méditation sur la culpabilité.
Quand l’élite perd pied, quel récit conçoit-elle pour justifier ses privilèges et asseoir sa place dans un monde dont elle a elle-même établi les règles ?
« Il faut rester attentifs aux rayons noirs qui parviennent du fond des âges et continuent d’obscurcir notre monde trop blanc, trop clair, Céline sait défendre la nécessité de l’opacité, c’est un réflexe naturel, presque vital chez elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kevin Lambert a 30 ans, et a grandi à Chicoutimi, au Canada. Titulaire d’un doctorat en création littéraire, très impliqué dans la scène artistique québécoise, il a été libraire et participe aux revues Liberté et Spirale, ainsi qu’à plusieurs émissions de Radio-Canada.
Que notre joie demeure confirme et amplifie la portée de Querelle, qui l’avait révélé au public en 2019 (lauréat du prix Sade, sélections Wepler et Médicis).

 

Avis :  

« Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres ». Après deux romans pointant les inégalités du point de vue vengeur des perdants, le Québécois Kevin Lambert annonce la couleur dès cette épigraphe empruntée à John A. Macdonald : cette fois, nous voilà invités chez les nantis, ceux qui voudraient surtout que rien ne change, pour que leur joie demeure.

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte montréalaise désormais sexagénaire, se retrouve au coeur d’une polémique suffisamment violente pour la faire chuter. Elle, si sûre de sublimer la vie des gens par la grandeur de ses réalisations, est accusée de gentrification au cours de ce qui tourne peu à peu à un lynchage médiatique en règle. Mais cette violente remise en cause suffira-t-elle, sinon à la ruiner, au moins à ébranler ses certitudes ? Rien n’est moins sûr...

Comme une pièce en trois actes, le récit s’étage entre l’avant, le pendant et l’après de la crise. L’on découvre d’abord, à l’occasion d’une très mondaine fête d’anniversaire, un tableau tout en subtilité, jamais satirique ni caricatural, d’un sélect entre-soi d’artistes, de personnages politiques et de dirigeants de grandes entreprises, tous très en vue et influents, moulés dans les mêmes attitudes par les mêmes références, mais s’ennuyant ferme quand il ne s’agit plus directement de leurs ambitions personnelles et de leurs intérêts financiers. Une fois la mesure prise de cette caste de privilégiés si narcissiquement convaincue de ses mérites et de sa supériorité, il est maintenant temps de s’intéresser de plus près à l’une des invitées, cette « starchitecte » peut-être d’autant plus sanglée dans la suprématie de son autorité et de son prestige que d’extraction populaire – comme son bras droit gay et d’origine haïtienne – et en proie aux affres de la création artistique. Le temps de s’appesantir sur l’avantageuse image qu’elle se fait d’elle-même et sur la genèse de l’ultime projet qui doit couronner sa carrière en lui assurant enfin la seule consécration qui lui manque encore – fâcheuse vexation, sa propre ville lui boude encore la reconnaissance que le reste du monde lui accorde –, et là voilà, d’abord violemment confrontée à la contestation des Montréalais expropriés pour sa gloire, puis égratignée par des révélations médiatiques peu flatteuses pour son ego, enfin bien vite lâchée par ses pairs. Extirpée de sa bulle ouatée de privilégiée, son sentiment de toute-puissance écorné, tirera-t-elle les leçons de cette confrontation à la réalité existant au-delà de sa mégalomanie ? C’est une autre célébration d’anniversaire qui marque la dernière partie du roman. L’on s’apercevra que, loin de lui avoir ouvert les yeux, l’épreuve n’aura que trempé plus encore sa détermination à se refaire, quitte à mordre à son tour sans vergogne pour défendre son apanage.

Si terriblement ennuyeux soit-il, de molles longueurs en harassantes phrases serpentines se réclamant sans doute d’une influence proustienne – les références au grand œuvre de l’écrivain lui rendent un hommage appuyé –, le roman impressionne par la subtilité de ses observations. Se gardant de prendre parti, déjouant tout jugement politique, le texte préfère s’attacher au portrait, dans toutes ses nuances et ses complexités, surtout avec ses ressorts et ses raisons, de cette coterie de puissants qui ne fera jamais que tolérer, du haut de ses étroits remparts, une transfuge de classe et un gay à la peau noire. Ne parlons donc pas des revendications égalitaires qui peuplaient les précédents romans de Kevin Lambert : l’on comprend ici qu’elles sont totalement et désespérément hors sujet et que, contrairement à Proust qui croyait au déclin de la suprématie bourgeoise et aristocratique consécutivement à la première guerre mondiale, l'inébranlable pérennité des (dés)équilibres de la société garantit pour longtemps que la joie des plus puissants demeure. (3/5)

 

Citations : 

(…) l’architecture n’était-elle pas la forme d’expression artistique la plus lourde, la plus massive, la plus coûteuse, la plus dépendante de la sphère politique, mais aussi la plus accessible et la plus démocratique à la fois? Un bâtiment, Céline voulait le croire, pouvait métamorphoser la vie des gens, l’énergie d’un quartier, inscrire un peu de beauté dans le quotidien des hommes et des femmes qui croisaient son chemin, son art demandait énormément de moyens, mais il possédait aussi ce pouvoir d’alléger la souffrance et de briser la linéarité des existences, de susciter des émotions profondes et enfouies, de donner aux individus cette impression de faire partie de quelque chose de plus grand que soi.
 

Au fond les choses n’ont pas vraiment changé depuis l’époque de Proust, la plupart des gens du milieu des affaires se font croire qu’ils sont issus de nulle part, artisans de leur réussite, sans mentionner les parents médecins, banquiers, hauts fonctionnaires, les études dans les écoles privées de grandes villes, l’aristocratie existe toujours, plusieurs politiciens français qu’elle connaît ont des particules et poursuivent une entreprise de possession qui trouve ses origines au Moyen Âge, dans quelque baronnie acquise par les armes par des ducs du même sang que celles qui ne manquent jamais de vous révéler ces nobles origines, après deux ou trois rencontres, empreints d’une fausse humilité ou d’une honte exagérée (s’ils sont de gauche) trahissant un regret pour ces temps prémodernes, Céline peut presque entendre dans leurs voix les lointains pleurs des monarques d’autrefois se plaignant, juste avant d’être guillotinés, des aménagements légaux les ayant détrônés. Aujourd’hui on ne va plus en voyage à Balbec, ces stations balnéaires ont été prises d’assaut par les classes moyennes qui ont fini par imposer leur mauvais goût sur tous les bords de mer, on se trouve plutôt des lacs privés, surpeuplés et ravagés par les constructions humaines, à quelques heures d’une grande ville, dans lesquels on peut à peine nager en paix sans se faire rentrer dedans par un yacht, les embarcations pullulent sur ces eaux souillées dans lesquelles engraissent des algues toxiques gavées d’essence et de chardonnay renversé par accident. Proust capte les énergies d’un monde que Céline a fini par connaître, ses amitiés, ses collègues et ses clientes évoluent dans cet univers parallèle, au sujet duquel Proust écrit des choses hilarantes (parce que vraies), sur la nécessité de jouer la simplicité, par exemple, jeu qui coûte très cher, surtout qu’il faut indiquer aux autres qu’on pourrait ne pas être simple (c’est-à-dire très riche). Céline réalise au milieu du livre un trait frappant du monde de Proust: personne ne travaille. La foule de millionnaires qu’elle connaît ressemble à celle de la Recherche, à la différence près qu’aujourd’hui, les gens ne font que ça, travailler, c’est le seul sujet de conversation possible et la seule raison de vivre de beaucoup de monde, les riches de nos jours ne dorment plus, ne parlent que d’argent, n’ont plus d’intérêt pour la culture, ni même pour les mondanités, trop occupés qu’ils sont à bosser douze heures par jour, on a perdu le sens de la paresse, croit Céline, le plaisir de la discussion, l’art de l’oisiveté. Il est difficile pour elle de prendre une fin de semaine de congé sans répondre à ses courriels, sans ouvrir un document dans lequel jeter quelques notes pour un projet en cours; elle a des choses à apprendre des Verdurin et des Guermantes.
 

Sodome et Gomorrhe explique à lui seul l’amour de Michel pour Proust, Céline comprend pourquoi il accorde autant d’importance à ce tome, elle a pour la première fois le sentiment de saisir pleinement l’expérience des gais, leur désespoir, leur humour cinglant et affligé, leur stérilité, la malédiction qu’ils subissent, celle de ne jamais être aimé par l’objet de leurs désirs, par les véritables hommes, le poids des secrets qui finit par faire courber les épaules, la femme cachée au fond d’eux-mêmes et qui s’exprime, parfois, par un geste, un déhanchement involontaire. Proust écrit avec sa rivière de mots blessés les pages les plus complètes sur l’infortune des siens. Céline cherche le texte sur internet et le copie-colle dans un message à Pierre-Moïse. Il faut absolument qu’il lise ce court chapitre, trente pages parmi les plus belles de toute la littérature.
 
 
(…) elle se souvient d’avoir lu sur Instagram que les riches, dans les pays pauvres où les inégalités économiques sont criantes, vivent dans des châteaux munis de défenses imposantes, des murailles, des barbelés, des chiens enragés, des mitraillettes, la capsule avançait que pour les pays occidentaux, il existe un système défensif tout aussi sophistiqué, mais invisible. L’appareil de protection est symbolique, c’est le prestige, la beauté des possessions, l’art rhétorique, tout un ensemble de récits, une conception du succès qui protège les riches des vols légitimes que pourraient commettre les crève-la-faim, tout un attirail de charme, la croyance dans le mérite, les bijoux, les diamants reflètent la valeur de leur propriétaire.


Bruegel représente selon Amalia le tissu de pulsions obscures et déroutantes qui travaillent chaque existence et constituent l’arrière-fond véritable de ce qu’on nomme «société», le monde est peuplé d’actes inintelligibles, une multitude d’existences inconnues vivent à leur propre rythme, fourmillent sans cohérence, le sens de nos vies, pense Amalia, ressemble à une course erratique vers une destination toujours changeante, nous vivons comme l’a montré Bruegel dans un théâtre aux gestes incompréhensibles, nos trajectoires rencontrent des bouleversements inimaginables, de violents surgissements dans nos vies régies par des rituels arbitraires. Les actions et les gestes ordinaires regagnent sur la toile leur caractère bizarre, plein de beauté absurde, la bêtise, la méchanceté, l’aliénation existent, oui, apparaît aussi un monde qui ne peut être réduit à une perspective unique, à une vérité ultime, les êtres sont parfois grossiers, vains, ils sont aussi drôles, souffrants, battus, ils convoitent et ils donnent, ils luttent, ils s’aiment et forment aux yeux du peintre une formidable réserve d’énergie.
 

(...) n’est-ce pas la véritable révélation cachée dans la Recherche, qu’on heurte et qu’on fait tout pour ne pas prendre la mesure du mal causé, pour rester aveugle aux petites terreurs exercées sur les autres en se justifiant par le Bien, en se mettant du côté du Bien et en se convainquant soi-même de nos nobles intentions? Le seul salut possible, écrit Proust, est l’oubli, le lichen qui efface le nom gravé sur la tombe de nos crimes; les délires de l’auteur sur le temps retrouvé voilent, pense Céline, le véritable propos du livre, l’espérance d’une rédemption, le fantasme d’un lieu où n’existerait plus la souffrance des autres. On prend tellement de précautions pour ne pas faire de mal qu’on n’imagine jamais être aussi terrible que ces gens qui nous ont blessés et qui, dans nos esprits humiliés, adoptent des traits monstrueux, nous leur composons des masques repoussants parce que sommes bien pires qu’eux. On heurte, on heurte et puis on meurt, c’est tout. Il n’y a pas de rapprochement possible entre les êtres, pense Céline, sans ces collisions et ces dommages; chaque relation est un supplice enduré et infligé dont on ne se remet jamais. Toute la jalousie du narrateur de la Recherche, son anxiété, sa paranoïa quant à l’infidélité d’Albertine ne sert qu’à motiver son entreprise de torture, ses petites passions totalitaires, à fonder dans le Bien ses pièges, ses attaques et ses geôles. On croit répondre à une agression mais on agresse, on croit protéger du feu mais on brûle, on croit sauver de la noyade mais on retient sous la surface de l’eau le visage bleuté, étouffé qui nous tire vers le fond. C’est ce que révèle Proust. Nos craintes de faire le mal, comme nos défenses vertueuses, sont des formes déviées, des théâtres intérieurs qui nous détournent du mal commis, à chaque instant, à chaque geste, ce mal qui se répand et renverse le monde. La douleur des autres, leurs souffrances sont inconcevables, elles seraient trop perturbantes pour nos esprits fragiles, on est prêt à tuer pour ne pas voir la peine qu’on leur fait. 


« La seule résolution possible des paradoxes de notre temps réside dans la dépossession des puissants.»  
On manque de nuance pour parler de la richesse, cela est palpable dans la manière dont nous accusons indifféremment les gens qui ont réussi, comme s’ils formaient une classe homogène, comme si avoir du succès était foncièrement mauvais, Céline veut recentrer l’attention sur les milliardaires, groupe méconnu dont elle fait partie, la plupart des problèmes que nous connaissons, les famines, la pauvreté, le manque d’accès à l’eau potable, les catastrophes climatiques pourraient être réglés si les très grandes fortunes sortaient un peu d’argent de leurs poches; il existe près de 3000 milliardaires dans le monde, les dix plus riches possèdent au-dessus de 100 milliards de dollars américains en fortune personnelle et en actifs; si on additionne la valeur de ces fortunes, nous atteignons environ 1500 milliards de dollars; le budget d’un pays comme la France est de 250 milliards annuellement; imaginons tout ce que nous pourrions faire avec une fraction de cet argent. Dans le documentaire qui paraît en avril, Céline présente ces idées dans l’épisode final. Elle interviewe des économistes, des philosophes et illustre leurs idées par un visuel instructif qui clarifie certains propos abstraits. Devant une salle remplie de jeunes gens triés sur le volet et qui boivent ses paroles, Céline rappelle avec assurance que des lois devraient limiter les chiffres abstraits qui engraissent les comptes en banque des hommes (ce sont surtout des hommes) les plus riches du monde, l’espoir d’une redistribution de la richesse mérite d’être défendu, on l’applaudit. Des règlements devraient être votés pour exproprier les propriétaires qui détiennent plus de cent logements, limiter la spéculation immobilière, les villes, soutient Céline, doivent investir pour fonder des modes d’habitation alternatifs, des coopératives ou des logements plus faciles à acquérir pour les premiers acheteurs. La distribution des rôles, dans notre monde, est inéquitable; Céline donne chaque année des dizaines de millions de dollars aux organismes de charité, pourtant elle n’arriverait jamais, dans une vie seule, à dépenser tout son argent – un peu moins de cinq milliards de dollars («which is not much from the point of view of many of my billionnaire friends»). Il faut pénétrer la forteresse imprenable de la grande fortune, Céline est la pointe de l’écharde qui ouvre le premier trou dans la peau avant que tout le morceau s’enfonce, elle rejoint ce vaste mouvement de transformation sociale, aménage sa place du bon côté de l’histoire et formule une idée claire: continuons de valoriser le succès, la réussite, la compétitivité saine, l’entrepreneuriat responsable, forces vitales du progrès, mais établissons collectivement nos limites. «We are in an urgent need of a global salary cap.» Un impôt confiscatoire. À combien Céline fixerait-elle ce maximum? demande Oprah. «Two or three billion is more than enough to recognize the involvment of hard working people and to offer them a gracious living», il faudrait débattre de ce montant bien sûr, laisser les différents partis s’exprimer; l’idée n’est pas d’envoyer les gens à la rue, mais de limiter les excès. Céline avoue avoir pleinement pris part aux logiques qu’elle dénonce, mais elle est touchée par une illumination divine. Parmi les somnambules elle s’éveille. Bien qu’elle soit devenue l’une de ces personnes choyées par l’existence, elle est issue d’un milieu modeste. CNN lui propose un poste de commentatrice régulière, elle signe des éditoriaux chaque fois qu’un scandale boursier éclate, Céline connaît intimement les rouages de la haute finance, elle parle en prenant son temps, son rythme casse la marche habituelle des actualités en continu, elle expose de manière pédagogique des enjeux comme l’effacement de la dette des États ou la multiplication des paliers d’imposition; en l’écoutant, on pense «dans quel monde scandaleux on vit», mais on ignore comment faire pour le changer.


Ont-ils lu Proust, les romans de Proust, il faut absolument lire Proust, Céline leur en passe une grosse pile. Elle a terminé récemment, c’est l’aventure de lecture la plus formidable de sa vie, elle aurait dû le lire beaucoup plus tôt, il y a des passages extraordinaires sur l’existence, cet auteur saisit les humains, la psychologie des êtres, on y trouve des pages grandioses sur les gais! Céline a envoyé un chapitre à Pierre-Moïse par courriel. Dans le contexte du roman, c’est peut-être intéressant, répond-il poliment. Il aimerait beaucoup la fin, pense Céline, les dernières pages sont sublimes, une grande réflexion sur l’art, après avoir lu Proust on voit la vie différemment, on trouve des ressemblances entre les gens que nous connaissons et les personnages du livre, nos proches se révèlent autrement, leurs contradictions, leurs bassesses, leurs petites lâchetés nous apparaissent comme des fééries précieuses, chérissables.


Si Proust s’est trompé quelque part, croit-elle, c’est précisément à ce sujet. Il a vu juste sur le passé mais s’est fourvoyé sur l’avenir. Toute la fin de la Recherche laisse planer l’idée d’une décrépitude, d’une déréliction des puissants, la Première Guerre mondiale aurait amorcé la lente agonie des aristocrates et des bourgeois qui se prennent pour des aristocrates, Marcel retrouve ses anciennes connaissances vieillies, maganées par la vie, ils ont perdu leur éclat d’antan, la mort se donne à lire sur les visages, on n’avait pas encore inventé les chirurgies esthétiques à l’époque, aujourd’hui le narrateur aurait retrouvé la Guermantes liftée, la peau lisse comme une vingtenaire, la Verdurin aurait des fesses brésiliennes, Charlus serait accro aux liposuccions, il arborerait fièrement des abdominaux de silicone et des implants pectoraux, le narrateur aurait probablement essayé tous les traitements d’extension du pénis sur le marché, Céline rigole, mais pense sérieusement que Proust s’est fourvoyé en imaginant le déclin d’une classe sociale plus pimpante que jamais. Les millionnaires sont plus nombreux aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, Céline a vu leur nombre augmenter de manière impressionnante, surtout à Montréal, la ville n’a pas cessé de générer des fortunes, il y avait pas mal moins de riches à ses débuts, que des Anglais au centre-ville ou sur la montagne, Céline a été aux premières loges de l’apparition de richesses neuves, surtout à partir des années 1980, des populations ont commencé à se lancer sans gêne dans l’entrepreneuriat, de nouveaux visages sont apparus, leur argent n’a pas fini de mener le monde. Céline fait partie de la population qui s’est enrichie dans ce contexte favorable. Elle accepte de faire partie du groupe à condition de lui cracher dessus, elle n’adhère à aucune idéologie, à aucune communauté. Son plaisir est de faire rager les autres. Devant Nathan et Pierre-Moïse, Céline prétend mentir pour se divertir, pour se venger de ses ennemis, elle mène une entreprise strictement personnelle, faire chier celles et ceux qui la détestent l’enchante, son vice, ce qu’elle appelle son vice, est tout ce qui lui reste, elle en profite, l’exprime, le raffine. Elle se repaît dans la haine. Des connaissances lui envoient des messages de bêtises, l’accusent de traîtrise, les puissants sont fragiles, ils se sentent persécutés dès qu’on parle d’eux. Elle leur répond par des courriels effrontés, en citant une phrase de Shakespeare: «Hell is empty and all the devils are here. »