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lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)

 

samedi 22 juin 2024

[Pourchet, Maria] Western

 





J'ai aimé

 

Titre : Western

Auteur : Maria POURCHET

Parution :  2023 (Stock)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’entends par western un endroit de l’existence où l’on va jouer sa vie sur une décision. »
C’est à cette éternelle logique de l’Ouest que se rend Alexis Zagner, « la gueule du siècle », poussé par l’intuition d’un danger. Comédien renommé qui devait incarner Dom Juan, il abandonne brusquement le rôle mythique et quitte la ville à la façon des cow-boys – ceux-là qui craignent la loi et cherchent à fondre leur peur dans le désert. Qu’a-t-il fait pour redouter l’époque qui l’a pourtant consacré ? Et qu’espère-t-il découvrir à l’ouest du pays ? Pas cette femme, Aurore, qui l’arrête en pleine cavale et semble n’avoir rien de mieux à faire que retenir le fuyard et percer son secret. Tandis que dans le sillage d’Alexis se lève une tempête médiatique, un face à face sensuel s’engage entre ces deux exilés revenus de tout, et surtout de l’amour, qui les désarme et les effraie.

Dans ce roman galopant porté par une écriture éblouissante, Maria Pourchet livre, avec un sens de l’humour à la mesure de son sens du tragique, une profonde réflexion sur notre époque, sa violence, sa vulnérabilité, ses rapports difficiles à la liberté et la place qu’elle peut encore laisser au langage amoureux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maria Pourchet est romancière. Elle est notamment l’autrice de Rome en un jour (2013), Toutes les femmes sauf une (Prix Révélation de la SGDL 2018) et Feu (2021).

 

 

Avis :

Que devient la séduction après #MeToo ? L’écrivain et sociologue Maria Pourchet donne une chance aux protagonistes fatigués, Dom Juan contraints de se ranger et femmes libérées au bord du burn-out, d’explorer de nouveaux territoires relationnels, dans une Conquête de l’Ouest d’un nouveau genre.

Séducteur compulsif habitué à user sans vergogne de son aura d’homme en vue, l’acteur Alexis Zagner réalise qu’il vaudrait mieux pour lui se faire oublier s’il veut se préserver de la vague #MeToo. Tel un hors-la-loi échappé d’un western, il prend la route de l’Ouest, direction une vieille bâtisse perdue en plein causse, dans le Lot. C’est précisément là que s’est aussi réfugiée Aurore, une mère célibataire revenue de la vie parisienne et des relations avec les hommes, et qui, arrivée au bout du rouleau, préfère désormais vivre seule mais tranquille.

Dans cette zone blanche à l’écart du tumulte sociétal contemporain, pendant que là-bas, dans ce théâtre qu’est le monde, enfle la tempête médiatique et judiciaire autour d’Alexis et de ses semblables, voilà les deux personnages parvenus « tout au bord du western », cet « endroit de l’existence où l’on va jouer sa vie sur une décision, avec ou sans désinvolture, parce qu’il n’y a plus d’autre sens à l’existence que l’arbitraire. (…) Quelque chose précède toujours dans le western : une logique violemment personnelle et dérisoire, vouée à finir, faite d’ordre et de ville, de liens et d’habitude. Et de dettes. »

Loin du duel où l’un terrasse l’autre, la confrontation commence par le dépôt des armes, l’observation et le dialogue. C’est en déconstruisant chacun leur histoire, en se redécouvrant à travers le regard de l’autre, que cet homme et cette femme réapprennent ce qu’ils avaient oublié : l’amour, débarrassé des jeux de rôle du théâtre social historique. « L’amour est endémique, il repousse n’importe où. On ne dit qu’il est rare que par bonté pour les manants et les secs, pour ceux qui n’ont rien sous la peau. En vérité il est partout, explosif ou rampant. Les incendies c’est lui, la fin du monde c’est lui. »

Déconcertant, parfois cru, toujours décapant dans sa façon de clouer les vérités du monde, ce roman prend une hauteur audacieuse pour un regard à rebrousse-poil sur notre époque. Interrogeant nos dissensions et nos impasses avec clairvoyance, sans jamais excuser ni minimiser, la question magistralement posée par l'auteur est, après la nécessaire vague #MeToo : et maintenant ? (3,5/5)

 

 

Citations :

Aussi, nous y sommes, tout au bord du western.
J’entends par western un endroit de l’existence où l’on va jouer sa vie sur une décision, avec ou sans désinvolture, parce qu’il n’y a plus d’autre sens à l’existence que l’arbitraire. C’est un lieu assez nu, on s’y rend au sens du verbe « se rendre ». L’autre y est un décor et le temps dilaté. Le western se fout de son temps et de faire avec, il va contre. Ne coïncident plus l’homme et le manque mais l’homme et la plaine.
Quelque chose précède toujours le western : une logique violemment personnelle et dérisoire, vouée à finir, faite d’ordre et de ville, de liens et d’habitudes. Et de dettes.
 

Ça raconte ce moment-là. Quand on ne peut plus aimer qui se tient en face de vous, qui vient de nier en bon français une grande partie de votre existence. L’histoire de l’homme et de la femme dans l’appartement de la rue de Bagnolet devrait donc s’arrêter là. Mais continue. Ça raconte la suite ou comment, à travers l’exemple d’Aurore, les femmes se manipulent pour que ça tienne, pour ne pas devoir tout recommencer. Chercher, plaire, rencontrer, rassurer, s’installer, croire, programmer. Surtout les femmes comme elle, qui pensent que c’est déjà un miracle d’avoir son homme à soi, qui pensent que si de toute évidence on n’est pas complètement l’égale de l’homme à soi, c’est qu’on doit faire encore des efforts pour lui prouver que si. On va donc l’avoir, cet enfant, d’accord. Mais elle va faire le reste aussi, la formation, le boulot, le fric, et tu vas voir si c’est pas moi qui décide. Ça raconte à gros traits, à la prune, la fin de l’amour et se faire marcher sur la gueule.
 

Elle s’accroche aux lambeaux de sa principale croyance : celle que les hommes protègent et guident. Comme les petits s’accrochent aux lambeaux d’un linge sale et enivrant, vous voyez, là ?
— Un doudou ?
— Si on veut.
Adorable. Le patriarcat en forme de lapin synthétique usé et puant, deux oreilles faméliques tossées par de grandes petites filles. C’est l’image la plus sympathique qu’on lui ait proposée pour expliquer l’incroyablement lente extinction de leur règne.
 

Elle a toujours fait ça avec les hommes, nier de force leur passé, l’exil d’où ils arrivent, de force les imaginer neufs et libres, comme nés pour une histoire avec elle. On fait toutes ça.
 

Dans les westerns, on recommence. On est ce que l’on espère, ce que l’on trouve, pas ce qu’on a fait. Le genre entier repose sur le solide imaginaire qu’aller à l’ouest c’est aller à zéro.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 19 août 2023

[Tierchant, Hélène] Sarah Bernhardt : Scandaleuse et indomptable

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sarah Bernhardt :
            Scandaleuse et indomptable

Auteur : Hélène TIERCHANT

Parution : 2023 (Tallandier)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Vénérée pour la virtuosité de son jeu, son incroyable vaillance et ses audaces, ou dénigrée pour sa personnalité incandescente, son anticonformisme et ses outrances médiatiques, jamais star n’a autant déchaîné les passions que Sarah Bernhardt (1844-1923), dont le seul nom reste une légende.

Celle qui fut la muse des plus grands écrivains et des plus célèbres portraitistes de son temps, avant d’inspirer romanciers, dramaturges et cinéastes, ne fut pas seulement une actrice géniale. La mythique « Voix d’or », comme la surnommait Victor Hugo, cumulait tous les talents, également auteure, peintre et sculptrice de renom. Révulsée par la misère, l’injustice et l’intolérance, elle se fit aussi connaître pour ses engagements courageux : elle ne cessa de lutter contre la peine de mort, s’engagea aux côtés de Zola pendant l’affaire Dreyfus et combattit avec Louise Michel pour les droits, civils et politiques, des femmes.
On croyait tout connaître de « la Divine », mais l’ouverture de sources longtemps inaccessibles, archives et correspondances inédites, a permis de découvrir des aspects insoupçonnés de cette personnalité brûlante.
C’est la vie de cette Sarah Bernhardt, étonnamment moderne, que ressuscite Hélène Tierchant avec une vraie tendresse et une plume vivante et délicate.

« Je m’armai pour la lutte, aimant mieux mourir en plein combat que m’éteindre dans les regrets d’une vie manquée. » Sarah Bernhardt

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hélène Tierchant, historienne et romancière, est spécialiste de l’histoire du théâtre et du cinéma. Elle est notamment l’auteure de La Grande Histoire de la Comédie-Française (2011).

 

Avis :

Victor Hugo la surnomma la « Voix d’Or », Jean Cocteau inventa à son propos l’expression « monstre sacré ». Elle était « La Divine » et « La Scandaleuse ». Elle reste la plus célèbre des tragédiennes françaises, la première star connue dans le monde entier, pour ses talents et pour son extravagance. Hélène Tierchant la fait revivre dans une biographie documentée, fourmillant d’anecdotes pittoresques, qui nous replonge entre XIXe et XXe siècles, de la guerre de 1870 à celle de 1914 en passant par la Commune, dans un tourbillon où gravitent les plus grandes personnalités politiques et artistiques de l’époque.

Qu’elle est fascinante, cette femme qui, avec un panache n’égalant que son talent, explore tous les arts : théâtre, littérature, peinture, sculpture, et même le cinéma naissant, avec le même irrésistible succès. Fille sans père d’une courtisane – ce qui lui donnera l’occasion d’entretenir une dramaturgie toute d’affabulation sur ses origines et son identité –, très tôt déterminée à « mourir plutôt que de ne pas devenir la plus grande actrice du monde » et toute sa vie véritable bourreau de travail, elle entre à la Comédie-Française dès sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Paris, y triomphe avant d’en claquer la porte pour créer sa propre compagnie, sillonne les cinq continents dans de triomphales tournées où elle gagne des fortunes aussitôt dilapidées. Elle déchaîne les foules partout où elle passe, côtoie et inspire les plus grands : Victor Hugo, Emile Zola, Edmond Rostand, Pierre Loti, Jean Cocteau, Oscar Wilde, Marcel Proust…, et, toujours, fait preuve d’un art consommé de la mise en scène, au théâtre comme à la ville.

Sa vie privée est mouvementée. Femme fatale, elle collectionne les amants – dont l’empereur Napoléon III et le futur roi Edouard VII – sans exclure les relations rétribuées, s’éprend deux fois à la folie d’hommes voyous et drogués, n’aura qu’un fils, à vingt ans, dont elle prétendra qu’elle ne se souvient jamais si le père est « Victor Hugo, Gambetta, ou le général Boulanger ». Excentrique et passionnée au dernier degré, elle fascine autant qu’elle scandalise, se fait photographier dans un cercueil capitonné trônant en permanence dans sa chambre, abrite chez elle une vraie ménagerie – avec lionceaux, alligator, singe et boa –, organise une expédition punitive, poignard et cravache en main, pour saccager l’appartement de l’auteur de pamphlets à son encontre. Elle s’illustre par son courage patriotique lors de la guerre de 1870 en installant un hôpital au théâtre de l’Odéon. Elle soutient Louise Michel pour la cause des femmes, Victor Hugo contre la peine de mort, Emile Zola dans l’affaire Dreyfus. Amputée d’une jambe à plus de soixante-dix ans, elle continue à se produire sur scène et se fait porter jusque dans les tranchées pour soutenir les Poilus de la Grande Guerre.

Hélène Tierchant nous régale de son récit fluide et rythmé qui se lit comme un roman et qui, non sans humour, ne cesse de nous ébahir de ce portrait si détonant dans sa rigoureuse authenticité. Indomptable portant haut la devise « Quand même », Sarah Bernhardt continue à impressionner comme elle a subjugué le monde entier à son époque. Admirée ou détestée, elle n’a laissé personne indifférent, ni tsar, empereur ou prince, ni grands noms de la littérature, de Flaubert à Victor Hugo en passant par Tchekhov, Oscar Wilde et bien d’autres… (4/5)

 

Citations : 

Il est probable que Sarah a rencontré le jeune Belge quelques semaines auparavant, à Paris où il venait régulièrement goûter aux plaisirs de la fête impériale. Mais une altesse n’épouse pas une histrionne, née bâtarde et juive, qui plus est catin notoire. Lorsqu’elle lui avait avoué qu’elle attendait un enfant, le soir de la première d’Un mari qui lance sa femme, le goujat avait ricané :
– Quand on s’est assis sur un fagot d’épines, on ne sait pas laquelle vous a piqué !
Tombée de haut, et durablement blessée, Sarah dira un jour : « L’amour, c’est un coup d’œil, un coup de reins, et un coup d’éponge. » Piquée au vif, elle ne pardonnera pas. Et des décennies plus tard, à un journaliste qui lui demandait qui était le père de son enfant, elle répondra : « Je ne me souviens jamais si c’est Victor Hugo, Gambetta ou le général Boulanger ! »…
 
 
Il faut toujours être ivre, pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! », pourrait répéter Sarah à l’instar de Baudelaire.
« Ce qui n’est pas paroxystique lui semble léthargie », constate un journaliste.
 

C’est à ce dernier que l’on doit la description du « clou » de la demeure, la chambre de Sarah. Une pièce somptueuse et funèbre, tapissée de noir, des murs au plafond. Un immense dais, de même couleur, surplombe le lit d’ébène dissimulé derrière des rideaux brodés de dragons rouges aux griffes d’or. Lové à côté du lit, on remarque le fameux cercueil en bois de rose. Et dans une encoignure, une psyché sur le cadre de laquelle un vampire ciselé déploie ses ailes velues. À côté veille le squelette d’un jeune homme – mort d’amour, prétend l’actrice –, chef-d’œuvre de préparation anatomique aux os polis comme de l’ivoire. Sarah, qui a le sens de l’humour, l’a baptisé Lazare, allusion au ressuscité des évangiles.
 

Elle revendique le droit d’être originale, d’être un être à part, crime de « lèse-banalité » pour les foules anonymes. Et refuse de courber l’échine, d’accepter la moindre compromission, crime de « lèse-société » aux yeux de la multitude bêlante. Elle sait qu’il vaut mieux être détesté qu’inconnu quand on brigue la gloire. Et elle recherche la bataille, exprès. Parce que « Mlle Révolte » – c’est le surnom que lui donne Perrin – fonctionne au défi. Elle n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle doit lutter, « aimant mieux mourir en plein combat que [s’]éteindre dans les regrets d’une vie manquée ».
 

La troupe allait donner vingt-sept représentations à New York, devant des salles combles. Peu d’Américains savaient pourtant le français. Mais Jarrett avait pris soin de faire traduire chacune des pièces. Pour quelques dollars supplémentaires, les spectateurs pouvaient, avant le lever de rideau, se procurer une brochure où figuraient les deux textes en regard, et ils s’évertuaient à suivre les dialogues en anglais. « Cela produit un effet assez curieux. Quand on parvient au bas d’une page, mille feuillets se tournent ensemble : on dirait le bruit d’une averse qui ne durerait qu’une seconde », avoue Sarah avec un rien d’agacement.
Marie Colombier devait quant à elle rapporter une anecdote hilarante. À Hartford, « on jouait Froufrou. Par erreur, les employés chargés de la vente des libretti avaient apporté ceux de Phèdre. Les portes du théâtre s’ouvrent… Au contrôle, on vend les livrets de Phèdre.
Le public a suivi consciencieusement le dialogue de Meilhac et Halévy dans les tirades de Racine. Personne n’a réclamé. Voilà comment ils comprennent ! Mais quoi : ils ont payé, ils ont pleuré. Que veut-on de plus ? »
 
 
Son périple aura duré trente-deux mois au total, et en deux ans et huit mois, tous frais de troupe et de voyage déduits, elle aura gagné, net, trois millions et demi de francs-or, grâce à son génie. Un record en forme de défi, puisqu’elle se sera aventurée en pionnière dans des contrées où jamais une Melpomène française, ni même occidentale, n’avait jusqu’alors porté ses cothurnes.
Dressant le bilan de cet exploit hors norme, le dramaturge Edmond Haraucourt remarque finement  : « Les cinq continents se tenaient pour suffisamment érudits s’ils connaissaient deux mots de notre langue, deux noms de notre Histoire  : Napoléon, Sarah Bernhardt. » Et le critique Jules Lemaître a ce beau compliment : « Sarah Bernhardt aura connu la gloire énorme, concrète, enivrante, affolante, la gloire des conquérants et des césars. On lui a fait dans tous les pays du monde des réceptions qu’on ne fait point aux rois. Elle a eu ce que n’auront jamais les princes de la pensée. »


De Max aura le mot de la fin : « Sa gloire sera d’être Sarah, d’être un nom… Elle a créé tant de beauté, elle a eu tant de talent, elle a eu tant de génie, que la mesure n’est plus possible à l’admiration. Princesse, reine, déesse, elle a été la grande admirée des foules et tous ces mots murmurés, dits, criés sur ses pas comme des hymnes ou des prières, l’ont transformée peu à peu en idole. »


« Il y a une chose bien plus étonnante que celle de voir jouer Sarah Bernhardt, c’est de la voir vivre », répétait Victorien Sardou. Et Sacha Guitry de confirmer : « Tout ce que faisait cette femme était extraordinaire, mais son entourage trouvait absolument normal qu’elle ne fasse que des choses extraordinaires. »


Jusqu’à sa mort, qui devait survenir en 1905, de lettre en lettre, Louise Michel ressassera son adoration à la comédienne, terminant chaque missive par un fervent  : « Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. »
La communarde et l’actrice étaient toutes deux des enfants naturelles, des bâtardes nées de père « non dénommé ». Des déclassées, fille d’une servante analphabète pour Louise, d’une courtisane pour Sarah. Leur mal-être foncier avait fait d’elles des révoltées. Et l’une et l’autre allaient se révéler de forcenées féministes. Avec l’approbation militante de Victor Hugo, qu’elles admiraient pareillement et qui était très proche d’elles.
« Il est douloureux de le dire : dans la civilisation actuelle, il y a une esclave. La loi a des euphémismes : ce que j’appelle une esclave, elle l’appelle une mineure ; cette mineure selon la loi, cette esclave selon la réalité, c’est la femme. Dans notre législation telle qu’elle est, la femme ne possède pas, elle n’est pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n’este pas. Il y a des citoyens, il n’y a pas de citoyennes. C’est là un état violent ; il faut qu’il cesse », martelait le poète, qui devait accepter en 1882 de devenir président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes. Louise Michel, qui réclamait elle aussi les mêmes droits civils et politiques pour les deux sexes, était plus radicale encore : « La question des femmes est, surtout à l’heure actuelle, inséparable de la question de l’humanité… Notre place dans l’humanité ne doit pas être mendiée, mais prise. » Et, leur faisant écho, Sarah répétait qu’il faut « donner pour contrepoids au droit de l’homme le droit de la femme ». 


Tenaillé par une mauvaise pleurésie, Edmond Rostand n’avait pu assister à la première de sa pièce et il avait suivi la représentation depuis son lit grâce au théâtrophone. Mais son fils Maurice, neuf ans, qui avait eu le droit d’écouter en coulisse, aura ce mot aussi joli qu’éloquent : « Je sortis avec quelque chose que je ne puis comparer qu’à une insolation prise au soleil de Sarah Bernhardt. »


Il faut se rendre compte de ce que représentait Sarah Bernhardt, vers 1900. Plus qu’une impératrice, une espèce de divinité. Je crois qu’au point de vue de sa situation dans le monde, Victor Hugo est le seul qu’on puisse lui comparer », devait écrire Jacques Porel, fils de Paul Parfouru-Porel et de la comédienne Réjane…


Certes, il est des critiques pour estimer qu’elle exagère. Qu’elle « fait sa Sarah Bernhardt » – expression récemment passée dans le langage courant. Mais comme l’écrit l’humoriste Marc Twain : « Il y a cinq sortes de comédiennes : les mauvaises, les passables, les bonnes, les grandes – et puis il y a Sarah Bernhardt. »


Un jour, « Sarah Bernhardt, pour s’amuser, a fait avec moi un compte approximatif de ce qu’elle avait gagné au cours de son existence. Elle estima le total à plus de quarante-cinq millions de francs-or [quelque 185 millions d’euros !]… Et elle ne possédait pas dix mille francs à elle », écrit Louis Verneuil, dans sa biographie de la Divine. « Imprévoyance tragique, mais qu’on peut aussi juger admirable. Toute sa vie, elle avait eu en son génie, en sa puissance de travail et aussi en son étoile, une telle confiance que jamais elle n’avait pensé à économiser. D’ailleurs, y serait-elle jamais parvenue ? »


 

samedi 22 avril 2023

[Horvilleur, Delphine] Il n'y a pas de Ajar

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il n'y a pas de Ajar

Auteur : Delphine HORVILLEUR

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’étau des obsessions identitaires, des tribalismes d’exclusion et des compétitions victimaires se resserre autour de nous. Il est vissé chaque jour par tous ceux qui défendent l’idée d’un «  purement soi  », et d’une affiliation «  authentique  » à la nation, l’ethnie ou la religion. Nous étouffons et pourtant, depuis des années, un homme détient, d’après l’auteure, une clé d’émancipation  : Emile Ajar. Cet homme n’existe pas… Il est une entourloupe littéraire, le nom que Romain Gary utilisait pour démontrer qu’on n’est pas que ce que l’on dit qu’on est, qu’il existe toujours une possibilité de se réinventer par la force de la fiction et la possibilité qu’offre le texte de se glisser dans la peau d’un autre. J’ai imaginé à partir de lui un monologue contre l’identité, un seul-en-scène qui s’en prend violemment à toutes les obsessions identitaires du moment.  
 
Dans le texte, un homme (joué sur scène par une femme…) affirme qu’il est Abraham Ajar, le fils d’Emile, rejeton d’une entourloupe littéraire. Il demande ainsi au lecteur/spectateur qui lui rend visite dans une cave, le célèbre «  trou juif  » de La Vie devant soi  : es-tu l’enfant de ta lignée ou celui des livres que tu as lus ?  Es-tu sûr de l’identité que tu prétends incarner  ? 
En s’adressant directement à un mystérieux interlocuteur, Abraham Ajar revisite l’univers de Romain Gary, mais aussi celui de la kabbale, de la Bible, de l’humour juif… ou encore les débats politiques d’aujourd’hui (nationalisme, transidentité, antisionisme, obsession du genre ou politique des identités, appropriation culturelle…). 
 
Le texte de la pièce est précédé d'une préface de Delphine Horvilleur sur Romain Gary et son œuvre. Dans chacun des livres de Gary se cachent des «  dibbouks  », des fantômes qui semblent s’échapper de vieux contes yiddish, ceux d’une mère dont les rêves l’ont construit, ceux d’un père dont il invente l’identité, les revenants d’une Europe détruite et des cendres de la Shoah, ou l’injonction d’être un «  mentsch  », un homme à la hauteur de l’Histoire.  
J’avais 6 ans lorsque Gary s’est suicidé, l’âge où j’apprenais à lire et à écrire. Il m’a souvent semblé, dans ma vie de lectrice puis d’écrivaine que Gary était un de mes «  dibbouks  » personnels… Et que je ne cessais de redécouvrir ce qu’il a su magistralement démontrer  : l’écriture est une stratégie de survie. Seule la fiction de soi, la réinvention permanente de notre identité est capable de nous sauver. L’identité figée, celle de ceux qui ont fini de dire qui ils sont, est la mort de notre humanité.  

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019) et Vivre avec nos morts (Grasset, 2021).

 

Avis :

En russe, Gary signifie « brûle » et Ajar « braise », en plus d’être le nom d’actrice de la mère de l’écrivain. Mais, par un étrange hasard (décidément) des mots, ils évoquent aussi « l’étranger en moi » et « l’autre » (Ah’ar) en Hébreu, sonnant ainsi étonnamment propitiatoires pour un auteur qui a su si bien refuser les limites de l’identité unique et se réinventer si génialement multiple.

Sa passion littéraire pour ce surdoué de la métamorphose de l’identité a inspiré à Delphine Horvilleur une fantaisie originale, dont chaque trait d’humour est un coup de griffe aux clivages communautaristes, notamment entretenus par le sectarisme et le fondamentalisme religieux. Jouée sur les planches dès sa sortie, cette « farce théâtrale » donne la parole à un personnage fictif, Abraham Ajar, qui, fils d’Emile Ajar, revient dans un monologue sur le janusisme de son père et nous interpelle sur les menaces identitaires qui fleurissent aujourd’hui.

« Nous sommes », dit-il, « esclaves des définitions figées et finies de nous-mêmes, de nos origines, de nos ancrages, de nos assignations ethniques ou religieuses ». Avec une verve pleine d’esprit et de savoureux jeux de mots, il évoque la « folie littéraire » qu’est l’histoire d’Abraham dans la Bible, la circoncision qui fait des juifs des « presque », le sang impur de la Marseillaise qui « coule dans nos veines, même dans celles du pauvre type qui se raconte que son monde est bien propre, aseptisé et hygiénique à souhait », la transmission épigénétique qui prouve que « l’origine, ça ne compte jamais autant que ce qui t’arrive en route »… Il raille les juifs qui ne peuvent prononcer le nom de « vous-savez-qui », ceux qui, « hyper-connectés à la volonté de Dieu », « savent parfaitement te l’interpréter comme s’ils faisaient partie de Sa garde rapprochée » et, parce qu’« ils croient dur comme fer qu’ils sont qui ils sont, et que leur croyance est la bonne » crient très fort à leur seule vérité tout en adoptant le comportement de l’idolâtre « qui croit que Dieu s’intéresse vraiment à ses problèmes, qu’il peut lui demander de l’argent, du succès ou un vélo électrique, du moment qu’il ne le vexe pas et le caresse avec ferveur dans le sens du poil ». Et de s’interroger : « de qui se moque-t-on ? »

Ironique, volontiers provocateur, mais jamais moralisateur, le texte pointe les mille étroitesses et incohérences hypocrites de nos sociétés, anciennes ou modernes, qu’il s’agisse par exemple de racisme mais aussi d’objection à l’appropriation culturelle. Il s’élève contre ceux qui rejettent l’altérité au nom d’une prétendue pureté, ou d’une soi-disant vérité divine, dont ils auraient l’apanage et qui leur donneraient jusqu’au droit de tuer. Et sur le modèle de Gary/Ajar, il nous pousse à sortir de nos carcans identitaires pour toujours nous réinventer, à nous ouvrir à l’autre plutôt que de rester figés dans de rigides et subjectives certitudes, soulignant le rôle essentiel de la littérature dans la construction de ces échanges et de cet enrichissement.

Brillant, drôle, irrésistible tant il fait mouche sans jamais se prendre tout à fait au sérieux : voici un petit bijou de plaidoyer pour l’ouverture d’esprit et la tolérance, à l’opposé de la bêtise, de l’obscurantisme et du fanatisme, qui conforte le classement de Delphine Horvilleur en tête de mes personnalités préférées. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Voilà comment un homme se met à écrire simultanément sous un nom et sous un autre et signe là une stratégie de survie littéraire – ou de survie, tout court – un stratagème qui rendrait jaloux tous les désespérés de la terre : renaître de son vivant et déjouer le morbide qui vient toujours de la conscience d’être arrivé quelque part. Gary réussit ainsi à sortir de l’impasse existentielle dans laquelle tombe tout homme reconnu pour son œuvre. Il retrouve un avenir.  


Depuis des années, je lis l’œuvre de Gary/Ajar, convaincue qu’elle détient un message subliminal qui ne s’adresse qu’à moi. Je ne cesse d’y chercher une clé d’accès à ma vie, un passe-partout qu’un jour, un homme aux multiples identités a déposé.                 
Le pire est que je ne suis pas seule. J’ai croisé bien des êtres qui souffrent d’une pathologie similaire, et considèrent que l’entreprise littéraire de Romain Gary, sa réinvention de lui-même les raconte, ou dit quelque chose de ce qu’ils aspirent à faire. Tous ont en commun de croire que cet homme est venu raconter un peu leur histoire, et que ses textes en disent davantage sur eux, lecteurs, que sur lui, auteur.                  
Si je devais tenter de définir ce qui relie les passionnés de Romain Gary que j’ai pu rencontrer, je dirais qu’il y a en eux une profonde mélancolie, très exactement proportionnelle à leur passion de vivre. Une volonté farouche de redonner à la vie la puissance des promesses qu’elle a faites un jour, et qu’elle peine à tenir. L’œuvre de Gary/Ajar est le livre de chevet des gens qui ne sont pas prêts à se résoudre ni au rétrécissement de l’existence ni à celui du langage, mais qui croient qu’il est donné de réinventer l’un comme l’autre. Ne jamais finir de dire ou de « se » dire. Refuser qu’un texte ou un homme ait définitivement été compris. Et croire dur comme fer qu’il pourra toujours faire l’objet d’un malentendu.


À travers Ajar, Gary a réussi à dire qu’il existe, pour chaque être, un au-delà de soi ; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd’hui un nom vraiment dégoûtant : l’identité.


Il y a les voix du fondamentalisme religieux qui, comme leur nom l’indique, aspirent à revenir aux fondements, ou à l’idée qu’elles se font de l’origine. Au commencement, s’époumonent-elles, il y avait de la pureté et de l’entre-soi. C’était avant que l’on se mêle aux autres, à leurs croyances ou leurs rites, leurs cultures ou leurs influences qui nous ont pollués. Tous les fondamentalismes religieux ont en commun la peur d’avoir été dénaturés, la crainte d’une contamination des corps et des idées par un autre, qui prend au choix les traits des femmes, des homosexuels, des convertis, des hérétiques… C’est toujours le visage d’un non-soi qui menace l’intégrité de l’édifice. Gare à l’autre et vive le même !


Et dans cette tenaille identitaire politico-religieuse, je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son œuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il est comme nous, mais précisément parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige.
 
 
Les juifs se sont toujours débrouillés pour que la définition de leur judaïsme – ce à quoi « ça » tient – reste un indéfinissable, un au-delà de la naissance, de la croyance ou d’une quelconque pratique. Un presque rien qui n’a, au bout du compte, pas grand-chose à voir avec la religion de votre mère, la recette du foie haché, la stricte observance ou l’art de raconter des blagues. Le judaïsme s’assure en toute circonstance que la question de l’identité échappe à toute résolution, et ne tolère aucune définition définitive. La haine qui se déverse contre les juifs à travers l’Histoire n’est pas sans lien avec ce stratagème : tout obsédé de l’identité finira par prendre en grippe celui qui refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il sera alors submergé par l’irrépressible envie d’en finir avec lui.


Cet homme connaît la force des mots et des interprétations. Il sait mieux que quiconque que le texte et le monde ne correspondent pas toujours, que les mots ne parviennent pas à décrire la réalité et que, vice-versa, celle-ci n’est pas à la hauteur des promesses des livres. Il y a toujours entre le monde et le langage un rendez-vous raté, un lapin qu’ils se posent mutuellement. Il faudrait pour qu’ils se retrouvent, au choix, changer de monde ou inventer une autre langue. Mais qui sait faire cela ?


Il en va ainsi des œuvres qui nous marquent comme des auteurs qui les ont offertes au monde : ils font toujours un peu de nous leurs enfants.


Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleurés, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés.        
Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences.


(…) pour se comprendre, il ne faut pas parler la même langue. Il faut toujours rester suffisamment incompréhensible pour avoir une chance de ne pas s’entendre et de mieux se connaître.


Je crois que c’est la pire chose qui puisse arriver dans l’existence : ne manquer ni de sel, ni de tendresse, ni d’amour… parce que alors, il n’y a aucune raison de se mettre à parler, à écrire ou à créer. Si t’es complètement, immanquablement toi-même, alors y’a rien à dire.
C’est le mutisme de la plénitude.             
Et c’est là qu’elle attaque et qu’elle s’accroche, cette saloperie. Tu sais : « l’identité », comme ils l’appellent tous. C’est fou comme elle les obsède aujourd’hui. Tu as remarqué ? Elle est partout. Elle bouffe toute la place : elle fait se sentir « bien chez soi » à la maison et en manque de rien. Et c’est comme ça qu’on devient muet, con, antisémite, et parfois les trois à la fois. 


(…) depuis quand l’objectivité serait-elle autre chose que la subjectivité de la majorité ?


On est tous en chemin vers ce qu’on peut encore être, et cela implique forcément de quitter ce qu’on était.


L’origine, ça ne compte jamais autant que ce qui t’arrive en route.             
Même la science le dit aujourd’hui. C’est prouvé.      
Tiens par exemple – tu savais ça ? – il y a des souris dans des laboratoires qui ont complètement grignoté la théorie du génome, et l’ont réduite en miettes avec une simple expérience. Ça s’est passé comme ça : on leur a fait renifler tous les jours un petit morceau d’ail et, simultanément, on leur a balancé un court-jus dans les pattes, genre aïe aïe aïe… Et figure-toi qu’on s’est rendu compte que leurs enfants et leurs petits-enfants, qui ne pouvaient pas être au courant de cette histoire, puisqu’ils avaient été confiés à l’assistance publique des souris avant de recevoir la moindre décharge électrique, eh ben ils en savaient quelque chose. Sans aucune trace génétique de l’expérience vécue par leurs darons, sans aucun traumatisme, ils ont mystérieusement développé une aversion totale à l’ail, sous toutes ses formes : tchik et tchik et tchik… Tu comprends ? Ils se sont souvenus d’un truc qu’ils n’avaient pas vécu et qui n’était pas inscrit dans leur ADN.      
Ça veut dire que tu transmets à tes enfants un morceau de ton histoire, qui n’est pourtant pas la leur ! C’est absent de ton génome mais eux, ils le récupèrent quand même. Ça s’appelle l’épigénétique… c’est une filouterie, une arnaque à la génétique.             
Et ça ne marche pas que pour les souris. J’ai lu que c’était vrai aussi pour les descendants des survivants de la Shoah. Aux États-Unis, on a testé la théorie sur eux, parce que, de toute façon, ils ont l’habitude des expérimentations humaines, et le résultat est sans équivoque :      
On a prouvé que si tes parents ou tes grands-parents sont allés à Auschwitz, même si tu ne le sais pas, même s’ils ne t’ont rien raconté du tout, tu vas réagir différemment au stress.
C’est comme s’il y avait tout un tas d’impacts dans ta vie, des résidus d’histoires qui ne sont pas les tiennes et que tu n’as pas vécues mais dont tu gardes la trace quelque part. Ton ADN n’en sait rien mais ton corps s’en souvient quand même.             
Qu’est-ce que ça veut dire ? Que rien n’est purement génétique ! Rien n’est purement quoi que ce soit d’ailleurs… En fait, rien n’est purement. Un bon traumatisme, ça s’imprime sur plusieurs générations. Ça dégouline sans gêne.


Tu le sais bien, toi aussi : parfois, on est les enfants de nos parents biologiques ou adoptifs… Mais on est toujours ceux de nos bibliothèques, les fils et les filles des histoires qu’on a lues ou entendues. On est tous conçus par procréation littérairement assistée.


Certains pensent qu’on écrit pour se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un qui vous hante, mais c’est le contraire. On écrit toujours pour retenir, et poursuivre une conversation avec ce qui n’est plus là, un dialogue que sans ça, la vie vous force à interrompre. On écrit parce que les mots consolident toujours les liens. Ça fait famille, beaucoup plus solidement que le sang et la filiation biologique.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 17 juillet 2022

[Uzun, Maryna] Le voyage impaisible de Pauline

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le voyage impaisible de Pauline

Auteur : Maryna UZUN

Parution : 2014 (Les 2 Encres)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Étudiante, Pauline quitte la ville de Kharkov en Ukraine pour se présenter à un concours de danse au Conservatoire de Paris. Elle échoue et rencontre par hasard Tom, intermittent du spectacle, avec lequel elle noue très rapidement une relation amoureuse. Pia, collègue secrètement amoureuse de Tom, en est jalouse.
Un roman empreint d'un charme fou, où naît une poésie issue elle-même de l'originalité d'une écriture que nous transmet l'âme ukrainienne de l'auteure.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Odessa (Ukraine), Maryna Uzun vit en France depuis 1997. Elle est pianiste concertiste, lauréate de la Fondation Cziffra et enseigne le piano classique à Prizma. Elle a appris le français en autodidacte et par amour. Un de ses textes a été retenu pour l’anthologie Le goût d’Odessa (2005, Mercure de France).

 

Avis :

Recalée au concours de danse du Conservatoire de Paris qui lui a fait entreprendre le coûteux voyage depuis sa ville de Kharkov, en Ukraine, la jeune Pauline concrétise pourtant un autre rêve, plus secret celui-là, lorsque le hasard la met sur le chemin de Tom, intermittent du spectacle, et que leur coup de foudre suivi d’un mariage express lui ouvre définitivement les portes de la France, ce pays qu’elle idéalise. Une vie de bohème heureuse commence pour le jeune couple, qui n’en a toutefois pas fini avec les coups du sort, cette fois implacablement dramatiques.

Sous ses dehors de romance légère qui narre les faits sans s’y appesantir, comme l’on regarderait à travers une vitre le défilement d’une vie, ce récit rédigé au passé, sur un ton globalement enjoué et comme détaché, prend une toute autre saveur quand une des épigraphes du livre, « Je n’ai pas fait un autoportrait, j’ai photographié mon ombre », et quelques proximités troublantes entre le parcours de Pauline et celui de l’auteur, viennent jeter un doute tenace dans l’esprit du lecteur : jusqu’à quel point l’ombre de Maryna, en couverture, se confond-elle avec celle de son personnage ?

Dès lors, les imperfections-mêmes du récit, il est vrai à première vue sans profondeur véritable, finissent par rendre plus touchante la narration sobrement contenue dans une sorte de prudente mise à distance. L’émotion est bien là, à se laisser deviner. Ou plutôt, elle ne transparaît que désormais tenue en laisse, dans un parcours marqué par la résilience, caractéristique de tant de ces vies slaves habituées à bannir l’auto-apitoiement dans les épreuves auxquelles elles ont à faire face depuis des générations. 

C'est ainsi qu'en quelque sorte note de fond du roman, l’émotion se retrouve presque masquée par la note de tête légère et fraîche d’un récit plein de vivacité, piqué des mille observations d’une jeune femme qui découvre avec sensibilité les différences culturelles entre la France et l’Ukraine, confrontant ses rêves à la réalité, s’appliquant à l’apprentissage d’une langue dont elle connaît alors mieux les citations de grands écrivains que les expressions quotidiennes, le tout avec une spontanéité pleine de poésie et de bonne humeur qui font tout le charme d’une écriture parfois joliment décalée, émaillée de petites inexactitudes involontaires comme de trouvailles judicieusement imagées.
 
L’on referme alors ce livre sur une note de coeur, pris d’affection pour la sincérité simple et courageuse d’un récit que l’on aurait tort de réduire à une simple romance un peu superficielle. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Je me sentais étrangère dans mon pays natal et je l'ai quitté pour finalement me sentir ukrainienne à l'étranger.En pratique, la vie n’était pas un concours d’entrée, mais un concours de circonstances.

Elle allait toujours de l'avant, sans jamais se retourner. C'était la devise des têtes brûlées, mais aussi une devise prolétaire.

« Si les hommes ne dansaient pas sur les volcans, je me demande où et quand ils danseraient ; l’important est de bien savoir qu’on a le volcan sous les pieds afin de goûter son vrai plaisir d’homme libre. » (Jacques Perret)

En russe, on dit « on l’a donnée à la danse » et pas « on l’a mise à la danse ». En pensant à cela, Pauline se dit que c’était comme si, dans une famille pieuse, on donnait un enfant à l’église !

La nuit tomba très vite. Ils apercevaient les lumières électriques des trois tours voisines. Il n’y avait qu’une succession serrée de fenêtres, sans transition, et chaque fois on voyait des scènes différentes dans des familles différentes : un vieux lavait son assiette et, juste derrière le mur, quelqu’un installait son enfant sur sa chaise haute. Il n’y avait pas de rideaux qui pouvaient empêcher de tout voir. C’était comme une planche contact de l’époque où on avait des films à développer !

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 12 octobre 2021

[Halter, Marek] L'inconnue de Birobidjan

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inconnue de Birobidjan

Auteur : Marek HALTER

Parution : 2012 (Robert Laffont)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juin 1950, Washington. Accusée d'assassinat et d'espionnage, Maria Apron risque la chaise électrique. Pour se défendre, elle n'a que sa beauté et ses souvenirs. Telle Schéhérazade, elle va raconter son histoire pour sauver sa tête.
Maria Apron, de son vrai nom Marina Andreïeva Gousseïev, commence par une révélation fracassante : en octobre 1932, étoile montante du théâtre moscovite, elle se laisse séduire par Staline. Mais, ce soir-là, l'épouse du tyran se suicide, et Staline veut effacer tous les témoins. La vie pleine de promesses de Maria se mue en une fuite éperdue.
Réfugiée au Birobidjan, le petit pays juif créé par Staline en Sibérie, Marina découvre l'incroyable vitalité du répertoire yiddish. Elle renoue avec le travail d'actrice, oublie la folie stalinienne et devient juive parmi les Juifs, alors que les nazis les massacrent partout en Occident. Puis elle tombe amoureuse. Il s'appelle Michael, il est médecin et américain. Marina croit enfin au bonheur. Mais qui peut échapper au maître du Kremlin ? Michael, accusé d'espionnage, est condamné au Goulag. Pour le tirer du camp où il doit mourir, Marina brave l'enfer sibérien.
En Sibérie comme dans l'Amérique de McCarthy, Marina défie l'Histoire, avec pour seules armes l'amour d'un homme, la puissance du théâtre et la beauté d'une langue.

  

Un mot sur l'auteur : 

L’œuvre – immense – de Marek Halter a été traduite en plus de vingt langues et s’est vendue à des millions d’exemplaires à travers le monde. Depuis plus de dix ans, il explore dans des romans-événements la place des grandes figures féminines dans les religions monothéistes. Les Éditions Robert Laffont ont publié Les Femmes de la Bible (Sarah, 2003, Tsippora, 2003, Lilah, 2004), Marie (2006), La Reine de Saba (2008) et Les Femmes de l’Islam (Khadija, 2014, Fatima, 2015, Aïcha, 2015). Où allons nous mes amis ? (2017), appelle à l'apaisement et à la réconciliation dans une France toujours plus exposée aux tensions religieuses.

 

 

Avis :

En 1950, alors que l’hystérie anti-communiste menée par McCarthy bat son plein et que le HUAC (House Un-American Activities Committee) s’en prend au milieu du cinéma depuis quelques années déjà, l’actrice Maria Apron est accusée d’être entrée aux Etats-Unis sous une fausse identité après avoir tué un agent secret américain infiltré en Union Soviétique. De son vrai nom Marina Gousseiev, la jeune femme tente de s’expliquer. Oui, elle est bien russe. Non, elle n’a jamais été communiste. Au contraire, poursuivie par les autorités soviétiques, elle a dû fuir Moscou et, se faisant passer pour juive, s’est réfugiée au Birobidjan, cet état juif autonome créé par Staline dans l’extrême Est du pays, à la frontière mandchoue. C’est là qu’elle a connu et aimé un médecin américain du nom d’Apron, bientôt envoyé au goulag pour espionnage, et qu’elle s’est retrouvée à nouveau contrainte de fuir, cette fois aux Etats-Unis…

Certes rocambolesque, cette histoire ne s’en lit pas moins avec grand plaisir tant elle est bien menée et bien écrite, et tant elle présente d’intérêt historique. Car, au-delà des très rebondissantes aventures de sa très romanesque héroïne, plus encore que son évocation de la terreur stalinienne, des conditions du goulag et de la chasse aux sorcières après-guerre aux Etats-Unis, c’est la découverte du sort méconnu des Juifs en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale qui rend ce roman passionnant. On y apprend ainsi l’instauration du Birobidjan en 1934, premier territoire juif officiel, son rôle de terre d’accueil pendant la Shoah et sa vitalité culturelle en yiddish. Une vitalité qui connaîtra le coup de grâce avec la création de l’État d’Israël.

Utile rappel historique donc, mais aussi hommage aux auteurs juifs en Russie, en tête desquels on retiendra Pasternak, prix Nobel de littérature dont tout le monde connaît Le Docteur Jivago, le texte de Marek Halter se teinte aussi d’ironie, lorsqu’en pleine époque nazie en Europe, son héroïne russe cherche le salut... en se faisant passer pour juive ! Cette couverture la transformera d’ailleurs profondément, puisque la jeune femme n’aura de cesse de gagner sa légitimité au sein d’une communauté qui l’aura accueillie sans réserve. Appliquée à partager le mode de vie, la langue, la culture et le sort de son entourage juif, elle finit par devenir laïquement juive, conformément à cette conviction qu’à l’auteur qu’ « on ne naît pas juif, on le devient», et qu’ « un individu qui se dit juif est juif ».

Ses points d’intérêt tant historiques que culturels, en plus du libéralisme religieux qu’il laisse entrevoir, font de ce roman, par ailleurs agréablement écrit et mené, une lecture tout à fait recommandable, à laquelle on pardonnera aisément ses premiers abords "rocambolesquement" romanesques. (4/5)
 

 

Citations :

Avec son couteau, Staline nous a montré une étendue de steppe aussi vaste que l’Ukraine au long du fleuve Amour. Sur la frontière mandchoue. Quelques baraques de bois pour faire un village. Voilà ce que c’était, le Birobidjan. Un nulle part comme il y en a partout en Sibérie, à huit cents kilomètres de Vladivostok. (…)
— Ensuite, Kalinine et Staline ont expliqué que c’était une idée formidable. Depuis la Révolution, les bolcheviks avaient déjà fait beaucoup pour les Juifs. Ils ne vivaient plus dans les « zones réservées ». Ils pouvaient choisir leur travail. Des camarades citoyens comme les autres. Un peuple comme les autres de la grande union des peuples soviétiques. Sauf qu’ils n’avaient toujours pas de terre ni de pays. Les Juifs rêvaient encore et encore de leur Israël… « Eh bien, nous, les bolcheviks, a dit Staline, nous réalisons leur rêve. Le rêve de tous les Juifs du monde : on leur donne un pays. Le Birobidjan. Israël en Sibérie ! » Polina Molotova était bouche bée. Elle est juive. Comme bien d’autres au Politburo, à l’époque. Kaganovitch, Boukharine… Et quand ce n’étaient pas les hommes qui étaient juifs, c’étaient leurs épouses. Kalinine riait et expliquait : « Ils seront libres. Le Birobidjan sera un oblast indépendant, comme tous les oblasts de l’Union soviétique. Ils cultiveront la terre, et ce sera toujours mieux que les koulaks. Au moins, là, pas de famine à craindre… » Staline a ajouté : « Ils parleront le yiddish. Pas l’hébreu. L’hébreu, c’est bon pour les synagogues. Le yiddish, c’est leur vraie langue depuis mille ans. Ils mangent, ils dansent, ils chantent en yiddish. Parfait. Une langue, un peuple, un pays. Voilà la recette du bonheur des bolcheviks ! »
 

Même si elle dit la vérité, si elle n’est pas une espionne de Staline, McCarthy et sa bande feront tout pour l’enfoncer. Il faut qu’elle soit coupable, autrement elle ne les intéresse pas. Ils s’en débarrasseront sous un prétexte ou un autre. Il leur faut une espionne. Une bonne vieille sorcière d’aujourd’hui. De quoi faire peur au bon peuple et leur assurer quelques milliers de votes de plus.
 

Elle avait déclaré qu’elle enseignait à l’Actors Studio. Elle y avait des élèves, des collègues. Peut-être même des amies. Mais c’était avant que le FBI vienne la cueillir. Aujourd’hui, chacun savait que la bande de McCarthy avait posé sa grosse patte sur elle. Plus question d’avoir des amis. Pas même des connaissances. Ceux qui l’avaient embrassée chaque jour pendant des mois en la retrouvant au travail ne la reconnaîtraient même pas en photo. McCarthy et l’HUAC avaient au moins fait comprendre ça au pays : le communisme et l’espionnage étaient plus contagieux qu’une maladie vénérienne.
 
 
Que Kapler fût juif, elle ne l’ignorait pas, évidemment. Elle l’avait toujours su. Quelle importance ? Quand ils s’étaient rencontrés sur le tournage de Kozintsev, elle avait oublié ces pétitions depuis longtemps. On signait parce qu’il fallait signer. Comme on détestait les Juifs par habitude. Mais les Juifs, ce n’était personne en particulier. C’était seulement la fureur de voir des hommes et des femmes réussir là où l’on réussissait moins. De les voir puissants quand on ne l’était pas. Pauvres quand on ne supportait plus de l’être. 
 

— Je suppose que vous n’êtes pas familiarisés avec la géographie de ce coin du globe. On est à moins de cinq cents kilomètres à vol d’oiseau des côtes du Pacifique, huit cents de l’île japonaise d’Hokkaidō. Donc très loin de Moscou. Huit ou neuf mille kilomètres. Et ce n’est pas un paradis. Il faut vraiment avoir envie d’aller là. Faut imaginer la taïga sibérienne, les mélèzes à perte de vue, les marais, les moustiques, une terre où rien ne pousse, le froid terrible l’hiver et la canicule l’été. Voilà pour la géographie. Mais, dans cette histoire de Birobidjan, la géographie, c’est essentiel.  
— Que voulez-vous dire ? demanda Wood.  
— Le Birobidjan n’est pas seulement un État de l’Union soviétique, monsieur, c’est un État juif. Le premier État juif depuis la Bible, avant même la création d’Israël, il y a quelques années. Une des plus jolies astuces de Staline, il faut le reconnaître. (…)
— Les Français appellent ça un coup de billard à trois bandes, monsieur. Comme vous le savez, depuis avant la Révolution de 1917, on ne compte plus les Juifs chez les communistes. On pourrait même dire que le communisme est une affaire de Juifs, jusque tout en haut, au Kremlin. À la fin des années 20, il y avait plus de Juifs que de non-Juifs au Politburo et chez les épouses des haut placés. Certains ont commencé à s’en inquiéter. Quelqu’un autour de Staline a alors eu une brillante idée. Je crois bien que c’est le vieux président, Kalinine. Depuis des siècles, les Juifs n’avaient plus de pays. On trouvait des Juifs partout, de l’Allemagne à l’Union soviétique, dans toute l’Europe, mais ils n’avaient pas leur propre nation. Pourquoi ne pas leur en donner une ? Une bonne astuce. De quoi prouver au reste du monde que les bolcheviks étaient des gars généreux tout en réglant le problème des Juifs. Je veux dire, sans passer par les violences habituelles, les pogroms et ces trucs-là… Bien sûr, de leur côté, les Juifs ne demandaient pas mieux. Depuis le temps qu’ils souhaitaient avoir un pays à eux ! Ne restait plus qu’un problème à régler : où placer ce nouveau pays sur la carte de l’URSS ? C’est là que l’Oncle Joe a été très malin. (…)
— Les Juifs proposèrent de s’établir en Crimée ou en Ukraine. Beaucoup d’entre eux vivaient dans ces régions depuis dix ou douze générations. Mais la Crimée et l’Ukraine, c’étaient des régions riches. Beau climat, jolie terre, du soleil… Trop de belles choses pour que Staline les abandonne aux Juifs. Sans compter que les bolcheviks détestaient l’Ukraine. Un pays de paysans que Lénine avait voulu mettre à genoux. Il fallait trouver un autre endroit. Ça a pris deux ou trois années de réflexion, et les Japs ont fourni la solution à Staline. En 1931, ils ont envahi la Mandchourie. Ils se sont installés à Harbin comme chez eux. Autant dire qu’ils campaient sur le fleuve Amour. Ils pourraient franchir la frontière de l’URSS quand bon leur semblerait. On peut penser ce qu’on veut de Staline, mais ce n’est pas le genre à se laisser endormir. Il a vite compris ce qu’il risquait. Il a regardé la carte et a vu le grand vide devant les Japonais de Mandchourie : le Birobidjan. Il n’en a pas fallu plus pour le décider. En 32, le Birobidjan est devenu une « région autonome juive ». Le tour était joué. Peut-être que les Juifs n’étaient pas plus contents que ça d’aller s’enterrer au fond de la Sibérie. Mais, après tout, ce n’était pas un camp de concentration, et l’Oncle Joe leur offrait un pays. Ils n’allaient pas faire la fine bouche ! Et, ma foi, tout un petit monde a poussé dans ce trou perdu : des écoles, des usines, des kolkhozes, des casernes. On ne connaît pas les véritables chiffres, mais nos sources estiment à vingt ou trente mille les Juifs qui ont émigré là avec leurs synagogues et leur yiddish. Il faut dire qu’il n’y a pas eu que des Juifs. Aussi les autres, les vrais Russes, que la distance avec Moscou devait rassurer, je suppose. Et, en fin de compte, comme vous le savez, les Japs ont préféré nous attaquer à Pearl Harbor plutôt que s’en prendre à l’Oncle Joe. Peut-être bien que cette histoire de Birobidjan a pesé son poids dans le choix des Japonais…


Le train avançait à peine plus vite qu’un traîneau. La steppe blanche, infinie, mollement ondulée, glissait sous leurs yeux. On n’y devinait aucune route. Pas même la trace d’un animal. Lorsque la voie longeait un escarpement, un talus, la fumée grasse de la locomotive poudrait la neige d’un énorme coup de pinceau noir. Une balafre de suie qui s’enfonçait dans le blanc comme l’encre d’un tatouage dans la peau.


Mais Staline est plus malin qu’Hitler. Il a compris que les morts ne servent à rien. C’est inutile, un mort. Même un mort juif. Les cadavres ne charrient pas le charbon dans les mines et ne cousent pas d’uniformes. Et pourquoi n’exterminer que les Juifs quand tous les vivants peuvent être coupables de vivre ? Staline ne réduit pas les êtres en cendre et ne les transforment pas en savon. Il use. Il use les corps, l’intelligence, la volonté, l’amour… 


Marina est aussi belle qu’une femme peut désirer l’être. Il y a de quoi être jalouse. Pourtant, elle porte sa beauté comme elle porterait la cicatrice d’un meurtre. Comme si sa beauté l’avait tuée, et depuis longtemps.


Le 26 ou le 27 avril, la radio a annoncé la mort d’Hitler. Comme à chaque grande victoire, Vladivostok a été en liesse. J’ai proposé à M. A. Gousseïev d’aller danser. Elle a refusé. (...)
« Ce n’est pas un soir où les Juifs peuvent danser. Ce serait comme danser sur les cendres de nos morts. Vous, vous pouvez aller danser sur le cadavre d’Hitler. Pour vous, pour ceux d’ici, c’est la fin de la guerre. Pour nous, les Juifs, c’est seulement le début d’un souvenir qui ne finira jamais de nous dévorer le cœur. »