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mercredi 22 octobre 2025

[Everett, Percival] Effacement

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Effacement (Erasure)

Auteur : Percival EVERETT

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2001,
                  en français en 2004 (Actes Sud)
                  et en 2025 (L'Olivier)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782823622539  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle […] à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi. »
Thelonious « Monk » Ellison, écrivain noir américain, recherche désespérément le succès. Scandalisé par le triomphe d’un mauvais roman réunissant tous les clichés sur « le ghetto », il écrit sous pseudonyme une parodie intitulée Ma Pataulogie qu’il soumet à un éditeur. Les choses lui échappent totalement : le livre réintitulé Fuck devient un immense best-seller, tous saluent l’authenticité du propos sans avoir perçu la moindre ironie. Monk plonge alors dans une crise profonde qui remet en cause toute son existence.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain américain né en 1956, Percival Everett enseigne la littérature à l’Université de Californie du Sud et a écrit plus d’une trentaine d'ouvrages. Il est lauréat du prix John-Dos-Passos 2010 et du prix de littérature Windham-Campbell 2023.

 

 

Avis :

Publié en 2001 aux États-Unis et récemment réédité dans une traduction française révisée, ce roman s’impose comme l’un des plus marquants de Percival Everett. À travers une satire incisive à la construction narrative déroutante, l’auteur met au jour les logiques d’assignation raciale à l’œuvre dans le monde littéraire américain et, plus largement, dans les industries culturelles où les écrivains issus de minorités sont trop souvent cantonnés à des rôles narratifs stéréotypés. 

De son vrai nom Thelonious Ellison, Monk, le narrateur, est un écrivain et universitaire noir dont la production littéraire, érudite et exigeante, reste désespérément confidentielle. Excédé de se voir reprocher de ne pas écrire « comme un Noir » – c’est-à-dire de ne pas produire les récits de souffrance et de violence que le lectorat réclame –, il rédige en réponse Ma Pataulogie, une parodie outrancière d’un roman de ghetto, saturé de clichés et de langage oral, qui rencontre ironiquement un succès fulgurant. Cette fiction dans la fiction occupe près d’un tiers du livre et constitue volontairement une épreuve pour le lecteur, tant son style brut et heurté, sa vulgarité assumée et la stupidité feinte de son propos, rebroussent férocement le poil.

Le triomphe de Ma Pataulogie agit comme un révélateur cruel : plus Monk s’éloigne de lui-même, plus il est acclamé. Ce renversement ironique met en lumière l’absurdité d’un système qui valorise l’excès et le spectaculaire au détriment de la complexité et de la nuance. L’auteur radicalise cette logique jusqu’à dissoudre son narrateur dans une spirale de reniement et de reconnaissance frelatée. La supercherie affecte profondément l’identité de Monk, tiraillé entre son intégrité intellectuelle et la consécration publique. Le roman explore ainsi les effets corrosifs de l’assignation raciale sur la subjectivité, en montrant comment le regard extérieur peut déformer, voire effacer la singularité d’un individu. À mesure que Ma Pataulogie triomphe, Monk s’enfonce dans une forme de dépossession intime, incapable de se reconnaître dans l’image que le succès lui renvoie.

En contrepoint de cette charge satirique, se déploient avec une intensité retenue les drames personnels qui, entre la perte de son frère, l’Alzheimer de sa mère et les tensions avec sa soeur, contribuent à isoler plus encore le narrateur. Traités avec une sobriété poignante, ces épisodes introduisent une profondeur émotionnelle qui, en contraste avec la férocité du pastiche, rappellent que derrière la critique sociale se joue la quête intime d’un homme en lutte pour préserver ce qui reste de sa dignité et de son lien aux autres. 

La structure du roman reflète l’état d’esprit du narrateur. Eclatée, elle mêle journal intime, réflexions théoriques, digressions quotidiennes, fragments universitaires et pastiches littéraires. Souvent déroutant, ce montage hétérogène incarne le morcellement identitaire de Monk et traduit son refus des cadres imposés. En sollicitant une lecture active, souvent inconfortable, l’auteur affirme une voix libre jusque dans la forme même du roman.

Satire du monde littéraire, Effacement est aussi une œuvre politique et existentielle, étroitement liée au contexte américain. En déconstruisant les attentes qui pèsent sur les écrivains noirs, Percival Everett dénonce les rôles identitaires assignés et défend une littérature affranchie des stéréotypes. À travers la trajectoire de Monk, il expose les effets délétères d’un regard normatif sur l’individu, tout en affirmant la puissance d’une écriture qui refuse les injonctions et réinvente ses propres formes. Un roman exigeant et lucide, dont la liberté narrative, portée par un humour sarcastique aussi féroce que salutaire, fait osciller le lecteur entre rire amer, désarroi et admiration. (4/5)

 

 

Citations :

Au centre de l’arbre se trouve le cœur du bois. Il ne contribue guère à nourrir l’arbre, mais en est la charpente. Le faux bois, qui alimente l’arbre, est vulnérable, et sujet aux affections fongiques ou aux attaques d’insectes. On ne voit pas la différence entre le cœur du bois et le faux bois. Mais c’est le cœur qu’il faut. Il faut aller au cœur, toujours.


Il arrivait que Père fût abrupt. Dans l’ensemble, je trouvais que c’était un homme doux, sans doute en raison de la vénération que ses patients lui témoignaient, mais on vivait avec lui comme sur le cratère du Vésuve. La comparaison serait meilleure avec un volcan en sommeil. Il ne se produisait pas vraiment d’éruption, mais c’étaient des grondements, des sifflements, et, sans que l’on comprît ce qui arrivait, tout à coup on sentait une odeur de soufre et de brûlé, et une nuée se formait dans l’air.


Son intelligence avait toujours été vive, et sa perception de Père, plus fine que ce à quoi la mienne pourrait jamais prétendre. Les ennemis se comprennent mieux que les amis.


 

lundi 12 mai 2025

[Fottorino, Eric] Des gens sensibles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des gens sensibles

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara. »
Au début des années 1990 à Paris, Jean Foscolani, dit Fosco, s’apprête à publier son premier roman, Des gens sensibles. Saisie par la force de son texte, l’attachée de presse de la maison d’édition, Clara, remue ciel et terre pour que le talent du jeune auteur soit reconnu. Grâce à elle, Fosco rencontre Saïd, un écrivain algérien adulé dans son pays, qui dénonce les atrocités commises par les fanatiques religieux. La vie de Saïd est en permanence menacée. Pendant quelques mois, avec Clara, ils vont former un trio inséparable uni par un farouche désir de liberté, par l’amour et l’amitié, et surtout par la conviction que la littérature est plus grande que la vie.
À travers ce roman bouleversant, Éric Fottorino offre une plongée incomparable dans l’univers littéraire de la fin du XXᵉ siècle, sur fond de drame algérien et de foi immense dans le pouvoir des mots.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Dans une fiction d’inspiration largement autobiographique, Eric Fottorino fait revivre ses fantômes d’une façon toute modianesque, pour un hommage à fleur de peau à la littérature et à la liberté d’expression au travers d’une très passionnée attachée de presse éditoriale et d’un écrivain algérien devenu la cible des fanatiques religieux dénoncés dans ses livres.

Le jeune narrateur Jean Foscolani, dit Fosco presque comme Fotto, est aux anges de voir son premier livre publié par les éditions du Losange. Il est emporté dans le tourbillon festif et mondain de Clara, l’attaché de presse déterminée à en faire la coqueluche de la rentrée littéraire. Cette femme solaire et insomniaque qui semble ne se nourrir que de la fumée de ses cigarettes, de champagne et de littérature, mène sa vie tambour battant, noyant de vieilles blessures dans sa passion pour les livres et leurs auteurs. Une relation amoureuse agitée la lie à Saïd, un écrivain algérien contraint à l’exil sous protection policière, que la violence et la peur font sombrer toujours plus profond dans l’alcool et le désespoir.

Avec la tendresse grave et nostalgique du témoin qui se retourne quelque trente ans plus tard sur ce qui fut son épiphanie d’écrivain, mais aussi une tragédie vécue dans une impuissance déférente et triste puisque Clara et Saïd – dans la vie réelle Chantal Lapicque, attachée de presse chez Stock, et Rachid Mimouni, écrivain censuré en Algérie et traqué par les islamistes – ne devaient pas tenir très longtemps à ce rythme, Fosco raconte sa fascination pour ce duo de fortes et brillantes personnalités qui, inventant contre leurs douleurs un espace littéraire et intellectuel comme échappé des contingences du monde, lui ont ouvert les portes du microcosme littéraire parisien en même temps que d’une carrière pleine de reconnaissance.

Et puis Fosco, comme Fotto, doit lui aussi composer avec ses propres souffrances et sa quête identitaire, sa mère refusant de lui délivrer sur son père plus que la seule information de son origine nord-africaine, comme Saïd. Avec la pudeur et la délicatesse des « gens sensibles », l’on pourrait même dire ici écorchés vifs, l’auteur raconte le pouvoir de l’écriture et la littérature comme espace de liberté, de découverte de soi et d’orpaillage de la vraie vie. Et, puisqu’ « on écrit pour pouvoir se taire », lui sait qu’en devenant écrivain, il a « choisi [s]a naissance. » Il est devenu « l’enfant de [s]es livres », qui ne « racont[e] pas [s]a vie », mais « l’invent[e] en l’écrivant. »

Autofiction fine et pudique, ce roman est le récit touchant d’une naissance à l’écriture et, à travers elle, d’une naissance à la vie, doublé d’un formidable hommage à celle qui, vouant son existence à ses auteurs, en a été l’accoucheuse. La littérature se fait ici espace vital, au sens propre comme au figuré. Salvatrice pour Fosco-Fotto et ses interrogations identitaires, elle était pour Saïd et Rachid Mimouni, comme elle l’est encore aujourd’hui pour tant d’auteurs persécutés, Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour l’Algérie, mais aussi Ahmet Altan en Turquie par exemple, l’ultime refuge d’une liberté bafouée. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin de la retrouver, de sentir sa présence. J’ai bu un thé sur une terrasse du Palais-Royal. J’étais seul avec son fantôme qui s’entourait de livres sans les lire, mais les butinait follement. Je songeai que, toute diminuée qu’elle était, ou justement parce qu’elle l’était, Clara éprouvait mieux que personne les vertiges de la littérature, ses sommets sans air, son souffle à tout renverser. Ses parfums violents. Ses états d’urgence. Elle savait qu’une émotion tissée de mots peut vous transformer à jamais. Ce frisson, elle le recherchait dans chaque roman qu’elle passait des nuits entières à parcourir en aveugle, le cœur aux aguets.


En écrivant, espérais-je fiévreusement, je laisserais une trace, même ténue, dans l’esprit de ceux qui me liraient. J’observais Clara dans ces instants exaltés où elle dénichait pour moi des trésors. Concentrée dans sa recherche, elle attrapait les ouvrages à la façon d’un chercheur d’or secouant son tamis au-dessus d’une rivière. Subitement son regard s’éclairait, empli de toute l’excitation qui vient avec la certitude d’avoir, même une seconde, perçu le visage de la vie. Et je me retrouvais comblé, orpailleur joyeux, les mains pleines de littérature.


Jean-Claude se mit alors à murmurer : « Clara, elle me fait penser à un personnage des Pièces noires d’Anouilh, ça te dit quelque chose ? » Comme je faisais non de la tête, il poursuivit en baissant encore le ton : « Dans La Sauvage, il est question d’une violoniste qui joue dans un orchestre de bastringue. Un pianiste virtuose en tombe follement amoureux. Il la convainc même de l’épouser. Elle accepte. Mais un soir avant de le retrouver, alors qu’elle a troqué sa vieille robe noire pour une belle toilette, elle entend un chien aboyer dans le lointain. Elle se regarde dans le miroir. Elle ôte sa jolie tenue, renfile l’ancienne. Elle ne rejoindra pas l’homme qui l’aime. Clara ressemble à cette femme. Il y aura toujours un chien perdu qui aboie dans la nuit et l’empêchera d’être heureuse. »


J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente, et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?


J’avais renoncé à parler avec maman, depuis tout ce temps qu’elle gardait son secret, et que ce secret me faisait écrire des mots comme des murs porteurs. Le silence m’avait construit. Berbère du Maroc ou d’Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Feraoun, peu m’importait désormais. J’avais choisi ma naissance. Je serais l’enfant de mes livres. Je ne raconterais pas ma vie. Je l’inventerais en l’écrivant.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 29 août 2024

[La Rochefoucault, Louis-Henri (de)] Les petits farceurs

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les petits farceurs

Auteur : Louis-Henri de LA ROCHEFOUCAULT

Parution : 2023 (Robert Laffont)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque Paul le provincial rencontre Henri le Parisien, c'est l'amitié immédiate. Ils sont étudiants et s'imaginent des destins flamboyants. Devenu un journaliste dilettante, Henri découvre les arrière-cuisines de la presse et de l’édition. Paul publie un premier roman ambitieux – que personne ne lit. Malgré cet échec, un éditeur rompu à tous les coups lui propose d'écrire dans l'ombre les best-sellers des autres. Mais peut-on prêter sa plume sans vendre son âme ? 
Dans un Paris dont la cruauté pousse à la mélancolie ou au détachement, même l'amitié est mise à l'épreuve ; tout autant que l'amour, dernier carrefour des illusions. Paul et Henri s'étaient rêvés grands écrivains, ils ne seront jamais que de petits farceurs...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Louis-Henri de La Rochefoucauld est journaliste et écrivain. Il a publié Mémoires d'un avare, La Prophétie de John Lennon, Le Club des vieux Garçons, La Révolution française et Châteaux de sable.

 

Avis :  

Les temps changent mais la comédie humaine demeure. Déclinaison contemporaine des Illusions perdues de Balzac, cette comédie enjouée et désenchantée dresse une satire féroce du monde de l’édition et de la presse.

A la mort de son ami Paul Beuvron, Henri d’Estissac, journaliste d’un magazine branché, se retrouve le légataire de ses documents personnels. Ramené à ses souvenirs de leur rencontre en classe préparatoire littéraire, alors qu’ils débordaient encore d’ambitions quand à leur avenir, il se met à retracer leurs parcours respectifs, lui d’abord pigiste puis précaire plumitif pour une revue culturelle provocatrice et décalée – le double aisément reconnaissable de Technikart où collabore l’auteur –, Paul, écrivain génial d’un roman monumental resté confidentiel, bientôt réduit à produire à la chaîne les best-sellers signés par d’autres et à servir de prête-plume à un ministre dépravé.

N’en déplaise à leurs nobles idéaux littéraires, Paul et Henri se heurtent bien vite à une réalité : « Le monde des lettres ne jure plus que par les chiffres. » Industrie soumise comme une autre aux diktats de la rentabilité commerciale, l’univers feutré de l’édition gère la littérature en marchandise et les auteurs comme des marques. Tant pis pour le génie littéraire trop souvent invendable, ce qu’il faut, ce sont des « moyens de palper », de « l’artillerie lourde », « des blockbusters littéraires » capables de « bombarder les librairies » en fin d’année et de « bousiller la concurrence en mode bulldozer ». Pour ces grandes manœuvres, bien des coups sont permis et, avec le piquant sans méchanceté d’une lucidité pleine d’humour, la satire s’en donne à coeur joie, décrivant savoureusement cuisines et arrière-cuisines, de l’édition mais aussi de la presse, des prix et de la critique littéraires.

En familier de ces milieux, l’auteur ne se dépare jamais du plus parfait réalisme et, captivé autant qu’amusé par le sens de la formule qui égaye chaque page de la succulence et de la justesse de ses trouvailles, l’on se régale de ce roman drôle et cruel qui pousse la facétie jusqu’à paraître en pleine rentrée littéraire. Entamé sur cet exergue emprunté à Balzac : « tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu’un petit farceur », cette tragi-comédie est aussi un requiem pour les illusions perdues d’un écrivain maudit. « Les maudits ne mènent pas la grande vie. On ne peut pas avoir le spleen et l'argent du spleen. » (4/5)

 

Citations : 

Nous nous étions rencontrés en 2003 en classe préparatoire, où notre entente avait été immédiate. À certains égards, je le voyais comme un frère, voire un double – à ce détail près qu’il était moins désinvolte et plus désenchanté que moi, et surtout infiniment plus doué. Mais la vraie différence entre nous, la voici : en provincial motivé, Paul tenait à tout prix à réussir alors que, en Parisien blasé, il ne me déplaisait pas d’échouer pourvu qu’il y ait eu du bon temps. L’expérience intérieure et l’émotion vécue m’importaient plus que le résultat des courses. Nous voulions découvrir un jour ce qu’il y a derrière le rideau de la vie courante, aller de l’autre côté – mais où, ça, nous ne le savions pas. Nous n’étions pas des mystiques, aussi la foi ne nous a-t-elle pas permis de passer du monde visible au monde invisible. Jeune homme, Paul parlait de montagnes poétiques, d’un Everest accessible par la face nord de la littérature. Je ne comprenais pas tout à son charabia. À l’arrivée, il n’a pas atteint les paradis perdus aux neiges éternelles : il s’est faufilé par l’entrée des artistes et n’a exploré que les coulisses de l’industrie culturelle, puis celles du pouvoir. Il a beaucoup travaillé, en a été déçu.
 

« J’ai un article qui saute dans notre numéro à paraître fin août. Ça libère une page. Ton ami, là, Beuvron, tu ne veux pas l’écarteler ?
— Ce ne serait pas très sympa…
— C’est vieillot, son truc, un exercice de style prétentieux, on dirait le livre d’un centenaire. Tu ne trouves pas ?
— Ne fais pas de jeunisme : ils ont leurs qualités, les livres de centenaire.
— Avant-garde ne peut pas défendre ça. Pense un peu à toi : l’éreintement est une gymnastique de l’esprit. Si tu veux progresser, tu dois en commettre de temps en temps. Et puis tu lis Le Figaro, je crois ?
— Quel est le rapport ?
— Je ne t’apprendrai pas la phrase de Beaumarchais qui sert de devise au journal : “Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur.” Si tu ne t’octroies pas toi-même régulièrement le droit de flinguer, tes compliments ne vaudront plus un clou. On ne te prendra pas au sérieux. On dira de toi que tu n’es qu’un robinet d’eau tiède. C’est ça que tu veux être dans la vie ? Tu veux qu’on écrive ça sur ta pierre tombale : “Henri d’Estissac, 1985-…, profession robinet d’eau tiède” ?
— Mon ami Beuvron ne va pas comprendre, il trouvera ça dégueulasse…
— Oh, c’est mon quotidien… Me faire enguirlander par les éditeurs et les labels… Rien de grave en vérité : tant qu’ils ont besoin de nous, ils finissent toujours par revenir. C’est du catch, la critique : tout est faux. Quant à ton Paul, tu lui expliqueras que c’est pour son bien, qui aime bien châtie bien, etc. Et surtout tu lui préciseras que c’est excellent pour sa promo.
— Comment ça ?
— Regarde toutes ces piles sous lesquelles on croule… Comment tirer son épingle du jeu ? Comment survivre ? Comment exister ne serait-ce qu’une seconde ? Si tu assassines proprement ce Beuvron, ça fera parler. Par esprit de contradiction, d’autres voudront le soutenir. Nos ennemis seront ses amis. 
 

En plus d’être d’une susceptibilité et d’une fierté de coqs, les écrivains sont d’une confondante naïveté. Si ces dindons connaissaient l’envers du décor, les éditeurs qui jouent avec eux comme avec des pions jetables, les critiques qui ne liront jamais leurs livres et se moquent d’eux dans leur dos, leurs amis proches qui déblatèrent au cours de dîners auxquels eux ne sont plus conviés… Il me semble que ça leur ferait du bien d’ouvrir les yeux – mais peut-être que ça les anéantirait.
 
 
« J’aime beaucoup ce que vous faites, cette littérature expérimentale incompréhensible pour les non-initiés, mais vous devez comprendre que ça ne nous nourrit pas. Dans l’édition, on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Il faut inventer des moyens de palper.
— Et ?
— Et avec vous, par exemple, je ne palpe pas du tout.
— Avec qui palpez-vous ?
— C’est tout le problème, justement… Des auteurs avec lesquels on perd un tas d’oseille, on en trouve partout, ce n’est pas ça qui manque ; mais des auteurs avec lesquels on palpe, ça on en cherche désespérément. Et là, j’en ai signé un.
— C’est secret ?
— Plus ou moins… Je vais vous le confier car je veux vous mettre dans la boucle : il s’agit de Patrick Rossi.
— Vous rigolez ? Rossi chez Marcillac ?
— Ça vient du groupe… Ils m’ont aidé à avoir le Goncourt ; en échange, je dois m’occuper du dossier Rossi. Rossi a des tirages mirifiques mais souffre d’un vrai déficit d’image – tout le monde le prend pour un péquenaud, pour dire les choses franchement. Il est en quête de crédibilité littéraire, onction divine que nous pouvons lui apporter.
— Ne risquez-vous pas de vous décrédibiliser par la même occasion ?
— Oh, Marcillac est une maison bien assez ancienne pour encaisser le choc… »
Le pacha pachyderme a tiré sur son cigare avec la sérénité de celui qui en a vu d’autres. La décoration de son bureau n’était pas constituée de bibelots achetés la veille dans une boutique à la mode. Il avait sur sa table d’épais livres de comptes des années 1850. Et derrière lui, sur une étagère, on voyait quatre bustes en bronze : ceux de Liancourt, Guyon, Combreux et Blanzac – le mont Rushmore des éditions Marcillac, à défaut d’être celui de la littérature française du xixe siècle.
« Vous, à titre personnel, vous aimez les livres de Rossi ?
— Si je devais ne serait-ce qu’apprécier ce que je publie, cela ferait longtemps que j’aurais fait faillite… Tout éditeur qui se respecte juge épouvantable la majorité de sa production ! Rossi, c’est du petit polar sentimental à la mords-moi-le-nœud – aucun intérêt, mais ça marche.
— Et en quoi puis-je vous aider ?
— Vous ne devez pas vous en souvenir, mais l’an dernier il y a eu un canular autour d’une vraie-fausse candidature de Rossi à l’Académie française.
— J’avais suivi ça, en effet.
— Rossi, qui est un peu parano, a cru que ça venait de chez son éditeur, que quelqu’un s’y foutait de lui. Il a demandé la tête de plusieurs personnes, ça s’est envenimé, la situation n’était plus tenable. Le problème, c’est qu’il s’est brouillé à mort avec son éditeur, qui était, comment dire, très… interventionniste.
— Vous insinuez que Rossi n’écrit pas ses livres ?
— Moins fort ! Pourquoi tout le monde parle si fort dans cette maison ? Et ne commencez pas à casser du sucre sur le dos de notre prochaine poule aux œufs d’or. Les bonnes idées sont de Patrick, bien sûr, les meilleures phrases aussi. Et ses scènes, toutes ses si belles scènes… Patrick a une façon inégalable de camper ses personnages, de créer des ambiances. Il a par ailleurs un grand art de la construction et des dialogues qui font mouche. Cependant, oui, il a besoin d’un partenaire de jeu…
— Dois-je comprendre que vous me demandez d’être son nègre ?
— Son partenaire de jeu, je vous dis. Patrick a perdu toute confiance en lui, il faut l’épauler et le motiver. Qui peut le plus peut le moins : vous avez su pasticher Chateaubriand, vous saurez pasticher Rossi. Attention, toutefois : il faudra singer Rossi, mais en le tirant vers le haut.
 
 
On était au printemps et Emma Roche n’avait aucune cartouche pour la fin de l’année, pas le moindre best-seller potentiel, or on sait que le dernier trimestre est porteur pour les éditeurs, avec Noël en ligne de mire. Il fallait qu’elle trouve d’urgence deux ou trois « blockbusters littéraires », de l’artillerie lourde pour « bombarder les librairies d’ici décembre » et « bousiller la concurrence en mode bulldozer ». Mais c’était devenu si difficile, selon elle, les livres ayant de moins en moins le temps de s’installer…
Pompette, Paul lui a rétorqué que c’était une idée reçue. Dans la préface de la deuxième partie des Illusions perdues, Balzac écrivait que « par le temps actuel, un livre n’a pas six semaines à vivre » – des propos qui dataient de 1839 !
« Balzac ou pas, il n’empêche que les gens ont de moins en moins le temps de lire.
— Vraiment ?
— Les écrans ont remplacé l’écrit. »
Un autre lieu commun… En khâgne à Daniélou, nous avions été fascinés, Paul et moi, par une phrase de Diderot dans son Éloge de Richardson, ce texte sur le romancier anglais qu’il vénérait : « Chez un peuple entraîné par mille distractions, où le jour n’a pas assez de ses vingt-quatre heures pour les amusements dont il s’est accoutumé de les remplir, les livres de Richardson doivent paraître longs. » On était en 1761 ! « Il n’y avait pas alors autant de divertissements…
— Je suis sûr que, dès les années 1450, Gutenberg jugeait qu’on imprimait trop de livres.
— Le marché se rétracte et les leviers de croissance ne sont pas infinis… Avec en plus l’éclatement de la prescription, les libraires qui rament et la presse qui n’existe plus que pour trois ou quatre grand-mères… À l’heure actuelle, nous devons produire moins mais produire mieux. En étant omniprésents sur les derniers secteurs qui fonctionnent. Et en dénichant les nouveaux talents qu’on pourra pousser au firmament des ventes.
— Oh, ce n’est pas nouveau, Martin Marcillac voulait déjà faire du commerce en 1835, les éditeurs n’ont jamais été des enfants de chœur… »
 
 
« Le gang des pastiches » : l’expression était d’Emma Roche, ravie d’avoir trouvé en Paul l’alter ego parfait pour exécuter ses vils coups marketing. Malgré sa jambe raide, il faisait preuve d’une assurance surprenante. Dans son bel appartement de la cité de Varenne, une bibliothèque à échelle ornait le salon. Paul y avait aligné une intégrale reliée de La Comédie humaine, les numéros du magazine Punch contenant La Foire aux vanités de Thackeray, la première édition des Caractères de La Bruyère et d’autres livres de collection. Une étagère entière était réservée à ses productions pour les autres. En démiurge au petit pied, il lui semblait fascinant de voir que tous les best-sellers de notre époque étaient signés par un seul homme : lui !
En vérité, qu’était-il ? Un ventriloque ? Un illusionniste ? Dans ce western que devenait l’édition, Paul se définissait en riant comme « un chasseur de primes », « un desperado littéraire », « un pistolero du traitement de texte ». Personne n’aurait osé le provoquer en duel dans quelque saloon. Qu’attendait le shérif ? Quand sortirait-on le goudron et les plumes pour cette fine gâchette qui tirait plus vite que son ombre, mais finirait par retourner son arme contre lui à force d’accepter tout et n’importe quoi ? Je n’osais lui dire ce que je pensais de lui : qu’il n’était qu’un larbin assurant des ménages.


 

mercredi 21 août 2024

[Chomarat, Luc] Le livre de la rentrée

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le livre de la rentrée

Auteur : Luc CHOMARAT

Parution :  2023 (La Manufacture de Livres)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un portrait de femme moderne, active, rebelle, qui fait bouger les lignes, voilà ce que cherchent tous les éditeurs pour la prochaine rentrée littéraire. Et parmi eux, Delafeuille a intérêt, s’il veut garder son poste, à dénicher le livre qui sera au centre de l’attention en septembre. Mais contre toute logique commerciale, le roman qui l’attire vraiment est celui de Luc, auteur un rien misogyne auquel il est depuis longtemps lié. L’écrivain a décidé de consacrer son texte à Delphine, sa femme, et cette dernière que Delafeuille rencontre dans la vraie vie, devient son obsession. Pourtant, tous - directrice commerciale sans scrupule, libraire philosophe, étudiante inspirée - sont là pour lui rappeler les règles du jeu : aucune chance que cette histoire s’achève par une idylle entre l’éditeur et la femme de l’auteur.

Le Livre de la rentrée dresse un portrait drôle et acide de notre époque, de ses combats et de ses modes. Dans ce roman où le réel et la fiction s’entremêlent, Luc Chomarat se joue de la littérature et nous offre un hymne à la lecture et à l’imaginaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Luc Chomarat est né en Algérie en 1959. Remarqué dès son premier roman par le Magazine littéraire, il choisit d’exercer ses talents de rédacteur dans la publicité où, dit-il, « on trouve l’argent et les filles ». Poursuivi pour fraude fiscale, il se réfugie dans un monastère tibétain. Il revient au roman en 2014 avec L’Espion qui venait du livre. En 2016, il reçoit le Grand prix de Littérature Policière pour Un trou dans la toile. Traducteur de Jim Thompson, il est également l’auteur d’essais pour le moins atypiques : Le Zen de nos grands-mères (Le Seuil, 2008) sur son expérience bouddhiste et Les 10 meilleurs films de tous les temps (Marest, 2017) dont le sujet n’est pas clair.

Le Polar de l’été (La Manufacture de livres, 2017) et Un petit chef-d’œuvre de littérature (Marest, 2018) confirment son goût pour les constructions en abyme, et son regard particulier sur l’époque, mélange d’ironie et de désenchantement.

 

 

Avis :

Devenu spécialiste de la satire du milieu éditorial français avec L’espion qui venait du livre, Le polar de l’été, Un petit chef-d'œuvre de littérature et Le dernier thriller norvégien, Luc Chomarat convoque une nouvelle fois son personnage de prédilection, l’éditeur de fiction Delafeuille, pour un autre de ses drôles et vertigineux romans gigognes qui font de la mise en abyme un virtuose et infini jeu de miroirs.

Sa nouvelle directrice l’a mis au pied du mur : « un bon texte est un texte qui se vend. ». Alors, qu’il cesse de se piquer de littérature et s’active plutôt à dénicher la pépite commerciale qui, en s’imposant comme « le livre de la rentrée », leur rapportera le jackpot. Voilà donc ce bon vieux Delafeuille, s’il veut sauver sa tête et son emploi, contraint à la chasse au livre si bien dans l’air du temps qu’il sera de bon ton de se l’arracher, peu importe s’il ne vaut en réalité pas tripette. Il y a bien le roman du neveu de sa directrice, entièrement constitué de SMS avec les fautes qui vont avec. Mais il lui faudrait aussi un portrait de femme bien actuel, avec sa dose de « cul féministe », à défaut d’une louche de maladie, de malheurs, de planète en péril ou de dénonciation du capitalisme.

Or, invité quelques jours chez l’un de ses auteurs et amis, Luc, qui s’est établi au vert dans le Sud-Ouest, loin du cirque parisien, notre éditeur tombe sous le charme de l’épouse, Delphine, par ailleurs au coeur du livre que son mari a décidé de lui consacrer. Hélas, épanouie et parfaite dans son rôle d’épouse, de mère et de femme d’intérieur, elle est l’antithèse absolue de l’égérie féministe. Impossible donc de miser sur ce manuscrit en cours d’écriture, où il se découvre d’ailleurs lui aussi personnage. Mais comment peut-on retrouver ce que l’on est présentement en train de vivre dans un texte rédigé quelque temps auparavant ? Convaincu de sa réalité, Delafeuille ne serait-il en vérité que fictif ? Personnage, il l’a déjà été, puisque Luc l’a déjà fait figurer dans de précédents livres… signés Chomarat ! Luc et Chomarat ont d’ailleurs tous deux le même titre pour leur dernier livre… « Le livre de la rentrée » !

Désormais imbriqués jusqu’à l’inextricable, réel et fiction se font, pour le plus grand plaisir du lecteur, les complices d’une nouvelle machination littéraire de l’auteur, qui, moins loufoque que les précédentes, gagne en subtilité pour autant nous amuser que brocarder avec malice le monde éditorial et ses travers. Réjouissant et savoureux, virtuose dans l’art de nous désorienter à mesure que se creuse sa savante mise en abyme, le récit parvient haut la main à renouveler une partition dont Luc Chomarat a fait sa martingale. (4/5)

 

 

Citations :

La dernière rentrée littéraire, c’était hallucinant, dit Muriel. Je me souviens, quand j’étais gamine, d’un seul coup en septembre, ils poussaient les romans sur le côté pour vendre des manuels scolaires. T’as l’impression que c’est un peu pareil, sauf que c’est plus des manuels scolaires… Ils poussent Tolstoï et Kawabata pour faire de la place à des gens qu’on aura oubliés l’année prochaine.
 
 
— La difficulté, reprit Delafeuille, c’est d’échapper au matraquage médiatique. Pour les livres comme pour le reste. Aller chercher dans les rayons du fond, en prendre un au hasard. Mais personne ne fait ça.  
— Oui, c’est vrai.
— Déjà, vous avez des rayons de prédilection. Le polar, la science-fiction. Le développement personnel. Ou la littérature, bien sûr. Mais vous n’entrez pas dans une librairie, en fait. Vous entrez dans votre rayon habituel.
— C’est très juste, dit Nicole. D’ailleurs, les gens qui achètent le livre de la rentrée, c’est surtout pour des raisons sociales, non ? C’est un peu comme Roland-Garros. C’est ce qu’on fait en septembre-octobre. Pas sûr qu’ils le lisent, par contre.
— Puis après, à Noël, tu offres le Goncourt, dit Muriel en riant. On ne va pas te reprocher d’avoir offert le Goncourt.
— Tout ça n’a pas grand-chose à voir avec la littérature, conclut Delafeuille.


Je vendais du livre scolaire. Tous les ans il y avait des appels d’offres, émis par la coopération. Ce sont des marchés énormes. Énormes. Et les familles africaines mettent plus d’argent dans les livres scolaires que dans les médicaments, vous savez. Un enfant qui meurt, c’est moins grave qu’un enfant qui ne sait ni lire ni écrire, parce que celui-là n’a pas d’avenir. On parlait de millions. On s’est vraiment goinfrés. Les gens pour qui je travaillais, en tout cas.


Vous savez, monsieur Delafeuille, on ne sait pas qu’on est vieux. On ne sait pas quand cette chose-là arrive. Ce sont les autres qui vous le disent. Leur regard. Ou le fait qu’ils ne vous regardent plus.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 26 mars 2024

[Salvayre, Lydie] Irréfutable essai de successologie

 


 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Irréfutable essai de successologie

Auteur : Lydie SALVAYRE

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 176

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Comment se faire un nom ?
Comment émerger de la masse ?
Comment s’arracher à son insignifiance ?
Comment s’acheter une notoriété ?
Comment intriguer, abuser, écraser, challenger ?
Comment mentir sans le paraître ? Comment obtenir la faveur des puissants et leur passer discrètement de la pommade ? Comment évincer les rivaux, embobiner les foules, enfumer les naïfs, amadouer les rogues, écraser les méchants et rabattre leur morgue ? Comment se servir, mine de rien, de ses meilleurs amis ? Par quels savants stratagèmes, par quelles souplesses d’anguille, par quelles supercheries et quels roucoulements gagner la renommée et devenir objet d’adulation ?


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse.

Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans.

Lydie Salvayre est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt.


 

Avis :

S’il n’était autrefois que « la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action », les priorités se sont aujourd’hui inversées : « Le succès est la nouvelle religion. » C’est lui désormais « le but et non la conséquence », le Graal moderne accessible au plus commun des mortels, pourvu que, même sans talent aucun - « Tout vient prouver, en effet, que le caractère le plus propice au succès est de n’en avoir aucun (talent) et qu’écrire du rien sur du rien (...) ne dessert nullement votre ascension vers les cimes » -, il sache faire siennes certaines règles. Ces règles, Lydie Salvayre les a cyniquement rassemblées en une satire vitriolée, qui, prenant la forme d’un vrai-faux manuel du savoir-réussir, nous renvoie, grotesques Narcisses, à l’inanité de nos impostures.

Ecrivains de tout poil, éditeurs tendant à « privilégier les déjà privilégiés, et à négliger les déjà négligés », journalistes et animateurs dotés de « la désinvolture et de l’élégance crâne d’un Cyril Hanouna », hommes influents qui usent « de leur esprit comme de leur fortune : ne le dépensant que sciemment et à la seule condition qu’il rapporte », ou encore influenceuses « bookstagrameuses » aux « dimensions inversement proportionnelles à celles de l’esprit » et qui vouent « une dévotion toute particulière à leur gueule, à leurs seins, et par-dessus tout à leur cul, qui, comme le rumsteak chez le bœuf, semble constituer à leurs yeux le morceau de choix » : nul n’échappe aux féroces coups de griffe et de plume, gantés d’esprit et d’une élégance d’écriture volontiers désuète, qu’en exutoire à son exaspération et à sa révolte, l’auteur assène avec jubilation, dans un exercice rhétorique aussi sévère que railleur.

Sans même verser dans l’outrance ni la caricature, ses observations caustiques font mouche et construisent un inventaire, ô combien peu flatteur, des différents profils à l’oeuvre dans le monde des livres et de la littérature. Et même si le rire nous emporte, la consternation n’est jamais très loin sous le sarcasme, lorsque tout cela se résume en brochettes d’égos boursouflés, rassemblés en coteries motivées par l’arrivisme bien plus que par la promotion d’oeuvres de qualité, et en un marketing de l’inculture et de la médiocrité, où la notoriété se bâtit sur le brillant de l’apparence et grâce à la supercherie de ces « nouveaux territoires virtuels » où l’on peut « affirmer, sans preuves vérifiables, que vos produits s’arrachent ; les gratifier de vertus qu’ils ne possèdent en rien ; vendre pour authentiques de faux objets de marque ; cameloter la poudre dite de perlimpinpin ; gonfler outrageusement le chiffre de vos likes ; et faire accroire, pour résumer, n’importe quel bobard. »

Alors, comment atteindre au succès quand on est écrivain ? Les recommandations de Lydie Salvayre dans cette parodie de manuel pour les apprentis de la réussite les inciteront peut-être à réviser leurs priorités s’ils n’ont « pas de goût pour le tapin, ni pour les laisses autour du cou » et si, comme Marcel Proust, ils préfèrent penser que « les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Le succès possède d’excellentes facultés détergentes. (...)
En résumé, le succès, par un phénomène que je n’hésiterai pas à qualifier de transsubstantiation, fait passer pour intelligent l’individu le plus con, pour séduisant le plus moche, pour aimable le plus odieux, pour honnête le plus malhonnête et pour immortel le plus piètrement mortel. Autant de prodiges qui me permettent d’inférer que ce ne sont plus désormais ni l’art, ni la politique, ni les anciennes croyances qui déterminent notre présent. C’est, sans contredit, le succès. Le succès est la nouvelle religion.
 

La flatterie a ce double avantage de satisfaire la personne flattée et de prouver en même temps l’extrême discernement de son flatteur.
 

(…) rien ne lui [le puissant] répugne davantage que ces gens à sa botte, suspendus à ses ordres, cédant à ses caprices et accourant dès qu’il les siffle, mais qu’il ne pourrait supporter s’ils se comportaient autrement.
 

Il fut un temps où de grands esprits affirmaient que la célébrité n’était que le châtiment du talent, son fardeau, sa disgrâce. Il fut un temps où des artistes jugeaient vulgaire la moindre concession au grand nombre, considéraient que les vérités malséantes étaient les seules dignes d’être plaidées, foulaient aux pieds les lois sacrées de la renommée, et finissaient leur vie dans la dèche se nourrissant de pâtes et de sardines à l’huile. Une existence lamentable était, à leurs yeux, inséparable de leur vocation, puisqu’ils identifiaient le talent à l’échec, affichaient avec empressement le malheur où ils étaient plongés, cultivaient leur masochisme comme une marque d’humanité, et l’obscurité dans laquelle ils sombraient, comme un signe de profondeur. Un philosophe du nom de Nietzsche alla jusqu’à écrire que le refus de se plier aux conventions sociales et l’isolement qui en découlait conféraient aux esprits supérieurs la force nécessaire pour devenir ce qu’ils étaient !
 

Car s’il se disait autrefois que le succès était la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action, la doxa moderne, et j’irais jusqu’à dire : la doxa révolutionnaire dont je suis la matricielle conceptrice, est de postuler que : Le succès est le but et non la conséquence.
 

L’écrivain stupide, plus fréquent qu’on ne croit, rit fort, parle haut, s’échauffe, tant il est heureux de se retrouver parmi ses pairs, soliloque sans cesse sur un ton d’importance – c’est en partie à cela qu’on le reconnaît –, s’absorbe dans ses démonstrations, et s’indigne tout seul au nom de convictions dont il ne démord pas. (…)
Laissez-le asséner ses jugements sur le ton d’évidence qui est le sien, en vous interdisant de les approuver ou de les récuser. Un vague hochement de tête, un regard terne et quelques écholalies seront les meilleures réponses à sa stupidité. Il en déduira que vous partagez ses convictions et ne vous en estimera que davantage. Car Tous les imbéciles aiment à être approuvés. Si l’envie vous prend de bâiller à ses démonstrations et que vous ne savez la refréner, appliquez-vous à bâiller par les narines.
 

La tendance des éditeurs est de privilégier les déjà privilégiés, et de négliger les déjà négligés.
 
 
Lorsqu’un vrai génie apparaît dans le monde, vous le reconnaîtrez à ce signe que les sots sont tous ligués contre lui, écrivait un célèbre pamphlétaire anglais.


Pour paraphraser Baudelaire, dites-vous que : Le succès est l’adaptation d’un esprit à la médiocrité nationale.


Pour le dire de façon plus convenable : plus le public vous voit, mes chéris, plus il vous aime. C’est une règle mathématique qui ne souffre aujourd’hui aucune contestation.


Alors un conseil : si vous avez la chance d’attraper le succès, ne le laissez pas, par indolence ou paresse, s’enfuir. Exploitez-le à fond. Rentabilisez-le. Consolidez-le pierre à pierre. Faites-le prospérer. Et hâtez-vous, sur sa lancée, d’en produire aussi sec un deuxième. Chose aisée puisque : Le succès produit les succès, comme l’argent produit l’argent.


Il ne suffit pas d’être talentueux, il faut avant tout le paraître. De ce principe découlent tous les autres.


N’oubliez pas, c’est encore Balzac qui l’affirme, n’oubliez pas que L’élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu’est une perruque à des cheveux.


N’allez jamais contre l’opinion commune, vous soulèveriez des tollés, seriez condamné à la réprobation de tous, et finiriez votre vie seul, seul, aussi seul qu’un tyran. La singularité, je vous l’aurai répété ad nauseam, est odieuse au grand nombre. Or, tout succès repose sur son approbation (du grand nombre). C’est ce qu’ont parfaitement compris les hommes politiques qui vont chasser leur clientèle tous azimuts dans le but de se faire élire. Si bien que le premier zigoto venu, s’il a bien caressé l’opinion dans le sens de son poil et par tous les moyens possibles, peut se retrouver hissé à la tête d’un pays.


Il faut, écrivait Chateaubriand en expert, dispenser son mépris avec parcimonie tant il y a de nécessiteux.


Les humains d’aujourd’hui placent tous leur salut dans l’opinion publique. Ne vous insurgez donc pas contre sa tyrannie, si vous souhaitez que votre livre, ou tout autre objet ou cause à vendre, obtienne un véritable triomphe et devienne ce piège à foule que vous convoitez âprement. Enjôlez-la (l’opinion). Alléchez-la. Aguichez-la. Racolez-la. Appâtez-la. Et pour la mieux hameçonner, empressez-vous de l’émouvoir.  
Car la foule, mes cœurs purs, réclame à grands cris sa dose d’émotions, son alcool, son ivresse. Et les malheurs d’autrui, fussent-ils des fictions (enfants martyrisés, femmes en guerre, exils dévastateurs…), les malheurs d’autrui ont ce don singulier de la « divertir » au sens que Blaise Pascal accordait à ce verbe, c’est-à-dire d’occuper son esprit et son temps sans que cela n’apparaisse jamais comme une diversion ou un amusement, mais comme une chose noble, sérieuse, exemplaire, voire admirable. Cette foule affamée de choses qui asservissent se repaît, vous disais-je, de divertissements. Car en la détournant d’elle-même, ces divertissements colmatent le vide de sa vie, offrent à son mal-être une forme d’opium, et apaisent pour un temps sa conscience coupable. 


Notre homme influent a en effet compris qu’il fallait, pour triompher, dominer et asseoir son pouvoir, allier la ruse du renard à la férocité du fauve. Intriguer et faire peur. Capable donc de brutales transactions menées le plus souvent grâce à d’indécelables entourloupes et un opportunisme des plus ondoyants, il se félicite intérieurement à chacune de ses victoires et ne peut concevoir que tous ne soient, devant lui, confits d’admiration.
Il se pense considérable.   Son entourage, un quarteron de faibles qu’il a expressément choisis en raison de leur faiblesse, ne fait que l’en convaincre. Tous lui cèdent et tous le remercient de n’être pas infâme. Il peut néanmoins se montrer odieux, son passe-temps favori consistant à rappeler à ceux qui sont ses obligés qu’ils sont ses obligés ; à leur faire briller de grandes espérances, puis de but en blanc, comme ça, sans crier gare, à violemment les annuler ; à flatter leur ego pour mieux ensuite le flétrir ; à vanter le talent des uns pour amoindrir celui des autres ; à attiser leur inquiétude par quelques phrases énigmatiques ; ou à les rabrouer sans le moindre motif. (…)
Un autre enfin de ses plaisirs est de défendre mordicus un avis le lundi, et le mardi un avis tout contraire, sans autre motif que de déstabiliser ceux qui ont adhéré à sa première opinion. Façon de prouver que c’est lui, et lui seul, qui dicte le sens (dicter du latin dictare dont est issu dictatura). Lui seul qui décide des choses. Lui seul qui est craint et obéi. Et lui seul, donc, qui détient le pouvoir.


Le succès va principalement aux livres qu’on ne lit pas mais dont les réseaux sociaux se font abondamment l’écho. (…)
Gardez à l’esprit que seul, encore, un dernier carré de fanatiques et de vicieux s’emmerde à déchiffrer des ouvrages d’esprit, à les méditer, à les approfondir, à les comprendre amoureusement ou à les incomprendre. Leur extinction est proche.


 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

lundi 24 avril 2023

[Lindon, Mathieu] Une archive

 





J'ai aimé

 

Titre : Une archive

Auteur : Mathieu LINDON

Parution :  2023 (P.O.L.)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Je suis une archive à moi tout seul », déclare ici Mathieu Lindon avec ironie. Il se raconte donc comme archive vivante témoignant de son père, Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit de 1948 jusqu’à sa mort en 2001, de sa famille et de la « famille des auteurs », dont Sam (Samuel Beckett), Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Jean Echenoz, et beaucoup d’autres. C’est un livre qui parle de passion, d’amour et de famille, de pouvoir, de succession et de transmission, de génie, de bonté, d’héroïsme, de ruse et de méchanceté. L’archive en question, c’est la vie d’un petit garçon qui n’a connu que les livres, l’édition, l’écriture. Et qui lui-même devient écrivain. Avec une sincérité sans concession, souvent drôle, parfois féroce, Mathieu Lindon livre un formidable portrait de son père, et de sa relation avec Samuel Beckett notamment, de la vie littéraire et de la vie politique de ces années-là. Il restitue les souvenirs des uns et des autres, pendant l’Occupation, à la Libération, puis l’engagement pendant la guerre d’Algérie. Mais il offre surtout un récit personnel sur l’amour des écrivains et de la littérature, tout en dressant un portrait familial intime qui atteint alors une vérité collective.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mathieu Lindon est né en 1955. Il est chroniqueur à Libération.


 

Avis :

L’auteur qui a toujours refusé d’écrire une biographie de son père – l’éditeur Jérôme Lindon, mort en 2001 après un demi-siècle à la tête des Editions de Minuit –, se lance dans un récit qui, piochant dans ses souvenirs intimes et personnels – n’est-il pas une archive à lui tout seul, lui le témoin depuis l’enfance des relations paternelles avec les auteurs, à la maison comme à la Maison ? –, dessine un portrait tendre du grand homme.

« C’est ça, être fils quand ça tourne bien, c’est être le valet de chambre du grand homme avec un amour tel qu’il fait que le grand homme reste grand homme même lesté de vérité. » Cet exercice d’équilibriste, Mathieu Lindon le réussit avec une émotion contenue, nuançant juste ce qu’il faut le portrait de ce père légendaire pour faire revivre l’homme du quotidien jusque dans ses ambiguïtés parfois.

Il faut dire qu’il est impressionnant cet homme de passion et de combat qui influença tant les Lettres françaises. Promoteur du Nouveau Roman, découvreur de plusieurs générations de futures immenses figures de la littérature, dont rien moins que deux prix Nobel, il paya de poursuites judiciaires, de l’incendie de ses bureaux et du plasticage de son appartement, la publication d’ouvrages contre la torture pendant la Guerre d’Algérie et continua sa vie durant à se battre pour la défense du livre et de la librairie indépendante, au travers notamment de la législation sur le livre à prix unique.

On le découvre aussi pas toujours facile à vivre, intransigeant, perfectionniste, pingre parfois, manipulateur souvent, mari pas toujours fidèle, père que ses enfants n’appelèrent jamais Papa, effondré de ne pas connaître son petit-fils, qu’en raison d’une brouille, son autre fils André lui interdit de voir, lui écrivant alors d’inlassables lettres qu’il lirait peut-être un jour : enfin, un homme avec ses vulnérabilités, à rebours de son imposante légende.

Ecrit dans un style déconcertant parfois, certaines phrases à la syntaxe très libre restant incompréhensibles après plusieurs lectures, ce texte ne s’en lit pas moins avec le plus grand intérêt, tant il est peu ordinaire de se retrouver, comme l’auteur, une sorte d’archive vivante, le témoin récipiendaire de l’inestimable mémoire d’un véritable génie littéraire. (3,5/5)

 

 

Citations :

Quelques semaines après sa mort, en 2001, je fus contacté par une éditrice qui me proposa d’écrire la biographie de mon père, Jérôme Lindon. J’acceptai immédiatement.       
Je n’avais pas l’intention d’en rédiger une ligne. Mais ça me semblait une manière de régler la question : puisque j’avais dit oui, on ne demanderait à personne d’autre et je pouvais être sûr que rien ne se ferait.       
Il avait opéré ainsi des années plus tôt, quand était parue en américain la première biographie de Samuel Beckett. Afin de protéger Sam, il lui avait proposé que les éditions de Minuit achètent les droits français pour ne pas sortir le livre, croyant lui faire plaisir. « Sam a été atterré », m’avait-il raconté en riant. Bien sûr, on n’est pas écrivain ou éditeur pour empêcher que des livres soient publiés et cette biographie parut en français.       
Mon acceptation n’avait pas dû être convaincante car je ne fus jamais recontacté. Il y a quelques années, quand Benoît, familier de la biographie, voulut l’entreprendre, je trouvai ça une bonne idée. Mais ma sœur lui refusa l’accès aux archives des éditions comprenant les correspondances avec les divers auteurs. « Dans ces conditions, ça n’a pas de sens », me dit-il, et je fus d’accord.       
Mais moi ? Moi, je m’en fiche, des archives. Je suis une archive à moi tout seul.
 

Didier m’a raconté que Pierre Bourdieu lui a dit un jour, quand il s’est fâché avec mon père : « J’ai reçu ce matin une lettre de Jérôme Lindon. Mais cette lettre ne m’est pas destinée, elle est destinée à ses archives. » Et ces phrases m’ont paru convaincantes parce que j’ai expérimenté l’usage qu’il pouvait faire d’une lettre, reçue ou envoyée. Héritage de son propre père magistrat, il a toujours dû être persuadé qu’il n’y a pas loin d’archive à pièce à conviction.
 

(…) selon un processus courant, si l’erreur est bien là, ce n’est pas sur celui qui l’a commise mais sur celui au profit de qui elle l’a été que retombe la faute.
 

On pourrait voir une contradiction entre ce prétendu abandon du passé et ce goût pour l’archive. Mais non, puisque l’archive est un jalon pour le présent ou pour l’avenir. L’archive n’est en rien liée au passé, si ce n’est qu’elle le représente, en témoigne – son intérêt est de pouvoir être utilisée et donc détachée de cette temporalité. L’archive est vivante, le passé comme une arme toujours sous la main qu’il s’agit de rendre présente au moment opportun puisque c’est le plus souvent un fusil à un coup. Quand j’étais impatient de me fixer professionnellement car j’imaginais ne jamais y parvenir du fait d’une sorte d’inadaptation foncière, il me dit de ne pas me presser en utilisant la comparaison de l’ascenseur en train de monter et dont il est donc préférable, tant que ce mouvement se poursuit, de sortir le plus tard possible. Il rappelait aux intéressés qu’il avait tel ou tel document pour que ceux-ci en tirent les conséquences adéquates dans leurs rapports et que ces archives puissent rester archives, dans l’ascenseur, puisqu’il aurait eu honte de se considérer comme un maître chanteur ou de l’être en explicitant les choses, même si la simple menace est l’arme du maître chanteur.
 
 
Wallas, le nom du personnage des Gommes, le premier roman d’Alain Robbe-Grillet publié, devint le signataire des lettres qu’envoyaient les éditions aux auteurs de manuscrits refusés, puisqu’il est bon qu’il y ait quelqu’un contre qui exercer une rancœur et préférable pour les vrais responsables que cette personne n’existe pas. À l’inverse, Jean Paulhan évoque les auteurs publiés avec qui les choses ne sont pas toujours faciles non plus : « La tâche du critique est ingrate : quand il s’est trompé, il paraît avoir eu l’esprit faux et le goût mauvais. Quand il tombe juste, on admet assez vite que la gloire des auteurs qu’il a imposés venait de leur seul mérite ; l’auteur lui-même est de cet avis, il ne le cache pas. » Il en est de même pour l’éditeur, ce qu’était aussi Jean Paulhan. Les éditeurs trouvent normal qu’on leur sache gré des succès dans lesquels leur rôle serait prépondérant, et tout autant qu’on ne leur fasse pas grief des pannes, comme si, sauf cas extraordinaire, les livres étaient destinés à n’entrer qu’à leurs dépens dans un circuit commercial – en tout cas ceux de qualité, à ce que j’assimilais de ce que j’entendais enfant et adolescent et dont je ne me suis pas entièrement dépris.


Suis-je une archive de l’enfant que j’ai été ?


J’ai parfois le sentiment que j’aurais été incapable de rencontrer des amoureux sans cet intermédiaire de l’écriture. Et les relations nées de ces rencontres durent, comme si elles sont fondées sur une réalité, que mes livres donnent de moi une image exacte et c’est de ce point de vue une chance de ne pas en vendre trop au point de présenter un intérêt social attirant des lecteurs moins intéressés par les textes que par leur diffusion. J’ai toujours retenu ça, des ventes difficultueuses d’auteurs Minuit à certains moments : vendre trois cents exemplaires, d’un certain côté, c’est nul, mais, d’un autre, c’est une personne qui n’a a priori aucune raison d’acheter ce livre qui trouve bon de l’acheter, plus une autre, plus une autre, et ainsi de suite, trois cents fois. Être champion de la vente à l’exemplaire m’a toujours semblé un mobile de respect.


Quand j’étais adolescent, cette journaliste avait publié un livre sur la jalousie et ma mère, à qui je venais parler le soir quand elle était déjà au lit avant d’y aller moi-même, me dit que pourquoi être jaloux de quelqu’un avec qui un être qu’on aime couche, c’est de quelqu’un que l’être qu’on aime aimerait qu’on pourrait l’être. 


Mais c’est ça, être fils quand ça tourne bien, c’est être le valet de chambre du grand homme avec un amour tel qu’il fait que le grand homme reste grand homme même lesté de vérité.


Le snobisme familial ne passait ni par l’aristocratie ni par l’argent : c’était un élitisme culturel qu’on se créait soi-même. 


Il a repris une maison en faillite où il n’y avait guère d’écrivains qu’il admirait, lui que la guerre avait empêché de faire des études, qui ignorait d’autant plus si l’édition était une carrière pour lui que c’est par son aspect matériel, la fabrication, qu’il l’avait abordée. Et puis, miraculeusement, un écrivain est venu vers lui parce que miraculeusement personne d’autre n’en voulait et miraculeusement il a immédiatement identifié Samuel Beckett comme Samuel Beckett et a su se démener, on ne peut plus aidé par l’œuvre évidemment, pour que cette reconnaissance s’étende sur toute la planète.       
Et sont arrivés les autres, Alain-Robbe-Grillet, Claude Simon, Robert Pinget, Marguerite Duras, et puis la guerre d’Algérie et les Palestiniens, et puis Gilles Deleuze et Pierre Bourdieu, et puis les générations suivantes. Mais l’important était que le jeune homme qu’il était a su tous les identifier, ces auteurs, ces situations politiques, et faire ce qu’il fallait pour rester fidèle au destin qui lui tombait dessus, pour exprimer la plus grande loyauté envers les possibilités dont il n’aurait jamais rêvé qu’elles lui soient offertes puisque, de même qu’on ne remarque pas l’absence d’un inconnu, comment aurait-il pu imaginer un homme et un écrivain de la valeur de Samuel Beckett dans sa vie affective et professionnelle à lui et dans l’histoire littéraire, puisque c’est aussi parce qu’il était si inimaginable qu’il était si remarquable ?


La phrase de Proust qui ouvre une édition de Contre Sainte-Beuve : « Chaque jour j’accorde moins de prix à l’intelligence », prend son sens de ne pas être écrite par un imbécile patenté et ça me frappe de voir cette remarque faite dans une nouvelle édition des Essais de Proust parce que je me rends compte de quelque chose se référant autant à mon intelligence qu’à mon imbécillité et de mon rapport aux livres tel qu’il m’a été inculqué : quand je lis dans un livre quelque chose que j’ai déjà pensé, aussitôt je trouve que ça le dévalue, comme si quelque chose que j’avais déjà pensé n’avait pas sa place dans un lieu aussi sacré. Je dis ça à mon amie Nathalie, spécialiste de Proust, qui me répond que Proust a écrit quelque chose comme ça et, surtout, évoque Groucho Marx assurant qu’il ne restera pas une minute de plus dans un club où on accepte des gens tels que lui.