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samedi 18 avril 2026

Critique : "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lâchez les chiens

Auteur : Antonin FEURTE

Parution : 2026 (Paulsen)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782375024515  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit. Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.
Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman.

 

Avis :

Une toute jeune voix d’à peine vingt-trois ans fait, avec ce premier roman, une entrée remarquée dans le paysage du noir français. Construit autour d’un ouvrier de chenil industriel dont l’existence monotone éclate après des années d’humiliation, le livre annonce son enjeu dès le titre : il renvoie au cadre brutal du travail, à une violence longtemps contenue qui finit par se libérer, et à la traque qui s’engage lorsque le protagoniste prend la fuite dans les Pyrénées. Entre fractures sociales et pulsions libératrices, un torrent d’énergie sombre irrigue le récit.

Valère, jeune époux et père discret, travaille depuis dix ans dans cet élevage où il nettoie les cages et encaisse sans broncher, sous les railleries de ses collègues, les brimades d’un supérieur tyrannique. Sa vie n’est plus que solitude et fatigue, quand un ultime incident, pourtant minime, fait soudain céder ce qui tenait encore en lui. Commence alors une cavale dans les Pyrénées où se mêlent instinct de survie, mémoire familiale et confrontation brutale avec la nature : la trajectoire désespérée d’un homme ordinaire que la pression sociale a fini par pousser hors des clous.

Maîtrisant avec maestria l’intensité de son récit, l’auteur installe une tension continue où la violence surgit comme l’aboutissement logique d’un engrenage implacable. La narration s’enracine dans un réalisme dur – nourri par l’expérience de l’auteur comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel – qui donne à la chute de Valère la force de l’évidence. Si la description du travail aliénant, des humiliations répétées et de l’usure psychique s’inscrit dans la tradition du roman social, l’écriture, nerveuse et précise, lui confère une dimension plus intime, qui fait ressentir la suffocation et le désarroi du personnage. 

Le livre parvient aussi à faire basculer le réel vers une forme de tragédie primitive. Le changement de décor de la cavale pyrénéenne agit comme un révélateur : un catalyseur des tensions accumulées qui confronte Valère à lui-même autant qu’à la nature. La narration éclaire la zone de fracture entre déterminisme social et pulsion de fuite, entre enfermement et débordement. On y lit la colère sourde d’une génération confrontée à la précarité, mais aussi un désir de rupture qui prend des allures de retour à l’instinct.

Enfin, la voix narrative, d’une maturité remarquable pour un premier livre, impose un rythme grave et tendu, sans afféterie ni complaisance. L’auteur sait aller droit au nerf des situations, saisir l’instant où tout craque, et donner à son personnage une densité tragique sans jamais le mythifier. S’y ajoute la force du cadre, rendu avec une précision sensorielle. Le chenil, d’abord, avec ses odeurs stagnantes, ses aboiements en continu, ses gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abrutissement, compose un décor d’enfermement où chaque détail renforce l’impression d’usure. À l’inverse, la montagne ouvre un espace plus vaste mais tout aussi implacable : un territoire minéral, abrupt, où la nature ne se donne jamais comme refuge mais comme épreuve. Ce contraste entre huis clos industriel et immensité sauvage accentue la dérive du personnage et confère au roman une atmosphère obsédante, entre oppression et vertige.

Au-delà de sa tension narrative et de la puissance de son cadre, Lâcher les chiens met au jour la vérité souterraine d’une existence broyée jusqu’à la rupture sociale. Entre harcèlement, humiliations et précarité, le roman suit au plus près la dérive psychologique d’un homme fragilisé, à la fois victime et danger – une bombe de colère rentrée, de peur et de paranoïa. Dans cette trajectoire éperdue, dictée par la nécessité plus que par le choix, se lit la manière dont la brutalité ordinaire peut consumer un individu à petit feu jusqu’à lui faire perdre pied. Conjuguant intensité romanesque et acuité sociale, ce premier roman aussi haletant que juste révèle une voix à suivre. (4/5)

 

Citation :

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

 

mardi 28 octobre 2025

[Incardona, Joseph] Le monde est fatigué

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le monde est fatigué

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2025 (Finitude)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782363392350  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs.
À travers un destin singulier, Joseph Incardona revisite le mythe de la sirène et nous donne à voir une humanité en passe de perdre son âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Joseph Incardona, dont l’œuvre s’est construite autour de récits noirs et satiriques à forte tension sociale, poursuit son exploration d’un univers rongé par les simulacres et les faux-semblants. Fidèle à son goût pour les personnages cabossés et les marges, il revisite ici le mythe de la sirène dans une tonalité très stylisée, presque onirique, pour mieux dénoncer la violence absurde du monde contemporain.

Êve est sirène professionnelle. Chaque soir, au gré des caprices de ses clients fortunés, elle se glisse dans les bassins chlorés d’un parc aquatique différent, quelque part sur le globe. Mais derrière les paillettes se cachent un corps reconstruit et une soif de justice inextinguible. Laissée pour morte par un chauffard qui l’a privée de ses jambes et de l’enfant qu’elle portait, elle propulse le récit dans une odyssée vengeresse à travers un monde standardisé et saccagé, faisant des aquariums, vitrines d’un divertissement aseptisé, les théâtres d’une revanche aussi muette qu’implacable. 

Entre reflets et silences liquides des bassins, l’esthétique aquatique du roman enveloppe le récit d’un halo étrange, à la fois sensuel et menaçant. Cette atmosphère dense et moite devient le réceptacle sensoriel des violences physiques et psychologiques du réel, qu’elle absorbe et répercute comme une chambre d’écho. Êve, créature bionique aux jambes de titane, incarne une figure hybride, à la fois icône glamour et spectre de la souffrance. Son corps reconstruit témoigne d’un monde qui confond le visible avec le vrai et substitue l’image à la substance.

La dictature des apparences ne façonne pas seulement des corps factices : elle gangrène le réel. Ricanant jaune, le conte poursuit son tableau grinçant d'une planète prisonnière de gestes hypocrites et de postures vertueuses, où le simulacre l’emporte sur l’action. À l’instar des grands sommets climatiques, devenus scènes d’un théâtre diplomatique exhibant plus de bonnes intentions que de véritables remèdes, le monde maquille ses blessures au lieu de les soigner. 

Aussi noire et implacable qu’esthétiquement stylisée, cette fable aquatique fidèle aux obsessions de l’auteur sonde les profondeurs d’un monde qui préfère prendre des vessies pour des lanternes plutôt que d’affronter la réalité. Une manière autant rageuse que jubilatoire de mettre le doigt sur les fissures que la surface miroitante des bassins dissimule avec soin. (4/5)

 

 

Citations :

Tout ça me désole, fait Matt. Toute cette ineptie. Cette machinerie virtuelle qui étouffe le bon sens. L’autre jour, j’étais dans un resto, le serveur était là, mais j’ai dû passer par une application pour commander mon repas. C’est même lui qui m’a montré comment faire sur mon téléphone alors que j’aurais pu lui dire ce que je voulais. L’humanité croit s’alléger, en réalité on s’alourdit.


Qui es-tu, Êve ? Une passagère déterminée par sa destination ou une voyageuse traçant la route du hasard ? 
On nous fait croire que le monde est devenu binaire, zéro et un, que le jeu est à somme nulle, que les bips d’un code-barres sont la voie du réel. 
Mais il y a toujours une troisième voie. 
Au minimum. 
(Songer à la théorie des cordes).

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

mercredi 22 octobre 2025

[Everett, Percival] Effacement

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Effacement (Erasure)

Auteur : Percival EVERETT

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2001,
                  en français en 2004 (Actes Sud)
                  et en 2025 (L'Olivier)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782823622539  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle […] à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi. »
Thelonious « Monk » Ellison, écrivain noir américain, recherche désespérément le succès. Scandalisé par le triomphe d’un mauvais roman réunissant tous les clichés sur « le ghetto », il écrit sous pseudonyme une parodie intitulée Ma Pataulogie qu’il soumet à un éditeur. Les choses lui échappent totalement : le livre réintitulé Fuck devient un immense best-seller, tous saluent l’authenticité du propos sans avoir perçu la moindre ironie. Monk plonge alors dans une crise profonde qui remet en cause toute son existence.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain américain né en 1956, Percival Everett enseigne la littérature à l’Université de Californie du Sud et a écrit plus d’une trentaine d'ouvrages. Il est lauréat du prix John-Dos-Passos 2010 et du prix de littérature Windham-Campbell 2023.

 

 

Avis :

Publié en 2001 aux États-Unis et récemment réédité dans une traduction française révisée, ce roman s’impose comme l’un des plus marquants de Percival Everett. À travers une satire incisive à la construction narrative déroutante, l’auteur met au jour les logiques d’assignation raciale à l’œuvre dans le monde littéraire américain et, plus largement, dans les industries culturelles où les écrivains issus de minorités sont trop souvent cantonnés à des rôles narratifs stéréotypés. 

De son vrai nom Thelonious Ellison, Monk, le narrateur, est un écrivain et universitaire noir dont la production littéraire, érudite et exigeante, reste désespérément confidentielle. Excédé de se voir reprocher de ne pas écrire « comme un Noir » – c’est-à-dire de ne pas produire les récits de souffrance et de violence que le lectorat réclame –, il rédige en réponse Ma Pataulogie, une parodie outrancière d’un roman de ghetto, saturé de clichés et de langage oral, qui rencontre ironiquement un succès fulgurant. Cette fiction dans la fiction occupe près d’un tiers du livre et constitue volontairement une épreuve pour le lecteur, tant son style brut et heurté, sa vulgarité assumée et la stupidité feinte de son propos, rebroussent férocement le poil.

Le triomphe de Ma Pataulogie agit comme un révélateur cruel : plus Monk s’éloigne de lui-même, plus il est acclamé. Ce renversement ironique met en lumière l’absurdité d’un système qui valorise l’excès et le spectaculaire au détriment de la complexité et de la nuance. L’auteur radicalise cette logique jusqu’à dissoudre son narrateur dans une spirale de reniement et de reconnaissance frelatée. La supercherie affecte profondément l’identité de Monk, tiraillé entre son intégrité intellectuelle et la consécration publique. Le roman explore ainsi les effets corrosifs de l’assignation raciale sur la subjectivité, en montrant comment le regard extérieur peut déformer, voire effacer la singularité d’un individu. À mesure que Ma Pataulogie triomphe, Monk s’enfonce dans une forme de dépossession intime, incapable de se reconnaître dans l’image que le succès lui renvoie.

En contrepoint de cette charge satirique, se déploient avec une intensité retenue les drames personnels qui, entre la perte de son frère, l’Alzheimer de sa mère et les tensions avec sa soeur, contribuent à isoler plus encore le narrateur. Traités avec une sobriété poignante, ces épisodes introduisent une profondeur émotionnelle qui, en contraste avec la férocité du pastiche, rappellent que derrière la critique sociale se joue la quête intime d’un homme en lutte pour préserver ce qui reste de sa dignité et de son lien aux autres. 

La structure du roman reflète l’état d’esprit du narrateur. Eclatée, elle mêle journal intime, réflexions théoriques, digressions quotidiennes, fragments universitaires et pastiches littéraires. Souvent déroutant, ce montage hétérogène incarne le morcellement identitaire de Monk et traduit son refus des cadres imposés. En sollicitant une lecture active, souvent inconfortable, l’auteur affirme une voix libre jusque dans la forme même du roman.

Satire du monde littéraire, Effacement est aussi une œuvre politique et existentielle, étroitement liée au contexte américain. En déconstruisant les attentes qui pèsent sur les écrivains noirs, Percival Everett dénonce les rôles identitaires assignés et défend une littérature affranchie des stéréotypes. À travers la trajectoire de Monk, il expose les effets délétères d’un regard normatif sur l’individu, tout en affirmant la puissance d’une écriture qui refuse les injonctions et réinvente ses propres formes. Un roman exigeant et lucide, dont la liberté narrative, portée par un humour sarcastique aussi féroce que salutaire, fait osciller le lecteur entre rire amer, désarroi et admiration. (4/5)

 

 

Citations :

Au centre de l’arbre se trouve le cœur du bois. Il ne contribue guère à nourrir l’arbre, mais en est la charpente. Le faux bois, qui alimente l’arbre, est vulnérable, et sujet aux affections fongiques ou aux attaques d’insectes. On ne voit pas la différence entre le cœur du bois et le faux bois. Mais c’est le cœur qu’il faut. Il faut aller au cœur, toujours.


Il arrivait que Père fût abrupt. Dans l’ensemble, je trouvais que c’était un homme doux, sans doute en raison de la vénération que ses patients lui témoignaient, mais on vivait avec lui comme sur le cratère du Vésuve. La comparaison serait meilleure avec un volcan en sommeil. Il ne se produisait pas vraiment d’éruption, mais c’étaient des grondements, des sifflements, et, sans que l’on comprît ce qui arrivait, tout à coup on sentait une odeur de soufre et de brûlé, et une nuée se formait dans l’air.


Son intelligence avait toujours été vive, et sa perception de Père, plus fine que ce à quoi la mienne pourrait jamais prétendre. Les ennemis se comprennent mieux que les amis.


 

mercredi 5 mars 2025

[Baqué, Joël] L'été indien

 



 

J'ai aimé

 

Titre : L'été indien

Auteur : Joël BAQUE

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Éric Planchon naît dans un village de l’Hérault des années soixante-dix. Son père est un vigneron amoureux de ses ceps ; sa mère, déçue par son mariage, se réfugie dans une inquiétante passion amoureuse pour le présentateur du journal télévisé Jean-Pierre Pernaud, et un non moins inquiétant intérêt pour le tri sélectif des déchets. Élevé dans cette atmosphère électrique où il apprendra à cultiver des qualités diplomatiques, Éric rencontrera d’autres personnages hauts en couleur lors de son service militaire, de son premier travail dans un restaurant pour touristes, puis dans une compagnie d’assurances. Il subira Bousillot, un gradé hargneux, connaîtra l’étonnant « Termite de Dieu », l’aumônier du régiment devenu fou. Embauché comme saisonnier au Cerf Radieux, un restaurant du Cap d’Agde, il sera initié aux ficelles du métier par son patron, Bridet, ancien champion de lancer du poids, et, sans succès, à celles de la drague par Jérôme, le cuisinier. Sa première expérience amoureuse se nouera dans les locaux des Assurances de l’olivier avec une collègue, Sylvie, mais pâtira de leurs premières vacances dans les sentiers périlleux des Pyrénées. L’amour non exprimé qui le liait à ses parents lui apparaîtra alors dans des circonstances inattendues, à la fois graves et loufoques.

L’été indien, c’est le roman d’une France proche mais souvent invisibilisée et déjà lointaine, que Joël Baqué a évoquée dans son merveilleux La mer c’est rien du tout. Roman loufoque d’apprentissage, autant que roman de critique sociale, absurde et tendre. L’humour, omniprésent, ravageur, s’enveloppe parfois d’un léger voile de nostalgie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1963 à Béziers, Joël Baqué vit à Nice.

 

 

Avis:   

Huit ans après « La mer c’est rien du tout », Joël Baqué revient à nouveau sur les traces de son enfance dans un roman où, forçant le trait, l’humour le dispute à la nostalgie.

Eric Planchon a grandi dans l’Hérault pendant les années 1970, entre une mère au foyer meublant son ennui de son obsession pour le tri sélectif et de sa passion pour le JT de Jean-Pierre Pernault, et un père de cette « race de vignerons maussades en accord avec une terre caillouteuse, sableuse, qui demande beaucoup d’efforts et donne peu » : un tandem si frictionnel que surnommé au village le « couple tragique » et responsable chez son unique fils de l’habitude de servir de « variable d’ajustement », de pratiquer en expert « l’art subtil des alliances de revers et double jeux » et surtout de ne jamais « se trouver en position de trancher ».

C’est avec pour principal bagage ce talent pour la neutralité que le jeune homme s’élance vers son indépendance, d’abord pour un job d’été dans un restaurant du Cap d’Agde, puis au service militaire, enfin en décrochant un emploi dans une compagnie d’assurances. Des arnaques de la restauration pour touristes aux brimades d’un gradé despotique en passant par les râteaux amoureux du narrateur, une galerie de portraits savoureux et truculents, tous de petites gens ordinaires dessinant une France profonde, modestement invisible, une France des « fins de mois en toboggan » et d’une « immense majorité [qui] sourit avec les moyens du bord ou ne sourit pas », prend alors vie sous une plume inimitable, magnifique de tournures et de trouvailles, cachant, sous son humour et sa loufoquerie de façade, la pudeur et la délicatesse d’un amour resté inexprimé, faute de mots et d’effusions, entre un fils et ses parents désormais disparus.

Passée ce qui pourra parfois paraître la barrière d’une franche loufoquerie, une comédie sociale profondément juste, servie par une écriture superbe et une émotion tendrement nostalgique. (3,5/5)

 

 

Citation :

Il marchait à pas lourds, traversé de souvenirs jusqu’alors restés sous la surface de flottaison. La plupart étaient sans intérêt, d’autres picotaient. C’était curieux, ces souvenirs se rappelant à lui tels des créanciers ayant su attendre leur heure.


 

dimanche 28 janvier 2024

[Hassaine, Lilia] Panorama

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Panorama

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution :  2023 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073035059  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

« C’était il y a tout juste un an.
Une famille a disparu, là où personne ne disparaissait jamais.
On m’a chargée de l’enquête, et ce que j’ai découvert au fil des semaines a ébranlé toutes mes certitudes. Il ne s’agissait pas d’un simple fait-divers, mais d’un drame attendu, d’un mal qui irradiait tout un quartier, toute une ville, tout un pays, l’expression soudaine d’une violence qu’on croyait endormie. »

Hélène, ex-commissaire de police, reprend du service pour retrouver un couple et leur petit garçon, Milo. Elle rencontre les dernières personnes à avoir été en contact avec eux. Depuis que la France a basculé dans l’ère de la Transparence, ces hommes et ces femmes vivent dans un monde harmonieux, libéré du mal, où chacun évolue sous le regard protecteur de ses voisins. Mais au cours de son enquête, Hélène va dévoiler une vérité aussi surprenante que terrifiante.
À travers cette contre-utopie, c’est le monde d’aujourd’hui que l’auteur interroge. Ce roman haletant montre des êtres en proie à leurs pulsions et à leurs fêlures derrière leur apparente perfection.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lilia Hassaine a trente et un ans. Elle a déjà publié aux Éditions Gallimard L’œil du paon (2019, Trophée Folio - Elle) et Soleil amer (2021).

 

 

Avis :

Extrapolant à l’extrême nos tendances contemporaines, Lilia Hassaine imagine une crédible contre-utopie, où la dictature de l’ultra-transparence aboutit au triomphe de l’hypocrisie dans une société retranchée derrière les apparences.

Nous sommes en 2049. Depuis que, vingt ans plus tôt, la « Revenge Week » – semaine de la vengeance – a tourné à la révolution sanglante lorsque les victimes de harcèlement, de crimes familiaux et de délits écologiques ont entrepris de se faire justice dans la violence, et que, pour apaiser le pays, le gouvernement a adopté une nouvelle Constitution, la France métamorphosée vit sous le règne de la Transparence, un « pacte citoyen fondé sur la bienveillance partagée et la responsabilité individuelle ». Ceux qui le désirent – précisons : et qui en ont les moyens – peuvent vivre en totale sécurité dans des quartiers transparents, constitués d’habitations de verre qui les livrent au regard bienveillant et protecteur d’autrui. Les autres sont libres de s’entasser en marge, à leurs risques et périls, dans des zones de non-droit – devenues, il faut le dire, de plus en plus défavorisées au fil du temps.

C’est dans l’un de ces quartiers de verre, où ni secrets ni criminalité n’existent plus, qu’à la stupéfaction générale, une famille s’évapore au nez et à la barbe de tous. Ravie de reprendre du service alors qu’elle n’était plus depuis longtemps qu’une « gardienne de protection », une ex-commissaire est chargée d’enquêter. Car, crime il y a bien eu. Et, malgré les déboires de sa propre vie privée et, bientôt, les pressions dans cette société boule de verre propice aux effets de loupe, il va lui falloir faire la part des mensonges et des hypocrisies pour mettre au jour les vérités sordides camouflées sous la perfection affichée.

Captivé par le suspense et par l’original – mais jamais invraisemblable – imaginaire de ce récit habilement construit, dans une langue vive et élégante, entre fable et polar, l’on se retrouve face au miroir, pas si déformant, qu’avec une lucidité critique, l’auteur tend à la société d’aujourd’hui. Montée des populismes, libertés sacrifiées aux obsessions sécuritaires, confusion entre opinion et justice. Vies privées mises en vitrine sur des réseaux sociaux favorisant par ailleurs l’isolement, le conformisme et l’emballement émotionnel au détriment de la réflexion. Vie liquide de l’éphémère et de l’immédiateté, mirage et dictature des apparences dans un monde où tout le monde surveille tout le monde, se compare, aime ou déteste en stigmatisant la différence. Nettoyage des textes de tout ce qui peut paraître incorrect, wokisme : autant de glissements actuels de la société qu’il suffit juste à l’auteur de prolonger pour nous présenter une vision de cauchemar dont il faut bien reconnaître qu’elle paraît à peine dystopique.

C’est un panorama bien inquiétant que nous présente ce roman d’anticipation auquel on n’a aucun mal à croire, tant il reflète de vérités sur les tendances de la société contemporaine. Plus encore qu’une dystopie originale et un polar addictif, ce troisième livre de Lilia Hassaine est un puissant roman social, riche de sens et fort habilement construit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui elle a seize ans (...). Pour elle, l’amour est un projet. Pour moi, je le sais désormais, l’amour est une fugue. Au sens musical. Les voix s’accordent un court instant, mélodieuses, puis se séparent, en contrepoint. Je n’ai jamais autant aimé mon mari qu’en son absence. Sa liberté, c’était mon pays imaginaire, celui de mes élucubrations et de mes angoisses. Je l’aimais parce qu’il n’existait pas. Je l’aimais parce que je pouvais le réinventer sans cesse, à chaque printemps de mes journées, le convoquer dans mes songes, le parer de toutes sortes de mystères. Je l’aimais parce que je l’attendais.


Ma fille est une professionnelle du spectacle, et le spectacle, c’est elle. Si elle le pouvait, elle se promènerait avec un lampadaire au-dessus de la tête pour être toujours éclairée à son avantage. Je dois vous paraître rétrograde, mais je suis consciente que ce mouvement a démarré il y a longtemps déjà, quand chaque photo Instagram était une fenêtre sur nos vies. On dévoilait nos intérieurs, nos corps et nos opinions. Très vite, la discrétion a eu l’air d’une affreuse prétention. Refuser de montrer, c’était dissimuler.
Dans la sphère professionnelle, beaucoup d’entreprises avaient déjà aboli les murs. Un être humain isolé dans un bureau représentait un risque : et s’il ne travaillait plus ? Et s’il passait son temps à gérer ses affaires personnelles, ou à jouer à des jeux en ligne ? En abattant les cloisons, les patrons faisaient des économies de surface, mais ils pouvaient surtout savoir qui arrivait à quelle heure, s’assurer que tout le monde était bien occupé à sa tâche et s’éviter deux ou trois affaires de mœurs au passage. Tout cela était présenté comme un gain de convivialité. On est tous ensemble, on est une équipe. La convivialité consistait donc à entendre les conversations téléphoniques de Clara, à subir les bruits de bouche de Michel et à voir Sylvain s’éclipser tous les jours à 11 heures aux toilettes. La société a pris le même chemin. Elle s’est muée en un gigantesque open space.
Les réseaux sociaux ont connu leur apogée au moment de la révolte de 2029. L’avenir était alors au métavers, on nous promettait que l’homme du futur s’échapperait du monde matériel grâce à des casques de réalité virtuelle. Personne n’avait anticipé le scénario inverse : une société où, sans casque ni lunettes connectés, on jouerait chaque jour à être l’avatar de soi-même.


La maison est spartiate. Un vieux frigo, pas de table basse, pas de vitrécran ni de télévision, des fauteuils en cuir craquelé, patiné, une bibliothèque dont je ne peux décrocher mon regard. En ville, elles ont peu à peu disparu des intérieurs. On préfère désormais les tablettes numériques, plus légères, plus pratiques. Surtout, elles permettent de lire la dernière version en date d’un ouvrage : depuis que les auteurs peuvent retoucher leur texte après publication, le livre n’est plus cet objet poussiéreux, figé dans le passé, il évolue, s’adapte à l’époque. Les maisons d’édition ont même recruté des modérateurs professionnels, chargés de retravailler et de nettoyer certains passages à la place de l’auteur. Trois versions d’un même ouvrage (une version brute, pour les universitaires, une version abrégée, pour les impatients, et une version normalisée, pour les plus sensibles) sont aujourd’hui disponibles grâce aux nouvelles tablettes.


Je sais que ce soir David sera là et qu’il fera comme si de rien n’était. Je sais aussi que je ferai comme lui. Je sais le mensonge de nos existences, l’image qu’on veut donner, parce que vivre en dehors du bonheur, c’est déjà être déclassé.
 
 
Moi-même, j’y croyais, je regardais ces photos [influenceuses] avec une pointe de jalousie et pas mal d’envie, ça avait l’air si simple, le bonheur, il suffisait d’aller à l’hôtel Machin, de manger dans tel restaurant, d’acheter telle crème, telle fringue, de payer tel coach, à grand renfort de codes promotionnels. Je regardais la vie des autres défiler et j’en oubliais la mienne, que je trouvais sans intérêt. Je ne pouvais ni consommer, ni même devenir un produit de consommation, comme certaines de mes amies aux parents permissifs. Elles se filmaient dans leur intimité, et plus c’était intime, plus l’algorithme les encourageait à recommencer. Plus elles dévoilaient de morceaux de peau, plus elles devenaient visibles, et plus elles étaient récompensées. Le like est l’équivalent numérique de la croquette pour chiens, me répétait mon père, professeur de philosophie au crâne dégarni. Il m’interdisait tout ça. Je vivais seule avec lui, dans un lotissement pavillonnaire, et je m’ennuyais à en crever. Il me disait : Prends un livre comme il m’aurait dit : Prends un médicament, et il s’imaginait que j’allais l’écouter.
J’avais aimé les livres. Le problème n’était pas que je ne les aimais plus, mais que je ne savais plus comment les faire fonctionner. Il n’y avait pas de bouton latéral, pas de mode veille. Et, même quand je parvenais à me concentrer pendant deux ou trois pages, je sentais mon cœur palpiter d’agacement, les phrases étaient trop longues, trop bavardes, elles ne s’adressaient pas à moi, c’était à moi de faire l’effort de les lire et de les comprendre. Mon smartphone était bien plus puissant, il ne me demandait rien, il anticipait mes désirs, et tout semblait gratuit. Plus tard, j’ai compris qu’il se nourrissait de mon ennui et que j’avais payé tous ces gens de mon temps. J’avais cru les belles parleuses, celles qui se piquaient de sororité et de bienveillance alors qu’elles s’enrichissaient sur le dos de mes complexes d’adolescente.


Je me suis souvent demandé à partir de quel âge on devenait vieux. Peut-être est-ce à partir du jour où l’on met en terre l’un des siens. On peut devenir vieux très jeune. À la mort de mon père, je n’avais que dix-neuf ans. J’ai dépassé cette année l’âge qu’il avait quand il m’a quittée. Ça non plus, on n’y est pas préparé. Les morts ont pour toujours l’âge qu’ils avaient au moment de mourir.


Les enfants ont disparu des rues, ils ne jouent plus au ballon et passent leurs journées avec des casques de réalité virtuelle vissés sur le crâne. Ils partent en vacances dans des paysages éphémères et construisent des châteaux de sable sur des plages virtuelles face à des océans artificiels. Quand ils retirent leurs casques, leurs parents ne leur semblent pas plus réels. Ils ont tout fait pour incarner ce qu’ils rêvaient d’être, physiquement et professionnellement, devenant peu à peu leurs propres avatars. Soyez vous-même en mieux, promet la publicité de la clinique Élite, à Chareau, spécialiste du ravalement esthétique.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 4 juin 2023

[Oyamada, Hiroko] Le trou

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le trou  (穴 - Ana)

Auteur : OYAMADA Hiroko

Traduction : Sylvain CHUPIN

Parution : en japonais en 2014,
                  en français en 2023
                  (Christian Bourgois)

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le bourdonnement incessant des cigales et la chaleur ne facilitent pas les choses pour Asa. La jeune femme vient de déménager à la campagne, et elle tente de s’adapter à la situation. Si son mari a changé d’emploi, elle a perdu le sien, et elle vit désormais près de ses beaux-parents, soucieuse de remplir ses journées vides de toute occupation sérieuse. Asa se décide donc à explorer son environnement et, lors d’une de ses promenades, tombe dans un trou. Cet incident sera le premier d’une série d’expériences étranges dans un monde peuplé de créatures bizarres. L’existence d’Asa prend alors un tournant imprévu…

Le Trou peut se lire comme une fable sur le monde du travail, le couple et les normes sociales qui régissent nos sociétés aux dépens des femmes. Sous la plume de Hiroko Oyamada, la critique sociale rencontre une envoûtante réécriture du monde par les moyens du réalisme magique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1980, Hiroko Oyamada est l’autrice de plusieurs romans, dont Ana [Le Trou], qui lui a valu en 2014, au Japon, le prestigieux prix Akutagawa. L’Usine est son premier roman publié en français.

 

Avis :

Suite à la mutation professionnelle de son mari, la trentenaire Asahi quitte son énième CDD mal payé pour s’installer à la campagne, à proximité de ses beaux-parents, dans une maison qui appartient à ces derniers. Plus de loyer à payer et une vie de femme au foyer : pour sa collègue envieuse, c’est le rêve, le rêve « d’avoir quelqu’un qui subvient à tes besoins et de rester à la maison pour s’en occuper tranquillement, de faire son pain, de jardiner… La chance, la chance ! »

La jeune femme découvre donc un nouveau rythme de vie, dans la torpeur d’un été aussi abrutissant que l’infernale stridulation des cigales. Confinée sans moyen de locomotion dans un court rayon n’incluant que les proches voisins, le supermarché et la rivière, elle autrefois si active se retrouve à meubler ses journées de tâches ménagères répétitives, à cuisiner et à préparer le bento d’un mari qui travaille jusqu’à point d’heure et, une fois rentré, n’a d’yeux que pour son smartphone. Egalement pris par son travail, son beau-père est invisible. Sa belle-mère court entre ses obligations professionnelles et familiales. Ne reste que le grand-père, lui aussi livré à lui-même malgré sa tête plus tout à fait claire, tout entier absorbé par sa perpétuelle et unique activité : arroser sans fin le jardin.

Mais voilà que cet univers vide et figé s’anime soudain d’une étrange fantaisie. C’est d’abord un animal bizarre, peut-être un de ces tanukis, entre chien et raton laveur, qui ont nourri la mythologie japonaise, qui l’entraîne dans une zone de hautes herbes où elle tombe dans un trou profond, métaphore de son existence. Elle ne parvient à s’en extraire qu’avec l’aide d’une énigmatique voisine, pour enchaîner d'autres rencontres toutes plus fantasmagoriques les unes que les autres, comme si, à force de vivre en marge du monde, elle ne parvenait plus à comprendre le moteur des autres, désormais étrangère à leurs activités et à leurs préoccupations. Comme Alice au pays des merveilles tombée dans un puits à la suite du lapin blanc, Asahi s’initie à un monde parallèle, dont on ne sait plus la part de réel ou de fantasme, toute une intériorité qui la mènera peut-être à une nouvelle issue, qui sait ?

Profondément déconcertante dans son étrangeté inexpliquée et dérangeante, cette fable métaphorique empreinte de réalisme magique est une critique aussi sévère qu’onirique de la société japonaise. Le travail y avalant nuit et jour ceux qui en ont un, sans pour autant les préserver de la précarité comme ces salariés en CDD, qui, passés trente ans, ne trouveront sans doute jamais d’emploi stable et mieux payé, la vie de famille s’y réduit au croisement sans vrai partage de parcours la plupart du temps séparés, au point que Asahi, à force d’attendre son mari à la maison, se sente presque aussi isolée que ces hikikomori repliés dans leur bulle, faute de parvenir à se conformer à la norme sociale.

Un petit livre étrange, qui, après L’usine qui s’attaquait sévèrement au monde du travail japonais, démonte cette fois la famille et le mode de vie au pays du Soleil Levant, si contraignant et aliénant qu’il pousse certains à s’en extraire totalement dans un isolement extrême, ou à s’inventer une réalité altérée. (3/5)

 

 

Citations :  

Je me lève avant six heures, prépare le bento pour le déjeuner de mon mari ainsi que son petit-déjeuner, puis quand il est parti, je petit-déjeune à mon tour, vais au supermarché, m’active pour la lessive, le ménage, et ensuite je n’ai plus rien à faire. C’est donc ça la vie de « rêve » dont ma collègue parlait ? J’ai du mal à croire qu’avant je travaillais du matin au soir. Que la femme qui ne pouvait pas vivre sans travailler toute la journée et celle qui, après s’être débarrassée de ses corvées le matin, se contente de bayer aux corneilles jusqu’au moment de préparer le dîner sont réellement une seule et même personne. Je pensais que j’en aurais marre au bout d’une semaine, alors qu’en fait il n’a fallu qu’une journée. Ensuite, chaque nouvelle journée est devenue aussi assommante que la précédente. Je regarde la télévision, ouvre l’ordinateur, bouquine, je cuisine de bons petits plats et me fais des gâteaux comme quand j’étais célibataire, mais tout cela a un coût, en électricité, en gaz, il faut acheter les livres… bref, ce n’est pas donné. « Trois repas, sieste comprise », ai-je entendu un jour railler la vie des femmes au foyer, mais la sieste est en effet le moyen le plus économique et le plus efficace de passer le temps. Le temps s’écoule lentement, et pourtant les journées, les semaines défilent singulièrement vite. Lorsqu’on n’a plus d’emploi du temps, de délais à respecter, de réunions auxquelles assister, de jour de paie à attendre, toutes ces choses qui rythment une existence, c’est comme si le temps glissait entre les doigts, qu’on ne parvenait plus à le saisir.


Le chant des cigales rend l’air plus visqueux. À droite il y a le fleuve, à gauche une succession de maisons particulières possédant toutes un jardin qui resplendit d’un vert intense et dont les façades sont agrémentées de melons amers ou d’autres plantes grimpantes autour des fenêtres. Derrière ces feuillages touffus, on ne perçoit pas de présence humaine. Aucun bruit d’activité, pas de télévision allumée. Ni de cris d’enfants. La berge est couverte d’herbes drues, et du chemin celles-ci semblent presque faire disparaître la surface du fleuve. Dans l’eau parmi les herbes se tiennent de grands oiseaux gris clair, des hérons probablement, qui ne doivent pas être migrateurs. L’endroit est envahi par les graminées géantes, les kudzus et d’autres plantes que j’ai déjà vues mais dont j’ignore les noms. Par endroits, la surface est d’un bleu trouble, d’un vert stagnant ou bien toute noire sous l’effet de la lumière vive. Les herbes sèches exhalent une odeur de fibres grillées.