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mercredi 30 octobre 2024

[Bonnefoy, Miguel] Le rêve du jaguar

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve du jaguar

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2024 (Rivages)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d’une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l’orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays.
Une compagne d’exception l’inspirera. Ana Maria se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu’ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela. Liée par son prénom autant que par ses origines à l’Amérique du Sud, elle n’a d’yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens.
C’est dans le carnet de Cristobal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s’ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d’une extraordinaire famille dont la destinée s’entrelace à celle du Venezuela.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans très remarqués et récompensés, tous parus aux éditions Rivages, dont Les voyages d’Octavio (2015, Prix de la Vocation 2016) et Héritage (2020, Prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

 

 

Avis:   

L’écrivain franco-vénézuélien Miguel Bonnefoy poursuit l’exploration fantasmagorique de sa mémoire familiale pour une nouvelle saga que la flamboyance de sa plume métamorphose en odyssée fabuleuse et baroque.

Tout commence sur les marches d’une église, quand, loin de se douter de l’épopée qui s’enclenche, une mendiante recueille et décide d’élever un nourrisson abandonné. Prénommé Antonio, l’enfant grandit « sur les berges du lac de Maracaibo, dans un endroit du monde si dangereux qu’on l’appelait Pela el Ojo, ‘’Ouvre l’œil’’. » Vendeur de cigarettes à l’unité, piroguier, puis à l’adolescence employé dans l’industrie du pétrole ou encore dans un bordel, sa vie change lorsqu’il apprend à lire et à écrire, rencontre sa future femme Ana Maria et répond à son défi - « je ne me marierai qu’avec l’homme qui me racontera la plus belle histoire d’amour » - en lui offrant un délirant florilège de récits recueillis dans la rue. 
 
Ils formeront tous deux un couple de médecins, elle la première de l’État de Zulia, lui bientôt recteur d’une université, et prénommeront leur fille unique Venezuela, si bien attirée par la découverte de nouveaux horizons qu’elle s’établira à Paris où elle épousera un exilé chilien et donnera naissance à Cristobal, avatar de l’auteur. Nourri des cosmogonies familiales, celui-ci prendra la plume, non pas comme son grand-père pour une histoire d’amour entre un homme et une femme, mais pour l’histoire d’amour « d’un homme pour un pays ». Pour « parler du monde qu’il avait entendu. Raconter ce qu’il avait vu dans la nuit des oiseaux de Maracaibo. Garder l’empreinte de l’air. Il fallait qu’il reste de ces récits autre chose que des paroles, des mots fugaces qui se passaient de génération en génération, de bouche en bouche, autre chose que des broches en or et des souvenirs ébréchés. » « Gravir le talus des songes. Boire à la racine. »
 
C’est ainsi qu’inséparable de celle, mouvementée, du Venezuela, cette histoire familiale étirée sur trois générations bouillonne si bien entre fantasmes et réalités, dans une fièvre hallucinée renvoyant aux codes du réalisme magique, qu’elle déploie de part et d’autre de l’Atlantique une authentique mythologie, un chant homérique qui chatoie des mille broderies venues colorer la mémoire à mesure de sa transmission. De ce foisonnement fantaisiste émerge une sorte de réalité augmentée, hologramme d’un autrefois passé au filtre de la légende et du songe, où il arrive que l’on croise les silhouettes, devenues familières aux lecteurs fidèles de l’auteur, de personnages apparus dans ses romans précédents.

Tout juste couronné du Grand prix du roman de l’Académie française, un ouvrage singulièrement enchanteur et poétique, reflet d’une mémoire familiale sans doute d’autant plus élevée à l’état de légende qu’elle s’est retrouvée confrontée à l’hydre de la dictature vénézuélienne et à l’exil. (4/5)

 

 

Citations :

Pedro Clavel passa ainsi son enfance dans les robes d’Eva Rosa qui prit soin de lui comme s’il fût sorti de son propre ventre. Cette très vieille femme, fatiguée et presque sourde, gardait cette serviabilité innocente qui l’avait accompagnée toute sa vie, convaincue de cette idée selon laquelle on n’a que ce qu’on donne.


D’accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu’on dit et maître de ce qu’on tait.


Venezuela lui avait dit : – Lire, c’est voyager. Or, pour Cristóbal, dont l’enfance n’avait été que voyages, lire c’était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu’ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n’est pas voyager. Les pages ont l’immobilité du métal et de l’agate. Cristóbal s’attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d’encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C’est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre.


À Caracas, des militaires révolutionnaires avaient décidé de s’emparer du pouvoir et livraient, dans les rues de la capitale, une bataille acharnée. Ce séisme dura vingt-quatre heures, un déchaînement qui créa un mouvement de foule furieux et un désordre dantesque. Mais, bien que ce jour fût comme un cataclysme, ce n’était pas la première fois que de tels événements secouaient le pays. Il y avait déjà eu au Venezuela autant de révolutions que de guerres. En deux siècles, il y avait déjà eu une centaine d’insurrections d’esclaves et de révoltes populaires, de José Leonardo Chirino jusqu’au Caracazo, une cinquantaine de soulèvements pour l’indépendance avant Bolívar, dont ceux de Manuel Gual et José María España. La révolution Bleue avait renversé la révolution d’Avril qui elle-même s’était vue supplantée par la révolution de Coro. En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d’infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actualisations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d’armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndicaux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d’État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu’il en était devenu son esclave.


Pendant plusieurs jours, il fut impossible de le sortir de la maison, tant il était convaincu de trouver l’inspiration uniquement dans les pages. Personne, pas même ceux qui n’avaient jamais écrit une seule ligne, ne comprenait comment on pouvait aspirer à accoucher d’un roman sans se mêler à la communauté bruyante des hommes et des femmes, s’embourber dans la même glaise qu’eux, comprendre leurs histoires, manger leurs repas, s’asseoir à leur table, jusqu’à ce jour où Ana Maria fit appeler Cristóbal dans sa chambre et lui dit ces mots : – Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas.
 
 
À son retour, cette fois, Cristóbal ne put en croire ses yeux. Des années après, il serait encore incapable de se rappeler cette scène sans être ébahi, sidéré. En arrivant sur les terrains de magnolias, il découvrit les tracteurs en fonctionnement, les fleurs ouvertes et épanouies, mais il ne lui fallut que quelques minutes pour se rendre compte qu’une des familles, plus importante que les autres, avait pris possession de la bâtisse des Pistoletto et versait aux trois autres un salaire pour s’occuper des plantations de magnolias. Les paysans avaient reproduit exactement ce qu’ils voulaient combattre.


Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l’arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s’il s’agissait d’une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l’esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l’excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l’on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n’avait jamais imaginé qu’elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l’amour, il n’imaginait pas que la corruption n’était pas l’apanage des régimes impérialistes, mais qu’elle était partout. Les révolutions s’y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu’on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu’on avait fait pour les susciter.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

dimanche 3 décembre 2023

[Chacour, Eric] Ce que je sais de toi

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ce que je sais de toi

Auteur : Eric CHACOUR

Parution :  2023 (Philippe Rey)

Pages : 304

Accès au livre : ISBN 9782384820344  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une sœur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu’au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu’il va prendre sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.

Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d’humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d’un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu’aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d’un homme en quête de sa vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal de parents égyptiens, Éric Chacour a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd’hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

 

 

Avis :

Dans l’Egypte des années 1980, une passion interdite vient bousculer une vie rangée. Mais on ne défie pas impunément le mektoub et, surtout, les conventions. Avec une retenue qui n’a d’égale que son intensité, ce premier roman à l’écriture magnifiquement ciselée explore les profondeurs d’un drame enseveli sous le secret.

Grandi dans la tradition bourgeoise d’une famille levantine chrétienne installée au Caire, Tarek a suivi sans broncher un destin tout tracé en devenant médecin comme son père, puis, au décès de ce dernier, en reprenant son cabinet. Bien rodée entre sa patientèle et un foyer tout entier à sa dévotion entre mère, sœur, épouse et servante, l’existence de Tarek déraille pourtant, lorsque ayant ouvert un dispensaire dans le quartier du Moqattam sordidement construit sur une décharge, il y choisit comme assistant Ali, un jeune prostitué dont il a entrepris de soigner la mère gravement malade. En cette période où le retour d’Egyptiens partis travailler en Arabie Saoudite fait naître en Egypte un nouveau rigorisme religieux, la présence d’Ali aux côtés de Tarek dérange. Ce sont d’abord des malveillances, puis le drame, et enfin l’exil solitaire de Tarek à Montréal.

Que s’est-il passé exactement ? S’adressant à lui à la deuxième personne du singulier, un narrateur mystérieux dont on ne découvrira l’identité qu’à mi-parcours - cette révélation creusant plus encore les béances tragiques de cette histoire - assemble avec pudeur, respect et bienveillance, les douloureux fragments du parcours de Tarek entre 1961 et 2001, entre une Egypte colorée et olfactive en pleine transformation que l’auteur, né à Montréal de parents égyptiens, recompose à partir d’évocations familiales, et un Montréal où, à l’époque de la nationalisation de Nasser, ont émigré nombre des Chawams, ces chrétiens issus de divers rites orientaux, originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine, et qui, bien qu’en Egypte depuis plusieurs générations, continuaient à y manier le français mieux que l’arabe. Dans le Caire du début des années 1980, une liaison entre deux hommes est socialement inacceptable. Paradoxalement, ce sont les femmes, pourtant sans voix au chapitre dans la société, qui vont ici jouer un rôle prépondérant et veiller, à leur manière, à ce que l’ordre social demeure immuable.

D’une extrême délicatesse, le récit plein d’empathie évoque sans jamais juger, laissant à comprendre de l’intérieur les perceptions et réactions des différents protagonistes. De tout cela émerge peu à peu une tragédie en cascade, aux répercussions infinies et irréparables, sauf à compter, au moins partiellement, sur l’affection, l’intelligence et l’opiniâtreté a posteriori du narrateur. Un livre bouleversant, magnifiquement écrit, tout en finesse et sensibilité, qui, de la triste banalité humaine de cette histoire, parvient à dégager, tel un diamant de sa gangue, la quintessence universelle de l’amour et de la filiation. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On vient tous sur terre pour mourir un jour et peut-être, avant, faire quelques jolies choses.
 
 
Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.
 

D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte, le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait une violente évidence. (…)
e me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.
Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être difforme de sa propre laideur.
 

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.
 

Ce n’est pas tant que l’on s’habitue aux deuils : on finit simplement par se faire à l’idée que nous sommes mortels. On y trouve même parfois une certaine forme d’apaisement. Il nous arrive de pleurer encore. On pleure pour se sentir vivant, on pleure comme un rappel de son propre sursis, on pleure de mesurer l’extrême précarité de celui-ci. On dit que l’on pleure ceux qui nous ont quittés mais, à la vérité, on ne pleure jamais que sa propre impuissance.
 

Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu’ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d’en gagner un peu. Ils se l’injectent par intraveineuse, le réajustent d’un bilan sanguin à l’autre, se font une raison ou finissent par la perdre.


 

mercredi 26 janvier 2022

[Litt, Vincent] Soleil rouge sur Badényabougou

 

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Soleil rouge sur Badényabougou

Auteur : Vincent LITT

Parution : 2021 (Murmure des soirs)

Pages : 247

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Manon et moi avions trouvé refuge dans l’appentis du dispensaire déserté de Badényabougou. Nous nous étions glissés à la hâte dans ce cagibi resserré et sans fenêtres jouxtant l’ample salle de soins. Dans cet espace confiné, Manon se déchirait d’angoisse, je la serrais dans mes bras et tentais de la réconforter. Nous croupissions là, dissimulés derrière des cartons vides, des madriers, des tôles, une table d’examen, une étagère métallique.

Eduardo, médecin volontaire dans l’hôpital d’une bourgade sahélienne, se fond rapidement dans le microcosme local. Il est touché par la grâce distante de Fatimé et vit une passion intense avec Manon, globe-trotteuse de passage. Lorsqu’une bande armée s’infiltre dans ce coin reculé, c’est le cauchemar ! Face à la sauvagerie, les certitudes se lézardent. Sur qui compter ? Que devient la solidarité ?

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Vincent Litt, médecin et anthropologue est né en 1954 à Leuven. Il a grandi à Liège et vit à Orbais dans le Brabant wallon. Il écrit des nouvelles. Soleil rouge sur Badényabougou est son premier roman.

 

 

Avis :

Depuis deux ans qu’il a rejoint l’hôpital de cette petite bourgade reculée du Sahel, Eduardo est devenu « Mon Docteur » dans toute la région. Sa notoriété et son efficacité ne sont pourtant pas du goût de tout le monde, à commencer par les bandes mafieuses dont il gêne certains trafics. Quand un groupe armé s’installe au village, les ennuis commencent.

Les années de pratique de la médecine par l’auteur en Afrique donnent de l’assise au récit. Vincent Litt connaît son sujet et parvient sans mal à immerger le lecteur dans l’atmosphère de ce coin perdu du Sahel. Croquées de manière très vivante, les scènes s’enchaînent sans se départir d'un réalisme convaincant, qui fleure l’aventure et le dépaysement. Aux côtés d’un Eduardo souvent désarçonné mais empli de bonne volonté, l’on découvre le microcosme local. L’on s’acclimate aux inventifs expédients d’une population organisée pour tirer parti, vaille que vaille, de ses conditions très modestes. L’on s’accommode avec philosophie, moyennant quelques frayeurs, des innombrables aléas de déplacements rendus aussi périlleux qu’épuisants par l’absence ou l’état désastreux des pistes, routes et infrastructures. Mais aussi, d'emblée mis sous tension par la scène introductive dépeignant le narrateur et sa compagne tapis, mal en point et terrorisés, dans l'appentis d'un dispensaire, l'on évolue dans la lecture avec la certitude d'une menace imminente et d'une violence larvée, qui rendent plus manifeste encore le sentiment que rien n'est vraiment fiable ni maîtrisable dans cet environnement régi par ses lois propres, au gré d'arrangements et de compromissions gangrenant ses moindres rouages.

Dès lors, l'auteur joue à fond la carte du suspense et de l'angoisse, et c'est sur un rythme haletant qu'il nous entraîne dans un crescendo de faits inquiétants, alors que le brigandage de premières bandes armées, infiltrant la région sans la moindre réaction d'autorités corrompues, fait craindre de futures vagues bien plus organisées, djihadistes cette fois. La description de l'engrenage intéresse autant que la tension dramatique tient en haleine. Les péripéties finissent certes par flirter avec les limites du crédible, mais, emporté vers le paroxysme du récit, le lecteur reste enclin à ne point trop s'en formaliser. Tout au moins jusqu'à ce que, brutalement, en l'espace de quelques mots seulement, le soufflé ne retombe sur une issue aussi rapide qu'inopinée, décevante de plate facilité. Saisi d'une frustration incrédule, l'on achève alors cette lecture sur un désappointé  "tout ça pour ça" ?

Laissée sur ma faim par une intrigue qui finit par tourner court aux limites de la crédibilité, j'ai néanmoins dévoré, avec un plaisir certain, cette très vivante aventure africaine, riche en dépaysement et pimentée d'un suspense addictif. Une agréable récréation entre deux lectures plus exigeantes. (3/5)

 

Citations :

Je m’étonnais tous les jours de cette faculté qu’on avait par là-bas de faire comme si de rien n’était, de se saluer gaiement à demander comment va la famille, la santé, le travail, la fatigue, et tout et tout, même quand planait une hargne solide. Démosthène m’avait envoyé son soldat privé, j’avais été menacé, agressé, et monsieur me saluait chaleureusement, pire il a allumé son poste de radio à ondes courtes, préréglé sur Radio France International, en est sortie Véronique Sanson.

Pendant quelques instants, avec mon rôle de toubib, j’avais pris le dessus, mais je savais que ça n’allait pas durer : ou bien un de ses enfants étaient gravement malade, ou bien, on était dans l’embrouille. La seconde hypothèse était la bonne. Il a ri très fort, il sentait le cognac. D’un mouvement surjoué de son bras, il m’a prié de pénétrer dans son salon flanqué de fauteuils et de divans en surnombre, couvert au sol de tapis aux couleurs criardes. Au milieu de la pièce trois bonshommes me fixaient. Démo me les a présentés comme des inspecteurs de pharmacie. Ils avaient, eux aussi, revêtu leurs boubous du soir. Verres à la main, ils terminaient un rire. Comme si Démosthène était leur invité, ils m’ont fait signe de m’asseoir avec eux et tel un perroquet, le député n’a eu qu’à répéter leur sollicitation. On aurait dit trois frères ou trois cousins, tous larges et épais, pourvus de jambes extra longues qu’ils repliaient péniblement sur le bord du canapé. (…)
On m’a apporté du whisky. La conversation allait bon train entre les trois inspecteurs et leur hôte. Ils passaient du bambara au français et faisaient de longs détours par une autre langue qui pouvait être du songhaï. Ils ne m’adressaient pas la parole, causaient et riaient entre eux, mélangeaient les idiomes, je n’existais pas sauf pour remplir mon verre. Pas de place bien sûr pour parler de Hissein et de ses agissements. Je connaissais bien cette manière de dénigrer quelqu’un, de lui faire croire qu’il a accès aux conversations les plus fraternelles ou les plus secrètes et de la garder au milieu du jeu de quilles en l’ignorant.

Sanogo était passé du gris clair au gris transparent, l’infirmier-major s’était éclipsé et le comptable fouillait dans ses papiers sans savoir ce qu’il aurait bien pu y trouver. Se pavanant, les trois gaillards sont repartis dans leurs chaussures de bal. Ils enverraient leur rapport et il n’est jamais arrivé. Sanogo et son comptable n’allaient certainement pas me dire ce qu’ils savaient des raisons d’être de cette incursion surréaliste. Ils complétaient leurs maigres et discontinus traitements de fonctionnaires par des prélèvements sur les frais de fonctionnement de l’hôpital et redistribuaient le long d’une chaîne d’employés de la mairie, des impôts et de la sous-préfecture, une partie de leurs gains, transferts qu’il ne fallait pas mettre en péril. Le silence des uns valait la protection des autres, quels que fussent les montants ou les enjeux.

Il faisait très chaud, très sec. Epines et bouts de bois entraient dans mes sandales. Jamal portait des nu-pieds taillés dans des déchets de pneus. J’avais essayé ce genre de chaussures, c’était affreux, les bords des sangles entraient dans la chair et il fallait plusieurs semaines pour s’y habituer. Une fois les épaississements de corne et les durillons formés, la semelle de caoutchouc faisait corps avec la plante du pied et la marche devenait très aisée, même sur une route.
 
Un pont était  fermé cinquante kilomètres plus loin. Je connaissais bien la rivière à traverser et ce tablier en mauvais état, carrément fendu, qui menaçait depuis longtemps de s’écrouler. La fermeture avait enfin été décidée, mais il allait falloir attendre la saison sèche pour entamer les réparations et durant des mois, les véhicules passeraient par une chaussée submersible aménagée en contrebas. Ca promettait d‘être une grosse galère, les embourbements de camions dans le gué, les ensablements dans la remontée vers l’autre rive. C’était une aubaine pour les villageois aux alentours ; ils allaient se faire payer cher et vilain pour décharger et recharger, pousser, tirer et dépanner les véhicules. Dans pareilles situations, il y avait souvent des drames, comme ce camion-citerne qui s’était renversé dans la descente vers un gué, se mettant à suinter de l’essence, attirant femmes, hommes et enfants munis de seaux et de bidons, venus recueillir un peu du précieux liquide qui disparaissait dans le sable. Le bruit de l’explosion s’était propagé à des kilomètres, une colonne de fumée noire avait obscurci le ciel pendant des heures. C’était Lasséni qui m’avait raconté cette horreur, trente-deux morts, des dizaines de blessés. Cinq de ses amis gendarmes avaient péri dans des souffrances atroces. Depuis, quand on annonçait un passage à gué sur une route de cette importance, je prenais mes précautions, je m’informais de poste en poste. Ce jour-là, tout se passait bien, le pont était fermé depuis une heure ou deux, pas encore de catastrophe déclarée, de camion embourbé, de semi-remorque ensablé ou de citerne renversée.

Puis la route avait repris toute droite, avec ses semis bourrés à plus de cinquante tonnes. Plusieurs dizaines de personnes campaient là-haut sur les charges. Les attelages penchaient, avançaient en crabe, on avait envie de se garer pour les laisser passer, mais il aurait fallu s’arrêter toutes les deux minutes, ça circulait à fond sur ce tronçon-là, et dans la ligne droite ils prenaient eux aussi de la vitesse. Arrivés au virage, parfois ils versaient. Tout le monde savait qu’à cet endroit, la courbe était penchée dans le mauvais sens, mais certains jouaient avec la limite.

La route et ses barrières. A mon arrivée dans la pays, j’avais vécu ces contrôles comme des atteintes à ma dignité, comme des agressions, puis, allez bon, j’avais compris qu’il valait mieux en rire. J’avais mis au point une tchatche pour que les arrêts ne durent pas des plombes. Il y avait aussi plein de gars qui me connaissaient, j’avais soigné leurs gosses, celui du frère ou de la sœur. Parfois la vérification des papiers se transformait en consultation à la portière. A ces occasions, tout médicament était le bienvenu, ça faisait des économies, ça se revendait facilement et c’était personnalisé. Je n’en avais pas toujours avec moi, alors je les promettais pour la prochaine fois, pas un n’oubliait.
 
Un peu avant cela, d’autres clans s’étaient installés à Badényabougou, avaient mis les communications téléphoniques hors d’usage et coupé la route d’accès au bac. Contrairement à celles de notre petite ville, à Badényabougou, les bandes avaient été plus agressives. Elles ne s’étaient pas contentées du rôle d’éclaireur qu’elles avaient pris au départ des trois concessions urbaines. Elles avaient réellement bouclé le canton et rapidement affamé les gens. Elles avaient fait main basse sur les stocks de vivres du marché et rassemblé les troupeaux de la région. Elles frappaient ceux qui leur résistaient. Elles cherchaient de l’argent, des bijoux et pour cela retournaient les maisons de fond en comble. Le dépôt de médicaments et sa maigre caisse avaient fait partie du lot. A plusieurs reprises, Sanoussi s’était interposé. Son logement et la salle de soins du dispensaire avaient été sauvagement ciblés, comme tout ce qui avait un lien avec l’État, le progrès, l’occidentalisation du monde. La coopérative avait été, elle aussi, mise à sac, puis l’antenne des travaux publics, l’école et la station vétérinaire. 


 

mercredi 17 novembre 2021

[Knossow, Jessica] La jongleuse

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : La jongleuse

Auteur : Jessica KNOSSOW

Parution : 2021 (Denoël)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ses proches l’avaient prévenue. Ophélie devra jongler entre sa carrière, sa vie d’épouse et de mère. Mais personne ne lui avait dit qu’il faudrait jongler avec les fragments de son existence morcelée.

Perfectionniste et investie, Ophélie renvoie une image parfaite : mère épanouie, médecin accompli, épouse dévouée. Pourtant, face au miroir, elle ne se reconnaît plus. Où est-elle ? Qui est-elle ? Au fil des mois, Ophélie s'enlise. Il n’y a que dans le reflet de l’eau qu’elle semble s’apaiser, se reconnaître, au risque de s’y perdre.
A travers le parcours d’Ophélie, mère tragique tiraillée entre souffrances intimes et désir d’excellence, se dessine le portrait saisissant d’une femme des temps modernes.

  

Un mot sur l'auteur : 

Jessica Knossow est médecin à l'Institut Curie. La jongleuse est son premier roman.

 

 

Avis :

Ophélie semble avoir tout pour elle : un époux attentionné, trois beaux enfants en bonne santé, un poste de médecin dans un service de cancérologie d’un grand hôpital parisien. Pourtant, depuis qu’elle a repris son activité professionnelle après la naissance du petit dernier, rien ne va plus. Alors qu’elle jongle jusqu’à l’épuisement entre ses rôles de mère, d’épouse et de médecin, tout semble lui échapper, comme si, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait plus qu’à tout faire à moitié. La frustration, puis la colère et la rancune, l’investissent peu à peu, la précipitant vers le drame.

Toutes les femmes partagées entre leur vie familiale et leur activité professionnelle se reconnaîtront dans les tiraillements vécus par Ophélie. Même en s’investissant corps et âme pour répondre à l’ensemble de ses obligations, la jeune femme ne peut rivaliser, sur leur terrain de prédilection, ni avec les mères au foyer, ni avec ses collègues masculins investis dans leur seule carrière. Cette réalité rattrape soudain la jeune femme, dans un sentiment mêlé de culpabilité et d’injustice d’autant plus lourd, que personne autour d’elle ne semble réaliser la hauteur de ses exploits quotidiens, les trouve même tout à fait naturels sans penser à y prendre la moindre part, et qu’au final, elle se fait damer le pion sur tous les tableaux, familial, professionnel et personnel.

De son écriture fluide et directe, l’auteur réussit à nous faire toucher du doigt la frustration croissante d’Ophélie, son épuisement et sa révolte face à l’éternel déséquilibre qui plombe le rôle des femmes, puisqu’elles seules, le plus souvent, ont à gérer simultanément toutes les sphères de l’existence. La brièveté du récit ne lui permet toutefois pas de creuser suffisamment ses personnages, notamment la relation d’Ophélie à ses parents et l’impact de la mort de sa sœur, laissant le soin au lecteur de faire lui-même la relation avec une issue qui pourrait paraître d'autant plus exagérément tragique que la tension dramatique n’était pas jusqu’ici la priorité narrative.

Ce premier roman s’avère une lecture agréable, peut-être un peu expéditive dans son ensemble et excessive quant à son dénouement, mais en tous les cas une illustration parlante de ce qui transforme les femmes d’aujourd’hui en jongleuses du quotidien. (3/5)

 

Citations :

Il y a quelques années, j’étais seule. Le flot de mes pensées était une onde isolée. Une voix nette, claire, perceptible par moi, comprise par les autres. Depuis les enfants elle s’est enrichie, est devenue plurielle. Plusieurs fréquences se superposent, côtoient la mienne, la recouvrent. Le concert est tantôt harmonieux, tantôt dissonant, mais puissant et continu, ininterrompu.
Le vacarme est tel que je ne m’entends plus penser.
Jules pleure, je pleure. Manon a faim, j’ai faim. Emma rit, je ris. Mon empathie, condition de leur survie, est absolue. Impossible de la réguler, je ne m’appartiens plus.
Le vacarme est tel que je ne m’entends plus parler.
’ai eu un espoir, pourtant. Quand Emma a grandi, quand elle a prononcé ses premiers mots. Sa voix, j’en étais sûre, allait se défaire de la mienne, se distinguer, se singulariser, puisqu’à présent elle pouvait s’exprimer. Il n’en a rien été. Elle s’est accrochée, elle s’est fixée.
Le vacarme est tel que je ne m’entends plus rire, je ne m’entends plus pleurer.

Le virevoltant, cette plante sèche bien connue des westerns, une fois mûr, se détache de sa racine et tourbillonne au gré du vent. Il s’arrondit en roulant et emporte avec lui tout ce qui s’y accroche. La colère d’Ophélie est de cette espèce. On ne sait ce qui l’a fait naître, quel souffle intime la fait cheminer, mais on l’a vue s’épaissir, se garnir, s’alimenter d’événements mineurs, de conversations anodines, de contrariétés quotidiennes. Elle a enflé jusqu’à devenir parfaitement autonome et n’a plus besoin d’incidents pour exister. La colère sans objet est devenue la colère de tous les objets. Elle emporte tout. Elle s’emporte contre tout.

Comme ses amies, Ophélie n’a jamais été mue par le combat féministe. Elle n’en a pas eu besoin. Elle est née avec le droit de vote, a eu accès aux mêmes études que les garçons de son lycée, et s’est mariée avec un contrat de séparation de biens. Longtemps elle a cru à la complémentarité des deux sexes, à l’amour de la différence. Mais l’arrivée des enfants a altéré sa représentation de l’homme, a entaché son portrait, par petites touches, si bien qu’à l’arrivée du troisième enfant elle n’identifie plus qu’un personnage grossier sans contour. Et, à son égard, elle a accumulé des revendications. Des envies d’en découdre.

Un chef peu intrusif, distant, qui fait confiance à son équipe et souhaite avant tout éviter les conflits. Mais quand la hiérarchie verticale est absente, mieux vaut se méfier de ses collègues. Le danger est horizontal.


 

vendredi 21 mai 2021

[Dubois, Jean-Paul] La succession

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La succession

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2016 (Editions de l'Olivier)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Jamais il n’a connu un tel bonheur. Pourtant, il se sent toujours inadapté au monde. Même la cesta punta, ce sport dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules.

Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il se décide enfin à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien de banal: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, est un homme étrange, apparemment insensible; la mère, Anna, et son propre frère ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. C’est toute une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant rentrer en France pour vider la demeure. Lorsqu’il tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, il comprend enfin quel sens donner à son héritage.

Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire déchirante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et quelques-unes de ses obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que Paul Katrakilis est pelotari professionnel au Jaï-Alaï de Miami, ce casino où l’on parie sur les joueurs de pelote basque. Diplômé de médecine, il a préféré s’écarter de la voie tracée par son père et son grand-père, eux-mêmes médecins, pour vivre modestement d’une passion qui lui permet en outre de prendre ses distances avec une famille aux tendances névrotiques et suicidaires. Le décès paternel le rappelle toutefois à Toulouse, pour y régler une succession qui va s’avérer bien plus encombrante qu’escompté : on n’échappe pas si facilement à ses atavismes…

On se délecte chaque fois autant de la plume et de l’humour de Jean-Paul Dubois qui, du rire aux larmes, entre gravité et légèreté, nous embarque pour notre plus grand plaisir dans l’exploration de ses thèmes de prédilection. Nous nous retrouvons donc à nouveau aux côtés d’un narrateur prénommé Paul, appliqué à se choisir une vie outre-atlantique pour se retrouver irrémédiablement rattrapé par un destin familial aux allures de malédiction. Si le propos s’habille d’une fantaisie cocasse, accentuant avec dérision les névroses qui ravagent chaque membre de la famille Katrakilis, il n’en suinte pas moins une profonde mélancolie, alors que l’envie de vivre, grignotée par le deuil, la solitude et la désillusion, y cède peu à peu la place à l’aliénation et à la dépression. Les personnages, enlisés dans le sillon de vie tracé par leur filiation, subissent un destin qui les emprisonne et leur coupe les ailes, au point que leur liberté finit par se résumer au seul choix de leur fin de vie.

De la pelote basque convertie en business mafieux au droit de grève quasi inexistant aux Etats-Unis, de la médecine aux ordres de la dictature soviétique à celle qui se résout discrètement à pratiquer l’euthanasie réclamée par ses patients, d’automobiles miteuses à d’autres presque mythiques, ou de la disparition du dernier quagga dans un zoo d’Amsterdam au touchant attachement à un chien sauvé de la noyade, la balade finit, malgré tous ses détours, par nous ramener à l’essentiel : « Je regrette de ne pas avoir su trouver ma place. » « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière ».

Ce texte admirablement écrit, dont la désespérance se pare élégamment d’un humour désabusé, est un curieux cocktail de tristesse et de drôlerie qui vous empoigne le coeur comme il vous séduit l’esprit. Il ne déroge pas à la règle : les romans de cet auteur sont irrésistibles. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Le ciel était gris avec, çà et là, des taches sombres qui faisaient penser à des hématomes.

J'allais devoir rentrer en France pour enterrer mon père et m’occuper de ces choses que l’on doit régler quand on est le seul et le dernier à pouvoir les régler. Je pensai qu’après ma mort il n’y aurait plus personne pour s’occuper de ces formalités. Et pourtant tout se réglerait. Comme à chaque fois qu’un type meurt et qu’il faut faire de la place pour les suivants. Les numéros de sécurité sociale s’effacent les uns après les autres, les assurances se lassent de réclamer, les facteurs oublient l’adresse, les banques regardent ailleurs, et toute cette petite comptabilité d’une existence s’éteint d’elle-même comme une triste et mauvaise journée d’hiver.

« Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n’existe pas de marche arrière. »

« Est-ce que tu sais à quelle vitesse tombent les gouttes de pluie ? Quels que soient la hauteur du nuage et le poids de chacune, elles arrivent toutes sur le sol à une vitesse à peu près constante, comprise entre 8 et 10 km/h. Et cela est dû à leur forme qui augmente l’effet de frottement dans l’atmosphère et empêche leur accélération.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


 

dimanche 28 juin 2020

[Gaubil, Jacques] L'homme de Grand Soleil






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'homme de Grand Soleil

Auteur : Jacques GAUBIL

Editeur : Paul & Mike

Année de parution : 2018

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un médecin de Montréal se rend tous les mois à Grand Soleil, un village perdu dans le Québec arctique. Docteur de l’âme autant que du corps, il y rencontre Cléophas, un patient particulier. Conservé par le froid qui a saisi cette partie du Canada, l'homme de Grand Soleil a vécu caché, il n’a rien écrit, rien accompli de notable et personne ne le connaît. Pourtant son apparition va tout bouleverser, sous le regard impuissant du médecin, témoin d’un monde qui se délite.
Avec une plume intelligente, incisive et souvent drôle, Jacques Gaubil dresse un portrait froid et parfois cruel de l’homme moderne, tout en proposant un récit bienveillant et chaleureux.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Franco-canadien, Jacques Gaubil vit à Montréal. L’homme de Grand Soleil est son premier roman.

 

Avis :

Le narrateur, semble-t-il comme l’auteur, est un Français installé à Montréal. Sa profession de médecin l’amène à se rendre régulièrement en mission itinérante dans un village isolé du Grand Nord canadien : Grand Soleil. Il y prend un jour en charge un homme âgé et malade, dont les apparences tout à fait ordinaires cachent une particularité qui va bientôt bouleverser toute la planète.

Drôle, intelligente et érudite, cette fable est l’occasion de nous tendre un miroir sans complaisance et de nous servir, avec autant d’ironie mordante que de lucidité désabusée, quelques vérités bien senties qui font mouche à chaque page. Au nom du progrès et de ce que nous pensons la suprématie de l’espèce humaine, n’avons-nous pas perdu de vue les véritables essentiels pour, aveuglés par notre cupidité et notre narcissisme, nous consacrer au culte exclusif de l’argent et de la notoriété, pour imposer une façon d’être uniformisée et lobotomisée par le marketing, la médiatisation et internet, nous transformant en moutons de Panurge consommateurs d’immédiateté, abrutis par un prêt-à-penser consternant de médiocrité et menant parfois aux pires absurdités ?

Sous couvert d’un irrésistible humour au vitriol, cette histoire qui se lit avec plaisir et facilité soulève de nombreuses questions. Certaines m’ont fait pensé à l’essai La grande déculturation de Renaud Camus qui, lui aussi, constate la perte de consistance qui accompagne la diffusion culturelle sous ses formes actuelles. Au travers des mésaventures du docteur Leboucher, se dessine l’impuissante désillusion d’un homme cultivé et amoureux des livres, tenté de fuir le tumulte de ses inconséquents et décevants semblables pour lui préférer le froid et l’isolement du Grand Nord, en compagnie de la littérature et des trésors qui s’y sont accumulés au fil des siècles.

Autant amusée par le ton sarcastique qu’intéressée par la justesse du propos, j’ai été totalement séduite par cette histoire intelligente et bien tournée dont chaque réflexion fait mouche et vous donne envie de souligner toutes les phrases. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

À Montréal, les grandes artères ont recherché l’assistance céleste  : boulevard Saint-Laurent, rue Saint-Denis, rue Sainte-Catherine, boulevard Saint-Joseph. Paris a  enrégimenté ses boulevards sous la bannière de généraux d’empire tandis que  Montréal les a baptisés avec des patronymes de saints antiques. J’ai d’abord pensé que les  Montréalais avaient voulu protéger leur ville en se soumettant à un patronage le plus  complet possible. Pendant que les Français rêvaient de gloire militaire, les Québécois recherchaient le salut. Maintenant, je sais que cette invocation des saints est en fait un immense confiteor, une demande d’absolution pour les nombreux péchés de la cité. Les  hommes font des saloperies et, de temps en temps, une grande lessive est nécessaire ; les saints sont d’excellents nettoyeurs de conscience.


Une immense bibliothèque constitue l’ornementation principale de cet intérieur. On devine que les  rayonnages ont pris forme, durant des années, à la manière d’une plante grimpante qui recouvre progressivement tous les murs. Au début, la jeune pousse avait dû être assez modeste, puis, les livres bourgeonnant, de nouveaux rameaux étaient apparus. La plante avait été repiquée plusieurs fois sans jamais perdre de sa vivacité. Finalement, la bâtisse ne semble plus être autre chose qu’un immense tuteur pour cet organisme sans cesse en croissance.


Le supermarché est intéressant. (…) la bâtisse, un parallélépipède démesuré en tôle, représente tout ce qui peut être construit  en  mobilisant le moins possible de pensée, de travail ou de culture. Aucun esprit humain n’a essayé de donner une forme, des proportions, une ornementation, une harmonie à cet entrepôt. (...) Sous la douce vigilance des lions de Saint-Marc, à l’ombre du Palais des Doges, et protégé par des canaux irriguant la splendeur de sa ville, un Vénitien finit par s’imprégner de la beauté qui l’entoure. Par une osmose mystérieuse il devient beau lui-même ainsi que son esprit. Pour ceux qui vivent dans les villes nouvelles et vont  faire leurs courses dans des zones industrielles, ce même processus osmotique va accoucher de monstres. La laideur finira par infuser leurs corps et leurs âmes comme une dégénérescence. Certaines villes reculées des États-Unis donnent une idée de la rapidité du phénomène.


Dès qu’ils discutent entre eux, ils crient. Les Américains doivent tous se sentir loin les uns des autres ; pour eux, s’adresser à son voisin nécessite de franchir de grands espaces et ce sont un peu des cowboys de la communication. Ou alors ce peuple a des problèmes d’audition, bavarder avec son  voisin, c’est parler à un sourd. Dans tous les cas, les Américains font du bruit parce qu’ils sont seuls. En ce qui me concerne, je préfère les murmures car le chuchotement témoigne d’une incertitude qui me convient. Ce que l’on dit ne mérite pas d’être proclamé pour être entendu de tous. On se sait faible, on éprouve une certaine méfiance envers ses propos. Parler bas, c’est douter.


En 1966, les gardes rouges de Mao  pénétraient dans les maisons pour brûler livres et photos, les intellectuels étaient humiliés publiquement, des directeurs d’école étaient battus à mort et les deux tiers des monuments du pays furent anéantis. (...) Ma collaboratrice avait enduré une révolution culturelle similaire. Les traces du passé furent détruites, les écoles décapitées et les livres ensevelis. Il n’y eut pas un seul petit livre rouge, mais des milliers : des confessions intimes de stars, des romans industriels, des classiques de la littérature condensés parce que Balzac ou Victor Hugo sont trop bavards, des livres de responsables politiques écrits par des  responsables  en  communication. Comme en Chine, les nouveaux gardes rouges avaient été recrutés parmi la jeunesse. Grâce à la télévision, à internet, à la  presse, des footballeurs, des chanteurs, des stars de télé-réalité, des animateurs, des mannequins, des lycéens grévistes avaient pénétré dans les maisons pour imposer le modèle d’une vie sans pensée. 


La pensée de ma compagne de table se résumait donc à des opinions sur des questions  d’actualité dénichées sur le web. Sa connaissance du monde se présentait comme une flaque de vase stagnante d’où rien n’émergeait. Elle n’avait pas de squelette, c’était une invertébrée de la pensée, un poulpe. Elle ne lisait pas. La tolérance était la mère de toutes les vertus. Toutes les idées, tous les modes  de  vie, toutes les cultures étaient les bienvenus. Et ce d’autant plus qu’elle avait peu d’idées et ne connaissait de culture ou de mode de vie que le sien. Elle était une sœur universelle parce que l’univers c’était elle. L’autre est beaucoup plus facile à aimer lorsqu’il est loin.


Je ne sais même pas par quel bout prendre tout ça. Il y a des choses, comme Grand Soleil, qui ne disposent pas d’extrémités et l’Univers lui-même serait sans bouts. Les objets sans extrémités, on a du mal à les saisir, à les attraper. Par exemple, l’homme est sans limites, il n’a pas de bouts, on est toujours surpris. On croyait que la Première Guerre mondiale était indépassable. Eh bien non ! En fait, la Première, ce n’était pas du tout la première et puis surtout, il y a  eu la Seconde. Et le spectacle fut encore plus grandiose avec Treblinka et Nagasaki. On se dit : enfin, c’est terminé ! Et paf !


On pourrait penser que l’intelligence rend aveugle, que l’étude ou la lecture fatiguent les yeux, il me semble cependant que c’est le contraire : c’est  la  cécité  qui  accroît  nos  facultés  intellectuelles.  Pour  développer  un  bon quotient intellectuel, il ne faut pas bien voir ce qui se passe autour de soi. Si on regarde vraiment,  on arrête de s’instruire.  


Il n’y a jamais eu de création ex nihilo. La Théorie des Éléments Finis affirme que la persistance de la quantité s’applique aussi à ce qui ne relève pas de  la  matière. De la même façon que la masse d’or sur notre planète est constante (à l’exception de celle que nous envoyons dans l’espace), la quantité d’éthique, par exemple, ne fluctue pas. Il y a, dans le monde, une dose fixe de morale à notre disposition et nous pouvons la répartir comme il nous convient, mais nous ne pouvons pas l’accroître. Pour que l’éthique politique progresse, il faut trouver une certaine quantité de morale ailleurs et c’est ainsi que l’élégance individuelle régresse. Cela s’applique à l’ensemble des éléments immatériels, le beau par exemple. Plus le nombre d’artistes augmente, plus la quantité de beau à laquelle chacun peut prétendre diminue. Les œuvres se diluent et l’art contemporain est l’incarnation de cette loi implacable. Plus il y a d’écrivains, moins il y a de bons livres. 

 
La Théorie des Éléments Finis est une réfutation scientifique de l’idée de progrès. Nous ne cheminons pas vers plus de perfection, demain ne sera pas plus lumineux qu’hier. L’illusion que l’homme s’améliore repose sur l’accumulation des connaissances scientifiques et l’extrapolation de cette observation à d’autres domaines. Croire en l’accroissement des quantités de Beau, de Bien et de Vrai est aussi absurde que d’imaginer que la quantité de matière de l’Univers est en expansion. L’or n’apparaît pas à partir de rien, il faut simplement creuser plus profond  pour en trouver davantage. En conséquence, la Théorie des Éléments Finis constitue le fondement d’une relecture magistrale de l’histoire. 
La grande peste a entraîné une réduction de près d’un tiers de la population européenne. L’abondance de valeurs disponibles pour les survivants fut sans précédent et engendra la Renaissance. Les guerres de religions accouchèrent des Lumières ; la Terreur fut suivie de Balzac, Hugo, Maupassant et de la littérature du dix-neuvième. La Première Guerre mondiale donna les années folles, la Seconde, les trente glorieuses. Toutes les réductions démographiques suscitent des concentrations et donc des renaissances. Toutes les expansions de population provoquent des dilutions et des effondrements. Les massacres apparaissent ainsi comme une nécessité, une purge ; le patient se porte mieux après. (...) Nous sommes aujourd’hui plus de sept milliards, c’est une période de grande disette. Certains ne recevront pas leur part de vérité, d’autres seront privés de beauté et il n’y aura pas assez de bonté pour tous.


Le grand Einstein lui-même m’a murmuré à l’oreille : « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un   résultat différent ». 


J’avais compris trop tard que l’ignorance est le germe du bonheur ou tout au moins d’une certaine sérénité. Il suffit de regarder autour de soi pour constater que les imbéciles sont heureux et les savants misérables. Mais il est impossible de désapprendre. Une fois le piège de l’érudition refermé, il ne  nous reste qu’à regretter notre curiosité malsaine qui, à sa façon, recommence la chute d’Adam et  d’Ève. Nous  n’écoutons pas ceux qui nous répètent depuis plusieurs millénaires que les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sont empoisonnés et qu’il n’existe aucun traitement. Générations après générations, nous sommes chassés du paradis car nous répétons indéfiniment la même faute, le même péché primordial : nous posons trop de questions.


La distinction n’est pas quelque chose d’intrinsèque à l’homme, la dignité nous est  imposée par les conditions extérieures.


La fatigue est un anesthésiant, c’est  pour cela que les gens pratiquent des sports. Cela permet de ne pas réfléchir. Il suffit de lire les interviews de footballeurs pour réaliser combien c’est efficace. Pour les fainéants qui ne veulent pas penser tout en refusant  de se fatiguer, la société moderne met à notre disposition bien d’autres moyens, plus efficaces encore que l’exercice physique. Il y a la télévision, internet, la vie politique locale, la presse locale, les chanteurs, les animateurs, les chanteurs et les animateurs qui écrivent des livres. Ce serait trop long de remercier tout le monde. Je souhaite cependant souligner que, dernièrement, l’école a fait beaucoup de progrès pour aider les enfants à ne pas se compliquer la vie.


J’évalue à plus de cinquante pour cent la part des phrases que nous échangeons avec nos semblables et qui sont sans aucun intérêt. Cette proportion est d’ailleurs en très forte augmentation. La majeure partie de ce que nous disons consiste à énoncer des évidences, des inepties ou des lieux communs. C’est un des mystères les plus profonds des relations humaines. Parler pour ne rien dire constitue l’essence même de la communication. La conversation est un bruit d’ambiance, une décoration sonore sans substance. J’ai pris conscience de l’ampleur du  phénomène du moment que je me suis intéressé aux réseaux sociaux. C’est vertigineux. Chacun éjacule sans cesse ses pensées du moment.


Ils sont légion les écrivains qui nous racontent des histoires. Ils nous bercent le soir pour que tout recommence, le lendemain matin. On les lit en se couchant pour remettre à zéro les compteurs, pour oublier sa journée et croire que  l’avenir  sera  romanesque. La littérature sert à faire repartir la vie qui chancelle, comme lorsqu’il faut redémarrer un ordinateur devenu instable.


Bourdieu s’est trompé en énonçant que les inégalités s’enracinent dans la transmission inéquitable d’un héritage culturel. Ce n’était pas tant la culture qui distinguait Lumans que son assurance. Cette aisance qui l’habitait lui a ouvert toutes les portes. Le véritable legs familial résidait dans la certitude que les choses lui étaient dues car la vie avait des devoirs vis-à-vis de la ligné  des Lumans. (…) L’assurance marque l’appartenance à une classe sociale supérieure davantage que les revenus ou la culture. 


On appelle cela le réseau des relations. La valeur d’une fréquentation se mesure au nombre de nouvelles relations qu’elle suscite. On collectionne les amis sur des réseaux  sociaux, on les compte. À nouveau monde, nouvelle langue. On ne dit plus être ami, mais être connecté. On ne parle plus, mais on chatte, on n’écrit pas à un ami, on  blogue. Au fond, on privilégie la connexion sur la relation et les contacts deviennent des portes ouvertes sur d’autres connaissances. À la fin, avec toutes ces ouvertures, il y a beaucoup de courants d’air, le réseau débouche sur du vent. Dans cette toile de relations, Montaigne et La Boétie auraient marqué peu de points. Le nombre n’a-t-il pas été, de tout temps, l’ennemi de l’amitié ?


En recherchant son nom dans Google, on peut savoir où on en est dans l’existence. Ce que le monde dit de nous, c’est ce  que nous sommes, le web est un miroir. Tous  les  matins, on s’examine devant une glace pour vérifier sa coiffure ou ses vêtements. De  la même façon, tous les jours, nous devrions nous observer sur internet. Avant le net, chacun pouvait espérer ne pas être immédiatement saisi. Comme par un brouillard qui  enveloppe un paysage, certaines tournures de notre être étaient dévoilées pendant que d’autres restaient cachées et un mouvement faisait ondoyer ces mystères et ces révélations. Il était impossible de voir le paysage au complet, néanmoins le souvenir permettait de reconstituer la scène. On appelait cela l’intimité. Nous n’étions pas d’emblée disponibles. Et puis, le temps de la transparence est venu, l’incontinence est la maladie du siècle, les gens font leur être sous eux.


Le lent pourrissement des chairs n’est plus accepté car la science nous a promis la maîtrise des corps. On ne veille plus nos morts à la lueur d’une bougie avec les voisins rassemblés qui murmurent des histoires anciennes comme pour éviter de réveiller le mort. (...) L’urne, quant à elle, faisait penser à un container qui aurait pu renfermer des produits alimentaires. Elle fut placée par un employé des pompes funèbres dans un trou creusé dans un mur. Le trou fut scellé, la cérémonie était terminée. Le mur contenait des centaines d’urnes et édifiait une muraille de Chine destinée sans doute à éviter une invasion : l’incursion des morts dans le royaume des vivants. Comme les Mongols, les morts faisaient trembler l’empire. Ils nous rappelaient qu’on venait de quelque part et qu’on allait quelque part. Difficile de consommer, de faire du tourisme et de regarder calmement  Master Chef en entendant le murmure des morts. 


On croit que les gens ont peur de mourir. C’est encore un malentendu. On a peur de la mort des autres, de ses enfants, de ses parents, de ses amis. On a peur de se retrouver seul, de ne plus avoir la distraction de la compagnie. On craint l’effondrement du monde, c’est une angoisse heideggérienne. En revanche, sa mort à soi, on n’en a pas peur.


La supériorité des hommes modernes sur les hommes préhistoriques ne provient pas de leur civilité, mais de leur sauvagerie. Homo sapiens a supplanté Néandertal parce que c’est une brute…


Il y a aussi cette phrase de Tim Cook, le patron d’Apple :  « Nous allons vous donner des choses sans lesquelles vous ne pourrez pas vivre, mais dont vous ne ressentez pas  le  besoin  aujourd’hui  ». Quelle  magnifique épitaphe pour la période que nous vivons. Quel trésor archéologique ce serait ! Qui aura mieux résumé notre époque ?…