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mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

Accès au livre : ISBN 9782080470768  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

mercredi 22 avril 2026

Critique : "Les miettes" de Lukas Bärfuss | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les miettes" de Lukas Bärfuss



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les miettes (Die Krume Brot)

Auteur : Lukas BÄRFUSS

Traduction : Camille LUSCHER

Parution : en allemand (Suisse) en 2023,
                  en français en 2026 (Zoé)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782889075478  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’immigrés italiens et petite-fille d’un partisan de Mussolini, Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle a dix-huit ans lorsque, à la mort de son père, elle hérite de ses dettes. Forcée d’interrompre son apprentissage pour entrer à l’usine, elle rencontre Toto, un saisonnier italien dont elle tombe amoureuse. Mais peu après la naissance de leur fille, Toto disparaît. En ce début des années 70, dans une Suisse que l’essor économique rend impitoyable, Adelina n’a pas le choix : elle va devoir faire confiance à des hommes qui ne veulent pas tous son bien.

En racontant tambour battant la vie quotidienne de son héroïne – cette mère célibataire, précaire et épuisée, mais qui ne se résigne pas –, Lukas Bärfuss brosse une redoutable fresque de la société libérale et signe un grand roman sur l’injustice et la dépossession.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1971, Lukas Bärfuss vit à Zurich. Aujourd’hui, il est l’un des auteurs germanophones les plus connus. Politique, combatif, dans la tradition des grands intellectuels allemands, il se bat pour un monde où les valeurs de l’esprit l’emporteraient sur celles de l’économie. Avant de  vivre de sa plume, il a été ferrailleur et jardinier, puis a repris une librairie. Bärfuss se confronte aux questions de société, en particulier celles qui concernent les plus faibles. Ses textes, Lukas Bärfuss les imprègne d’une force rythmique qui vient de son expérience de dramaturge. Il en ressort un puissant effet de réalisme.

 

Avis :

Lukas Bärfuss, écrivain et dramaturge dont l’oeuvre engagée est largement saluée, s’aventure ici au plus près de sa propre histoire familiale pour mettre au jour ce qui, en Suisse, demeure à la fois méconnu et tabou : la misère et l’exclusion. Puisant dans la vie de sa mère et affirmant n’avoir « pas eu à inventer beaucoup », il révèle, à travers le parcours d’Adelina, immigrée italienne prise dans la spirale mortifère de la précarité et du surendettement, les mécanismes qui rendent un pays aveugle à la réalité de la pauvreté.

Née à Zurich dans les années 1950 de parents venus d’Italie, Adelina grandit dans l'ombre de la prospérité helvétique et hérite très tôt de l’isolement social, de la relégation et des dettes qui la précipitent dans une spirale sans issue. Devenue mère célibataire, elle enchaîne les emplois précaires, accumule les arriérés de loyer, subit expulsions et humiliations, et s’enfonce malgré tous ses efforts dans une insolvabilité qui fait d’elle la cible idéale de multiples prédateurs. Livrée à elle-même, confrontée à la désapprobation plutôt qu’à la solidarité, elle voit les portes se fermer les unes après les autres, dans une descente aux enfers marquée par l’impuissance et l’injustice.

D’une précision clinique et d’un dépouillement extrême, le texte se déploie sans effets ni lyrisme, sur un ton monocorde qui, écartant dialogues, introspection et commentaires, s’attache exclusivement aux faits, aux gestes et aux situations, dans une fidélité presque ascétique au réel. Ce choix narratif produit un effet hypnotique, quasi cinématographique, où les scènes s’enchaînent comme des plans nets, froids, implacables, et où l’absence de psychologisation et de pathos construit une objectivité rigoureuse. Ici, aucune dramatisation, mais une violence sociale qui se donne à voir dans sa nudité, au coeur de l'existence la plus ordinaire.

Dans ce cadre stylistique austère, Adelina apparaît comme un personnage complexe. Loin de la victime passive, elle observe et résiste avec une dignité lucide que rattrape peu à peu une fatigue physique et morale rendue sans jugement ni complaisance. Elle lutte, encore et encore, même lorsque le système la dépasse, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix. Cette obstination silencieuse, à la fois instinct de survie et volonté, lui confère une force morale d’autant plus saisissante qu’elle s’exprime dans un monde où tout conspire à l’écraser.

Sombre, fataliste même, le roman inscrit les épreuves d’Adelina dans un enchaînement de déterminations sociales qui semblent précéder chacun de ses gestes. Rien ne relève ici de la malchance : les obstacles s’imbriquent et révèlent une architecture invisible où la naissance, l’origine sociale, le statut d’immigrée et la précarité économique se combinent pour réduire progressivement toute possibilité d’émancipation. La narration met ainsi en lumière les forces structurelles à l’origine d’une marginalisation durable, qui dépasse l’individu et traverse les générations. La pauvreté apparaît comme un héritage silencieux, transmis par la répétition des mêmes impasses dans un système de hiérarchies implicites qui valorise l’autonomie tout en rendant son exercice impossible pour ceux qu’il relègue à ses marges.

Sans jamais recourir à la démonstration explicite, Lukas Bärfuss laisse émerger une critique sociale d’une grande acuité. Ni spectaculaire ni bruyante, la violence décrite se loge dans la banalité du quotidien, entre humiliations discrètes et portes closes, transformant en faute morale une pauvreté entretenue par le racisme structurel, la précarité administrative et économique, l’exploitation par les employeurs et les propriétaires, et l’absence de soutien institutionnel, voire l’hostilité des services sociaux. À travers l’histoire d’Adelina se dessine le portrait d’un pays qui, derrière son image de prospérité, laisse se développer une misère invisible, silencieuse, mais profondément enracinée.

Fort de la rigueur de son dispositif narratif autant que de la justesse de son regard, ce récit qui refuse les artifices romanesques pour adopter une écriture sèche et factuelle parvient à faire sentir, derrière une existence ordinaire, les lignes de force d’un système qui broie sans bruit. La trajectoire d’Adelina, jamais réduite à un cas particulier, acquiert une portée exemplaire qui donne au livre une dimension presque documentaire, sans rien sacrifier à sa densité littéraire. Un roman engagé, lucide, dont la sobriété formelle renforce encore la portée politique. (4/5)

 

Citations :

Adelina sentait que la femme s’adressait de la même manière à toutes les personnes qui avaient dû prendre le chemin de sa boutique, les désespérés qui n’avaient aucune chance d’obtenir de leur banque un crédit supplémentaire, qui n’avaient même pas de compte en banque, ou qui étaient dans une telle panade que seuls les paiements directs les atteignaient. La femme, Irma Kramer c’était son nom, conseilla vivement à Adelina d’augmenter un peu la somme qu’elle avait envisagé d’emprunter, qu’elle en croie son expérience, on oubliait bien souvent l’une ou l’autre obligation, il était sage de prévoir un peu de marge au cas où, afin de rester flexible n’est-ce pas et de ne pas se retrouver pieds et poings liés comme une esclave, attachée à son quotidien, elle était mère, une sacrée responsabilité là aussi, un tiers de la somme conseillait-elle, un tiers en plus, et cela paraissait si raisonnable, si bien pesé, irréfutable, qu’Adelina ne pouvait dire que oui, hocher la tête à tout ce qu’on lui disait, bien qu’elle fut naturellement saisie d’angoisse en pensant aux mensualités, aux échéances qui lui étaient présentées.


Adelina vit les lettres et les chiffres, elle feuilleta sans rien comprendre. Ce qui comptait, c’étaient les chiffres, elle le savait, les mensualités, les intérêts et les échéances, elle les trouva en haut de la page trois, ils lui parurent affreux, méchants, poisons, et elle demanda alors à madame Kramer qu’elle les lui répète pour pouvoir les entendre. Adelina sentait qu’un nouveau malheur pouvait bien être en train de sourdre, mais toute alternative, la possibilité de quitter ce lieu sans signer, sans l’argent, lui semblait mille fois pire et les probabilités d’y survivre quasiment nulles, pas avec une enfant, pas sans mari, pas dans la situation qui était la sienne. L’air d’un coup lui parut lourd, il faisait humide, ça sentait mauvais et elle respirait avec peine, elle n’avait plus qu’un souhait, sortir de là au plus vite, alors elle prit le stylo bille et gratta quelques lettres dans le papier.
 

mercredi 17 décembre 2025

[Paulin, Frédéric] Que s'obscurcissent le soleil et la lumière

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Que s'obscurcissent le soleil 
            et la lumière

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782382461372  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Si la guerre ne finit jamais, qui donc verra la fin des combats ? Qui donc verra la fin des larmes des veuves, de la détresse des orphelins, de la souffrance des pères ? Qui donc, si ce n’est ceux qui sont morts à la guerre ? »
Fin d’année 1986, Paris est à feu et à sang. Il faut alors trouver rapidement un coupable pour calmer l’opinion publique. La piste Abdallah, bien que hautement improbable, est choisie, car la raison d’État prévaut souvent sur la vérité, comme le commissaire Caillaux ne le sait que trop bien. À l’international, Michel Nada a fort à faire car les enjeux sont colossaux : la crise des otages qui dure depuis plusieurs années maintenant vient se mêler de manière toujours plus cynique à la course à la présidence de 1988 entre Mitterrand et Chirac. Au Liban, la guerre reprend de plus belle après une brève accalmie, opposant cette fois les chrétiens entre eux, en plus de la lutte fratricide entre chiites, et le pays se retrouve bientôt avec deux gouvernements. Cette macabre comédie cessera-t-elle un jour ? Dans le dernier volet de sa trilogie libanaise, Frédéric Paulin nous emmène jusqu’aux derniers jours d’un conflit long de quinze ans et qui, comme il avait débuté, s’achève dans le chaos, avec, comme toujours, le peuple libanais pour seul véritable perdant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel.
Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :   

Après Nul ennemi comme un frère et Rares ceux qui échappèrent à la guerre, Frédéric Paulin clôt sa trilogie géopolitique avec un dernier volet consacré aux ultimes années du conflit libanais, entre 1986 et 1990. Le récit reprend là où il s'était brutalement interrompu. Paris reste secouée par les attentats, les services secrets s’agitent et les ramifications de la guerre civile débordent largement de Beyrouth. On retrouve les mêmes personnages fictifs, mêlés aux figures historiques, pour cette suite troublante de réalisme, qui, miroir de la complexité d’un conflit dense et opaque, se déploie dans un entrelacs de lieux et de temporalités. 

Dans ce troisième tome, Frédéric Paulin resserre encore l’étau autour de ses protagonistes, pris dans les jeux d’ombres et les brutalités du renseignement et de la diplomatie. À mesure que le conflit s’intensifie, leurs trajectoires se referment inexorablement, jusqu’à leur effacement. Marqués par la fatigue et le doute, ils dessinent une humanité en lutte, ni héroïque ni cynique, mais désespérément impuissante dans sa lucidité. Leur disparition, brutale ou silencieuse, scelle la trilogie dans une impasse tragique, reflet fidèle d'une guerre sans issue.

L’écriture, tendue et précise, saisit les tensions invisibles, rend palpable l’attente, la peur et l'usure, là où l’éthique s’efface devant les calculs politiques. Elle accompagne les scènes de marchandage autour des otages, réduits à des leviers électoraux dans la rivalité entre Chirac et Mitterrand, révélant un monde où les vies humaines sont reléguées au rang de variables dans une stratégie de conquête du pouvoir. 

Frédéric Paulin explore les marges de l’histoire contemporaine avec une acuité sans fard, attentive aux failles humaines autant qu’aux rouages politiques. Certaines scènes, saisies dans leur âpreté, claquent comme des déflagrations : une exécution dans un couloir, un regard échangé avant la mort, une ville qui s’effondre sous les bombes. Ce sont des fulgurances de réel, des fragments de vérité assemblés avec une exactitude quasi documentaire.

Pourtant – est-ce une certaine lassitude, avec près de 1300 pages cumulées sur toute la trilogie ? – on en vient parfois à souhaiter une respiration, tant la précision irréprochable finit par pétrifier l’émotion et la mécanique narrative, si maîtrisée, par lisser les aspérités. L’intérêt ne faiblit pas, mais l’intensité s’émousse, comme si le récit, à force de lucidité, se tenait à distance de ce qu’il fait ressentir.

Que s’obscurcissent le soleil et la lumière referme une trilogie ambitieuse, tendue, d’une cohérence remarquable. Frédéric Paulin y poursuit son entreprise de dévoilement, entre fiction et histoire, sans jamais céder à la facilité du spectaculaire ni à l’illusion du dénouement. Si ce dernier volume laisse parfois l’émotion en retrait, il confirme la puissance d’un regard : celui d’un écrivain qui interroge les zones grises du pouvoir et les mécanismes souterrains qui façonnent les conflits contemporains. Une lecture exigeante, dérangeante par sa lucidité, impitoyable dans sa vision du politique – et nécessaire. (4/5)

 

 

Citations :

Est-ce que la légalité est une frontière ? La juge Gagliago elle-même n’en est plus certaine. Est-ce que la légalité est une frontière lorsque les politiques mentent, se renient, font d’un petit juge le coupable de leurs magouilles ? Est-ce que la légalité a un sens lorsqu’il s’agit d’assassiner un assassin ?

Sur le terrain, les combats continuent. Édouard Nada a aussi accepté l’inacceptable : dans son pays, les combats ne sont plus le moyen d’atteindre des objectifs stratégiques ou politiques, non, ce ne sont que l’expression pathologique de chefs de guerre, et des miliciens qui leur obéissent. Ces gens se battent entre eux uniquement pour affirmer leur présence. Les anciens alliés se retrouvent désormais ennemis et l’on se massacre au sein d’une même confession : chiites contre chiites, Palestiniens contre Palestiniens, et chrétiens contre chrétiens. La Syrie et l’Iran exacerbent ces conflits, certes. Mais les Libanais sont assez fous pour se battre entre eux, sans l’aide de l’extérieur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 17 juin 2025

[Dierstein, Benjamin] Bleus, blancs, rouges

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Bleus, blancs, rouges

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 800

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Printemps 1978 : les services français sont en alerte rouge face à la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe.
Marco Paolini et Jacquie Lienard, deux inspecteurs fraîchement sortis de l’école de police et que tout oppose, se retrouvent chargés de mettre la main sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens et répondant au surnom de Geronimo. Traumatisé par la mort d’un collègue en mai 1968, le brigadier Jean-Louis Gourvennec participe à la traque en infiltrant un groupe gauchiste proche d’Action directe. Après des années d’exil en Afrique, le mercenaire Robert Vauthier revient en France pour régner sur la nuit parisienne avec l’appui des frères Zemour. Lui aussi croisera le chemin de Geronimo. Quatre destins qui vont traverser les années de plomb, les coups fourrés politiques et les secousses de la Françafrique.
Le premier tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Goldman, Jacques Mesrine, Jean-Bedel Bokassa, Alain Delon, Tany Zampa ou Omar Bongo.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1983, Benjamin Dierstein vit en Bretagne, où il travaille dans le milieu de la musique électronique. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points.

 

 

Avis :

Pendant que l’on attend avec impatience le dernier tome de la trilogie en cours de Frédéric Paulin, paraît le premier volet d’un autre triptyque tout aussi passionnant et documenté, ouvrant un point de vue complémentaire sur la France politique et policière de la fin des années 1970 à la décennie 1980.

L’on entre dans le récit à une période charnière, alors que le proche tournant des années 1980 annonce une nouvelle décennie frappée au coin du changement. Un jeune brigadier, Jean-Louis Gourvennec, est sorti traumatisé d’une mission des Renseignements Généraux qui a mal tourné à l’ombre des barricades de mai 1968. Dix ans plus tard, on le retrouve membre du SAC et infiltré dans un groupe révolutionnaire proche d’Action directe. C’est aussi en cette année 1978 que, fraîchement émoulus de l’école de Police, Jacqueline Liénard et Marco Paolini rejoignent les RG pour l’une, l’Antigang pour l’autre. Il ne manque plus qu’un dernier personnage fictif, Robert Vauthier, ancien mercenaire et barbouze bien décidé à se reconvertir en patron de boîtes de nuit parisiennes, pour raconter de leurs points de vue à tous les quatre, eux qui, tant du côté de services rivaux de la police que de celui, bien poisseux, de la mafia et des tueurs à gage, vont se retrouver au coeur des affaires criminelles les plus retentissantes de l’époque, les dessous fort peu reluisants du pouvoir, là ou la politique et le crime s’entremêlent sans plus guère de frontière.

Menée tambour battant au rythme nerveux et musicalement travaillé d’une écriture trempée dans l’humour noir, l'intrigue happe le lecteur subjugué, souvent étonné de redécouvrir une époque finalement méconnue et ravi de se replonger avec un brin de nostalgie dans ses mille détails concrets et quotidiens. 
 
Entrecoupé d’extraits d’articles de presse, de rapports de police et d’écoutes téléphoniques, le récit construit sur une documentation dont les annexes en fin de volume laissent percevoir l’impressionnante méticulosité, rebondit au gré d’une actualité marquée par la crise pétrolière et les difficultés économiques en cascade, par la vague d’enlèvements et d’attentats terroristes qui secoue la France, par les dérives de la Françafrique, le renversement de Bokassa et le scandale des diamants, par l’exécution en pleine rue de Mesrine, les assassinats de Pierre Goldman et de Henri Curiel, le « suicide » de Robert Boulin, le tout sur le fond enfiévré d’une guerre des polices sans merci, de basses manoeuvres politiques et de collusions mafieuses qui, dans un tourbillon mêlant le Tout-Paris jusqu’à ne plus savoir distinguer les sbires enfarinés de respectabilité et les dignitaires mouillés dans le crime et la corruption, d’actions violentes en manigances troubles et au fil de dialogues claquant d’une façon plus juste et savoureuse les uns que les autres, évoque à une puissance démultipliée l’un de ces films de flics et de voyous devenus des classiques où, aux côtés d’Alain Delon et de « Bébel », des commissaires Broussard et Ottavioli, des frères Zemour et de Tany Zampa, apparaîtraient Valéry Giscard d’Estaing, Yasser Arafat, Omar Bongo ou encore Kadhafi.

Une citation de Nietzsche précise en exergue que « Rien de ce qui suit ne s’est passé de cette façon. Tout aurait pu se passer de cette façon. Et pourtant, rien. » Historiquement exact mais narré du point de vue de personnages fictifs si bien placés au coeur du mal qu’ils ne ressentent plus que lui, le roman est un concentré de noirceur exacerbant la réalité jusqu’à la satire, une caricature musclée toute de tension électrisante qui se lit en un seul long souffle, éberlué et fasciné, au long de ses huit cents pages. Il n’est pas jusqu’à la dernière phrase pour s’attacher jusqu’au bout, et plus encore, le lecteur impatient de découvrir la suite, avec un deuxième tome promis pour cet automne. L’auteur qui dit s’être inspiré d’Ellroy et de sa vision particulièrement pessimiste d’un monde corrompu est ici indéniablement à la hauteur du maître. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

L’ennui avec les hommes politiques, c’est qu’on croit faire leur caricature alors qu’on fait leur portrait. (Jean Sennep)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

vendredi 16 mai 2025

[Paulin, Frédéric] Rares ceux qui échappèrent à la guerre

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rares ceux qui échappèrent
            à la guerre

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Ce n’est pas un mercredi agréable de fin d’été. C’est seulement un jour comme les autres, un jour comme ceux qui ont précédé : Paris, feu et sang. »
Beyrouth, 23 octobre 1983. Un attentat visant le poste Drakkar fait près de soixante victimes françaises parmi lesquelles pourrait se trouver le fils du diplomate Philippe Kellermann. La France, directement visée, est désormais en guerre et le commandant Dixneuf se retrouve en première ligne.
Entre Beyrouth et Téhéran, après plusieurs nouvelles tentatives déjouées, Abdul Rasool al-Amine et les chefs du Hezbollah décident de changer de tactique, inaugurant une crise des otages qui occupera le paysage médiatique français pendant tout le reste des années 1980.
Mais alors que le pays n’en finit pas d’être endeuillé et que le monde politique se déchire quant à la conduite à tenir, les attentats signés Action directe se multiplient à Paris et en province.
Deuxième partie de l’ambitieuse trilogie de Frédéric Paulin consacrée à la guerre du Liban, Rares ceux qui échappèrent à la guerre se concentre sur une période de 1983 à 1986, charnière du conflit. La France prend conscience, de la plus dure des manières, des dangers qui la menacent tandis que le Liban s’enfonce chaque jour un peu plus dans la guerre…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel. Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :

Après le premier tome Nul ennemi comme un frère, Frédéric Paulin poursuit sa trilogie sur les quinze années de la guerre du Liban, de 1975 à 1990. Le récit reprend là où il s’était arrêté, en plein attentat du Drakkar le 23 octobre 1983, un immeuble de Beyrouth où stationnaient des militaires français. Le souffle de l’explosion passe ainsi directement de la dernière page du volume précédent à la première de celui-ci, dans une continuité narrative qu’il vaut mieux aborder depuis le début. En attendant le dernier tome annoncé pour l’été 2025, ce sont les années 1983 à 1986, jusqu’à cette fois l’attentat de la rue de Rennes à Paris, que l’auteur nous raconte avec toujours autant de souffle romanesque que de rigueur historique.

Mêlés aux protagonistes réels de l’époque, l’on retrouve donc les mêmes personnages fictifs qui, des désillusions du commandant Dixneuf de la DGSE au redoublement de violence du Libanais chiite Abdul Rasool al-Amine, en passant par les manoeuvres politiques du bientôt député RPR Michel Nada et de l’ex-diplomate Philippe Kellerman devenu proche conseiller du président Mitterrand, mais aussi par le désarroi du commissaire Caillaux et de sa femme juge anti-terroriste, permettent de croiser les points de vue sur ces années qui ont vu la guerre du Liban s’exporter sur le sol français.

Sans chapitre ni coupure, avec pour seules balises temporelles les faits historiques, le récit avance comme un fleuve en furie charriant les événements toujours plus violents qui, au Liban, en France, en Iran, ont pris une tournure d’une inextricable complexité. Pendant que la guerre transforme le Liban en champ de ruines, que les bombes d’Action Directe et des différents groupes islamistes installent un climat de terreur en France et que les otages tremblent pour leur vie entre les mains du Hezbollah, l’on découvre dans un étonnement consterné les dessous d’une diplomatie française minée par les rivalités et par les compromissions, les tractations concurrentes menées par les différents partis politiques à l’approche des élections présidentielles achevant d’ajouter à la confusion.

Les scènes courtes s’enchaînent sans discontinuer, sautant d’un lieu à l’autre dans une tension d’autant plus captivante que d’une crédibilité sans faille, l’auteur fondant son irréprochable rigueur d’écriture sur une documentation aussi impressionnante par sa minutie que par le naturel de sa restitution. Sans commentaire ni parti pris, le livre démonte les mécanismes et les enjeux politiques de la violence pour un tableau édifiant, souvent effarant, et toujours passionnant. Une vraie performance que cette lecture limpide et agréable du fatras au Proche-Orient. Vivement le dernier tome de la trilogie ! Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les deux hommes lui ont confié que les otages au Liban étaient une opportunité pour la droite. Nada s’est forcé de garder pour lui son embarras lorsque Marchiani a dit que si les otages restaient otages jusqu’aux élections législatives, c’était même une chance pour Chirac.


Marcel Carton et Marcel Fontaine, enlevés depuis le 22 mars.
Jean-Paul Kauffmann et Michel Seurat, enlevés depuis le 22 mai.
Les otages, c’est Dumas qui s’en charge – avec Védrine, Bianco et Cousseran. C’est Dumas parce que Mitterrand en a décidé ainsi. Officiellement, on ne négocie pas avec les terroristes. Officieusement, on aimerait bien que les terroristes négocient plus facilement.


(…) finalement, les otages ne sont que des produits comme les autres, des produits qui ne se négocient plus sur un marché économique ou financier, mais sur un marché politique qui, à bien y réfléchir, englobe même l’économique et le financier.


— Vous n’auriez pas dû démissionner de la DGSE, commandant. Votre pays a besoin de gens comme vous.
— Mon pays se fout des gens comme moi. Vous n’avez qu’à voir les magouilles qui empêchent les otages d’être libérés.
— Les magouilles ?
— Ça fait trois mois que vous me retenez ici alors je suis un peu largué, je vous l’accorde. Mais je sais comment les choses se passent : mon gouvernement veut faire libérer les otages parce que bientôt ce sont les élections en France. Et plein d’autres gens veulent que les otages restent des otages parce que ça arrange leurs affaires.


La rue autour d’elle est agitée par la vie mais par une vie étrange. Dix ans de guerre, et la normalité accepte le pas pressé des femmes qui vont chercher de la nourriture ou des médicaments avant de rentrer précipitamment chez elles. La normalité accepte ces bâtiments aux vitres brisées, aux murs percés d’impacts. La normalité accepte le regard méfiant des miliciens en armes qui patrouillent ou gardent l’entrée d’un immeuble qui, peut-être, abrite en son sous-sol des otages, des morts-vivants. Depuis dix ans, c’est la normalité à Beyrouth.
Ces dix dernières années qui lui ont été volées. Comme à tous les Libanais.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 


 

mercredi 14 mai 2025

[Gaudé, Laurent] Terrasses ou notre long baiser si longtemps retardé

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Terrasses ou notre long baiser
            si longtemps retardé

Auteur : Laurent GAUDE

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Vendredi 13 novembre 2015, il fait exceptionnellement doux à Paris – on rêve alors à cette soirée qui pourrait avoir des airs de fête. Deux amoureuses savourent l’impatience de se retrouver ; des jumelles s’apprêtent à célébrer leur anniversaire ; une mère s’autorise à sortir sans sa fille ni son mari pour quelques heures de musique. Partout on va bavarder, rire, boire, danser, laisser le temps au temps. Rien n’annonce encore l’horreur imminente.
Laurent Gaudé signe, avec Terrasses, un chant polyphonique qui réinvente les gestes, restitue les regards échangés, les quelques mots partagés, essentiels – écrit l’humanité qui éclot au cœur d’une nuit déchirée par l’impensable. Et offre à tous un refuge, face à un impossible oubli.

 

Un mot sur l'auteur :

Laurent Gaudé a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le prix des libraires avec La mort du roi Tsongor en 2002, puis le prix Goncourt pour son roman Le soleil des Scorta en 2004.

 

Avis :  

Cela fait presque dix ans qu’ont eu lieu à Paris les attentats du 13 novembre 2015. Dans un roman choral par ailleurs mis en scène au théâtre, Laurent Gaudé nous donne à entendre les voix des victimes et des secouristes, un choeur poignant dont la délicate litanie fait ressortir le motif lumineux de l’amour, de l’empathie et de la solidarité sur le noir absolu de la violence aveugle et de la peur.

L’exercice était délicat et l’écrivain le réussit avec brio. Tandis que, donnant la parole aussi bien aux morts qu’aux vivants, le « je » et le « nous » du récit immergent le lecteur au plus près de ce qu’ont vécu les victimes et ceux qui leur ont porté secours – ici une amoureuse qui court vers un premier baiser, là deux jumelles impatientes de se retrouver à Paris pour leur anniversaire, là encore un couple qui se sépare sur une dispute, et bientôt les policiers de la BAC de nuit, une infirmière rappelée d’urgence après la fin de sa journée, les forces d’intervention de la BRI montant à l’assaut du Bataclan… –, se superposent peu à peu, jusqu’à former une petite foule évoquant un choeur antique, les silhouettes fictives mais représentatives, vives et précises, de ces hommes et de ces femmes à qui le hasard a donné rendez-vous ce soir-là avec l’horreur et l’irrémédiable arbitraire du destin.

Chacune y va de son monologue sobrement factuel, évoquant simplement et sans pathos la vie fauchée en plein geste ou à jamais transformée par la perte et la confrontation à l’impensable barbarie. Pas de haine ni même de colère, juste la sidération suivie de la douleur et, face à l’implacable atrocité tombée au hasard au beau milieu de vies banales qui auraient pu tout aussi bien être la nôtre ou celle de proches, la dignité de gens s’efforçant comme ils peuvent de faire face à une tragédie collective nous dépassant tous.

Poignant dans son incommensurable tristesse, souvent insoutenable malgré la pudeur presque clinique de ces voix comme désincarnées surgies de l’obscurité des enfers et sondant sans répit la question sans réponse du hasard et de l’arbitraire – « “Toi, oui. L’autre, pas.” À une seconde près, un centimètre près. Avoir de la chance ou pas. » –, le texte laisse la vie et l’envie de vivre diffuser une lumière têtue, celle de l’humanité et de la liberté, qui réussit en dépit de tout à imposer l’espoir face à l’obscurantisme aveugle.

Un texte bref, intense et bouleversant, qui a su trouver la retenue et la justesse de ton pour aborder avec autant d’empathie que de respect les blessures individuelles et collectives qui démarqueront toujours l’après de l’avant, mais qui, jamais, n’empêcheront la vie de triompher sur les courtes vues du fanatisme. « Nous avons appris qu’on pouvait mourir de marcher dans la rue, de s’attarder autour d’un verre avec des amis. Et pourtant, il faut continuer. Vivre. Comme on aime. Au nom de ceux qui sont tombés. Nous serons tristes, longtemps, mais pas terrifiés. Pas terrassés. » (4/5)

 

Citations : 

“Toi, oui. L’autre, pas.” À une seconde près, un centimètre près. Avoir de la chance ou pas.  

[Le Hasard] dévie nos chemins avec une joie féroce et donne à l’horreur le nom de destin.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

jeudi 16 janvier 2025

[Augier, Justine] Personne morale

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Personne morale

Auteur : Justine AUGIER

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le cimentier Lafarge, fleuron de l’industrie française, est mis en cause devant les tribunaux pour avoir, dans la Syrie en guerre, maintenu coûte que coûte l’activité de son usine de Jalabiya jusqu’en septembre 2014, versant des millions de dollars à des groupes djihadistes, dont Daech, en taxes, droits de passage et rançons, exposant ses salariés syriens à la menace terroriste après avoir mis à l’abri le personnel expatrié.

Justine Augier documente le travail acharné d’une poignée de jeunes femmes – avocates, juristes, stagiaires – qui veulent croire en la justice, consacrent leur intelligence et leur inventivité à rendre tangible la notion de responsabilité. Leur objectif marque un tournant dans la lutte contre l’impunité de ces groupes superpuissants : faire vivre et répondre de ses actes cette “personne morale” qu’est l’entreprise, au-delà de ses dirigeants, pour atteindre un système où l’obsession du profit, la fuite en avant et la mise à distance rendent possible l’impensable.

Minutieux et palpitant, Personne morale fait entendre les voix des protagonistes et leurs langues, si révélatrices, explore la dysmétrie des forces, la nature irréductible de l’engagement des unes, du cynisme des autres. Dépliant, avec une attention extrême, un engrenage de faits difficiles à croire, ce livre est une quête de vérité qui traque dans le langage et dans le droit les failles, les fissures d’où pourrait surgir la lumière.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir passé cinq années à Jérusalem, trois à New York, et trois à Beyrouth, Justine Augier a provisoirement posé ses bagages – et ses trois enfants – à Paris.
Elle est l’autrice de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portrait. En avril 2015, paraît son nouveau roman, Les idées noires.
Elle revient ensuite au récit littéraire avec le très impressionnant De l'ardeur (Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne) qui lui vaut le prix Renaudot Essai 2017. Elle retrace l'histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l'épouse de Yassin al-Haj Saleh.
Avec Par une espèce de miracle (2021), elle accompagne dans l'exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l'écriture le lieu de son engagement.
Elle est également l'autrice du roman pour adolescents Nous sommes tout un monde (Actes Sud junior, 2021) et a récemment traduit Avoir et se faire avoir de l'Américaine Eula Biss pour les éditions Rivages.
Croire. Sur les pouvoirs de la littérature paraît en janvier 2023. Le dernier récit de Justine Augier Personne morale paraît en 2024.

 

Avis :

Après De l’ardeur, récit consacré à l’avocate syrienne Razan Zaitouneh, figure de la révolution populaire du printemps 2011 portée disparue depuis 2013, Justine Augier s’intéresse, toujours dans le registre pot de terre contre pot de fer, à la persévérance d’une poignée de juristes françaises et allemandes soutenant une plainte contre le cimentier Lafarge pour “financement d’organisation terroriste”, “mise en danger délibérée d’autrui” et “complicité de crime contre l’humanité”.

Entre 2013 et 2014, alors que la guerre faisait rage en Syrie, la multinationale aurait financé le terrorisme et Daech pour maintenir en activité son usine de Jalabiy, à moins de cent kilomètres de Raqqa, évacuant ses expatriés mais fermant les yeux sur les dangers courus par ses salariés syriens. Interpelées par les témoignages de quelques-uns de ces hommes, une juriste et deux stagiaires de l’ONG Sherpa engagée dans la défense des droits humains et de l’environnement commençaient il y a huit ans à rassembler les faits et les preuves pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête.

Mis en examen depuis 2018, le groupe cimentier qui, également poursuivi aux Etats-Unis pour atteinte à la sécurité nationale, a préféré éviter le procès en plaidant coupable d’avoir financé l’État islamique et en s’acquittant d’une lourde amende, est encore en attente de jugement en France, ses avocats s’ingéniant à jouer la montre à coups de recours procéduriers. Toujours est-il qu’après la BNP au Rwanda et Lundin Energy au Soudan, toutes deux poursuivies pour crimes internationaux, c’est la première fois avec Lafarge qu’une personne morale doit rendre compte en France pour sa complicité dans des crimes contre l’humanité. Une avancée que le récit s’émerveille de devoir à la détermination d’une poignée de femmes employées par de petites associations et tenant miraculeusement tête aux armadas d’avocats des cabinets les plus puissants.

Car, et c’est sans doute ce qui rend ce livre tout à fait prenant, la trame narrative choisie par Justine Augier s’attache avant tout, au-delà de l’affaire Lafarge décrite avec sérieux et objectivité, à la dynamique impulsée par une minorité d’acteurs se relayant patiemment, sans jamais baisser les bras, pour faire contre-pouvoir et obtenir que des lignes réputées immuables finissent par bouger. D’un côté, des hommes de pouvoir obsédés par le profit. De l’autre, quelques femmes portées par leur foi dans le droit et s’appliquant avec inventivité à se glisser dans le moindre interstice favorable à la justice. C’est une longue course de relais, un véritable sacerdoce usant et souvent désespérant, mais aussi la démonstration que le progrès est permis dans la défense des droits humains face au cynisme de l’argent et du profit à tout crin.

Enquête documentée sur une affaire symbolique des (ir)responsabilités des entreprises présentes en zones de guerre, ce livre passionnant et accessible est surtout une réflexion pleine d’espoir sur l’engagement et sur l’idéalisme, et un vibrant hommage à celles et ceux qui, fourmis de l’ombre, se relaient pour la seule satisfaction de voir doucement progresser la cause de la justice et des droits de l’homme. (4/5)

 

Citations :

Quand elles en parlent et qu’on risque de les entendre, elles disent juste : L., et cette initiale a le pouvoir de faire surgir l’histoire : pour que leur cimenterie syrienne de Jalabiya continue de tourner malgré la guerre, les responsables de la multinationale et de sa filiale auraient financé des groupes armés, dont Daech, sans pouvoir ignorer les crimes commis par ces groupes ni leur gravité. Ils auraient aussi mis en danger la vie de leurs salariés syriens, qui devaient chaque jour passer des heures sur les routes pour se rendre à l’usine et en revenir, franchissant des checkpoints à l’aller puis au retour, se faisant attaquer et kidnapper parfois, alors que les dirigeants avaient jugé la zone trop dangereuse pour que leurs salariés expatriés continuent d’y travailler.
 

Elles ne viendront pas à bout de toute l’affaire, le savent et l’admettent, elles ne sont ni juges ni enquêtrices, connaissent leur rôle et ses limites : faire suffisamment bien pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête, pour caractériser chaque infraction identifiée en lui donnant corps, en réunissant assez de faits et de preuves.
 

Ces infractions se sont imposées à elles, nombreuses : financement d’entreprise terroriste, mise en danger délibérée de la vie d’autrui, exploitation abusive du travail d’autrui, conditions de travail indignes, travail forcé et réduction en servitude, négligence et complicité de crimes contre l’humanité. Jamais ce dernier chef d’accusation n’a été retenu contre une entreprise et le président de l’association leur dit que ce n’est pas raisonnable, que ça ne marchera jamais. Mais elles ont décidé d’essayer, coup de poker, parce qu’elles ont tout de suite éprouvé la justesse de ce chef pour lequel – et c’est peut-être aussi la raison qui les a poussées à le conserver – elles avancent sans jurisprudence, d’une façon flippante mais galvanisante, parce qu’elles ne répliquent rien mais ouvrent une voie et inventent.
 

Leurs motivations ne se recoupent pas complètement et ces femmes sont plus ou moins engagées, plus ou moins militantes, mais toutes sont convaincues que les multinationales doivent enfin devenir des justiciables comme les autres. 
 

En début d’après-midi, ils comparaissent les uns après les autres devant les juges d’instruction qui les interrogent à leur tour, de façon directe, en ramassant et en compressant les faits, comme pour aider les hommes à comprendre : Qu’est-ce qui justifiait que des organisations terroristes et notamment Daech – dont les actes criminels ont gravement et irrémédiablement porté atteinte à la France – soient ainsi financées à hauteur de la somme de 12 946 562 euros par Lafarge entre 2011 et 2015 ?
 
 
Pour les trois juristes, il ne suffit pas de viser des dirigeants qui pourront être licenciés sans que rien ne change vraiment dans la façon dont l’entreprise favorise le profit économique au détriment du respect des droits humains. Les responsables de Lafarge ont agi comme ils l’ont fait parce qu’ils fonctionnaient dans un système qui rendait possible la commission des crimes, et ces crimes ont d’abord profité au système, au groupe et à ses actionnaires, à la personne morale, notion trouble, nécessaire pour les uns et suspecte pour les autres, que la France a choisi de faire entrer dans son Code pénal au début des années 1990 : Les personnes morales sont responsables pénalement des infractions commises pour leur compte, par leurs organes ou leurs représentants, se dotant ainsi d’un outil pour mieux appréhender et incarner la puissance des grands acteurs économiques. Mais le droit international pénal ne retient pas ce concept qui divise, oppose ceux qui sont persuadés qu’il correspond à une réalité à ceux qui évoquent une construction, une “fiction juridique”, qui répètent qu’on ne peut pas dîner avec une personne morale, se demandent comment on peut prouver l’intention d’une telle personne et comment la faire asseoir sur le banc des accusés, qui ne cherchent pas à se la figurer, à l’imaginer, ignorant peut-être que parfois, la fiction reste un instrument puissant pour approcher les réalités les plus troubles.


Dans leur arrêt, les juges ont évoqué les crimes contre l’humanité commis par Daech, ont choisi d’en mentionner certains : l’exécution d’un garçon de quinze ans accusé de blasphème, l’exécution de quatre cents jeunes hommes à Tabqa, à quatre-vingts kilomètres au sud de l’usine, le 2 septembre 2014, la décapitation des jeunes de la tribu des Chaitat le 30 août 2014, pour leur refus de prêter allégeance.
Et puis ils ont écrit ces mots, qui inscrivent dans le droit une certaine conception de la responsabilité : C’est la multiplication d’actes de complicité qui permet de tels crimes.


Au moment où les grands actionnaires se retrouvent à Saint-Moritz, une proposition de loi est votée, une loi dont l’affaire Lafarge a sans doute précipité l’adoption et pour laquelle les juristes de Sherpa se battaient depuis des années, avec d’autres ONG sans compétences juridiques mais aux réseaux importants, avec certains députés et professeurs de droit, une loi qui vise à rendre les maisons mères responsables des actions de leurs filiales et sous-traitants.


Le procès devrait se tenir devant le tribunal correctionnel, convoquer les personnes mises en examen et la personne morale, sauf si Lafarge réussit à y échapper en se fondant sur le “non bis in idem”, mots qu’Anna prononce toujours vite et en marquant si bien la liaison qu’il m’a fallu un moment pour les détacher les uns des autres, et comprendre qu’ils évoquaient ce principe selon lequel on ne peut être jugé deux fois pour un même crime. L’entreprise a été reconnue coupable de financement du terrorisme aux États-Unis, mais Cannelle et Anna ont déjà identifié des pistes pour contrer cette attaque à venir, pour préparer le combat qui s’annonce, s’assurer que la personne morale sera bien représentée sur le banc des prévenus, peut-être en 2025 ou 2026, qu’elle écopera d’une amende à la juste hauteur des crimes commis mais peut-être aussi d’une ou plusieurs des autres peines prévues par le Code pénal français – dissolution, suspension, exclusion des marchés publics, surveillance –, ces peines qu’il a fallu inventer pour punir une entité qu’on ne peut envoyer en prison. 


Nous sommes de simples employés, incapables d’obtenir réparation où que ce soit. Et comme nous ne sommes pas des voyous, nous refusons de faire justice nous-mêmes. Pourtant nous avons joué le jeu, nous avons travaillé avec les juristes et les avocates, répondu aux questions des juges et des médias, avant d’attendre bien sagement pendant six ans, tandis que certains d’entre nous luttaient pour retrouver du travail ou tombaient malades. Et à la fin, personne ne nous dit : “Vous avez menti” ou “Vous avez eu tort”. Non, nous ne pourrons pas obtenir réparation à cause d’une simple question technique.
Où est donc votre fameuse justice ? On entend partout que pour être libres et voir ses droits respectés, il faut aller en Europe ; mais quelle différence finalement avec notre pays, dans lequel on peut être tués sans que personne ne s’en préoccupe ?


 

samedi 21 décembre 2024

[Tibon, Amir] Les portes de Gaza

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les portes de Gaza
            (The Gates of Gaza)

Auteur : Amir TIBON

Traduction : Colin REINGEWIRTZ

Parution : en anglais (Israël) et
                   en français en 2024
                   (Christian Bourgois)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au petit matin du 7 octobre, quand ils sont réveillés par le sifflement des missiles, Amir Tibon et son épouse vivent dans le kibboutz Nahal Oz depuis plusieurs années et ils connaissent les règles : il suffit de se précipiter dans la pièce sécurisée de la maison et d’attendre que la situation se calme. Mais ce samedi-là, quand ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas seulement d’une attaque de mortier, et que des terroristes du Hamas ont envahi leur communauté, ils comprennent que la journée sera différente de toutes les autres alertes qu’ils ont connues.

Amir Tibon fait le récit des onze heures qui suivent avec une simplicité poignante : il faut tout d’abord calmer leurs deux filles, âgées de trois ans et de vingt mois. Communiquer avec les autres membres du kibboutz. Joindre les proches à Tel-Aviv. Ne pas paniquer quand on crible la maison de balles. Rester calme même quand on apprend les massacres commis dans le voisinage immédiat. Des atrocités dont Amir et sa femme deviennent aussi des témoins auditifs.

Les Portes de Gaza, cependant, ne nous offre pas seulement ce récit profondément personnel de la journée du 7 octobre, car, en alternance avec son témoignage, Amir Tibon condense ici son analyse du conflit israélo-palestinien, notamment par le prisme de l’histoire du kibboutz Nahal Oz qui devait fêter ses soixante-dix ans justement le soir du 7 octobre. Son analyse de la faillite à la fois sécuritaire et morale des années de gouvernance Netanyahou est aussi implacable et précise que sa connaissance des enjeux géopolitiques est vaste et limpide.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amir Tibon, âgé de 35 ans, travaille en tant que correspondant diplomatique pour le quotidien israélien Haaretz et vivait dans le kibboutz Nahal Oz, situé à 700 mètres de la bande de Gaza, jusqu’au pogrome du 7 octobre 2023. Lui et sa famille ont été accueillis par un autre kibboutz au nord. Son livre sortira en traduction dans de très nombreux pays.

 

Avis :

Journaliste israélien survivant des attaques du 7 octobre par le Hamas, Amir Tibon met en perspective le récit de cette journée qui tua près de 1200 civils et soldats avec un panorama éclairant de l’histoire du conflit israélo-palestinien.

Installé depuis dix ans à Nahal Oz, le kibboutz le plus proche – à seulement sept cent mètres – de la frontière avec la bande de Gaza, Amir Tibon n’a cette nuit-là que quelques secondes pour gagner avec son épouse la pièce sécurisée où leurs deux filles – trois ans et demi et un an et neuf mois – ont, par précaution, l’habitude de dormir. C’est d’abord un déluge de roquettes et d’obus, puis le déferlement dans le kibboutz d’attaquants déterminés à débusquer, pour les abattre ou pour les emmener en otages, les habitants terrés dans leurs bunkers. Commence alors le récit d’une interminable journée d’épouvante. Le couple entend les terroristes parcourir leur maison, les tirs, les explosions. La porte de leur refuge résistera-t-elle ? Si elles se mettent à pleurer, les fillettes ne finiront-elles pas par révéler leur présence ? Ils ont beau préserver le plus longtemps possible la batterie de leur téléphone portable, les voilà bientôt totalement coupés du monde extérieur, à affronter leur terreur dans l’obscurité, sans plus d’autres informations sur les événements que les sons menaçants qui leur parviennent.

En même temps qu’il relate son confinement aveugle et précaire, Amir Tibon retrace le déroulement précis et documenté des attaques et de la défense qui se met en place avec son lot d’acteurs héroïques, comme, parmi d’autres, son père, général à la retraite forcé de reprendre du service. Tendues par le souvenir intact de sensations extrêmes, entre horreur, incertitude et urgence, les deux narrations s’entremêlent en une restitution factuelle, pudique et posée rendant fidèlement compte des événements. Documentaire d’autant plus remarquable de lucidité qu’écrit à chaud, l’ouvrage prend encore une toute autre ampleur en s’inscrivant aussi dans une mise en perspective historique des relations israélo-palestiniennes depuis 1948. Se dessine alors la chronologie d’une catastrophe annoncée.

Car, des signes avant-coureurs, il y en eut mais que les autorités israéliennes négligèrent. Et puis, journaliste au quotidien de centre gauche Haaretz, l’auteur détaille les ambiguïtés de la politique de Nétanyahou, son acceptation tacite d’un afflux massif d’argent qatari à Gaza tombant pourtant en grande partie directement dans l’escarcelle du Hamas et des islamistes, ceci par souci d’affaiblir l’Autorité palestinienne et d’écarter toute perspective de création d’un Etat palestinien, mais aussi en vue d'acheter une paix pourtant dangereusement hypothéquée et, s’assurant ainsi une réélection en avril 2020, échapper aux poursuites judiciaires qui le visaient au motif de collusion et de corruption. Nétanyahou s’allie alors avec l’extrême droite suprémaciste en la personne fort controversée d’Itamar Ben-Gvir, plusieurs fois poursuivi pour incitation à l’émeute et à la haine raciale, ainsi que pour que son soutien à des activités terroristes. 
 
Au lendemain des attaques, « le gouvernement n’était nulle part », souligne l’auteur, ni en soutien militaire sur le terrain, ni pour tenter de sauver les otages. « Le Hamas exigeait la libération de milliers de prisonniers des prisons israéliennes en échange des otages, ce qu’Israël ne manquerait pas de rejeter, mais même cette demande farfelue montrait que l’organisation était au moins ouverte à la négociation. Pouvait-on en dire autant de Nétanyahou ? » Répondant par une violence aveugle, « en l’espace de quelques semaines, Israël a transformé la ville de Gaza, dans sa quasi-totalité, en une étendue de terre brûlée. » 
 
Et de conclure : « Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza. »

Mêlant expérience personnelle et analyse historique, un récit documenté, factuel et lucide qui, loin des passions aveuglant communément les débats, pose avec justesse la symétrie meurtrière entre Israël et le Hamas. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dani, comme la plupart des habitants de Nahal Oz, désapprouvait les colonies, qu’il considérait comme un obstacle à la paix. « Nahal Oz est né en qualité de kibboutz de première ligne, dans le but de protéger la frontière, explique-t-il. Les colonies ont été construites dans le but d’effacer la frontière et de brouiller la distinction entre Israël et Gaza. Il s’agit de deux missions totalement différentes. »
 

Cette cohorte de nationalistes religieux, qui représentent aujourd’hui environ 10 % de la population israélienne, est composée d’individus allant des modérés libéraux aux extrémistes messianiques qui croient que la colonisation de l’ensemble d’Israël, l’incitation au conflit avec les Palestiniens et in fine leur expulsion du territoire sont des conditions préalables à l’arrivée du Messie juif, une figure sacrée qui fera entrer l’humanité dans une nouvelle ère. Ce dernier groupe a toujours été minoritaire au sein du spectre plus large des nationalistes religieux d’Israël, mais à partir des années 1980, il est devenu une force croissante parmi les colons, défiant et affaiblissant d’autres factions plus modérées.
 

Les islamistes, pour leur part, se sont tenus à l’écart de la résistance armée, du moins au début. Ils possédaient un plan à long terme et beaucoup de patience. Au cours des premières années de l’occupation, ils se sont concentrés sur la dawa’, un mot arabe que l’on peut traduire par « invitation à l’islam ». Les islamistes ont proposé à la population de Gaza un réseau de services d’éducation, de santé et d’aide sociale. Tout ce qu’ils demandaient en retour, c’était que les gens se « rapprochent » de l’islam et qu’ils adoptent un mode de vie plus religieux. Aux yeux des politiciens et militaires israéliens, les islamistes apparaissaient ainsi comme une option séduisante face aux nationalistes laïques belliqueux du Fatah et de l’OLP.
Ainsi, tandis que le Fatah était occupé à attaquer Israël, les islamistes travaillaient sur leur réseau d’institutions, se concentrant exclusivement sur la bataille des cœurs et des esprits – parfois avec l’encouragement et le soutien des autorités israéliennes, heureuses d’aider des concurrents de l’OLP à gagner en popularité et en crédibilité dans la rue. Il y a même eu des réunions entre des hauts fonctionnaires israéliens et des dirigeants islamistes, au cours desquelles les besoins de la population civile de Gaza ont été abordés. Les islamistes ont commencé à réunir d’importantes sommes d’argent en dehors de Gaza et à les acheminer vers la bande pour financer leurs projets éducatifs et sociaux. Peu à peu, ils ont pris le contrôle de mosquées, d’écoles et d’universités, sous l’œil vigilant des occupants israéliens.
 

À Gaza, l’année 1987 s’est avérée relativement violente, et ce, dès ses premiers jours. Des attaques armées ont été menées contre des colons et des soldats israéliens, ainsi que des opérations militaires israéliennes destinées à étouffer la résistance montante. L’historien français Jean-Pierre Filiu attribue cette montée de la violence à la « pression croissante » ressentie par les Palestiniens de Gaza en raison de l’expansion des colonies, qui ont accaparé toujours davantage de terres, de ressources en eau et de côtes, et qui ont nécessité une présence militaire de plus en plus importante dans la région. La plupart des experts israéliens y voyaient cependant le résultat de vingt ans d’occupation israélienne et le passage à l’âge adulte d’une nouvelle génération palestinienne qui avait vécu toute sa vie sous contrôle israélien et qui n’était pas disposée à s’y soumettre plus longtemps.
 
 
Sans utiliser ce terme, Sharon s’est rendu compte qu’Israël dérivait vers un avenir proche de l’apartheid, ce qu’il redoutait moins pour des raisons morales que pour des raisons politiques pragmatiques. Il craignait qu’au cas où Israël ne présenterait pas un plan audacieux pour modifier le statu quo de l’occupation après l’échec d’Oslo, les puissances mondiales essaieraient d’imposer une solution par l’intermédiaire du Conseil de sécurité des Nations unies et en conditionnant l’aide militaire à Israël. Un des scénarios que Sharon redoutait particulièrement était un consensus international sur la création d’un État palestinien dans les frontières régionales de 1967, une issue hypothétique que Sharon considérait comme un désastre du point de vue sécuritaire ; une option encore pire, selon lui, serait que l’on demande à Israël d’accorder la citoyenneté et des droits égaux à tous les Palestiniens vivant sous son contrôle, ce qui aurait pour conséquence de faire des Juifs une minorité dans le seul et unique État juif du monde.


En échange de l’argent qatari, le Hamas a accepté de donner à Nétanyahou ce dont il avait le plus urgemment besoin avant les prochaines élections israéliennes : le calme, acheté et payé avec l’aide du Qatar. Lorsque Lieberman a reproché à Nétanyahou d’avoir « acheté la tranquillité à court terme », c’est exactement à cela qu’il faisait allusion. Mais il était l’une des seules voix dans les hautes sphères d’Israël à s’opposer à cet arrangement.(…)
Nétanyahou a expliqué que les dons qataris aidaient le Hamas à rester au contrôle de Gaza – et que le maintien de l’organisation au pouvoir était essentiel pour éviter un regain de pression sur Israël en faveur d’une solution à deux États. La division palestinienne entre les parties de la Cisjordanie contrôlées par l’Autorité palestinienne et la bande de Gaza régie par le Hamas, a-t-il dit, était favorable à Israël à ce moment-là et devait être maintenue. (...)
Alors que Nétanyahou faisait face à des critiques croissantes à propos des paiements qataris, ses porte-parole dans les médias israéliens – des experts qui avaient été ses fidèles soutiens pendant des années, et dont certains ont ensuite été nommés à différents postes dans son gouvernement – ont utilisé son argument sur la division interne des Palestiniens pour défendre sa politique impopulaire. « Notez bien ce que je dis : Nétanyahou maintient le Hamas sur pied pour que notre pays tout entier ne devienne pas comme les communautés frontalières de Gaza, a écrit l’un d’entre eux fin 2018. Si le Hamas tombe, Abbas prendra le contrôle de Gaza, et les gens de gauche pousseront alors à la négociation et à la création d’un État palestinien. C’est pourquoi Nétanyahou n’élimine pas le Hamas. »
Alors que le soutien du Premier ministre de la part de ses concitoyens s’amenuisait, il a trouvé un partenaire improbable de l’autre côté de la frontière.


Avishay a ressenti un énorme soulagement lorsque le nouveau gouvernement est entré en fonction. Il a grandi dans une famille qui soutenait le Likoud et ses parents ont continué à voter pour Nétanyahou tout au long des quatre tours de scrutin. Mais au fil des ans, Avishay lui-même avait perdu ses illusions et fini par comprendre que cet homme n’était motivé que par le pouvoir, qu’il semblait déterminé à conserver à tout prix. Ce désir avait conduit Nétanyahou à autoriser les paiements en espèces du Qatar au Hamas, et à légitimer le raciste et violent Ben Gvir. 


Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza.