Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles

lundi 27 juillet 2026

Critique : "La bagarre" de Lauren Groff | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "La bagarre" de Lauren Groff


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La bagarre (Brawler)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) 
                  et en français (L'Olivier) en 2026

Pages : 258

Accès au livre : ISBN 9782823624137  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort. »
La vie est un combat souvent invisible. La famille, l’amour ou l’amitié sont des lieux de joie autant que d’adversité, où tout peut basculer dans un cercle infernal. Les neuf nouvelles de La Bagarre sont traversées de personnages tiraillés entre leurs bonnes intentions et ce qui vient les parasiter.
Comment conquérir une place à soi quand le monde entier vous enjoint d’attendre et de contenter les autres ? Des années 1950 à nos jours, de la Nouvelle-Angleterre à la Floride, Lauren Groff explore les chemins accidentés de l’existence, en particulier celle des femmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :

Connue pour ses romans écoféministes tels que Matrix ou Les terres indomptées, Lauren Groff assemble cette fois un bouquet de nouvelles qui déclinent, en autant de variations, la tension entre forces sociales et aspirations individuelles. Scrutant la manière dont la violence, souvent diffuse, parfois ouvertement masculine, déforme les parcours, elle fait de chaque récit le théâtre d’un affrontement, discret mais constant, où les personnages tentent de préserver une part de liberté face à un monde qui la leur conteste. La densité du format court et l’acuité du regard aiguisent la mise en évidence de la persistance des structures patriarcales et de la puissance de résistance nichée dans les gestes les plus ordinaires.

Une mère fuyant un mari violent, une jeune femme héritant de la charge d’un frère handicapé, ou encore des amies au chevet d’une mourante : les protagonistes, essentiellement féminins et confrontés à des choix qui engagent leur place, leur dignité ou leur survie, évoluent dans des situations où le quotidien se retrouve insensiblement mis sous tension. Habile à saisir ces instants fatidiques où un rôle imposé, une responsabilité écrasante ou une relation asymétrique révèle la fragilité d’une vie, Lauren Groff s’attache à peindre l’instinct de préservation qui surgit alors, cette vigilance intérieure permettant de tenir malgré tout. Bousculé, chacun de ces destins se met en quête, parfois à tâtons, d’une issue – espace de respiration, déplacement minime ou refus discret – qui suffit à infléchir le cours des choses et à maintenir vivante la possibilité d’une liberté.

L’assemblage de ces trajectoires meurtries souligne la cohérence d’un univers littéraire moins soucieux de l’événement spectaculaire que des forces souterraines à l’oeuvre dans nos vies. Tout ici suggère ce qui travaille les êtres en profondeur : la peur, la lassitude, la colère rentrée, mais aussi une énergie têtue qui refuse la soumission. Précise sans sécheresse, tendue sans emphase, l’écriture capte ces fêlures décisives, ces instants de bascule où se joue secrètement l’essentiel. D’autant plus implacable que brève, chaque nouvelle offre la vue en coupe d’une existence, et avec elle l’image d’un horizon plombé par un patriarcat encore pesant. Pourtant, loin d’un constat figé ou résigné, Lauren Groff laisse surgir une capacité de résistance qui, même infime et fragile, déjoue l’inertie du monde et ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel.

Avec leurs silhouettes de femmes cabossées mais refusant la défaite, ces miniatures déploient en filigrane une exploration résolument féministe et politique des liens familiaux, amoureux et amicaux. Toutes ces trajectoires prises dans l’étau des contraintes sociales révèlent une humanité qui, silencieuse et souvent aveugle, avance pourtant portée par un instinct de survie plus tenace qu’il n’y paraît. Ciselés tant sur le fond que sur la forme, ces récits ouvrent chacun une perspective vertigineuse dans un dénouement souvent elliptique d’une grande force émotionnelle. Et, en pensant à ces courants de lave souterrains qui, un jour, par résurgence discrète ou par brusque déflagration, finissent par trouver une issue, l’on se prend à imaginer l’émergence féminine et sociale, encore inattendue, que ce recueil semble interroger. (4/5)

 

Citations :

Elle avait beau être aussi grande que moi, c’est-à-dire plutôt grande pour une femme, je voyais en elle une enfant étrangement vieillie. Ses cheveux noir de jais grossièrement coupés au carré étaient retenus d’un côté par une barrette en plastique, elle avait un visage rond, dont la peau, pourtant, s’était ridée en une carte topographique. Elle avait les yeux enfoncés, leur emplacement vaguement annoncé par l’eye-liner qui tombait en miettes sur ses joues. Son cou était extrêmement long et son corps enflait en descendant depuis ses épaules fragiles, pour reposer sur deux colonnes violettes dépourvues de chevilles, débordant d’une paire de pantoufles en faux cuir verni et craquelé.


À certains moments de notre vie, le sentiment que nous avons d’être une bonne personne est si fragile que nous nous construisons des défenses élaborées pour nier la possibilité que nous puissions être bien pires que nous le redoutons. J’ai fini par croire que j’avais une intention secrète, terrée au cœur même de mes agissements, si petite et si obscure que je prétendais ne pas la voir ; même dix ans plus tard, je n’avais toujours pas ouvert les yeux. C’est aujourd’hui seulement, à présent que je sais confusément que je suis bonne et mauvaise à parts égales, que je peux l’entrapercevoir, et encore.


Dans cet appartement clair, sur un autre continent, où je suis seule à présent, je me suis réveillée avec surprise dans la lumière et la paix, m’émerveillant que la beauté puisse apparaître si soudainement, après une obscurité tellement profonde que je l’avais crue définitive. La grâce est un don qui ne se mérite pas, mais qu’on vous offre quand même. Dans ces collines, je ressens enfin de nouveau ce désir profond, non pas tourné vers quelque chose en particulier, mais vers la satisfaction folle de me sentir pleinement moi-même que j’ai connue pour la première fois dans cette petite maison couverte de mousse et de fougères, à l’ombre du chêne, où la liberté me submergeait. Parfois, lorsque je ne fais rien d’autre qu’écouter les oiseaux qui nichent dans les fissures du château tout proche, je songe qu’aux alentours, dans la campagne, il existe une constellation d’églises remplies de madones, de peintures, de fresques, de sculptures. Il y a là mille madones montrant mille visages différents. Chacune revêt celui d’une femme mortelle particulière que l’artiste aimait. Et dans chacune de ces femmes, l’animal a brièvement été vaincu par le dieu qui vivait en elle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 5 juillet 2026

Critique : "L'hôtel" de Daisy Johnson | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "L'hôtel" de Daisy Johnson




J'ai aimé

 

Titre : L'hôtel (The Hotel)

Auteur : Daisy JOHNSON

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782234097216  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lieu de mythes et de secrets, l’hôtel se dresse au-dessus des marais sombres, dans sa splendeur surannée. Bâti sur une terre maudite, ses fondations portent en elles le souvenir d’une mort violente. Pourtant, il est impossible de résister à son pouvoir d’attraction. En pénétrant dans l’hôtel, chacun réagit à sa façon. Pour certains, c’est un lieu qui respire la familiarité, pour d’autres, l’étrangeté. Les visiteuses qui ont osé s’aventurer dans la chambre 63 – la plupart des victimes sont des femmes – en sont ressorties changées à jamais. Les voilà désormais prisonnières de l’hôtel et de sa malédiction. Petit chef-d’oeuvre de littérature gothique, ce livre vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Daisy Johnson est née en 1990 et vit à Oxford. Son premier roman, Tout ce qui nous submerge (Stock, 2019), a été finaliste du Man Booker Prize 2018. Sœurs, son deuxième roman (Stock 2021), a été encensé par la critique française et adapté au cinéma sous le titre September & July.

 

 

Avis :

Alors que ses deux précédents ouvrages se tenaient à la lisière du fantastique, la Britannique Daisy Johnson s’aventure pleinement dans le registre horrifique avec ce roman composé de quatorze histoires écrites en plein confinement pour la BBC Radio 4. Ensemble, elles explorent les angoisses féminines dans une société aux relents patriarcaux.

Construit en 1919 sur un marécage où fut noyée la première narratrice, tenue pour sorcière, l’hôtel est au centre du récit. Sous son « style néogothique avec de hautes cheminées, d’étroites fenêtres surmontées de coupe-larmes, des vitraux qui assombrissent l’intérieur », il abrite un tourment surnaturel auquel certaines âmes, exclusivement féminines, sont sensibles. Celles qui le ressentent ne peuvent plus s’en défaire. Femme de chambre aimantée malgré elle, fillette rêvant d’en emmurer une autre, future mariée ou prochaine divorcée victimes d’altérations malsaines de la réalité, ou encore vieille dame persécutée par la voix de son intelligence artificielle domestique : toutes expérimentent la peur, leurs brèves histoires s’entrecroisant pour tisser, de génération en génération, le lit d’une condition féminine habituée à trembler en silence dans le rôle que lui impartit la société. En toile de fond, la menace des trois mots prononcés par la sorcière avant son exécution : « Je reviendrai bientôt »

Pleines de clins d’œil aux références classiques du genre horrifique, mais trop courtes et hétérogènes pour installer durablement l’effroi, ces histoires gagnent en épaisseur à la lumière de cette malédiction primale qui pèse sur les femmes et conditionne leur place parmi les hommes. Pour autant, si l’hôtel, organisme vivant qui dévore ses proies en usant de leurs peurs et de leurs fantasmes, évoque la maison hantée imaginée par Jean-Baptiste Del Amo dans La nuit ravagée, le récit reste ici, en termes de puissance et de symbolisme, nettement en retrait : là où Jean-Baptiste Del Amo met en scène l’étrangeté au monde propre à l’adolescence homosexuelle, Daisy Johnson effleure seulement la peur intériorisée par les femmes dans une société patriarcale.

Ambiance gothique trop décousue, symbolisme féministe trop esquissé : l’ensemble peine à convaincre pleinement. La faute en revient sans doute à la brièveté et à l’hétérogénéité de textes initialement conçus pour la radio, non pour former un roman. Reste l’indéniable talent de l’autrice pour bâtir une atmosphère étrange et inquiétante, porté par une plume fluide et volontiers envoûtante, qui donne envie de la lire dans un format plus abouti. (3/5)

 

 

Citation :

Les humains sont égoïstes et illogiques, ils tourbillonnent un instant puis meurent si vite qu’ils n’ont peut-être même pas eu le temps de vivre. 


 

dimanche 26 avril 2026

Critique : "Ma galerie imaginaire" de Alain Yvars | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma galerie imaginaire " de Alain Yvars


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ma galerie imaginaire

Auteur : Alain YVARS

Parution : 2025 (Auto-édition)

Pages : 162

Accès au livre : ISBN 9782322578740  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

L'art peut changer changer la vie. Comment ne pas le ressentir devant la vision exprimée dans le recueil de "La jeune fille au chapeau rouge" de Johannes Vermeer ? : "Un contraste de rouge vif et de bleu froid. Des reflets subtils renvoyés par l'étrange chapeau à plumes rouge orangé empourprent de flammèches les joues de la jeune fille. De minces rehauts de lumière vibrent intensément : courtes virgules posées sur la robe, le chapeau et la tête de lion sculptée, gouttes de rosée sur la lèvre inférieure et la pointe du nez, une minuscule tête d'épingle éveille la pupille de l'oeil droit." Dans ce troisième recueil de la série "Si les oeuvres parlaient", mes amis peintres m'ont offert seize histoires insolites nées de leurs oeuvres : Jean Fouquet et l'insolente beauté d'Agnès Sorel en Vierge au sein dénudé, Gustave Courbet croquant ses "Femmes damnées" en bords de Seine, Henri Matisse et ses jeux d'ombres et de lumières, l'écriture du maître Frans Hals, le faux impressionniste Edgar Degas, Joaquin Sorolla, un Catalan ivre de soleil, l'étonnant secret de Georges de la Tour...

 

Un mot sur l'auteur : 

Alain Yvars, qui a passé toute sa vie professionnelle dans la gestion d'entreprise en région parisienne, a toujours gardé intacte la passion de sa vie : la peinture. Après avoir peint de longues années, le blog qu’il a créé, Si l’art était conté, est consacré à des récits, nouvelles, et écrits divers sur l’art. Il aime imaginer dans leur contexte historique les peintres qui ont fait l’histoire de l’art, ce qui lui permet de s’inspirer de leur talent pour écrire ses récits.
Il a déjà publié deux biographies romancées : Que les blés sont beaux, hommage à Vincent Van Gogh, et Camille muse de Claude Monet, ainsi que deux autres recueils dans la série Si les oeuvres parlaient : Conter la peinture et Deux petits tableaux.
 
Retrouvez mon interview d'Alain Yvars ici.

 

Avis :

Ancien pastelliste passé à l’écriture, Alain Yvars métamorphose son œil de peintre en une voix qui entrouvre les portes d’un musée intérieur. Les artistes y surgissent comme des êtres vivants, disponibles à la conversation, et l’échange qu’il noue avec eux, nourri d’émotions, fait glisser la contemplation vers une forme d’intimité partagée.

Ce troisième volet de la série Si les œuvres parlaient rassemble seize peintres chers à l’auteur et les entraîne dans une suite de récits où chaque tableau s’anime en scène réinventée. D’Eugène Delacroix à Joaquín Sorolla, en passant par Manet, Boudin ou Georges de La Tour, Alain Yvars traverse des univers contrastés qu’il aborde non par l’érudition mais par la sensibilité. Chaque chapitre fonctionne comme une rencontre : l’oeuvre s’anime, l’artiste se raconte et le lecteur circule d’une époque à l’autre dans cette galerie intime où la fiction éclaire l’histoire de l’art. En laissant les peintres s’exprimer à travers leurs oeuvres et leurs visions, Alain Yvars offre un livre qui tient autant du musée rêvé que du carnet de confidences.

Là où tant d’ouvrages de vulgarisation artistique se contentent d’expliquer ou de contextualiser, l’auteur choisit d’explorer les oeuvres par le récit, de raconter sans simplifier, et surtout de replacer l’émotion au centre du regard. Sa méthode, fondée sur l’incarnation des peintres et sur la mise en mouvement des tableaux, restitue à l’art ce qui lui manque souvent dans les discours érudits : une présence, une vibration, une humanité. En donnant la parole aux artistes, Alain Yvars invite le lecteur à approcher la peinture autrement, dans une relation plus directe et plus sensible. Cette approche, à la fois intuitive et exigeante, fait toute l’originalité du livre : ni essai, ni fiction, mais un territoire intermédiaire où l’histoire de l’art se lit comme une expérience vécue.

En renouant avec une approche de l’art fondée sur l’écoute et sur l’imaginaire, Alain Yvars rappelle que regarder un tableau, c’est aussi accepter qu’il nous parle. Ce troisième volet prolonge ainsi une démarche de partage, où la peinture s’affirme comme un territoire de rencontre plutôt qu’un objet d’étude. (4/5)

 

Citation :

« Exagérer l’essentiel et laisser dans le vague le banal. Ainsi, on attrape le vrai. » (Vincent Van Gogh)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 
 

samedi 21 mars 2026

Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille

 

Couverture du recueil de nouvelles "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete



J'ai aimé

 

Titre : Elles rêveront dans le jardin 
            (Soñarán en el jardín) 

Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE

Traduction : Margot Nguyen BERAUD

Parution :  en espagnol (Mexique) en 2023,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782743669157  
                           en librairie

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À travers le procès pour sorcellerie d’une nonne indigène, la découverte d’une fleur cosmique, l’expérience d’une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d’anticipation et sa muse, la visite d’un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l’enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d’un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d’Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain. 
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriela Damián Miravete est née à Mexico. Ses récits ont été traduits en six langues et publiés dans des anthologies finalistes des prix Hugo et World Fantasy. Son premier recueil Elles rêveront dans le jardin a remporté le prix Shirley Jackson en 2023, et la nouvelle éponyme le prix Otherwise en 2018.

 

 

Avis :

Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.

Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité. 

Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues. 

Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde. 

Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits  –  faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle  –  relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)
 

jeudi 19 mars 2026

Critique de "American Spirits" de Russell Banks | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "American Spirits" de Russell Banks



Coup de coeur 💓

 

Titre : American Spirits

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782330215477  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, American Spirits explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Russell Banks (1940‑2023) est un écrivain américain issu d’un milieu modeste du New Hampshire. Son enfance est marquée par le départ de son père, un événement qui façonne durablement son regard sur les vies fragiles. Romancier, nouvelliste et poète, il construit une œuvre centrée sur les existences ordinaires et les tensions sociales de l’Amérique profonde, dans la lignée du grand roman américain. Auteur traduit dans une vingtaine de langues, récompensé notamment par l’American Book Award et le prix John Dos Passos, il enseigne aussi la littérature contemporaine à Princeton. Jusqu’à sa mort, il demeure une figure majeure du réalisme social américain, mêlant empathie, lucidité et exploration des fractures intimes et collectives.

 

 

Avis :

Explorant avec une lucidité empathique les fractures sociales et morales d’un pays en déséquilibre, Russell Banks, figure majeure de la littérature outre‑Atlantique, a consacré son oeuvre aux existences fragiles de l’Amérique rurale, ces vies cabossées que les récits officiels tendent à oublier. American Spirits, publié après sa mort, prolonge une dernière fois cette démarche sous la forme d'un recueil bref, où l'auteur retourne vers les Adirondacks et ces communautés blanches précarisées qu’il n’a cessé de décrire. Ce livre posthume fait office de synthèse et de testament, concentrant les thèmes qui ont nourri son regard sur les Etats-Unis d'aujourd'hui.

Les trois récits d’American Spirits, tous ancrés dans des histoires de voisinage qui disent la proximité et la banalité de la violence, déclinent chacun un drame enraciné dans l’Amérique contemporaine. Le premier s’inscrit dans un paysage saturé d’armes et de discours trumpistes, où une tension entre voisins dégénère en affrontement tragique. Le deuxième explore la manière dont la suspicion entourant une famille maltraitante finit, de proche en proche, par conduire à l’irréparable. Le dernier montre les dommages collatéraux du trafic de drogue sur une famille ordinaire. Ensemble, ces trois faits divers composent un tableau implacable d’un pays où les drames collectifs surgissent au coeur même de la vie entre voisins, dans une petite commune rurale que l’on aurait pu croire paisible.

La brièveté des récits, leur ancrage dans des situations quotidiennes et leur construction presque documentaire donnent au livre une puissance sèche, débarrassée de tout pathos. Ici, ni explication ni jugement, mais une observation quasi anthropologique de la manière dont la violence infiltre le quotidien et piège des individus vulnérables dans des engrenages qui les dépassent. Sans jamais sacrifier la singularité des personnages, et grâce à une économie de moyens qui aiguise encore l’acuité de son regard, l’auteur relie ces drames intimes aux forces collectives – politiques, économiques, culturelles – qui les sous‑tendent. Le triptyque apparaît ainsi comme une ultime mise au point : un constat lucide, presque testamentaire, sur un pays où les clivages sociaux se rejouent à l’échelle d’un hameau, d’une route ou d’un voisinage.

En refermant American Spirits, on mesure la force tranquille d’une écriture qui avance sans emphase, dans une sobriété qui laisse toute la place à la vérité des situations. Russell Banks montre sans appuyer, et cette retenue donne au livre une portée politique d’autant plus forte : à travers ces fragments de vies ordinaires surgit une Amérique MAGA travaillée par la colère, la peur et des tensions prêtes à éclater, sans que l’auteur cède à la tentation du jugement ou de la dénonciation facile. Sa lucidité, exempte de moralisme, met au jour les mécanismes qui fissurent un pays jusque dans les gestes les plus quotidiens. Une manière calme et implacable de dévoiler, sans fard, l’Amérique – cauchemardesque – d’aujourd’hui. Coup de cœur. (5/5)

 

 

Citation :

Telle était donc la lignée dont descendait Stevie Dent, telles étaient ses origines ancestrales, ses racines. Frank était trop modeste pour le dire tout net, mais il croyait que c’était là le plus grand cadeau qu’il avait fait à son petit-fils. Bien qu’entaché de fautes originelles – butin de guerre, malversations, contrefaçons, vols purs et simples, autoglorification, égoïsme et cupidité –, son lien de parenté avec le dénommé Sam Dent était pour Frank un motif de grande fierté personnelle. Il n’avait pas lui-même profité des crimes et de la voracité de son aïeul, si ce n’était qu’il avait hérité du terrain d’Irish Hill où se dressait à présent le foyer que Bessie et lui avaient bâti pour leur retraite. Ainsi, comme la plupart de nos concitoyens, il avait la liberté d’ignorer les crimes anciens et les défauts personnels de son ancêtre pour au contraire nourrir le mythe d’un Blanc chrétien muni d’une hache et d’une carabine qui aurait fait jaillir un village américain d’une région sauvage, battue par les vents et inhabitée.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 9 juillet 2025

[Oates, Joyce Carol] Flint Kill Creek


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Flint Kill Creek

Auteur : Joyce Carol OATES

Traduction : Christine AUCHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français en 2025 
                  (Philippe Rey)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au travers de douze nouvelles, toutes plus troublantes les unes que les autres, Joyce Carol Oates explore rêves et réalités.
Dans « Flint Kill Creek », une jeune femme tombe amoureuse d’un étudiant impénétrable. Cette relation étrange et malsaine la mènera sur les rives d’un ruisseau tumultueux tandis que le couple s’engage dans une excursion solitaire.
Venue pour une simple prise de sang, une femme d’âge mûr se voit offrir un verre par le mystérieux laborantin qui a pris soin d’elle (« Le laborantin »). Une veuve dort d’un sommeil de plomb dans son manoir, rêvant au mercenaire commandité par la famille de son défunt mari pour la tuer (« L’héritière. Le mercenaire »). Une autre, remariée, lutte avec ses rêves horrifiques de sangsues et la possible hostilité de son nouvel époux (« Amours tardives »). Un chercheur surmené oublie son bébé on ne sait où (« Jour de semaine »). Ou encore un homme, obsédé par une date cruciale non identifiée, marquée de trois astérisques dans son calendrier, plonge dans son passé (« *** »).
Du suspense, des personnages tourmentés face à des situations d’extrême vulnérabilité et des dénouements toujours inattendus : du grand Joyce Carol Oates.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l’autrice de nombreux recueils de nouvelles, récits et romans, dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire), et Boucher.

 

 

Avis :

Ses romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre et poèmes valent à la prolifique Joyce Carol Oates de compter parmi les plus grands écrivains américains contemporains et d’être régulièrement citée pour le prix Nobel de littérature. Publiées au fil des ans dans des magazines, les douze nouvelles de ce recueil tendent au lecteur les chausse-trappes de leur narration à double-fond, là où, dans l’incertitude et l’ambiguïté, le pire de la folie humaine se laisse entrevoir sous le masque de la banalité la plus ordinaire.

Du nom d’un ruisseau imaginaire charriant ses eaux fangeuses et polluées à travers l’Etat de New York pour mourir dans le lac Ontario, la première nouvelle donne le ton, en même temps que son titre évocateur de meurtre, à un courant d’histoires toutes plus troubles les unes que les autres, laissant apercevoir, telles des ombres menaçantes au fond de l’eau – véritables ou fantasmées, l’on n’est jamais certain –, l’insaisissable monstruosité tapie dans la nature humaine. Dans cette histoire inaugurale, malaise et perplexité s’installent dès l’incipit. Cette rivière alors presque asséchée, au bord de laquelle le narrateur aime tant se promener, est pourtant capable de furie, comme le jour où elle a emporté un corps jusqu’à l’Atlantique. Il s’agissait d’une certaine Inga, étudiante albinos. Lui, jeune homme déscolarisé hantant les abords de la fac, possiblement issu d’une enfance maltraitée, lui vouait un amour que ses mots de plus en plus glaçants trahissant le névropathe auréolent aussitôt d’un halo de danger dans l’esprit du lecteur. Pourtant, meurtre ou accident, le récit laisse planer le doute d’une allusion à l’autre, n’offrant pour seule certitude que l’imprévisibilité d’un déséquilibré mental.

Avec une ironie conférant une touche de sadisme à ses implacables portraits psychologiques, l’auteur aligne les histoires trempées dans une incertitude qu’elle s’emploie à ne jamais lever, jouant à rendre changeantes nos perceptions jusqu’à la dernière phrase pour souvent ouvrir alors d’autres abîmes encore. Violences domestiques, toxicité masculine, ambitions dévastatrices, haines et jalousies dans les familles ou entre collègues, envies de meurtre et possibles passages à l’acte, enfin cauchemars et folles pulsions pour autant de volcans secrets plus ou moins actifs au sein de chacun : le pire n’est jamais sûr mais toujours possible dans ces histoires d’une noirceur cruelle où, s’il ne l’emporte pas toujours au grand jour, le mal n’en fermente pas moins au plus intime des rancoeurs et des névroses.

Toujours sur la brèche à la merci du nouveau détail qui fera rebondir ses incertitudes, le lecteur ne pourra qu’admirer un tel art narratif assorti d’une psychologie des plus fines débouchant sur une représentation ambiguë d’une nature humaine aux prises avec ses pulsions et ses secrètes zones d’ombre. (4/5)

mardi 27 mai 2025

[Shattuck, Ben] La forme et la couleur des sons

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La forme et la couleur des sons

Auteur : Ben SHATTUCK

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Été 1919. Deux jeunes hommes, liés par un amour placé sous le signe de la musique, partent recueillir des chansons traditionnelles dans les campagnes du Maine, avant que l’un d’eux ne disparaisse brusquement. Des années plus tard, dans la maison où elle vient d’emménager, une femme retrouve les cylindres de cire enregistrés lors de ce fameux été… La première nouvelle de Ben Shattuck donne le ton de ce magnifique recueil qui explore le lien entre l’amour et la perte, et la manière dont celui-ci se métamorphose au gré du temps. Empruntant la forme musicale et poétique du « hook-and-chain », popularisée au XVIIIe siècle en Nouvelle-Angleterre, l’auteur relie chacune des nouvelles, tramant un récit où la mémoire d’un chaînon du passé resurgit fortuitement.

Du Nantucket du XVIIIe siècle aux forêts contemporaines du New Hampshire, La Forme et la Couleur des sons est une ode à la Nouvelle-Angleterre de David Henry Thoreau autant qu’une méditation sur la quête incessante d’un foyer.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1984, Ben Shattuck est un écrivain, peintre et conservateur américain. Il a écrit deux livres.

 

 

Avis :

Un des films les plus attendus du festival de Cannes 2025 a été The History of Sound, adapté de la nouvelle qui entame et donne le ton à ce mélancolique recueil de douze histoires entrelacées se déroulant en Nouvelle-Angleterre entre le XVIIe siècle et nos jours.

S’inspirant de la structure poétique et musicale du « hook-and-chain », en vogue il y a trois siècles dans cette partie de l’Amérique qu’il connaît bien, Ben Shattuck use de ses nouvelles comme de couplets mariés deux à deux, la première donnant sa tonalité à l’ensemble et la dernière fermant la boucle en lui répondant par-delà le temps, le tout sur la petite musique de la désillusion et de la perte.

Ainsi, le premier amour tragique d’un jeune chanteur synesthète pour un collectionneur de chansons traditionnelles au début du XXe siècle se retrouve lié, bien des années plus tard et par le biais des cylindres de gramophone qu’ils ont enregistrés, au désenchantement d’une femme ayant pour sa part vécu dans le chagrin pour avoir justement épousé son premier amour. Entre ces deux échos mélancoliques ouvrant et fermant le recueil, le son des peines et des joies ricoche d’une histoire à l’autre, dans un incessant va-et-vient dans le temps et entre différents lieux du nord-est des Etats-Unis.

Et chacune, comme les airs captés et conservés par les premiers personnages du livre, d’apporter sa ligne musicale à la polyphonie de la vie et des émotions, chaque fois une trajectoire irrémédiablement solitaire et éphémère ne laissant comme traces que les quelques objets qui lui survivent – enregistrements musicaux, tableau, vieilles photographies… –, mais traçant toutes ensemble la mémoire fantôme des âmes et des sentiments évanouis. Un peu comme si le livre captait la vibration des ondes laissées par toutes ces vies écoulées et nous la restituait en ses pages comme d’autres empêchent les vieilles chansons oubliées de mourir en les enregistrant.

Un livre à la construction subtilement ouvragée pour peindre, non sans mélancolie, la diversité et la fugacité de nos existences et de nos ressentis pourtant si pressants sur le moment, et s’en faire la chambre d’écho comme s’il s’agissait d’une musique, aux formes et aux couleurs de la vie. Splendide. (4/5)

 

 

Citations :

J’aurais voulu le son de tous les sillons manquants. Les vibrations libérées dans le monde sans jamais se concentrer dans le tube du phonographe et se transmettre au stylet, sans jamais être gravées dans la cire. J’aurais voulu un enregistrement des années passées. La première fois que David m’avait dit son nom, au pub. David m’invitant chez lui. Me demandant un soir, très tard, s’il devait partir à la guerre ou pas, et moi qui avais dit oui, car je croyais que c’était ce qu’il voulait entendre. La forme et la couleur des sons, perdues quotidiennement. J’ai commencé à voir la Terre comme un cylindre de cire et le Soleil comme une aiguille qui, posée sur notre planète, faisait résonner la musique du jour – le bruit des gens qui se disputaient, cuisinaient, riaient, chantaient, gémissaient, pleuraient, flirtaient. Et en fond, la rumeur silencieuse de millions de dormeurs se répandant sur la planète comme des parasites sonores.  


J’allais épouser Maggie Pinkham. J’allais aider Paul à repeindre le phare quand il le faudrait. La maladie de ma mère allait peut-être s’aggraver, mais peut-être pas. Mon père continuerait à ne pas revenir de l’étang. Sadie attraperait de nouveau des puces. Les moutons feraient des petits. Les phoques continueraient de nous fixer depuis les vagues. Ça pouvait durer encore quarante ans, tout ça. Les seules choses imprévisibles, dans une vie, sont celles qu’apportent la guerre et la maladie. C’est ce que j’ai constaté.  


J’entends bien que ça peut paraître égoïste, ou cruel. Mais il faut connaître un peu de souffrance, dans la vie – les humains sont faits pour souffrir un peu. Les choses qui se terminent, disons, comme les saisons, comme l’hiver. C’est là qu’on trouve le meilleur. Il faut être déchiré pour pouvoir sentir la réparation. Il n’y a pas d’équivalent. Je ne souhaiterais pas une vie sans histoire à mon pire ennemi.


 

vendredi 8 mars 2024

[Trevanian] Nuit torride en ville

 




Coup de coeur💓

 

Titre : Nuit torride en ville
            (Hot Night In The City)

Auteur : TREVANIAN

Traduction : Fabienne GONDRAND

Parution : 2000 en anglais (Etats-Unis)
                   2024 en français (Gallmeister)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un festival d’action, d’humour et d’émotion, toujours servi par le point de vue ironique et acéré de Trevanian sur la condition humaine, à travers une succession de personnages inoubliables : un jeune psychopathe qui charme sa victime crédule, deux solides femmes basques qui se disputent un pommier, un vieux forain qui fait l’éducation de son apprenti, la légende d’un Amérindien cherchant à unifier son peuple, un écrivain célèbre qui apprend une vérité dérangeante sur lui-même… Des grandes villes d’Amérique à Paris, de la Terre Sainte à l’Angleterre mythique ou au Pays basque, ce livre est un festin épicé, copieux et finalement délicieux.

Trevanian, l’auteur de Shibumi, La Sanction et L’Été de Katya, possède un talent unique, encensé par des millions de fans dans le monde.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain inclassable, échappant à toute catégorisation, Trevanian (1931 - 2005) est autant une légende qu’un mystère. Un auteur sur lequel les rumeurs les plus incroyables ont circulé et qui a attisé la plus folle curiosité du monde littéraire. Un écrivain sans visage dont les livres se sont vendus à plus de cinq millions d’exemplaires et ont été traduits en près de quinze langues sans qu’il ait jamais fait de promotion.

 

 

Avis :

Mystérieusement caché derrière des pseudonymes qui alimentèrent les rumeurs les plus folles, l’auteur américain (1931 – 2005) qui vécut longtemps incognito dans les Pyrénées basques françaises serait peut-être retombé dans l’oubli, malgré ses millions d’exemplaires vendus partout dans le monde par la seule force de son aura légendaire, si la maison Gallmeister n’avait entrepris la réédition progressive de son œuvre, inclassable et protéiforme. Après, dernièrement, le doux-amer roman L’été de Katya, c’est au tour d’un recueil de nouvelles, paru en anglais en 2000, de nous faire partager  le regard incisif et ironique de l’écrivain sur la nature humaine.

Une histoire encadre l’ouvrage, en lui donnant son titre et en l’ouvrant, mais aussi, d’une manière plus originale, en lui servant de clôture avec cette fois un autre dénouement qui en change totalement les perspectives. Illustration de l’idée que « les gens gentils [peuvent] être pires que les méchants, parce qu’il est impossible de lutter contre les gens gentils », la narration se joue à brouiller notre perception du danger quand une pauvre fille malade de solitude rencontre un mauvais garçon tout ce qu’il y a de plus empathique et désarmant. La surprise sera par deux fois au rendez-vous, montrant fort ironiquement qu’il ne faut jamais se fier aux apparences, que l’on soit personnage ou lecteur.

Entre les deux manches de cette partie de colin-maillard opposant traîtreusement ange et démon, l’on sautera des combines d’un vieux forain aux supercheries d’un écrivain dans l’Amérique des années 1930, d’une légende amérindienne que n'aurait pas reniée Jean de La Fontaine et d’un truculent ensorcellement dans une forêt anglaise au temps du roi Arthur aux étonnements contempteurs d’un Ponce Pilate aux prises avec les irrationnelles fièvres messianiques de la Judée, ou encore d’une curieuse scène de drague dans un café de Dallas à un vaudeville mené à fond de train – ou plutôt de calèche – dans les rues de Paris. Le tout ponctué, pour le grand plaisir de nos zygomatiques, de scènes basques résolument satiriques et hilarantes, dénonçant les attaches régionales de l’auteur.

Entre tendresse et acidité, l’ironie s’en donne à coeur joie dans ces pages des plus variées qui pointent toutes quelque travers de la nature humaine, en une série de portraits et de situations si réalistes jusque dans leur fantaisie que l’on en frissonne autant que l’on en rit. Chacune de ces nouvelles est un petit bijou de maîtrise littéraire, à déguster de surprise en surprise. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle se tenait dos à la fenêtre, et un halo étincelant détourait ses cheveux, la laissant sans visage, tandis que la lumière était si vive sur son visage à lui qu’elle brûlait la moindre expression ; elle portait un masque d’ombre ; il portait un masque de lumière.


Comme je partais, elle pressa un nickel dans le creux de ma main. Je protestai que je n’avais rien fait pour le gagner, mais elle replia mes doigts autour, et je partis en songeant à quel point les gens gentils pouvaient être pires que les méchants, parce qu’il est impossible de lutter contre les gens gentils.


L’année prochaine, j’aurais dix ans, et j’avais le sentiment que le passage à un âge à deux chiffres était significatif… la fin de l’enfance, parce qu’une fois qu’on passait à deux chiffres, c’était pour le restant de ses jours. Et autre chose : toute ma vie jusqu’ici avait été en mille neuf cent trente et quelque et mille neuf cent trente avait une sonorité solide et agréable, alors que l’année à venir basculerait vers mille neuf cent quarante. Et ce “quarante” avait un aspect bizarre quand on l’écrivait et faisait une drôle de sensation dans la bouche quand on le prononçait. Tout changeait. J’étais en train de grandir alors que je n’avais pas fini d’être un enfant ! 


Avez-vous remarqué à quel point les aversions et peurs lient les hommes bien plus étroitement que les intérêts et les affections communes ? Quelque chose à voir avec la nature humaine, ce terme fourre-tout qui désigne la bassesse de nos appétits et la pauvreté de nos esprits.


Les adeptes de l’ironie méditeront le fait que la femme de Pilate fut en fin de compte élevée au rang de sainte mineure de l’Église orthodoxe (en raison de son rêve prophétique ?) et que Pilate lui-même est un saint de l’Église copte.


Un vieil adage basque dit : Comme la jeunesse s’estompe, l’on vieillit. Et c’est ce qu’il advint aux deux femmes. Tout d’abord avec discrétion, puis avec une précipitation effrayante, ce qui ressemblait jusqu’alors à une pile inépuisable de lendemains devint un vague petit enchevêtrement d’hiers.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 8 septembre 2023

[Siraj-Dine, Brahim] Bismillah - Nouvelles marocaines

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bismillah - Nouvelles marocaines

Auteur : Brahim SIRAJ-DINE

Parution : 2023 (Le Yéti)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour avoir interrogé un jour ma mère sur le choix de mon prénom, j’ai eu pour seule réponse la précision suivante : “Kalthoum a perdu un fils qui s’appelait Brahim et tu as hérité de son prénom”.
Brahim Siraj-Dine nous livre des récits où il ne s’agit pas de retrouver ses racines, mais de laisser s’exprimer les liens indéfectibles à la culture première. Le présent y convoque le passé, le passé colore le présent. Ses nouvelles marocaines révèlent un regard tour à tour étonné, complice, cruel ou amusé, lucide ou bouleversé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Brahim Siraj-Dine est de double nationalité, marocaine et française. Né à Casablanca en 1952, il s'installe définitivement en France au début des années soixante-dix. Dégagé de toute responsabilité professionnelle en 2013, il se consacre pleinement à l'écriture.

 

Avis :

Né à Casablanca et établi en France depuis le début des années soixante-dix, Brahim Siraj-Dine, aujourd’hui septuagénaire, a passé au Maroc le premier quart de sa vie, celui si intense de l’enfance et de l’adolescence, et le reste de l’autre côté de la Méditerranée. Il rassemble ici, en autant de bribes et facettes composant au final le paysage de sa culture première en même temps que le très agréable recueil de nouvelles d’un conteur né, souvenirs et anecdotes de sa vie et de ses séjours au Maroc.

Parti depuis un demi-siècle, l’auteur a beau revenir régulièrement dans le pays de sa jeunesse, force lui est de constater qu’il y est devenu ce qu’il appelle un « marocolon », en tous les cas, un Marocain d’un autre temps, surpris notamment par la disparition des marques et des objets qui lui étaient familiers et sont restés ses petites madeleines de Proust, le Maroc n’étant bien sûr pas resté figé sur son arrêt sur image à lui, au moment de son départ. Etonnement donc, nostalgie parfois, lucidité toujours, accompagnent le regard de l’écrivain sur sa part culturelle, aujourd’hui tout autant qu’hier, indissolublement marocaine.

En quelques pages chaque fois, rarement plus, la narration égrène faits et situations vécus comme marquants ou significatifs et construisant une expérience et un témoignage que l’on s’imaginerait aisément écouter jusqu’au bout de la nuit, suspendu aux lèvres de ce conteur si captivant dans son irrésistible authenticité. D’objets usuels en situations ordinaires – chez le coiffeur, dans un café, sur la plage parmi les joueurs de football, dans la rue à se faire cirer les chaussures… –, d’anecdotes en histoires plus longues, drôles ou terribles, toujours vraies – recherche de la tombe oubliée de l’écrivain Driss Chraïbi, idiot du village au formidable instinct musical, persécutions militaires et policières… –, ce sont ainsi mille détails du quotidien passé et présent, de l’enfance à la circoncision, du mariage aux obsèques, qui, comme l’on feuillèterait un album d’images vivantes auxquelles l’on tient profondément, nous invitent à une plongée hautement affective dans la culture marocaine.

Une nouvelle publication très attachante des éditions du Yéti, tant l’on se prend d’intérêt et de sympathie pour ce narrateur touchant de simplicité et de sincérité, qui sait si bien raconter les histoires et partager sereinement sa part d’âme marocaine. (4/5)