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samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782386630484  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)

jeudi 2 octobre 2025

[Mauvignier, Laurent] La maison vide

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La maison vide

Auteur : Laurent MAUVIGNIER

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 752

Accès au livre : ISBN 9782707356741  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux. Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles. Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967. Romancier et dramaturge, il a publié toute son œuvre aux Éditions de Minuit, notamment Apprendre à finir (2000, prix du Livre Inter et prix Wepler), Dans la foule (2006), Des hommes (2009), Ce que j’appelle oubli (2011), Continuer (2016) et Histoires de la nuit (2020). En 2025, il fait paraître La Maison vide.

 

 

Avis :

L’on pénètre dans ce livre comme dans la maison vide dont il porte le nom : sur la pointe des pieds, frissonnant à chaque écho, comme si le plus léger souffle, dans l’air saturé de poussière, risquait de réveiller un souvenir trop longtemps tu, une présence invisible mais persistante. Cette maison, abandonnée depuis des années, est celle du père de l’auteur – un père dont on apprend, dès les premières pages, qu’il s’est donné la mort, sans explication ni mots laissés derrière lui. Ce geste radical, définitif, n’est pas raconté : il est posé là, comme un fait brut, autour duquel le livre gravite. Ce n’est pas dans cette maison qu’il est mort, mais c’est là que l’auteur revient, après coup, pour interroger les silences, scruter les objets – une médaille de la Légion d’honneur, des photographies anciennes aux visages découpés, des gestes oubliés, des traces ténues – et affronter, par l’écriture, ce que la parole n’a jamais su dire.

Le livre ne s’organise pas autour du drame, mais autour du silence qui l’enveloppe et que l’auteur tente de traverser pour en comprendre la logique. Ce silence, transmis de génération en génération, semble avoir infiltré les murs comme une vapeur toxique, invisible et tenace, chargée de honte et de douleurs tues. Rien n’est révélé de manière spectaculaire, et pourtant tout s’éclaire avec justesse, par la finesse d’une écriture qui, sans jamais prétendre atteindre une vérité définitive, parvient à construire une version plausible, profondément humaine. En résulte une limpidité singulière, née de la sensibilité, de l'intuition psychologique et de l’imagination de l’auteur, qui, sans jamais combler les vides par des certitudes, les habite avec nuance et délicatesse. 

Miroir de cette démarche, l’écriture explore une matière vivante, poreuse et vibrante. Les phrases s'étirent et se ramifient, comme si le langage lui-même devait lutter contre l’effacement. Cette syntaxe sinueuse et enveloppante immerge le lecteur dans une atmosphère si finement suggérée qu’elle devient presque physique : on habite le texte, on s’y fond, on s’y perd, dans une dérive lente où chaque phrase devient chambre, chaque digression couloir, chaque silence porte entrouverte. Dans cette lenteur et cette densité, tout est donné à ressentir, dans une émotion qui, affleurant sans jamais se livrer tout à fait, infuse doucement, obstinément. Le lecteur est invité à se laisser porter, dans un mouvement d’abandon qui suppose une part d’ombre et d’incertitude.

Ce que l’écrivain ignore, il le comble par une imagination pudique et une intelligence sensible, faisant exister les figures absentes, devinant les douleurs tues et rendant palpable ce qui n’a laissé que des traces. Dans ce geste d’écriture, il apaise les fantômes, reconnaît les torts et les silences imposés, enfin offre une forme de réparation, discrète mais essentielle. 

À travers cette maison, ces objets, ces figures effacées, c’est tout un siècle qui ressurgit : une France rurale, ouvrière, laborieuse, aujourd’hui disparue, qui réapparaît avec les aïeux de l’auteur. Le livre redonne souffle à ces invisibles, témoins d’une époque révolue, et par la puissance de la langue, reconnaît leur existence, leurs douleurs et leur dignité. Dans ce mouvement, se recompose un monde enfoui et une mémoire longtemps reléguée dans l’ombre, tandis que le récit vient rompre la malédiction familiale tissée autour des malheurs du siècle, des humiliations tues et des transmissions empêchées, en faisant du silence une parole, du vide une histoire. 

La maison vide demande qu’on s’y abandonne, qu’on accepte de se perdre, de ralentir, de respirer avec elle. C'est un livre que l’on habite, un espace intérieur où le silence devient matière, où chaque page ouvre sur une chambre secrète. Pour qui se prête à cette immersion, Laurent Mauvignier offre une traversée pleine d’émotion : celle d’un silence devenu parole, d’un passé rendu à sa juste présence. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Si Marie-Ernestine s’obstine à refuser ce mariage, lui dit et redit sa mère, le risque qu’elle court, c’est que les hommes finiront par le savoir – ici tout se sait – et, bien sûr, partout on dira qu’elle n’est qu’une entêtée, peut-être une illuminée, les hommes le sauront et se détourneront d’elle. Est-ce qu’elle imagine vraiment la tristesse de ce que serait une vie sans homme ? Est-ce qu’elle l’imagine, est-ce qu’elle a fait l’effort d’y penser vraiment ? Ce que veut dire une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des filles, elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes qui n’auront pas un regard pour elles une fois qu’ils auront obtenu le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux, à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les draps froissés, les liqueurs de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège. 
Ça, oui, c’est comme ça que ces femmes sans homme deviennent des repoussoirs, même pour leur famille, même pour leurs parents qui le plus souvent les renient et les maudissent. Des filles dont chacun s’arrogera le droit de dire qu’elles méritaient leur solitude, car à la fin elles n’auront reçu que ce qui était à la portée de leur méchanceté ou de leur pingrerie – il n’y a pas de fumée sans feu. Et puis, sur elles tombe aussi – glaçant et coupant – impitoyable – le regard méprisant et méfiant des femmes mariées, le regard inquiet, jaloux et dominateur des femmes mariées, le regard triomphant des femmes mariées, et, de tous les regards odieux, c’est celui, peut-être, des enfants qu’elles n’auront jamais eus qui seront les pires à supporter ; ces regards ricaneurs des enfants qui oseront les montrer du doigt comme des lépreuses, comme ils font lorsqu’en gloussant ils désignent, de loin, les maisons hantées qui les fascinent et les inquiètent. Et puis, se complaît à demander la mère de Marie-Ernestine à sa fille, qu’est-ce que la vie d’une femme sans enfant ? Que sera sa vie de femme si son ventre n’engendre pas d’enfant ? Comment pourra-t-elle penser avoir réussi sa vie sans enfant ? Est-ce qu’un piano peut remplacer la joie et l’épanouissement qu’une femme éprouve dans l’enfantement ?


 

mercredi 5 février 2025

[Echenoz, Jean] Bristol

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bristol

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

- Alors qu'est-ce que vous faites dans la région, dites-moi un peu, s'inquiète le commandant Parker.
- Disons que c'est pour un film que je suis en train de tourner, indique Robert. Comme vous voyez.
- On ne m'en avait pas averti, regrette le commandant, mais voilà qui m'intéresse beaucoup. Et quel genre de film, au juste ?
- Toujours pareil, expose Robert, l'amour et l'aventure. Avec l'Afrique et ses mystères, vous voyez le genre.
- Ah oui, soupire le commandant Parker, je vois en effet très bien le genre. Et pour votre histoire d'amour, vous avez pris quelle actrice ?
- Céleste, dit Robert. Céleste Oppen.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Il y avait eu Gérard Fulmar, il y a maintenant Robert Bristol, le tout dernier anti-héros dont Jean Echenoz s’amuse à mettre en scène la banale médiocrité avec tous les codes du roman d’action. Voici donc Bristol, cinéaste de bas étage pris par mégarde dans une presque affaire policière, ou quand le prosaïsme se déguise en film et en roman.

Il faut bien du talent pour faire un tout à partir de rien, ou disons de peu. Echenoz est passé maître à ce jeu, mais pas son personnage, cinéaste à petits budgets et acteurs obscurs, qui avec « le moins doit faire imaginer le plus ». Tout à sa frugale préparation du tournage d’un navet en Afrique australe, le voilà qui ne prête guère attention à ce qui se passe dans son voisinage, à commencer par la défenestration d’un homme nu, à l’identité mystérieuse, depuis l’étage supérieur de son immeuble parisien. A vrai dire, ce triste fait divers n’aurait aucune raison de le concerner, si l’ennui ranci d’une voisine et la complaisance négligente d’un officier de police judiciaire ne venaient faire de lui, si terne et insignifiant soit-il, le possible méchant d’une histoire peut-être louche. Quand on disait qu’un rien peut devenir quelque chose…

Ayant d’ores et déjà réussi la mise en abyme de deux non-histoires, celle d’un mauvais film dans un décor en toc et, pendant les pauses du tournage, les piètres tribulations d’un faux malfaiteur, l’auteur n’en a pas pourtant pas fini avec les jeux de mise en scène de son pas grand-chose de départ. Laissant régulièrement la narration au second plan, il multiplie les décalages, interpelle le lecteur, le prend à partie sur sa manière de raconter certaines scènes, commente ses choix et ses hésitations, ajoutant encore une couche à son mille-feuilles, celle qui nous en rend, lui et nous, partie prenante. Et puis, les détails comptant autant que la structure, il parfait jubilatoirement le tout en y glissant des allusions discrètes à d’autres œuvres, démentant aussitôt se prendre au sérieux en faisant en même temps assaut d’une érudition ostensiblement saugrenue. Un rien habille le creux, surtout les mots savants…

De fausses histoires aux velléités d’intrigue, des losers mal déguisés en personnages, enfin des cinéastes et des écrivains jouant aux maquignons avec leurs œuvres : c’est avec la plus totale dérision, dans une connivence complice et amusée, que Jean Echenoz se joue des pires trivialités pour démontrer par l’absurde, en vrai virtuose de la langue et des mots, que l’on peut bien, en effet, faire du rien une œuvre d’art. (4/5)

 

Citations :

Si Bristol se prête volontiers aux propos tourbillonnaires de Severinsen, sans doute est-ce qu’il la trouve distrayante, pourquoi pas séduisante malgré son âge qui n’est pas loin du sien – son prénom dit assez qu’il n’est pas un jeune homme, on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps. Peut-être désirable, bavarde assurément : ce sont maintenant l’usure du tapis d’escalier, les nouvelles boîtes aux lettres à prévoir et le caractère abrupt de la gardienne qu’évoque Michèle Severinsen à jet continu. Sous cette averse, Bristol émet des avis brefs autant qu’inefficaces comme on essaie d’ouvrir un parapluie rétif, avant de mettre un terme à ce monologue comme on arrache un sparadrap : d’un seul coup vif, c’est mieux. Il a descendu trois étages et traversé le hall, puis il fait un peu froid dans la rue des Eaux.


Tout dépend de l’angle et du cadrage et plus tard, à la post-production, un peu de musique derrière et trois effets spéciaux feront l’affaire. Car ainsi va le cinématographe où le moins doit faire imaginer le plus. C’est le règne de la partie pour le tout, l’empire de la synecdoque où rien n’arrive à l’extérieur du cadre : hors de son rectangle où se déroule une guerre sans merci, riche en clameurs sauvages, corps démantelés et sang giclant un peu partout, il n’y a que deux types dont l’un tient une perche et l’autre un réflecteur, l’un regarde sa montre et l’autre s’éponge le front.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

dimanche 29 décembre 2024

[Adrian, Pierre] Hotel Roma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hotel Roma

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va ? Pas trop de bavardages. »
Le 27 août 1950, Cesare Pavese se donne la mort dans la chambre 49 de l’Hotel Roma, à Turin. Il laisse un mot d’excuse, des poèmes et un journal intime, Le Métier de vivre.
Pierre Adrian a retracé le dernier été d’un écrivain hanté par le suicide. Il a cherché dans sa vie et dans ses livres de quoi nous apprendre, malgré tout, le douloureux métier de vivre. Pavese apparaît au fil des pages comme un compagnon de route taciturne, drôle, sincère. Au cours de ces errances en ville et dans les collines, on croise Monica Vitti et Antonioni, Calvino, des actrices américaines… Mais aussi « la fille à la peau mate », qui déambule aux côtés du narrateur sur les traces d’une ombre, dans ce Piémont devenu le lieu éblouissant des retrouvailles avec l’être aimé.
Avec ce nouveau récit au charme furieux, Pierre Adrian nous donne à contempler une Italie d’après-guerre en noir et blanc, où la littérature et la politique sont une question de vie ou de mort, où rien n’est jamais grave mais où le tragique finit par s’inviter.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l’auteur de La piste Pasolini (prix des Deux Magots, prix François Mauriac de l’Académie française). Son dernier roman, Que reviennent ceux qui sont loin, paru aux Éditions Gallimard en 2022, a obtenu le prix Michel Déon.

 

 

Avis :   

Cesare Pavese lui avait déjà soufflé le titre de son précédent et magnifique roman, Que reviennent ceux qui sont loin. Cette fois, c’est un ouvrage entier que Pierre Adrian consacre à l’écrivain italien, l’un de ceux, avec Pasolini, qu’il a élus avec passion au rang de véritables compagnons littéraires, d’amis même, puisque « qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte », à qui l’on « demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie ». Après un premier fervent pèlerinage en Italie sur La Piste Pasolini, nous voilà donc à la suite de l'auteur français sur les pas de cet autre grand nom de la littérature italienne, un homme tourmenté qui, en 1950, mettait fin à ses jours dans une chambre de l’Hotel Roma, à Turin.

Si Pasolini fut « l’écrivain de [s]es vingt ans », Pavese est maintenant pour Adrian celui de sa trentaine, « sans doute, écrit-il, parce que je ne cherchais plus de maître à penser mais seulement un ami pour me tenir compagnie. » Lui qui a fait du Métier de vivre l’un de ses livres de chevet, cette « lecture morcelée, intranquille, deven[ue] aussi la recherche d’un reflet, d’une correspondance avec [s]a propre réalité », se rend donc avec la femme qu’il aime – « la fille à la peau mate » – sur les lieux fréquentés par le maître dans les dernières années de sa vie pour tracer de lui un portrait sensible et personnel, enrichi de citations.

Emporté au gré des pérégrinations du couple entre ses lieux de vie et ceux qui furent les témoins de la descente au fond du désespoir d’un homme qui, solitaire et sans amour durable, en vint à considérer que « Mon lot à moi, c’est d’étreindre des ombres », l’on est bien vite frappé par le contraste entre l’accablement qui, parti du constat de sa mort littéraire – « Ma part publique, je l’ai accomplie. J’ai fait ce que je pouvais. J’ai travaillé. J’ai donné de la poésie aux hommes. J’ai partagé les peines de beaucoup. » Maintenant « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus. » – devait mener l’écrivain au suicide, et la manière dont, trois quarts de siècle plus tard, son œuvre alimente l’existence et la pensée d’Adrian, comme si les deux hommes, aussi vivants l’un que l’autre, se rencontraient régulièrement.

La passion d’Adrian est communicative. Bientôt c’est le lecteur qui, entre ombre et lumière, entre ce qui aiguillonna et assombrit l’existence de Pavese, perçoit la présence de son fantôme et le poids de son héritage littéraire. Outre une formidable incitation à lire l’auteur italien, le récit est, au travers des citations choisies, un puissant révélateur des ressorts présidant au parcours d’Adrian, à sa mélancolie – si palpable dans Que reviennent ceux qui sont loin – et à la magnificence de son écriture. Sans doute l’aîné n’aurait-il pas renié cet héritier si imprégné de son reflet. En tous les cas, sous le charme, l’on se plonge avec plaisir dans cet ouvrage, à la fois récit de voyage, enquête et quête, qui, par-delà la mort par suicide d’un écrivain, célèbre l’élan de vie que son œuvre continue d’alimenter. (4/5)

 

 

Citations :

À Rome, seul dans cette ville en ruine qui parfois vous étouffe, j’allais parfois rêver devant le panneau des prochains départs. Je pensais que lorsqu’on se sentait seul et qu’on avait le cœur gros, la gorge serrée, hanté par le démon de midi, il fallait se rendre à la gare centrale pour voir où l’on ne partirait pas. 


Les souvenirs n’ont ni date ni heure et le ciel y est toujours bleu.


C’était comme si Pavese, cet homme malheureux, n’intéressait plus vraiment une époque où se sentir bien, être heureux, avait fini par devenir une injonction. J’avais pensé qu’il fut une des fiertés de Turin, un de ses personnages, mais on n’entretenait même plus sa mémoire dans la jolie librairie qu’il fréquentait. Preuve encore, s’il en était besoin, qu’un écrivain demeurait par son œuvre, exclusivement, et que chercher son ombre à chaque coin de rue était une bataille perdue. 


Elle m’expliqua que Pavese était un écrivain expérimental. Il aimait s’essayer, changer d’air, se mettre à l’épreuve. Et s’il s’était donné la mort entre deux âges, ni vieux ni jeune, c’était aussi pour cela, parce qu’il lui semblait avoir tout dit, tout écrit. Son dernier livre, La Lune et les Feux, était sa Divine Comédie. Il en avait fini avec la littérature, et donc avec la vie.


Pavese se cramponna à la moindre relation sentimentale pour combattre sa solitude, appelant « mon amour » la première fille rencontrée au bal. Chaque rupture devenait une persécution morale, un martyre qui réveillait le souvenir heureux de l’autre et l’abandonnait dans un passé lointain. Quand elle cicatrise, la joie devient de la mélancolie.


Pavese criait. Il voulait qu’on lui réponde. Il écrivait comme on se déleste de ses cartouches. Et peut-être que Marco Pantani grimpait les cols mains en bas, les yeux levés vers le prochain lacet, pour décharger lui aussi son propre fusil. Des pages et des kilomètres en plus, des tourments en moins. Sa souffrance, Pavese sembla la garder pour lui, même s’il céda aussi à la tentation très masculine de la culpabilisation. Elle était une affaire personnelle et, en lecteur vorace, je ne pris jamais ses propres mots à mon compte. Il ne faut pas croire que les livres désespérés nous rendent forcément tristes. Thomas Mann dit même que les livres écrits contre la vie offrent une tentation de la vivre. Pavese ne célébra ni la solitude ni le désespoir. Il les supportait sans complaisance. Et comme on ne devinera jamais la douleur endurée par le cycliste qui gravit la montagne – elle ne se communique pas –, on ne compatit pas tout à fait aux malheurs de ceux qui écrivent. C’est la raison pour laquelle ceux qui souffrent finissent seuls ; la souffrance est un sentiment qui se lit mais ne se partage pas.


Pavese, le 24 novembre 1938 : « On dit que la jeunesse est l’âge de l’espoir, justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même – on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d’être jeune quand on distingue entre soi et les autres ; c’est-à-dire quand on n’a plus besoin de leur compagnie. » Cet automne-là, Pavese venait d’avoir trente ans.
 
 
Pendant l’hiver, à moins d’être vaillant, il n’y a rien à faire une fois qu’on a atteint la mer. On la regarde en regrettant l’été et en espérant le suivant. Surgit alors, hors saison, la douce mélancolie des littoraux qui est le regret de ce qui n’est plus et l’attente de ce qui sera. Nous fîmes quelques pas pieds nus dans le sable. Ce n’était pas très beau mais on ne crachait jamais sur la mer. Celle-là, qui remuait sans limpidité, portant sur le rivage des morceaux de bois, vilaine, rappelait toutes les autres malgré tout.


Chez Giono comme chez Pavese, on revenait toujours aux collines. Et puis Giono s’était perdu en étouffant l’espace sous des descriptions assommantes. Il avait oublié d’écrire pour décrire. Le Hussard sur le toit m’avait agacé et je craignais de relire Un roi sans divertissement, lecture qu’il fallait sans doute laisser aux souvenirs de l’adolescence. Je pensais avec Pavese qu’écrire était une épreuve de renoncement et d’aridité contrainte. Il s’agissait de s’abstenir. Je m’étonnais que Giono ait fait le chemin contraire. Je préférais ses débuts.


Il faut avoir un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. [Pavese]


On ne se débarrassait pas d’un pays comme on dépoussière sa veste, d’un revers de la main. La terre de l’enfance nous habitait pour toujours. Il y avait les nôtres au-dedans de nous. À celui qui s’en va, la lecture de Pavese enseignait cette chose magnifique, ce pressentiment qui guidait chaque voyageur : il y a quelque part une maison qui nous attend.


Pour que la gloire soit agréable, il faudrait que les morts ressuscitent, que les vieux rajeunissent, que reviennent ceux qui sont loin. Nous l’avons rêvée dans un petit cadre, parmi des visages familiers qui, pour nous, étaient le monde et nous voudrions voir, maintenant que nous avons grandi, le reflet de nos entreprises et de nos paroles dans ce cadre. Ils ont disparu, ils sont dispersés, ils sont morts. Ils ne reviendront jamais plus. Et alors nous cherchons autour de nous, désespérés, nous cherchons à reconstituer ce cadre, ce petit monde qui nous ignorait mais qui nous aimait et devait être étonné par nous. Mais il n’existe plus. [Pavese]


En paraphrasant André Gide, je songeai que Pavese était resté un petit garçon qui s’amuse, doublé d’un homme désespéré qui l’ennuie.


Il s’agissait d’une des plus belles définitions de l’amitié. Être certain qu’il existait quelque part un ami pour qui la vie était encore plus dure, pour lequel elle était un défi, chaque matin, et que cet ami tenait le coup malgré tout ; cette personne, son souvenir, nous aidait à vivre. Le grand mystère de l’amitié était de recevoir de l’autre ce qu’il ne cherchait pas à donner. On pouvait en vouloir à Pavese d’avoir abandonné les siens. Mais dans les lettres de Calvino et dans les yeux de Ferrarotti, je lisais l’admiration et la gratitude, une idée du compagnonnage. Oui, une définition de l’amitié. En grandissant, j’avais appris que l’ami était d’abord une présence, proche ou lointaine, et qu’il ne fallait pas en exiger davantage. 


Ferrarotti m’avait conforté dans la conviction qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte et vous aide à tenir. Pavese était devenu un compagnon de route. Je m’étais lié à lui. On ne demande pas à nos amis de nous ressembler. On leur demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie. En serrant fort la main de Ferrarotti, je pensai que nous avions désormais un ami commun.


En somme, pourquoi désire-t-on être grand, être des génies créateurs ? Pour la postérité ? Non. Pour se promener dans la foule et être montré du doigt ? Non. Pour soutenir la tâche quotidienne de se persuader que tout ce que l’on fait vaut la peine, que c’est quelque chose d’unique. Pour aujourd’hui, non pour l’éternité. [Pavese]

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

 

mercredi 2 octobre 2024

[Lighieri, Rebecca] Le Club des enfants perdus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Club des enfants perdus

Auteur : Rebecca LIGHIERI

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 528

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Si j’avais des enfants aujourd’hui, je serais en guerre », déclare Miranda, 27 ans, à la fin du Club des enfants perdus. Les enfants devraient être au centre de nos inquiétudes alors qu’ils font déjà les frais de nos choix, de nos erreurs et de nos renoncements. Miranda est emblématique de cette génération mais elle échappe curieusement aux définitions et aux diagnostics, malgré une dépression qui a révélé une sensibilité extrême, au point de développer des dons surnaturels, de susciter des apparitions, des dédoublements, des présences fantômes. Signifiant ainsi que les adultes sont incapables de discerner ce qui ne va pas chez ces jeunes en perdition, comme incapables d’accéder aux manifestations paranormales, aux communications invisibles. C’est une des grandes tensions du roman : notre rapport collectif à l’invisible, l’inexplicable, au féérique, qui s’est perdu au fil des siècles et revient ici comme symptôme romanesque de la solitude de toute une génération.
 
Le livre explore tout un univers noir et magique, issu des contes et de l’imaginaire enfantin et adolescent, qui devient métaphore d’une détresse que la société impose à ses propres enfants, et le signe romanesque du divorce générationnel devant l’état du monde. Le bref et poignant destin de Miranda illumine alors ce livre d’une noirceur éblouissante. Ses étranges pouvoirs la conduiront à éprouver une intense compassion envers la détresse de chacun, jusque dans sa propre famille, et une sombre empathie pour la violence et la cruauté du monde contemporain. Ce grand roman choral à deux voix, père et fille, oppose deux rationalités – et deux visions romanesques – qui tentent désespérément de se comprendre. Armand incarne le sens commun, une vitalité quotidienne, et Miranda une inquiétude ultra-sensible, une attention à l’invisible. « Miranda est un mystère », répète Armand. Elle appartient à un drôle de club, celui des adolescents qui n’ont « manqué de rien sauf de cette joie pure, essentielle, que certains ressentent du seul fait d’être en vie ». Miranda n’est ni consolée ni sauvée par son savoir occulte et ses pouvoirs paranormaux. Ils l’aident à vivre tant qu’elle est enfant, puis se retournent contre elle, incapable alors de supporter les arrangements obscènes du monde avec la souffrance et l’injustice.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Rebecca Lighieri est écrivaine. Elle a reçu le Prix littéraire de la ville d’Arcachon en 2017 pour son livre Les Garçons de l’été et le Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire en 2022 pour son roman Il est des hommes qui se perdront toujours. Elle publie aussi aux éditions P.O.L sous le nom de Emmanuelle Bavamack-Tam.

 

 

Avis :

Armand mène avec son épouse Birke la vie mondaine et effrénée d’un couple d’acteurs en vue. Leur fille Miranda, avec ce qu’il perçoit chez elle d’introversion, d’effacement et de passivité, a toujours été pour lui une énigme désarçonnante et décevante. De son côté, la jeune femme de vingt-six ans a au beau s’évertuer depuis toujours aux signaux dont elle est capable, nul ne s’est jamais rendu compte combien, en éponge hypersensible, elle a emmagasiné d’insupportables angoisses face à un monde factice et menteur, courant aveuglément au-devant du désastre écologique.

C’est d’abord le point de vue du père qui ouvre le roman. Tout à ses engagements professionnels et sentimentaux qui le poussent dans la vie comme dans une course jalonnée de ses succès et de ses plaisirs, il aime suffisamment sa fille pour avoir remarqué des fausses notes. En vérité parfois tellement déroutantes qu’elles paraissent alors même relever de la paranormalité. Ce n’est pas seulement qu’à son incompréhension agacée et désappointée, Miranda reste sur le bas-côté de la vie comme il l’entend. D’étranges phénomènes se produisent, que l’on ne s’expliquera que bien plus tard dans le roman et qui, dans l’intervalle, renvoient au registre fantastique.

Puis, la narration donne la parole à Miranda, et c’est une toute autre personnalité, ainsi qu’une version bien différente de l’histoire, qu’à sa façon souvent très crue la jeune fille nous laisse appréhender, avant d’en venir, en toute fin, à la bouleversante révélation d’à quel club le titre fait mention. Avant cette émotion, l’on aura tout loisir de voir se creuser le fossé entre parents et enfants d’aujourd’hui, alors que considérée comme la plus triste et la plus déprimée de tous les temps, la génération Z s’enfonce dans l’angoisse d’un monde qui ne croit plus en l’avenir.

Rebecca Lighieri a l’art de nous égarer dans les méandres qu’amours, trahisons et secrets creusent souterrainement, de génération en génération, dans nos vies et nos personnalités, résurgeant à l’improviste en effets inconnaissables et d’autant plus dévastateurs. Débouchant dans ses paroxysmes jusqu’à l’illusion paranormale, l’incommunicabilité entre les personnages, plus particulièrement entre les parents et les enfants, cascade dans le récit de mystères en effets de surprise, et ce n’est qu’après nous avoir bien baladés de registres en références diverses que les pièces du puzzle s’assemblent en une révélation qui laisse aussi bouleversé qu’admiratif de tant d’ingéniosité narrative. (4/5)

 

 

Citations :

La plupart des gens sont convaincus d’être plus vivants que les autres. C’est cette conviction qui leur permet de ne pas être dévastés à la pensée des guerres, des famines, des séismes ou des épidémies. S’ils commençaient à prêter aux victimes un degré de conscience identique au leur, cette idée se refermerait sur eux comme un piège ; s’ils commençaient à se dire que chaque vie est unique, ils seraient obligés d’admettre que chaque mort est un drame. Or, ils en sont loin. Hormis la leur, et celle de quelques proches, toutes les existences sont frappées d’irréalité – à moins qu’elles n’aient une résolution trop basse pour s’imprimer sur leur écran personnel.
 

Vingt-sept ans, c’est l’âge critique. Si vous tenez jusqu’à vingt-huit, vous êtes sauvé. À moins que ce ne soit l’inverse. Parce que si vous tenez jusque-là, c’est que vous avez compris comment être un adulte, comment faire avec les responsabilités, les contraintes, l’ennui, l’amour, l’absence d’amour. Si vous arrivez jusque-là, c’est que vous avez accepté la vie comme un long processus de dépossession et d’affaiblissement. Si vous arrivez jusque-là, c’est que vous avez consenti à la défaite – bravo, félicitations.
 

On profite mieux de la vie quand on a conscience de sa brièveté.


 

lundi 16 septembre 2024

[Jaenada, Philippe] La désinvolture est une bien belle chose

 


 

J'ai aimé

 

Titre : La désinvolture est une bien belle
            chose

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2024 (Mialet Barrault)

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9782080427298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Tandis qu’au volant de sa voiture de location, il fait le tour de la France par les bords, Philippe Jaenada ne peut s’ôter de la tête l’image de cette jeune femme qui, à l’aube du 28 novembre 1953, s’est écrasée sur le trottoir de la rue Cels, derrière le cimetière du Montparnasse. Elle s’appelait Jacqueline Harispe, elle avait vingt ans, on la surnommait Kaki. Elle passait son existence Chez Moineau, un café de la rue du Four où quelques très jeunes gens, serrés les uns contre les autres, jouissaient de l’instant sans l’ombre d’un projet d’avenir. Sans le vouloir ni le savoir, ils inventaient une façon d’être sous le regard glacé du jeune Guy Debord qui, plus tard, fera son miel de leur désinvolture suicidaire.

Dans ce livre magnifique et totalement original, Philippe Jaenada a cherché à savoir, à comprendre pourquoi une si jolie jeune femme, intelligente et libre, entourée d’amis, admirée, une fille que la vie semblait amuser, amoureuse d’un beau soldat américain qui l’aimait aussi, s’est jetée, un matin d’automne, par la fenêtre d’une chambre d’hôtel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

 

 

Avis :

Spécialiste du fait divers qu’il investigue avec une inusable minutie, Philippe Jaenada s’attaque à un nouveau défi : dessiner en creux le portrait d’une inconnue - Jacqueline Harispe, dite Kaki, défenestrée à vingt ans en 1953 -, à travers celui de la jeunesse perdue qui fréquentait après-guerre le Café Moineau à Saint-Germain-des-Prés, un lieu de ralliement partagé avec Guy Debord, le théoricien et révolutionnaire précurseur de Mai 68 qui devait bientôt jeter les bases des théories situationnistes.

Sa méthode est bien rodée : rassembler avec ténacité les plus infimes détails, se mettre humoristiquement en scène dans ce travail de fourmi propice aux digressions faussement désordonnées, et de tout ce fatras, faire peu à peu émerger, en direct, une image la plus juste possible du sujet. Certains pourront s’arrêter à l’impression d’un recueil de notes plutôt que d’un ouvrage littéraire, tant il est vrai que l’accumulation des détails, sur ce dossier longtemps dispersés autour d’une foule de personnages avant de laisser entrevoir une vue d’ensemble compréhensible, a parfois de quoi submerger même le mieux prédisposé des lecteurs. D’autres finiront par voir leur patience récompensée, impressionnés par la minutie d’assemblage du puzzle, l’on devrait même dire des pixels de l’image.

Du Café Moineau et de ses tenanciers hauts en couleur qui attiraient une jeunesse en rupture de ban, venue noyer des vies d’expédients, aux perspectives tronquées par un pessimisme noir, dans les flots d’alcool accompagnant leurs débats existentialistes et lettristes, ne restent plus aujourd’hui que photos et archives. Les lieux ont été transformés et, après avoir dans l’ensemble mal vieilli, leurs occupants ne sont déjà plus de ce monde. Alors, comme pour retrouver une trace de cette humanité perdue, accrochée en grappe à la bouée que représentait pour elle le Café Moineau, l’auteur qui aime tant écrire dans les bistrots poursuit ses recherches et l’écriture de leur récit en partant tâter l’ambiance des bars, ceux qui servent encore de coeur social pour tout un quartier, dans un tour de France « par les bords ».

Suivant le tracé des côtes et des frontières, le voilà qui collectionne les ambiances et les échantillons de clientèles, trouvant parfois, aux côtés des vieux habitués majoritaires, une frange de jeunesse insolente et rebelle, d’une certaine manière des « descendantes des filles de chez Moineau » dont il découvre à cette occasion qu’elles l’émeuvent bien davantage « de loin, dans le passé, [à] écrire leur histoire, qu’en (…) face de [lui], à [s]on âge, sur un palier à 2 heures du matin. » Qu’y a-t-il donc de si émouvant chez Kaki et ses semblables, qui justifie tant de persévérance à les faire revivre par-delà l’oubli ? Sans doute la tristesse du temps qui passe et nous efface, et qui rend plus dérangeant encore le refus de vivre ce laps qui nous est accordé.

Mêlant comme à son habitude, avec force auto-dérision, le fil de ses recherches à celui, pas si anecdotique ici, de son existence au même moment, Philippe Jaenada ne nous offre pas seulement le fruit d’un travail d’enquête colossal, impressionnant de rigueur et de méticulosité, mais il nous en partage les tâtonnements et les éparpillements, nous faisant assister à l’éclaircissement progressif du brouillard avant l’émergence finale de l’objet de sa quête. Du voyage, l’on apprend ainsi autant que de la destination, un peu perdu parfois, amusé souvent, mais toujours curieux de cette bande de jeunes artistes bohèmes qui, bien avant Mai 68, refusaient le travail et le conformisme bourgeois, hantant le quartier latin et Saint-Germain-des-Prés, alors le coeur intellectuel de Paris, de leurs aspirations à changer le monde.

Sans doute pas le livre le plus facile à lire de l’auteur tant il s’avère touffu et labyrinthique dans son exploration, ce dernier ouvrage qui nous entraîne dans la méticuleuse reconstruction, pixel par pixel, de l’image d’une certaine jeunesse rejetant la société d’après-guerre, pourra dérouter. N’en reste pas moins impressionnante, malgré l’humilité de sa réjouissante auto-dérision, la manière dont, partant de pistes infimes qu’il assemble peu à peu en faisceaux, il parvient à redonner vie à quelques photographies oubliées et, à travers elles, à un courant resté confidentiel, mais déjà annonciateur, avec quelque quinze ans d'avance, des transformations de Mai 68. (3,5/5)

 

 

Citations :

Ils citent un psychiatre, Georges Amado, qui a étudié ces « groupes d’inadaptés » et dont les propos peuvent s’appliquer aux Moineaux : « Cette éthique se caractérise avant tout par un refus de toutes les valeurs sociales. […] Il y a là un désir de ne croire à rien, même pas à soi, accompagné d’un refus de changer, d’admettre aucune solution et même aucun espoir. Tout but est nocif, tout acte est nocif. […] Dans la mesure où la non-croyance, la non-participation sont volontaires, elles témoignent d’une force plus que d’une faiblesse. D’une recherche. Il s’agit alors de se libérer des attachements ou des idées toutes faites, dans le but de développer ce qui reste en soi quand on a tout abandonné volontairement. »)


Kaki est partie de là, d’une demeure cossue dans le seizième arrondissement, où elle menait une existence paisible et discrète avec ses grands-parents, ses parents, sa sœur et ses frères ; dix-huit ans plus tard, c’est une orpheline perdue dans les rues et les bars.


Je répète souvent cette phrase de Paul Valéry : « Il y a plus faux que le faux, c’est le mélange du vrai et du faux. »


Quelques mots de lui [Henry de Galard de Béarn] encore, extraits d’un texte écrit à vingt ans, juste avant de devenir père, intitulé Deuxième jeunesse à Saint-Germain-des-Prés (la première étant celle des existentialistes et des zazous) : « Le domaine est envahi par une jeunesse qui n’a pas fait la guerre et s’en souvient à peine. La plupart sont sans but et sans espoir. Ce sont des inexprimés, des inadaptés pour qui le Quartier représente le dernier refuge contre une société à l’intérieur de laquelle ils ne peuvent respirer et vivre. »


On a été jeune, tout le monde le sait, pourtant une fois qu’on a basculé dans l’autre camp, on y est comme depuis toujours – on n’a pas vieilli, on est devenu d’une autre espèce, d’une autre nature, comme si soudain on devenait suédois ou bonne sœur. 


En voyant ces filles rire d’elle, sur ce palier, j’ai compris que nous vivons désormais définitivement, Anne-Catherine, Kay et moi, dans un autre univers que ces jeunes qui débutent, dans un monde ennemi, étranger au moins, que nous leur sommes ce que sont les Wallons aux Flamands, ou les truites aux moutons, les foulques aux moutons. Ils ne savent évidemment pas, on ne le sait jamais, qu’ils seront bientôt nous, qu’on était eux avant-hier (en moins cons – oui, oh, ça va, l’un des privilèges de l’âge, c’est le droit d’être aigri à l’occasion), ils n’imaginent pas un instant comme il est étrange de réaliser un jour qu’on est passé d’un étage à l’autre sans s’en apercevoir, que nous sommes devenus les vieux du dessous avant même d’avoir pris conscience que nous n’étions plus les jeunes du dessus.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 4 janvier 2024

[Jollien-Fardel, Sarah] Sa préférée

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Sa préférée

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2022 (Sabine Wespieser)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.

Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.

Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.

Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.

Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Née en 1971, SARAH JOLLIEN-FARDEL a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman.

 

 

Avis :

La narratrice Jeanne vit avec sa famille dans un village niché au plus profond du Valais, en Suisse. Un rien suffisant à déclencher ses incontrôlables fureurs, son père terrorise la maisonnée, roue de coups sa mère et abuse de sa sœur aînée. Battue comme plâtre pour avoir un jour osé lui tenir tête du haut de ses huit ans, la petite fille réalise avec amertume, que pas plus le médecin que leurs voisins et proches, n’ont envie de s’en mêler. Tous savent, mais se taisent. Dès lors, c’est la rage au ventre et toute entière tendue par le désir de s’échapper, que Jeanne grandit, puis parvient enfin à s’émanciper. Mais à quel prix ?

« Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. » Ainsi commence le récit fracassant d’une enfance ravagée, tellement gorgée d’acide qu’elle rongera la narratrice sa vie durant, se moquant bien de la distance et du silence dont cette dernière tentera pourtant d’user comme d’un barrage entre elle et les siens. Les scènes, cruelles et brutales, usent d’un réalisme saisissant pour évoquer la violence absolue d’un homme au-delà de toute rédemption, et ses effets dévastateurs sur ses proches, abandonnés à sa merci, comme dans la cage d’un fauve, par la lâche indifférence des témoins.

Sur les trois femmes coincées dans l’orbite du monstre, pendant que la mère, privée d’échappatoire par sa dépendance économique, et son aînée, vampirisée par la « préférence » incestueuse du père, se laissent réduire en cendres au fond de leur enfer, seule Jeanne trouve la force de rester debout, en préparant son évasion. Elle ne se doute pas encore que cette violence qu’elle combat, elle l’a déjà fait sienne au travers de son dégoût et de sa haine, et qu’elle n’est déjà plus que l’un de ces arbres, certes encore droits mais à demi calcinés, qui continuent à se consumer de l’intérieur à petit feu, longtemps après le passage de l’incendie.

Cinglé par la grêle de ses mots durs et acérés, l’on s’engloutit dans cette histoire - d’une noirceur que rien, ni l’amour d’une mère, ni les attachements amoureux, ni le puissant enracinement à une terre, ne parvient à exorciser -, impressionné par l’évidente vérité de ses personnages. Qu’il s’agisse de leurs mots, de leurs émotions ou de leur comportements, tout sonne juste et s’enroule autour d’une analyse psychologique irréprochable de pertinence et remarquable d’empathie. Et c’est déjà bien ébranlé par les uppercuts encaissés au fil des pages, que l’on s’achemine vers le coup de grâce d’un dénouement, sans doute d’autant plus bouleversant, que simplement, mais clairement, suggéré… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ? »          
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est-ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.         
« C’est mon père.          
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.          
– Non-non-non-non. » C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : « C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée. »          
Il passe la main sur mon front : « Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit. »
 

Ces années-là ont été un purgatoire. Un répit sans sérénité ni rutilance après quinze ans à vivre dans cette terreur quotidienne, qui s’immisçait dans le banal. Je restais paralysée par les bruits – une porte qui claque à cause d’un courant d’air bloquait ma respiration, les tiroirs des commodes, que mes voisines de chambre fouillaient le matin pour se vêtir, me renvoyaient illico à ces fins de nuit où mon père, qui partait tôt au travail, ne trouvant pas une chaussette ou un pull, arrachait les tiroirs et hurlait contre ma mère « feignasse qui fout rien même pas la lessive pour son mari qui bosse comme un con ». Il faudrait une décennie pour que je ne voûte plus mes épaules, n’enfonce pas mon cou au moindre grincement d’un meuble ou un pas sur un plancher. Une vie entière ne suffirait pas à soigner mon ventre détraqué et mon estomac douloureux.
 

J’ai traversé ces années, égoïstement, soulagée par cette trêve. Comme en convalescence. Mais c’est à cet âge-là, quand le peu d’innocence qui me restait est définitivement mort, que je me suis racornie. Pour survivre, pour me protéger des dégâts paternels que j’avais fuis, mais qui continuaient de me tourmenter.
 
 
En une soirée, j’ai su ce que je n’avais jamais vu. Je n’avais rien senti, pas même supposé : « Ça a commencé le soir où il t’avait tapée et que le docteur était venu, tu te souviens ? »          
Si je me rappelle…          
« Bon, pas trop souvent, dix fois peut-être.          
– Dix fois quoi ? »          
Elle dont il se moquait à table ou devant les rares personnes qu’on croisait – la bécasse, il disait. La bécasse, il la violait.          
« ll t’a violée ?          
– Violée ? Euh, non, pas vraiment. Je crois pas. Il me touchait, il m’embrassait. Une fois, j’étais déjà grande, je lui ai… enfin bref. Après ça, il a plus rien fait.          
– Et maman ?          
– Elle sait rien. Il me disait que c’était moi, que je l’excitais, que je faisais exprès. Mais je faisais pas exprès, je te jure. J’avais des seins. Il les adorait. »          
Elle a dit ça : il les adorait.          
« Tu déconnes, là ? Un père qui adore les seins de sa fille ! Tu te rends bien compte de ce que ça veut dire ?          
– Je sais que c’est mal. Mais j’étais sa préférée… »          
L’abject et l’obscénité m’étouffent. J’ai mal pour elle, je le hais, lui. Plus encore. Et ma mère, muette, sourde et aveugle, la sainteté dont je la parais et que je vénérais, ma famille plus miséreuse que ce que je pensais. Je voudrais la consoler de sa peine. J’en suis incapable.
Sa préférée.


Si j’aime tant Lausanne, c’est d’abord par lui, le lac Léman. Il est le symbole de mon exil. (…)
Cent kilomètres. Une peccadille. Pourtant, l’un après l’autre, ces kilomètres ont poli mes origines jusqu’à les rendre invisibles. En surface. 


Je cachais aux autres ces douleurs, je les enfonçais dans mes entrailles, qu’elles rongeaient petit à petit. L’air de rien, ces discussions me dépouillaient de mon armure, mais n’adoucissaient ni ma rage ni ma honte. Moi qui, si longtemps, étais demeurée en marge, de ma famille, de l’école, des gens. Moi qui pensais, prétentieusement, être différente, je réalisais que, dans la solitude de ma chambre, grâce à mes lectures hasardeuses et vagabondes, des liens s’étaient tissés malgré moi. Que, dans le fond, je n’étais pas totalement en dehors du monde. Que ma peur, quotidienne, lancinante, n’avait pas tout dévoré. Peu importaient les drames, les souffrances et les méandres familiaux, ils ne se devinaient pas forcément sur nous. 


DE L’ATTIRANCE, DU DÉSIR, ou même de mes goûts, je ne savais rien. Rien. Si, à vingt ans, j’étais si indifférente au sexe, c’est que j’étais imperméable à tous les plaisirs. Être aux aguets avait accaparé tout mon être. Esprit et corps. Chaque jour. Anticiper les gestes de mon père, avoir peur à chaque instant. Faut l’imaginer, ça, tous les jours, la trouille, tous les jours. En rentrant de l’école, se demander s’il sera là, s’il sera bourré, énervé. Avoir le souffle bloqué au moindre bruit ou, pire encore, au son de sa voix, à sa manière de poser ou de jeter ses chaussures, être en apnée à table ou dans la salle de bains, en faisant les devoirs ou en lisant. Mon corps est un rempart – jamais de nonchalance, de la nervosité dans les jambes pour détaler. Mon corps est un radar – détecter la présence de mon père, courber la nuque, mais garder les yeux levés, tête et épaules rentrées, la bosse de bison naîtra vite. Mon corps fait mal et je renie ses douleurs, brûlures d’estomac, ulcère à vingt ans, dos en pagaille. Mon corps n’existe pas, mon corps ne connaît ni la consolation ni la jouissance. Mon corps ne m’appartient pas. Mon cœur a été évidé. Le rêve est dans la tête, l’espoir est dans l’esprit, plus puissant que moi, que tout : partir.          
Quand, bien plus tard, j’avais avoué à Marine n’avoir jamais eu la moindre pensée sexuelle pendant mes années adolescentes, elle s’était exclamée :          
« Mais, c’est impossible… tout le monde pense au sexe ! C’est la vie, le sexe ! »          
Moi, je suis née morte.


Comme une fulgurance, dans cette cuisine, j’ai compris : elle m’avait choisie pour fuir son milieu. Comme moi. À l’envers. Je me rends compte que, malgré le déni, malgré les singeries que nous nous imposions pour nous métamorphoser, l’empreinte des origines restait. Éternelle et ineffaçable, surgissant lorsqu’on était trop mal à l’aise ou au contraire qu’on baissait la garde. On avait beau lutter, Charlotte dirait toujours « zut » et moi toujours « putain ».


J’étais verrouillée, sans accès aux plaisirs, sauf à celui de nager, que j’avais découvert loin de mon père. Tout le reste confluait vers lui. Les besoins élémentaires, comme manger ou dormir, recelaient un danger. J’avalais la nourriture tout rond et somnolais sans tranquillité. 


– Jeanne, je suis désolé. Je l’aimais. Chuis tellement malheureux sans elle. »          
La colère. La colère immense. Des années de colère qui montent.          
« Comment tu oses ? dis-je en haussant le ton à chaque phrase. Comment tu oses ? Tu ne te souviens plus d’avoir jeté maman sur le sol de la cuisine, de t’être assis sur son torse, tes jambes emprisonnaient ses bras et tu la giflais ? Tu ne te souviens plus d’avoir trempé sa tête dans la baignoire, comme quand tu avais noyé le chat d’Emma ? Tu ne te souviens plus d’avoir tapé le visage de ma sœur dans de la purée chaude parce qu’elle parlait, à la fin la purée était rouge et son visage à elle aussi. Tu ne te souviens plus quand maman a lâché un paquet de riz et que tu l’as forcée à ramasser les grains avec sa bouche en la tenant par les cheveux, tellement que tu en avais arraché des poignées ? Tu te rappelles plus tout ça ? Moi, oui ! En boucle, ça tourne. Ah ! et Emma, Emma, EMMA, tu t’en souviens ? Emma que tu violais ? Tu t’en souviens ? Tu t’en souviens, salopard ? »   
 
       
Il renifle et entre deux hoquets :          
« C’était comme ça, à l’époque.          
– Quoi ? Putain ! Quoi, c’était comme ça ? T’es cinglé, ou bien ? Non, c’était comme ça par ta faute, parce que tu es une sale merde. Chez mes copines, non, c’était pas comme ça. Je suis pas née au Moyen Âge, bordel de merde ! Alors, va te lamenter ailleurs. Pas chez moi. Crève ! Le plus vite possible. »


Je savais. Pas dans les détails, mais je savais, tout le monde savait pour ton père. Personne n’a rien fait. C’était comme ça. On ne disait rien, on ne se mêlait pas de la vie des autres. On se taisait. Mais, moi, j’avais une responsabilité, j’étais médecin. J’aurais dû vous aider. À cette époque, il n’y avait pas les moyens d’aujourd’hui. Mais j’aurais dû, j’aurais pu trouver une solution.


Il me regarde avec une tristesse terrible. Il sait que son heure point. Avec ses croyances, l’enfer l’attend. Ou alors, malin comme il est, son repentir de chien battu, ses déclarations d’affection pour ma mère ne servent qu’à le laver de ses péchés. Dieu pardonne. Pas moi.


« Je sais que tu me détestes. Mais moi je t’aime » – une pause et puis : « Pardon. »          
J’ai entendu le hoquet de Marine, derrière mon dos, qui ravalait des sanglots. Filmé, ça aurait filé la chiale à n’importe qui. Je ne suis pas n’importe qui. Je suis la fille de ce monstre, je suis la femme qui trompe, je suis la femme qui a frappé, je suis la femme sèche de l’intérieur, je suis la femme aux entrailles pourries, je suis la fille qui n’a sauvé ni sa mère ni sa sœur, je suis la fille d’un meurtrier, je suis la fille vide qui regarde son père mourir, je suis la femme qui n’écoute pas sa compagne lui dire : « Fais la paix. »
Je suis la femme sans rémission.
Je l’ai regardé, non pas regardé, toisé. Il y avait une pointe d’émotion et de peur dans mon ventre. Je l’ai regardé encore.
Je lui ai craché au visage.


LA MORT DE MON PÈRE ne m’a pas libérée. Au contraire, elle m’a accablée plus encore que les départs d’Emma et de maman. Je n’avais pas de chagrin. Cette absence de tristesse n’était pas une enveloppe bricolée, une fausseté pour tenir à distance les autres ou pour survivre. Je n’éprouvais, sincèrement, aucune peine. Je crois que j’aurais voulu sentir un peloton de larmes dans la gorge, plutôt que cette masse dure dans mon estomac. La haine et la colère restaient comme figées. Je suis devenue rance. Je détestais celle que je devenais. Incapable de pardon, incapable d’avancer ou de me défaire des frusques puantes de mon enfance. Plus je me détestais, plus je me cloîtrais.


De mes quinze mille jours, combien disent l’espérance de la vie ? Combien en ai-je retenus ? Tout me ramène dans cet endroit que j’ai fui. Alors que maintenant je pourrais tourner la page, vivre sans la peur, ne plus sursauter à chaque bruit, chaque appel téléphonique, chaque éclat de voix, car il n’est plus là. Il est toujours là. Et des milliers de pages lues et des centaines de chansons ? Qu’est-ce que je retiens ? Si peu. Alors je sais. Je sais que je n’ai jamais trouvé de sens. Je n’ai pas fait semblant, j’ai vécu un jour derrière l’autre sans qu’aucun ait pu effacer la peur et la rage de mon enfance. Ce n’est pas grand-chose pourtant, une enfance. Mais c’est tout ce qui subsiste pour moi. Je ne sais pas me réfugier ailleurs.          
Je sais que rien ne m’émeut jusqu’au bouleversement, jusqu’à déliter ma colère. Que les fondations de mon enfance ne sont pas assez solides pour que je tienne debout. Je pense à la terre des jardins qu’on retourne au printemps, à ce que disaient les vieux du village : « Y a pas moyen, t’as beau rajouter du fumier, ça prend pas. La terre n’est pas bonne. »          
Je ne suis pas bonne. Ça prend pas. Mauvaise terre, mauvaise graine.

 

 

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