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samedi 25 juillet 2026

Critique : "L'enfant grise" de Grégoire Courtois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'enfant grise" de Grégoire Courtois


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant grise

Auteur : Grégoire COURTOIS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782221284520  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. "
Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger.
À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes ; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une oeuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

 

Avis :

Libraire, écrivain et homme de théâtre, Grégoire Courtois aime décaler le réel dans des romans où l’étrangeté s’installe doucement, par touches mesurées. Son Enfant grise, chimère à la fois humaine et végétale dans une forêt fonctionnant comme un organisme vivant, s’enveloppe d’un réalisme magique discret qui sonde la persistance en nous des perceptions premières de l’enfance. Le narrateur, en revisitant les traces ténues de ses sensations d’autrefois, observe combien sa disponibilité au monde, immédiate et instinctive, s’est atténuée avec le temps, ne subsistant plus qu’à l’état de réminiscences fragiles.

L’histoire nous apparaît donc au travers des brumes du passé, comme un ensemble de scènes dont il ne retrouve que les contours essentiels. Enfant rêveur et solitaire, bien plus heureux dans la forêt qu’en compagnie de ses semblables, il grandit au contact d’une nature dont il est seul à percevoir l’intention diffuse, souvent protectrice à son égard. À mesure que les humains deviennent pour lui une source croissante de blessures – camarades qui le harcèlent et le frappent, mère qui s’éloigne pour un autre homme, seule amie glissant vers une adolescence qui lui répugne –, il se réfugie toujours plus souvent parmi les arbres, seuls capables de le rasséréner. C’est là qu’il rencontre l’enfant grise, fillette issue d’un récit de son grand‑père et qu’il découvre vivante, en osmose avec le monde végétal qu’il rêve lui aussi de rejoindre.

Organisé autour d’une mémoire lacunaire et fouillant ainsi en nous les traces arachnéennes de l’enfance, le roman procède par séquences sensorielles et par retours d’images qui, plutôt que de reconstituer un passé cohérent, dessinent une géographie intérieure. Infléchissant le rapport immédiat au réel faute d’une expérience encore construite, imagination et intuition y font de la forêt le cadre d’une perception élargie, sensible et vibrante, réceptive aux moindres inflexions du monde. L’étrangeté s’y glisse comme une modulation de la réalité, une dérive légère qui fait basculer le quotidien vers un registre où l’organique semble doté d’une intention propre. Loin d’une figure fantastique au sens classique, l’enfant grise, miroir tendu à celui qui raconte, incarne cette capacité, perdue chez l'adulte, à laisser l'imaginaire se glisser dans l'ordinaire. Dans cette nostalgie d’un état révolu, le narrateur se souvient de ces passages imperceptibles entre le réel et une dimension consolatrice, et le texte prend alors une tonalité presque hypnotique, où la nature – système sensitif auquel tout est relié – réagit aux blessures du protagoniste comme une présence animée. Se confondant avec son désir d’écoute et l’extrayant d’un monde où il peine à trouver sa place, cette magie offre à l’enfant vulnérable l’attention qu’il ne trouve pas chez les autres.

Ne relevant pas tant du merveilleux que d’une exploration de ce qui demeure en nous des perceptions originelles, ces intuitions premières qui s’atténuent avec l’âge tout en continuant d’orienter souterrainement notre manière d’être, le roman déploie une densité atmosphérique qui doit beaucoup à sa manière de laisser l’étrangeté s’immiscer et imbiber sans bruit le monde d’une sensibilité organique, irréductible et foisonnante. Certes en discordance avec le parcours d’un personnage resté en marge de toute formation littéraire, la voix très travaillée du narrateur adulte mobilise des trésors d’élégance et de poésie qui parachèvent les qualités immersives, sensorielles et vibratiles du roman. Volontairement lent, presque allégorique et d’une grande beauté, ce livre subtilement fantastique est un chant mélancolique à l’enfance révolue et à son état perceptif oublié, en même temps que l'ode triste d’un être qui, se sentant étranger aux autres, parvient fugacement à s'inventer un monde fantaisiste consolateur. (4/5)

 

Citations : 

Les instants stériles, ceux qui n’engendrent aucune idée et ne sont traversés par aucun geste, ces instants s’amenuisent et, au fil du temps, sont comprimés par d’autres plus riches et plus lourds de sens. J’aimerais me souvenir avec précision de ces heures d’ennui ; je suis persuadé d’en avoir vécu mais n’en conserve aucune trace. Je pense à des hommes et des femmes qui n’auraient vécu que dans la vacuité et l’insipidité. A la fin de leur vie, leur mémoire se révélerait-elle blanche ? Peut-on vivre sans avoir vécu ? Et si oui, comment ? Dans la somme des événements insignifiants qui leur sont arrivés, une hiérarchie aura fini par s’établir pour que, au crépuscule de leur vie monotone, un moment qui l’aura été infiniment moins surnage et les fasse sourire une dernière fois avant qu’ils ne s’éteignent.


Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, nous souhaitons aussi avoir été, ou l’avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu.


Grand-père Jean, je crois, ne m’a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines ; il m’a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l’obtenir vraiment. C’est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd’hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m’aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. 


« Pourquoi tu lis tout le temps ? Demandai-je un jour à Grand-père Jean. – Parce que, dans mes livres, je me sens bien », répondit-il. Comme s’il s’était agi d’un lieu.


« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu’on s’en rende compte, elles dévorent tout. »


Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c’est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu’il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C’est un sentiment vivace, luxuriant, qui pousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l’es déjà. Tu es mon fils, tu l’as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c’est déjà tout.


Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l’image exacte du jeune arbre qu’il était. C’est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J’espère qu’il est encore là, enfoui quelque part l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre les doigts comme le flux d’une source.


Il est fréquent, sous un saule pleureur, d’être mouillé par une ou deux gouttes de condensation accumulée sous ses feuilles. Le saule est un arbre d’eau. Il absorbe des quantités inimaginables de liquide et il en suinte de tous ses pores. Si ses racines ne plongeaient pas aussi profond, il s’extirperait de la terre, marcherait, retournerait à la rivière la plus proche et s’y précipiterait pour devenir une algue géante. On verrait passer dans les ondes calmes ces immenses méduses végétales comme de placides épaves vivantes. Mais, prisonnier du sol, il n’a que ses larmes pour dire au monde qu’il n’est pas à sa place.


Notre mémoire peut-elle à ce point réduire à néant un être, un air de musique, un paysage côtoyé si longtemps ? Nous avons vu notre campagne en fleurs, de somptueux et incandescents levers de soleil, des champs couverts d’une brume organique et vivante, la neige, le givre, la tôle pliée d’accidents de la route. Qu’en reste-t-il ? Un soupçon. Une idée. Une supposition. Il est vraisemblable que nous ayons vu tout cela, alors déjà les images surgissent, et nous y croyons. Notre vie entière n’est au mieux qu’une présomption.
 
 
Depuis que ma mère était partie, Noël n’était plus une fête réjouissante chez nous. Mon père et moi continuions à la célébrer, feignant d’être une famille heureuse. Nous ignorions qui ce spectacle était censé duper. Les comédiens savent qu’ils jouent la comédie. Mais qu’est-ce qu’un duo de comédiens qui ne joue pour personne ? 

 

samedi 7 mars 2026

Critique de "Braconnages" de Reinhard Kaiser-Mühlecker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Braconnages " de Reinhard Kaiser-Mühlecker

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Braconnages (Wilderer)

Auteur : Reinhard KAISER-MUHLECKER

Traduction : Olivier LE LAY

Parution : en allemand (Autriche) en 2022,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782072998584  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1982 dans une famille paysanne de Haute-Autriche, Reinhard Kaiser-Mühlecker a étudié à l’université de Vienne et publié son premier roman en 2008. Aujourd'hui une figure majeure de la nouvelle littérature autrichienne, il se partage entre le travail sur l'exploitation agricole familiale et l'écriture.

 

Avis :  

Avec pour seuls rappels du monde extérieur, comme deux infiltrations têtues, la rumeur sourde de l’autoroute toute proche et la longue balafre de la ligne à haute tension, la ferme de Jakob en Haute-Autriche est une île que rien ne vient distraire de ses préoccupations laborieuses et de ses fermentations familiales.

« À la fin de l’enfance, voilà longtemps, vers l’âge de douze, treize ans, ça lui était tombé dessus : la sensation, impalpable et qui devait ne jamais plus le quitter, d’être banni de l’existence, (…) dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence, et il attendait. » « Tant que la mort n’était pas là, il lui fallait continuer, et il continuerait, vaille que vaille, solitaire et buté comme un âne de bât, (…) sans se demander une fois encore si, eût-il vécu ailleurs, dans un autre endroit, les choses n’auraient pas été différentes, non pas certes meilleures, peut-être, mais du moins un peu plus supportables. »

Depuis son adolescence, c’est lui, Jakob, qui se sent investi du fardeau de la ferme familiale, lui qui, du matin au soir et sans jamais de trêve ni même le temps de réfléchir à la manière, abat le plus gros du travail, rentrant à grand peine sa colère et ses frustrations de ne pouvoir compter que sur lui-même face à un père coutumier des initiatives hasardeuses, une mère murée en elle-même et un frère et une sœur partis mener en ville une existence qu’il ne parvient même pas à imaginer. Par leur faute, se figure-t-il, le voilà réduit à une bête de somme gagnant à peine sa pitance malgré ses efforts incessants, la ferme ne faisant que toujours péricliter un peu plus. Chaque année, il faut vendre un morceau de l’exploitation pour maintenir à flot ce qu’il reste. A ce train, ne subsistera plus grand-chose quand viendra le temps de l’héritage, pour l’heure encore aux mains de la grand-mère, la fort malcommode matriarche aujourd’hui clouée dans son fauteuil. Un héritage de toute façon maudit, puisque, par-devers lui, chacun sait ce qu’il doit à la spoliation juive pendant la guerre…

Mais la mairie venant d’ouvrir au village une résidence d’artiste, Jakob, venu prêter main forte au rafraîchissement du local, y rencontre une jeune femme en mal de projets et bien vite disposée à troquer les aléas de la création artistique contre la très concrète vie agricole. Bientôt mariée à un Jakob accoutumé à suivre la pente de son destin, pour une fois ascendante, Katja s’investit si bien dans la ferme que, convertie au bio et tournée vers l’extérieur, l’exploitation finit par retrouver une vraie prospérité. Est-ce la fin de la fatalité et le début d’une nouvelle ère ouverte au bonheur et au progrès ? C’est sans compter les vieux secrets et la violence qui couve, héritée du passé, au fond de l’âme de Jacob.

Car, tout comme son chien « braconnier » qu’il s’astreint en pure perte à dresser pour lui faire passer « le goût du sang », Jakob a beau se battre constamment avec lui-même, sa nature profonde finit toujours par prendre le dessus. Volontiers solitaire, peu enclin ni à l’introspection ni aux épanchements et incapable de repousser les frontières d’un monde clos qui constitue son seul horizon, il cède d’autant plus au fatalisme qu’une culpabilité plus ou moins consciente venue du passé pèse sur lui comme une malédiction. Face à son double héritage, celui collectif du nazisme et du silence, et celui plus personnel de ses origines, une sorte de résignation le pousse, comme s’il n’existait pas d’échappatoire, sur la pente d’une destinée aux allures de chemin de croix.

Lui-même agriculteur en Haute-Autriche, c’est en connaissance de cause que l’auteur sonde l’âme de son personnage et pèse l’héritage du passé de son pays. D’un réalisme parfois glaçant malgré la pudeur de l’écriture, il décrit un monde qui, trimant sans bruit et souvent misérablement dans un attachement viscéral à ses lieux et à son milieu d’origine, s’est peu à peu retranché du reste de la société, son isolement social et culturel favorisant une souffrance vécue comme sans issue et débouchant possiblement sur les pires tragédies. 
Une superbe exploration du monde paysan et de ses interrogations existentielles, qui trouve un écho saisissant, côté français, dans Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. (4/5)

 

Citation : 

Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.

 

Vous aimerez aussi : 

 
 Lafon, Marie-Hélène : Hors Champ
 
 


 

mardi 3 février 2026

[Miller, Nathaniel Ian] Dans nos pierres et dans nos os

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans nos pierres et dans nos os 
            (Red Dog Farm)

Auteur : Nathaniel Ian MILLER

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                  en français (Buchet-Chastel) en 2025

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782283040881  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après une tentative malheureuse d’installation à Reykjavík, le jeune Orri reprend le chemin de la ferme familiale, au cœur de l’Islande. Entouré par les siens, il va s’essayer à la vie d’agriculteur pendant un an. Au gré ingrat des éléments (hostiles), de la météo (constante dans son inconstance), des hauts et des bas de ses parents – qui ne sont finalement pas les rocs qu’il imaginait – et de ses propres affaires de cœur, Orri se retrouve face à un choix qui déterminera le reste de sa vie.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathaniel Ian Miller vit dans une ferme du Vermont. Son premier roman, L’Odyssée de Sven, a conquis le public français et a notamment reçu le prix Club des lecteurs J’ai Lu et le prix Lire en Poche.

 

 

Avis :

Après un premier roman dans les glaces du Spitzberg, l’écrivain américain Nathanael Ian Miller investit un autre décor âpre et exigeant, l’Islande rurale, pour une nouvelle histoire introspective où, échappant à la société ordinaire, son personnage se cherche au plus près d’une nature aussi éprouvante que révélatrice.

Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.

Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.

Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)

 

 

Citations :

Les îles se dressent à pic sur la mer, des grandes falaises gris-noir striées et vérolées, creusées de petites grottes grouillant d’oiseaux, et mouchetées de merde. Parfois le ciel est tellement chargé de macareux, de fulmars, de guillemots, de fous de Bassan et de mouettes tridactyles que, de loin, on dirait une nuée de mouches en train d’éclore. La mer attaque sans relâche les parois rocheuses. Et les vagues ne se brisent pas avant de s’écraser parce que l’eau est trop profonde. Alors elle jaillit à la verticale quand elle frappe, à une hauteur presque inimaginable. Ça peut monter jusqu’à cent soixante-dix mètres. Sur les plus petites îles en particulier où on a l’impression d’être au centre d’un anneau de geysers ou dans l’œil trouble d’un ouragan.


Le propriétaire de l’exploitation ne résidait pas sur place. C’était un riche du continent qui possédait une belle maison d’été à Heimaey, au centre-ville. Il passait admirer ses terres et serrer la main de mon père deux ou trois fois par an. Je crois que ces visites pleines d’arrogance lui ont brisé le cœur. Je soupçonne qu’elles ont bien plus flétri son âme que le travail de la ferme sur cette terre implacable. J’ai cette théorie, cultiver n’importe quelle terre autre que la vôtre vous tuera. Parfaitement. Cultiver votre propre terre peut tout autant vous tuer, et ça arrive souvent, mais se saigner à blanc sur la terre de quelqu’un d’autre le fera sans faute. À chaque fois.

 

samedi 29 novembre 2025

[Lévy, Justine] Une drôle de peine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une drôle de peine

Auteur : Justine LEVY

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782234094048  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Est-ce que tu me vois, maman ? J’ai deux crédits à la banque, deux enfants que j’étouffe, quatre chats dont deux débiles et une estropiée, des rides en pattes d’araignée autour des yeux et des oignons aux pieds, le même amoureux qui me supporte et tient bon depuis vingt ans, quelle dinguerie, je ne suis ni parfaitement féministe, ni tout à fait écologiste, ni vraiment révoltée, pas encore alcoolique, plus du tout droguée, j’ai un abonnement à la gym, une carte de métro et une autre du Carrefour Market, je ne me fais pas les ongles, je ne me coiffe ni ne me teins les cheveux, je mets du rouge à lèvres une fois par an et surtout sur les dents, je suis toujours aussi raisonnable, aussi peu fantaisiste : je mets beaucoup d’énergie à essayer de ne pas te ressembler, maman. Je n’ai pas pu être une enfant et je ne sais pas être une adulte. »
Une drôle de peine est à la fois une adresse et une enquête. C’est aussi une magnifique déclaration d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Justine Lévy est l’auteure, entre autres, de Le Rendez-vous (Plon, 1995), Rien de grave (2004), de Mauvaise fille (2009) et Son fils (2021) chez Stock, et de Histoires de famille (Flammarion, 2019).

 

 

Avis :

C’est autour de la perte de sa mère, la mannequin Isabelle Doutreluigne, que s'articule ce récit intime où Justine Lévy, fille du philosophe Bernard-Henri Lévy, cherche à saisir la persistance de l’absence. Dans Mauvaise fille, elle disait encore la douleur immédiate, la violence de la maladie et la fragilité maternelles. Ici, vingt ans plus tard, l’écriture se fait plus introspective, attentive à la manière dont la mémoire continue de travailler et transforme l’absence en une fidélité singulière.

Ce glissement de l’urgence de dire la souffrance vers la lenteur de la mémoire confère au livre une tonalité spécifique, loin des récits de deuil convenus. Refusant les codes de la lamentation, Justine Lévy s’attache à ce qui survit encore dans les gestes, les images et les sensations, évoquant une mère non pas figée dans le marbre du souvenir, mais toujours vibrante dans l’éclat de fragments qui bouleversent.

À la fois pudique et incandescente, l’écriture fait de ces éclats la matière d’une présence continue qui irrigue le présent : la mère existe encore dans la mémoire de la fille, dans les habitudes répétées, les mots transmis, mais aussi dans les questionnements restés sans réponse. Car, fantasque, excessive et tourmentée, ce ne fut pas une mère parfaite, mais une âme dont la fille s’attache à porter et à comprendre les contradictions béantes. Justine Lévy les interroge, palpe la souffrance derrière les silences et les non-dits, et, avec une délicatesse qui n’a d’égale que la violence qu’elle suggère à mots couverts, fait surgir les fantômes invisibles qui ont poursuivi sa mère toute sa vie. 

En filigrane du récit se profilent alors l’ombre spectrale de grands-parents toxiques et les traces indélébiles de leurs violences destructrices, évoquées dans une formule glaçante : « Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider. » En affrontant ces ombres, la mémoire devient acte de compassion, de solidarité et de réhabilitation : ne subsiste plus qu’un immense amour filial, capable de transformer la douleur héritée en fidélité lucide. 
 
Sincère et bouleversant dans sa ferveur, alliant délicatesse et finesse psychologique, ce roman à l'écriture vive et à l’intensité captivante s’inscrit dans une vague contemporaine de récits qui réhabilitent les figures féminines absentes. D'Amélie Nothomb à Reine Bellivier, de Laurent Mauvignier à Ramsès Kéfi ou Catherine Millet, cette simultanéité souligne l’ampleur actuelle d’un motif ancien : le deuil maternel, toujours présent dans la littérature, mais devenu aujourd’hui un sujet central et collectif. Chez Justine Lévy, le thème confine au ressassement de livre en livre, mais cette insistance, partagée sous des formes diverses par ses pairs, ouvre un questionnement plus large : traduit-elle une obsession de notre époque pour le passé, nos racines et la mort ? Comme si, dans une société qui peine à se projeter vers l’avenir et où la natalité s’effondre, nous choisissions de demeurer éternellement les enfants de nos parents, au travers d'une absence devenue mémoire et d'une perte transformée en fidélité. En tous les cas, un livre lumineux, plein d’amour, qui doit beaucoup à la vivacité de plume de Justine Lévy. (4/5)

 

Citations :

Maman, de temps en temps, docilement, bonne fille et bonne sœur, revenait à Mordelles, contre l’avis de papa, se faire manger un bout du cœur et rentrait à Paris avec des cernes mauves. Car Jacqueline adorait entretenir la toxicomanie de maman. Elle lui offrait toutes sortes de médicaments et, pour les ranger, des boîtes en plexiglas, ou en laiton, ou en métal, parfois ornées d’un caducée ou d’une Vierge Marie, cadeau ma Zazou. 
Elle était contente de voir maman, de décréter qu’elle avait mauvaise mine, tire la langue ma chérie, voilà voili voilo le bon sirop, et ça aussi, ouvre encore, plus grand, c’est comme une petite hostie, voilàààà, bonne sieste, ma fifille chérie, maman est là qui veille sur toi, je suis ta sorcière maman bien-aimée, là pour toi, toujours là. Et maman, la mienne, se laissait faire, se laissait renfermer, recapturer, un gémissement, une protestation, un miaulement et pof, elle s’abandonnait. Parfois elle vomissait. Ma grand-mère que je n’aimais pas, très mécontente, la grondait : Isabelle tu as vomi ton cadeau, qu’est-ce que c’est que ce caprice, qui est-ce qui commande ici ? c’est vous, maman, c’est vous, c’est toujours vous. Parfois c’est à moi qu’elle offrait une ou deux hosties, pour que je dorme et communie en même temps que maman, pour qu’on soit une belle famille bien réunie dans la bonne santé, la foi et le sommeil. Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider.


C’est ton fils ? il me demande avec un grand et faux sourire. J’ai pas envie de lui dire oui. J’ai pas envie qu’il le voie et qu’il fasse semblant de se pâmer. Paul joue, se retourne et me fait un clin d’œil. Surtout, qu’il ne vienne pas. Surtout, qu’il ne me demande pas qui est ce type à grosse tête. C’est rien mon chéri, je lui dirai, c’est le garçon qui m’a quittée pour la femme de son père à lui, aucun intérêt, c’est cracra, et pourtant je croyais que je l’aimais, quelle idiote, parfois, tu sais, il y a une mort avant la vie, mais c’est pas grave, rien de grave.


Elle n’a jamais été aussi occupée. Jamais aussi impliquée. Jamais elle n’a eu autant besoin de moi, de papa, des amis, de se changer les idées, d’aller au théâtre voir Pablo jouer, d’arrêter de fumer, de recommencer, de courir d’un magasin bio à l’autre pour trouver la bonne soupe miso. Elle n’aurait jamais dû acheter cette crème repulpante qui colle, peluche et ne marche pas. Et puis, soudain, c’est l’heure du kiné. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes. Quelle vie ! Aurait-elle pu imaginer que, parfois, c’est ce qui vous tue qui vous fait vivre ?


Maman a désappris d’être belle et peut-être même que ça la soulage. Fini, la course. Fini, la pression et la peur de vieillir. Fini de se voir dans le regard des hommes, des femmes, de toutes celles et ceux qu’elle a passé sa vie à séduire, sans le vouloir vraiment. Elle s’est faite à sa nouvelle apparence, à sa silhouette à la fois épaissie et exsangue, à ce bras plus dodu que l’autre, à ses petits cheveux gris qui dépassent du foulard, au bourrelet que fait son non-sein. Maman a toujours été impudique. Le sein en moins n’y change rien. Elle choie sa nudité. Elle la masse. Elle la crème. Elle lui parle. Alors, petits pieds tout assoiffés, qu’est-ce que vous dites de cette crème au pétrole ? Allez, vilains poils aux pattes, dites adieu à ce monde cruel. Tu veux voir ma cicatrice, ma chérie (non, je ne veux pas) ? Oui, bien sûr, maman. Et maman me montre avec tendresse cette boursouflure à la place du cœur, cette plaie, cette blessure du malheur, et aussi, tant pis si c’est un peu grandiloquent, de rédemption, de réconciliation avec le désir de vivre. Elle a enfin autre chose à faire que se suicider, se faire du mal, se droguer. Le cancer, pendant deux ans, lui a sauvé la vie.


Je me souviens de la blouse qui se boutonnait dans le dos, des chocolats qu’elle ne mangera jamais et qui finiront par partir, le dernier jour, avec la table de nuit à roulettes. Je me souviens de ses cheveux, toujours en retard d’une information, qui reprenaient vie quand le reste commençait à prendre mort et qui poussaient fins comme un duvet de poussin. Je me souviens des fleurs triomphantes et qui, même fanées, finiront par lui survivre, des médecins qui passent pour vérifier que tout continue de ne pas aller bien, de mon préféré, le tout juste diplômé qui fait des blagues juives auxquelles personne ne rit sauf maman, et qui porte son stéthoscope autour du cou comme une Miss France son écharpe. Il sait tout. Il n’a même pas besoin de réviser en douce le dossier de sa patiente. Il sait quoi, depuis quand, pourquoi, ce qui a raté et ce qu’on pourrait peut-être encore envisager. Et puis le chouchou de maman, le plus beau, elle lui fait les yeux doux, mais sans cils, trop enfoncés dans leurs orbites : elle pose des questions pudiques et impudiques, écoute sagement, émet une objection, fait sa gracieuse, sa coquette, elle n’est pas une patiente difficile.
 
 
La petite tête des enfants par la porte entrebâillée. Maman ça va ? tu es malade ? Oui, oui, je suis malade, donc ça va. Ça les rassure, c’est juste une maladie. Si maman ne se lève pas, c’est pas parce qu’elle est triste, c’est parce qu’elle a un rhume, ou autre chose, on va appeler un docteur, c’est pas grave. Voilà. Un rhume. Au pire une grippe. Rien à voir avec mon enquête sur maman. 
Peut-être maman, elle aussi, est devenue très malade pour arrêter d’être très triste ? 


 

jeudi 2 octobre 2025

[Mauvignier, Laurent] La maison vide

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La maison vide

Auteur : Laurent MAUVIGNIER

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 752

Accès au livre : ISBN 9782707356741  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux. Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles. Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967. Romancier et dramaturge, il a publié toute son œuvre aux Éditions de Minuit, notamment Apprendre à finir (2000, prix du Livre Inter et prix Wepler), Dans la foule (2006), Des hommes (2009), Ce que j’appelle oubli (2011), Continuer (2016) et Histoires de la nuit (2020). En 2025, il fait paraître La Maison vide.

 

 

Avis :

L’on pénètre dans ce livre comme dans la maison vide dont il porte le nom : sur la pointe des pieds, frissonnant à chaque écho, comme si le plus léger souffle, dans l’air saturé de poussière, risquait de réveiller un souvenir trop longtemps tu, une présence invisible mais persistante. Cette maison, abandonnée depuis des années, est celle du père de l’auteur – un père dont on apprend, dès les premières pages, qu’il s’est donné la mort, sans explication ni mots laissés derrière lui. Ce geste radical, définitif, n’est pas raconté : il est posé là, comme un fait brut, autour duquel le livre gravite. Ce n’est pas dans cette maison qu’il est mort, mais c’est là que l’auteur revient, après coup, pour interroger les silences, scruter les objets – une médaille de la Légion d’honneur, des photographies anciennes aux visages découpés, des gestes oubliés, des traces ténues – et affronter, par l’écriture, ce que la parole n’a jamais su dire.

Le livre ne s’organise pas autour du drame, mais autour du silence qui l’enveloppe et que l’auteur tente de traverser pour en comprendre la logique. Ce silence, transmis de génération en génération, semble avoir infiltré les murs comme une vapeur toxique, invisible et tenace, chargée de honte et de douleurs tues. Rien n’est révélé de manière spectaculaire, et pourtant tout s’éclaire avec justesse, par la finesse d’une écriture qui, sans jamais prétendre atteindre une vérité définitive, parvient à construire une version plausible, profondément humaine. En résulte une limpidité singulière, née de la sensibilité, de l'intuition psychologique et de l’imagination de l’auteur, qui, sans jamais combler les vides par des certitudes, les habite avec nuance et délicatesse. 

Miroir de cette démarche, l’écriture explore une matière vivante, poreuse et vibrante. Les phrases s'étirent et se ramifient, comme si le langage lui-même devait lutter contre l’effacement. Cette syntaxe sinueuse et enveloppante immerge le lecteur dans une atmosphère si finement suggérée qu’elle devient presque physique : on habite le texte, on s’y fond, on s’y perd, dans une dérive lente où chaque phrase devient chambre, chaque digression couloir, chaque silence porte entrouverte. Dans cette lenteur et cette densité, tout est donné à ressentir, dans une émotion qui, affleurant sans jamais se livrer tout à fait, infuse doucement, obstinément. Le lecteur est invité à se laisser porter, dans un mouvement d’abandon qui suppose une part d’ombre et d’incertitude.

Ce que l’écrivain ignore, il le comble par une imagination pudique et une intelligence sensible, faisant exister les figures absentes, devinant les douleurs tues et rendant palpable ce qui n’a laissé que des traces. Dans ce geste d’écriture, il apaise les fantômes, reconnaît les torts et les silences imposés, enfin offre une forme de réparation, discrète mais essentielle. 

À travers cette maison, ces objets, ces figures effacées, c’est tout un siècle qui ressurgit : une France rurale, ouvrière, laborieuse, aujourd’hui disparue, qui réapparaît avec les aïeux de l’auteur. Le livre redonne souffle à ces invisibles, témoins d’une époque révolue, et par la puissance de la langue, reconnaît leur existence, leurs douleurs et leur dignité. Dans ce mouvement, se recompose un monde enfoui et une mémoire longtemps reléguée dans l’ombre, tandis que le récit vient rompre la malédiction familiale tissée autour des malheurs du siècle, des humiliations tues et des transmissions empêchées, en faisant du silence une parole, du vide une histoire. 

La maison vide demande qu’on s’y abandonne, qu’on accepte de se perdre, de ralentir, de respirer avec elle. C'est un livre que l’on habite, un espace intérieur où le silence devient matière, où chaque page ouvre sur une chambre secrète. Pour qui se prête à cette immersion, Laurent Mauvignier offre une traversée pleine d’émotion : celle d’un silence devenu parole, d’un passé rendu à sa juste présence. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Si Marie-Ernestine s’obstine à refuser ce mariage, lui dit et redit sa mère, le risque qu’elle court, c’est que les hommes finiront par le savoir – ici tout se sait – et, bien sûr, partout on dira qu’elle n’est qu’une entêtée, peut-être une illuminée, les hommes le sauront et se détourneront d’elle. Est-ce qu’elle imagine vraiment la tristesse de ce que serait une vie sans homme ? Est-ce qu’elle l’imagine, est-ce qu’elle a fait l’effort d’y penser vraiment ? Ce que veut dire une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des filles, elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes qui n’auront pas un regard pour elles une fois qu’ils auront obtenu le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux, à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les draps froissés, les liqueurs de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège. 
Ça, oui, c’est comme ça que ces femmes sans homme deviennent des repoussoirs, même pour leur famille, même pour leurs parents qui le plus souvent les renient et les maudissent. Des filles dont chacun s’arrogera le droit de dire qu’elles méritaient leur solitude, car à la fin elles n’auront reçu que ce qui était à la portée de leur méchanceté ou de leur pingrerie – il n’y a pas de fumée sans feu. Et puis, sur elles tombe aussi – glaçant et coupant – impitoyable – le regard méprisant et méfiant des femmes mariées, le regard inquiet, jaloux et dominateur des femmes mariées, le regard triomphant des femmes mariées, et, de tous les regards odieux, c’est celui, peut-être, des enfants qu’elles n’auront jamais eus qui seront les pires à supporter ; ces regards ricaneurs des enfants qui oseront les montrer du doigt comme des lépreuses, comme ils font lorsqu’en gloussant ils désignent, de loin, les maisons hantées qui les fascinent et les inquiètent. Et puis, se complaît à demander la mère de Marie-Ernestine à sa fille, qu’est-ce que la vie d’une femme sans enfant ? Que sera sa vie de femme si son ventre n’engendre pas d’enfant ? Comment pourra-t-elle penser avoir réussi sa vie sans enfant ? Est-ce qu’un piano peut remplacer la joie et l’épanouissement qu’une femme éprouve dans l’enfantement ?


 

samedi 21 juin 2025

[Magnus, Ariel] Oma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Oma

Auteur : Ariel MAGNUS

Traduction : Margot NGUYEN- BERAUD

Parution : en espagnol (Argentine) en 2006
                  en français en 2024 
                  (Observatoire)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque Oma, 85 ans, accepte de venir rejoindre son petit-fils en Allemagne pour lui raconter sa jeunesse, ce dernier a du mal à y croire. Car avant de devenir cette minuscule mamie acariâtre et attachante, Oma a été une jeune infirmière juive, sauvée in extremis des chambres à gaz d’Auschwitz par un coup dans la mâchoire donné par un nazi – si violent qu’il la fit dévier de la « bonne » file.
Comment dire l’horreur et surtout endosser l’après, la reconstruction à São Paulo, la nouvelle vie bâtie sur les silences ? C’est cette Oma aux mille visages, pleine de paradoxes, qu’il s’agit de conter. Et, à travers elle, une génération de descendants de rescapés qui a grandi avec des fantômes.
Ariel Magnus explore le fossé générationnel entre les survivants d’une diaspora tragique et les jeunes générations, oscillant entre déni salvateur et désir de comprendre. Une chronique familiale drôle et bouleversante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Petit-fils d’immigrés juifs allemands ayant fui l’Allemagne nazie et né à Buenos Aires en 1975, Ariel Magnus est écrivain et critique littéraire. Eichmann à Buenos Aires, son second roman traduit en français, a été applaudi par la critique en Amérique du Sud.

 

 

Avis :

Ses grands-parents juifs ayant fui l’Allemagne nazie, c’est en Argentine qu’est né et vit l’écrivain et critique littéraire Ariel Magnus. Le reportage pour une fondation juive allemande qu’il entendait réaliser sur sa grand-mère rescapée d’Auschwitz s’est finalement mué en livre, non pas une biographie – l’auteur précise qu’il ne s’agit pas pour lui « d’apporter une nouvelle réflexion sur l’Holocauste ni d’inscrire dans les annales l’histoire d’une survivante de plus » –, mais la relation, dans toutes ses ambiguïtés et contradictions, de ce que cette femme est devenue avec un tel passé, de la manière dont ce passé l’a modelée jusque dans ses liens avec les siens, son affection masquée par un comportement intrusif, tyrannique et péremptoire capable de susciter ces mots : « Ta grand-mère a survécu à Auschwitz, m’a dit un jour mon père, mais ta mère a survécu à ta grand-mère. » 
 
Au moment de la narration, c'est un bout de femme que l’âge a rapetissé en une frêle silhouette sans rien entamer de sa force de caractère. L’auteur l’a en définitive peu connue, puisque, installée au Brésil , elle a toujours refusé, même après son veuvage, de rejoindre les siens en Argentine. Alors, bien davantage marqué par les années de plomb de la dictature argentine et par les affres dans lesquelles, né en 1975, il a vu ses parents se débattre, il en a presque oublié ses origines juives et le tribut versé par son Oma – grand-mère en allemand – à la barbarie nazie. Jusqu’à se rappeler, en la voyant désormais aussi menue qu’un oiseau, qu’il n’est plus que temps d’apprendre à mieux la connaître.

Il s’y emploie particulièrement à deux occasions : en 2002 quand Oma lui rend visite à Berlin où il séjourne alors, occasion d’observer de près son rapport à son pays d’origine, et en 2004, lorsqu’il se rend en vacances chez elle, au Brésil, et s’efforce, malgré ses réticences et ses échappatoires à elle, d’enregistrer les conversations où il tente de l’interroger sur son passé en Allemagne, sur son expérience des camps d’extermination et sur son exil, sans même le choix du pays, après la Libération. Plus que son histoire elle-même, c’est sa personnalité qui emplit le livre, en un portrait plein de vie et d’humour qui, derrière les impatiences intransigeantes et les faux-fuyants bavards, dans le désordre des souvenirs, dévoile une femme attachante sous sa rugosité, dénuée de toute rancune ou haine, et avant tout préoccupée, loin de tout auto-apitoiement, de l’avenir de ses enfants.

Bien loin de l’hagiographie, ce récit intime et sincère capte toutes les vérités d’une femme qui aura forgé à sa manière, parfois pleine de contradictions et de naïvetés, souvent très difficile à vivre pour son entourage, mais toujours impressionnante d’allant et de vitalité, les clés d’une résilience davantage préoccupée de l’avenir que du passé, quitte à mettre le couvercle sur ses propres souffrances. Un très bel hommage, tendre et vrai, à cette grand-mère qui doit sans doute beaucoup, et ses descendants également, à une aussi invivable qu’admirable force de caractère, plus que jamais transformée en cuirasse par les terribles cicatrices d’un inconcevable vécu. (4/5)

 

 

Citations :

Si l’histoire de ma grand-mère est aussi difficile à digérer pour moi, je n’essaie même pas d’imaginer ce que cela doit signifier pour ses contemporains. Comme la rencontre, des années plus tard, entre le soldat qui n’est pas allé à la guerre et celui qui y a survécu, la culpabilité et la rancœur ne laissent guère de place à la simple joie d’être vivants, peu importe comment.


Ma grand-mère est une somme de contradictions plus ou moins inconscientes, pour la plupart en rapport avec l’Allemagne et les Allemands, qu’elle aime et déteste à la fois, sans transition. Ses enfants ont été élevés dans ce paradoxe, de même que les enfants de ses enfants. C’est compréhensible.


Au retour de Dresde, Oma s’est endormie. C’était la première fois que nous arrivions à la coucher après deux jours et demi d’activité ininterrompue. À ce stade, j’avais l’impression (nous avions tous l’impression) qu’elle nous parlait depuis la nuit des temps, toujours de la même chose. Ma grand-mère semble vivre dans un constant enfer mental, qui ne s’apaise même pas durant les rares heures de sommeil que ses somnifères lui offrent. Nous allions nous coucher et la lumière de sa chambre était encore allumée ; nous nous réveillions et elle était schon längst aufgewacht, « debout depuis longtemps ». Le matin, elle se mettait à parler comme s’il n’y avait pas eu d’interruption depuis la veille au soir. Elle donne ainsi l’impression qu’exprimer à voix haute ce qu’elle pense n’est qu’un simple accident dans sa continuelle activité cérébrale, mais si quelqu’un ose la faire taire, elle se vexe. Quand elle n’est pas le centre de l’attention (ce qui arrive lorsque mes frères et sœur sont là), elle se retire et va s’enfermer dans sa chambre. Sa capacité discursive est impressionnante, à partir de n’importe quoi elle peut passer aux sujets habituels, toujours pour dire la même chose. Elle répète tout cent fois, réclamant 100 % de l’attention. Tel un chat qui surveille quotidiennement son territoire, ma grand-mère reparcourt chaque jour son passé, l’arrose de paroles pour qu’il ne fane pas ; son obsession pour la mort donne à ses remarques un air de testament, comme si elle craignait que la Faucheuse puisse la surprendre au détour de n’importe quelle phrase et qu’elle ne voulait pas quitter ce monde sans une réflexion finale, générale et concluante. Beaucoup de tout ce qu’elle raconte est intéressant, surtout ses années en Allemagne et sa relation avec mon grand-père, mais cela finit quand même par devenir fatigant. Ses idées sur la vie (sans presque aucune exception, je crois) sont difficiles à digérer, parce que conservatrices et petit-bourgeois. À côté d’autres personnes jeunes et réactives qui ne seraient pas nous, cela pourrait s’avérer désastreux. Cela n’a pas dû être facile pour ma mère et mon oncle ; pas plus hier qu’aujourd’hui.


Quelques jours plus tard, alors que nous petit-déjeunions dans un hôtel à Weimar, mon frère et ma sœur ont éclaté de rire et ma grand-mère les a fait taire en arguant que c’était parce qu’on avait attiré l’attention sur nous « qu’il nous était arrivé ce qu’il nous était arrivé, à nous les Juifs ». Hitler a non seulement réussi à la traumatiser pour toujours, mais avant tout à lui faire croire que c’était elle la coupable de ce qu’elle avait subi.


« Ta grand-mère a survécu à Auschwitz, m’a dit un jour mon père, mais ta mère a survécu à ta grand-mère ».


Au risque de paraître chauvin, j’appelle ça un noble geste argentin. Cela m’est arrivé avec un ami lors d’une visite à Buenos Aires, et depuis je le considère comme une définition possible de l’être national : un Argentin (ou un Latino-Américain, élargissons) est une personne qui vous parle une demi-heure de ses affres économiques mais ne vous laisse pas régler votre café à la fin.


Ma grand-mère a préféré ne pas entrer [Auschwitz] et est restée prendre un café à la pâtisserie à côté. Ce n’est pas tant qu’elle ne puisse le supporter ni qu’elle craigne de s’évanouir, ou quoi qu’on puisse l’imaginer ressentir dans un endroit tel que celui-là ; elle était déjà venue avec mon oncle et (je crois) cela l’ennuyait un peu d’y retourner. Quand nous sommes sortis, elle nous a proposé, avec un manque de tact magistral, de manger sur place : ce n’était pas cher et ça avait l’air bon. Je continue de penser que si cette proposition était venue (disons) d’un guide touristique allemand, nous l’aurions frappé. Ma grand-mère, comme on peut voir, ne serait pas très convaincante au cinéma dans un rôle de survivante de l’Holocauste. Sauf si le réalisateur était Woody Allen.


 

mardi 11 mars 2025

[Kellou, Dorothée-Myriam] Nancy-Kabylie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nancy-Kabylie

Auteur : Dorothée-Myriam KELLOU

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  T’es en quête ! ». Voilà ce qu’un jour, sa meilleure amie lance à Dorothée Myriam Kellou. De quoi, elle l’ignore. Pourtant tous les indices sont là. Son apprentissage de la langue arabe, son parcours intellectuel, ses voyages, et le besoin de rappeler les origines algériennes de son père. Que sait-elle de sa jeunesse ? Peu de choses. Il l’invite donc à relire un projet de film qu’il lui avait adressé quelques années auparavant. Dorothée y découvre qu’en 1960, son père et sa famille ont été contraints de quitter leur village de Mansourah, où des populations avaient été déplacées sous le contrôle de l’armée française. Chapitre mal connu d’une guerre sur laquelle beaucoup d’ombres demeurent.

Dorothée Myriam Kellou tente d’y apporter sa part de lumière. De Nancy où elle a grandi, en passant par l'Égypte, la Palestine et les Etats-Unis, la jeune femme vogue pour mieux s’ancrer. Dans ce livre très personnel, Dorothée remonte le temps, celui où ses parents - Catherine, jeune française en voyage solidaire en Algérie, et Malek, jeune réalisateur algérien aux sympathies communistes -, se sont connus et aimés. L'autrice évoque aussi son enfance, sa double culture, la force et les tiraillements qu'elle engendre. Le  poids du silence en héritage : la guerre, les déplacements de population, les camps. Toutes ces  vérités qu’on tait, la violence éprouvée quand enfin elles éclatent. Avec son père, Dorothée retournera sur les lieux de cette histoire traumatique  : une maison, un arbre, des témoins d’alors la feront resurgir. Père et fille en feront un film, et ainsi, répareront l’oubli.  

Enquête, récit intime, réflexion sur l'histoire, la mémoire, l'identité et la transmission, voyage initiatique, hommage au père et à son pays : ce premier texte de Dorothée Myriam Kellou est inclassable et remarquable pour cette raison même. Il tâtonne, interroge, raconte une Algérie tantôt douloureuse, tantôt rêvée, ouvrant la voie de l’apaisement et de la réconciliation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dorothée-Myriam Kellou est journaliste et réalisatrice. Elle a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, et a reçu le prix Trace de l'investigation journalistique à Washington D. C. Elle a réalisé « A Mansourah, tu nous as séparés » sur la mémoire intime des regroupements de populations pendant la guerre d'Algérie, et reçu plusieurs prix, dont le prix des droits humains au FIDADOC d’Agadir en 2019 et une étoile de la scam en 2021. Elle a également réalisé une série documentaire sonore pour France culture, « L'Algérie des camps », lauréat du prix Albert Londres/France culture.

 

Avis :  

De mère française et de père algérien, Dorothée-Myriam Kellou a d’abord vécu sa double identité dans son seul double prénom. Jusqu’à ce qu’une remarque - « Tu  dis que t’es algérienne mais tu ne parles pas arabe ! » - la renvoie, encore enfant, au silence paternel. Pourquoi ce choix de l’effacement des origines ? Compléter la part manquante d’elle-même devient alors une obsession. Le trait d’union dans son prénom, il va lui falloir le retracer entre ses deux enracinements : Nancy-Kabylie. C’est ce « grand voyage initiatique » que ce livre s’attache à raconter, un parcours intérieur intime pour recomposer le miroir brisé de la mémoire.

Commencé avec l’apprentissage de la langue arabe, ce périple emmène l’auteur en Egypte, en Palestine et aux Etats-Unis, où ses études la sensibilisent au post-colonialisme au travers des écrits fondateurs de Frantz Fanon et d’Edward Saïd. Sa fille le pressant de questions sur sa vie en Algérie, le père, Malek Kellou, n’a alors pour réponses que les blancs de sa mémoire, oblitérée par le traumatisme de la guerre. Réalisateur de télévision, il a le projet d’un documentaire, « Lettres à mes filles », qui ne voit jamais le jour. Il devait y raconter comment, malgré les verrous posés sur ses souvenirs, ceux-ci lui sont pourtant revenus en pleine figure, lorsqu’en 1990 il est tombé nez à nez avec la statue, nouvellement installée à Nancy, qui le terrorisait, enfant, à proximité de son village : celle du sergent Blandan, militaire français tué lors de la conquête coloniale de l’Algérie.

Dès lors, le père et la fille vont tenter ensemble d’apprivoiser cette mémoire traumatique. Ce seront plusieurs voyages au village familial de Kabylie, l’un de ceux que l’armée française avait vidés de leurs populations pour les enclore, loin de tout contact avec le FLN, dans des camps de regroupement qui ont irrémédiablement désorganisé l’agriculture et les campagnes algériennes. De ce retour ils tireront un film documentaire, « A Mansourah, tu nous as séparés » : l’occasion de mettre des mots sur la violence et les horreurs vécues, étape incontournable sur le chemin de la résilience.

Ce récit très personnel de restauration d’une mémoire oblitérée et néanmoins transmise inconsciemment s’assortit d’une réflexion sur les effets dévastateurs des non-dits et du déni qui entourent encore la guerre d’Algérie et les torts causés aux populations. L’on pense à Léonora Miano, Tommy Orange, Naomi Fontaine, Alice Zeniter et tant d’autres dont les témoignages et romans décrivent eux aussi l’héritage, d’autant plus ravageur que mal ou pas reconnu, d’autres drames plus ou moins récents, génocidaires, esclavagistes ou colonialistes. Non seulement « Le récit ancre », mais « S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses », comme celles proposées par l’islamisme. Pour avancer et vivre ensemble harmonieusement, il faut des mots. Alors, seulement les héritiers pourront, eux aussi, conclure comme l’auteur : « À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases. »

Journaliste et réalisatrice indépendante aux combats courageux – c’est notamment elle qui, en 2016, a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, affaire développée par Justine Augier dans son livre Personne morale –, Dorothée-Myriam Kellou livre ici un récit intime qui éclaire de façon touchante les raisons de ses engagements. (4/5) 

 

Citations : 

La nostalgie, c’est contempler un passé heureux dans un miroir brisé dont il ne reste que de petits morceaux tranchants.


Est-ce qu’on peut se noyer dans le souvenir comme dans un verre d’eau ?


(…) partout où l’on va, le seul lieu qui reste, c’est soi.


Trait d’union. Je pourrais l’utiliser en français : française trait d’union algérienne. Française- algérienne. Ça s’écrit, ça se lit, mais pas si souvent que ça. Revendiquer une binationalité et une forme de transnationalité, pas d’extranéité, par la ponctuation. Exister en deux et avec deux pays en soi, pas l’un sans l’autre, pas  l’un dans l’ombre de l’autre, l’un et l’autre, en pleine  lumière. L’un avec l’autre. Plus besoin de compenser  sans cesse le déséquilibre. Tiret. Je le trace plusieurs  fois. Tiret, tiret, tiret. J’aime l’équilibre qu’apporte ce trait d’union. Il est confortable, mais sépare. Et si je le remplaçais par un astérisque ? Ce symbole typographique ressemble à une étoile. Il dénote aussi la multiplication. Je suis française*algérienne. Nous sommes  des multiples, étoilés. Cet astérisque devient le point  manifeste de mon utopie politique en France. Peut-être naïvement.


A Washington, je découvre l’histoire des tribus amérindiennes qui vivaient encore au XVIIe siècle sur le territoire des Nacotchtank, un peuple commerçant établi  entre les deux grands fleuves du district de Columbia : le Potomac et l’Anacostia. Ils ont fui la colonisation et ont trouvé refuge dans la plus grande tribu Piscataway du sud du Maryland. Je m’étonne de ce désir de documenter et de dire la vérité pour tenter de réparer les préjudices causés par l’histoire et améliorer les relations entre les membres de la société. La vérité historique n’est pas seulement étudiée ici, elle est encouragée. L’université me soutiendra d’ailleurs dans mes recherches l’été suivant, en France et en Algérie.


Plus tard, je comprendrai le lien, les effets au long terme des regroupements : la déstructuration profonde de l’identité paysanne algérienne. C’est dans le  « triangle de la mort » que des massacres de civils attribués aux terroristes du GIA ont été perpétrés. C’est aussi dans cette région que l’armée française a regroupé massivement les populations pendant la guerre d’indépendance. Une chercheuse que je rencontrerai en toute discrétion quelques années plus tard me confiera le résultat de ses travaux d’ethnographie du djihadisme en cours de publication. Le GIA a beaucoup recruté dans les anciens quartiers de regroupement, devenus pour certains domaines autogérés et villages socialistes au moment de l’indépendance. Pourquoi ? Car le salafisme djihadiste propose une place dans l’histoire, une filiation que ces déracinés n’ont plus. Ils deviennent, en épousant cette idéologie, les descendants des premiers compagnons du Prophète. Ils sortent du déracinement ennoblis par cette nouvelle ascendance.


Non, la colonisation était une « bénédiction », hurlent certains. Ils crient fort et nous assourdissent. La France a construit des routes, des écoles et des hôpitaux. « Que la colonisation ait aussi développé le pays n’est pas contestable : c’était d’ailleurs le projet colonial partout dans l’empire mais c’était un développement au service de la puissance qui s’était imposée par la force », rappelle l’historienne Raphaëlle Branche. 


À  chaque reconnaissance officielle des crimes passés, les nostalgiques de l’empire (vingt fois plus grand que la métropole) dénoncent une logique de « repentance ». Les mots de l’extrême droite s’infiltrent partout. Ce mot de repentance fait écho à d’autres mots inscrits dans notre vocabulaire. « Français de souche », « grand remplacement ». Ne trahissent-ils pas une  peur ancienne ? Celle de l’ancien colon attaché à ses privilèges ? À croire qu’ils ne supportent pas de voir nos têtes sur des affiches, qu’elles soient de cinéma ou électorales. Mais au fond, que comprend-on de ce mot à connotation religieuse, repentance ? Attendons- nous la moindre expiation ? Et au fond, quel mal y a-t- il à reconnaître et s’excuser pour des crimes passés ? Faut-il lui préférer la réconciliation, comme si nous étions encore en guerre ? Pour moi, la seule réconciliation qui vaille, c’est avec soi-même et son histoire.


Le récit ancre. S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses.


J’ai la chance d’avoir retrouvé ma vraie filiation. De connaître l’histoire de mon nom de famille. (…)
À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases.


De quelle liberté une femme jouit-elle si c’est sous la contrainte qu’elle retire le voile ? 



Lisez ici mon interview de Dorothée-Myriam Kellou.