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dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791038703933  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 23 avril 2024

[Aguilar Zéleny, Sylvia] Poubelle

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Poubelle (Basura)          

Auteur : Sylvia AGUILAR ZELENY

Traduction : Julia CHARDAVOINE

Parution : en espagnol (Mexique) en 2018,
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ciudad Juárez, située à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, est connue pour être l’une des villes les plus dangereuses de la planète, en particulier pour les femmes. Il s’y trouve aussi une décharge qui abrite des centaines d’habitants et une économie parallèle. À travers trois voix de femmes qui s’élèvent de ce territoire, c’est tout un monde qui nous est raconté. Une adolescente née dans la décharge, une patronne de maison close qui ne rêve que de s’en extirper et une scientifique américaine qui vient étudier les effets de cet environnement sur ses habitants. Poubelle entrelace les destins de ces femmes que seule la solidarité pourra sauver.

Tantôt tendre et poétique, tantôt bouleversant, ce texte explore une réalité inconcevable, à hauteur d’êtres humains inoubliables.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvia Aguilar Zéleny est une romancière et une nouvelliste née à Hermosillo, Sonora, Mexique, en 1973. Elle a étudié la littérature hispanique à l’université de Sonora et a commencé sa carrière comme enseignante à l’Institut de technologie et d’études supérieures de Monterrey. Elle occupe actuellement un poste de professeure assistante au sein du master de creative writing de l’université du Texas à El Paso. Une partie de son œuvre a été publiée au Mexique, aux Etats-Unis, en Argentine et en Espagne. Poubelle est son premier livre traduit en France.

 

 

Avis :

De part et d’autre du Rio Bravo qui dessine la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, se font face la tristement célèbre Ciudad Juarez, capitale mondiale du meurtre et du féminicide, et la prospère El Paso, pour sa part l’une des agglomérations les plus sûres de l’Amérique. C’est dans cette zone frontalière de tous les contrastes que se croisent trois destins de femmes. Alicia, adolescente abandonnée et vagabonde, vit sur l’immense décharge à ciel ouvert qui, côté mexicain, permet à une foule de pauvres hères de subsister de la vente du moindre déchet récupérable. Griselda, médecin à El Paso, vient y mener un travail de recherche sur les « enjeux de santé publique et environnementaux ». Enfin, Reyna, chassée de son emploi et de sa vie américaine lorsqu’elle a décidé de quitter son identité d’homme pour s’assumer femme, s’efforce de tourner le dos au cloaque qui empuantit le quartier, tout en régentant la petite troupe de prostituées transsexuelles qu’elle a prise sous son aile.

Aux antipodes les unes des autres en raison de profondes inégalités – toutes deux adoptées, Alicia n’a connu que la misère au Mexique, tandis que Griselda, qui a grandi et étudié au Texas, a pu accéder à une vie confortable ; Reyna a, quant à elle, d’abord connu l’aisance sous ses traits d’homme à El Paso, avant de devoir se résoudre à rentrer au Mexique et à s’y prostituer pour subsister, cette fois en femme –, ces trois Mexicaines ne découvriront jamais, contrairement au lecteur, le lien invisible qui les unit pourtant. Mais, femmes au carrefour de diverses frontières poreuses et incertaines, entre sécurité et précarité, rôle de sujet ou d’objet, genre masculin et féminin, en tous les cas confrontées à l’éternelle loi du plus fort, elles ont en commun le courage et le sens de l’entraide, seuls capables de transmuer en opiniâtre résilience leurs incertitudes et leurs fragilités.

L’on se souvient du terrifiant 2666 où Roberto Bolaño s’inspirait de Ciudad Juarez pour peindre l’effroyable tableau d’une ville mexicaine frontalière ravagée par des assassinats de femmes. Ici aussi, les cadavres se mêlent à la marée des déchets quotidiennement déversés sur la décharge au coeur du récit. Ils sont simplement devenus la manifestation ordinaire – que, pour leur sécurité, les habitants ont pris l’habitude d’ignorer – de contingences avec lesquelles il faut bien composer pour survivre. Alors, pour autant toujours prégnants, violence et danger, qu’ils prennent la forme de meurtres ou d’agressions courantes – conjugales, familiales, ou même professionnelles pour les prostituées –, ne se manifestent qu’indirectement dans la narration, au travers de leur intégration dans le comportement quotidien des personnages. Sans se plaindre, chacune des trois femmes se défend comme elle peut : la plus jeune, avec la rage de survivre ; la plus favorisée, avec culpabilité ; et la plus lucide avec l’ironie du désespoir. Leurs regards et leurs voix se croisent en une alternance virtuose de trois styles d’expression, oral et lapidaire chez Alicia, plus nuancé et introspectif chez Griselda, plein d’une verve intarissable et délibérément irrévérencieuse chez Reyna.

Dans cette histoire, où non seulement les déliquescences familiales n’ont finalement rien à envier aux violences commises à grande échelle dans la ville de Ciudad Juarez, mais aussi où les personnages ne prendront de toute façon jamais conscience des secrètes filiations qui les unissent, ce sont en définitive d’autres formes de proximités que biologiques ou nationales, celles qui rassemblent par un vécu commun et une identité partagée, que reconstruisent les personnages pour se sortir de la poubelle, au propre comme au figuré, qu’est devenu leur environnement.

Un livre fort et parfaitement maîtrisé, sur un sujet que l’auteur, née à Sonora au Mexique et aujourd’hui enseignante à l’université d’El Paso, connaît de près, puisqu’elle a coordonné bénévolement des ateliers d'écriture pour les adolescents et les victimes de violence à El Paso et qu'elle y a fondé une résidence pour femmes et écrivains LGBTQ. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous les chiens qui sont arrivés après, je ne leur ai plus jamais donné de nom. Les chiens, maintenant, ils s’appellent juste les chiens. C’est plus facile quand ils n’ont pas de nom. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que parfois il vaut mieux qu’ils n’aient pas de nom, parce que quand tu les appelles et qu’ils ne viennent pas, tu t’en fous. Les chiens, ils finissent toujours par revenir, mais je sais qu’un jour non, un jour ils ne reviendront pas, un jour je vais les trouver les tripes à l’air, écrasés par un pneu de camion ou tout gonflés après avoir bouffé un mauvais truc. Et tant pis, c’est comme ça, avec les chiens, ils vont et viennent. Y en a toujours un autre qui arrive et c’est comme si c’était le même chien. Si tu l’appelles « chien » et c’est tout, tu t’en fous que ce soit un autre et pas celui qui te suivait depuis des mois.
Les chiens sans nom sont ma seule famille.
 

Chela habitait dans un autre quartier, pas loin d’ici. Elle était femme au foyer. Son mari subvenait aux besoins de la famille, jusqu’à ce qu’un jour il ne revienne pas de la maquiladora, l’usine où il travaillait. Elle a d’abord signalé sa disparition, puis est allée interroger les gens de l’usine, mais elle a fini par comprendre qu’elle ne le retrouverait pas et qu’elle risquait plutôt de mettre en danger ses enfants, alors elle a arrêté de poser des questions. Elle a travaillé dans une boucherie, puis dans un supermarché, jusqu’à ce qu’elle rencontre Alicia, qui l’a emmenée à la décharge : « Pour moi, la poubelle, c’est comme de l’argent. Ca ne me dégoûte même plus, vous voyez, je viens même avec mes gosses quand ils n’ont pas école, parce qu’ensemble on ramasse plus de trucs. Tout ce que vous voyez, ce n’est pas de la poubelle, c’est de la nourriture, c’est une maison, c’est des vêtements, c’est des meubles, c’est la vie. La misère est galopante, mais ici on peut s’en sortir.
 

Ce jour-là, il y avait plus de brouillard que d’habitude. Le brouillard, c’est ce qu’il reste dans l’air quand les camions sont passés balancer leurs ordures et ont roulé sur la poubelle. Plus que du brouillard, d’ailleurs, c’est de la poussière, une couche de poussière que parfois on ne sent pas du tout et qui, d’autres fois, pique les yeux. Ce jour-là, le brouillard piquait un max, ça grattait et tout et tout . Les camions sont partis et je n’avais pas envie d’attendre les suivants. J’étais sur le point de rentrer à la baraque quand je l’ai aperçu. Il était par terre, enroulé dans une couverture, comme tous les corps qui apparaissent ici de bon matin. Au début, je ne pensais pas aller voir, s’il y a bien quelque chose qu’on sait dans la décharge, c’est qu’il vaut mieux laisser les morts là où ils sont. Mais j’ai entendu un autre camion arriver, il se rapprochait lentement et le corps a commencé à bouger. Il a secoué la couverture. Il s’est découvert. Il a fait un effort pour se lever. Je l’ai reconnu à cause des cheveux blancs, mêlés aux gris et aux noirs, accrochés en petite queue-de-cheval sur sa nuque. J’ai couru l’aider, je me suis dépêchée. Coup de bol, le camion a vidé sa putain de charge un peu plus loin, sinon, adios don Chepe, il serait mort de chez mort. C’est déjà arrivé à un gamin, à une femme, et à un mec de mon âge aussi. La vérité, c’est que ça arrive à tous les gens trop cons pour savoir se placer correctement quand le camion décharge sa cascade d’ordures.
Des novices, quoi.


 

jeudi 17 février 2022

[Devi, Ananda] Le rire des déesses

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rire des déesses

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au Nord de l’Inde, dans une ville pauvre de l'Uttar Pradesh, se trouve La Ruelle où travaillent les prostituées. Y vivent Gowri, Kavita, Bholi, ainsi que Veena, et Chinti, sa fille de dix ans. Si Veena ne parvient pas à l'aimer, les femmes du quartier l'ont prise sous leur aile, surtout  Sadhana. Elle ne se prostitue pas et habite à l’écart, dans une maison qu’occupent les hijras, ces femmes que la société craint et rejette parce qu’elles sont nées dans des corps d’hommes. Ayant changé de sexe et devenue Guru dans sa communauté, Sadhana veille sur Chinti.
Leurs destins se renversent le jour où l’un des clients de Veena, Shivnath, un swami, un homme de Dieu qui dans son temple aime se faire aduler, tombe amoureux de Chinti et la kidnappe. Persuadé d’avoir trouvé la fille de Kali capable de le rendre divin, il l’emmène en pèlerinage à Bénarès. Comment se douterait-il que sur ses pas, deux représentantes des castes les plus basses, une pute et une hijra, Veena et Sadhana, sont parties pour retrouver Chinti, et le tuer ?
Des bas-fonds de l’Inde où les couleurs des saris trempent dans la misère à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman haletant et riche pour fouiller, à sa manière, les questions brûlantes de notre époque : la place des femmes et des transsexuels, le règne des hommes et la sororité  ; les folies de la foi, la pédophilie  ; la religion, la colère et l’amour. Avec son style incisif et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de guerre des femmes – le rire des déesses.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est née à l’île Maurice. Auteur reconnue, couronnée par le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment Ève de ses décombres (prix des Cinq Continents, prix RFO, Gallimard, 2006), Le sari vert (prix Louis Guilloux, Gallimard, 2009), et dernièrement Manger l’autre  (Grasset, 2018).

 

 

Avis :

Veena est l’une des prostituées de la Ruelle, dans le bas-fond d’une ville située au Nord de l’Inde. Sa fille Chinti, aujourd’hui âgée de dix ans, est devenue la mascotte de tous les parias du quartier : les prostituées, mais aussi la petite communauté de hijras, ces transsexuels qui vivent en marge de la société indienne, avec un statut plus bas encore que celui des Intouchables. Aussi, lorsqu’un client de Veena, le puissant swami Shivnath qui se prend pour l’un des dieux du temple où il officie, kidnappe Shinti et l’emmène en pèlerinage à Bénarès pour couvrir ses appétits pédophiles, c’est tout le groupe de ces femmes méprisées, en tête desquelles Veena et Sadhana – Guru des hijras de la Ruelle –, qui s’élance sur ses traces pour récupérer Chinti et la venger.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Ananda Devi a choisi de situer son roman dans l’Uttar Pradesh. Cet état, le plus peuplé et l’un des plus pauvres de l’Inde, est aujourd’hui dirigé par un moine hindou nationaliste à l’image extrémiste, déjà condamné pour incitation à la violence, qui n'hésite pas à se targuer de pouvoirs magiques acquis au travers de rituels et de la pratique du yoga. Au travers du personnage fictif de Shivnath, chef religieux amoral et mégalomane, usant sans vergogne d’un pouvoir sans limite assis sur les privilèges de la caste brahmane et sur la crédulité d’une population si misérable qu’il ne lui reste pour viatique que le sourire des dieux qu’on lui fait cyniquement miroiter, ce n’est, ni plus ni moins, ce que certains appellent la dystopie hindouiste de l’Uttar Pradesh que déplore et ridiculise cette histoire.

Aux antipodes du mirage clinquant des idoles et de la folie de leurs maîtres, grouille une population semblable à une « marée de chair », harassée par l’effort de survivre jour après jour, sur une terre aux allures de géhenne. Au plus noir de cet enfer, là où s’efface quasiment jusqu’à leur statut d’êtres humains, des parias subissent leur sort sans espoir : femmes vouées sans échappatoire à la prostitution, transsexuels rejetés dans un étrange mélange de crainte et de respect. Curieuse place qu’ont les hijras dans la société indienne : ni hommes ni femmes, elles sont désormais légalement reconnues dans le pays comme un troisième genre, mais, déclassées des structures sociales de base de la famille et des castes, elles se rassemblent en communautés hermétiques et soudées, encadrées par des règles fortes d’appartenance, dont un rituel d’intégration passant par une émasculation à vif, sans anesthésie.

De la violence faite aux femmes et de l’asservissement de leurs corps, à l’emprise spirituelle d’une population soumise à de dangereux chefs religieux, Ananda Devi nous dépeint une société indienne au foisonnement étouffant et d’une violence écrasante, qu’une étincelle semble pouvoir embraser dans d’incontrôlables mouvements de foule. Son récit aussi poétique qu’incisif nous livre une série de tableaux, tous plus hallucinants les uns que les autres, qu’il s’agisse du cauchemar des bas-fonds où l’on reste invisible jusque dans la mort, du gigantisme d’un pèlerinage semblable à une marée humaine, de la somptuosité qui pare les idoles dans les temples, ou de l’atmosphère crépusculaire des bûchers funéraires de Bénarès. Frappé d’un effroi mêlé de sidération, le lecteur sentira sa tendresse croître pour ces femmes encore capables de se révolter du fond de leur détresse, sinon pour elles-mêmes, pour le sort d’une enfant.

Un roman d’une grande puissance et d’une vraie poésie, où se dessine une Inde de contrastes, colorée, misérable et mystique, où s’il ne fait pas toujours bon être femme, il est sans doute encore pire de n’être ni femme, ni homme, et parfois, tout simplement un enfant. (4/5)

 

Citations :

Comment la faire sortir d’ici ? se demande-t-elle. La laisser dans un orphelinat ? Non, Chinti est assez grande pour dire où elle habite et comment sa mère s’appelle. Et d’ailleurs, même s’ils l’acceptent, où finira-t-elle, sinon dans une autre ruelle, dans une autre cellule ? Quel avenir autre lui offriront-ils ?
Elle pourrait s’en aller avec Chinti, partir ailleurs, mais où ? Et que ferait-elle d’autre ? Travailler comme femme de ménage dans les complexes luxueux qui bourgeonnent dans la ville ? Qu’est-ce que ça changerait ? Rien, sauf les transformer toutes deux en esclaves, forcées de trimer du matin au soir pour des femmes aux bouches avides, et de se soumettre gratuitement aux hommes. Prostituées sans l’être vraiment, sans être payées pour, et tout aussi méprisées. Donc, pire encore que maintenant. Les riches de ce pays ne s’embarrassent pas de bontés inutiles.
 

C’était toujours la même musique discordante. Notre musique à toutes, la musique des déshérités disent certains, sauf que c’est faux, nous ne sommes pas déshéritées, nous n’avons jamais rien possédé. Nous sommes nées nues et moins que nues, déguisées et déformées par notre peau et nos organes, emprisonnées dans un sexe que nous n’avons pas choisi, et ce pays, ô dieux, ce pays, il n’est là que pour nous assassiner avec ses règles obscènes dont ne peuvent s’échapper que les riches et les bien-nés, il condamne l’immense majorité de cette immense multitude à se démerder comme elle peut, et il pousse la couche finale, la plus basse, celle qui n’a aucun pouvoir, à disparaître dans les interstices, dans les fentes, dans les trous d’égout pour embrasser son destin : la chute éternelle. Intouchable, transsexuelle, lépreuse, mère célibataire, enfant difforme, la lie est infinie et l’on trouve toujours plus bas que soi.
 
 
Notre monde tourne autour de l’invisible. Au cœur de tout, il y a un vide : l’énigme qui est notre origine et notre fin. Celle que nous cherchons à tout prix à percer sans comprendre que c’est impossible.
Mais vivre en faisant face à ce vide nous est aussi impossible. Il nous faut alors tenter de le remplir d’êtres invisibles, forgés de toutes pièces par notre imagination, dieux, saints, anges, démons, sorcières ou esprits, bref toute une ménagerie qui peuple notre tête et nous promet autre chose que la mort tandis que notre corps, lui, est occupé à mourir. C’est bien cela qui nous pousse à nous traîner dans la poussière, à nous flageller, à faire dix génuflexions ou à marcher sur des braises pour prouver notre sincérité et notre pureté d’âme. Tout cela pour que nous ne puissions comprendre que tout est de notre propre fait, vivre comme mourir, aimer comme haïr, donner la vie comme la prendre – ta main qui tient le couteau n’a jamais été aussi libre, comprends-le bien, ô guerrier qui prétends obéir aux dieux !
Shivnath, lui, n’éprouve aucune crainte face au vide : ses croyances sont aussi fausses que la statue à son image dans son temple. L’on aurait pu penser qu’il craindrait de proférer, ne serait-ce que dans sa propre pensée, de telles hérésies, mais ce n’est pas le cas. Non, il sait que lorsqu’il mourra, ce qu’il ressentira, ce sera le bois brûlant autour de son corps, et le feu qui le consume, et les étincelles qui l’éclairent une dernière fois tandis que sa peau fond comme du beurre et sa chair comme un sirop amer. Il sera ce corps pris dans une danse macabre à laquelle ceux qui le regardent seront totalement indifférents. Rien de plus.
Et donc, sachant sa fin, sa futilité, sa finitude, il peut y faire face sans avoir à se cacher et l’assumer avec la plus grande certitude : nous ne sommes pas faits pour être bons. Nous sommes mauvais dès la genèse, êtres retors, impulsifs, pervers, égocentriques, et même ceux qui croient faire le bien le font pour des raisons égoïstes – pour s’acheter un paradis, racheter une faute, se réhabiliter à leurs propres yeux. Il n’y a rien de plus faux que la sainteté des hommes dits saints, et ça, Shivnath ne le sait que trop bien. (Les êtres vraiment saints ne le crient pas sur tous les toits, ils risqueraient de mourir sur une croix.)
 
 
Les êtres comme Shivnath sont des œufs qui ne se révèlent pourris que lorsqu’on en brise la coquille. À l’extérieur, ils semblent sains. Ils ont la couleur sablée, noisette ou très blanche des beaux œufs de poule, parfois tachetés par quelque pigmentation fortuite. Mais si on brise l’œuf parfait d’un seul petit choc sur le côté, voilà que l’odeur d’acide sulfurique s’élève et une bave verdâtre s’écoule. L’œuf impeccable se révèle pourri, il empuantit l’air, tout est contaminé.
Voilà ce que sont les hommes qui se disent saints : des œufs pourris mais exquisément blancs, d’une pureté qui ne fait que cacher la corruption intérieure ; sainteté à l’odeur d’égout. La supercherie est merveilleuse. Shivnath baigne dans l’adulation de ses ouailles, même si sa main levée en bénédiction est prompte à gifler le corps accroupi devant lui, et personne ne pourra rien lui dire parce qu’ils sont tous aveugles. Il peut prêcher la bonne parole et instiller son venin de haine et de culpabilité et de honte pour apprendre aux hommes à obéir, obéir encore aux préceptes et aux règles, craindre les châtiments et se croire choisis, seule chance de paradis, et obéir, obéir encore, seul espoir pour réchapper au massacre, obéir comme unique mode de vie, comme unique recours. La connaissance vient des livres sacrés et de rien d’autre, dit-il, et seuls les hommes saints savent les lire et les interpréter. Assurer leur subjection : plaisir du sacerdoce.
Même les dictateurs n’ont pas cette impunité morale, car leurs sujets se soumettent par peur. Aux hommes de dieu, on se soumet par choix, avec la confiance hébétée des imbéciles, avec l’absence de libre-arbitre d’esclaves consentants. Shivnath sait qu’il peut faire ce qu’il veut sans craindre la révolte.
Son éducation, pourtant, a été bonne. Ses parents étaient des gens vertueux, mais fourvoyés. Ils avaient exactement les mêmes convictions que ses fidèles. C’est-à-dire que naître dans la caste des Brahmanes leur offrait une belle destinée, les rendait supérieurs aux autres castes, les plaçait d’emblée à un rang privilégié d’où aucun acte répréhensible, aucune déficience physique ou mentale, ne pourrait les faire dégringoler. Pour eux, seule la naissance était source de mérite.
Ils ne savaient pas que Shivnath avait parfaitement compris les avantages de ce métier, et qu’il avait vu ce que son père ne voyait pas : l’étendue du pouvoir qui lui était offert. Mieux que quiconque, il a su percer le cœur des hommes, leurs attentes et leurs limites.
Il a réussi au-delà de ses espérances. Le temple modeste hérité de son père a grandi avec lui. Les foules s’y sont pressées. Elles ont répondu à l’appel de Kali, l’appel aux armes, pour une Inde vengeresse. C’est un juste retour des choses après des siècles d’invasion, clament-ils. Depuis quelques années le parti au pouvoir les encourage. Du coup, Shivnath est devenu l’homme le plus important et le plus influent de la ville. Il a été libéré de toute contrainte.
 
 
Aucun pèlerinage religieux ne peut avoir lieu sans être accompagné par sa cohorte de chair. Comment feront-ils, ces pauvres hommes pieux, pendant toutes ces journées, ces semaines, ces mois, parfois, pour suivre l’appel divin, s’ils ne peuvent satisfaire leurs pulsions sexuelles ? Comment parvenir à se concentrer dans leurs dévotions, parfaire la purification de leur être, consolider ce lien unique et intangible qui les relie aux divinités, si leur corps manifeste de plus en plus fortement, bruyamment, insolemment, ses envies contrariées ? Imaginez que leur sexe les trahisse au milieu de la prière, parmi tous les pèlerins ! Depuis toujours, sexe et religion font bon ménage, n’en déplaise aux puritains. Il ne s’agit que du sexe masculin, bien évidemment. Le sexe féminin, lui, est là pour fournir un service : assouvir les désirs.


Dans le ciel, les étoiles changent de position, mais personne ne les regarde. Que leur importe ces lumières venues de loin alors que la terre est une géhenne ? Le ciel n’est là que pour recevoir leurs vaines prières. Le ciel est la gigantesque oreille des divinités, rien de plus. Elles leur enverront des pluies bienfaisantes ou dévastatrices, des sècheresses qui boiront jusqu’au sang des vivants, des ouragans et des typhons, et peut-être quelques jours de grâce où l’air sera frais et le soleil clément. Vivre, vivre, aujourd’hui, et puis demain, et puis peut-être encore demain. C’est tout ce qu’ils peuvent espérer. Après… Tout est incertitude.


Les pèlerinages n’ont jamais conduit vers autre chose que soi – un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. Les pèlerinages mettent à nu nos échecs, nos mirages. Ils sont l’éternel piétinement de ce rien qui nous réclame, nous aspire, nous noie : la mort vers laquelle tout le monde chemine, et rien d’autre. Aucune promesse d’un bonheur quelconque tandis que nos pieds creusent notre propre tombe.


Elle se redresse et contemple la marée de chair, peut-être se rappelle-t-elle alors qu’eux non plus ne possèdent pas grand-chose, qu’ils s’accrochent au rien pour survivre. Et puisqu’on leur fait miroiter le sourire des dieux, pourquoi ne croiraient-ils pas que ce sourire est pour eux ? C’est comme jouer à la loterie : on ne gagne jamais mais on continue à croire. Sauf qu’on ne tue pas au nom de la loterie.
— Dieu, c’est la plus grande des loteries, dit Veena. On parie sur l’invisible et sur l’impossible, mais on ne gagne jamais.
 
 
Shivnath sait qu’il doit avancer masqué. L’époque est moins tolérante que jadis. Avant, une fillette de prostituée de dix ans sous la protection d’un swami, cela n’aurait pas fait scandale. Maintenant, c’est différent. Il doit évaluer la crédulité des croyants et se tenir au courant des informations qu’ils reçoivent sur leurs téléphones depuis les quatre coins du monde. Il suffirait qu’une foutue féministe ait vent de lui pour que les médias se précipitent. Il le sait, chacun est désormais soumis au jugement international, qui n’a rien à voir avec le jugement de son peuple, qui se fout royalement des enfants des prostituées. Le politiquement correct règne, et il faut montrer du respect aux femmes, aux enfants, aux pauvres, aux intouchables etc. Même un Premier ministre doit faire semblant de se plier au jugement international, pense Shivnath, mais en réalité il continue de faire ce qu’il veut. Tant que tout cela reste entre nous, pas de problème. On peut violer les femmes et massacrer les musulmans à condition de ne pas se faire prendre. Ces foutus médias nous exposent sans cesse au regard des Occidentaux, qui, du moins en apparence, disent respecter les femmes et s’opposer à toute forme d’injustice sociale !


Dès l’âge de dix ans, ils s’activent autour des bûchers. L’odeur imprègne leur peau, qui devient grise à force de vivre parmi les cendres. Ils manipulent tous les cadavres, jeunes, vieux, malades, amputés, en morceaux, décapités, ou si parfaits qu’on a du mal à croire qu’ils sont morts. Avec le temps, ils ne les voient plus. Enveloppés de leur suaire blanc, les défunts sont tous pareils, tous voués à la désintégration. Une fois les corps brûlés, les enfants sont chargés de retrouver ce que le feu n’a pas détruit. Ils marchent parmi les cendres à la recherche de bijoux, de pièces ou d’ustensiles, et pataugent dans la boue du Gange pour récupérer ce qui pourrait être vendu. Ils ramassent les morceaux de bois qui n’ont pas été brûlés pour les ramener à la maison, où ils seront utilisés pour cuisiner. Tout dans cette industrie est récupérable. Grande leçon, pour notre époque ! 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 29 avril 2021

[Sosa Villada, Camila] Les Vilaines

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Vilaines (Las Malas)

Auteur : Camila SOSA VILLADA

Traductrice : Laura ALCOBA

Parution : 2019 en espagnol (Argentine)
                   2021 en français (Métailié)

Pages : 204

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

La Tante Encarna porte tout son poids sur ses talons aiguilles au cours des nuits de la zone rouge du parc Sarmiento, à Córdoba, en Argentine. La Tante – gourou, mère protectrice avec des seins gonflés d’huile de moteur d’avion – partage sa vie avec d’autres membres de la communauté trans, sa sororité d’orphelines, résistant aux bottes des flics et des clients, entre échanges sur les derniers feuilletons télé brésiliens, les rêves inavouables, amour, humour et aussi des souvenirs qui rentrent tous dans un petit sac à main en plastique bon marché. Une nuit, entre branches sèches et roseaux épineux, elles trouvent un bébé abandonné qu’elles adoptent clandestinement. Elles l’appelleront Éclat des Yeux.

Premier roman fulgurant, sans misérabilisme, sans auto-compassion, Les Vilaines raconte la fureur et la fête d’être trans. Avec un langage qui est mémoire, invention, tendresse et sang, ce livre est un conte de fées et de terreur, un portrait de groupe, une relecture de la littérature fantastique, un manifeste explosif qui nous fait ressentir la douleur et la force de survie d’un groupe de femmes qui auraient voulu devenir reines mais ont souvent fini dans un fossé. Un texte qu’on souhaite faire lire au monde entier qui nous rappelle que « ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête ».

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Camila Sosa Villada (1982, La Falda, Argentine) a travaillé comme prostituée, vendeuse de rue et femme de chambre. Elle a fait des études de communication et de théâtre. Devenue actrice et chanteuse, elle est aussi l’une des écrivains les plus reconnues en Argentine ces dernières années. Elle a été la honte de sa famille, mais maintenant elle se considère comme la mère de ses parents. Les Vilaines, en cours de traduction dans cinq langues, est son premier roman.

 

 

Avis :

La nuit, le parc Sarmiento à Cordoba, en Argentine, devient le territoire des prostituées trans. Leur petite communauté est fédérée par Tante Encarna, sorte de figure maternelle pour ces filles pas comme les autres, échouées dans ce bois après un parcours douloureux et chaotique, et éternellement exposées à la vindicte et aux violences. Lorsqu’un soir elles découvrent dans les fourrés un bébé abandonné, elles décident de l’adopter clandestinement.

Quelle claque que ce premier roman, fictif, mais manifestement nourri du vécu de l’auteur dont la narratrice porte le prénom. Le récit nous fait entrer de plain-pied dans la réalité de ces filles nées dans un corps de garçon, stigmatisées dès leur plus jeune âge par leurs proches comme par la société toute entière, dans un rejet doublé de violences d’autant plus ouvertes que leur différence suggère généralement l’idée d’une monstruosité perverse, à redresser par tous les moyens, et, en tous les cas, à cacher honteusement. Pour Camila et ses semblables, assumer leur nature et leur identité - vivre tout simplement -, a très tôt signifié fuir leur famille et devenir filles de rues. Car ce monde qui les condamne et les repousse n’en a pas moins l’hypocrisie de les utiliser sexuellement, dans des conditions si misérables qu’elles ne leur laissent souvent qu’une bien brève espérance de vie.

Sans s’appesantir ni se plaindre, Camila expose calmement le parcours implacable et le quotidien éprouvant de ces êtres réduits à l’ombre, nous faisant toucher du doigt leur extrême solitude dans l’exclusion et dans la honte, leur rage de ne pas trouver droit de cité parmi les humains, les tourments qui accompagnent leur enfermement dans un corps qui les aliène. Mais aussi, leur indéfectible solidarité, les trésors de tendresse dont elles débordent, leur incroyable résilience et leur sens du bonheur et de la fête, grâce auxquels le récit, comme leur vie, réussit à demeurer optimiste et à s’habiller de merveilleux. Alors, pendant un temps, le roman emprunte au conte de fée, piochant dans le fantastique les éléments d’un lyrisme flamboyant qui, seul, semble pouvoir rendre supportable une réalité tristement sordide.

Le résultat est un détonnant mélange de rire et de larmes, de trash et d’amour, le tout écrit dans une langue lucide et sincère où l’emportent la rage de vivre et une dignité déterminée, celles qui permettent à Camila et à ses sœurs de garder la tête haute et d’essayer de ne pas sombrer dans le gouffre du désespoir. Souhaitons que ce cri pour la tolérance et le droit à la différence soit entendu par le plus large public possible. (4/5)

 

Citations : 

Le froid n’arrête pas la ronde des trans. Une fiole de whisky passe de main en main, des papiers saupoudrés de cocaïne passent successivement sous tous les nez, quelques-uns d’entre eux sont énormes et naturels, d’autres, tout petits, ont été opérés. Ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête. Là, dans ce Parc qui jouxte le centre-ville, le corps des trans emprunte à l’enfer la substance de ses charmes.

Chaque crasse subie est comme un mal de tête qui dure plusieurs jours. Une migraine puissante que rien ne peut apaiser. Les insultes, les moqueries à longueur de journée. Le manque d’amour, le manque de respect, tout le temps. Les clients qui te roulent dans la farine, les arnaques, les mecs qui t’exploitent, la soumission, cette bêtise de nous croire des objets de désir, la solitude, le sida, les talons de chaussure qui cassent, les nouvelles des filles qui meurent, de celles qu’on assassine, les bagarres à l’intérieur du clan, pour des histoires de mecs, pour des ragots, des chamailleries. Tout ce qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. Les coups, surtout, les coups que nous inflige le monde, dans l’obscurité, au moment où on s’y attend le moins. Les coups qui arrivaient immédiatement après la baise. Nous avions toutes connu ça.

Je suis encore un enfant, je ne pourrais pas survivre seul. La nuit, je prie. On m’a appris à prier et j’ai la foi, car je suis encore petit. On m’a donné un dieu qui tient dans un chapelet.

Un jour, alors que je suis dans une réunion familiale, mon père dit : “Si j’avais un fils pédé ou drogué, je le tuerais. À quoi bon avoir un enfant comme ça ?”, il adresse la question à tous ceux qui se trouvent autour de la table. Tout le monde est d’accord, ils disent ouiouioui, bien sûr, à quoi bon. Ma mère est également d’accord avec lui. Moi, qui comprends tout ce qui se tisse autour de ma féminité, j’entends aussi sa menace. Quelques nuits plus tôt, je l’avais entendu demander à ma mère pourquoi j’étais aussi efféminé quand je parlais et elle avait répondu qu’elle l’ignorait.
 
Nous les avions baptisées les Femmes Corbeaux, car elles aimaient se mêler à la charogne, mais en réalité nous sentions qu’elles étaient là pour des raisons que nous ne connaîtrions jamais : comment imaginer ce qui poussait ces deux-là à s’approcher d’un troupeau aussi compliqué que le nôtre, constitué de filles des rues qui avaient fui des foyers que l’on ne pouvait supporter qu’à condition de devenir insensibles au point de ne plus exister, purement et simplement ? Elles, en revanche, habillées avec les corsages élégants de leur mère, relevées par les parfums les plus exquis, venaient nous rappeler nos racines misérables : nos toiles cirées, nos meubles en pin jaunâtres et fragiles, les jetés de lit tachés de graisse qui avaient couvert nos ancêtres avant de couvrir nos propres corps.
Nous nous méfiions doublement d’elles en raison de leur vie d’hommes. Je ne vais pas mentir, un grand nombre d’entre nous retrouvaient parfois leur aspect masculin. Mais si nous engagions ce retour, c’était sur le chemin de la honte, entrer dans notre ancien corps, c’était retrouver une image que nous rejetions et que parfois même nous haïssions. Mais les Femmes Corbeaux emmenaient avec elles cette aura de garçons qui nous retournait les tripes chaque fois que nous les avions près de nous. Ce n’était pas seulement parce qu’elles ne s’assumaient pas. Elles s’y refusaient parce que c’était plus commode comme ça. La position confortable qui était la leur révélait le caractère inconfortable de la nôtre : nous n’avions jamais eu l’opportunité de nous cacher dans un placard. Dès notre naissance, on nous avait jetées hors du placard, nous étions les esclaves de notre apparence.


Le désir de mourir remonte à mon enfance, un fantasme de suicide précoce, qui m’accompagne depuis que je suis petit. Je sais qu’il est là, je l’identifie clairement, je le distingue parmi tous les désirs possibles, mais j’ignore encore que je m’en libérerai en devenant trans, je ne sais pas encore que, contrairement à ce qu’on m’avait annoncé, le salut pour moi allait être une paire de chaussures à talons et un rouge à lèvres couleur vieux rose.