samedi 23 janvier 2021

[Cuisset, Philippe] Miranda

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Miranda

Auteur : Philippe CUISSET

Parution : 2020 (Kyklos)

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien que Miranda soit essentiellement une héroïne de papier ou l’ombre indécise de quelques souvenirs vagues, je l’ai croisée au cours de l’automne 2017 à Reims sur un camp de réfugiés et de demandeurs d’asile.  

Miranda n’est qu’une des innombrables figures de l’abandon qui s’échouent sur les plages, s’épuisent au pied de murs fraîchement érigés, disparaissent sur le fil ininterrompu de l’exil avant de mourir dans les mascarades savantes des études statistiques. M’est-elle apparue dès le début sous la forme d’un squelette ? Je l’ignore, mais il fallait bien que quelqu’un songe un jour à lui rendre un peu de sa chair.

 

Un mot sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français. Il a publié son premier roman Zacharie Blondel, voleur de poules en 2018.

 

 

Avis :

Compromise malgré elle dans la guerre des cartels au Mexique, la prostituée Miranda n’a d’autre choix que de fuir pour tenter de sauver sa peau. Lancée sur les routes de son pays avec la peur aux trousses, parviendra-t-elle à passer inaperçue et à gagner l’état mexicain de Basse-Californie où l’attend, peut-être, une autre vie ?

Le récit nous plonge dans la vie misérable et sans espoir d’une de ces filles tombées dans les griffes d’un réseau de prostitution au Mexique. Son destin aurait pu peu à peu s’acheminer vers l’usure et la déchéance classiquement réservées à ses semblables, si un coup de théâtre n’était venu soudain anéantir jusqu’à cette pauvre et désolante perspective. Contrainte à une fuite précipitée, sans ressource ni appui si ce n’est la fidèle amie qui l’accompagne, Miranda devient du jour au lendemain l’une de ces innombrables ombres qui traversent furtivement le Mexique, poussées par une urgence vitale dans une odyssée de tous les dangers.

Au travers du destin de Miranda et de la narration toute en tension de sa trajectoire éperdue, se dessinent les silhouettes de tous les migrants, chassés de chez eux par un sort devenu intenable, et lancés à la dérive de courants aléatoires entrecoupés d’obstacles souvent infranchissables. C’est d’ailleurs une rencontre de l’auteur dans un camp de réfugiés en France, avec une femme tatouée de la Santa Muerte - cette déesse de la mort qui remonte à l’histoire ancienne du Mexique -, qui lui a inspiré ce roman. Imaginé avec la plus grande crédibilité, raconté avec une sensibilité pleine de tendresse et de pudeur, le personnage de Miranda prend des allures d’allégorie, fragile et touchante, universelle dans le malheur de son destin brisé par la folie et l’indifférence humaines : une âme à la dérive parmi tant d’autres, une vie de désespoir sans fin pourtant pétrie de dignité, face auxquelles l’auteur exprime sa triste et respectueuse impuissance.

Après Zacharie Blondel voleur de poules paru en 2018, j’ai retrouvé avec plaisir l’élégance et la tonalité douce-amère de la plume de Philippe Cuisset, assorties d’une tension dramatique lucide et désespérée. Ce livre coup de coeur est à découvrir sans hésiter. (5/5)

 

Citations :

Derrière ce masque puéril d’une froideur frénétique, le carnaval exhibe en réalité la puissance militaire des forces locales. Les troupes de chaque section avancent et animent le coeur maladif d’une ville sous perfusion. Camée depuis ses artères principales jusqu’aux moindres veinules de ses ruelles, la ville frontière gavée de poudre et d’alcool frelaté avance et crépite, rue après rue, comme une coulée de lave sur une forêt sèche. Elle prend des allures de boxeur groggy dont les yeux hallucinée fixent un horizon de haine. Somnambule et incandescente sur cette terre qui craquelle, la procession criarde se nourrissant de poussière ricoche sur les murs et se laisse dériver comme des algues mortes.

En réalité rien n’aura changé. Les mêmes filles seront vendues dès l’âge de quinze ans, le même tonnage de cocaïne partira vers les USA et le Vieux Monde, on aura simplement fait triompher le plus puissant des cartels. Les lois d’une économie mondialisée s’appliquent ainsi dans cet univers. Tout tend vers le monopole absolu et l’hégémonie totale. Ce nouveau totalitarisme dépourvu de bannière officielle, recouvert d’une myriade de symboles tatoués à même la peau ou gravé dans l’or des chevalières étranglant les doigts boudinés des mains meurtrières, ce nouvel ordre pèse à ce jour quarante milliards de dollars à l’année. Il est la toute puissance économique d’un pays agonisant d’overdoses et de folie. Les églises ne désemplissent plus, les asiles débordent, les hospices refusent du onde et les prisons sont pleines. Le pays tout entier vomit son surplus d’humanité pourrissante dans les rues des nouvelles cités maudites. L’air même que l’on respire a des relents de bile.

Les sermons manichéens des prêtres catholiques ou les propositions moralisatrices des tribuns politiques auront beau résonner dans les consciences, le peuple a bien compris l’obsolescence de ces propos bien intentionnés. Le gain de cette partie faussée n’est plus relatif de quelque affrontement entre le vice et la vertu. Depuis trop longtemps, le diable a contaminé les deux camps et le véritable enjeu ne réside plus que dans le développement d’une monoculture indiscutablement imbattable en termes de rentabilité.

L’humanité n’existe plus que sous des formes résiduelles, c’est la résurrection d’un autre monde que Miranda ne connaissait plus depuis l’enfance, une sorte de tissu usé jusqu’à la trame entièrement tendu vers la survivance à tout prix ; et cette civilisation dispersée et déployée dans des étendues insensées de plaines arides et de chaînes rocheuses a développé le sens du camouflage. Les derniers paysans hantent les coins d’ombre, les replis, les cavités. C’est une peuple d’insectes infatigables, de lézards obstinés qui se fossilise silencieusement, un peuple dont Miranda se devine orpheline. Ce pays traversé ne constitue rien pour elle qu’une terre d’exil dont l’«étrange hostilité se manifeste par l’absence : villages déserts, maisons vides, routes à l’abandon, terres en friches…
 
La foudre ne tonne que pour ceux qui lui survivent.

La machine bien huilée tourne comme une horloge. Aucun raté, pas la moindre hésitation, chaque mexicain avance les yeux fermés sur des chemins balisés. Aucune faiblesse inutile, pas d’état d’âme superflu puisque la substance même de la mort suinte par tous les pores, traverse tous les tissus, se répand au-delà de toutes les frontières. Celle belle mécanique tragique pourra de poursuivre pendant des siècles et des siècles. Et qu’il en soit ainsi est tout naturel puisque l’indifférence ne cesse de nous anesthésier.

L’indifférence face au malheur ne tient que parce que nous nous agrippons à cette pensée : la mort se contente de nous frôler de son aile et la vie, indolore et tenace, s’échappe au compte-goutte sans que nous nous en rendions réellement compte.
 

 

 

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