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samedi 7 mars 2026

Critique de "Braconnages" de Reinhard Kaiser-Mühlecker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Braconnages " de Reinhard Kaiser-Mühlecker

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Braconnages (Wilderer)

Auteur : Reinhard KAISER-MUHLECKER

Traduction : Olivier LE LAY

Parution : en allemand (Autriche) en 2022,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782072998584  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1982 dans une famille paysanne de Haute-Autriche, Reinhard Kaiser-Mühlecker a étudié à l’université de Vienne et publié son premier roman en 2008. Aujourd'hui une figure majeure de la nouvelle littérature autrichienne, il se partage entre le travail sur l'exploitation agricole familiale et l'écriture.

 

Avis :  

Avec pour seuls rappels du monde extérieur, comme deux infiltrations têtues, la rumeur sourde de l’autoroute toute proche et la longue balafre de la ligne à haute tension, la ferme de Jakob en Haute-Autriche est une île que rien ne vient distraire de ses préoccupations laborieuses et de ses fermentations familiales.

« À la fin de l’enfance, voilà longtemps, vers l’âge de douze, treize ans, ça lui était tombé dessus : la sensation, impalpable et qui devait ne jamais plus le quitter, d’être banni de l’existence, (…) dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence, et il attendait. » « Tant que la mort n’était pas là, il lui fallait continuer, et il continuerait, vaille que vaille, solitaire et buté comme un âne de bât, (…) sans se demander une fois encore si, eût-il vécu ailleurs, dans un autre endroit, les choses n’auraient pas été différentes, non pas certes meilleures, peut-être, mais du moins un peu plus supportables. »

Depuis son adolescence, c’est lui, Jakob, qui se sent investi du fardeau de la ferme familiale, lui qui, du matin au soir et sans jamais de trêve ni même le temps de réfléchir à la manière, abat le plus gros du travail, rentrant à grand peine sa colère et ses frustrations de ne pouvoir compter que sur lui-même face à un père coutumier des initiatives hasardeuses, une mère murée en elle-même et un frère et une sœur partis mener en ville une existence qu’il ne parvient même pas à imaginer. Par leur faute, se figure-t-il, le voilà réduit à une bête de somme gagnant à peine sa pitance malgré ses efforts incessants, la ferme ne faisant que toujours péricliter un peu plus. Chaque année, il faut vendre un morceau de l’exploitation pour maintenir à flot ce qu’il reste. A ce train, ne subsistera plus grand-chose quand viendra le temps de l’héritage, pour l’heure encore aux mains de la grand-mère, la fort malcommode matriarche aujourd’hui clouée dans son fauteuil. Un héritage de toute façon maudit, puisque, par-devers lui, chacun sait ce qu’il doit à la spoliation juive pendant la guerre…

Mais la mairie venant d’ouvrir au village une résidence d’artiste, Jakob, venu prêter main forte au rafraîchissement du local, y rencontre une jeune femme en mal de projets et bien vite disposée à troquer les aléas de la création artistique contre la très concrète vie agricole. Bientôt mariée à un Jakob accoutumé à suivre la pente de son destin, pour une fois ascendante, Katja s’investit si bien dans la ferme que, convertie au bio et tournée vers l’extérieur, l’exploitation finit par retrouver une vraie prospérité. Est-ce la fin de la fatalité et le début d’une nouvelle ère ouverte au bonheur et au progrès ? C’est sans compter les vieux secrets et la violence qui couve, héritée du passé, au fond de l’âme de Jacob.

Car, tout comme son chien « braconnier » qu’il s’astreint en pure perte à dresser pour lui faire passer « le goût du sang », Jakob a beau se battre constamment avec lui-même, sa nature profonde finit toujours par prendre le dessus. Volontiers solitaire, peu enclin ni à l’introspection ni aux épanchements et incapable de repousser les frontières d’un monde clos qui constitue son seul horizon, il cède d’autant plus au fatalisme qu’une culpabilité plus ou moins consciente venue du passé pèse sur lui comme une malédiction. Face à son double héritage, celui collectif du nazisme et du silence, et celui plus personnel de ses origines, une sorte de résignation le pousse, comme s’il n’existait pas d’échappatoire, sur la pente d’une destinée aux allures de chemin de croix.

Lui-même agriculteur en Haute-Autriche, c’est en connaissance de cause que l’auteur sonde l’âme de son personnage et pèse l’héritage du passé de son pays. D’un réalisme parfois glaçant malgré la pudeur de l’écriture, il décrit un monde qui, trimant sans bruit et souvent misérablement dans un attachement viscéral à ses lieux et à son milieu d’origine, s’est peu à peu retranché du reste de la société, son isolement social et culturel favorisant une souffrance vécue comme sans issue et débouchant possiblement sur les pires tragédies. 
Une superbe exploration du monde paysan et de ses interrogations existentielles, qui trouve un écho saisissant, côté français, dans Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. (4/5)

 

Citation : 

Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.

 

Vous aimerez aussi : 

 
 Lafon, Marie-Hélène : Hors Champ
 
 


 

vendredi 25 novembre 2022

[Niel, Colin] Seules les bêtes

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Seules les bêtes

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2017 (Rouergue)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une femme a disparu. Sa voiture est retrouvée au départ d’un sentier de randonnée qui fait l’ascension vers le plateau où survivent quelques fermes habitées par des hommes seuls. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste et que l’hiver impose sa loi, plusieurs personnes se savent pourtant liées à cette disparition. Tour à tour, elles prennent la parole et chacune a son secret, presque aussi précieux que sa propre vie. Et si le chemin qui mène à la vérité manque autant d’oxygène que les hauteurs du ciel qui ici écrase les vivants, c’est que cette histoire a commencé loin, bien loin de cette montagne sauvage où l’on est séparé de tout, sur un autre continent où les désirs d’ici battent la chamade.
Avec ce roman choral, Colin Niel orchestre un récit saisissant dans une campagne où le monde n’arrive que par rêves interposés. Sur le causse, cette immense île plate où tiennent quelques naufragés, il y a bien des endroits où dissimuler une femme, vivante ou morte, et plus d’une misère dans le cœur des hommes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Une randonneuse disparaît, mystérieusement avalée par le causse, là où ne subsistent plus que quelques fermiers isolés, seuls avec leurs bêtes dans une vie de labeur ingrat qu’ils sont les derniers à n’avoir pas fuie. L’enquête piétine. Pourtant, plusieurs personnes qui se savent liées à l’affaire en sont à tirer discrètement leurs conclusions personnelles, à la lumière de leurs secrets respectifs. Il leur manque toutefois la pièce principale du puzzle, cachée bien loin de leur bout de terre oublié.

Au village, où superstitions et vieilles histoires ne demandent qu’à revivre, les langues vont bon train, mais ceux qui savent, ou croient savoir, se taisent. Ils sont cinq, suffisamment embarrassés pour n’avoir aucune envie de s’épancher auprès des gendarmes, à connaître chacun un aspect de la tragédie sans pouvoir tout s’expliquer. A travers leurs récits, qui, un à un, nous font pénétrer au coeur de leurs propres drames à défaut d’élucider tout de suite celui de la disparition, revient, en lancinant leitmotiv, une effroyable solitude, vécue au sein de couples bancals, ou, le plus souvent, au seul contact de leurs bêtes par ces fermiers veufs ou restés célibataires, accrochés comme les derniers des Mohicans à une terre désormais si peu nourricière qu’elles les usent jusqu’à la corde de la pendaison, s’ils ne finissent pas un jour par partir à leur tour. Alors, avant que cet isolement ne les terrasse tout à fait de désespoir et de folie, tous tentent de faire face à leur façon, cherchant l’amour et l’affection là où ils le peuvent, ou bien là où certains les emmènent…

Habilement construit autour de personnages campés en profondeur, le récit fait aisément oublier une ou deux improbabilités pour nous emporter au bout de la curiosité, vers un dénouement plein de surprises et non dénué d’humour. Si la tension ne faiblit jamais, rendant le texte addictif de bout en bout, ce sont la qualité des portraits et la restitution du désespoir de ces petits agriculteurs, écrasés de travail et de solitude pour survivre à peine, avant la très ironique description de l’exploitation de cette détresse par d’autres plus misérables encore, profitant autant qu’ils peuvent de leur emprise jetée par-dessus les continents, qui sortent définitivement du lot ce roman choral noir, quasi sociologique.

Une histoire que n’aurait sans doute pas reniée Franck Bouysse, ce qui, du coup, m’a volé mon coup de coeur, tant je m’y suis prise de nostalgie pour la plume de cet autre auteur. Pourtant, dans un style très différent, celle de Colin Niel brille agréablement de justesse et de malice. (4/5)

 

 

Citations : 

Joseph, ç’aurait pu être un adhérent comme un autre de la mutualité agricole, un de ceux que je visite chaque jour dans le secteur dont je suis responsable. C’est ça notre boulot, à moi, à Éliane, aux trois autres. Cinq assistantes sociales pour quatre mille paysans, sillonnant les fermes du territoire pour rencontrer ceux que plus grand monde ne va voir, pour leur expliquer que Non, ils ne sont pas tout seuls, qu’ils ont des droits, qu’il existe des aides pour embaucher une femme de ménage ou laisser son troupeau à quelqu’un au moins une semaine en août. Personne n’imagine ce qui se passe à l’intérieur de ces exploitations où seuls rentrent encore quelques professionnels. Nous, on est dedans jusqu’au cou. Les réussites agricoles, les jeunes qui s’installent, qui innovent, qui créent de l’emploi et se développent sur Internet, ceux qui font honneur à la profession, on sait qu’ils existent, on y pense parfois pour se donner du courage. Mais on ne les voit pas.        
Ce qu’on voit, nous, c’est des familles en vrac, des couples qui explosent parce que madame veut un enfant quand monsieur veut une nouvelle étable, des hommes qui sombrent dans la dépression sous le poids du travail, des retraités qui se laissent dépérir lorsque part leur moitié et que les fils ont fui la campagne. 
 

Moi, ces jours-là, c’est pas rare que je baisse les yeux et que je regarde mon ombre qui devient plus petite avec les heures. Je suis son mouvement sur les herbes sèches et sur les pierres grises. Je me dis que cette ombre au moins, elle sera toujours là. Que j’ai pas besoin de lui causer ou de faire je sais pas quoi pour qu’elle reste.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 7 juin 2019

[Pigani, Paola] Des orties et des hommes






J'ai beaucoup aimé

Titre : Des orties et des hommes

Auteur : Paola PIGANI

Année de parution : 2019

Editeur : Liana Levy

Pages : 304







 

 

Présentation de l'éditeur :   

L’enfance de Pia, c’est courir à perdre haleine dans l’ombre des arbres, écouter gronder la rivière, cueillir l’herbe des fossés. Observer intensément le travail des hommes au rythme des saisons, aider les parents aux champs ou aux vaches pour rembourser l’emprunt du Crédit agricole. Appartenir à une fratrie remuante et deviner dans les mots italiens des adultes que la famille possède des racines ailleurs qu’ici, dans ce petit hameau de Charente où elle est née. Tout un monde à la fois immense et minuscule que Pia va devoir quitter pour les murs gris de l’internat. 

Et à mesure que défile la décennie 70, son regard s’aiguise et sa propre voix s’impose pour raconter aussi la dureté de ce pays qu’une terrible sécheresse met à genoux, où les fermes se dépeuplent, où la colère et la mort sont en embuscade. Une terre que l’on ne quitte jamais tout à fait.

Paola Pigani déploie dans ce roman, sans aucun doute le plus personnel, une puissance d’évocation exceptionnelle pour rendre un magnifique hommage au monde paysan et aux territoires de l’enfance.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paola Pigani naît en 1963 dans une famille d’immigrés italiens installés en Charente. Éducatrice, elle vit depuis de nombreuses années à Lyon. Auteur de plusieurs recueils de poésie, elle publie en 2013 aux éditions Liana Levi un premier roman très remarqué, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures. En 2015 paraît Venus d’ailleurs et en mars 2019, Des orties et des hommes.



Avis :

L’auteur se remémore son adolescence au sein d’une famille de modestes agriculteurs de Charente, dans les années soixante-dix, alors que le monde rural en pleine mutation voit peu à peu disparaître les petites exploitations et mourir les villages.

Pia est la dernière-née d’une famille de cinq enfants, surnommés les Panzanis parce que les grands-parents sont venus d’Italie. La ferme et ses vaches laitières suffisent à peine pour joindre les deux bouts, au prix d’un travail incessant auquel participe activement la fratrie. L’enfance de Pia est pauvre et travailleuse, mais heureuse, au sein d’une tribu turbulente et unie, au contact de la nature et des animaux, dans un village qui connaît l’entraide.

Pia grandit, part en pensionnat à l’heure du collège puis du lycée, se retrouve confrontée à une société éloignée des préoccupations des « ploucs » en pleine crise. Déchirée entre sa fidélité à ses racines et l’appel du large, la jeune fille voit avec impuissance se déliter l’univers de son enfance : son frère et ses sœurs partent chacun leur tour vers leurs destins, les plus âgés et les plus fragiles des êtres chers disparaissent, personne ne reprendra la ferme familiale.

Le récit aux mille détails authentiques observe sans juger et avec humour les petits et grands évènements du quotidien, dans une ode à un monde en voie de disparition, pleine de tendresse et de nostalgie : c’est avec une infinie tristesse que s’impose sans recours l’incompatibilité entre l’énergie et les rêves de la jeune génération d’un côté, la déliquescence d’un univers condamné de l’autre.

Récit personnel et intime, servi par une langue souvent surprenante par ses trouvailles, Des orties et des hommes est un roman sensible et touchant, où l’émotion contenue rivalise avec l’humour, pour évoquer le passage du temps et l’éphémèrité de la vie. (4/5)




Citations :

Dans la cuisine, j’ai trouvé Mila une tartine dans une main, son livre de classe dans l’autre. Pov’sotte, comment tu peux lire en mangeant, toi ? j’ai crié. Elle a répondu dans ma tête, je mâche pas et les mots ne font pas de miettes.

Je refais l’ourlet du pantalon avec des points de Jésus qui court après Marie. Je déteste coudre, c’est toujours minable. Maman dit que j’ai deux mains gauches. Mais j’ai quand même dix doigts pour faire semblant.

À notre retour, la journée clapote doucement avec la polenta dans la marmite. On vit en rond mais on a déjà le cœur séparé. Demain, la maison se videra. Les parents travailleront sans nous. Nos devoirs, nos pensées seront tendus vers le lointain. Inévitable. Nous irons au-delà des frontières tendres de Cellefrouin. La rivière, le château, la charmille ne nous appartiendront plus. Nous nous en écarterons à mesure que tomberont nos dépouilles de gamins. Déjà on ne court plus sur la route qui descend au bourg, plus personne ne saute à chaque entrée d’une voiture dans la cour. On n’a plus la joie des chiens. On ne crie plus pour s’interpeller. On ne siffle plus entre nos doigts. On a laissé l’enfance sauvage pendue dans un séchoir à maïs vide, là où on se planquait pour manger des Carambar.



Le coin des curieux :

Il existe une trentaine d’espèces d’orties, dont cinq poussent en France : les plus courantes y sont la grande ortie et l’ortie brûlante, toutes deux reconnues parmi les plantes médicinales les plus utiles et les plus efficaces. Dotée de propriétés énergisantes et vitalisantes, l’ortie a en effet des vertus toniques, dépuratives, diurétiques et anti-inflammatoires. Elle est aussi utilisée dans l’industrie pour sa fibre, et dans l’agriculture comme engrais vert et comme insecticide. Comestible, elle est riche en protéines, en fer et en calcium.

L’ortie est hérissée de poils raides, dotés à leur extrémité d’une pointe de silice qui se brise comme du verre au moindre contact, libérant et injectant alors dans la peau un liquide très irritant. Un vent violent et prolongé suffit à faire disparaître pendant une semaine la propriété urticante de l’ortie. A noter que cette plante ne pique pas dans l’eau : il est donc plus facile de la récolter par temps de pluie.

L’ortie a des fleurs mâles et femelles, soit sur le même pied, soit sur des pieds différents. Les fleurs femelles sont verdâtres et pendantes, les fleurs mâles jaunâtres, horizontales ou en épi. Les étamines, pliées dans la corolle, se détendent soudainement lors de la fécondation et répandent un nuage de pollen sur les fleurs femelles.

L’ortie fut sans doute l’un des premiers légumes consommés, puisque des scientifiques ont découvert qu’on lui réservait des parcelles de terre pendant la préhistoire. Elle fut vénérée pendant l’Antiquité. Grecs et Romains en faisaient une cure printanière pour se protéger des maladies pour toute l’année, tandis qu’ils lui attribuaient des vertus aphrodisiaques. Dans les panthéons germaniques et scandinaves, elle était consacrée à Donar et à Thor, dieux du Tonnerre : elle était censée protéger de la foudre.
Au Moyen Age et au cours des siècles suivants, on la cultivait pour la consommer comme des épinards, s’en servir de fourrage pour les bêtes, et fabriquer papiers et tissus. Elle présentait l’avantage de croître dans tous les lieux impropres à d’autres cultures. On continua à la faire pousser jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Les maquignons qui connaissaient ses propriétés, mêlaient l'ortie à l'avoine, pour des chevaux plus fringants, au poil plus brillant. On la mélangeait à la pâtée des volailles et des cochons qu’elle protégeait des parasites et des maladies, tandis qu’elle activait la ponte des poules. On l’utilisait pour faire cailler le lait lors de la fabrication de fromages. On en enveloppait viandes et poissons pour en mieux conserver la fraîcheur, tandis qu'on gardait les pommes de terre plus longtemps sur un lit d’orties séchées.

Aujourd’hui, les propriétés médicinales de cette plante sont reconnues, et les produits à base d’ortie se développent, dont de nombreux médicaments.

Si l’on n’y jette plus guère son froc, elle sert encore aussi parfois à y pousser mémé.




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