vendredi 21 février 2025

[Grumberg, Jean-Claude] Quand la terre était plate

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand la terre était plate

Auteur : Jean-Claude GRUMBERG

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je m’aperçois à quel point il est difficile de raconter une histoire vraie, surtout quand on ne la connaît pas. »
Comment écrire quand les protagonistes d’un récit ont disparu ? Jean-Claude Grumberg rassemble son absence de souvenirs, les rares histoires racontées par Suzanne, sa mère, et les récits parcellaires arrachés à Maxime, son frère aîné. En revenant sur la vie de Suzanne, née à Paris en 1907 de parents originaires de Brody en Galicie (aujourd’hui en Ukraine), ce sont deux guerres mondiales et un siècle de soupçons, d’expulsions, d’exils et pogroms qu’il retrace, à sa manière si singulière, pointant l’absurdité sous l’horreur. C’est le portrait d’une femme qui élève seule ses deux fils lorsqu’elle comprend que leur père, Zacharie, ne reviendra pas d’« on ne sait où ».
Tout l’art de Jean-Claude Grumberg dans un récit bouleversant, aussi tendre que cruel.

 

Un mot sur l'auteur :

Jean-Claude Grumberg est l’auteur d’une vingtaine de pièces de théâtre, dont Demain une fenêtre sur rue, Rixe, Les Vacances, Amorphe d’ottenburg, Dreyfus, Chez Pierrot, En r’venant d’Expo, L’Atelier, l’Indien sous Babylone, Zone libre, L’Enfant do, Rêver peut-être. Il est aussi l’auteur de Marie des grenouilles, pièce de théâtre pour la jeunesse créée en 2003 par Lisa Wurmser.
L’ensemble de son œuvre théâtrale est disponible aux éditions Actes Sud/Papiers qui ont également publié un recueil de ses pièces en un acte aux éditions Babel.
Il a reçu le prix du Syndicat de la critique, le prix de la SACD, et le prix Plaisir du théâtre pour Dreyfus, le prix du Syndicat de la critique, le grand prix de la Ville de Paris et le prix Ibsen et le Molière pour L’Atelier, ainsi que le Molière du meilleur auteur et le prix du théâtre de l’Académie française pour Zone libre et le Grand Prix de la SACD 1999 pour l’ensemble de son œuvre.

 

Avis :

Pièces de théâtre, scénarios, récits pour enfants et romans : Jean-Claude Grumberg a beaucoup écrit sur son vécu d’enfant juif caché pendant la seconde guerre mondiale, sur son père déporté sans retour et sur son premier métier de tailleur. Au soir de sa vie, il entreprend de raconter sa mère, Suzanne, qui, passée au travers des mailles de la déportation, s’est toujours refusée à évoquer le passé après avoir retrouvé ces deux fils à Paris après-guerre.

Quelques anecdotes et de rares photographies sont le seul matériau dont l’auteur dispose quand il s’attelle à son livre. C’est bien trop peu pour former la ligne d’un récit biographique. Alors, au premier abord découragé, il a l’idée, comme il l’a déjà fait par le passé, de recourir au conte. Usant des bribes échappées à l’oubli comme des cailloux d’un Petit Poucet, il enjambe ombres et lacunes chaussé de bottes de sept lieues, pour coudre à gros traits, entrelacés des fils plus fins de son propre cheminement intérieur dans cette démarche, la trajectoire trouée d’ellipses, comme autant de chambres d’écho de l’Histoire, d’un destin malmené par son siècle.

Ainsi, se superposant à l’ombre fuyante de la disparue née à Paris en 1907 de parents originaires de Brody, en Galicie – aujourd’hui ukrainienne, cette ville autrefois la plus juive d’Europe ne compte désormais plus aucun Juif ou presque parmi ses habitants –, resurgit un XXe siècle balafré par deux guerres mondiales, par les pogroms et par l’exil forcé des populations juives de toute l’Europe. Et si les récits maternels font défaut à l’auteur en laissant à leur place un silence assourdissant, nul n’est besoin au lecteur de surmener son imagination pour combler lui aussi, guidé par les flashs narratifs de ce conte, les trous d’une histoire individuelle confrontée comme tant d’autres aux inconcevables cauchemars à répétition nés de l’antisémitisme.
 
Hommage émouvant et tendre à une mère disparue, ce livre est aussi un nouveau round du combat littéraire de l’auteur contre la haine des Juifs, dans l’espoir qu’on puisse enfin la ranger au placard des temps ignares, comme ceux où l’on croyait encore que la terre était plate. (4/5)

 

Citations : 

En plus il y a des jours où le malheur frappe si fort les humains, comme une tornade qui jette à terre tout ce qui tient debout, comme un torrent qui inonde et noie… et moi, ces jours-là, je dois écrire encore, je dois ressasser, parler du bonheur interdit dont j’ai joui, oser dire : « Soyez heureux, malgré tout. Aujourd’hui vous avez le droit de l’être, pire, vous en avez le devoir. »


Si j’avais été plus brave, je ne me serais pas dirigé vers le théâtre, je serais devenu voleur. Je suis devenu voleur d’ailleurs, voleur des histoires des uns et des autres pour en faire des livres. C’est ça, écrire, des bribes de souvenirs, vrais ou inventés qu’importe, de livres lus aussi, ce sont les livres qui font écrire. Allez, il est temps pour ce soir d’aller rêver très fort. Le rêve est encore libre, mais souvent il vous condamne.


Serait-ce l’effet de l’âge de ne plus savoir comment commencer et encore moins comment finir ce qui semble bien devenir au fil des jours et des pages un dernier casse-croûte pour la route ? Je n’aimerais pas qu’il ait un goût amer. J’aimerais finir comme j’ai vécu, grâce à toi et à quelques autres, et surtout pas sans t’avoir dit combien je t’aimais.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 19 février 2025

[Laurens, Camille] Ta promesse

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ta promesse

Auteur : Camille LAURENS

Edition : 2025 (Gallimard)

Pages : 368








 

Présentation de l'éditeur :   

« Au moment où s’ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l’ai faite, c’est idiot, j’étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n’est-ce pas d’y croire ? »
Que s’est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s’est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.
Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l’absence d’empathie, et se demande comment sauver l’amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une trentaine d’ouvrages. Elle est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Dans une histoire d’amour et d’emprise racontée comme un thriller, Camille Laurens sème malicieusement les concordances avec son propre vécu pour mettre en évidence les mécanismes de la perversion narcissique et dénoncer les dérives déshumanisantes de la société contemporaine.

« Le début de l’histoire contient sa fin. » C’est d’ailleurs par cette dernière que s’ouvre le récit, annonçant d’emblée l’issue dramatique de ce qui commence comme un amour heureux, un bonheur que sinon l’on aurait pu, comme initialement la narratrice, croire sans histoire, aveugle aux signes que tous, avocats, témoins, juge et bien sûr elle-même, vont maintenant s’attacher à déchiffrer et à relier pour tâcher de comprendre ce qui a bien pu dérailler jusqu’au coma pour lui  et l’inculpation pour elle.

Points de vue et regard se succèdent donc pour raconter l’amour fou entre Claire, écrivain reconnue et estimée, et Gilles, créateur de spectacles de marionnettes. Un amour sans nuage apparent, scellé par une double promesse : elle n’écrirait jamais sur lui, il ne la trahirait jamais. Pourtant, pour qui sait être attentif, les signaux faibles s’alignent déjà et ne vont que s’amplifier, en une spirale vertigineuse, à mesure des récits rétrospectifs de Claire et de ses proches.

Entre sautes d’humeur, défaut d’empathie, jalousie et mesquineries, bientôt manipulations de plus en plus amples et finalement sa manière d’inverser les rôles, l’homme séduisant et attentionné s’avère un pervers narcissique caractérisé, ce qu’une Claire sapée dans sa confiance en elle en même temps que démolie dans son image et sa réputation publiques est la dernière à réaliser, quand elle est déjà trop profondément prise au piège pour retrouver un quelconque équilibre et rétablir autour d’elle une vérité trop difficile à croire.

Tandis qu’on y retrouve des traces de son expérience personnelle – on se souvient de son ex mari, débouté depuis, l’assignant en justice pour atteinte à la vie privée dans l’un de ses romans, de la polémique l’opposant à Marie Darrieussecq qu’elle accusait de plagiat, des soupçons de conflit d’intérêt accompagnant sa violente critique d’un livre en concurrence avec celui de son compagnon alors qu’elle était membre du jury du Goncourt –, autant de blessures transposées par l’écriture et par la création littéraire, Camille Laurens démonte dans cette histoire les ressorts invisibles de l’emprise et de la manipulation, destructeurs dans la vie privée, imparables sur les réseaux sociaux, ne se privant pas de souligner comment « absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative » contribuent plus que jamais, par les temps qui courent, à boursoufler les egos narcissiques dénués d’empathie jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir – « Trump, Poutine, Kim Jong-un » –, au détriment de peuples entiers manipulés par des despotes. « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

Volontiers incisive et ironique, la plume exercée de Camille Laurens fait feu de son vécu et de ses observations pour les transposer en un roman virtuose jouant avec la curiosité du lecteur entre vérités et manipulations et, au final, déboucher sur une critique sociale au mordant imparable. (4/5)

 

Citations :  

Dans les livres, le bonheur lasse tout le monde, moi la première. Pouvez-vous d’ailleurs m’en citer un seul où il ne se passe rien d’autre que le bonheur ? Ça n’existe pas. Le bonheur n’est pas un sujet, à moins d’être menacé. Aucune tension, aucun suspens, zéro conflit ? Intérêt nul. On n’écrit pas sur le bonheur. Il faut écrire noir sur blanc, sinon on ne voit rien. La seule matière de la littérature, c’est le chagrin. Ou la passion, ce qui revient au même, au bout d’un moment. 
 

Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit. Pour déchiffrer, il faut savoir que c’est chiffré.
 

Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter – je ne laisse rien passer, enfin j’essayais. Mais c’est aussi ma pratique de ne pas juger – pas avant d’avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris – et quand j’ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d’amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d’intelligence de l’autre. Je l’ai d’ailleurs dit à la juge, l’autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu’un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m’a épatée, elle m’a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? « Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. » Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. 
 

Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n’y croit pas.
 

Vous connaissez ce passage de l’Abécédaire de Deleuze, quand il célèbre le point de démence de quelqu’un comme ce qui fait son charme et même ce pour quoi on l’aime ? Il dit très exactement, attendez, je vais vous le retrouver de mémoire. Il dit : « Si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. On est tous un peu déments, et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme. »
 

Vous l’admiriez ? — Non, en fait non. J’emploie ce mot parce que j’ai souvent senti qu’il était nécessaire – avec mon mari, bien sûr, dont c’était le seul carburant, mais sans doute aussi avec les autres, les autres hommes, je veux dire. La plupart. Ils ont besoin d’être admirés, c’en est presque obscène. Même sous la modestie, dès que vous creusez il y a la rage d’être admiré. Flatté, aussi, souvent ça leur suffit – ils ne font pas la différence. Les femmes ne sont pas comme ça, moins souvent, elles sont plus proches de la vérité, c’est-à-dire de la défaillance. Accepter la faiblesse est une force très féminine, que peu d’hommes possèdent et qu’aucun ne nous envie. En tout cas moi, je n’ai pas l’admiration spontanée. Tout ce qui brille n’est pas d’or, comme disait ma grand-mère. Même de Proust ou de Bach, pas plus que de Gilles, je ne dirais que je les admire. — Qu’est-ce que vous diriez, alors ? — Je les aime.
 

Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. 
 

Voilà ce que Gilles n’avait pas compris quand j’avais évoqué mon peu de goût des voyages. C’est ce que j’aurais dû lui expliquer, me disais-je devant l’expression d’Agnès. Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». « Je n’ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j’écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C’est bien mieux que les voyages – c’est des pays profonds. »
 
 
Il l’écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l’air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l’affaiblir, la vider de sa... — Il gasquoi ? — Il gaslighte. C’est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c’est l’art de rendre l’autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l’esprit par des messages contradictoires. C’est détruire l’autre par le langage. Pour une écrivaine, qu’y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître : la violence psychologique, l’emprise perverse.


Claire est restée elle-même, celle qu’elle a toujours été, tandis que Gilles, lui, a voulu se l’approprier – comme s’il n’avait pas d’être propre et cherchait qui être. Je pense qu’il a voulu être elle. Vraiment. Prendre sa place. Devenir l’écrivain. Le seul. Dans son esprit, il n’y avait pas de place pour deux. — Votre théorie paraît fumeuse, monsieur Simmons. Dans les faits constatés, c’est elle qui a voulu le supprimer. — Parce qu’elle s’est sentie menacée dans son être. Il voulait étouffer ce qu’elle était. Le crime parfait, sans autre cadavre qu’une langue morte. C’est de la légitime défense.


Qu’est-ce que Claire Lancel, écrivaine reconnue depuis trente ans, pouvait bien avoir à craindre de Gilles Fabian, littérairement ou socialement parlant ? Rien. En revanche, inversez l’énoncé et vous aurez la vérité : c’est lui qui était jaloux, lui qui se sentait en rivalité avec elle, lui qui rêvait de la détruire en avançant masqué. L’inversion typique des sociopathes. Et le délire a continué après leur séparation. Il était convaincu que Claire le dénigrait partout, qu’elle cherchait à entraver sa carrière d’auteur. Il comparait à son avantage leurs qualités stylistiques, se posait en victime d’un sabotage, faisait son Calimero auprès de moi. Il m’a finalement parlé d’un nouveau projet d’écriture – pas une autofiction bien sûr, il avait d’autres ambitions, « un truc entre Kerouac et Faulkner ». J’ai esquivé : il n’était ni l’un ni l’autre, ni personne entre les deux !


Le féminisme a encore du pain sur la planche, croyez-moi. Tant que les hommes voudront prendre toute la lumière, si le projecteur les dédaigne ils iront la chercher ailleurs. Moi qui en connais eaucoup, je peux vous l’assurer : dans l’ombre des écrivains, souvent il y a des muses, des compagnes, des égéries, des mamans. Dans l’ombre des écrivaines, il n’y a personne.


Elle me l’a raconté au téléphone comme une scène de film, ça m’avait frappé, ce genre de thriller où l’héroïne se sent mal en présence de son mari mais sans aller au bout de l’interprétation, le malaise reste indéfinissable. Joan Fontaine dans Soupçons ou Ingrid Bergman dans Gaslight, vous voyez ? Mais vous n’êtes peut-être pas cinéphile ? — Si, monsieur Simmons, justement : dans Soupçons, le mari est innocent. — C’est vrai. Mais Cary Grant a joué tout le film comme si son personnage était coupable. Je dirais qu’à l’inverse, Gilles jouait à l’innocent alors qu’il était coupable. L’image positive : rien d’autre ne compte, c’est la seule vérité qui vaille pour lui, l’image. Pas une image juste. Juste une image. La preuve, aux yeux du monde, qu’on est quelqu’un de valable. Un type bien.  


Vous connaissez cette merveilleuse pensée de La Rochefoucauld, une des plus belles phrases de la langue française, je ne résiste pas au plaisir de vous la dire : « Quelles personnes auraient commencé de s’aimer si elles se voyaient la première fois comme on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer si elles se revoyaient comme on s’est vus la première fois ? »


Dans les moments où je parvenais à la faire parler un peu pour tenter de relancer en elle l’envie d’écrire, elle disait qu’elle n’avait plus de mots, que les mots l’avaient oubliée. Elle était dans le même état de détresse qu’après la mort de son fils : tout lui manquait, jusqu’aux mots pour le dire. Elle s’éprouvait dépossédée de sa langue, abandonnée d’elle. Pire, elle avait intériorisé la phrase que Gilles lui avait dite, à la fin : « Tout ce que tu écris, c’est de la merde », elle la reprenait à son compte comme un constat. J’étais désespéré de voir à ce point persister l’emprise de ce salaud. Il l’avait dépouillée de ce qui la constituait, elle ne pouvait plus écrire je, affirmer sa voix. Je l’ai compris le jour où elle m’a envoyé par mail, sans commentaire, deux phrases d’Adolphe, un de ses livres de chevet – quand Ellénore meurt de chagrin, abandonnée : « Elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes. Elle voulut parler, il n’y avait plus de mots. » La disparition du pronom traduit la disparition de l’être qui se fond dans l’impersonnel. C’est sublime.


La joie de savoir est indépendante de son objet. Peu importe que la vérité soit terrible quand on l’aperçoit, c’est la vérité.


La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.


Au tournant des années 2030, on remarqua qu’un nombre important de gens avaient développé une affection particulière, dont le principal symptôme, avant d’entrer dans ses ramifications complexes, consistait en une absence totale d’empathie. Les personnes atteintes n’avaient aucune considération pour autrui, percevaient très peu les émotions de leur prochain, y compris dans les situations de détresse, et d’une manière générale, à supposer qu’ils s’en aperçussent, n’en avaient cure. Ne ressentant qu’indifférence pour tout autre qu’eux-mêmes, ces malades traitaient leurs congénères comme des objets auxquels ils ne prêtaient aucune vie propre, ils pouvaient donc les blesser, les faire souffrir ou même les tuer sans éprouver plus de remords moral qu’ils n’en avaient à renverser une chaise ou à la jeter au feu. Ils les manipulaient comme des pantins qu’ils abandonnaient, les ayant désarticulés.


Puisqu’il faut bien donner un nom aux choses nouvelles, cette pathologie galopante avait reçu celui de « maladie de Nark ». Les scientifiques s’étaient amusés de la coïncidence entre le cœur du problème – le narcissisme – et le nom du psychiatre américain qui avait dirigé les recherches dans son labo parisien : le Pr Nark.
(…) pour la maladie de Nark, si les victimes étaient légion, c’était de manière indirecte : ceux qui en mouraient n’étaient pas ceux qui en étaient atteints mais ceux qui, dans l’entourage, en subissaient les conséquences.
(…)  Le narcissisme n’était pas une découverte récente et ne constituait d’ailleurs pas une maladie en soi : on savait depuis Freud et Melanie Klein qu’il existait un bon et un mauvais narcissisme – un narcissisme de vie et un narcissisme de mort. Avoir une forte estime de soi augurait plutôt une vie heureuse née d’une enfance confiante, et l’on devait tendre vers cet objectif en dépassant les névroses d’échec. Mais l’on avait observé depuis déjà plus d’un siècle la dévastation que pouvait causer un mauvais dosage de l’ego, attribué soit au laxisme des parents envers l’enfant-roi, soit, plus généralement, à un trauma infantile souvent passé inaperçu. L’art et la littérature l’avaient représentée sous les formes les plus variées. Le Pr Nark avait lui-même consacré un séminaire au film Citizen Kane d’Orson Welles, où l’existence tyrannique d’un homme incapable d’aimer s’éclaire à la toute fin par une blessure d’enfance. Hitler, avait-il rappelé à cette occasion, était lui-même un enfant battu, ce qui avait occasionné une vive polémique sur les excès de l’interprétation psychanalytique de l’Histoire. C’était cependant dans la sphère politique, où cette pathologie était surreprésentée, que les ravages apparaissaient les plus spectaculaires puisque les victimes de la manipulation despotique du Nark étaient non plus seulement des individus mais des peuples tout entiers. Comme le montrait 1984, le roman prémonitoire de George Orwell, l’asservissement affectait l’humanité en disqualifiant le langage et la vérité. Dès 2017, le Pr Nark y avait fait référence pour commenter l’actualité américaine, lorsque Donald Trump, confronté à son mensonge après s’être glorifié de ce que le soleil avait brillé sur lui le jour de son investiture alors qu’il avait plu toute la journée, avait fait répondre par le porte-parole de la Maison-Blanche : « Je pense que parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits. » Absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative : Trump, Poutine, Kim Jong-un, pour ne citer que les plus récents, présentaient tous les traits de la maladie de Nark. Le cas plus discuté du président Macron était en cours d’examen au CNRS.


Jouer un rôle est épuisant, malgré tout. Car même si l’éventail des attentes et des sentiments n’est pas si large, il te faut t’adapter à chaque nouveau protagoniste. Parfois tu dois deviner, improviser au jugé comme un aveugle tâtonnant : que veut l’autre ? Quoi lui donner ? Quoi lui prendre, aussi, dans un second temps ? Or, tu as beaucoup de mal à t’intéresser aux autres. Une lourde chape d’ennui t’enserre dès que quelqu’un se confie à toi ou exige un dialogue. « Il faut qu’on parle » a été ton calvaire avec Violetta et tu apprécies cette capacité de silence qu’a Claire, bien que tu y voies souvent aussi un déficit d’intérêt pour toi – quand elle lit, quand elle écrit, elle t’échappe. Car si l’indifférence te gagne lorsqu’on cherche à t’entraîner dans une psyché inconnue ou même dans des habitudes de vie qui ne sont pas les tiennes, tu as besoin qu’on fasse attention à toi, qu’on te considère, et tu as vite compris que le mécanisme – c’est le mot qui te vient –, le mécanisme supposait la réciprocité : il faut donner pour recevoir. Or, tu n’as rien à donner, rien de sincère, rien de spontané – il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse. Tu es étranger aux émotions des autres, sauf à la colère, à l’envie et à la peur, que tu connais depuis, oh, depuis toujours. Tu es imperméable à leurs chagrins comme à leurs tracas, à leurs goûts ou à leurs joies, vide de toute curiosité à leur égard, dépourvu de la compassion nécessaire à la confidence. Dans ton âme tu es seul, si âme il y a, et rien de ce que tu éprouves ne se partage.


Tu veux vivre au milieu des autres, pourtant. Tu as besoin de leur respect, de leur admiration, de leur dévouement. Tout cela est contenu dans l’amour. Il faut donc être aimé. Mais comme tu ne sens rien en toi que tu veuilles donner, il n’y a pas d’alternative : il faut faire semblant. Pas avec tout le monde, heureusement – défi impossible et vain. Non. Seulement avec les gens dont le regard te donnera consistance aimable. Tu cherches dans leurs yeux comment exister. Si tu n’y lis pas l’admiration, alors c’est qu’il n’y a personne. Tu tires l’impression de vivre de l’impression que tu donnes. Les apparences paraphent et parachèvent ton existence, tu ne sens pas de visage sous le masque.


On dirait qu’elle se demande qui tu es vraiment. Tu ne veux pas qu’elle le sache, toi-même ne veux pas le savoir – surtout pas. Tu veux juste passer pour un mec bien – un amant irremplaçable, un père modèle, un type génial, la perfection faite homme. D’ailleurs, ça ne veut rien dire, « qui on est ». On n’est rien. L’être n’est qu’une syllabe du paraître.


D’après la psy, tu avais besoin d’insécuriser ta compagne pour la rassurer ensuite. Qu’elle se sente moche, ou bête, et donc vulnérable, afin de pouvoir la consoler et qu’elle reste toujours sous ta coupe. Qu’elle ne soit rien sans toi. Le fond de l’affaire, c’était que tu n’avais pas confiance en toi-même, tu avais peur d’être abandonné, et donc de souffrir, aussi exportais-tu toutes ces menaces chez autrui. 


Il y a deux choses que Claire ne se dit pas, sur le moment, même s’il te semble que le soupçon l’en effleure. La première, c’est que tu as voulu l’empêcher d’écrire. La promesse ne te suffit pas, écrire est intransitif, désormais. Rien ne suffira jamais, de toute façon, la créance ne peut être soldée. Tout ce que tu essaies de lui retirer, son énergie vitale, son désir d’écrire, tu t’imagines le récupérer. Pourquoi le principe des vases communicants (oui, les vases) ne s’appliquerait-il pas aux vivants, après tout ? Plus elle doute, plus tu es heureux. Plus elle s’étiole, mieux tu te portes. Moins elle vit, plus tu respires.


Trois étapes : 1) bombardement sentimental, séduction, idéalisation. 2) dénigrement, rabaissement. 3) destruction. Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s’est construit sur un défaut d’humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l’intimité qu’il feint d’instaurer, haine de l’individualité, absence totale d’identification empathique à l’autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L’abus souvent subi dans l’enfance en fait un abuseur pour qui l’autre est un objet interchangeable qu’il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n’y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l’instrumentalisation, la haine de l’amour et l’amour de la haine.


Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l’évidence, c’est le même pitch que le roman qui nous vaut d’être ici, mais à l’échelle d’un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu’il avait fait semblant d’aimer. Les troubles de l’ego, nouveau mal du siècle – non, vraiment, c’est le sujet. 


La célèbre définition de ce qu’exige un roman, une suspension consentie de l’incrédulité, convient aussi à l’amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu’un, il faut être dupe.


Si les écrivains ne sont pas là pour dénoncer ce que coûte la vie, quel est leur combat ? Dettes, vols, pertes sèches, profits indus, arnaques, faillites. Si l’art ne tient pas les comptes et les mécomptes, qui le fera ? Quand les mots ne présentent pas l’ardoise, quand les romans ne font pas rendre gorge, l’écrivain n’est qu’un escroc de plus.

 

Du même auteur sur ce blog :  

 

La petite danseuse de quatorze ans


 



 

lundi 17 février 2025

[Incardona, Joseph] Stella et l'Amérique

 





J'ai aimé

 

Titre : Stella et l'Amérique

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2024 (Finitude)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…
Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte-putain, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…
Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.

Avec sa galerie de personnages excentriques tout droit sortis d’un pulp à la Tarantino et ses dialogues jubilatoires dignes des frères Coen, Joseph Incardona fait son cinéma.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Après les dessous des banques suisses dans La soustraction des possibles et les dérives des jeux de téléréalité dans Les corps solides, l’écrivain franco-suisse redouble d’inventivité et de loufoquerie pour un road trip déjanté dans une Amérique de tous les clichés où le pire est toujours possible.

A dix-neuf ans, Stella l’Américaine dispense tellement d’amour que l’incroyable se produit : à son contact, les guérisons miraculeuses se multiplient et la foule se presse déjà à la porte de son camping-car, elle qui vit modestement dans le sillage d’un cirque ambulant. Ravie de l’aubaine, l’Église se voit aussitôt prête à prononcer les mots « santa subito », quand apparaît un obstacle de taille. Les amours de Stella sont tarifées, elle est « une sorte de Vierge à l’envers » qui, la sensualité incarnée, n’a trouvé, face au regard des hommes, qu’une « seule façon […] de n’appartenir à personne […] : se donner à tout le monde. » Dès lors la femme à abattre pour le Vatican – quoi de mieux qu’une martyre pour faire une sainte ? –, la voilà pourchassée par deux terribles tueurs à gage, les frères Bronski tout droit sortis d’un film à la Tarantino. Heureusement, aux côtés de la Bête face aux Truands, deux Bons vont tâcher de la défendre : le Père Brown – ex-Navy Seal – et Luis Molina, un journaliste à qui cette affaire inespérée pourrait bien valoir le Pulitzer.

N’hésitant pas à commenter ironiquement l’écriture de cette fantaisie où le dingue le dispute au burlesque, l’auteur joue avec jubilation de son idée folle, complètement à rebours du dogme de l’Église, pour en même temps rire, constamment au bord du pastiche, de la manie américaine du héros et des archétypes dans la construction de la mythologie nationale. Et tandis qu’il multiplie les clins d’oeil aussi bien à la littérature pulp et hard-boiled qu’au cinéma des frères Coen ou de Tarantino, il emplit son roman de freaks passés irrémédiablement à la trappe du rêve américain.

Plus loufoquerie que véritable satire, cette comédie à l’américaine à l’humour résolument déjanté ne restera peut-être pas l’ouvrage le plus mémorable de l’auteur. Elle n’en offre pas moins une lecture plutôt drôle et récréative, que l’on imagine aisément portée à l’écran. (3/5)

 

 

Citations :

Frankie rencontra peu de monde sur son chemin, croisant surtout des pick-up délabrés pilotés par des jeunes gens avinés ainsi que les habituels sans-abri étendus sur leurs cartons au bord des trottoirs. A chicken in every pot, a car in every garage, martelait autrefois Herbert Hoover. De tous les slogans présidentiels, peut-être le plus naïf. Tout ça datait presque d’un siècle, maintenant. Une évolution sociale qui revenait, lente et irréversible, à son point de départ, l’ellipse vers la pauvreté. Et dans le flux de l’Histoire, Frankie Malone s’efforçait de se maintenir sur la ligne de flottaison, celle d’une dignité dans la défaite.


Il aurait dû réfléchir : une prostituée ne pourrait jamais être une sainte. La compassion n’irait pas jusque-là. Le Saint-Siège avait mis près de deux mille ans à asseoir son mythe. La religion catholique romaine était devenue un État, elle avait ses employés, sa police secrète, ses intellectuels et ses gardes suisses. Elle avait ses banques, ses hommes d’affaires, ses investisseurs, sa presse, ses éditions et ses entreprises. Une multinationale gérant plus d’un milliard trois cents millions d’individus. Pas mal pour un jeune chevelu mort à 33 ans, vêtu d’une simple tunique et de sandales en cuir avec, pour seul outil, le verbe.


Une main dans la vôtre, fermez les yeux, voilà ; le toucher, réfléchissez-y bien, une main dans la vôtre quand cette main vous dit quelque chose, quand elle palpite, peu importe qu’elle soit douce ou rêche ou froide ou tiède, peu importe, quand cette main serre la vôtre, qu’elle demande, comme une quête, un peu de compassion. Une main, songez-y : c’est immense.


Le monde était vaste, si vaste que le bien et le mal réussissaient à y cohabiter dans toutes leurs nuances. Mais aussi vaste qu’il fût, l’un ne pouvait échapper à l’autre. L’un ne pouvait exister sans l’autre. Les récentes recherches démographiques estiment à plus de 108 milliards le nombre total d’êtres humains ayant vécu sur Terre. En dehors des quelque 547 individus ayant voyagé dans l’espace, personne n’a jamais échappé à l’attraction terrestre. Nos vies, nos corps, ce qu’il reste de notre poussière et de nos atomes. Tout est là depuis le début. Et avec, l’illusion un peu folle que tout ceci a un sens. Rien n’échappe à la force de gravité, ni les sentiments, pas plus que les idées. Corps et âmes retenus sur terre. Rien ne s’échappe au-delà de quelques dizaines de kilomètres autour du monde, l’atmosphère comme un voile posé autour de la Terre, cette prison depuis laquelle on peut distinguer les étoiles. Et en rêver la nuit, les yeux ouverts, la nuque douloureuse à force de lever la tête là où d’autres réalités se superposent et se confondent, ces distances que nous ne parcourrons jamais, ces milliards de milliards de kilomètres à traverser sans fin, l’espace en expansion. Il aurait pu lui dire, aussi, le Père Brown, que notre corps contient l’essentiel de toute la matière recensée à ce jour dans l’univers. Que rien n’existe en dehors de nous. Que tout existe en dehors de nous. Que cela devrait suffire pour nous rassurer. Le problème, pensait le Père Brown, c’est que cette fille focalisait l’attention sur elle, mais que, l’air de rien, elle balayait les certitudes fragiles que lui-même s’était forgées pour tenir jusqu’à la fin, jusqu’à la libération de l’âme, de l’âme prisonnière sous le ciel étoilé.


Alors, le saxophoniste revient ce soir dans son club où il n’était plus considéré que comme un souvenir ; lorsque le corps vieux et malmené empêche l’action et qu’on se met à raconter comment c’était quand on pouvait encore. Quand on ne fait plus que causer parce que la vie est ailleurs, comme quand on écrit parce que tout ce qui n’est pas dit se perd.


Trouver Stella Thibodeaux était la clé : une fois qu’il aurait bouclé son enquête, que l’article serait diffusé, il aurait les deux : la vie sauve et le Prix. Difficile d’expliquer tout ça à Maria. Difficile de lui faire comprendre que ces motivations, aussi risquées soient-elles, puissent animer un homme. Le monde, tel qu’il se présente, ne suffit pas

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

samedi 15 février 2025

[Grainville, Patrick] La nef de Géricault

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nef de Géricault

Auteur : Patrick GRAINVILLE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Géricault a vingt-six ans quand il entreprend de mettre en scène un fait divers retentissant : le naufrage de La Méduse qui a eu lieu, deux ans plus tôt, en 1816. Géricault ose ! Il joue sa vie qui sera courte sur un tableau géant. Il affronte, seul, la toile blanche qu’il vient d’acheter, cinq mètres de haut et sept de large. C’est un défi, une invraisemblable prouesse dans l’atelier parisien du Roule. Entre 1818 et 1819, il se bat avec ses démons. C’est la fin de la passion clandestine qui le lie à sa tante par alliance, Alexandrine. Le radeau est d’abord un naufrage intime avant de devenir politique. Géricault fait parler les rares témoins survivants de la catastrophe qui se succèdent, les modèles souvent célèbres dont Eugène Delacroix. La nuit tombe, Géricault vient regarder sa journée de travail, ses esquisses, ses portraits. Son corps-à-corps avec le chef-d’œuvre l’épuise. Il est dévoré par le doute. Il meurt en ignorant que le Louvre va acheter, enfin, la Nef de sa folie clairvoyante. Le Radeau de la Méduse que le monde entier vient aujourd’hui contempler.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants, aux Éditions du Seuil. Il a été élu à l’Académie française en 2018.

 

Avis :

Les peintres s’invitent régulièrement dans les romans de Patrick Grainville. Cette fois, c’est la fougue romantique et exaltée de Théodore Géricault qui, trouvant son point d’orgue dans son célèbre Radeau de la Méduse, vient nourrir les somptueuses démesures de sa prose.

A l’origine du fameux tableau, une terrible histoire vraie défraye la chronique en 1816, lorsqu’en envoyée au Sénégal au sein d’une flottille militaire pour y reprendre possession de ce territoire colonial, la frégate la Méduse confiée à un commandement inexpérimenté s’échoue sur le banc d’Arguin, au large de la Mauritanie. Cent quarante sept marins et soldats, quelques officiers et une cantinière s’entassent sur un radeau de fortune. Après treize jours d’une errance sans nom, sans eau potable ni vivres, entre mer démontée, bagarres et mutineries, enfin cannibalisme, quinze rescapés seulement finiront par être secourus.

Surnommé le « naufrage de la France », le drame provoque un scandale retentissant que la monarchie de Louis XVIII tente d’étouffer. Géricault décide pour sa part de lui consacrer une toile de très grande dimension, cinq mètres de haut et sept de large, destinée à être présentée au Salon de 1819. L’accueil de la critique et du public sera acerbe. Pourquoi mettre en lumière un tel désastre national, qui plus est doublé du tabou de l’anthropophagie ? En attendant, le peintre multiple les études et les versions de son radeau, s’intéresse au récit des survivants, stocke des restes humains pour mieux les représenter dans son atelier empuanti.

L’on assiste aux affres de sa création, nourrie de celles de sa vie privée, tumultueuse et scandaleuse aussi alors qu’une passion interdite le lie à sa tante à peine plus âgée. Passionné, l’homme est de tous les excès et chevauche la vie comme les chevaux dont il a la passion, à bride abattue et jusqu’à s’en rompre le cou à même pas trente-trois ans. La plume sans fausse pudeur de Patrick Grainville épouse l’animalité sauvage de sa peinture équine, s’enflamme de l’ardeur charnelle de sa passion amoureuse, souffre de ses désarrois de génie torturé. Au corps-à-corps du peintre avec sa toile, tout entier dans le dépassement de son art et des conventions, répondent les envolées lyriques d’une écriture bouillonnante et flamboyante, devenue prolongement du pinceau.

Un souffle épique traverse cette passionnante fresque romanesque, à la fois portrait habité d’un peintre visionnaire, aujourd’hui considéré comme le père du romantisme, et récit baroque d’une genèse artistique aussi impressionnante que l’histoire vraie qui l’inspira. Géricault-Grainville, ou la rencontre de deux inimitables démesures. (4/5)

 

Citations :

En novembre 1817, Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Henri Savigny publient leur récit du naufrage de La Méduse. Géricault envoûté. La grande image l’envahit. Un désir impossible. Ce qui se joue est infini. Le Louvre, la vie éternelle. Certes, il y a le sourire médusant de la Joconde. Mais le tableau du XIXe siècle le plus central, le plus fameux, c’est Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Les détails donnés par le géographe Alexandre Corréard et le chirurgien de marine Jean-Baptiste Henri Savigny sont féroces, rien n’est éludé. Géricault est aux prises avec le témoignage de la fureur de survivre. Sous le coup d’un délire de violence inouïe ! Il va ruminer les scènes, leur crescendo, le départ de La Méduse et de ses colons pour le Sénégal, Saint-Louis, l’échouage sur le banc d’Arguin. Et la fabrication du radeau, son errance monstrueuse. C’est le microcosme de l’horreur. Un miroir de l’humanité vraie. Une lutte pour la survie sans merci, au prix du crime, du cannibalisme, de spéculations et de calculs vertigineux de cynisme… La raison du plus fort triomphe, au paroxysme. Environ cent quarante-sept personnes sur un radeau de vingt mètres sur sept, treize jours de solitude sur l’océan. Quinze survivants au moment du sauvetage. Telle est la soustraction macabre. Géricault : vingt-sept ans. Quand prend-il la décision ? Quand ose-t-il ? Il s’agit bien de peindre l’impossible. Le dire, encore, passer par les mots, est pensable. Le langage garde un degré d’abstraction. Mais le montrer, exhiber le calvaire et ses supplices. Le mal. L’animalité inhumaine.


Corréard et Savigny avaient défendu leur peau contre les naufragés les plus démunis. Les privilégiés, les supérieurs, protégés par deux barriques de vin de chaque côté. Dans leur livre, Corréard et Savigny révèlent un mépris raciste pour les rebelles (dont on sait qu’ils sont espagnols, italiens, noirs, anciens esclaves). Les deux auteurs précisent leur charge contre « l’élite des bagnes », « ce ramassis impur » qu’on avait enrôlé pour la défense de la colonie du Sénégal. Surtout celui qui aurait pu attaquer le premier : « Cet homme était asiatique, et soldat dans un régiment colonial. Une taille colossale, les cheveux courts, le nez extrêmement gros, une bouche énorme et un teint basané lui donnaient un air hideux. » On a beau être géographe, quasi républicain, comme Corréard, et chirurgien de marine, comme Savigny, on n’en trimballe pas moins les lourds préjugés de l’époque qui justifient la violence de la riposte contre les matelots et les simples soldats tentant d’échapper à leur emplacement le plus précaire. Sauve qui peut ! Nulle fraternité sur le radeau. D’un côté, les chefs, leurs affidés, et les misérables, de l’autre côté. L’homme à l’état brut, tuant l’homme ou le jetant vivant à la mer pour se faire de la place. Il faut bien respirer un peu ! Une boucherie asymétrique, si l’on peut dire… Tout le reste est un pieux bavardage d’imposteurs théoriques. Béranger, avec ses chansons républicaines, peut aller se rhabiller. Sur le radeau sauvage régna la loi du plus fort. C’est cette jungle que Géricault doit peindre, en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains désespérés dans un périmètre si ramassé ? Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavilette trouvait presque supportables ses campagnes napoléoniennes au regard du carnage de cette nuit horrible.


Mon siècle préféré est celui de Louis XIV, de Racine, qui fut l’historiographe du roi, de Molière, qui joua ses pièces à la cour… Le Grand Siècle. Ce sont de bien petits siècles et de mauvais sires qui ont suivi. Mais le monde redevient vite ce qu’il est : le radeau de La Méduse, chère madame. Vous nous mettez, vous et moi, M. Géricault, Horace Vernet, Ingres et tous les gens paisibles que vous voyez évoluer avec civilité, oui, vous nous enfermez sur un radeau, dans une cave, sur une île déserte, n’importe quelle souricière, et très vite, au lieu d’avoir un accord, un compromis, vous aurez des hostilités terribles de caractère, de sexe, d’appartenance sociale. Des clans naîtront, des ennemis, une guerre à mort.
 
 
Louis XVIII, obèse, podagre et rongé par l’artériosclérose. Le roi pourrit avec courage, auréolé de puanteur. Son carrosse promène la marmelade mauve de ses orteils. Sa jambe se détache. Le roi est un amas de pestilence. C’est un éboulis sur un trône. Il meurt le 16 septembre 1824. Il rejoint Louis XIV et Louis XV qui se décomposèrent de leur vivant. Louis XVI, coupé vif, mourut propre.


 

jeudi 13 février 2025

[Assouline, Pierre] Lutetia

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lutetia

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2005 (Gallimard)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tapi dans les recoins les plus secrets du Lutetia, un homme voit l'Europe s'enfoncer dans la guerre mondiale. Édouard Kiefer, Alsacien, ancien flic des RG. Détective chargé de la sécurité de l'hôtel et de ses clients. Discret et intouchable, nul ne sait ce qu'il pense.
Dans un Paris vaincu, occupé, humilié, aux heures les plus sombres de la collaboration, cet homme, pourtant, est hanté par une question : jusqu'où peut-on aller sans trahir sa conscience ?
De 1938 à 1945, l'hôtel Lutetia - l'unique palace de la rive gauche - partage le destin de la France. Entre ses murs se succèdent, en effet, exilés, écrivains et artistes, puis officiers nazis et trafiquants du marché noir, pour laisser place enfin à la cohorte des déportés de retour des camps.
En accordant précision biographique et souffle romanesque, Pierre Assouline redonne vie à la légende perdue du grand hôtel, avec un art du clair-obscur qui convient mieux que tout autre au mythique Lutetia.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1953 à Casablanca, Pierre Assouline est écrivain, journaliste et chroniqueur de radio. Il est membre de l'Académie Goncourt.

 

Avis :

Le Lutetia, c’est tellement Paris que l’on ne descend pas au Lutetia, mais à Lutetia. Investissant ce lieu au travers de l’un de ses observateurs privilégiés, son responsable de la sécurité pendant les années 1930-1940, Pierre Assouline en fait la biographie comme d’un personnage à part entière, dans un roman qui est aussi un morceau de l’histoire de France.

Quel meilleur poste que celui d’Edouard Kiefer, ancien policier devenu détective de l’hôtel, pour observer la vie de l’établissement, aussi bien côté coulisses que clientèle ? Anonymes et célébrités y défilent, dans une effervescence de plus en plus tendue et anxieuse à mesure que les bruits de bottes imposent leur cadence de plus en plus martiale outre-Rhin. Bientôt le pire devient réalité. Le Lutetia est réquisitionné par l’Abwehr, les services de renseignement et de contre-espionnage allemands chargés de la lutte contre les différentes formes de résistance, jusqu’à ce qu’à la Libération, il se transforme cette fois en centre d’accueil pour une large partie des rescapés des camps de concentration nazis.

Cet avant, ce pendant et cet après qui, dans une unicité de lieu, divisent le roman en trois actes comme au théâtre, le récit nous les fait vivre du point de vue fictif mais central d’un personnage qui pourrait être vous et moi, citoyens ordinaires, pris dans le huis clos incrédule d’existences qu’il faut tâcher de préserver alors qu’au dehors bat une tempête historique. Doutes, peurs et culpabilités accompagnent les délicats arbitrages entre résistance, compromis et compromissions. Et si les affres amoureuses du narrateur se mêlent à ses états d’âme, c’est au final pour mieux l’humaniser dans son rôle littéraire de faire-valoir d’un panorama historique étayé par une documentation minutieuse.

Riche, le roman l’est de son extraordinaire galerie de portraits, tous croqués d’une plume vive et perspicace, saisissants souvent quand, si humaine et si piquante, la description débouche soudain sur un nom connu, émouvants surtout lorsqu’ils sortent un par un de la foule, leur redonnant chair et dignité, ces rescapés de l’innommable, en tout point véridiques dans les singularités de leurs histoires. Tous composent au global un tableau représentatif de ce qui appartient maintenant à l’Histoire et qui, en ces pages, reprend vie dans son épaisseur humaine, le Lutetia comme une miniature de Paris et de la France.

Fresque fascinante mêlant souffle romanesque, méticulosité historique et formidable maîtrise de plume, un ouvrage qui, mémoire vivante d’un lieu mythique, s’en fait aussi celle, sombre et ineffaçable, d’une capitale et d’un pays entier. (4/5)

 

Citations : 

Il m’avait laissé seul avec elle. Ma conscience. Ou ce qu’il en restait. Suffisamment en tout cas pour distinguer le bien du mal, diriger ma conduite en fonction d’une raison pratique et me juger moi-même au nom d’un certain sens moral. En quatre ans, j’aurais pu maintes fois glisser de la concession au compromis, et du compromis à la compromission. Pourquoi ? Comme les autres : l’attrait du pouvoir, l’illusion de la puissance, le goût de l’argent. Tout ce qui m’avait toujours laissé indifférent. Avec la formation que j’avais reçue, le métier qui avait été le mien et celui qui l’était encore, j’avais eu mille fois l’occasion de glisser du renseignement à l’espionnage, et du mouchardage à la délation. Pourquoi ne l’avais-je pas fait ? Parce que ça ne se fait pas.
Mieux que les grands principes énoncés en public avec emphase et piétinés en secret avec cynisme, ces mots simples me suffisaient pour tenir et me tenir. Ma manière à moi de résister.


Dans ces moments d’intense remue-ménage intérieur, la voix de mon père revenait me hanter, charriant généralement une maxime bien sentie selon laquelle on peut accomplir les plus belles actions à condition de n’en jamais réclamer le crédit. Exciper des « services » que j’avais pu rendre à la Résistance m’eût déshonoré à mes propres yeux. Le silence n’est-il pas le rempart de la sagesse ?     
Alors silence.


Un client n’arpente pas innocemment les couloirs d’un grand hôtel à l’aube. La moindre présence s’y remarque même si l’indécision du point du jour ne s’y manifeste pas comme ailleurs dans la ville. Quelle que soit sa qualité, toute personne surprise en ce lieu à cette heure aura tendance à se justifier. Ce qui est une erreur. Qui cherche à expliquer l’insolite le rend plus étrange encore, tandis que le silence l’enveloppe d’un mystère si puissant qu’il dissipe les curiosités déplacées.


Au fond, jamais je n’ai cessé de tourner autour d’une question qui m’obsède, la seule qui vaille d’être posée et méditée toute une vie, la seule pour laquelle il ne serait pas blâmable de tout risquer et de tout perdre : jusqu’où un homme peut-il aller pour conserver son intégrité ? Sans dignité on n’est plus rien. 


Il me fallait me fondre parmi les clients, me faire oublier. Non pas en bourgeois mais en civil, même si la plus civile des tenues relève encore de l’uniforme. Costume gris, cravate sombre, chemise blanche unie, pochette assortie. Toute note de fantaisie aurait été déplacée car on n’aurait pas compris que je veuille me faire remarquer. Je connaissais tout le monde, mais peu me connaissaient. Je les voyais tous mais eux ne me voyaient guère. Les nouveaux clients et les hôtes de passage ignoraient ma qualité. Pour les autres, j’étais une silhouette familière, que sa neutralité rend imprécise, une ombre insaisissable sur laquelle on peut compter en toutes circonstances. Parfois juste un nom qui arrange tout, voire un prénom, c’est selon. En tout cas, l’inaperçu fait homme. Si le personnel était une trace fugitive et légère dans le paysage intérieur de l’Hôtel, je n’étais que l’ombre portée de cette trace.
 
 
Sauf qu’au moment de lui décerner le brevet d’ambassadeur du grand goût, on imaginait soudain le temps que cet arbitre des élégances avait dû passer devant son miroir à régler chaque détail, et ce bel édifice s’écroulait tandis que s’éloignait à jamais toute idée de naturel. Rien n’est impardonnable comme de voir le travail sous le trait de génie. Il lui manquerait toujours l’art de dissimuler l’art.


Si l’adultère ne me choquait pas, les doubles vies me paraissaient méprisables. Je respectais l’accident, le coup de foudre, la circonstance. Pas le système. J’aimais la naïveté de ces couples d’un jour qui usaient de stratagèmes éprouvés pour dissimuler leur identité, ou pour éviter d’être vus ensemble en entrant ou en sortant. Quand je les croisais en fin de journée dans l’ascenseur ou le couloir au moment où ils quittaient l’Hôtel, je me retenais de leur souffler à l’oreille que l’arôme de savon diffusé par leur sillage était suspect, du moins à pareille heure. Quelque chose d’émouvant se dégageait de leur secret. Mais je détestais, chez certains d’entre eux, l’arrogance née de l’habitude. N’être qu’un n’est pas une prison, ni même une limite mais un accomplissement. Fallait-il avoir l’esprit tordu pour se complaire dans ce fameux paradoxe selon lequel tout homme est deux hommes, et le véritable est l’autre. On dit qu’il faut avoir deux visages, se dédoubler en permanence, car vient toujours le moment de tuer le pantin en soi en arrachant son masque : si on n’en portait pas, c’est l’enveloppe du visage qu’on arracherait.


(…)  il ne tenait pas en place et l’on pouvait déduire sans risque son émaciation d’une pratique permanente des cent pas. Si maigre qu’il semblait vivre en compagnie de son cadavre. Il s’en voulait ; peut-être n’y avait-il pas de quoi tant c’était ancré dans sa nature profonde. On est tous en guerre contre soi-même, mais celui-là ne négociait jamais de cessez-le-feu.


Pourtant, instruit par l’affaire Stavisky, je savais d’expérience que ces trafiquants-là, trahis d’emblée par leur dégaine approximative, une certaine maladresse en toutes choses, cette détestable habitude de s’excuser tout le temps, pour ne rien dire de leurs inflexions – un émigré est quelqu’un qui a tout perdu sauf l’accent –, n’étaient au fond pas les plus dangereux. Ils l’étaient moins que les gentlemen emparticulés, aux ongles entretenus par une manucure, qui obtenaient la confiance des banquiers sur leur apparence, leur nom et la réputation qui en découlait ; sur leur surface, en somme. Pourtant combien de fondsecrétiers dans ce milieu ! À la messe, ils devaient recevoir l’hostie comme un jeton de présence. Eux non plus ne dédaignaient pas les enveloppes mais ils les acceptaient avec une certaine classe. Car avec le standard de vie qui est le leur, on ne touche pas, on émarge.


On a chaque jour une poignée d’heures de coïncidence avec les autres, guère plus. Parfois, quelques secondes suffisent. Le reste du temps, on est tout seul.


Ils étaient divorcés, mais ne le savaient pas. Tant de gens croient faire l’amour quand ils ne font que de la présence. 


Grand et corpulent, Roger réunissait les qualités des meilleurs, lesquelles se résument à des aptitudes que l’on croirait innées, pour la diplomatie, la débrouillardise, la confiance, le sang-froid et surtout la discrétion. La distance de la discrétion au secret sépare un chef concierge d’un détective. La tenue aussi, car un concierge porte redingote – Roger Harrault a toujours dit qu’il se ferait enterrer avec la sienne. Très important, la tenue, ne serait-ce que pour rappeler que la fonction est plus ancienne que l’hôtellerie même. Celle-ci ne remonte qu’à 1830 alors qu’on trouvait bien avant des concierges dans les maisons bourgeoises, lesquelles recevaient des voyageurs moyennant rétribution. Ils étaient chargés de l’accueil (d’où la nécessité de porter en permanence ce petit manteau pour affronter les intempéries dans la rue) et de l’éclairage (d’où leur nom originel de « compte-cierges », comme disaient les plus anciens avec toutefois un soupçon d’hésitation dans la voix).


Jamais les étrangers n’avaient paru aussi suspects aux autorités françaises qu’en cette curieuse année 1939. Tous sous surveillance. Tous considérés a priori comme sujets ennemis. Le droit d’asile avait vécu. Le mythe de la cinquième colonne triomphait. L’avenir de ces gens souvent brillants, diplômés, célébrés tenait à deux misérables bouts de papier : un visa et un affidavit. Quand on ne les internait pas dans des camps en Lozère, en Ariège et ailleurs, on les refoulait ou on les expulsait. Des Espagnols, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques. C’était légal, les décrets servaient à ça. À Paris et dans la région parisienne, la Sûreté générale les parquait dans des stades. Des habitués de Lutetia tel Willi Münzenberg, à qui l’on devait le fameux Livre brun sur la terreur dans l’Allemagne hitlérienne, ou Lion Feuchtwanger, Hermann Rauschning et même Hermann Kesten, le propre traducteur de… Giraudoux ! furent internés au stade Yves-du-Manoir à Colombes, et le journaliste Arthur Koestler à Roland-Garros. Quand on leur permettait de rester en France, ceux qui y bénéficiaient de l’asile politique étaient désormais astreints aux obligations militaires. Encore un décret. Le choix qui s’offrait à eux ? Le camp ou la Légion étrangère. Leurs réunions à Lutetia s’espacèrent. On les vit de moins en moins. Jusqu’au jour où on ne les vit plus du tout.


À Paris, ça sentait la censure et la réquisition. L’hôtel Continental en fit les frais le premier : il abrita le commissariat général à l’information, que le gouvernement avait eu la drôle d’idée de confier à Jean Giraudoux. La propagande à un exquis écrivain du Quai d’Orsay alors qu’en face ils avaient Goebbels… Une flûte face à un trombone ! résumait un chroniqueur. Après le Continental, ce fut au tour du Majestic d’accueillir des fonctionnaires sans asile, en l’occurrence ceux du ministère de l’Armement. Quand on installe des bureaux officiels dans de grands hôtels, c’est signe que l’on s’apprête à vivre des événements vraiment exceptionnels.


Curieux comme on ne se souvient pas toujours des dates, mais plus souvent des heures. Les dates sont bonnes pour les historiens, elles s’adressent à la mémoire et à l’intelligence, quand les heures font appel à notre sensibilité et à notre émotion. Seuls les instants demeurent inoubliables.


Les policiers étaient en majorité d’anciens soldats ou militaires. À leurs yeux, le sens de la discipline, le respect de l’ordre, l’application des consignes n’étaient pas des notions vaines. La consigne, surtout : ça n’a l’air de rien mais ça peut faire des ravages. À force de se fixer l’obéissance comme horizon moral, on en vient à abdiquer toute responsabilité. Reste à rencontrer la personne, à buter sur l’événement ou à glisser sur le grain de sable qui vous font envisager la désobéissance comme un devoir. Agir en conscience ? Soit, en admettant que le sens moral et une certaine notion du bien et du mal demeurent des points cardinaux. Encore fallait-il se dépêcher de réagir avant que la guerre ne soit finie.
 
 
Une feuille plus confidentielle traînait souvent sur les tables : le Bulletin du Service central des déportés Israélites. Ce que je découvris dans sa livraison du 15 juillet 1945 me laissa pantois. D’abord ce chiffre de cinq millions de juifs exterminés, que je n’avais pas lu ou remarqué ailleurs. Ensuite le nombre de cent vingt mille juifs toujours retenus dans des camps (Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald, Diepholz, Kaunitz…), tous situés dans des zones américaine et britannique d’Allemagne. Des femmes et des enfants parmi eux. Enfin le refus du ministère français de l’intérieur de délivrer désormais des papiers aux déportés étrangers arrivés en France sans autorisation. Les contrevenants seraient recherchés, internés dans des camps spéciaux dits de rassemblement, dans la Nièvre et la Dordogne, avant d’être rapatriés dans leur pays d’origine, quoi qu’aient pu dire les juifs polonais des persécutions dont ils étaient toujours l’objet dans leur pays. L’article ne s’intitulait pas « D’un camp l’autre », mais « De Charybde en Scylla ».

 

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