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jeudi 4 avril 2019

[Joly, Constance] Le matin est un tigre






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le matin est un tigre

Auteur : Constance JOLY

Editeur : Flammarion

Parution : 2019

Pages : 158








Présentation de l'éditeur :   

Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être?

Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre parce que, certains jours, la vie est un combat et qu’il faut bien arriver à s’en débrouiller.

 

 

Avis :

Le matin est un tigre parce qu’il vous accompagne paisiblement, sans bruit, chaque jour de votre vie sans histoire, et que soudain, sans crier gare, il vous balance un grand coup de patte, prêt à vous dévorer : c’est toute votre vie qui se retrouve engloutie en un coup de dent.

Ainsi, la vie d’Alma et de Jean bascule quand leur fille adolescente tombe gravement malade et quand ils la voient décliner peu à peu, impuissants, sans savoir contre quoi ils doivent se battre puisque les médecins n’émettent aucun diagnostic.
Constance Joly trouve les images et les mots justes pour évoquer sans pathos, avec une infinie délicatesse pétrie de poésie, l’effondrement de la vie du couple, son désarroi, ses angoisses, sa solitude. « On n’entre pas facilement dans le malheur des autres. » Cette valise qui désormais pèse sans répit au bout de leurs bras, ils sont seuls à la porter nuit et jour, tandis que plus rien n’a le même goût qu’avant.

Mais quelle est donc cette étrange maladie qui éteint peu à peu leur fille ? Alma se la représente sous la forme d’un chardon qui envahit le corps de l’adolescente comme le nénuphar de Boris Vian. C’est en cherchant ce qui peut bien étouffer la vitalité de sa fille, qu’Alma, avec tout son amour de mère, saura entretenir l’espoir au tréfonds de son âme et se battre contre le sort, contre sa propre fatalité qu’elle imposait inconsciemment à sa fille.

Le livre raconte la solitude de l’épreuve, la résilience, le poids de l’excès comme de la carence d’amour : Alma et sa fille Billie sont comme deux plantes qui dépérissent, assoiffée pour l’une, trop arrosée pour l’autre. L’écriture, pleine d’une émouvante mélancolie, est ciselée, légère : elle réussit à transformer la brutalité en poésie, faisant de ce court roman plein d’onirisme, un petit bijou original et unique, une toile de maître aux subtiles nuances et au ciel toujours blanc. (4/5)


Citations : 

Ces derniers mois, Alma et Jean ont peu vu leurs amis. On n'entre pas facilement dans le malheur des autres, il est comme un bois trop sombre, une terre dévastée et lointaine pleine des grincements de la nuit.

En revanche, la malle pèse son poids. Alma a souvent envie de la confier à d’autres, le problème c’est de demander – c’est comme dans le métro, les gens ne viennent pas spontanément vous aider lorsque vous êtes encombré – mais, après quelques tentatives, elle y a renoncé. Les gens se précipitent, la soulèvent, grimacent, putain comment tu fais pour porter ce machin, t’es super forte, puis la reposent. Ils cherchent toujours à voir ce qu’il y a à l’intérieur, je te parie que tu as emporté trop de trucs, attends, laisse-moi voir, on va regarder, à vue de nez tu peux virer la moitié. Alma leur répond que non, elle a fait le tri, mais chacun a sa technique et son avis sur la question. Mais t’en as pas marre un peu des fois, tu ne devrais pas t’encombrer avec ça, pose-la, vis pour toi. Alma ne peut pas, elle est à elle cette valise, elle doit la porter, elle ne va pas la laisser là. D’autres ne disent rien et la regardent douloureusement, et c’est presque pire. D’autres encore semblent penser que cette malle tombée du ciel, Alma l’a bien méritée après tout. Si bien qu’elle a arrêté de songer à s’en décharger.

Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge.

Alma est dans son jardin. À quoi peut bien servir la beauté ? se demande-t-elle. À rien. Et cela lui met les larmes aux yeux. Elle observe le lavis du crépuscule. Les feuilles pourpres de l’érable ruisseler de rosée. Le cœur d’une rose gonflée d’eau. La beauté ne sert à rien, et pourtant, elle console de quelque chose qu’on ne sait pas nommer. Alma pense alors à ces architectes du XIXe qui se sont cassé le cul à décorer leurs édifices de guirlandes de stuc, de caryatides impériales, de fleurs de pierre, de balcons de fer forgé aux arabesques complexes. Pourquoi ? Pour rien. Pour faire beau. Pour donner de la joie au regard. Elle déplore qu’aujourd’hui rien ne soit plus fait pour l’inutile. De nos jours, un immeuble est fonctionnel. 

Le lendemain, le ciel est blanc et il bruine. Alma a envie de froisser la feuille du paysage dans ses mains et de l’envoyer à la corbeille. 

La pièce semble appartenir à une autre réalité. Les secondes comme des gouttes de mercure, alourdies d’elles-mêmes.

Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau.

Parfois on gagne les guerres en se laissant tomber par terre.

Elle a besoin de poésie. D’un espace où les mots sortent des clôtures du sens.

Alma se poste à l’arrière du bateau, pour regarder les deux moteurs faire des lignes parallèles et mouvantes dans la mer. Les embruns lui piquent les joues et son sourire s’élargit. Une idée lui vient : et si c’était ça l’équilibre ? À l’unisson, mais séparé. Elle se demande si, jamais, elle pourra arriver à cette chose-là avec Billie. Si leurs deux vies pourront un jour tracer ces deux sillages vibrants, parfaits : à l’unisson et séparés.

Pourtant, Jean et Alma étaient restés debout pendant l’orage. Alma s’en rendait compte maintenant. Ils avaient vu leur caressante prairie se transformer en champ de mines, sans abdiquer totalement leur foi en l’avenir. Pour cela, chacun d’eux avait sauté dans une traverse d’herbe verte, qu’ils avaient longée, en s’accrochant aux bords du talus. Jean y cultivait l’humour comme des salades, Alma, c’était la rêverie. Ils étaient désormais au bout du chemin, en plein vent, seuls, pendant que se jouait le dernier acte de la tempête. Il se pourrait que chacun reste dans son coin, sans pouvoir rejoindre l’autre.


Le coin des curieux : 

Qui était Chicago May, la figure d'héroïne qu'invoque Alma pour se donner du courage ?

En 1890, May Duignan, 19 ans, fille de pauvres paysans irlandais, fuit son pays après avoir volé les économies de sa famille. Elle s'installe à Chicago où sa beauté magnétique, son esprit et son charme lui permettent de s’enrichir en alliant prostitution et arnaques. En quelques années, elle devient Chicago May, bien connue des joueurs, gangsters et courtisanes des clubs à la mode, prostituée, voleuse, arnaqueuse, danseuse de revue musicale, célèbre dans toute l’Amérique du début du siècle. Elle épouse alors un jeune officier mais divorce après trois mois, encore plus riche qu’avant, et mène une vie luxueuse. 

Pour échapper à la justice de New York, elle s'installe à Londres en 1900, puis à Paris en 1903 avec son amant, Eddie Guerin. Le couple est arrêté après le casse de l'American Express. May est condamnée à cinq ans de travaux forcés à la prison de Montpellier, son amant déporté au bagne en Guyanne. A mi-peine, elle est libérée sur la foi d’un certificat médical qu’elle obtient en séduisant un médecin de la prison. 

En 1907, elle est condamnée à quinze ans de travaux forcés pour avoir tiré sur son ancien amant, récemment évadé du bagne.  Elle est emprisonnée à Londres où elle fait la connaissance d’une ardente révolutionnaire irlandaise, la comtesse Constance Markievicz, dite la Comtesse Rouge. À sa sortie, elle émigre aux États-Unis, en passant par Ellis Island, pour y reprendre son ancienne vie.  May publie ses mémoires en 1928. Elle meurt, malade et alcoolique, en 1929 à Philadelphie. Nuala O'Faolain a écrit sa biographie, L'Histoire de Chicago May (Prix Femina étranger en 2006). 


Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 




jeudi 28 mars 2019

[Bouysse, Franck] Né d'aucune femme






 

Coup de coeur 💓💓💓


Titre : Né d'aucune femme

Auteur : Franck BOUYSSE

Editeur : La manufacture de livres

Parution : 2019

Pages : 334






 

 

Présentation de l'éditeur :   

"Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu'y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose."

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres.
Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

 

 

Avis :

Peu d’indices sur le lieu : une brève mention d’Espalion et de la Vézère indique la Corrèze. Quand à l’époque, ce pourrait être il y a plus ou moins une centaine d’années. Un prêtre se voit confier les cahiers rédigés clandestinement par une femme internée dans un asile psychiatrique. La malheureuse y relate sa vie, une effroyable descente aux enfers depuis son adolescence, qui aboutit à sa réclusion forcée quand elle n’avait pas vingt ans.

Ce drame rural est d’une intensité et d’une noirceur telles que, plusieurs fois, au bord du malaise, il m’a fallu interrompre la lecture pour reprendre mon souffle. Véritable secousse tellurique, ce livre est de ceux qui vous aspirent, vous matraquent et vous obsèdent, ne vous laissant pas indemne et vous poursuivant longtemps après la dernière page.

Franck Bouysse écrit merveilleusement bien et c’est avec un profond plaisir que je me suis mise très souvent à relire certains passages plusieurs fois, impressionnée par la beauté de l’écriture et du style, la justesse des mots et des images. Cette histoire sombre et cruelle, mais profondément humaine, est saisissante de réalisme : les personnages y sont croqués dans toute leur vérité avec une acuité et une précision d’orfèvre, leurs paroles frappent par leur justesse de ton et d’émotion.

Rares sont les livres qui allient aussi bien la force d’une histoire, la vérité de ses personnages et la beauté de la langue. Né d’aucune femme est une œuvre magnifique et bouleversante, une lecture d’exception à ne surtout pas manquer. 
Franck Bouysse joue dans la cour des Grands écrivains, en tout cas dans celle de mes auteurs de prédilection. (6/5)


Citations : 

C’était il y a quarante-quatre ans et je me souviens de tout. La flamme vacille à l’extrémité de la bougie torsadée. Elle ressemble à une petite danseuse prise dans la cire. Sa chevelure de fumée balaye une limaille de lettres agglutinées en mots autour de l’axe de l’histoire, cette confession dont me voici le dépositaire. Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparaît, comme un rinceau sur un tombeau. Cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini.

Posées sur des brindilles, des mésanges curieuses agitaient leurs têtes charbonnées en observant la scène qui ressemblait à une toile d’un de ces peintres hollandais, maîtres du clair et de l’obscur, capables d’éterniser le geste dans une aura mélancolique.

Je savais qu’on pouvait pas avoir deux familles dans une seule vie, que les rêves sont rien plus que des rêves, et que ceux qu’on nous vend sans qu’on les rêve soi-même, il faut les fuir à tout prix.

Quand son ombre a fini par me toucher, ça m’a fait un drôle d’effet, comme si elle entrait dans moi, l’ombre, et qu’elle, cette femme, avait pas besoin de faire plus pour que je la comprenne, que son ombre était la seule chose dont elle pouvait me faire cadeau, même si elle en savait rien, parce que cette ombre, c’était la seule chose qu’on lui volerait jamais.

C’est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S’ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu’un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c’est tout.

Une mère, c’est fabriqué pour s’inquiéter, y a rien à faire contre.

Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir.

C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper encore après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Homme obstiné, il avait évité au mieux de se poser les questions encombrantes tout au long de sa vie, car il pensait depuis toujours que les questions font reculer ; et si par malheur, il s’en invitait quelqu’une dans sa caboche, il lui suffisait de se retourner pour avancer d’une autre façon, vers autre chose que ce qu’il avait prévu et que le sort lui refusait. Surtout marcher droit devant. De toute son existence, il n’avait jamais vu un oiseau reculer. Seuls les animaux terrestres s’y résolvaient en maintes occasions, à croire que le contact avec la terre posait déjà la question de savoir s’il était vain ou non de s’en arracher entre deux pas. Et pourtant, il ravivait chaque matin le feu éteint la veille, tout ce que l’on attendait d’un homme fait, parce qu’il savait au fond de lui que seuls les hommes sont des animaux terrestres, et les femmes et les enfants, des oiseaux.

Tout se ralentit dans l’obscurité, vu qu’il y a rien qui indique le temps si on n’a pas de pendule, et il y en a pas dans ma chambre, juste la cloche qui sonne dehors, mais je l’ai perdu depuis longtemps ce compte-là. C’est pour ça que j’aime la nuit, parce que le temps peut s’accrocher nulle part. La nuit, la porte est grande ouverte aux bruits. Je m’endors toujours avec le même sifflement continu qu’au début je prenais pour du silence et qui est pas non plus du bruit. M’est avis que ce que j’entends, c’est la respiration de l’âme en train de trier le vécu pour fabriquer des souvenirs qu’on n’a même des fois jamais vécus, mais qu’on finit par admettre comme des vérités. Le corps a pas son mot à dire dans ces moments-là, je crois même qu’il sait pas que l’âme existe, sinon, depuis le temps, il aurait trouvé un moyen de lui faire arrêter de respirer pour se sentir un peu plus vivant. L’âme, c’est pas ce qui reste quand on est mort, c’est ce qui s’en va quand il reste plus rien à ranger.

Il lui avait au moins appris cela, que tourner le dos à un regard qu'on n'a pas satisfait est bien pire que de continuer de l'affronter.

Nous n’avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l’audace d’inventer le temps, d’en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n’est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n’y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest.



Du même auteur sur ce blog :






mercredi 27 mars 2019

[Pamuk, Orhan] La femme aux cheveux roux




J'ai moyennement aimé

Titre : La femme aux cheveux roux 

          (Kirmizi saçli kadin)

Auteur : Orhan PAMUK

Traducteur : Valérie GAY-AKSOY

Parution : turque en 2016, française en 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 304

 




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’il passe quelques semaines auprès d’un maître puisatier pour gagner un peu d’argent avant d’entrer à l’université, le jeune Cem rencontre une troupe de comédiens ambulants et, parmi eux, une femme à la belle chevelure rousse. Il s’en éprend immédiatement, et, malgré leur différence d’âge, se noue entre eux l’esquisse d’une histoire d’amour.
Mais les promesses de cet été sont soudainement balayées lorsque survient un accident sur le chantier du puits. Cem rentre à Istanbul le cœur gros de souvenirs, et n’aura de cesse de tenter d’oublier ce qui s’est passé. C’est sans compter sur la force du destin qui finit toujours par s’imposer aux hommes, et leur rappeler ce qu’ils ont voulu enfouir au plus profond d’eux-mêmes.
Dans ce roman de formation aux allures de fable sociale, Orhan Pamuk tisse à merveille un récit personnel avec l’histoire d’un pays en pleine évolution, et fait magistralement résonner la force des mythes anciens dans la Turquie contemporaine. Avec tendresse et érudition, La Femme aux Cheveux roux nous interroge sur les choix de l’existence et la place véritable de la liberté.

 

 

Avis :

Tout le monde connaît le mythe grec d’Oedipe, qui s’aperçut trop tard avoir tué son père et couché avec sa mère. Mais connaissez-vous son pendant oriental, le mythe Iranien de Sohrab, tué, également en ignorance de cause, par son père Rostam ? Entrelaçant savamment ces deux mythes au récit contemporain de Cem Celik, que l’on découvre adolescent et dont on suit les affres jusqu’à la fin de sa vie, Orhan Pamuk réussit un roman original, parfois déroutant, qui jette une passerelle instructive entre les cultures orientales et occidentales.
Dans les années soixante-dix, alors que, pour financer ses études, le lycéen Cem s’est fait, le temps d’un été, apprenti puisatier dans les environs d’Istanbul, il tombe amoureux d’une femme inconnue, rousse, comédienne dans un théâtre ambulant. Sa relation avec son maître et avec cette femme, interrompue brutalement par un accident, va le marquer sa vie durant, le poursuivant comme un destin auquel nul ne saurait se dérober.
La femme aux cheveux roux est un roman symbolique à plusieurs niveaux de lecture : celui d’un individu, mais aussi celui d’un pays, la Turquie, de plus en plus déchirée entre laïcité et religion, démocratie ou concentration du pouvoir. C’est indéniablement une œuvre de grande facture, qui explore brillamment les thèmes de la quête d’identité et de la filiation, du destin et de la liberté, dans un subtil mélange de références orientales et occidentales. L’intérêt intellectuel l’a toutefois emporté chez moi sur le plaisir de lecture. (2/5)


Citations :

Je rentrai en moi-même, je mis le monde à distance. Le monde était beau, je voulais que mon être intérieur soit beau également. En faisant comme si nulle noirceur, nulle culpabilité n existaient en moi, je finirais peu à peu par oublier ce mal qui m habitait. C est ainsi que je commençai à faire comme s il ne s était rien passé. Si vous agissez comme si de rien n était et que, de fait, rien ne se passe, au bout du compte, il ne vous arrivera rien. 

« Je suis davantage moi-même quand personne ne me voit. » Cette idée était une découverte pour moi. Quand personne ne vous observe, votre double secret peut s’extérioriser et agir à sa guise. Si votre père se trouve dans les parages et vous voit, votre moi intérieur reste tapi en vous.

Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia… Personne ne peut survivre sans père ici.

Nous voulons un père fort, ferme et constant, qui nous dise ce qu il convient de faire ou pas. Pourquoi ? Est-ce parce qu il est difficile de distinguer ce qu il faut faire de ce qu il ne faut pas faire, de discerner un acte juste et moral de l erreur et du péché ? Ou est-ce parce que nous avons sans cesse besoin d entendre que nous ne sommes ni coupable ni pécheur ? Existe-t-il un besoin permanent du père, ou bien recherchons nous le père dans les moments où nous sommes en proie à l incertitude, où notre monde s écroule et où nous sombrons dans la dépression ? 

Les antiques spectateurs grecs de la pièce de Sophocle pensaient que le péché d’Œdipe résidait non pas dans le meurtre de son père mais dans sa tentative d’échapper au destin que les dieux avaient taillé pour lui. (…) De manière similaire, le péché de Rostam consistait non point en ce qu’il avait tué son fils mais en ce qu’il n’avait pu jouer le rôle de père auprès du fils qui lui était né à l’issue d’une seule nuit d’amour. C’est sans doute poussé par la culpabilité qu’Œdipe s’était puni en s’aveuglant de ses propres mains. Mais les anciens spectateurs grecs trouvaient du réconfort à penser que c’était un châtiment des dieux parce qu’il s’était rebellé contre le destin qui lui était dévolu. En appliquant symétriquement cette même logique à Rostam qui avait tué son fils, il m’apparaissait que lui aussi devait être châtié. Mais dans cette histoire venue d’Orient, le père restait impuni et les lecteurs en ressortaient simplement chagrinés. N’y aurait-il donc personne pour condamner le père oriental ? 


Le coin des curieux :

Le Livre des Rois (en Persan : Shāhnāmeh) est un poème épique sur les origines de la Perse, écrit aux alentours de l'an 1000 par Ferdowsi, considéré comme le plus grand poète de langue persane (au-dessus de Rumi, pour ceux qui ont lu sur ce blog ma chronique de Soufi mon amour d’Elif Shafak). Sans doute l'œuvre littéraire la plus connue en Iran et en Afghanistan, elle n’a cessé depuis mille ans d’être lue, copiée, récitée, inspirant de nombreux artistes : peintres, céramistes… Des manuscrits aux somptueuses enluminures ont été calligraphiés pour des princes. Des récitateurs le racontent encore de nos jours dans des cafés populaires en Iran.  
On y trouve notamment l'histoire de Rostam et Sohrab. 


samedi 23 mars 2019

[Offutt, Chris] Nuits Appalaches




Coup de coeur 💓

 


Titre : Nuits Appalaches (Country Dark)

Auteur : Chris OFFUTT

Traducteur : Anatole PONS

Parution : américaine en 2018,
                  française en 2019

Editeur : Gallmeister

Pages : 240





 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.
Nuits Appalaches, le nouveau roman de Chris Offutt est une histoire amorale de détermination, de vengeance et de rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds.

 

 

Avis :

Nous sommes dans les années cinquante. Tucker a dix-huit ans. Il rentre de la guerre de Corée et, des cauchemars plein la tête, s’apaise en retrouvant sa terre natale du Kentucky, un âpre bout de cambrousse au pied des Appalaches. Taiseux coriace et droit dans ses bottes, il entreprend sa nouvelle vie avec ténacité, fondant une famille tout en exerçant la dangereuse activité de bootlegger. Tout bascule quand, une dizaine d’années plus tard, les services sociaux menacent de lui retirer ses enfants, dont quatre sont nés handicapés. Tucker n’est pas du genre à subir sans réagir.

Le livre est de la même trempe que son principal protagoniste, direct et sans bavardage : alors que transparaît l’attachement viscéral de l’auteur pour ce bout du monde propice à de sombres huis-clos, le récit enferme peu à peu le lecteur dans un récit noir, sans pathos ni complaisance, où le drame, implacable, s’installe silencieusement. Les dialogues sonnent avec une parfaite justesse et rendent extraordinairement vivants les personnages. Gens modestes et attachants que la vie malmène, ils sont de ceux qui ne comptent que sur eux-mêmes. Cachant leur souffrance derrière leur droiture et leur dignité muette, ils s’attachent avec énergie à défendre ce qu’ils ont de plus cher : la famille et l’honneur, selon un code moral qui n’a que faire de la loi. 


Western moderne, efficace et sobre, c’est aussi un livre empreint d’humanité et de poésie : un très beau roman. (5/5)

 

 

Citations :

Il s’avança jusqu’au bord de l’eau et admira une tortue qui prenait le soleil sur un érable abattu aux racines érodées. Il se demanda pourquoi un arbre poussait si près des eaux qui allaient causer sa chute. Peut-être les arbres étaient-ils aussi avides que les gens. 

Un grand nuage traversa le ciel, fragmenté en tessons épars qui se regroupaient à la manière d’un troupeau de moutons. 

Pour lui, le tonnerre intervenait quand deux nuages se percutaient. La foudre naissait de leur friction, comme les étincelles lorsqu’on frotte deux cailloux, et la pluie était une sorte de sang qui s’écoulait des nuages blessés.  



Le coin des curieux :

Situé au Sud-Est des Etats-Unis, le Kentucky représente l’extrémité ouest du massif des Appalaches qui sépare l’intérieur américain de la côte Atlantique. Longtemps zone frontière vers l’Ouest encore sauvage, c’est aujourd’hui un Etat relativement agricole, où la densité de population est généralement faible et le revenu par habitant en dessous de la moyenne nationale. 

Une des principales régions du Kentucky est la Bluegrass region, dans le centre de l'État, ainsi surnommée en raison de l’herbe bleue de ses nombreux pâturages. Le Kentucky est aussi célèbre pour ses chevaux - le Kentucky Derby est une course hippique mondialement connue -, pour ses distilleries de bourbon - l’État est considéré comme le berceau du whisky américain -, et pour ses grandes mines de charbon.
KFC (Kentucky Fried Chicken) est une entreprise originaire du Kentucky.
Cumberland Falls est l’un des rares endroits de l’hémisphère nord où l’on peut observer des arcs-en-ciel lunaires, générés par la réflexion de la lumière de la lune.



Du même auteur sur ce blog :


 

 





mercredi 13 mars 2019

[Miano, Léonora] Les aubes écarlates : Sankofa cry






J'ai moyennement aimé

Titre : Les aubes écarlates : Sankofa cry

Auteur : Léonora MIANO

Editeur : Plon (2209), puis Pocket (2011)

Pages : 280










Présentation de l'éditeur :   

Après L'intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient, le troisième livre de Léonora Miano consacré à l'âme de l'Afrique. A travers les aventures d'Epa, enfant soldat, une étrange épopée fantasmagorique dans une Afrique où rôdent les esprits de ceux qu'on a massacré lors des tragédies passées.
Epa a été enrôlé de force dans les troupes d'Isilo, un mégalomane qui rêve de rendre sa grandeur à toute une région de l'Afrique équatoriale. Emmené au cœur d'une zone isolée, il découvre qu'il est entouré de présences mystérieuses : plusieurs fois, il aperçoit des ombres enchaînées demander réparation pour les crimes du passé. Sur tout le continent, les esprits des disparus de la traite négrière distillent l'amertume et la folie en attendant que justice leur soit rendue...
Parvenant à s'échapper, Epa retrouve Ayané, une fille énigmatique et attentionnée qui l'aide à reprendre goût à la vie. Comment donner à l'Afrique la chance de connaître des aubes lumineuses ? Pour conjurer le passé d'une terre qui ne cesse de se faire souffrir elle-même, Epa devra rechercher ses compagnons d'infortune et les rendre à leur famille.


 

Un mot sur l'auteur :

Léonora Miano est née en 1973, à Douala, au Cameroun, où elle a vécu son enfance et son adolescence avant de venir s'installer en France. Après des études en Lettres anglo-américaines, elle a publié plusieurs romans.
Le premier, L'intérieur de la nuit, plébiscité par la critique et les lecteurs, a reçu de nombreux prix et récompenses en 2005 et 2006. Contours du jour qui vient a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2006, La saison de l'ombre le prix Fémina 2013 et le Prix du roman métis 2013.
En 2014, elle ouvre une réflexion sur la sexualité dans les cultures africaines, avec le recueil Première nuit, une anthologie du désir - Mémoire d'encrier,
où elle invite dix écrivains subsahariens et afro-descendants à raconter leur première expérience charnelle sans tabou. En 2015, elle fait de même avec des femmes dans Volcaniques.

 

Avis :

Les aubes écarlates sont le dernier volet d’une trilogie sur le pays de Mboasu, lieu imaginaire situé en Afrique subsaharienne dont le nom signifie en Douala, langue du littoral camerounais, notre pays. Comme l’indique le terme Mboasu, tout l’objet du roman est panafricain. Les personnages du récit rêvent d’unité et d’identité culturelles, mais se sont égarés en chemin, emportés par la voie violente qui ensanglante l’Afrique : dans le roman, les rebelles à la vieille dictature sont incapables de sortir de l’ornière du sang et de la terreur. Les enfants-soldats commettent des atrocités que la population terrifiée et résignée endure sans réagir, espérant préserver la vie par la soumission. 
Selon l’auteur, si les Africains subsahariens subissent tant l’emprise de la violence, c’est qu’ils n’ont pas encore pu faire la paix avec le passé : ni avec les fantômes de la traite négrière, ni avec les cicatrices de la colonisation. Ne subsistent que honte et perte d’identité, une atteinte si grave qu’elle compromet l’humanité-même des populations. 

Le mythique oiseau Sankofa du titre, qui, un œuf coincé dans le bec, vole la tête tournée vers l’arrière, illustre cette impossibilité de construire l’avenir sans réconciliation avec son passé. Ce n’est qu’en affrontant ses traumatismes que l’Afrique d’aujourd’hui pourra se reconstruire et considérer un avenir enfin exorcisé des vieux démons qui la hantent.


L’écriture de Léonora Miano est profonde, mais difficile. Pas seulement parce que certaines scènes sont atroces. Toute la structure du récit, plus fable que roman, est déconcertante : tandis que les esprits s’adressent directement au lecteur, c’est au travers d’une femme aux pouvoirs de chamane que le village au coeur du roman retrouve la paix. Ce livre, court mais dense, mérite l’effort de sa lecture. Il m’a ouvert de nouvelles pistes de réflexion. (2/5)

 

 

Citations:

Pour le Continent, la rencontre avec l’Occident avait été un basculement. Se relever nécessitait, selon une loi immuable, de s’appuyer sur le sol ayant accueilli la chute. Or, il était devenu mouvant. Pas uniquement parce que le choc persistait, mais parce que le Continent avait été modifié en profondeur. On lui avait inoculé un mode de vie, des notions qu’il ne maîtrisait toujours pas, que son organisme rejetait, sans pouvoir se permettre de les expulser tout à fait, s’il tenait à demeurer en vie.

Les Continentaux ne parvenaient pas à inscrire leur expérience dans la globalité de l’aventure humaine. Ils ne pouvaient dépasser les représentations négatives qu’on avait eues d’eux. (…) Les peuples subsahariens n’avaient pas seulement été dominés, ostracisés. On les avaient exclus du genre humain.

C’était une des plus tenaces manifestations de la honte. Elle continuait de creuser un abîme entre soi et le monde. Chasser la honte, c’était se faire l’obligation d’accepter ce qu’on était devenu, et qu’on peinait encore à définir. On refusait de se dire mêlé de colon et de colonisé, de négrier et de déporté, d’Occidental et de Continental. Ce refus empêchait l’éclosion d’un être neuf, somme de toutes les douleurs et, en tant que tel, détenteur de possibles insoupçonnés.

La technique était bien rodée. Ramener le passé au présent. Dire le vrai, mais le dire mal. Partir d’éléments réels, vérifiables, incontestablement douloureux, puis laisser le verbe dériver vers l’amalgame, la vérité partielle, pour finir par s’arrimer au refus forcené d’endosser la plus petite responsabilité. Choisir les mots. Les répéter. Les marteler. En imprimer la résonance dans les esprits de ceux que la faim faisaient tituber. En faire la pensée unique de miséreux qui ne réfléchiraient pas, lorsqu’on leur tendrait une hache ou une machette. Se servir du peuple comme outil de sa propre destruction.

La traite négrière était à inscrire au patrimoine tragique du genre humain. Parce qu’elle avait impliqué des régions différentes du monde. Parce que les bourreaux n’avaient pas été que d’un côté. Parce qu’elle était, à cette échelle-là, le premier crime contre l’humanité dont on ait gardé la trace. (…) La zone subsaharienne du Continent était concernée au premier chef. Elle avait été la source unique du trafic. On ne s’était pas servi ailleurs. Et depuis, les rapports de cette région avec le reste du monde demeuraient les mêmes. Elle était le puits sans fond d’où les autres tiraient leur croissance. Et, comme par le passé, il se trouvait toujours une main autochtone pour participer au crime. Les soulèvements populaires observés çà et là, loin du regard de la communauté internationale, ne venaient jamais à bout des régimes scélérats. Le mal venait de loin. Trop de temps lui avait été laissé pour prospérer. Au fil des âges, il avait tellement profité qu’il se dressait maintenant, haut en stature, expert en cruauté. Il enfantait des monstres à n’en plus finir.

Une des choses qu’elle avait apprises (…), c’était qu’il était rare de voir le mal s’installer, si on ne lui avait pas ouvert la porte.



Le coin des curieux :

Basé sur la certitude d’une histoire commune des peuples d’Afrique et de leur diaspora, ainsi que sur l’idée que leur unité favoriserait leur progrès social et économique, le panafricanisme est un mouvement politique en faveur de l'indépendance du continent africain, et de l’union des Africains continentaux et afro-descendants en une communauté africaine globale. 

Apparue à la fin du 19e siècle lors de la préparation de la Première Conférence panafricaine de 1900, le mouvement se développe en réaction aux conséquences du démantèlement progressif de l'esclavage en Amérique, et prend une ampleur nouvelle avec la décolonisation. De nos jours, le panafricanisme s'exprime dans les domaines politique, économique, littéraire et culturel. La plus large organisation panafricaine aujourd'hui est l'Union africaine, créée en 2002
.

 

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samedi 9 mars 2019

[Ariyoshi, Sawako] Le crépuscule de Shigezo



Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Le crépuscule de Shigezo

Titre original : 恍惚の人

                        Kōkotsu no hito

                        (Les années du crépuscule)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traducteur : Jean-Christian BOUVIER

Parution originale : 1972

Parution française : 1986, puis 2018

Editeur : Stock, puis Mercure de France

Pages : 320





Présentation de l'éditeur :   

Étant donné son âge et son état mental, il n’allait plus être possible de laisser Shigezo seul la nuit. Nobutoshi et Akiko le regardaient avec inquiétude. Assis à côté d’eux, il semblait ne rien entendre. Il était tourné vers le jardin, l’air hébété, les yeux éteints, comme perdu dans un rêve lointain.
« Qu’allons-nous faire ? demanda Akiko…
– C’est la première fois que je vois un être humain complètement gâteux! explosa Nobutoshi. Et il faut que ce soit mon père! Je ne peux pas le supporter!»

Devenu veuf, Shigezo est recueilli par son fils et sa belle-fille. Et c’est sur celle-ci, Akiko, que va reposer cette lourde charge, avec les problèmes concrets que cela implique. Mais alors que le vieil homme glisse vers une seconde enfance, elle découvrira qu’il symbolise peut-être l'amour le plus authentique, le plus désintéressé qu’elle ait jamais connu.

 

Avis :

Nous sommes dans les années soixante-dix. Akiko vit avec son mari et son fils dans un petit pavillon d’un quartier populaire de Tokyo. Le décès subit de sa belle-mère lui laisse soudain la charge de son beau-père, Shigezo, âgé de quatre-vingt-quatre ans et montrant des signes inquiétants de sénilité. Après avoir cherché toutes les solutions, Akiko va devoir mettre son activité professionnelle entre parenthèses, accueillir Shigezo chez elle et le materner vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle va découvrir tout le sordide de la maladie et du stade ultime de la vieillesse, mais aussi s’attacher de plus en plus au vieil homme qu’elle accompagnera jusqu’au bout avec tendresse et humanité. 

L’histoire soulève la question du vieillissement de la population japonaise. Les chiffres évoqués par l’auteur sont très pessimistes. En réalité, aujourd’hui, presque 30 % des Japonais ont plus de 65 ans, ce qui en fait la population la plus âgée au monde. Comment gérer le douloureux problème de la dépendance ? Dans les années soixante-dix (et sans doute encore aujourd'hui ?), peu de solutions étaient à la disposition des familles, les maisons de retraite étant réservées aux personnes en bonne santé physique et mentale. Il était donc encore très fréquent de voir cohabiter les différentes générations, au détriment de l’activité professionnelle de l’épouse, encore jugée très secondaire :
Ils ne voulaient pas reconnaître l’apport financier du travail d’une femme dans les revenus du ménage. Elles se faisaient plaisir en travaillant au-dehors et c’était eux qui supportaient avec patience et indulgence le laisser-aller du ménage.
C’est donc aussi la place de la femme dans la société japonaise qui est ici en jeu : le mari d’Akiko ne se sentira jamais concerné par la prise en charge de son père et ne lèvera jamais le petit doigt pour aider son épouse dans ce qu’il ne considère que des tâches domestiques, même lorsqu’elle en perdra le sommeil et risquera de compromettre sa propre santé.

Au global, Sawako Ariyoshi nous livre une réflexion sur la vie et la mort : les personnages du roman prennent soudain conscience de leur propre finitude. Ils découvrent la peur de mal vieillir et de connaître une déchéance pire que la mort elle-même :
- A l'époque féodale, les paysans étaient maintenus dans un état de subsistance minimale. C'est pareil avec la médecine d'aujourd'hui, elle empêche les vieillards de mourir sans les faire vivre pour autant.
- Depuis trois ans il est alité avec une infirmière qui s'occupe de lui en permanence : il ne peut avaler que des aliments liquides. J'imagine que, malgré sa condition de bonze, il doit avoir quelque péché terrible à expier... Vous comprenez pourquoi je préfère dire qu'il est à la retraite. Les gens qui meurent sont moins à plaindre que lui... C'est terrible à dire, mais quand on est réduit à cela, j'ai l'impression que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue.
- Non, personne ne s'inquiète pour moi. Vous savez, nous les vieux, on gêne plus qu'autre chose : ils attendent tous que je meure. Moi non plus je ne demandais pas à vivre si longtemps mais, si je me suicide, on aura du mal à marier mes petits-enfants... Il faut nous entraider pour déranger les jeunes le moins possible... Si l'on ne fait pas assez d'exercices, physiques et mentaux, le corps s'affaiblit et l'on devient vite sénile. 

Nouveau coup de coeur pour la profondeur et l’élégance de l’écriture de Sawako Ariyoshi. (5/5)


Le coin des curieux :

Espérance de vie élevée, taux de natalité très bas, immigration très faible : le Japon connaît un déclin démographique depuis la fin des années 2000. Certains projections statistiques voient la population japonaise tomber à… zéro en l’an 3000. La première conséquence est l’accélération de son vieillissement : les plus de 65 ans représentent aujourd’hui 27 % des Japonais, ce devrait être 40 % en 2040. 
Problèmes  de dépenses pour la Sécurité Sociale, de paiement des retraites, de prise en charge des personnes âgées : l’État tente d’intervenir depuis le début des années 1990, lançant plan après plan. Peu d’effet notable, si ce n’est un arrêt de la baisse de la fécondité (1,5 enfant par femme).
Jusqu’au milieu des années 1980, la politique sociale comptait sur la prise en charge des parents vieillissants par leurs enfants, trois générations vivant ainsi fréquemment sous le même toit. Aujourd’hui, il n’est plus pensable de demander à des enfants souvent uniques de gérer parents et grands-parents.
Vieillir au Japon est souvent devenu synonyme d’angoisse. Pour pallier à leur pauvreté et à leur solitude, on voit de plus en plus de personnes âgées au Japon commettre des larcins pour se faire arrêter, et bénéficier ainsi du gîte et du couvert de la prison. 



Du même auteur sur ce blog :

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vendredi 8 mars 2019

[Cuisset, Philippe] Zacharie Blondel voleur de poules





J'ai beaucoup aimé

Titre : Zacharie Blondel voleur de poules

Auteur : Philippe CUISSET

Editeur : Kyklos

Parution : 2018

Pages : 182









Présentation de l'éditeur :   

Après la Commune de Paris, de nouvelles lois vont réprimer les populations potentiellement dangereuses. La politique d'épuration sociale, déjà violente sous le Second Empire, se durcit sous la IIIe République. Déportation, transportation et relégation remplissent les bagnes de métropole ou d'Outre-Mer. Les travaux forcés, vantés par d'honorables ministres républicains, doivent aboutir à une forme de rédemption laïque que les bagnards sont censés porter jusqu'aux antipodes. Mais cette image colonisatrice d'une France modernisée, industrielle et triomphante, n'est qu'une façade. En réalité, on nettoie le territoire de cette intarissable veine de misère, on rassure les honnêtes gens, on offre ainsi aux puissantes exploitations agricoles et minières une main d'oeuvre à bas prix. L'administration pénitentiaire signe avec la direction de la Société Le Nickel des « contrats de chair humaine ». Charles Zacharie Blondel, petit agriculteur ruiné, braconnier et voleur de poules, condamné à la relégation à l'Île des Pins, fut victime au bagne de Nouvelle-Calédonie de ce tout premier avatar du néo-esclavagisme colonial.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français.
Zacharie Blondel, voleur de poules est son premier roman publié. Ce texte a pour but d'illustrer  la parole de Jim Harrison : " La responsabilité de l'écrivain, c'est de donner une voix à ceux qui n'en ont pas."

 

Avis :

Livre lu dans le cadre d’un partenariat entre les Editions Kyklos et le forum Partage Lecture, que je remercie. Merci également à Philippe Cuisset pour le moment de discussion autour de son livre.

Dans ce roman inspiré de l’histoire d’un vrai bagnard de Nouvelle-Calédonie, Philippe Cuisset rend la parole et le droit au souvenir à des hommes dont la « déchéance » servit de prétexte pour en faire des esclaves oubliés de tous, broyés en toute légalité. 


En cette fin du XIXème siècle, Zacharie Blondel rejoint le bagne en tant que « relégué » : condamné pour récidive. Récidive de braconnage et de vol de poules, alors que la ruine de sa petite ferme le condamnait au dénuement. Il est l’un de ces milliers d’hommes (et de femmes) dont la misère troublait l’ordre public et que le premier prétexte a permis d’expédier au loin pour faire d’une pierre deux coups : tout en nettoyant la métropole de ceux qu’on considérait comme sa lie, on alimentait les colonies en main d’oeuvre quasiment gratuite et corvéable à merci. Ainsi, le bagne de Nouvelle-Calédonie sous-traitait de la main d’oeuvre aux chantiers publics, mais aussi à des sociétés privées, où les conditions de travail étaient telles que la plupart des prisonniers mouraient au bout de quelques mois. Ceux qui survivaient à leur peine devaient encore ensuite subir son doublage dans des fermes pénitentiaires, avant d’exploiter librement le lopin incultivable dont ils se voyaient attribuer la concession. Très peu avaient les moyens de quitter l’île, et quasiment tous sont morts dans l’oubli et dans des conditions épouvantables. 

Le récit est sobre, plutôt rapide. J’y vois un bon exemple de « littérature maigre » :  ni complaisance ni superflu, le juste choix des mots et des émotions pour faire comprendre, à travers le calvaire de Zacharie, le processus judiciaire, le fonctionnement du bagne, les conditions de vie sans espoir même après la purgation complète de la durée des peines, l’hypocrisie des administrateurs plus préoccupés de leurs carrières que du sort des détenus, les préjugés de classes allant jusqu’à la phrénologie. Le style est fluide, les tournures soignées, le vocabulaire précis : l’écriture de Philippe Cuisset est très belle. Même si l’on se doute dès le début de l’issue tragique, l’on se prend à espérer que Zacharie pourra tenir le coup et une certaine émotion imprègne les dernières pages. 


J’ai beaucoup apprécié cette lecture, qui rend à Zacharie le droit de « s’exhiber en un être humainement éclatant de dignité et dont il serait bon de craindre la vindicte brûlante et amère ; car elle est de celles qui danseront sur les écumes des siècles et s’en iront loin, bien loin des peines de l’Ile des pins, déposer des auréoles salées de larmes anciennes sur les sables des côtes de Saint-Martin-en-Ré ou sur les rochers de la pointe prétentieuse de Brest.» (4/5)

 

 

Citations :

Une armada de gratte-papiers agissant dans l’ombre des piles de dossiers œuvre inlassablement et se livre, elle aussi, à un travail de triage de chiffons humains dont la déportation achèvera l’usure ultime.

… la vie reprend un faible élan, les mots retrouvent un peu de sens et Zacharie se surprend à échafauder des pensées parsemées de bribes confusément tournées vers un avenir toujours incertain mais moins invincible.


Le coin des curieux :

Le mot bagne vient de l’italien bagno, nom d’anciens bains publics romains, reconvertis en prisons.

Les galères furent le premier système pénitentiaire à l'échelle de la France, dès le 15e siècle. Devenues inutiles face aux vaisseaux de haut bord, elles furent supprimées par Louis XV en 1748. Les galériens débarqués furent alors affectés à des bagnes portuaires, comme à Toulon ou à Brest, pour travailler dans les ports et arsenaux de la Marine : main d’oeuvre des plus utiles quand il fallut construire la flotte française pour rivaliser avec la Grande-Bretagne pendant la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-83), puis les guerres révolutionnaires et napoléoniennes. 


Quand, au milieu du 19e siècle, la vapeur remplaça la voile et la machine le travail de force des hommes, les bagnes maritimes furent transférés vers la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. On jugeait alors que les bagnards métropolitains concurrençaient les ouvriers honnêtes, qu’ils étaient trop dangereux pour rester sur le territoire, et on enviait l'expérience de la colonisation pénale en Australie : on pensait valoriser le développement des colonies grâce aux travail des bagnards. 

Ce contexte d'impérialisme européen poussa Napoléon III à instituer les bagnes coloniaux français par la loi de 1854. La transportation au bagne fut abolie en 1938, mais il fallut attendre 1945 pour mettre définitivement fin à la détention au bagne. Les ultimes forçats furent libérés en 1953. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

Sur le thème du bagne et de la Commune sur ce blog :

 

 LE CORRE Hervé : Dans l'ombre du brasier
TIXIER Jean-Christophe : Les mal-aimés
WARD Jesmyn : Le chant des revenants