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lundi 13 juin 2022

[Diop, David] La porte du voyage sans retour

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La porte du voyage sans retour

Auteur : David DIOP

Parution : 2021 (Seuil)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« La porte du voyage sans retour » est le surnom donné à l’île de Gorée, d’où sont partis des millions d’Africains au temps de la traite des Noirs. C’est dans ce qui est en 1750 une concession française qu’un jeune homme débarque, venu au Sénégal pour étudier la flore locale. Botaniste, il caresse le rêve d’établir une encyclopédie universelle du vivant, en un siècle où l’heure est aux Lumières. Lorsqu’il a vent de l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage et qui serait parvenue à s’évader, trouvant refuge quelque part aux confins de la terre sénégalaise, son voyage et son destin basculent dans la quête obstinée de cette femme perdue qui a laissé derrière elle mille pistes et autant de légendes.

S’inspirant de la figure de Michel Adanson, naturaliste français (1727-1806), David Diop signe un roman éblouissant, évocation puissante d’un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s’aimer et de se perdre, transmission d’un héritage d’un père à sa fille, destinataire ultime des carnets qui relatent ce voyage caché).

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né à Paris en 1966, David Diop a grandi au Sénégal et est maître de conférences à l’Université de Pau. Il signe, avec La Porte du voyage sans retour, son troisième roman, après le succès de Frère d’âme (lauréat du prix Goncourt des lycéens 2018, de l’International Booker Prize 2021 et traduit dans plus d’une trentaine de pays).

 

 

Avis :

Au milieu du XVIIIe siècle, le naturaliste Michel Andanson choisit, pour ses explorations, de se rendre dans une région d’Afrique alors encore très mal connue des Européens : le Sénégal. Il y passa cinq ans, comme modeste commis de la Compagnie des Indes, et en ramena quantité d’observations géographiques et ethnologiques, ainsi que d’importantes collections botaniques et ornithologiques. Ruiné par l’insuccès de ses publications à son retour de voyage, il élabora avec Jussieu une nouvelle méthode de classification des végétaux, et se lança dans un gigantesque projet d’encyclopédie, qui ne fut jamais publiée. Il mourut dans le dénuement, léguant à sa fille Aglaé sa passion pour les plantes et une montagne de manuscrits. Et aussi - mais là c’est l’imagination de David Diop qui prend le relais -, des carnets relatant une version beaucoup plus intime de son expérience sénégalaise.

Ressuscitant le botaniste sous les traits d’un jeune homme ouvert et curieux, que ses explorations amènent à remettre peu à peu en cause les préjugés raciaux de ses semblables, au fur et à mesure qu’il se familiarise avec la langue, les traditions et les croyances, enfin le rapport au monde des Sénégalais, l’auteur nous entraîne dans un fascinant et dépaysant récit d’aventures, bientôt tendu par le mystère d’une disparition et d’une quête. Car, nous voilà bientôt sur les traces d’une jeune Africaine, évadée aux abords de l’île de Gorée, alors que, promise à l’esclavage, elle devait, comme des millions d’autres au temps de la traite des Noirs, y franchir « la porte du voyage sans retour ». Fasciné par la légende qui s’est aussitôt emparée du destin de cette fille devenue héroïne pour les uns, gibier pour les autres, notre narrateur laisse un temps de côté la flore pour s’intéresser à cette Maram, sans se douter que les développements romanesques de cette aventure le marqueront à jamais.

Romanesque, l’histoire de Michel et de Maram l’est absolument. C’est en vérité pour n’en revêtir qu’avec plus de force une dimension résolument symbolique et éminemment poétique. Ce jeune Français, qui, animé par l’esprit des Lumières, s’avère capable de raisonner à contre-courant des préjugés de son époque pour apprendre à connaître et à respecter un autre mode de rapport au monde, et qui, pourtant, échoue, comme Orphée, à sauver Eurydice de la mort et des Enfers, et, de retour en France, s’empresse d’oublier le changement de mentalité entamé lors de son voyage pour épouser à nouveau sans réserve les plus purs principes matérialistes, illustre tristement ce que les liens entre l’Europe et l’Afrique auraient pu devenir, loin de toute relation d’assujettissement, si l’appât du gain avait cessé un temps de les dénaturer.

Finalement rattrapé par l’inanité de ses ambitions et de ses tentatives encyclopédiques de maîtriser le monde, le personnage principal prend conscience, sur le tard, de ses erreurs et de ses ambiguïtés. Trop tard, hélas, pour les victimes de l’esclavage, et pour le mal et la souffrance terriblement infligés. Mais pour mettre en mots, transmettre la mémoire, et, peut-être, espérer, un jour, un avenir plus humain entre Afrique et Occident. (4/5)

 

 

Citations :

Si tu me lis, c’est que je ne me suis pas trompé en pensant que tu attachais de l’importance à nos promenades régulières au Jardin du Roi quand tu étais encore une petite fille. Je me suis rappelé ton premier émerveillement devant cette faculté qu’a la fleur d’hibiscus, quelle que soit sa variété, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, de se fermer et de s’ouvrir en accord avec l’alternance du jour et de la nuit. Peut-être te rappelles-tu que tu m’as demandé si c’était la façon de cette fleur de fermer les yeux, comme nous, la nuit. « Non, t’ai-je répondu pour entretenir ta poésie du monde, elle n’a pas de paupières, elle s’endort les yeux ouverts. » Te souviens-tu que tu as surnommé les hibiscus, depuis ce jour et pendant un certain temps, « les fleurs sans paupières » ?
 

Nous sommes les fruits de notre éducation et, comme tous ceux qui m’avaient décrit l’ordre du monde, j’ai cru de bonne foi que ce qu’ils m’avaient expliqué de la sauvagerie des Nègres était vrai. Pourquoi aurais-je mis en doute la parole de maîtres que je respectais, héritiers eux-mêmes de maîtres qui leur avaient assuré que les Nègres étaient incultes et cruels ?          
La religion catholique, dont j’ai failli devenir un serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais bien parce qu’il convient de le penser pour continuer de les vendre sans remords.
 

Je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrits jusqu’alors, et j’y ai rencontré des souffrances. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont naturellement inférieurs. Est-ce parce qu’ils nous ont paru pauvres la première fois que nous les avons rencontrés, il y a bientôt trois siècles de cela ? Est-ce parce qu’ils n’ont pas éprouvé la nécessité comme nous de construire des palais de pierre résistant au flot des générations qui passent ? Pouvons-nous les juger inférieurs parce qu’ils n’ont pas construit des bateaux transatlantiques ? Il se peut que ces raisons expliquent que nous ne les estimions pas nos égaux, mais chacune d’entre elles est fausse.          
Nous ramenons toujours l’inconnu au connu. S’ils n’ont pas bâti des palais en pierre, c’est peut-être parce qu’ils ne les pensaient pas utiles. Avons-nous cherché à savoir s’ils ne disposaient pas d’autres moyens que les nôtres d’attester de la magnificence de leurs anciens rois ? Les palais, les châteaux, les cathédrales dont nous nous glorifions en Europe sont le tribut payé aux riches par des centaines de générations de pauvres gens dont personne ne s’est soucié de conserver les masures.          
Les monuments historiques des Nègres du Sénégal se trouvent dans leurs récits, leurs bons mots, leurs contes, transmis d’une génération à l’autre par leurs historiens-chanteurs, les griots. Les paroles des griots, qui peuvent être aussi ciselées que les plus belles pierres de nos palais, sont leurs monuments d’éternité monarchique.         
Que les Nègres n’aient pas construit de bateaux pour venir nous réduire en esclavage et s’approprier nos terres d’Europe ne me paraît pas non plus être une preuve de leur infériorité, mais de leur sagesse. Comment se vanter d’avoir conçu ces bateaux qui les transportent par millions aux Amériques au nom de notre goût insatiable pour le sucre ? Les Nègres ne prennent pas la cupidité pour une vertu, comme nous le faisons sans même y penser, tant nous trouvons nos agissements naturels. Ils ne pensent pas non plus, comme nous y a engagés Descartes, que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseurs de toute la nature.        
 
 
J’ai pris conscience de nos différentes visions du monde, sans pour autant y trouver matière à les mépriser. S’il avait voulu se donner la peine de connaître véritablement les Africains, plus d’un voyageur européen en Afrique aurait dû faire comme moi. J’ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j’ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitation, j’ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d’un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l’original.          
La langue wolof, parlée par les Nègres du Sénégal, vaut bien la nôtre. Ils y entassent tous les trésors de leur humanité : leur croyance dans l’hospitalité, la fraternité, leurs poésies, leur histoire, leur connaissance des plantes, leurs proverbes et leur philosophie du monde. Leur langue est la clef qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux. Ces richesses sont immatérielles. Mais en écrivant cela, je ne veux pas dire que les Nègres du Sénégal sont autrement faits que l’ensemble de l’humanité. Ils ne sont pas moins hommes que nous. Comme tous les êtres humains, leurs cœurs et leurs esprits peuvent être assoiffés de gloire et de richesse. Chez eux aussi existent des êtres cupides prêts à s’enrichir au détriment des autres, à piller, à massacrer pour de l’or. Je pense à leurs rois qui, comme les nôtres, jusqu’à notre empereur Napoléon Premier, n’hésitent pas à favoriser l’esclavage pour gagner en pouvoir ou s’y maintenir.


Quand un enfant naît d’une reine, on ne peut avoir qu’une seule certitude : c’est qu’au moins une moitié de sang royal coule dans ses veines. On reconnaît toujours les taches de sa mère sur un bébé panthère, rarement celles de son père.


J’ai alors pensé, en contemplant ce ciel d’Afrique, que nous n’étions rien, ou si peu de chose, dans l’Univers. Il faut que nous soyons un peu désespérés par sa profondeur insondable pour nous imaginer que la moindre de nos petites actions, bonne ou mauvaise, est soupesée par un Dieu vengeur. (…)
Sous les étoiles du village de Sor, à l’écoute de l’histoire de la disparition mystérieuse de Maram racontée par son oncle Baba Seck, j’ai eu l’intuition soudaine que je n’aurais jamais assez de toute ma vie pour comprendre le millionième des mystères de notre Terre. Mais, loin de m’affliger, l’idée que je n’étais pas plus considérable qu’un grain de sable dans le désert ou qu’une goutte d’eau dans l’océan m’exalta. Mon esprit avait le pouvoir de situer ma place, si infime soit-elle, dans ces immensités. La conscience de mes limites m’ouvrait l’infini. J’étais une poussière pensante capable d’intuitions sans bornes, aux dimensions de l’Univers.


Le temps pressait. Dès le point du jour la chaleur monterait dans des proportions extraordinaires, redoutées par les Nègres eux-mêmes. Il s’agissait d’avoir à tout prix atteint le village de Lompoul avant l’heure où, comme le disait Ndiak, « le soleil mange les ombres », c’est-à-dire se trouve à l’aplomb de toute existence et la brûle sans pitié.          
– À l’origine nous étions blancs, ajouta Ndiak. C’est à cause de ce soleil à la verticale du monde que nous sommes devenus noirs. Un jour d’extrême canicule, l’ombre chassée par le soleil s’est précipitée sur nos peaux, c’était son seul refuge. 
 
 
J’étais encore jeune et, alors que je ne me gênais presque jamais pour dire ce que je pensais, je me suis retenu avec peine de rétorquer à Ndiak que cette imagination du pouvoir des hommes sur de prétendues forces occultes n’était qu’une grossière superstition. Mais, à présent que je suis devenu vieux, je vois dans ces croyances un des merveilleux subterfuges trouvés par certaines nations du monde pour limiter le pillage de la nature par les hommes. Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature, nous devrions avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. Je ne trouve donc plus absurde, aujourd’hui que j’ai une plus grande expérience de la vie, et alors même que je suis sur le point de la quitter, que des hommes d’une race différente de la mienne aient une représentation du monde tendant à manifester du respect pour la vie des arbres.


Je ne croyais pas ces mômeries. Mais elles me révélaient que partout où les hommes entendent conserver le pouvoir, ils trouvent toujours des stratagèmes pour inspirer une crainte sacrée à leurs inférieurs. Associée à leur suprématie, la terreur qu’ils inspirent est proportionnelle à leur peur de perdre leur domination. Plus celle-ci est grande, plus celle-là est terrible.


Adanson, il ne faut jamais laisser la route qui te semble la plus praticable guider tes pas ! Les pièges les plus réussis sont ceux dans lesquels on se jette soi-même de gaieté de cœur tout juste parce qu’on s’est abandonné au confort du chemin qui y conduit.


D’une certaine façon, sa vision du monde avait déteint sur la mienne. C’est en présentant mon nom de famille sous un jour guerrier que je me suis rendu compte à quel point l’opinion que nous avons de nous-même tient aux contrées et aux personnes face auxquelles nous nous trouvons. J’ai découvert ainsi, en racontant ma généalogie à Ndiak, que, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprègne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre.


Il est vrai aussi que Maram ne m’a pas précisément raconté son histoire comme je te la donne à lire. Mais plus j’écris, plus je deviens écrivain. S’il m’arrive d’imaginer ce qui lui est arrivé quand j’ai oublié ce qu’elle m’a dit précisément, ce n’est pas pour autant un mensonge. Car il me semble juste de penser désormais que seule la fiction, le roman d’une vie, peut donner un véritable aperçu de sa réalité profonde, de sa complexité, éclairant ses opacités, en grande partie indiscernables par la personne même qui l’a vécue.


Malgré tous les subterfuges que j’avais inventés pour l’oblitérer, la souffrance éprouvée sur le ponton de Gorée, après notre brève échappée au-delà de la porte du voyage sans retour, Maram et moi, me revenait intacte. Je compris alors que la peinture et la musique ont le pouvoir de nous révéler à nous-même notre humanité secrète. Grâce à l’art, nous arrivons parfois à entrouvrir une porte dérobée donnant sur la part la plus obscure de notre être, aussi noire que le fond d’un cachot. Et, une fois cette porte grande ouverte, les recoins de notre âme sont si bien éclairés par la lumière qu’elle laisse passer, qu’aucun mensonge sur nous-même ne trouve plus la moindre parcelle d’ombre où se réfugier, comme lorsque brille un soleil d’Afrique à son zénith. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 26 septembre 2020

[Peyramaure, Michel] La Porte du non-retour

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Porte du non-retour

Auteur : Michel PEYRAMAURE

Parution : 2008

Editeur : Presses de la Cité

Pages : 456

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au milieu du XVIIIe siècle, de Bordeaux à Nantes aux côtes de Guinée en passant par les îles d'Amérique, le roman initiatique plein d'humanité d'un Bordelais découvrant l'horreur de la traite négrière.
Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique : les plantations ont sans cesse besoin de main-d'œuvre pour couper la canne à sucre, travailler dans les sucreries et les champs de tabac. François Dumoulin, initié avec passion au négoce sucrier, s'est introduit, à Bordeaux puis à Nantes, dans l'intimité des grandes familles patriciennes réputées impénétrables. Mais bientôt son destin bascule. Après des voyages vers les îles et l'Amérique, il participe à des opérations de traite sur les côtes de Guinée. Il a alors le sentiment de contribuer, à son corps défendant, à des opérations indignes de nations dites civilisées…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michel Peyramaure est né à Brive en 1922. Il est l’auteur d’une centaine de romans, la plupart relatifs à l’histoire de France et dont certains ont été portés à l’écran. Il publie chez Robert Laffont depuis soixante ans précisément.

 

 

Avis :

Au mitan du XVIIIe siècle, à l’heure où la traite négrière bat son plein afin de fournir en main-d’oeuvre les plantations antillaises, le jeune Bordelais François Dumoulin commence avec enthousiasme une carrière prometteuse au sein d’une grande compagnie de négoce maritime. Au fil de ses aventureuses expéditions commerciales entre l’Europe, l’Afrique et les îles d’Amérique, il découvre peu à peu les sordides réalités du commerce du « bois d’ébène » et les commodes arrangements avec les consciences dictés par ses enjeux économiques.

Ce roman historique parfaitement maîtrisé est classiquement construit autour de l’apprentissage de son personnage principal, en y mêlant le piquant de ses aventures à une discrète romance. Son intérêt majeur réside dans sa restitution du regard de l’époque sur la traite négrière et sur l’esclavage, alors que les plus terribles préjugés raciaux servent d’opportun alibi aux intérêts commerciaux de toute la société occidentale. Rares sont les voix qui osent prendre parti contre ce qui paraît essentiel à l’équilibre économique et politique du monde, et même l’Église donne sa bénédiction à un trafic dont l’odieuse réalité semble de toute façon bien lointaine face à ses très sonnants et trébuchants bénéfices.

La Porte du non-retour est aujourd’hui, sur la plage d’Ouidah au Bénin, le symbole de la déportation de millions de captifs dans les colonies d’outre-Atlantique. Ce livre qui en porte le nom nous rappelle, avec une parfaite exactitude historique, la manière dont la société française, notamment, en profita largement, s’enrichissant, la conscience tranquille, de ce qu’elle ne reconnut qu’en 2001 comme crime contre l’humanité. (4/5)

mercredi 13 mars 2019

[Miano, Léonora] Les aubes écarlates : Sankofa cry






J'ai moyennement aimé

Titre : Les aubes écarlates : Sankofa cry

Auteur : Léonora MIANO

Editeur : Plon (2209), puis Pocket (2011)

Pages : 280










Présentation de l'éditeur :   

Après L'intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient, le troisième livre de Léonora Miano consacré à l'âme de l'Afrique. A travers les aventures d'Epa, enfant soldat, une étrange épopée fantasmagorique dans une Afrique où rôdent les esprits de ceux qu'on a massacré lors des tragédies passées.
Epa a été enrôlé de force dans les troupes d'Isilo, un mégalomane qui rêve de rendre sa grandeur à toute une région de l'Afrique équatoriale. Emmené au cœur d'une zone isolée, il découvre qu'il est entouré de présences mystérieuses : plusieurs fois, il aperçoit des ombres enchaînées demander réparation pour les crimes du passé. Sur tout le continent, les esprits des disparus de la traite négrière distillent l'amertume et la folie en attendant que justice leur soit rendue...
Parvenant à s'échapper, Epa retrouve Ayané, une fille énigmatique et attentionnée qui l'aide à reprendre goût à la vie. Comment donner à l'Afrique la chance de connaître des aubes lumineuses ? Pour conjurer le passé d'une terre qui ne cesse de se faire souffrir elle-même, Epa devra rechercher ses compagnons d'infortune et les rendre à leur famille.


 

Un mot sur l'auteur :

Léonora Miano est née en 1973, à Douala, au Cameroun, où elle a vécu son enfance et son adolescence avant de venir s'installer en France. Après des études en Lettres anglo-américaines, elle a publié plusieurs romans.
Le premier, L'intérieur de la nuit, plébiscité par la critique et les lecteurs, a reçu de nombreux prix et récompenses en 2005 et 2006. Contours du jour qui vient a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2006, La saison de l'ombre le prix Fémina 2013 et le Prix du roman métis 2013.
En 2014, elle ouvre une réflexion sur la sexualité dans les cultures africaines, avec le recueil Première nuit, une anthologie du désir - Mémoire d'encrier,
où elle invite dix écrivains subsahariens et afro-descendants à raconter leur première expérience charnelle sans tabou. En 2015, elle fait de même avec des femmes dans Volcaniques.

 

Avis :

Les aubes écarlates sont le dernier volet d’une trilogie sur le pays de Mboasu, lieu imaginaire situé en Afrique subsaharienne dont le nom signifie en Douala, langue du littoral camerounais, notre pays. Comme l’indique le terme Mboasu, tout l’objet du roman est panafricain. Les personnages du récit rêvent d’unité et d’identité culturelles, mais se sont égarés en chemin, emportés par la voie violente qui ensanglante l’Afrique : dans le roman, les rebelles à la vieille dictature sont incapables de sortir de l’ornière du sang et de la terreur. Les enfants-soldats commettent des atrocités que la population terrifiée et résignée endure sans réagir, espérant préserver la vie par la soumission. 
Selon l’auteur, si les Africains subsahariens subissent tant l’emprise de la violence, c’est qu’ils n’ont pas encore pu faire la paix avec le passé : ni avec les fantômes de la traite négrière, ni avec les cicatrices de la colonisation. Ne subsistent que honte et perte d’identité, une atteinte si grave qu’elle compromet l’humanité-même des populations. 

Le mythique oiseau Sankofa du titre, qui, un œuf coincé dans le bec, vole la tête tournée vers l’arrière, illustre cette impossibilité de construire l’avenir sans réconciliation avec son passé. Ce n’est qu’en affrontant ses traumatismes que l’Afrique d’aujourd’hui pourra se reconstruire et considérer un avenir enfin exorcisé des vieux démons qui la hantent.


L’écriture de Léonora Miano est profonde, mais difficile. Pas seulement parce que certaines scènes sont atroces. Toute la structure du récit, plus fable que roman, est déconcertante : tandis que les esprits s’adressent directement au lecteur, c’est au travers d’une femme aux pouvoirs de chamane que le village au coeur du roman retrouve la paix. Ce livre, court mais dense, mérite l’effort de sa lecture. Il m’a ouvert de nouvelles pistes de réflexion. (2/5)

 

 

Citations:

Pour le Continent, la rencontre avec l’Occident avait été un basculement. Se relever nécessitait, selon une loi immuable, de s’appuyer sur le sol ayant accueilli la chute. Or, il était devenu mouvant. Pas uniquement parce que le choc persistait, mais parce que le Continent avait été modifié en profondeur. On lui avait inoculé un mode de vie, des notions qu’il ne maîtrisait toujours pas, que son organisme rejetait, sans pouvoir se permettre de les expulser tout à fait, s’il tenait à demeurer en vie.

Les Continentaux ne parvenaient pas à inscrire leur expérience dans la globalité de l’aventure humaine. Ils ne pouvaient dépasser les représentations négatives qu’on avait eues d’eux. (…) Les peuples subsahariens n’avaient pas seulement été dominés, ostracisés. On les avaient exclus du genre humain.

C’était une des plus tenaces manifestations de la honte. Elle continuait de creuser un abîme entre soi et le monde. Chasser la honte, c’était se faire l’obligation d’accepter ce qu’on était devenu, et qu’on peinait encore à définir. On refusait de se dire mêlé de colon et de colonisé, de négrier et de déporté, d’Occidental et de Continental. Ce refus empêchait l’éclosion d’un être neuf, somme de toutes les douleurs et, en tant que tel, détenteur de possibles insoupçonnés.

La technique était bien rodée. Ramener le passé au présent. Dire le vrai, mais le dire mal. Partir d’éléments réels, vérifiables, incontestablement douloureux, puis laisser le verbe dériver vers l’amalgame, la vérité partielle, pour finir par s’arrimer au refus forcené d’endosser la plus petite responsabilité. Choisir les mots. Les répéter. Les marteler. En imprimer la résonance dans les esprits de ceux que la faim faisaient tituber. En faire la pensée unique de miséreux qui ne réfléchiraient pas, lorsqu’on leur tendrait une hache ou une machette. Se servir du peuple comme outil de sa propre destruction.

La traite négrière était à inscrire au patrimoine tragique du genre humain. Parce qu’elle avait impliqué des régions différentes du monde. Parce que les bourreaux n’avaient pas été que d’un côté. Parce qu’elle était, à cette échelle-là, le premier crime contre l’humanité dont on ait gardé la trace. (…) La zone subsaharienne du Continent était concernée au premier chef. Elle avait été la source unique du trafic. On ne s’était pas servi ailleurs. Et depuis, les rapports de cette région avec le reste du monde demeuraient les mêmes. Elle était le puits sans fond d’où les autres tiraient leur croissance. Et, comme par le passé, il se trouvait toujours une main autochtone pour participer au crime. Les soulèvements populaires observés çà et là, loin du regard de la communauté internationale, ne venaient jamais à bout des régimes scélérats. Le mal venait de loin. Trop de temps lui avait été laissé pour prospérer. Au fil des âges, il avait tellement profité qu’il se dressait maintenant, haut en stature, expert en cruauté. Il enfantait des monstres à n’en plus finir.

Une des choses qu’elle avait apprises (…), c’était qu’il était rare de voir le mal s’installer, si on ne lui avait pas ouvert la porte.



Le coin des curieux :

Basé sur la certitude d’une histoire commune des peuples d’Afrique et de leur diaspora, ainsi que sur l’idée que leur unité favoriserait leur progrès social et économique, le panafricanisme est un mouvement politique en faveur de l'indépendance du continent africain, et de l’union des Africains continentaux et afro-descendants en une communauté africaine globale. 

Apparue à la fin du 19e siècle lors de la préparation de la Première Conférence panafricaine de 1900, le mouvement se développe en réaction aux conséquences du démantèlement progressif de l'esclavage en Amérique, et prend une ampleur nouvelle avec la décolonisation. De nos jours, le panafricanisme s'exprime dans les domaines politique, économique, littéraire et culturel. La plus large organisation panafricaine aujourd'hui est l'Union africaine, créée en 2002
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