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lundi 7 novembre 2022

[Collette, Sandrine] Des noeuds d'acier

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des noeuds d'acier

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2013 (Denoël)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avril 2001. Dans la cave d'une ferme miteuse, au creux d'une vallée isolée couverte d'une forêt noire et dense, un homme est enchaîné. Il s'appelle Théo, il a quarante ans, il a été capturé par deux vieillards qui veulent faire de lui leur esclave.
Comment Théo a-t-il basculé dans cet univers au bord de la démence? Il n'a pourtant rien d'une proie facile : athlétique et brutal, il sortait de prison quand ces deux vieux fous l'ont piégé au fond des bois. Les ennuis, il en a vu d'autres. Alors, allongé contre les pierres suintantes de la cave, battu, privé d'eau et de nourriture, il refuse de croire à ce cauchemar. Il a résisté à la prison, il se jure d'échapper à ses geôliers.
Mais qui pourrait sortir de ce huis clos sauvage d'où toute humanité a disparu?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage son temps entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Elle est l’auteur de Des nœuds d’acier, Grand Prix de Littérature policière 2013 et best-seller dès sa sortie, Un vent de cendres, Six fourmis blanches, Il reste la poussière, couronné par le prix Landerneau 2016, Les Larmes noires sur la terre, Juste après la vague, Animal, Et toujours les forêts, Ces orages-là et On était des loups.

 

Avis :

Après dix-neuf mois passés dans le huis clos violent de la prison, Théo Béranger n’a qu’une envie : s’enterrer au calme, loin de l’enfer des autres, avant, peut-être, d’aller rejoindre sa femme, un jour. Réfugié dans un coin perdu de moyenne montagne couverte d’une forêt sombre, il tombe entre les griffes d’une femme et de ses deux frères déments, qui le séquestrent et le réduisent en esclavage dans des conditions inhumaines. Parviendra-t-il à leur échapper, ou rejoindra-t-il ses prédécesseurs, quelques pieds sous terre ?

Premier roman de Sandrine Collette, et déjà, se dessinent les obsessions, qui, encore et toujours, ne cessent de parcourir son œuvre, à la croisée de l’humanité et de la bestialité. Si le début fourvoie notre peur en la focalisant contre Théo, homme violent, repris de justice et introduit dans le récit par les mots peu flatteurs d’un médecin psychiatre abasourdi, l’on réalise bientôt que, derrière le salaud décrit par les experts, se cache un homme placé sans recours sur les raccourcis tracés vers le malheur par la maltraitance et la brutalité subies dès l’enfance. Aussi terribles que ses actes puissent paraître, c’est le contraste avec encore plus noir que lui qui va finalement nous le rendre à nouveau humain - lui que ses bourreaux ont réduit à la condition d’animal domestique -, tout en posant de plus belle la troublante question de ce qui transforme un jour un homme en bête sauvage, sans plus de raison, de coeur, ni de sens moral.

Car, monstres déséquilibrés et dangereux, les frères et la sœur Mignon nous emmènent en même temps que Théo au plus inimaginable de l’abjection et de la sauvagerie, dans ce qui ne peut plus paraître que le tréfonds d’une folie pure où s’est dissoute toute trace d’humanité. Chacun pourra librement imaginer la somme d’horreur vécue qu’il aura fallu emmagasiner chez ces êtres pour les réduire à une telle démence, à moins qu’elle ne soit simplement le fruit d’une consanguinité suggérée par les mœurs du trio, sur ce versant enclavé et arriéré de montagne.

Comme elle sait si bien le faire, Sandrine Collette happe son lecteur dans un récit addictif, aussi noir qu’efficace, qui pourrait écoeurer de tant d’abjecte violence s’il ne posait déjà avec acuité la question, qui hante l’auteur de livre en livre, de « la frontière entre l’humanité et l’animalité ». (4/5)

 

 

Citation : 

Les gens qui sont un peu attentifs à la planète, les convaincus du développement durable ou tout simplement les radins des poubelles ont l’habitude d’écraser sur elles-mêmes les bouteilles en plastique une fois qu’elles sont vides. Ce n’est pas au bruit que ça fait que je pense, mais au résultat : une bouteille comme un accordéon, qui doit faire le tiers de sa hauteur initiale. C’est à ça que je ressemble à l’intérieur. Un empilement de hauteurs écrabouillées. C’est ainsi que je me ressens, oui.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 1 janvier 2021

[Malbec, Nathalie] Le bal des illusions

 


 


J'ai aimé

 

Titre : Le bal des illusions

Auteur : Nathalie MALBEC

Parution : 2020

Editeur : Librinova

Pages : 148

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comme dans nombre de familles monoparentales, Sarah jongle avec toutes ses vies. La stabilité professionnelle et financière sont acquises au détriment d'une vie amoureuse hachée et décevante. Elle recherche, pour sa fille Camille, une figure paternelle capable d'appréhender les besoins, pas si spécifiques, d'une enfant handicapée. Par dépit, elle décide de franchir le seuil d'une agence de rencontre pour cibler des compagnons potentiels. Les rencontres lui dévoileront des pans de vie de parfaits inconnus ; sa quête va l'entraîner sur des sentiers non balisés. Dans ce hors piste, elle ira surtout à la rencontre d'elle-même.

Ce roman aborde la violence faite aux femmes sous l'angle du thriller. Il a été achevé pendant la première quinzaine du confinement suite à la pandémie du Covid 19. La détresse et l'isolement des femmes victimes de violence se sont accentués dans cette période de promiscuité renforcée. Les recettes générées par ce roman seront intégralement reversées à la Fondation des Femmes qui lutte contre ces violences.

 

Le mot de l'auteur :

J'ai approché l'écriture par le biais de la chanson, des Haïkus.
Puis j'ai souhaité développer des histoires comme on prend une toile d'un autre format...
Un premier roman "Isa" est paru chez Librinova en 2018 suivi de "L’epoipée" en 2019.
"Le bal des illusions" nous convie dans un thriller dont les rythmes, les changements de tempo, me permettent de reboucler sur la musique, essentielle elle aussi à ma vie.
Je suis également parolière à la Sacem depuis 5 ans.

 

 

Avis :

Sarah vit avec sa mère qui l’aide à élever sa petite fille autiste. Alors que, désespérant de trouver l’âme sœur, elle finit par s’inscrire dans une agence de rencontres, elle est loin de se douter du piège qui la guette. Tout commence par la perte de son emploi d’agent immobilier…

Le récit démarre doucement, pour soudain basculer dans un thriller rythmé et bien mené, à la noirceur illuminée par une jolie touche d’originalité et de fantaisie. L’écriture coule avec fluidité, faisant de cette lecture un moment agréable et prenant, pimenté d’un suspense réussi. En un mot, tous les ingrédients sont réunis pour captiver le lecteur, bien vite happé par cette histoire glaçante, dont le difficile enjeu reste dès lors toutefois de parvenir à se démarquer dans la thématique déjà largement rebattue de la séquestration par un dangereux psychopathe.

Or, et bien malgré moi, je n’ai pas réussi à me laisser totalement séduire par ce qui fait pourtant la jolie singularité et l’indéniable charme de ce livre : l’amour teinté de fantastique entre la mère et sa fille autiste. Vivant quotidiennement et de très près la réalité de ce handicap, c’est toujours avec un certain agacement que je surréagis aux fantasmes, même (et surtout peut-être) les plus positifs, qui l’entourent parfois. Et non hélas, l’écrasante majorité des autistes n’a pas de capacités hors norme, et pourtant, elle mérite aussi qu’on s’intéresse à elle…

Au final, ce thriller réussi et agrémenté d’une pointe de jolie fantaisie se lit très agréablement, supportant sans rougir, mais sans non plus se démarquer nettement, la rude concurrence qui sévit dans son registre. On pourra d’autant plus se laisser tenter par sa lecture que l’auteur en reverse les droits à une fondation qui lutte contre les violences faites aux femmes. (3/5)

Merci à Nathalie Malec pour m’avoir si gentiment fait découvrir son roman.


 

jeudi 28 mars 2019

[Bouysse, Franck] Né d'aucune femme






 

Coup de coeur 💓💓💓


Titre : Né d'aucune femme

Auteur : Franck BOUYSSE

Editeur : La manufacture de livres

Parution : 2019

Pages : 334






 

 

Présentation de l'éditeur :   

"Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu'y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose."

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres.
Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

 

 

Avis :

Peu d’indices sur le lieu : une brève mention d’Espalion et de la Vézère indique la Corrèze. Quand à l’époque, ce pourrait être il y a plus ou moins une centaine d’années. Un prêtre se voit confier les cahiers rédigés clandestinement par une femme internée dans un asile psychiatrique. La malheureuse y relate sa vie, une effroyable descente aux enfers depuis son adolescence, qui aboutit à sa réclusion forcée quand elle n’avait pas vingt ans.

Ce drame rural est d’une intensité et d’une noirceur telles que, plusieurs fois, au bord du malaise, il m’a fallu interrompre la lecture pour reprendre mon souffle. Véritable secousse tellurique, ce livre est de ceux qui vous aspirent, vous matraquent et vous obsèdent, ne vous laissant pas indemne et vous poursuivant longtemps après la dernière page.

Franck Bouysse écrit merveilleusement bien et c’est avec un profond plaisir que je me suis mise très souvent à relire certains passages plusieurs fois, impressionnée par la beauté de l’écriture et du style, la justesse des mots et des images. Cette histoire sombre et cruelle, mais profondément humaine, est saisissante de réalisme : les personnages y sont croqués dans toute leur vérité avec une acuité et une précision d’orfèvre, leurs paroles frappent par leur justesse de ton et d’émotion.

Rares sont les livres qui allient aussi bien la force d’une histoire, la vérité de ses personnages et la beauté de la langue. Né d’aucune femme est une œuvre magnifique et bouleversante, une lecture d’exception à ne surtout pas manquer. 
Franck Bouysse joue dans la cour des Grands écrivains, en tout cas dans celle de mes auteurs de prédilection. (6/5)


Citations : 

C’était il y a quarante-quatre ans et je me souviens de tout. La flamme vacille à l’extrémité de la bougie torsadée. Elle ressemble à une petite danseuse prise dans la cire. Sa chevelure de fumée balaye une limaille de lettres agglutinées en mots autour de l’axe de l’histoire, cette confession dont me voici le dépositaire. Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparaît, comme un rinceau sur un tombeau. Cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini.

Posées sur des brindilles, des mésanges curieuses agitaient leurs têtes charbonnées en observant la scène qui ressemblait à une toile d’un de ces peintres hollandais, maîtres du clair et de l’obscur, capables d’éterniser le geste dans une aura mélancolique.

Je savais qu’on pouvait pas avoir deux familles dans une seule vie, que les rêves sont rien plus que des rêves, et que ceux qu’on nous vend sans qu’on les rêve soi-même, il faut les fuir à tout prix.

Quand son ombre a fini par me toucher, ça m’a fait un drôle d’effet, comme si elle entrait dans moi, l’ombre, et qu’elle, cette femme, avait pas besoin de faire plus pour que je la comprenne, que son ombre était la seule chose dont elle pouvait me faire cadeau, même si elle en savait rien, parce que cette ombre, c’était la seule chose qu’on lui volerait jamais.

C’est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S’ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu’un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c’est tout.

Une mère, c’est fabriqué pour s’inquiéter, y a rien à faire contre.

Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir.

C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper encore après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Homme obstiné, il avait évité au mieux de se poser les questions encombrantes tout au long de sa vie, car il pensait depuis toujours que les questions font reculer ; et si par malheur, il s’en invitait quelqu’une dans sa caboche, il lui suffisait de se retourner pour avancer d’une autre façon, vers autre chose que ce qu’il avait prévu et que le sort lui refusait. Surtout marcher droit devant. De toute son existence, il n’avait jamais vu un oiseau reculer. Seuls les animaux terrestres s’y résolvaient en maintes occasions, à croire que le contact avec la terre posait déjà la question de savoir s’il était vain ou non de s’en arracher entre deux pas. Et pourtant, il ravivait chaque matin le feu éteint la veille, tout ce que l’on attendait d’un homme fait, parce qu’il savait au fond de lui que seuls les hommes sont des animaux terrestres, et les femmes et les enfants, des oiseaux.

Tout se ralentit dans l’obscurité, vu qu’il y a rien qui indique le temps si on n’a pas de pendule, et il y en a pas dans ma chambre, juste la cloche qui sonne dehors, mais je l’ai perdu depuis longtemps ce compte-là. C’est pour ça que j’aime la nuit, parce que le temps peut s’accrocher nulle part. La nuit, la porte est grande ouverte aux bruits. Je m’endors toujours avec le même sifflement continu qu’au début je prenais pour du silence et qui est pas non plus du bruit. M’est avis que ce que j’entends, c’est la respiration de l’âme en train de trier le vécu pour fabriquer des souvenirs qu’on n’a même des fois jamais vécus, mais qu’on finit par admettre comme des vérités. Le corps a pas son mot à dire dans ces moments-là, je crois même qu’il sait pas que l’âme existe, sinon, depuis le temps, il aurait trouvé un moyen de lui faire arrêter de respirer pour se sentir un peu plus vivant. L’âme, c’est pas ce qui reste quand on est mort, c’est ce qui s’en va quand il reste plus rien à ranger.

Il lui avait au moins appris cela, que tourner le dos à un regard qu'on n'a pas satisfait est bien pire que de continuer de l'affronter.

Nous n’avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l’audace d’inventer le temps, d’en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n’est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n’y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest.



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