Affichage des articles dont le libellé est Roman symbolique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman symbolique. Afficher tous les articles

vendredi 16 octobre 2020

[Bouysse, Franck] Buveurs de vent

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Buveurs de vent

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2020 chez Albin Michel

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
Matthieu, qui entend penser les arbres.
Puis Mabel, à la beauté sauvage.
Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…

Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de  l’insoumission.

 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né à Brive-la-Gaillarde en 1965. Il a publié une quinzaine de romans dont Grossir le ciel, couronné par de nombreux prix (prix SNCF du polar 2017, prix Sud-Ouest du polar 2016…), et Né d’aucune femme (prix des libraires 2019, prix Babelio 2019, Grand prix des lectrices de Elle 2019…)

 

 

Avis :

Dans cette vallée coupée du monde, la vie tourne autour du barrage, de la centrale hydroélectrique et de la carrière, propriétés du puissant et tyrannique Joyce. Pourtant, par une sorte d’effet papillon, une suite d’évènements va peu à peu lézarder l’ordre établi, sous l’involontaire impulsion d’une fratrie de quatre jeunes gens, loin d’imaginer ce que leur insoumission va déclencher.

Buveurs de vent confirme la règle : lire Franck Bouysse, c’est toujours plonger dans l’ineffable plaisir d’une écriture dotée d’un vrai style, ciselé, éblouissant, comme il en existe bien peu. A elle seule, cette plume vaut déjà le détour. Quand elle s’allie à une histoire qui sait si bien transcender le registre du rural noir déjà magistralement exploré dans les précédents romans de l’auteur, tout est réuni pour porter l’admiration du lecteur à son comble et pour souhaiter à ce livre les plus grandes récompenses.

Car, tout en restant fidèle à ses sombres drames de la campagne, campés autour de personnages qui cachent leurs cicatrices sous un silence de plomb, dans une nature aussi âpre que splendide, Franck Bouysse réussit ici à se renouveler, sous la forme d’un roman métaphorique qui nous emmène dans un monde imaginaire à l’ambiance travaillée et très particulière. Le résultat est un hymne au miracle de la vie et des forces de la nature, une réflexion sur notre façon de mener ou de subir notre existence, une évocation de la puissance du langage et de la littérature, le tout traversé de fulgurants moments d’amour et de constantes références au divin et à la religion.

Combat entre l’ombre et la lumière, ce drame singulier, parfois déroutant, aux multiples miroitements poétiques et métaphoriques, pousse un cran plus loin le talent de Franck Bouysse, plus que jamais maître dans l’art de tenir ses lecteurs sous le sortilège de sa manière de conter et de son inimitable écriture. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaître au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, des lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes.


Ses yeux bleu-gris étaient comme deux planètes jumelles cernées de brume, reposant sur d’énormes poches vouées à contenir tous les débordements qu’il ne s’autorisait jamais hors de sa solitude. 


Avec la parole, Martin était comme un géomètre perdu en pleine forêt vierge, à ne jamais savoir où poser les jalons pour tracer un chemin cohérent de mots.


Au loin, le soleil glissait lentement à l’intérieur de la forêt, comme une pièce d’or dans une tirelire.


Habiter à nouveau le passé, en un temps situé bien avant que les hommes ne détournent la beauté à leur convenance, au travers de fresques, de statues et de mots, pour s’imaginer un instant les créateurs de cette beauté, alors qu’ils auraient dû se satisfaire d’en être les gardiens. Matthieu ne pensait pas que l’on puisse magnifier l’évidente splendeur de la nature. À la différence de Marc, il ne croyait pas à l’art, persuadé qu’il transposait la poésie routinière du monde en un projet humain, rien qu’humain. Pour Matthieu, l’art était une invention des hommes pour peindre la mort aux couleurs de la vie.


Dans la forêt, la source de la vie était précisément la mort de tout. Elle se nommait humus, un lit dans lequel naissaient d’innombrables racines, s’enfonçant, chevauchant, butant, contournant, perforant ; un lit dans lequel vadrouillaient les formes primales, disparaissant en profondeur, au fur et à mesure que l’oxygène venait à manquer ; un lit dans lequel la méticuleuse et opiniâtre décomposition de la mort conduisait à la vie ; un lit dans lequel se réveiller et s’endormir. 


Le vent se leva, donnant un volume supplémentaire à la forêt, comme un oiseau gonfle son plumage pour impressionner l’ennemi, signifiant que quoi que les hommes entreprennent contre elle, que quelque infime bataille gagnée n’en feraient jamais un vainqueur.
 
 
On veut faire croire aux hommes que le temps s’écoule d’un point à un autre, de la naissance à la mort. Ce n’est pas vrai. Le temps est un tourbillon dans lequel on entre, sans jamais vraiment s’éloigner du cœur qu’est l’enfance, et quand les illusions disparaissent, que les muscles viennent à faiblir, que les os se fragilisent, il n’y a plus de raison de ne pas se laisser emporter en ce lieu où les souvenirs apparaissent comme les ombres portées d’une réalité évanouie, car seules ces ombres nous guident sur cette terre. 
 
  

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 



mercredi 19 février 2020

[Lobo Antunes, Antonio] Le retour des caravelles




J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le retour des caravelles (As Naus)

Auteur : Antonio LOBO ANTUNES

Traductrices : Michelle GIUDICELLI
                      et Olinda KLEIMAN

Parution : en portugais en 1988
                en français dès 1990
                (dont Points en 2016) 

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Poètes, navigateurs ou colons déchus, venus de différents siècles, ils ressurgissent sous la plume de l'auteur, à la fin des années 1970 dans une Lisbonne moderne. Luis de Camoes, Vasco de Gama, Pedro Alvarez Cabral et autres héros oubliés de l'histoire portugaise errent dans cette ville métamorphosée. Ils espèrent le "retour des caravelles" et aspirent à la renaissance d'un Portugal glorieux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

António Lobo Antunes, auteur d’une quinzaine de romans, a reçu le prix Camões 2007. Ce prix littéraire consacre l’ensemble de l’œuvre de l’auteur et est considéré comme le plus important du monde lusophone. Il est remis tous les ans par la Fondation Bibliothèque Nationale du Portugal et le Ministère de la Culture du Brésil, depuis 1989. Dix ans plus tard, Sophia de Mello Breyner était la première femme à se voir décerner ce prix.

 

 

Avis :

Nous sommes dans les années qui suivent la fin, en 1975, de l’empire colonial portugais en Afrique. Comme déposés pêle-mêle par la vague du temps, les personnages historiques qui ont fait la grandeur et la fierté du Portugal, grands navigateurs, auteurs et poètes d’antan, reviennent à Lisbonne. Les y attend le destin pathétique des rapatriés coloniaux, qui ont tout perdu dans la débâcle et qui découvrent une métropole inconnue et misérable, indifférente à leur sort.

Dans un style baroque où les phrases courent sur plusieurs pages, sautant d’un narrateur à l’autre en cours de route, multipliant les allusions et les métaphores dans un jeu qui rend indispensables les annotations des traductrices pour les lecteurs non familiers des figures mythiques portugaises, l’auteur superpose allégrement la gloire passée du pays et sa piteuse décadence au lendemain d’une guerre coloniale qui a finit par faire chuter son régime dictatorial. Le contraste n’en est que plus cruel et permet à Antonio Lobo Antunes de dénoncer les manipulations politiques qui ont pu abuser tout un peuple, lui faisant croire en des chimères qui ne le menèrent qu’à une crise majeure.

Fond et forme du récit s’allient dans la volonté de l’auteur de secouer la société portugaise : au-delà de sa portée politique et historique, le texte rompt avec le schéma rédactionnel classique, et emporte le lecteur dans un délire aux apparences déstructurées et absurdes. Au début bluffée et séduite par cette audace et cette originalité, j’ai assez rapidement trouvé ce parti-pris lassant et fatigant, prise par une impression de répétition un peu lourde et la sensation frustrante de parfois passer à côté des nombreuses références typiquement portugaises.

Cette œuvre audacieuse et engagée, sans doute un peu datée, mais à son époque d’une portée politique et sociale considérable, m’a permis de découvrir une facette essentielle de la culture et de l’histoire portugaises, en même temps qu’un grand nom de la littérature lusitanienne. Le récit, noir et désespéré, et surtout si délibérément en rupture avec les conventions littéraires habituelles, s’est néanmoins transformé pour moi en une véritable épreuve de lecture. (2/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020

lundi 24 juin 2019

[Fermine, Maxence] Neige






Coup de coeur 💓

Titre : Neige

Auteur : Maxence FERMINE

Année de parution : 1999

Editeur : Arléa, puis Points

Pages : 96







 

 

Présentation de l'éditeur :   

A la fin du XIXe siècle, au Japon, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Afin de parfaire sa maîtrise, il décide de se rendre dans le sud du pays, auprès d'un maître avec lequel il se lie d'emblée, sans qu'on sache lequel des deux apporte le plus à l'autre. Dans cette relation faite de respect, de silence et de signes, l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.

Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l'amour ont la fulgurance du haïku. On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maxence Fermine est né en 1968 à Albertville. Après avoir vécu à Paris et en Tunisie – où il a travaillé dans un bureau d’études –, il vit aujourd’hui en Haute-Savoie. Il est notamment l’auteur de Neige, de L’Apiculteur (prix Del Duca et prix Murat en 2001), d’Opium ou encore d’Amazone (prix Europe 1 en 2004). Ses romans sont traduits dans de nombreux pays dont l’Italie, où il rencontre un grand succès.



Avis :

En 1884, le jeune Japonais Yuko, dix-sept ans, repousse les propositions de carrière avancées par son père pour leur préférer la poésie, qu’il décline inlassablement sur le thème de la neige. Afin de parfaire son art, encore trop « blanc » malgré sa déjà grande maîtrise, Yuko décide de traverser le pays pour recueillir l’enseignement d’un grand maître aujourd’hui très âgé.

Les deux hommes vont se découvrir plus d’affinités que prévu : alors que l’un cherche à donner des couleurs à son art, l’autre s’avère à la recherche d’une pureté plus immaculée dans ses créations. Mais ce qui les rapproche tout à fait est leur amour pour une même femme, l’ex-épouse du maître morte dans ses jeunes années, idéal éternellement inaccessible.

Ce bref récit se lit comme un poème, non pas un de ces haïkus en trois vers et dix-sept syllabes, mais une jolie fable onirique et symbolique, délicatement et esthétiquement ciselée à la manière japonaise.

Il s’agit d’une réflexion sur l’art et la création, infinie recherche du mirage de la perfection, précaire équilibre entre technique et émotion, perpétuelle prise de risque qui fait de l’artiste l’éternel courtisan d’une inspiration funambule : il n’est point d’art sans muse, sans amour ni sans souffrance, et il nécessite une permanente remise en question où il est aisé de se perdre longtemps.

Il faut se laisser emporter par les jolies et poétiques images des couleurs de la neige, et laisser venir à soi l’émotion délicatement suggérée par ces courtes pages, que l’on dirait écrites par un auteur japonais et qui m’ont aussi évoqué la manière d’Alessandro Baricco. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Le Haïku est un genre littéraire japonais. Il s’agit d’un court poème composé de trois vers et de dix-sept syllabes. Pas une de plus.

- La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.
Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit :
- C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

La neige :
Elle est blanche. C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu. Tes œuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n’es pas peintre, Yuko. C’est cela qui te fait défaut. Simplement cela. Et c’est pourquoi, si tu ne m’écoutes pas, ta poésie restera invisible aux yeux du monde.

Lorsqu’il la vit, Yuko la trouva si belle qu’il en trembla. Le haïku qu’il calligraphiait avec soin sur un parchemin de soie en ressentit un vertige. La plume de Yuko glissa sur le papier et forma un signe étrange. Un ligne droite entrecoupée d’une virgule. Comme le dessin d’une funambule sur un fil de beauté. Yuko se tourna vers la jeune femme et lui sourit. Sans prononcer un mot elle s’approcha de lui et glissa sa main sur son épaule. Puis elle se pencha sur l’œuvre du jeune maître et dit : — C’est sans doute le plus beau portrait qui ait jamais été fait de ma mère.

Il y a deux sortes de gens. 
Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en équilibre sur l’arête de la vie. 
Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

Désormais Yuko était devenu un poète accompli. Ses haïku n’étaient plus aussi désespérément blancs. Ils comportaient chacun toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel. Son écriture était limpide, précieuse. Et colorée.  
Mais le territoire de son cœur restait étrangement empreint de blancheur.  


Challenge 2019/2020

mercredi 27 mars 2019

[Pamuk, Orhan] La femme aux cheveux roux




J'ai moyennement aimé

Titre : La femme aux cheveux roux 

          (Kirmizi saçli kadin)

Auteur : Orhan PAMUK

Traducteur : Valérie GAY-AKSOY

Parution : turque en 2016, française en 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 304

 




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’il passe quelques semaines auprès d’un maître puisatier pour gagner un peu d’argent avant d’entrer à l’université, le jeune Cem rencontre une troupe de comédiens ambulants et, parmi eux, une femme à la belle chevelure rousse. Il s’en éprend immédiatement, et, malgré leur différence d’âge, se noue entre eux l’esquisse d’une histoire d’amour.
Mais les promesses de cet été sont soudainement balayées lorsque survient un accident sur le chantier du puits. Cem rentre à Istanbul le cœur gros de souvenirs, et n’aura de cesse de tenter d’oublier ce qui s’est passé. C’est sans compter sur la force du destin qui finit toujours par s’imposer aux hommes, et leur rappeler ce qu’ils ont voulu enfouir au plus profond d’eux-mêmes.
Dans ce roman de formation aux allures de fable sociale, Orhan Pamuk tisse à merveille un récit personnel avec l’histoire d’un pays en pleine évolution, et fait magistralement résonner la force des mythes anciens dans la Turquie contemporaine. Avec tendresse et érudition, La Femme aux Cheveux roux nous interroge sur les choix de l’existence et la place véritable de la liberté.

 

 

Avis :

Tout le monde connaît le mythe grec d’Oedipe, qui s’aperçut trop tard avoir tué son père et couché avec sa mère. Mais connaissez-vous son pendant oriental, le mythe Iranien de Sohrab, tué, également en ignorance de cause, par son père Rostam ? Entrelaçant savamment ces deux mythes au récit contemporain de Cem Celik, que l’on découvre adolescent et dont on suit les affres jusqu’à la fin de sa vie, Orhan Pamuk réussit un roman original, parfois déroutant, qui jette une passerelle instructive entre les cultures orientales et occidentales.
Dans les années soixante-dix, alors que, pour financer ses études, le lycéen Cem s’est fait, le temps d’un été, apprenti puisatier dans les environs d’Istanbul, il tombe amoureux d’une femme inconnue, rousse, comédienne dans un théâtre ambulant. Sa relation avec son maître et avec cette femme, interrompue brutalement par un accident, va le marquer sa vie durant, le poursuivant comme un destin auquel nul ne saurait se dérober.
La femme aux cheveux roux est un roman symbolique à plusieurs niveaux de lecture : celui d’un individu, mais aussi celui d’un pays, la Turquie, de plus en plus déchirée entre laïcité et religion, démocratie ou concentration du pouvoir. C’est indéniablement une œuvre de grande facture, qui explore brillamment les thèmes de la quête d’identité et de la filiation, du destin et de la liberté, dans un subtil mélange de références orientales et occidentales. L’intérêt intellectuel l’a toutefois emporté chez moi sur le plaisir de lecture. (2/5)


Citations :

Je rentrai en moi-même, je mis le monde à distance. Le monde était beau, je voulais que mon être intérieur soit beau également. En faisant comme si nulle noirceur, nulle culpabilité n existaient en moi, je finirais peu à peu par oublier ce mal qui m habitait. C est ainsi que je commençai à faire comme s il ne s était rien passé. Si vous agissez comme si de rien n était et que, de fait, rien ne se passe, au bout du compte, il ne vous arrivera rien. 

« Je suis davantage moi-même quand personne ne me voit. » Cette idée était une découverte pour moi. Quand personne ne vous observe, votre double secret peut s’extérioriser et agir à sa guise. Si votre père se trouve dans les parages et vous voit, votre moi intérieur reste tapi en vous.

Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia… Personne ne peut survivre sans père ici.

Nous voulons un père fort, ferme et constant, qui nous dise ce qu il convient de faire ou pas. Pourquoi ? Est-ce parce qu il est difficile de distinguer ce qu il faut faire de ce qu il ne faut pas faire, de discerner un acte juste et moral de l erreur et du péché ? Ou est-ce parce que nous avons sans cesse besoin d entendre que nous ne sommes ni coupable ni pécheur ? Existe-t-il un besoin permanent du père, ou bien recherchons nous le père dans les moments où nous sommes en proie à l incertitude, où notre monde s écroule et où nous sombrons dans la dépression ? 

Les antiques spectateurs grecs de la pièce de Sophocle pensaient que le péché d’Œdipe résidait non pas dans le meurtre de son père mais dans sa tentative d’échapper au destin que les dieux avaient taillé pour lui. (…) De manière similaire, le péché de Rostam consistait non point en ce qu’il avait tué son fils mais en ce qu’il n’avait pu jouer le rôle de père auprès du fils qui lui était né à l’issue d’une seule nuit d’amour. C’est sans doute poussé par la culpabilité qu’Œdipe s’était puni en s’aveuglant de ses propres mains. Mais les anciens spectateurs grecs trouvaient du réconfort à penser que c’était un châtiment des dieux parce qu’il s’était rebellé contre le destin qui lui était dévolu. En appliquant symétriquement cette même logique à Rostam qui avait tué son fils, il m’apparaissait que lui aussi devait être châtié. Mais dans cette histoire venue d’Orient, le père restait impuni et les lecteurs en ressortaient simplement chagrinés. N’y aurait-il donc personne pour condamner le père oriental ? 


Le coin des curieux :

Le Livre des Rois (en Persan : Shāhnāmeh) est un poème épique sur les origines de la Perse, écrit aux alentours de l'an 1000 par Ferdowsi, considéré comme le plus grand poète de langue persane (au-dessus de Rumi, pour ceux qui ont lu sur ce blog ma chronique de Soufi mon amour d’Elif Shafak). Sans doute l'œuvre littéraire la plus connue en Iran et en Afghanistan, elle n’a cessé depuis mille ans d’être lue, copiée, récitée, inspirant de nombreux artistes : peintres, céramistes… Des manuscrits aux somptueuses enluminures ont été calligraphiés pour des princes. Des récitateurs le racontent encore de nos jours dans des cafés populaires en Iran.  
On y trouve notamment l'histoire de Rostam et Sohrab. 


dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] Autopsie d'une étoile





Coup de coeur 💓💓


Titre : Autopsie d'une étoile

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1987

Pages : 352







 

Présentation de l'éditeur :

"Un récit fiévreux, agité et sensuel [...] Didier Decoin est irrésistiblement romancier" (François Nourissier, le Point).
"Un très grand bouquin d'aujourd'hui, à hauteur d'homme, entre deux infinis..." (Jean David, VSD).
"Sans doute le meilleur roman de Decoin après John l'Enfer". (André Clavel, l'Evénement du jeudi).
Mon nom est David Bissagos, je vis à Chicago près du métro aérien. J'ai connu et servi un homme, Burton Kobryn. Dans un observatoire de la Cordillère des Andes, ensemble nous avons guetté la naissance d'une étoile. Nous avons aussi aimé la même femme, Léna, moitié indienne, moitié américaine. Léna est morte en silence, tandis que l'étoile naissait en criant. Bien après ces événements, son prix Nobel, sa gloire, Burton Kobryn m'appela dans la grande maison isolée, en Normandie sous la neige, où il s'était retiré avec sa nouvelle épouse. Il parla de ce qui s'était réellement passé durant notre séjour au Chili, au cours de ces mois de violence pendant la révolution de 1973. Il me dévoila l'existence de Sally Nathanson, l'étrange jeune fille qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Il avoua ce qu'avait été la vraie mort de Léna, et ce qu'il avait fait ensuite de terrible au Nouveau-Mexique et sous la pluie de Riverton. Je compris alors que l'étoile la plus brillante n'est qu'une entité monstrueuse qui se dévore elle-même et réduit en cendres tout ce qui la frôle.
 

 

Avis :

L'éminent savant Burton Kobryn, prix Nobel d'astrophysique pour avoir capté le son produit par la naissance d'une étoile, s'est retiré dans la campagne française après l'exécution de sa femme Léna lors du coup d'état de 1973 au Chili, d'où il menait ses recherches. C'est donc à l'apogée de sa carrière, qu'à la surprise générale, il décide de disparaître de la scène publique et de mettre fin à sa vie professionnelle. Dix ans plus tard, il convoque un jour chez lui son ancien assistant, l'Américain David Bissagos, à qui il n'avait jamais auparavant manifesté d'attention particulière. Ce-dernier, marqué par la mort de Léna qu'il n'avait fait qu'apercevoir mais dont il était secrètement amoureux, s'empresse de se rendre auprès de son ancien maître, à qui il continue de vouer un respect et une admiration sans borne. Quels secrets l'attendent dans la tanière de l'homme célèbre maintenant remarié ? 

J'ai été à nouveau impressionnée par l'inventivité et la capacité de renouvellement de Didier Decoin. Ce roman est encore une fois très différent des précédents. Il nous emmène avec un certain suspense au-delà de ce qu'on peut pressentir à différents moments des confidences de Kobryn : l'effet de surprise joue à plein jusqu'à l'ultime phrase, une révélation en cachant une autre. 
Au-delà du récit mené magistralement et où rien n'est laissé au hasard, les romans de Didier Decoin ont en commun l'émotion poétique et esthétique qu'ils suscitent et qui continue de vous imprégner une fois la dernière page tournée. Ce sont des romans "qui ont une âme" si je puis dire, à tout le moins une profondeur qui dépasse la simple narration.  

Alors qu'il cherche désespérément le cri d'une étoile dans le silence de l'infini, Kobryn refuse d'entendre l'infinie et criante détresse de son épouse. Il s'attache à ne voir d'elle que ce qu'il voudrait qu'elle soit, au point de la laisser sombrer quand elle s'en écarte trop, s'apercevant alors qu'il n'a fait toute sa vie que courir après le reflet d'un premier amour perdu, comme aveuglé et leurré par la lumière d'une étoile qui continue à éblouir bien longtemps après son extinction. Kobryn avait été séduit par la beauté de Léna, sans réaliser le trou noir caché derrière la lumière, l'abîme béant de sa folie ; lui-même va découvrir chez lui un puits de noirceur sans fond qui l'amènera à la destruction. 
Chaque être cache au fond de lui son propre infini. Infini qui peut passer inaperçu derrière les apparences, sauf lorsqu'il est attiré chez autrui par un gouffre plus puissant, qui finit par le dévorer, comme deux étoiles qui fusionnent. Le premier amour de Kobryn était sourde et muette. Léna perdra la capacité de parler. Et les étoiles crient-elles vraiment ? 
Vous l'avez compris, c'est encore pour moi un coup de coeur pour Didier Decoin, peut-être un de mes préférés, avec Madame Seyerling et Docile. (5/5)

[Decoin, Didier] Un policeman






J'ai beaucoup aimé

Titre : Un policeman

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1973

Pages : 224








 

Présentation de l'éditeur :

"C'est un véritable conte de Noël qu'a inventé Didier Decoin en écrivant Un policeman. Il se révèle à la fois policier, amoureux, vagabond, plein de douleur, de tendresse et d'enfance. Tout se passe à Londres et dans la campagne anglaise. Aussi pense-t-on à Dickens et à ses enfants menacés" (Kléber Haedens).
"Il est parmi les très rares jeunes romanciers qui nous parlent de leur monde personnel avec assez de clarté et de conviction pour nous obliger à interroger le nôtre" (Robert Kanters).
 

 

Avis :

A quelques jours de Noël, un gardien de la paix londonien est soudain saisi de ras-le-bol lorsqu'il apprend l'agression d'un enfant par un inconnu aussitôt disparu. Laissant sans crier gare son épouse, ses collègues de l'East End et le procès imminent où il doit être jugé pour blessure lors d'une intervention, il se lance à la poursuite de l'homme et prend la route. Marqué par des conditions climatiques éprouvantes, son périple vagabond le mène dans la campagne anglaise et jusqu'au fond de l'Ecosse, au fil de multiples rencontres. Cette quête prend rapidement des allures de sorte de "pélerinage" ou de "chemin de croix", tantôt retour aux sources lorsque le policeman revient sur des lieux oubliés de son enfance, tantôt parcours rédempteur lorsqu'il vient en aide à des enfants en danger. 

Le lecteur s'interroge avec curiosité sur où et comment tout cela va bien pouvoir finir. Les lieux et personnages créent une ambiance très particulière, un peu étrange et onirique, pour laquelle j'imaginerais assez bien une mise en scène à la Tim Burton. Comme très souvent chez Didier Decoin, l'excipit rattrape par la manche le lecteur qui s'apprête déjà à quitter l'histoire, et l'envoie rebondir sur une nouvelle perspective. 
Au final, je garde l'impression d'un Policeman faisant un peu figure de Christ moderne. Un bon moment, même si ce n'est pas mon ouvrage préféré de Didier Decoin. (4/5)

[Decoin, Didier] L'enfant de la Mer de Chine






Coup de coeur 💓

 

Titre : L'enfant de la Mer de Chine

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1981

Pages :336









Présentation de l'éditeur :

Elle s'appelle Shane. Elle a quatorze ans, des jambes de faon et cinq chemises blanches. Des chemises d'homme, celles de son père, Greg Orwell, amiral de l'US Navy, tué à Pearl Harbor. Didier Decoin a mené Shane en enfer, sur l'île de Kawan : les rivages de la mer de Chine au début de 1942, au plus fort de l'offensive japonaise, c'était l'enfer en effet. Et c'est dans ce décor d'apocalypse que l'histoire de la petite fille américaine va se transformer en une véritable épopée.
 

Avis :

En 1942, après la mort de son père lors de l'attaque de Pearl Harbor, une adolescente américaine se retrouve seule dans le chaos. Elle trouve refuge chez un couple de planteurs d'hévéas d'une île de la Mer de Chine. Mais l'île est à son tour attaquée par les Japonais qui en prennent rapidement le contrôle. Shane se retrouve de plus belle au coeur de la guerre. Son innocence et son désarroi vont éveiller chez tous les protagonistes, amis ou ennemis, une lueur d'humanité parfois profondément enfouie mais qui refuse de mourir. Suffira-t-elle pour la sauver ? 
Il ne s'agit pas tant d'un récit réaliste de la guerre du Pacifique et des bouleversements définitifs qui en découleront dans la région - la fin du règne des grands planteurs occidentaux, l'émergence du communisme qui se fortifie dans la lutte contre le Japon, tout ce qu'Erwan Bergot a réussi à toute autre échelle avec ses trois tomes de Sud lointain -, que d'un conte allégorique, où Shane figure la paix perdue et où l'auteur s'attache à chercher l'humanité des personnages emportés dans la furie de l'enfer, ce sursaut de l'âme qui, au bord de l'abîme, se rebelle contre le pire et cherche à préserver envers et contre tout ce qui fait que l'homme est humain. 
Un joli récit, où la poésie tente de conjurer la barbarie. Et donc un nouveau coup de coeur pour Didier Decoin. (5/5)

[Decoin, Didier] John L'Enfer





 

J'ai aimé

Titre : John l'Enfer

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1977 (Prix Goncourt 1977)

Pages : 320










Présentation de l'éditeur :

Triomphante, folle de ses richesses, de sa démesure et de ses rêves, New York se délabre pourtant, rongée de l'intérieur. John L'Enfer, le Cheyenne insensible au vertige, s'en rend bien compte du haut des gratte-ciel dont il lave les vitres. Il reconnaît, malgré les lumières scintillantes des quartiers de luxe, malgré l'opacité du béton des ghettos de misère, les signes avant-coureurs de la chute de la plus étonnante ville du monde : des immeubles sont laissés à l'abandon, des maisons tombent en poussière, des chiens s'enfuient vers les montagnes proches…
Devenu chômeur, l'Indien rencontre deux compagnons d'errance : Dorothy Kayne, jeune sociologue qu'un accident a rendue momentanément aveugle, et qu'effraye cette nuit soudaine ; et Ashton Mysha, Juif hanté par sa Pologne natale, qui vit ici son ultime exil.
Trois destins se croisent ainsi dans New York l'orgueilleuse, New York dont seul John L'Enfer pressent l'agonie. Trois amours se font et se défont dans ce roman de l'attirance et de la répulsion, de l'opulence et du dénuement.
Abraham de Brooklyn chantait la naissance de New York. Avec John L'Enfer, voici venu le temps de l'apocalypse.
L'apocalypse possible dès aujourd'hui d'une cité fascinante et secrète, peuplée de dieux ébranlés et d'épaves qui survivent comme elles peuvent dans le fracas et les passions.
 

 

Avis :

Ce roman est mon quinzième livre de Didier Decoin, pour lequel il a reçu le prix Goncourt, et, à ma grande surprise, c'est la première fois que je m'ennuie au cours d'une lecture de cet auteur, au point d'avoir hâte d'en venir à bout. La première partie est intrigante et intéressante, la dernière voit l'action accélérer et apporte un éclairage sur le sens du livre, mais les deux parties centrales, soit la moitié du roman, m'ont déroutée et lassée, me laissant une impression de malaise et de confusion. 

New York, ville des contrastes et de la démesure, des palaces et des ghettos, de l'opulence mais aussi de l'extrême précarité, des squatts, de la drogue, du crime et de la prostitution, est sur le point de s'effondrer : maisons et gratte-ciel sont minés par le cancer du béton, les égouts débordent, les chiens ont fui la ville. Tout le monde refuse l'évidence, pour des raisons politiques, électorales ou économiques, mais les signes se multiplient. 

Dans ce climat délétère se forme un trio amoureux aux relations étranges : un Indien Cheyenne au chômage - ex-laveur de vitres ignorant le vertige -, un émigré polonais dont la vie est en bout de course - ex-officier de marine désormais sans bateau -, une jeune femme rendue temporairement aveugle par un accident et qui, telle une enfant, s'accroche aux deux hommes en attendant de retrouver la lumière. Les trois nous entraînent dans leur errance comme dans une sorte de spirale destructrice, s'agrippant désespérément les uns aux autres sans jamais se trouver vraiment, toujours seuls au fond. 

Didier Decoin excelle à rendre l'atmosphère lourde d'un New York où tout se délite derrière les apparences : décadence, pourriture, corruption, errance, perte de sens et d'identité, tout annonce une catastrophe imminente, la chute prochaine de Babylone, l'apocalypse, la déchéance du mythe américain, la revanche d'une nature prête à reprendre bientôt ses droits sur une civilisation en pleine nécrose. La soirée dansante dans les étages de l'hôtel de luxe dont les sous-sols sont envahis par le débordement des égouts n'évoque-t-elle pas l'inconscience précédant le naufrage du Titanic ? Seul John l'Enfer, Indien ayant conservé la capacité d'observation de son peuple si mis à mal par l'Amérique moderne, se montre clairvoyant et capable d'agir. 

Si sa lecture m'a semblé partiellement pénible, le roman est indéniablement de grande facture et j'ai tourné la dernière page à nouveau impressionnée par la maîtrise d'écriture, et notamment par la qualité des excipits, de Didier Decoin. 
Le livre prend une certaine résonance prophétique, lorsqu'à travers le New York de John l'Enfer, l'on se prend à imaginer notre monde au bord de l'implosion, d'une part incapable de modifier sa trajectoire malgré son impact environnemental, d'autre part laissant pour compte une partie de l'humanité, parfois en perte de repères et de valeurs. Nul doute que la nature aura de toute façon le dernier mot, reprenant parfois violemment ses droits au prix de catastrophes humaines de plus en plus plausibles. "John a toujours su que le béton n'aurait pas le dernier mot, que le temps viendrait qui relancerait la croissance des forêts sur ce périmètre de Greenwich Village, autrefois territoire de la tribu indienne des Sapokanikan. (...) S'il collait son oreille dans la poussière, le Cheyenne entendrait sous les massifs de Washington Square le souffle des eaux souterraines ébranlant les fondations de la ville à la manière d'une sève puissante. Parce qu'il y avait des rivières, ici ; des rivières et des forêts ; et ça revient du fond des temps, ça patiente, et ça s'empare - à la fin". 

En lisant John l'Enfer, force est également de faire un lien avec un précédent roman de Didier Decoin : dans Abraham de Brooklyn, New York est en pleine construction. Là aussi, le héros souffre dans une ville méphitique et inhumaine, qu'il finit par fuir pour chercher un salut au sein des espaces alors vierges et "naturels" de l'Ouest américain.
Au final, un livre moins facile d'accès que les autres du même auteur, qui, s'il m'a semblé moins agréable à lire, n'en est pas moins intéressant et talentueux. Sans doute pourrait-il avantageusement faire l'objet d'une adaptation au cinéma. (3/5)