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vendredi 27 décembre 2024

[Offutt, Chris] Les fils de Shifty

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les fils de Shifty (Shifty's Boys)

Auteur : Chris OFFUTT

Traduction : Anatole PONS-REUMAUX

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022
                  en français en 2024 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mick Hardin se remet d’une blessure de guerre chez sa sœur Linda, shérif de Rocksalt dans le Kentucky, lorsque le cadavre d’un dealer local est découvert. Il s’agit de l’un des fils de Shifty Kissick, une veuve que Mick connaît depuis longtemps. La police refusant d’enquêter, Shifty demande à Mick de découvrir le coupable. Se débattant entre un divorce difficile et son addiction aux antidouleurs, ce dernier commence à fouiner dans les collines, avec la ferme consigne de ne pas gêner la réélection de sa sœur. Il comprend vite que le meurtre a été mis en scène, et bientôt un deuxième fils de Shifty est abattu. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur la famille Kissick ? Le temps presse et Mick le sait, car dans cette communauté basée sur un code moral intransigeant, la violence appelle la violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chris Offutt naît en 1958 et grandit dans le Kentucky, sur les contreforts des Appalaches, au sein d'une ancienne communauté minière. Il est issu d’une famille d'ouvriers. Une fois son diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre.
En 1992, il publie un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, qui est encensé par Jim Harrison, James Salter et Larry Brown. Cet ouvrage est suivi en 1997 par Le bon frère, son premier roman.
Pendant les vingt années suivantes, Chris Offut délaisse la littérature pour le cinéma. Il travaille à Hollywood, où il est scénariste de plusieurs séries télévisées, parmi lesquelles True Blood et Weeds. Il revient au roman avec Nuits Appalaches, lauréat du Prix Mystère de la critique et du Grand Prix du Roman Noir Étranger du festival de Beaune 2020. Son roman suivant Les gens des collines, reçoit le prix Marianne - Un aller-retour dans le Noir. Il est également l'auteur de chroniques parues dans de nombreuses revues et journaux, dont le New York Times et Esquire.
Il vit aujourd'hui dans le Mississippi sur une vaste propriété isolée, et partage son temps entre l'enseignement, l'écriture et le jardinage.

 

Avis :

C’est un coin d’Amérique profonde, une région rurale et plutôt déshéritée, mais qui, au coeur de ses collines des contreforts des Appalaches, abrite une nature généreuse et sauvage, à l’écart du monde et de son tapage. L’on y vit encore selon des codes ancestraux prônant l’ardeur au travail et l’honneur du sang, prêt à se défendre bec et ongle contre ce qui viendrait troubler un ordre depuis longtemps figé. Hommes taiseux et femmes teigneuses ne craignant rien ni personne, tous dans la petite localité de Rocksalt se connaissent ainsi de près ou de loin malgré leur distance bourrue et n’hésiteront pas à se prêter main forte face à l’étranger malveillant.

C’est là qu’en convalescence après une blessure de guerre, l’enquêteur militaire Mick Hardin, déjà protagoniste des Gens des collines, le précédent et premier tome de ce qui sera à terme une trilogie policière, est revenu cohabiter avec les fantômes de son enfance autant qu’avec sa sœur, première femme shérif du comté en pleine campagne pour sa réélection. Alors qu’il se morfond, abusant un peu trop des antidouleurs sans pouvoir se résoudre à signer les papiers de son divorce, Shifty Kissick, une veuve âgée qui le renvoie au souvenir du grand-père qui l’a élevé, lui l’orphelin, dans sa cabane au milieu des bois, lui demande d’enquêter sur la mort de son fils, un dealer sans envergure que la police a déjà classé aux pertes et profits des règlements de comptes entre rivaux.

Ses vieux réflexes militaires aussitôt réveillés pour le bien de « ceux qui n’ont pas encore été tués », voilà notre homme embarqué dans les péripéties musclées d’une affaire aux ramifications inattendues, susceptibles de l’entraîner, selon la vieille loi locale de l’honneur et du sang, dans un exercice d’auto-justice au prix exorbitant. Rondement menée dans un suspense sans faille, l’action laisse les pages se tourner d’elles-mêmes. Mais si, comme à la fin de toute intrigue policière, les coupables trouvent leur châtiment, ce n’est ici, dans une mélancolie déchirée entre l’attachement viscéral à la beauté paisible des lieux et la violence employée pour la défendre, que pour mieux souligner l’insoluble tragédie d’un homme rattrapé malgré lui par les atavismes culturels qu’il s’était évertués à fuir au loin.

Comme à son habitude, Chris Offutt signe avec ce dernier ouvrage bien plus qu’un polar addictif et enlevé. Peinture de l’Amérique rurale du Kentucky comme figée dans un autre temps, sa prose est aussi une réflexion mélancolique et fervente sur ce qui nous pousse, malgré la douleur, à rompre avec nos attachements et nos racines, à envisager l’avenir plutôt que le passé. (4/5)

 

Citations :

Jadis un solide gaillard, Oncle Billy n’était plus qu’un pâle sac d’os sous les couvertures. Sa respiration était laborieuse et s’achevait souvent par une toux prolongée qui effrayait Johnny Boy, comme si son oncle pouvait éjecter une partie de ses poumons abîmés. Il avait travaillé dans une mine de charbon pendant vingt ans mais n’avait pas droit aux allocations fédérales pour l’anthracose. Une nouvelle loi faisait du Kentucky le seul État empêchant les spécialistes d’étudier les radios de poumons endommagés. 


Dans l’avion, son regard se perdit à travers le hublot et il tenta de focaliser ses pensées. Il avait arrêté le rejet de déchets toxiques. Il avait guéri sa jambe, posté des pancartes pour sa sœur et découvert qui avait tué les frères Kissick. Il avait rendu Peggy heureuse en divorçant. Il avait débarrassé Shifty des menaces de Charley Flowers et aidé Jaybird à se sortir du pétrin au Dollar General. La liste était trop courte pour tout le sang versé entretemps. Douze morts, et il était là à se vanter de petites choses. Il se demanda combien de gens essayaient de se convaincre que le meurtre était acceptable au nom d’un Bien supérieur. Il n’était pas dupe. Le Bien supérieur n’existait pas, sinon en tant qu’excuse.


Il n’était jamais aussi à l’aise qu’à l’étranger, où il était parfaitement normal d’être différent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 17 avril 2024

[Kingsolver, Barbara] On m'appelle Demon Copperhead

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On m'appelle Demon Copperhead
            (Demon Copperhead)

Auteur : Barbara KINGSOLVER

Traduction : Martine AUBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français
(Albin Michel)
                   en 2024

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Demon Copperhead

Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c’est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?

Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S’il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l’ignorance, et les opioïdes – dont les premières victimes sont les enfants –, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L’auteur de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women’s prize for fiction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1955, Barbara Kingsolver est l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, qui compte des romans tels que L’arbre aux haricots, Les yeux dans les arbres, ou Un autre monde (Prix Orange du Livre), reflète ses préoccupations sur le monde et la société : la place des femmes, les inégalités sociales, la relation au vivant, et la protection de l’environnement. Barbara Kingsolver vit aujourd’hui en Virginie.

 

 

Avis :

De David Copperfield à Demon Copperhead… C’est après avoir visité la maison de Charles Dickens que Barbara Kingsolver s’est décidée à écrire sur ce sujet qui la hante : la pauvreté endémique qui, combinée aux ravages des opioïdes, décime la population rurale de sa région des Appalaches, laissant sur le carreau, comme le garçon au coeur de ce roman, des ribambelles d’orphelins promis à l’enfer sur terre.

« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds. » Pour Demon Copperhead, le jeune narrateur contraint « de se mettre au monde tout seul » par une mère junkie gisant inconsciente sur le sol de son mobil-home, la naissance devait en effet s’avérer la prémonition de toute une vie à se battre seul contre le sort d’un monde méprisé et incompris : celui des « rednecks » ou culs-terreux, ces Américains pauvres et blancs des zones rurales, en particulier du Sud et des Appalaches, caricaturés par l’Amérique des métropoles en dégénérés ignares, alcooliques et violemment intolérants, dans les faits abandonnés par les pouvoirs publics à l’existence invisible de laissés-pour-compte de l’Histoire.

« Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. » Depuis que l’exploitation forestière, la culture du tabac et l’industrie du charbon ont entamé leur déclin, laissant derrière elles chômage, absence de perspectives et pauvreté, la région des Appalaches est exsangue. « Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. » Alors, au marasme socio-économique est venu s’ajouter une catastrophe sanitaire. Attirés comme des vautours par la vulnérabilité d’une population, marquée dans sa chair par des emplois souvent usants et accidentogènes, mais sans guère d’accès aux soins médicaux, les fabricants d’opioïdes ont inondé la région d’« inoffensifs » anti-douleur, usant, comme les procès récents ont commencé à le révéler, de tous les stratagèmes pour promouvoir des produits éminemment addictifs, portes d’entrée aux drogues dures. Aujourd’hui, la Virginie occidentale bat le record des morts par overdose aux Etats-Unis. Environ un enfant sur quatre doit y grandir sans ses parents détruits par les stupéfiants.

Ces gens qui sont ses voisins, Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans leur tête et dans leur peau. Crédible et réaliste jusque dans la langue gouailleuse oscillant entre la naïveté et la trop grande lucidité d’un jeune garçon privé d’enfance, la narration de son parcours par Demon Copperhead nous confronte de l’intérieur au rouleau compresseur de l’injustice, de la souffrance et du désespoir. Laissé orphelin par la violence et la drogue, il va devoir se battre pour tenter de se construire malgré les défaillances du système de placement familial et les pièges de l’addiction. Heureusement, entre ses mauvaises rencontres et fréquentations d’une part, ses propres béances intérieures d’autre part, il trouvera aussi sur son chemin suffisamment de personnages magnifiques de force et de générosité pour contrer les préjugés et changer le regard sur ceux que l’on présente habituellement en bloc comme un affreux ramassis d’indécrottables arriérés.

Un grand, riche et très long roman, couronné du prix Pulitzer, qui fait comprendre l’humiliation de cette Amérique-là, emmurée dans ses difficultés au point de voir en sa peau blanche le seul dernier vestige de sa fierté et, en un certain Trump, l’espoir d’être enfin compris. (4/5)

 

 

Citations :

Enfant de junkie, junkie aussi. En grandissant, il va devenir tout ce que tu veux pas connaître : dents pourries et regard de zombie, la galère d’avoir à planquer son matos dans le garage pour qu’il se fasse pas la malle, le motel loué à la semaine, tapi bien à l’écart de la route touristique. Ce gamin, s’il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean. Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
 

Il se trouve que Melungeon est un de ces fameux mots. Inventé pour détester certaines personnes jusqu’au jour où ils se le sont approprié et ont dit, Allez vous faire foutre, je prends. Ces gens étaient mélangés, toutes les couleurs plus du sang cherokee et aussi portugais, qui avant était un truc à part, c’est-à-dire pas blanc. La raison pour laquelle ils se sont mélangés c’était qu’à l’époque des pionniers, le comté de Lee était comme maintenant, les gens avaient pas même un pot pour pisser. Étant fauchés comme les blés ils ont juste pris du bon temps et se sont retrouvés avec des bébés de toutes les couleurs. S’ils allaient ailleurs, ces gamins entendaient le mot de haine, Melungeon. Mr Dick disait que c’était une autre façon de dire Pauvre bâtard de merde.
 

Nous on pensait en gros que Dieu avait fait du comté de Lee le trou du cul du monde du travail.
« Ce n’est pas Dieu », il a dit. (…)
« Ne pensez-vous pas, nous a-t-il demandé, que les mineurs voulaient une vie différente pour leurs enfants ? Après toutes les histoires que vous avez entendues ? Ne pensez-vous pas que les compagnies minières le savaient ? »
Ce qu’elles faisaient, nous a-t-il expliqué, c’est qu’elles barraient la route à toute possibilité, à part aller au fond des mines. Pas seulement ici, mais aussi à Buchanan, Tazewell, dans tout l’Est du Kentucky, ces comtés ont été achetés en totalité : terres, hôpitaux, palais de justice, écoles, tout appartenait à la compagnie. On avait pas tant que ça besoin d’être éduqué pour être mineur, alors ils ont laissé les écoles pourrir. Et ils ont bien veillé à ce qu’aucune fabrique ou usine ne passe la porte. Rien que le charbon. Encore aujourd’hui, il faut en faire du trajet pour trouver un autre boulot. Pas un hasard, a dit Mr Armstrong, et pour une fois on l’a cru, parce qu’au fond de nos pauvres boîtes crâniennes les pièces du puzzle s’assemblaient et c’est toute la terrible logique de notre monde qui nous apparaissait. Les pères en caleçon à la maison à siffler leur bière, les mères à l’épicerie avec leurs bons alimentaires. Les recruteurs de l’armée avec leurs boutons dorés venus récolter leur jackpot de personnes sans avenir. Merde.
Le problème quand on étudie nos origines c’est qu’on finit par avoir envie de frapper quelqu’un, par exemple Bettina Cook et tout le tintouin. (Faut pas rêver. Son père étant à la tête des supporters de football et grand donateur.) Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais, il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève.
 
 
« Quand j’étais petit, il a dit finalement, on faisait ce qu’on nous disait. C’est si dur que ça ? »
J’ai répondu qu’on était probablement plus paumés aujourd’hui à cause de la télé et du reste.
Il a demandé pourquoi, enfin. Qu’est-ce qui était si perturbant ? Je crois pas qu’il voulait que je balance sur Maggot, il se demandait juste sincèrement ce qui était si dur pour nous. Par rapport à avant. J’ai dit que peut-être la différence était qu’on voyait tout ce qu’on n’avait pas. Ceux dans le monde qui étaient plus riches que nous faisaient toutes sortes de conneries et s’en tiraient comme ça. Ça te fout les boules. Ça te perturbe.


Un parent mort est un drôle de fantôme. Si t’arrives à en faire une sorte de poupée, que tu la mets dans la maison où il a vécu, avec ses vrais vêtements et tout le reste, ça t’aide à te le représenter comme une personne, pas juste un trou dans l’air en forme de personne. Ce qui t’aide à te sentir un peu moins comme un enfant invisible en forme de personne.


« T’as pas idée des gens à qui elle a affaire. Ils débarquent tous les jours pour se faire prescrire des médocs. Ils sont prêts à raconter n’importe quoi pour avoir leurs antidouleurs. Genre calculs dans les reins. Ils emportent le flacon dans les toilettes et se piquent le doigt pour mettre du sang dans leur échantillon d’urine. Elle sait qu’ils achètent les médecins, mais si elle dit non, y en a qui deviennent vraiment mauvais. Qui lui crient dessus, la traitent de sale pute. » (…)
« Maman dit que la moitié de ces gens savent même pas qu’ils sont dépendants. Ils ont juste pris ce que le docteur leur a dit de prendre, et maintenant ils sont en manque et ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive. Tout ce qu’ils savent, c’est que maman leur a supprimé leurs médicaments et qu’ils ont l’impression qu’ils vont crever. »


Y avait des jeunes à l’intérieur, les plus grands jouaient au basket. Noirs tous autant qu’ils étaient, aussi entièrement que chez nous on était tous blancs, et vu l’allure de la rue, tout aussi fauchés. On vivait là où on était né. Peut-être qu’il fallait payer un supplément pour pouvoir se mélanger. 


Notre premier rendez-vous après la mort de Vester : le centre anti-douleur.
Celui où elle allait se trouvait à l’ouest de Pennington Gap dans un centre commercial tout en longueur qui semblait s’être fait bombarder, de même que les autres boutiques alentour. Cela dit, y avait peut-être deux cents voitures garées sur le parking. Sept heures du soir un dimanche, des files de gens qui attendaient de pouvoir entrer. Des femmes et des enfants endormis dans des voitures, des hommes allongés sur le trottoir. Comme il pleuvait, la plupart étaient blottis sous l’auvent mais certains étaient juste debout sous la pluie, comme s’ils trouvaient même plus la force d’y croire. (…)
Elle a regardé à travers le rideau de pluie et a fait, Oh. Y avait plus de monde que d’habitude. On était en mai, le premier du mois, le comté tout entier venait de toucher les minima sociaux. Je lui ai dit que je me voyais pas faire la queue, on serait encore là à minuit, et elle a dit, Sois pas bête, on entre pas, nous. Tous ces gens attendent de voir le médecin pour avoir leur ordonnance. Les nôtres elles viennent de papa, on est juste ici pour vendre ses médocs.
(…)  j’ai observé les allées et venues, essayant d’y comprendre quelque chose. T’avais ceux qui attendaient d’entrer, et ceux qui s’arrêtaient dans leurs vieilles Chevy, sortaient leurs sacs en papier et repartaient avec de l’argent. Faisant leur petit business. Dealer, t’imagines que c’est un truc de jeune, mais y avait là des tas de gens plus vieux. Je dis bien vieux, genre pattes folles et déambulateurs. Chique de tabac dans la joue, casquette de chasse avec le rabat baissé. Mr Peg se serait fondu dans le décor. J’ai pensé au soir où Kent lui avait donné un bon pour des échantillons gratuits, et Mrs Peggot avait dit qu’elle les jetterait dans les toilettes. Elle était loin de se douter, ils auraient pu venir ici et les échanger pour un mois de commissions. Ces vieux ploucs vendaient ce qu’ils avaient, tout comme Mr Peg, à l’époque où il avait toutes ces bouches à nourrir, vendait les chevreuils qu’il chassait et les tomates de leur jardin. On fait avec ce qu’on a.


Je lui ai demandé ce qui se passait si tu entrais dans cette clinique. Elle a dit, Tu donnes l’argent et on te fait l’ordonnance. Tout le monde sort avec exactement la même chose, la sainte trinité : Oxy, Soma, Xanax. Mais y en a plein qui poireautent tellement longtemps qu’ils se tapent une crise de delirium dans la salle d’attente. Elle avait l’habitude de récupérer les ordonnances de Vester chez Walgreens, de retirer la provision nécessaire pour les jours à venir, puis de venir direct ici pour vendre le reste. Une fois elle s’était fait presque deux mille dollars. T’as juste à repérer ceux qui sont en crise ou qui vomissent.


Elle m’a expliqué que les gens du laboratoire Purdue épluchaient les données avec leurs ordinateurs et qu’ils ciblaient des endroits comme le comté de Lee parce que c’étaient des mines d’or à leurs yeux. Ils repéraient les médecins qui avaient le plus de patients en invalidité, puis envoyaient leur armada de commerciaux à l’attaque.


Tommy m’a montré la photo de Big Tom. Ok, pas terrible. J’ai essayé de lui expliquer que c’était humain, qu’on avait tous besoin de s’en prendre à quelqu’un. Le beau-père qui file des claques à la mère, elle qui crie après le gamin, lui qui se venge sur le chien. (Non pas qu’on en avait un. Mais j’avais collé une trempe à mes Transformers.) C’était nous le chien de l’Amérique. Chaques catégorie de personnes a son nom propre, sauf nous, va savoir pourquoi. Beaufs, ploucs, péquenauds, pas de majuscules.

vendredi 11 novembre 2022

[Joy, David] Nos vies en flammes

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos vies en flammes
           
(When These Mountains Burn)     

Auteur : David JOY

Traduction : Fabrice POINTEAU

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis),
                   2022 en français (Sonatine)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir.

Au sommet de son art, David Joy nous offre avec Nos vies en flammes une oeuvre magistrale. Après Ce lien entre nous (2020), unanimement salué par la critique et les libraires, il nous prouve une fois de plus l’étendue de son talent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Joy est né en 1983 à Charlotte, en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash, qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du Conseil des arts de la Caroline du Nord. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.
David Joy vit aujourd’hui à Webster, en Caroline du Nord, au beau milieu des Blue Ridge Mountains, et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et les travaux manuels.

 

 

Avis :

Dans ce coin des Appalaches - déjà ravagé par le chômage et l’exode - que les incendies de forêt menacent désormais de faire partir en fumée, Raymond Mathis, garde forestier retraité, s’accroche à sa ferme, où il vit seul depuis qu’un cancer a emporté sa femme et que son fils s’enfonce toujours un peu plus dans la drogue. Un jour qu’il se voit forcé par les dealers de régler les lourdes créances de son fils en échange de sa vie, il décide de prendre les choses en mains en lieu et place de la police.

L’Amérique de David Joy est celle des oubliés et des défavorisés, ceux qui, rivés à une région économiquement moribonde, ne connaissent que la dureté d’une vie sans espoir, le combat quotidien pour, au mieux, une poignée de dollars qui n’assurera qu’à peine les besoins fondamentaux d’une vie dépourvue d’horizon. Cette Amérique est devenue le terreau des addictions en tout genre, alcool, médicaments et drogues, seules fenêtres ouvertes sur quelques instants d’oubli et de respiration. Des opioïdes bon marché prescrits sur ordonnance aux méthamphétamines et à l’héroïne, ces habitants sont de plus en plus nombreux à se muer en ombres squelettiques que l’on retrouve un jour sans vie au coin d’une rue, la seringue encore au bras, venant grossir les statistiques accablantes que le comté affiche sur des panneaux au bord des routes.

Le fils de Ray est l’un d’entre eux, embarqué sur un toboggan vers l’enfer, au fur et à mesure que l’oubli temporaire exige toujours plus de doses, toujours plus d’argent, et que, pour entretenir la combustion intérieure qui le détruit progressivement, il se retrouve réduit aux pires extrémités. Impuissant, Ray assiste à la lente et irrépressible déchéance de son fils, qui, avant de le mener inévitablement vers la mort, le place à la merci de la violence de trafiquants tellement sûrs de leurs collusions au sein de la police et des autorités que rien ne semble pouvoir les arrêter. Faisant frissonner le lecteur d’effroi et de dégoût, la narration laisse monter le désespoir jusqu’au paroxysme qui déclenche la révolte de Ray, subitement las de trop subir.

Classiquement nouée autour d’un trafic, de victimes et d’une vengeance, l’intrigue s’enroule de manière violente et accablante autour de personnages qui crèvent les pages. C’est qu’ils sont partiellement nourris par le propre vécu de l’auteur, issu d’une ces familles pauvres des Appalaches, jeune consommateur de comprimés en tout genre qui a su ensuite éviter les drogues dures, contrairement à un entourage aujourd’hui décimé. Sa révolte à lui, c’est dans son roman et ses articles qu’il l’exprime, tel celui qui figure en postface, où il dénonce la responsabilité de laboratoires pharmaceutiques dans le développement de la crise des opioïdes aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt-dix. Marketing à tout crin, sous-estimation intentionnelle des risques d’addiction : la cupidité a mené – et continue à mener – chaque année à la mort plusieurs centaines de milliers d’Américains, en tête desquels les plus pauvres et défavorisés.

Peinture sociale en même temps que roman policier, un livre noir, dont les personnages, découpés sur le fond d’incendies menaçants et rampants, semblent les victimes d’un monde en perdition, sur la brèche d’un enfer prêt à l’engloutir. (4/5)

 

 

Citations :  

Aussi fort que fût un homme, il y avait des moments dans la vie qui le laissaient vide, des choses qui pouvaient en une fraction de seconde lui creuser le cœur comme une caverne. Pour une mère ou un père, c’était aussi simple qu’entendre son enfant pleurer. Il n’avait jamais eu conscience de cette vulnérabilité jusqu’à ce qu’il tienne ce garçon dans ses bras.
 

Dans son esprit, trois années n’étaient pas différentes d’une journée. Quand un homme perd une femme de la sorte, le temps n’est plus qu’une question d’avant et d’après. Ce qui était n’est plus et ne sera plus jamais. C’est ainsi que ça fonctionne. On se retrouve piégé dans l’après. Il y avait eu la vie qu’il avait vécue avec elle, puis celle-ci avait disparu. Vient un moment où il ne reste plus que le souvenir. Une vie n’est rien que la somme de ses hiers. C’était la seule vérité que Raymond Mathis connaissait désormais.
 

Ce n’était pas que les junkies se foutaient de vivre ou de mourir, c’était que la sensation qu’ils recherchaient se trouvait juste à la lisière entre les deux, et parfois vous basculiez.
 

Il n’y avait aucun sens à tirer de tout ça, et peut-être était-ce la beauté d’un tel moment. L’émerveillement naissait d’une incapacité à trier ce que les sens absorbaient, et c’était exactement ce qu’il ressentait à cet instant. Comme un émerveillement absolu.
 

Quand un homme atteint la fin de quelque chose, c’est une chose de regarder entre ses mains et de voir sa propre vie en morceaux, mais c’en est une tout autre de regarder en arrière et de voir tout dévasté dans son sillage. La vie ne peut aller que dans une direction, et ce qui reste derrière est à la fois puissant et permanent. Il avait pendant si longtemps refusé de se retourner. Désormais, il ne supportait pas l’idée d’avancer.
 

Les décisions ont le don de s’additionner les unes aux autres. Les nombres vous échappent. Plus le temps passe, plus les choses sont difficiles à justifier. Parfois il est impossible de tenir le compte des torts qu’un homme a accumulés au cours de sa vie, et Denny savait qu’il avait depuis longtemps dépassé ce stade, que depuis des années sa relation avec sa sœur était plus une affaire de clémence que de pardon.
 

Le manque le faisait se tordre tandis qu’il passait devant des motels faiblement éclairés et des panneaux d’affichage lumineux. Il y avait la douleur et la nausée, certes, mais la sensation qu’il éprouvait était difficile à expliquer à quiconque ne la connaissait pas. C’était comme s’il y avait un moi intérieur et un moi extérieur, la conscience et le corps, et plus il redescendait, plus il avait l’impression que cette partie intérieure se détachait et se racornissait comme un ver desséché par le soleil. Elle devenait une chose froide et cassante et son corps n’était plus qu’une coquille, comme s’il se trimballait dans un costume trop grand. Il y avait littéralement un espace physique entre les deux parties. Il sentait la séparation entre elles, peut-être un centimètre, parfois plus, et la seule chose qui pouvait les rassembler était la dope. Quand il se shootait, une chaleur l’emplissait comme un ballon de baudruche, et c’était ce qu’il crevait d’envie de ressentir à cet instant.
 
 
Les pensées positives semblaient toujours jaillir et étinceler et se consumer comme un feu d’artifice. À la fin, il ne restait chaque fois que l’obscurité.


Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient à lentement changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient.
Quand l’exploitation forestière avait cessé et que les montagnes s’étaient retrouvées aussi nues que la lune, des familles avaient fait leurs valises et s’étaient rendues dans l’Ouest, dans des endroits comme l’Oregon et l’État de Washington où les arbres étaient encore intacts. Si vous faisiez un bond de soixante ans en avant, ça avait été la même histoire quand les fabriques de papier avaient fermé, quand les vieilles usines de plastique à l’extrémité sud du comté étaient parties, quand Dayco avait licencié tout le monde à Waynesville ou quand Ecusta avait disparu de Brevard. Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants.
Ceux qui restaient élevaient leurs enfants dans l’espoir qu’ils s’en sortiraient mieux. Ils leur conseillaient de faire des études pour trouver un bon boulot qui ne rendrait pas leurs mains calleuses, qui ne leur crevasserait pas la peau, qui ne leur briserait pas les os. Nous ne voulons pas que tu sois obligé de travailler comme nous l’avons fait. Voilà ce qu’ils disaient, et c’était une pensée noble mais de mauvais augure. Car au lieu de rester ancrés à l’endroit qui portait leur nom, ils emportaient leur nom avec eux quand ils partaient. Le tissu même de ce qui avait autrefois défini les montagnes se fragmentait et était remplacé par des étrangers qui construisaient leurs résidences secondaires sur les crêtes et faisaient tellement grimper les prix de l’immobilier que les quelques gens du coin qui restaient ne pouvaient plus payer leur taxe foncière.
Évidemment, il y avait la drogue. Il y avait eu la décennie de la meth, la transition vers les antidouleurs et les seringues, et ce n’était pas tant un problème spécifique aux montagnes qu’un problème national. C’était le remède qui permettait d’échapper à la pauvreté systémique, le résultat d’une politique qui privilégiait les bénéfices aux dépens de la population depuis deux cents ans. Au bout du compte, c’était ça, la cause première de tout.
Mais il ne s’agissait pas uniquement d’économie, ni de drogue. Il s’agissait de l’abandon des valeurs. C’était remplacer le dur labeur par la commodité. C’était dire que le Starbucks le plus proche était plus important que chez soi.


Quelqu’un, quelque part, recevrait bientôt un coup de fil pour l’informer qu’une personne aimée était morte. C’était inévitable. Et je savais ce que ça faisait, car j’avais reçu ce genre d’appel par le passé. De tels moments façonnent notre vie. Nous nous retrouvons avec rien d’autre que l’avant et l’après. C’est ainsi que fonctionne le temps, ceux d’entre nous qui sont dans l’après tentant de recoller les morceaux.
 
 
Depuis des siècles, l’histoire des Appalaches est celle d’intérêts extérieurs exploitant les ressources de la terre et de ses habitants, et repartant quand il n’y a plus rien à prendre. Ça a tout d’abord été le bois, puis le charbon. Maintenant c’est le tourisme, le développement foncier effréné, et la gentrification. L’histoire de ces montagnes a toujours été celle de déplacements et de promesses rompues. L’argent vient et repart. Les boulots se font rares et les gens s’en vont pour trouver du travail, pendant que d’autres restent pour grappiller ce qu’il y a à grappiller.
Les gamins avec lesquels j’ai grandi, des gosses qui avaient une vie aussi dure que celle de mon père, connaissaient des vérités que la plupart des gens ne découvrent qu’une fois adultes, pour autant qu’ils les découvrent un jour. Il y a un poème d’une de mes écrivaines préférées, la poétesse du Kentucky Rebecca Gayle Howell, intitulé « Ma mère nous a appris à ne pas avoir d’enfants », et dans ce poème il y a un vers dans lequel elle demande :
La délicatesse est-elle une ressource des privilégiés ?                            
Elle répond :                            
À cet égard, les miens étaient pauvres.             
Nous nous battions pour manger et nous battions entre nous parce que
nous étions fatigués de nous battre. Nous n’avions pas le temps             
de partager. À la place notre richesse était l’honnêteté,                            
Qui n’est pas la tendresse.


Les gens qui n’ont pas grandi de cette manière ne comprennent pas ce qui peut pousser quelqu’un vers des drogues telles que la métamphétamine ou l’héroïne. Ils ne comprennent pas ce qui peut pousser un homme à boire comme mon grand-père. La raison pour laquelle ils ne peuvent pas le comprendre est qu’ils ne sont jamais tombés aussi bas. Quand tout ce qu’on a, c’est un billet de vingt dollars, vingt dollars ne repoussent pas les avis d’expulsion. Vingt dollars ne vous procurent pas une assurance-maladie. Vingt dollars ne suffisent pas à rembourser le prêt pour la voiture. Vingt dollars ne permettent même pas d’avoir de la lumière. Mais vingt dollars peuvent vous faire quitter ce monde pendant un petit moment. Rien qu’une minute. Juste le temps de respirer.            
C’est ce que tous les junkies que j’ai rencontrés voulaient : rien qu’une seconde pour respirer.
 
 
Quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de « Big Pharma ». Tous les gamins avec lesquels j’ai grandi s’étaient fait prescrire quelque chose. Chaque pub à la télévision s’achevait par une liste indéchiffrable d’effets secondaires. Encore maintenant, chaque armoire à pharmacie d’Amérique contient des cachets qui peuvent être pris à tort et à travers, des médicaments qui peuvent servir à se défoncer. (…)
Les premières drogues que nous avons prises nous ont été données par des médecins.
Voilà qui résume bien l’épidémie américaine des opioïdes. C’est l’histoire de labos pharmaceutiques balançant des cachets dans des communautés tout en minimisant ou en ignorant leur potentiel d’addiction et d’abus.            
« La promotion et le marketing de l’OxyContin s’inscrivaient dans un contexte de libéralisation de l’usage des opioïdes dans le traitement de la douleur, particulièrement pour les douleurs chroniques non liées au cancer, expliquait un article de février 2009 de l’American Journal of Public Health. Purdue a mené une campagne “agressive” pour promouvoir l’utilisation des opioïdes en général, et de l’OxyContin en particulier. Rien qu’en 2001, le laboratoire a dépensé 200 millions de dollars en stratégies diverses afin de faire la promotion de l’OxyContin. »            
Et : « Une caractéristique constante de la promotion et du marketing de l’OxyContin a été un effort systématique pour minimiser le risque d’addiction lors de la prise d’opioïdes pour le traitement de douleurs chroniques non liées au cancer. »


Aujourd’hui, la transition des médicaments sur ordonnance aux opioïdes illégaux est quasiment un cliché américain. Demandez à n’importe qui dans ce pays, il y a des chances pour que tout le monde ait une histoire, la même histoire, une histoire comme un disque rayé, racontée encore et encore au point qu’elle a presque perdu toute signification : untel a été blessé au travail, ou untel s’est fait opérer, on lui a prescrit de l’OxyContin, il est devenu accro, et il a plongé dans l’héro.     
La crise américaine des opioïdes est aussi banale et courante qu’un épisode de The Bachelor, et ça faisait longtemps qu’on la voyait venir. Ce que cette nation a connu au cours des deux dernières décennies est le fruit d’une culture pharmaceutique qui plaçait les profits avant les gens. Que les laboratoires aient fait gober des antidépresseurs ou des somnifères à des gosses de douze ans, ou qu’ils aient refilé des antalgiques tout en minimisant leur potentiel addictif, ce qui s’est passé est le résultat de la cupidité.
 
 
Entre 1999 et 2015, 300 000 personnes sont mortes d’une overdose d’opioïdes aux États-Unis. À l’époque, les experts prévoyaient que 300 000 autres mourraient au cours des cinq années suivantes, et tandis que nous entrons dans la dernière année de cette prédiction, il semblerait qu’ils aient visé juste, avec entre 40 000 et 50 000 décès par an depuis.         
Mais une chose qu’on oublie souvent, c’est le facteur géographique, le fait que certaines régions ont été inondées de médicaments à un degré qu’on ne retrouve pas ailleurs. Si vous regardez les cartes de répartition des antalgiques, les cartes détaillant les niveaux de prescription d’opioïdes, les Appalaches ressortent comme une ecchymose par rapport au reste du pays. Il y a eu 42 000 morts par overdose en 2016, et sur les cinq États les plus touchés, quatre se trouvent dans les Appalaches.
Quant à savoir comment cela a pu se produire, comme tout aux États-Unis, ça a été une question d’économie et de politique – le ciblage systématique d’une population sans voix et essentiellement invisible. Balancez le poison là où personne ne va, et on ne comptera jamais les cadavres. L’Amérique mainstream s’en foutait, car ça n’arrivait pas chez elle. C’était comparable à la période où le crack dévastait les quartiers noirs défavorisés, dans les années 1980 et au début des années 1990. Mais la différence entre la crise des opioïdes et l’épidémie de crack, c’est que les opioïdes se sont finalement retrouvés dans les foyers des Américains blancs des classes moyenne et supérieure. C’est alors que le reste du pays a commencé à prêter attention au problème. Les gens ne pouvaient plus fermer les yeux, car ils devaient enterrer les leurs.


Quand vous regardez la façon dont Purdue Pharma s’en est pris au peuple américain, ça se résume à une histoire de pauvreté et d’exploitation des personnes au bas de l’échelle. Comme l’a expliqué Beth Macy, « plus nous parlons de l’épidémie comme d’un phénomène individuel ou d’une faillite morale, plus il est aisé de dissimuler et d’ignorer les conditions sociales et économiques qui prédisposent certaines personnes à l’addiction. La solution n’est ni le Suboxone ni les sermons moralisateurs, mais plutôt une démocratie redynamisée qui offre de véritables opportunités d’emploi et des salaires décents à tout le monde. » 
Macy semble séparer dans ce débat la dimension de faillite morale et les conditions socioéconomiques qui mènent à l’addiction, mais pour moi ces deux choses vont de pair. Générer des profits aux dépens de la population est une crise de valeurs. Le fossé socioéconomique croissant est notre plus grande faillite morale, et tant que nous n’aurons pas résolu ces disparités, ces crises se produiront encore et encore. Les victimes seront toujours les personnes vivant dans des endroits oubliés.


J’ai regagné l’autoroute et roulé environ quinze kilomètres jusqu’au magasin Tractor Supply pour acheter du fourrage, et quand j’ai atteint le bas de la rampe de sortie, j’ai regardé de l’autre côté de la route en direction d’un panneau planté sur la colline. Je l’avais déjà regardé des centaines de fois au fil des années. Il affichait le nombre d’overdoses dans le comté au cours du dernier mois, un comptage en évolution constante des morts par overdose au cours de l’année. Chaque fois que je passais, le nombre avait augmenté.
 
 
On a dénombré 93 331 morts par overdose aux États-Unis pour l’année 2020. Parmi ces décès, 69 710 étaient liés à la consommation d’opioïdes, dont 57 500 causés spécifiquement par les opioïdes synthétiques. Rétrospectivement, il est frappant de constater à quel point l’estimation des experts évoquée précédemment dans l’article, qui prévoyait 300 000 morts de plus entre 2015 et 2020, s’est avérée juste. Au cours de cette période de cinq ans, on a dénombré 289 312 morts par overdose d’opioïdes, chaque année surpassant la précédente en termes de chiffres. Dans 63 % des cas, la mort était due à un opioïde synthétique, dont fait partie l’OxyContin.             
« Les derniers chiffres du CDC (agence fédérale des États-Unis en charge du contrôle et de la prévention des maladies) montrent que vingt-huit États ont enregistré une hausse de plus de 30 % du nombre de morts par overdose en 2020 par rapport à l’année précédente, parmi lesquels dix États ont enregistré une hausse de 40 %... Sur les quinze États qui ont enregistré la hausse la plus importante, neuf d’entre eux sont situés dans les États du Sud ou des Appalaches. »             
Fin août 2021, le juge fédéral Robert Drain a approuvé un plan de faillite qui garantit à la famille Sackler l’immunité contre toute tentative future de poursuites à l’encontre de leur compagnie Purdue Pharma et de leur produit, l’OxyContin. En échange, la famille Sackler a accepté de payer environ 4,3 milliards de dollars de pénalités tout en renonçant à la propriété de leur entreprise. Les Sackler, qui d’après leurs propres estimations ont gagné plus de 10 milliards de dollars grâce à la vente d’opioïdes, restent l’une des familles les plus riches des États-Unis.

 

mardi 10 mars 2020

[Rash, Ron] Par le vent pleuré





Coup de coeur 💓

 

Titre : Par le vent pleuré (The Risen)

Auteur : Ron RASH

Traductrice : Isabelle REINHAREZ

Parution : en américain en 2016,
                en français en 2017 chez Seuil 

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Une terre d’ombre (Seuil, 2014) a reçu le Grand Prix de Littérature policière. Ron Rash vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University.

 

 

Avis :

Les restes d’une jeune femme sont soudain retrouvés, près de la rivière qui borde cette petite ville tranquille de Caroline du Nord : il s’agit de Ligeia, disparue quarante-six ans plus tôt, en 1969, à l’issue d’un été où elle avait fréquenté en cachette les deux frères Bill et Eugène. Petits-fils du tout-puissant médecin, tyrannique et conservateur, qui tenait alors sous sa coupe, non seulement sa famille, mais aussi toute la ville, ils avaient alors été fascinés par la liberté de comportement de cette jeune hippie venue de Californie, qui les avait initiés au sexe, à l’alcool et à la drogue. Cette découverte macabre est pour les deux hommes, aujourd’hui sexagénaires, un fracassant retour du passé, qui va poser de bien sombres questions quant à leur responsabilité dans la mort de Ligeia.

La vérité psychologique des personnages rend parfaitement crédible cette histoire, d’ailleurs inspirée d’un véritable fait divers. Au-delà de l’affaire criminelle qui entretient suspense et curiosité, c’est à une plongée étouffante dans la société de cette petite ville américaine de la fin des années soixante que nous convie Ron Rash, à l’époque où le vent nouveau de la liberté se heurtait parfois violemment à l’autorité conservatrice.

Alors que la méchanceté et la noirceur du grand-père n’en finissent pas d’atterrer toujours plus le lecteur, les portraits de Ligeia et des deux frères prennent peu à peu une densité dramatique dont on sait l’inéluctable explosion, sans toutefois parvenir à s’en figurer le moment ni le comment. L’effet de surprise reste ainsi intact jusqu’au bout, dans un dénouement implacable et glaçant, où le poids de la responsabilité n’échoit clairement pas au plus grand coupable.

Instantané d’une époque en mutation et d’un détonnant conflit de générations, ce récit noir d’une lâche impuissance face à la tyrannie se lit en un souffle. Il vous laisse hanté par la question du doute et de la culpabilité, par cette infinie expiation qui aura été le corollaire d’une liberté chèrement payée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020

jeudi 16 mai 2019

[Rash, Ron] Un silence brutal





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un silence brutal (Above the Waterfall)

Auteur : Ron RASH

Traductrice : Isabelle REINHAREZ

Parution : 2015 en américain chez Ecco,
                2019 en français chez Gallimard

Pages : 272






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ce coin des Appalaches, entre rivière et montagnes, que l'œuvre de Ron Rash explore inlassablement depuis Un pied au paradis, un monde s'efface devant un autre : à l'enracinement des anciens à leur terre succède la frénésie de profit des entrepreneurs modernes.
Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard, contre les accusations de Tucker, propriétaire d'un relais pour riches citadins curieux de découvrir la pêche en milieu sauvage. Dans leur esprit, Gerald est incapable d'avoir versé du kérosène dans l'eau, provoquant la mort des truites qu'il aime tant. Mais alors, qui est le coupable?
La voix de Becky incarne la poésie infinie de la prose de Ron Rash, dont la colère s'exprime dans la description des ravages de la meth, fléau des régions frappées par le chômage et délaissées par les pouvoirs publics.

 

 

Avis :

Le Shérif Les s’apprête à prendre sa retraite dans les prochaines semaines, lorsqu’une dernière affaire vient bousculer ses préparatifs de départ : Gerald, un vieil homme du coin, dur-à-cuir irascible viscéralement attaché à ce coin de nature des Appalaches, refuse de respecter l’interdiction d’accès à la rivière, légalement décrétée par le propriétaire d’un tout récent et luxueux relais de pêche pour riches touristes. La dispute de voisinage s’envenime lorsque la rivière est soudain polluée par un déversement de kérosène, et que tout semble, bien trop facilement, accuser le vieillard.

Sur l’insistance de Becky, la directrice du Creek Park qui a fait de la protection de la nature sa raison de vivre et qui partage avec Gerald sa passion pour ce lieu, Les entreprend de soulever le drap des apparences pour innocenter leur ami.

Les est de l’ancienne école et a depuis longtemps appris à jouer son rôle avec discernement, quitte à appliquer parfois ses propres méthodes, celles qu’il juge plus aptes à remettre ses concitoyens sur les rails, lorsque le malheur ou la pauvreté les a envoyés dans le mur. Pas facile en effet de rester de marbre face aux fréquents drames du désespoir qui frappent ce district rural et déshérité, où l’addiction à la méthadone fait des ravages. Il semble qu’aucun des personnages ne soit indemne : tous ont gardé des traces psychologiques et affectives des épreuves qu’ils ont  vécues. Ce sont ces failles qui leur donnent tant d’humanité, dans ce roman qui parvient à rendre toute leur profondeur et leur complexité.

Au travers de ce qui n’est finalement qu’un fait divers, cette histoire met en scène la confrontation entre un mode de vie traditionnel, pauvre mais proche de la nature, et celui, plus bling bling, de sa transformation moderne motivée par le profit. Ici un promoteur s’empare d’un coin de nature pour l’encager dans les frontières d’une propriété privée réservée à une clientèle payante. Là, le départ en retraite de Les marque la fin d’une humanité professionnelle et son remplacement par l’efficacité toute neuve et toute réglementaire de son successeur.

Rien n’est ici manichéen, tout n’est que nuance et subtilité dans la restitution tant des caractères que de leur environnement. Le propre attachement de l’auteur pour cette région transpire à chaque page, en particulier chaque fois que Becky vient chercher l’apaisement au contact de la beauté sauvage du parc naturel dont elle a la garde. Ses envolées lyriques m’ont toutefois laissée un peu sur la réserve : sans doute vaut-il mieux apprécier ces poèmes dans leur langue d’origine, ce qui m’amène à saluer au passage le travail de la traductrice, dont ils ont dû sérieusement compliquer la tâche.

Ce roman est au final une œuvre aux multiples facettes, où l’enquête policière n’est que le miroitement en surface de complexités humaines suggérées avec sensibilité, poésie et une forte pincée de nature-writing. (4/5)

 

 

Citations :

Par des trouées dans la voûte des arbres, le ciel use de pailles de soleil pour aspirer et assécher le terreau de feuilles baigné d’humidité.

Au-dessus de ma tête hêtre et bouleau, chêne rouge et noyer blanc. Trouant l’épaisseur de la canopée, des échasses de soleil arpentent le sol. Le sentier se rapproche de la rivière en tanguant. Une crinière d’eau vive dégringole d’une saillie rocheuse, atterrit brutalement.

Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en dessous, puis reprendre sa place. Un pick-up arrive dans l’autre sens. La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré dans un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se change en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.

L’une des histoires que me racontait mon grand-père à propos de l’époque où il travaillait à construire des ponts avait paru invraisemblable, même à un gamin, mais j’avais découvert plus tard qu’elle était véridique. Dans les années qui avaient précédé l’électricité, il n’y avait pour tout éclairage dans les caissons immergés que des bougies. Aux plus grandes profondeurs, la pression était telle qu’il devenait impossible de souffler une chandelle. La flamme s’éloignait de la mèche et ricochait sur les parois en bois avant de revenir se poser dessus. Ce que mon grand-père ne m’avait pas dit, c’était qu’il arrivait parfois que les câbles rompent et qu’un homme se retrouve bloqué au fond. Il devait savoir que la bougie consommait de l’oxygène, et aussi que la flamme ne s’éteindrait pas, pourtant il s’évertuait à souffler dessus, jusqu’à son dernier soupir, en continuant à espérer, en dépit de tout, que d’une façon ou d’une autre elle s’éteindrait.


 

Le coin des curieux :

Dans le roman, Becky note dans son carnet : « Petrichor : l’odeur des premières gouttes de pluie sur la terre sèche depuis longtemps ».

Tout le monde a déjà respiré avec plaisir cette si agréable odeur qu’exhale la terre, l’été, lorsqu’elle vient juste d’être rafraîchie par la pluie. Cette odeur porte donc un nom, qu’il faut prononcer « petrikor », du grec ancien petra (pierre) et ichor (sang, fluide). 

Pour mieux supporter la sécheresse, certaines plantes sécrètent un liquide huileux, absorbé par le sol pendant les périodes sèches, et qui imbibe notamment les graines pendant la germination, leur permettant de mieux résister au manque d’eau. Lorsqu’il pleut, cette huile, combinée à des molécules sédimentaires et à celles libérées par certaines bactéries du sol, dégage des composés volatils, qui produisent cette odeur caractéristique et éphémère.

De par son odeur mais aussi en raison du goût terreux qu’il donne aux liquides, nous sommes capables de détecter le petrichor dès 25 à 60 ng/l, soit une goutte dans une piscine olympique. Cette hypersensibilité est le résultat d’une évolution, qui nous a permis d’associer ce goût à une contamination de l’eau ou du vin les rendant impropres à la consommation.

 

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samedi 23 mars 2019

[Offutt, Chris] Nuits Appalaches




Coup de coeur 💓

 


Titre : Nuits Appalaches (Country Dark)

Auteur : Chris OFFUTT

Traducteur : Anatole PONS

Parution : américaine en 2018,
                  française en 2019

Editeur : Gallmeister

Pages : 240





 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.
Nuits Appalaches, le nouveau roman de Chris Offutt est une histoire amorale de détermination, de vengeance et de rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds.

 

 

Avis :

Nous sommes dans les années cinquante. Tucker a dix-huit ans. Il rentre de la guerre de Corée et, des cauchemars plein la tête, s’apaise en retrouvant sa terre natale du Kentucky, un âpre bout de cambrousse au pied des Appalaches. Taiseux coriace et droit dans ses bottes, il entreprend sa nouvelle vie avec ténacité, fondant une famille tout en exerçant la dangereuse activité de bootlegger. Tout bascule quand, une dizaine d’années plus tard, les services sociaux menacent de lui retirer ses enfants, dont quatre sont nés handicapés. Tucker n’est pas du genre à subir sans réagir.

Le livre est de la même trempe que son principal protagoniste, direct et sans bavardage : alors que transparaît l’attachement viscéral de l’auteur pour ce bout du monde propice à de sombres huis-clos, le récit enferme peu à peu le lecteur dans un récit noir, sans pathos ni complaisance, où le drame, implacable, s’installe silencieusement. Les dialogues sonnent avec une parfaite justesse et rendent extraordinairement vivants les personnages. Gens modestes et attachants que la vie malmène, ils sont de ceux qui ne comptent que sur eux-mêmes. Cachant leur souffrance derrière leur droiture et leur dignité muette, ils s’attachent avec énergie à défendre ce qu’ils ont de plus cher : la famille et l’honneur, selon un code moral qui n’a que faire de la loi. 


Western moderne, efficace et sobre, c’est aussi un livre empreint d’humanité et de poésie : un très beau roman. (5/5)

 

 

Citations :

Il s’avança jusqu’au bord de l’eau et admira une tortue qui prenait le soleil sur un érable abattu aux racines érodées. Il se demanda pourquoi un arbre poussait si près des eaux qui allaient causer sa chute. Peut-être les arbres étaient-ils aussi avides que les gens. 

Un grand nuage traversa le ciel, fragmenté en tessons épars qui se regroupaient à la manière d’un troupeau de moutons. 

Pour lui, le tonnerre intervenait quand deux nuages se percutaient. La foudre naissait de leur friction, comme les étincelles lorsqu’on frotte deux cailloux, et la pluie était une sorte de sang qui s’écoulait des nuages blessés.  



Le coin des curieux :

Situé au Sud-Est des Etats-Unis, le Kentucky représente l’extrémité ouest du massif des Appalaches qui sépare l’intérieur américain de la côte Atlantique. Longtemps zone frontière vers l’Ouest encore sauvage, c’est aujourd’hui un Etat relativement agricole, où la densité de population est généralement faible et le revenu par habitant en dessous de la moyenne nationale. 

Une des principales régions du Kentucky est la Bluegrass region, dans le centre de l'État, ainsi surnommée en raison de l’herbe bleue de ses nombreux pâturages. Le Kentucky est aussi célèbre pour ses chevaux - le Kentucky Derby est une course hippique mondialement connue -, pour ses distilleries de bourbon - l’État est considéré comme le berceau du whisky américain -, et pour ses grandes mines de charbon.
KFC (Kentucky Fried Chicken) est une entreprise originaire du Kentucky.
Cumberland Falls est l’un des rares endroits de l’hémisphère nord où l’on peut observer des arcs-en-ciel lunaires, générés par la réflexion de la lumière de la lune.



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