vendredi 12 avril 2019

[Le Corre, Hervé] Dans l'ombre du brasier






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Dans l'ombre du brasier

Auteur : Hervé LE CORRE

Editeur : Payot et Rivages

Parution : 2019

Pages : 384






 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

La "semaine sanglante" de la Commune de Paris voit culminer la sauvagerie des affrontements entre Communards et Versaillais. Au milieu des obus et du chaos, alors que tout l'Ouest parisien est un champ de ruines, un photographe fasciné par la souffrance des jeunes femmes prend des photos "suggestives" afin de les vendre à une clientèle particulière. La fille d"un couple disparait un jour de marché. Une course contre la montre s'engage pour la retrouver.
Dans l'esprit de L'Homme aux lèvres de saphir (dont on retrouve l'un des personnages), Hervé Le Corre narre l'odyssée tragique des Communards en y mêlant une enquête criminelle haletante. 


 

Un mot sur l'auteur : 

Hervé le Corre est né à Bordeaux en 1955. Professeur de lettres dans un collège, il se met à l'écriture vers trente ans et connaît un grand succès avec ses romans policiers noirs, primés à de nombreuses reprises.

 

Avis :

Depuis deux mois que la vague d’espoir de la Commune a déferlé sur Paris, entraînant dans l’insurrection la moitié de la ville, celle du menu peuple qui rêve d’un monde plus libre et plus égalitaire où il sortirait enfin de la misère, les combats contre l’armée régulière des Versaillais au service du gouvernement d’Adolphe Thiers sont à leur apogée. Paris est assiégé et bombardé, et bien vite les Communards ne peuvent plus empêcher les troupes ennemies de franchir les portes de la capitale. S’engage un combat inégal, rue par rue, immeuble par immeuble, où les barricades construites de bric et de broc ne peuvent guère protéger les derniers « fédérés » des obus et de la mitraille qui pleuvent dans un déluge meurtrier. Pourtant, les ultimes insurgés résistent, sans illusion quant à leur défaite imminente, mais portés par leur idéal et par l’espoir éperdu qu’au moins leur sacrifice défrichera un chemin pour les générations futures.

Le roman décrit ce combat jour après jour, tout au long de la « semaine sanglante » qui, fin Mai 1871, aboutit à l’anéantissement de la Commune et à une impitoyable répression. L’évocation historique est menée avec brio et entraîne le lecteur au plus près des espoirs et des désespoirs de ces combats inégaux et perdus d’avance, dans un tourbillon infernal de feu et de destruction, de sang et de souffrances, de chants et de furieuse envie de vivre.

Pourtant, malgré ce souffle superbement restitué, je n’ai pu m’empêcher de trouver le récit très long et assez répétitif, même si une intrigue censée créer un certain suspense vient se nouer au centre de la grande Histoire : Caroline, la fiancée de Nicolas Bellec du 105e régiment, ambulancière aux côtés des insurgés, a disparu. Des témoins ont vu un fiacre conduit par un cocher aux allures louches l’enlever en plein jour. Et Antoine Roques, élu « délégué à la Sûreté », est saisi de plusieurs signalements de disparitions de très jeunes filles. Une enquête policière tente donc des investigations rendues quasi impossibles dans ce contexte apocalyptique. 

En vérité, cette histoire dans l’Histoire se retrouve tellement noyée dans la description des combats ambiants qu’elle s’efface presque pendant la quasi totalité du roman, ne retrouvant la première place que dans les dernières pages.

Ce roman brillamment écrit et traversé du souffle épique d’un Hugo moderne n’a pas su me captiver autant qu’il le méritait : j’aurais souhaité davantage de concision et un plus grand équilibre entre l’histoire particulière et son contexte. Au final, je garde en mémoire une répétitive et sanglante description de combats, heureusement éclairés par un immense et incommensurable espoir. (2/5)


Citations :

Depuis un moment, Nicolas ne respire plus. Il n’a plus le temps. Peut-être plus l’envie. Il entre dans le couloir de l’immeuble la bouche et la gorge aussitôt plâtrées de poussière, n’y voyant pas plus loin que ses mains tendues devant lui tâtonnant dans cette opacité suffocante. Il ne voit pas arriver dans ses pieds les premiers degrés de l’escalier et il trébuche puis il gravit les marches une à une, les jambes raides, accroché à la rampe, les yeux levés vers des trouées déchiquetées où viennent souffler des flammes. Il franchit un palier dont une porte, intacte, est restée close, surmontée d’une lézarde par laquelle s’infiltre un jour incertain. En face, par le battant arraché, le feu gronde et se jette parfois vers l’escalier comme s’il hésitait encore à y monter. À l’étage au-dessus, une vieille femme en peignoir attend sur le pas de sa porte, échevelée, la figure en sang à cause d’une vilaine coupure au front. Derrière elle, dans l’appartement dévasté, la lumière dorée du soleil déjà bas se répand par la façade éventrée. « Il faudrait prévenir ma fille, dit-elle. Je ne pourrai pas venir dîner avec elle ce soir. Vous voudrez bien vous en charger ? Je vais vous noter son adresse, attendez-moi. » Elle rentre chez elle en fermant doucement sa porte et il faut quelques secondes à Nicolas, qui se prend à attendre qu’elle revienne, pour sortir de son hébétude et reprendre sa progression.

Parce que tout ce que la Commune a essayé de faire, c’est pour demain que ça comptera, et ces jours qu’on a vécus, malgré toutes ces souffrances et ces morts, ce sont les plus beaux que j’ai eus dans ma vie.

Alors oui, penser qu’on peut sauver la Commune aujourd’hui c’est comme croire qu’on va sauver une mourante par des prières sans dieu. Un peu comme cette femme prisonnière sous des tonnes de pierres. – Ça s’appelle l’espoir, dit Roques. Ça n’a rien à voir avec la raison sage des bien assis. Ça me fait penser à ces feux qui continuent à flamber sous la pluie.



Le coin des curieux :
 

La guerre franco-allemande de 1870 et l'insurrection de la Commune 

Mal préparée, la guerre contre la Prusse entreprise par Napoléon III en Juillet 1870 aboutit à la capitulation française en moins d’un mois et demi : le peuple de Paris se soulève, le Second Empire chute, la République est proclamée, un gouvernement provisoire se met en place.

Paris assiégé et bombardé ne communique plus avec la province que par pigeons voyageurs et ballons montés. C’est dans un de ces ballons que Gambetta s’enfuit pour prendre la tête d’une délégation gouvernementale à Tours et tenter d’organiser la défense nationale. Il est appuyé par un fort mouvement patriotique rassemblant tous les milieux politiques et mobilisant même au-delà des frontières (comme les Chemises rouges de Garibaldi). Mais faute d’encadrement, d’équipement et de formation militaire, les armées de volontaires ne résistent que quelques mois, de Septembre 1870 à Janvier 1871. Un armistice est alors signé, cédant notamment l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne. Les rangs français comptent 139 000 morts, au combat ou de la variole, contre presque trois fois moins côté allemand.

La déception face à la défaite, l’hostilité à l’égard de l’Assemblée à majorité monarchiste nouvellement élue et certaines mesures du gouvernement d’Adolphe Thiers renforcent l’agitation populaire à Paris. Une insurrection éclate en Mars 1871, quand des troupes régulières tentent, sur ordre du gouvernement, de saisir des canons de la Garde nationale. Une autorité insurrectionnelle se met en place : la Commune de Paris, rassemblant la moitié des Parisiens.
 
La Commune est une démocratie directe reposant sur une citoyenneté active.
Elle prend quelques mesures d’urgence (suspension des poursuites pour dettes et loyers impayés, soutien aux blessés, veuves et orphelins de guerre, aides alimentaires, adoption du drapeau rouge), puis se préoccupe d'améliorer la condition des prolétaires :
  • réquisition des ateliers abandonnés par leurs propriétaires dans l’idée d’y créer des coopératives ouvrières, journée de travail de 10 heures, encadrement élu par les salariés,
  • suppression du monopole des bureaux privés de placement de main d'œuvre qui agissaient souvent comme des «négriers», 
  • interdiction du travail de nuit dans les boulangeries, des amendes et retenues sur salaires alors très répandues, 
  • création d’un cahier des charges avec salaire minimum dans les appels d'offres concernant les marchés publics.
Elle est également une étape importante vers l’émancipation des femmes, qui, comme Louise Michel, défendent aussi Paris sur les barricades : création de l'un des premiers mouvements féminins de masse, début du principe d'égalité salariale, reconnaissance de l'union libre, interdiction de la prostitution. Elle manque de temps pour instaurer le droit de vote des femmes.
Enfin, l’enseignement est laïcisé, la séparation de l'Église (catholique) et de l'État décrétée (suppression du budget des cultes et sécularisation des biens des congrégations religieuses). 

La Commune ne dure que 72 jours. Avec l'accord tacite des Prussiens, elle est combattue puis écrasée lors de la « Semaine sanglante » (21–28 mai) par le gouvernement replié à Versailles depuis Mars 1971. 
La répression contre les communards est impitoyable et est approuvée par tous les hommes politiques de l’époque (y compris Gambetta et Ferry) qui craignent pour la République encore fragile. La plupart des écrivains, dont Zola et Sand, sont alors hostiles à la Commune. Nombreuses sont les exécutions sommaires commises par les troupes versaillaises, les condamnations et déportations notamment vers la Nouvelle-Calédonie.

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre a été construite à l’emplacement du point de départ de l’insurrection, en application d'une loi du 24 juillet 1873, pour « expier les crimes des fédérés ». Sa construction débuta en 1875.



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TIXIER Jean-Christophe : Les mal-aimés
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mardi 9 avril 2019

[Rufin, Jean-Christophe] Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla

Auteur : Jean-Christophe RUFIN

Editeur : Gallimard

Parution : 2019

Pages : 384








Présentation de l'éditeur :   

«Sept fois ils se sont dit oui. Dans des consulats obscurs, des mairies de quartier, des grandes cathédrales ou des chapelles du bout du monde. Tantôt pieds nus, tantôt en grand équipage. Il leur est même arrivé d’oublier les alliances. Sept fois, ils se sont engagés. Et six fois, l’éloignement, la séparation, le divorce…
Edgar et Ludmilla... Le mariage sans fin d’un aventurier charmeur, un brin escroc, et d’une exilée un peu "perchée", devenue une sublime cantatrice acclamée sur toutes les scènes d’opéra du monde. Pour eux, c’était en somme : "ni avec toi, ni sans toi". À cause de cette impossibilité, ils ont inventé une autre manière de s’aimer.
Pour tenter de percer leur mystère, je les ai suivis partout, de Russie jusqu’en Amérique, du Maroc à l’Afrique du Sud. J’ai consulté les archives et reconstitué les étapes de leur vie pendant un demi-siècle palpitant, de l’après-guerre jusqu’aux années 2000. Surtout, je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux. Parfois, je me demande même s’ils existeraient sans moi.»
Jean-Christophe Rufin.

 

 

Avis :

1958. Edgar est un jeune Français séducteur à la moralité un brin élastique, Ludmilla une jeune femme au tempérament de feu qui ne rêve que de quitter son village d’Ukraine. Leur rencontre improbable lors d’un reportage d’Edgar dans ce pays fermé où les rares visites de capitalistes étrangers sont encadrées de près par les autorités, va mettre fin à une vie qu’ils ne vivraient jamais plus : celle pendant laquelle ils ne s’étaient pas connus. Elle va sonner l’heure d’un mariage des contraires et de deux mondes opposés.

C’est le gendre d’Edgar et Ludmilla qui nous relate l’histoire de ces deux enfants terribles, par le jeu de deux récits enchâssés qui permet à l’auteur, par le biais du narrateur, d‘éclairer et de commenter un récit aux sonorités autobiographiques et très librement inspiré de la vie de Bernard Tapie et de Maria Callas. Se déroulant sur toute la seconde moitié du 20e siècle, le cheminement des deux protagonistes épouse celui de leur époque : démarrant de rien après-guerre, ils connaîtront une carrière brillante et médiatisée pendant les Trente Glorieuses, avant de subir de multiples crises et une profonde remise en cause. Chaque étape de leur vie est une nouvelle épreuve pour leur amour. Pourtant chaque cahot et chaque divorce ne feront que renforcer une union dont ils finiront par comprendre l’indéfectibilité.

Dans toutes les traditions spirituelles, le chiffre sept est sacré. Il symbolise l’achèvement et la totalité, la perfection d’un cycle complet, le pouvoir de la transformation, le temps du pèlerinage terrestre de l‘homme, l’union des contraires et la résolution du dualisme. Pour Edgar et Ludmilla, c’est aussi le symbole de la maturation, de la prise de conscience de la survie de leur amour à tout ce qui se met en travers de sa route. Il nous semble aujourd’hui que le mariage est quelque chose de trop sérieux pour le confier à des jeunes gens. Ce devrait être un aboutissement, vous ne croyez pas ? Un but à atteindre, l’idéal. Pour y parvenir, il faudrait toutes les ressources de la maturité, toutes les leçons de l’expérience et le temps surtout, le temps pour rencontrer la bonne personne et la reconnaître…

Au fond, Edgar et Ludmilla sont depuis toujours viscéralement attachés l’un à l’autre. Mais le manque de communication, le conditionnement de leur éducation, leur orgueil et leurs blessures sont autant de perturbateurs qui viennent brouiller la conscience qu’ils en ont. Leur histoire est un plaidoyer pour la patience et le non-renoncement : l’amour se construit, il perdure au-delà des frustrations et des chemins personnels qui parfois divergent. Notre société de consommation et d’immédiateté a trop vite fait de jeter le bébé avec l’eau du bain. Le divorce ne règle pas tout, l’amour est bien trop complexe pour se résumer au choix binaire entre « je t’aime » et « je ne t’aime plus.»

Au fil du tourbillon effréné de ce fulgurant conte d’amour-passion, une émotion prend peu à peu forme pour finir par occuper tout l’espace, mélange de sincérité et d’humilité, de tendresse et d’humanité. Un livre plus intimiste et tout aussi réussi que les précédents de cet auteur. (4/5)


Citations :

Les grands naufrages, paraît-il, s’annoncent par d’imperceptibles craquements tandis que l’on continue de danser sur les ponts.

Qu’on puisse lire la musique, que des signes sur du papier gardent la trace des sons et permettent à l’oeil de remplacer l’oreille pour faire entendre des mélodies, cela lui parut une merveilleuse invention. La musique, tout à coup, quittait le domaine invisible des songes et entrait dans la réalité concrète, comme ces îles fabuleuses qui cessent d’appartenir au monde rêvé des récits de navigateurs pour prendre un contour et un relief sur des cartes.


« Ce qu’on te reproche, cultive-le : c’est toi. » C’est un de vos poètes qui a dit cela. Jean Cocteau, je crois. Eh bien voilà un programme pour vous, madame. Et, à mon avis, c’est le seul qui puisse vous donner la première place que vous méritez.

Vous connaissez cette phrase de Michel-Ange : « Toutes les statues sont dans le marbre, il suffit de les en faire sortir. »


Dans les immenses tuyaux de l’économie circulent le meilleur et le pire mêlés. Le crime, le vice, l’injustice sont fondus dans une masse circulante de capitaux, un peu à la manière de ces composants toxiques qu’on mêle à la préparation de plats industriels.

Rien ne provoque la détresse comme le bonheur quand il est obligatoire.

Embrasser une jolie femme dans un jardin à Santa Monica est une épreuve à laquelle, je pense, la plupart des hommes sont préparés, même s’ils savent, à regret, qu’ils n’auront jamais à la subir

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 



lundi 8 avril 2019

[Collette, Sandrine] Il reste la poussière






 

Coup de coeur 💓

Titre : Il reste la poussière

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2015

Pages : 304








Présentation de l'éditeur :   

Patagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l'a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

 

 

Avis :

Dans les steppes de Patagonie, les petits éleveurs ne parviennent plus à résister à la concurrence des grandes exploitations. Après la disparition du père alcoolique lors d'une terrible nuit de violence, une mère et ses quatre fils s'obstinent à maintenir leur estancia, au prix d'un travail acharné leur permettant à peine de survivre. Les conditions de vie sont abrutissantes, le dénuement, tant physique qu'affectif, absolu. Soumise à la tyrannie d'une mère devenue aussi désespérément dure qu’une pierre, à l'écart de toute autre société humaine, la fratrie, maltraitée et maltraitante, ne connaît que haine et violence, dans une existence de quasi animaux, sales et méchants, d'une cruauté particulièrement impitoyable envers les plus faibles. Le plus jeune est ainsi depuis toujours le souffre-douleur de ses aînés. Pourtant, un jour, alors que cet enfer semble inextricable, un évènement vient faire basculer le précaire équilibre du quintette infernal. 
 
Ce roman d'une noirceur implacable enchâsse un huis clos oppressant dans le décor aride, âpre et sauvage de vastes étendues désertiques et écrasantes : une nature magnifique et inhospitalière qui réduit la vie à une lutte incessante excluant tout sentiment et anéantissant tout espoir. Le style précis, sec et impersonnel, contribue à l'atmosphère de plomb qui enferme peu à peu les personnages dans leur destin maudit, les réduisant à une férocité désespérée. Il ne se passe en fait que peu de choses : toute la puissance de l’histoire est contenue dans son ambiance irrespirable et son cadre de nature grandiose. Le lecteur y sent presque la poussière lui envahir la gorge et la terre trembler sous le martèlement des sabots du troupeau lancé à pleine vitesse. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


samedi 6 avril 2019

[Lynch, Paul] Grace




 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grace

Auteur : Paul LYNCH

Traducteur : Marina BORASO

Parution : 2017 en anglais, 2019 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 496






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.
Après Un ciel rouge, le matin et La Neige noire, le nouveau roman de Paul Lynch, porté par un magnifique personnage féminin, possède une incroyable beauté lyrique. Son écriture incandescente donne à ce voyage hallucinatoire la dimension d’une odyssée vers la lumière.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paul Lynch est né en 1977 dans le Donegal et vit aujourd'hui à Dublin. Son premier roman, Un ciel rouge, le matin (Albin Michel, 2014), a été unanimement salué par la presse comme une révélation et finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger. A suivi La Neige noire (Albin Michel, 2015), récompensé par le Prix Libr’à Nous et largement plébiscité par les lecteurs.

 

 

Avis :

1845 en Irlande. Le mildiou anéantit la culture de pommes de terre, base de l’alimentation des paysans. Une terrible vague de famine déferle sur le pays jusqu’en 1852, jetant hors de chez eux des millions de pauvres gens et réduisant la population d’un quart, par l’effet conjugué de l’émigration et des décès.
Lorsque la catastrophe survient, Grace vit déjà très pauvrement avec sa mère et ses petits frères. Ils ne mangent guère à leur faim, et seul le droit de cuissage qu’exerce le propriétaire sur leur mère leur permet de garder leur maison. Quand l’homme se met à lorgner Grace, la mère décide de protéger sa fille en la faisant partir, travestie en garçon. Jetée sur les routes sans ressources, Grace commence une longue errance, en compagnie de son petit frère Colly qui, de diverses façons, la soutiendra indéfectiblement tout au long de leur interminable périple.

Dans des paysages frappés de désolation, Grace va se mêler aux hordes errantes de mendiants, de brigands et d’assassins, et, de son regard d’enfant bien vite devenu femme, découvrir le climat apocalyptique d’une Irlande ravagée par la faim, peuplée de pauvres hères réduits aux pires extrémités pour survivre. Les pas de Grace vont bel et bien lui faire traverser ce qui ressemble à l’Enfer, jusqu’au bout de l’innommable, là où vous ne pourrez plus lire sans frémir d’horreur.
Pourtant, au plus profond du désespoir, au bord de la folie et de l’anéantissement, subsiste chez Grace l’instinct de vie, une capacité à se réfugier dans une autre réalité et à se raccrocher aux plus infimes lambeaux d’humanité.

Aucun récit de la Grande Famine irlandaise ne m’avait fait sombré aussi près de l’atroce réalité. Je referme ce livre avec une sensation prégnante de cauchemar, un peu celle ressentie devant un tableau de Jérôme Bosch. Si cette traversée de l’Enfer m’a parfois semblé un peu longue, elle constitue un très bel hommage à toutes les victimes anonymes et oubliées de cet épisode meurtrier de l’Histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Elle oriente le miroir vers sa mère qui sort de la maison avec son châle rouge, et quand elle le jette sur ses épaules, on dirait un pêcheur prenant dans son filet toute la lumière du jour.

Comment les choses ont-elles pu tourner ainsi ? Sa vie semblable à une pierre projetée au loin par une main étrangère.

Un sextuor de pivoines en bouquet près d’une riche demeure, et voilà qu’elles s’écartent pour révéler la septième. Elles ont d’abord comme un air de dédain au spectacle des humbles créatures qui défilent devant elles, et puis elles s’avancent avec un petit balancement approbateur et s’inclinent par-dessus le fatras pourrissant de la palissade, qui pousserait un soupir si elle avait le moyen de s’exprimer.

Les feuilles tremblent doucement. Elles se défont peu à peu de leur lumière, l’abandonnent à la nuit en chuchotant leur détresse, et demain tout recommencera. 

 

 

Le coin des curieux :

La Grande Famine survint en Irlande entre 1845 et 1852, lorsque le mildiou venu du continent anéantit la culture de la pomme de terre, alors aliment de base des paysans, c’est-à-dire de la grande majorité de la population. 
Cette monoculture était la conséquence d’une loi répressive instituée par Cromwell en 1649 après la révolte des catholiques irlandais : interdisant le droit d’aînesse lors de la transmission des terres détenues par les catholiques, elle émietta et fragilisa les exploitations qui se concentrèrent alors sur la culture de la pomme de terre, nourrissante et peu gourmande en espace. Nombre des paysans irlandais n’étaient d’ailleurs pas propriétaires de leurs terres et payaient un loyer à un landlord britannique et protestant.

Face à la famine, le gouvernement britannique ne prit aucune mesure : les ports irlandais continuèrent à exporter des denrées alimentaires, au profit des landlords et des négociants dont l’armée protégea les convois pour l’Angleterre. On vit des landlords expulser leurs métayers incapables de payer leur loyer. L’armée britannique ne partagea pas ses réserves alimentaires, alors parmi les plus importantes d’Europe. L’Angleterre tenta même de bloquer l’arrivée de bateaux de vivres envoyés par le sultan ottoman.


La Grande Famine fit un million de victimes et provoqua l’émigration de près de deux millions d’Irlandais, ce qui eut pour effet de réduire d’un quart la population du pays.
Elle entraîna le déclin de la langue gaélique, symbole de la résistance irlandaise que les Britanniques ne parvenaient pas à éradiquer : jusqu’alors parlée par 90% de la population, elle tomba à 20% en 1860. Aujourd’hui, elle n’est plus parlée dans la vie courante que par 2% des Irlandais.


Une autre conséquence fut une exacerbation du nationalisme irlandais, au travers du mouvement révolutionnaire et nationaliste Jeune Irlande, actif au milieu du XIXe siècle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 






jeudi 4 avril 2019

[Joly, Constance] Le matin est un tigre






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le matin est un tigre

Auteur : Constance JOLY

Editeur : Flammarion

Parution : 2019

Pages : 158








Présentation de l'éditeur :   

Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être?

Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre parce que, certains jours, la vie est un combat et qu’il faut bien arriver à s’en débrouiller.

 

 

Avis :

Le matin est un tigre parce qu’il vous accompagne paisiblement, sans bruit, chaque jour de votre vie sans histoire, et que soudain, sans crier gare, il vous balance un grand coup de patte, prêt à vous dévorer : c’est toute votre vie qui se retrouve engloutie en un coup de dent.

Ainsi, la vie d’Alma et de Jean bascule quand leur fille adolescente tombe gravement malade et quand ils la voient décliner peu à peu, impuissants, sans savoir contre quoi ils doivent se battre puisque les médecins n’émettent aucun diagnostic.
Constance Joly trouve les images et les mots justes pour évoquer sans pathos, avec une infinie délicatesse pétrie de poésie, l’effondrement de la vie du couple, son désarroi, ses angoisses, sa solitude. « On n’entre pas facilement dans le malheur des autres. » Cette valise qui désormais pèse sans répit au bout de leurs bras, ils sont seuls à la porter nuit et jour, tandis que plus rien n’a le même goût qu’avant.

Mais quelle est donc cette étrange maladie qui éteint peu à peu leur fille ? Alma se la représente sous la forme d’un chardon qui envahit le corps de l’adolescente comme le nénuphar de Boris Vian. C’est en cherchant ce qui peut bien étouffer la vitalité de sa fille, qu’Alma, avec tout son amour de mère, saura entretenir l’espoir au tréfonds de son âme et se battre contre le sort, contre sa propre fatalité qu’elle imposait inconsciemment à sa fille.

Le livre raconte la solitude de l’épreuve, la résilience, le poids de l’excès comme de la carence d’amour : Alma et sa fille Billie sont comme deux plantes qui dépérissent, assoiffée pour l’une, trop arrosée pour l’autre. L’écriture, pleine d’une émouvante mélancolie, est ciselée, légère : elle réussit à transformer la brutalité en poésie, faisant de ce court roman plein d’onirisme, un petit bijou original et unique, une toile de maître aux subtiles nuances et au ciel toujours blanc. (4/5)


Citations : 

Ces derniers mois, Alma et Jean ont peu vu leurs amis. On n'entre pas facilement dans le malheur des autres, il est comme un bois trop sombre, une terre dévastée et lointaine pleine des grincements de la nuit.

En revanche, la malle pèse son poids. Alma a souvent envie de la confier à d’autres, le problème c’est de demander – c’est comme dans le métro, les gens ne viennent pas spontanément vous aider lorsque vous êtes encombré – mais, après quelques tentatives, elle y a renoncé. Les gens se précipitent, la soulèvent, grimacent, putain comment tu fais pour porter ce machin, t’es super forte, puis la reposent. Ils cherchent toujours à voir ce qu’il y a à l’intérieur, je te parie que tu as emporté trop de trucs, attends, laisse-moi voir, on va regarder, à vue de nez tu peux virer la moitié. Alma leur répond que non, elle a fait le tri, mais chacun a sa technique et son avis sur la question. Mais t’en as pas marre un peu des fois, tu ne devrais pas t’encombrer avec ça, pose-la, vis pour toi. Alma ne peut pas, elle est à elle cette valise, elle doit la porter, elle ne va pas la laisser là. D’autres ne disent rien et la regardent douloureusement, et c’est presque pire. D’autres encore semblent penser que cette malle tombée du ciel, Alma l’a bien méritée après tout. Si bien qu’elle a arrêté de songer à s’en décharger.

Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge.

Alma est dans son jardin. À quoi peut bien servir la beauté ? se demande-t-elle. À rien. Et cela lui met les larmes aux yeux. Elle observe le lavis du crépuscule. Les feuilles pourpres de l’érable ruisseler de rosée. Le cœur d’une rose gonflée d’eau. La beauté ne sert à rien, et pourtant, elle console de quelque chose qu’on ne sait pas nommer. Alma pense alors à ces architectes du XIXe qui se sont cassé le cul à décorer leurs édifices de guirlandes de stuc, de caryatides impériales, de fleurs de pierre, de balcons de fer forgé aux arabesques complexes. Pourquoi ? Pour rien. Pour faire beau. Pour donner de la joie au regard. Elle déplore qu’aujourd’hui rien ne soit plus fait pour l’inutile. De nos jours, un immeuble est fonctionnel. 

Le lendemain, le ciel est blanc et il bruine. Alma a envie de froisser la feuille du paysage dans ses mains et de l’envoyer à la corbeille. 

La pièce semble appartenir à une autre réalité. Les secondes comme des gouttes de mercure, alourdies d’elles-mêmes.

Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau.

Parfois on gagne les guerres en se laissant tomber par terre.

Elle a besoin de poésie. D’un espace où les mots sortent des clôtures du sens.

Alma se poste à l’arrière du bateau, pour regarder les deux moteurs faire des lignes parallèles et mouvantes dans la mer. Les embruns lui piquent les joues et son sourire s’élargit. Une idée lui vient : et si c’était ça l’équilibre ? À l’unisson, mais séparé. Elle se demande si, jamais, elle pourra arriver à cette chose-là avec Billie. Si leurs deux vies pourront un jour tracer ces deux sillages vibrants, parfaits : à l’unisson et séparés.

Pourtant, Jean et Alma étaient restés debout pendant l’orage. Alma s’en rendait compte maintenant. Ils avaient vu leur caressante prairie se transformer en champ de mines, sans abdiquer totalement leur foi en l’avenir. Pour cela, chacun d’eux avait sauté dans une traverse d’herbe verte, qu’ils avaient longée, en s’accrochant aux bords du talus. Jean y cultivait l’humour comme des salades, Alma, c’était la rêverie. Ils étaient désormais au bout du chemin, en plein vent, seuls, pendant que se jouait le dernier acte de la tempête. Il se pourrait que chacun reste dans son coin, sans pouvoir rejoindre l’autre.


Le coin des curieux : 

Qui était Chicago May, la figure d'héroïne qu'invoque Alma pour se donner du courage ?

En 1890, May Duignan, 19 ans, fille de pauvres paysans irlandais, fuit son pays après avoir volé les économies de sa famille. Elle s'installe à Chicago où sa beauté magnétique, son esprit et son charme lui permettent de s’enrichir en alliant prostitution et arnaques. En quelques années, elle devient Chicago May, bien connue des joueurs, gangsters et courtisanes des clubs à la mode, prostituée, voleuse, arnaqueuse, danseuse de revue musicale, célèbre dans toute l’Amérique du début du siècle. Elle épouse alors un jeune officier mais divorce après trois mois, encore plus riche qu’avant, et mène une vie luxueuse. 

Pour échapper à la justice de New York, elle s'installe à Londres en 1900, puis à Paris en 1903 avec son amant, Eddie Guerin. Le couple est arrêté après le casse de l'American Express. May est condamnée à cinq ans de travaux forcés à la prison de Montpellier, son amant déporté au bagne en Guyanne. A mi-peine, elle est libérée sur la foi d’un certificat médical qu’elle obtient en séduisant un médecin de la prison. 

En 1907, elle est condamnée à quinze ans de travaux forcés pour avoir tiré sur son ancien amant, récemment évadé du bagne.  Elle est emprisonnée à Londres où elle fait la connaissance d’une ardente révolutionnaire irlandaise, la comtesse Constance Markievicz, dite la Comtesse Rouge. À sa sortie, elle émigre aux États-Unis, en passant par Ellis Island, pour y reprendre son ancienne vie.  May publie ses mémoires en 1928. Elle meurt, malade et alcoolique, en 1929 à Philadelphie. Nuala O'Faolain a écrit sa biographie, L'Histoire de Chicago May (Prix Femina étranger en 2006). 


Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 




mercredi 3 avril 2019

Interview de Gilbert Bordes à l'occasion de la sortie de son livre La Garçonne le 4 Avril 2019.

 

 

 

Bonjour Gilbert Bordes, pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ? 


Qui je suis ? Si je le savais. Sûrement un solitaire qui a besoin des autres. Un désespéré heureux.

Comment et quand vous est venue l'envie d'écrire ?


Je n'en sais rien. J'ai toujours écrit comme j'ai toujours construit des instruments de musique. Je suis né au Moyen Age dans une ferme corrézienne où je m'ennuyais terriblement. Je découpais les lettres dans un vieux livre pour composer mes propres textes. Je tendais des brins de câble à vélo sur une planche en sapin pour faire des notes. Mes parents qui ne comprenaient pas que je puisse passer autant de temps en niaiseries étaient désespérés.


Comment écrivez-vous vos romans ? (Votre rythme de travail ? Connaissez-vous à l'avance toute l'histoire et son issue, ou la transformez-vous en cours de route ?...)


Mes journées se ressemblent : écriture le matin, lutherie l'après-midi. Mais rien ne se passe jamais simplement. Je me force à rester à mon bureau tous les matins, même quand je n'avance pas, même quand j'ai conscience de faire du mauvais travail. Cette discipline m'est indispensable pour avancer.
Quand je commence un roman, je ne sais jamais comment il se terminera, ni même si je réussirai à le terminer un jour. Tout part d'une envie, d'une nécessité de me plonger dans une histoire encore floue, et que je dois sortir de l'ombre.


Comment vous est venue l'idée de votre dernier roman La garçonne ?


La garçonne, c'est moi. Ma première éducation a été celle de la nature, de la forêt, des animaux. Je suivais un vieux domestique, magnifique braconnier qui m'apprenait à lire les marques laissées par les animaux. Il m'apprenait aussi à marcher en silence, à surprendre la laie et ses marcassins, à placer des collets sur le passage des lièvres ou des lapins. Je savais tout des différentes "tapettes" à grives et des lignes de fond placées dans la rivière pour attraper les grosses truites les nuits d'orage. La migration des palombes m'intéressait plus que l'histoire de France...
La garçonne raconte un peu mon cheminement. D'abord chasseur, prédateur pour découvrir le respect de la vie. Je crois que l'instinct de chasse et de pêche que nous avons tous enfoui au fond de nous doit être magnifié et faire la connaissance de la nature un atout  pour la protéger. Un art aussi. La pêche à la mouche en est un. Il faut d'abord savoir fabriquer une imitation d'insecte plus vivant que nature avec des plumes et des poils, et le présenter à la truite d'une manière si naturelle qu'elle se laisse berner. Ce jeu d'échec avec la rivière me plaît toujours. Mais le poisson capturé est libéré sans même le toucher.La piqûre du minuscule hameçon est infime...


Vous avez situé ce roman dans un cadre que vous connaissez bien : la Sologne. Vous êtes-vous inspiré d'éléments ou d'anecdotes réels ?


La Loire m'a toujours fasciné. J'ai toujours rêvé d'avoir une maison au bord de ce fleuve sauvage et si changeant. Cette maison se trouve à la frontière de deux mondes, d'un côté la Loire avec sa lumière si particulière, de l'autre la Sologne profonde avec ses chemins qui ne conduisent nulle part, ses châteaux perdus, ses légendes. Je ne crois pas que La garçonne aurait pu se situer ailleurs. Elle est l'image même de cette région, libre et en même temps prisonnière...


Si vous deviez définir votre livre en quelques mots, que diriez-vous ? 


Ca, je ne sais pas faire. Rien n'est plus compliqué pour moi que de réduire à quelques lignes une histoire qui prend deux cents pages. Disons que ma Garçonne représente ce qui me semble essentiel pour les hommes. Bien connaître tous nos instincts profonds, les instincts animaux qui nous guident souvent à notre insu et les sublimer, les transformer en la seule chose qui pourrait permettre à l'humanité de survivre : la compassion.


Avez-vous d'autres passions en dehors de l'écriture ?


Que oui ! Prenons les dans l'ordre chronologique. D'abord la chasse et la pêche, abandonnés depuis plus de vingt ans, avec l'écriture et la lutherie. Et puis, plus tard, l'avion. Ces deux passions, aviation et lutherie, j'ai su les transmettre à mon fils qui est devenu pilote sur Airbus 320 et fabriquant de guitares...
Et puis, il y a le potager. Ce lien indispensable avec la terre nourricière m'apporte beaucoup. Manger ce que l'on produit semble une toute petite chose, mais elle a des résonances profondes en nous et nous place dans le manège des saisons, de la pluie et du soleil. Elle nous rend attentifs à tout un monde que nos contemporains qui vivent hors sol ne connaissent pas. C'est une façon de voir l'écologie autrement que du siège d'un quelconque parti politique.

 

Travaillez-vous déjà à un autre projet ?


Je travaille sur mon roman d'automne dont le titre est encore à trouver. J'aime bien "Naufrage". Huit adolescents, perdus dans l'Atlantique Sud à bord d'un bateau démâté et errant pendant des jours, découvrent le sens de gestes quotidiens anodins, qui sont pourtant ceux de la survie. Cela peut paraître incroyable à notre époque et pourtant c'est possible !


Merci Gilbert Bordes d'avoir répondu à mes questions.
(Les Lectures de Cannetille - 3 Avril 2019)

 

Accédez à la chronique de La garçonne en cliquant ICI.


[Bordes, Gilbert] La garçonne




J'ai beaucoup aimé

Titre : La garçonne

Auteur : Gilbert BORDES

Editeur : Presses de la Cité

Parution : 2019

Pages : 312



Accédez à mon interview de Gilbert Bordes à l'occasion de la sortie de La garçonne en cliquant ICI




 

Présentation de l'éditeur :   

On appelait Louison "la Garçonne", braconnière solitaire des bois de Sologne en ces années 1930. Presque dix ans plus tard, au terme d'un long exil dans le nord du Canada, elle revient sur les lieux d'un drame qu'elle n'a jamais oublié. A la fois par désir de vengeance et en quête de ses origines...

A vingt ans, sa beauté rousse ensorcelante et son indépendance dérangent. Celle qu'on surnomme "la garçonne" aime s'aventurer la nuit tombée dans la profondeur des bois pour braconner. Les villageois s'interrogent : pourquoi cette orpheline est-elle la protégée du puissant comte de Cressey ? Un soir de novembre 1937, deux hommes l'agressent. Un traumatisme dans sa chair qui va bouleverser pour toujours son rapport à la vie, à la mort. Emportant avec elle ses secrets, Louison décide un jour de quitter son village de Sologne. Loin de ceux qui ont veillé sur elle, enfant, loin de ceux qui la haïssent... Et loin aussi de celui qui n'a jamais cessé de l'aimer.
Pour mieux fomenter sa vengeance ? Quand les années noires de l'Occupation auront révélé, parmi les habitants de Saint-Roch, les valeureux et les lâches...

Gilbert Bordes, éternel conteur de la nature et des âmes.

 

 

Avis :

A la fin des années trente, dans ce village de Sologne proche de Sully-sur-Loire, la vie n’est pas toujours tendre et on a vite fait d’invoquer le Diable pour trouver un bouc-émissaire à ses malheurs. Ainsi, la jeune Louison, avec sa flamboyante chevelure rousse, ses allures de sauvageonne indomptable et ses origines pas très claires, suscite des commérages qui, de jalousie en dépit, prendront vite des dimensions haineuses. Lorsque violée, elle tombe enceinte, elle est bientôt pointée du doigt comme une créature maléfique, une sorcière. La guerre survient, exacerbant courage chez les uns, lâcheté chez les autres. Dans les années qui suivent la libération, l’heure est au règlement de comptes, parfois très anciens.

Dans l’écrin de nature d’une Sologne qu’il connaît bien et évoque avec tendresse, l’auteur restitue très justement les égoïsmes, petitesses et rancoeurs qui peuvent tisser le quotidien d’un petit village où chacun a son mot à dire sur tout le monde. Gare à l’étranger, celui qui n’est pas du pays comme celui, pourtant du cru, qui sortant de la norme communément admise, dérange et inquiète. Et quoi de plus perturbant qu’une fille qui entend mener sa vie à sa guise, sans souci des usages et du qu’en dira-t-on, au grand dam du curé, des hommes subjugués mais dépités par son indépendance, des femmes qui n’ont jamais osé s’offrir les mêmes libertés.

Ecrite avec une efficace et fluide sobriété, l’histoire entretient un certain suspense alors que les tensions s’exacerbent et que les secrets se dérobent. Cette immersion historique en campagne solognote m’a charmée en toute simplicité. J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture dont le thème central m’a évoqué Les Dames de Brières de Catherine Hermary-Vieille.
Il est dangereux d’être une fille libre dans les lieux et les époques où les femmes ne le sont pas.

Merci à Gilbert Bordes et aux Presses de la Cité pour leur confiance.



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