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samedi 30 mai 2026

Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke

a

J'ai aimé

 

Titre : Ma journée dans l'autre pays
            (Mein Tag im anderen Land)

Auteur : Peter HANDKE

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 80

Accès au livre : ISBN 9782072970382  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme, habité de démons, parle une langue inconnue et inquiète ceux qui le croisent.
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films, a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le prix Nobel de littérature.

 

Avis :

Avec ce conte métaphorique et poétique, le prix Nobel de littérature Peter Handke publie un texte aussi énigmatique qu’inclassable, sur l’aliénation et le langage.

Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »

Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.

Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)

 

Citation :

Voici l’histoire : je l’ai vécue physiquement, dans ma chair et mon sang, comme peu d’autres histoires dans ma vie. Et pourtant je ne la connais que par ouï-dire (…)

 

samedi 1 novembre 2025

[Chalandon, Sorj] Le livre de Kells

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le livre de Kells

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782246843214  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie. À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim. Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXe siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité. Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre. Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat. Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973. 
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sorj Chalandon est l’auteur chez Grasset de onze romans : Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008, prix Jean-Freustié, prix Joseph Kessel, prix Simenon), La légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand prix du roman de l’Académie française), Le quatrième mur (2013, prix Goncourt des lycéens, adapté au cinéma), Profession du père (2015, adapté au cinéma), Le jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019), Enfant de salaud (2021), L’Enragé (2023, prix Eugène Dabit du roman populiste).

 

Avis :  

A la suite de Profession du père et Enfant de salaud, Sorj Chalandon clôt son cycle autobiographique. Cette fois, la figure honnie du père violent, aux convictions racistes et antisémites, n’est plus le centre d’un gouffre qu’il tente d’éclairer, mais le trou noir qu'il lui faut fuir pour ne pas se laisser dévorer. À dix-sept ans, l’adolescent qu’il était quitte la maison familiale, sans bagages ni ressources, et, s’inventant une identité sous le nom de Kells pour survivre, s’abandonne à l’errance. 

Ce nom, il le découvre sur une carte postale illustrant un détail de l’Évangéliaire de Kells, manuscrit médiéval irlandais somptueusement enluminé. Il s’en empare comme on se rebaptise pour renaître, une manière de s’arracher à l’effacement – lui dont le père ne prononçait jamais le véritable prénom. Commence alors une traversée terrible, dans le froid, la faim et la solitude. Kells, qui dort dans les halls d’immeubles, vole pour manger et s’accroche aux mots de Sartre comme à des radeaux, fait l’apprentissage des lois de la rue, de ses élans de solidarité comme de ses coups. 

C’est alors que les militants de la Gauche prolétarienne – mouvement maoïste né après Mai 68 – lui tendent une bouée. Dans ce collectif engagé aux côtés des ouvriers, il trouve des repères et une chaleur humaine qu’il n’attendait plus. Devenu camarade et militant, il colle des affiches et distribue des tracts, d’autant plus convaincu que la révolution peut réparer ce que l’enfance a brisé que cet engagement le place à l’opposé des valeurs de l’Autre – ce père qu’il ne parvient pas à nommer autrement. Là où l’Autre prônait la haine et le mensonge, Kells choisit la fraternité et la vérité. 

Il y trouve aussi une issue à l’errance, l’engagement lui permettant non seulement de canaliser sa rage et de contenir sa honte, mais aussi d’enfin relever la tête dans un monde structuré par les mots d’ordre et les gestes partagés. Pourtant, à mesure que le mouvement se durcit, se divise, puis s’efface, la ferveur s’étiole. Sorj Chalandon en restitue les élans et les dérives avec une tendresse lucide, embrassant une époque traversée par des espérances ardentes, des aveuglements sincères et des désillusions profondes. De cette traversée, il conservera le goût du combat, le sens du collectif et une exigence de vérité qui, quelques années plus tard, le conduiront à rejoindre Libération et à devenir journaliste. 

Ainsi se referme le triptyque autobiographique de Sorj Chalandon, dans un dernier livre à la fois intime et politique, porté par une écriture sobre et tendue, toute d’émotion contenue, qui retrace la métamorphose d’un adolescent brisé trouvant dans l’engagement une manière de se reconstruire. Il interroge ce qui permet de tenir debout quand tout vacille : peut-être un nom qu’on se choisit pour se réinventer, sans doute la force de quelques mots qui empêchent de sombrer, surtout la chaleur d’un geste tendu au bon moment. 

C’est le récit d’une jeunesse fracassée. Le reflet d’une génération, de ses ferveurs et de ses égarements. Et le point d’origine d’un regard journalistique forgé dans l’exigence et la fidélité à soi. Un texte grave et limpide, sans pathos, qui dit ce qu’on perd pour se construire et ce qu’il faut traverser pour devenir libre. (4/5)

 

 

Citations : 

« À bientôt ! », s’amuse le gardien de prison qui accompagne le détenu à la grille lorsque son temps est fini. « À très vite ! », sourit le trottoir quand tu essaies de le quitter. Depuis mon départ de Lyon, j’ai souvent croisé le caniveau. Des renoncements, des déceptions, de grosses fatigues. On s’éloigne de la rue comme après avoir volé à l’étalage. On s’enfuit, heureux, une pomme cachée sous sa cape. Un pas, deux, dix pas en se croyant sauvé et on bute sur le même commerçant, au premier tournant. On se croyait loin, on avait tourné en rond.


S’échapper de la rue c’était craindre d’y retourner. Une peur de chaque instant. Comme si notre coin de palier désert nous avait attendu et nous attendrait notre vie entière, avec le paillasson « Bienvenue » qui semble ne s’adresser qu’à nous. Être privé de toit est une hantise, un tourment. Je l’ai su dès le premier jour. Un journal militant à la main, puis à la faculté au milieu des lettrés, au cœur de la bagarre avec les royalistes, dans la salle de bains de Daniel, perdu au milieu de cette fête pour gosses de riches, et ici, sous des verrières d’artistes, j’ai compris que je passerais ma vie à repousser la rue et ses fantômes. Mon combat m’a semblé plus réel que celui de Marc, de Daniel et des autres. Un toit sur la tête, des études en poche, ils combattaient pour l’égalité, la dignité. Ils luttaient pour les autres. Pour ceux qu’ils n’étaient pas. La vie les avait mis à l’abri des discriminations et de l’avilissement. Elle m’y avait précipité. Enfant battu, lycéen abandonné, fugueur sans bagage, sans culture, sans trace ni héritage, j’étais l’un des exploités qu’ils magnifiaient et protégeaient. Ni paysan ni ouvrier mais un jeune déclassé. J’avais tout à gagner de leur combat et tout à perdre, une fois encore. La vie avait fait de moi un soldat. Ils le savaient. Je pouvais leur être utile. Eux se battaient pour la cause du peuple, et ce peuple, j’en étais.


— Tu connais Jean-Paul Sartre ? 
Oui, bien sûr, depuis Lyon, je protégeais Le Livre de Kells, Guignol et La Nausée. 
— C’est le nouveau directeur de publication de La Cause du peuple. 
Il a eu un geste brusque. 
— Eh bien ! même lui et Simone de Beauvoir ont été embarqués par les flics. 
— Ils sont en prison ? 
Norman a souri. 
— On ne touche pas à Sartre. « On n’emprisonne pas Voltaire », avait même dit de Gaulle, quand Sartre avait soutenu le droit à l’insoumission des appelés pendant la guerre d’Algérie. C’est pour ça qu’on l’a choisi. 
Il s’est calé dans le canapé, a étalé ses jambes. 
— Au bout d’une heure et quart, ils ont été relâchés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.


 


jeudi 13 mars 2025

[Couto, Mia] Terre somnambule

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Terres somnambules (Terra Sonâmbula)

Auteur : Mia COUTO

Traduction : Elisabeth MONTEIRO RODRIGUES

Parution : en portugais (Mozambique) en 1992,
                  en français en 1994, réédité en 2025
                  (Métailié)

Pages : 256

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Publié par Albin Michel en 1994 et épuisé aujourd’hui depuis de nombreuses années, ce premier roman de Mia Couto a surpris par sa créativité littéraire due au mélange de la langue portugaise avec les nombreuses langues mozambicaines. Il a été traduit à l’époque par Maryvonne Lapouge dans un français classique.

Aujourd’hui il est traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues dont l’inventivité linguistique, qui a fait le succès des romans récents de Mia Couto, lui rend fidèlement la beauté surprenante de son style et son foisonnement linguistique africain pour nous faire redécouvrir un roman brillant.

Sur une route déserte, un vieil homme et un enfant marchent, épuisés. Alentour, un Mozambique déchiré entre troupes régulières et bandes armées. Devant eux, un autobus, ou ce qu’il en reste : tôles incendiées, corps pêle-mêle ; un asile, pourtant, où le vieillard et l’enfant vont faire halte et découvrir, miraculeusement intacts, les cahiers d’un certain Kindzu. Le récit de cet homme parti vers l’inconnu et l’aventure pour renouer avec l’esprit des sorciers et des guerriers sacrés leur livrera peu à peu la clé de leur destin.
Épopée fascinante et douloureuse d’un peuple en proie à la guerre civile, qui survit enraciné dans ses traditions et ses mythes plus forts que toute réalité barbare, cette œuvre magique puise dans l’imaginaire africain et rejoint, par la beauté surprenante de son style, la grande tradition des romanciers de langue portugaise, de João Guimarães Rosa à José Saramago.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du Frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

 

Avis :

Une nouvelle traduction remet à l’honneur le premier roman, paru en 1992 et déjà considéré comme un classique, de l’écrivain mozambicain de langue portugaise Mia Couto, l’un des auteurs africains contemporains les plus connus. Biologiste devenu poète et conteur, ce fils de Portugais émigrés au Mozambique au milieu du XXe siècle raconte à sa façon, entre poésie et onirisme, le douloureux réveil du pays au lendemain de la guerre civile qui l’ensanglanta de son indépendance en 1977 jusqu’à l’année d’écriture de ce livre.

La guerre est donc à peine terminée. Fuyant la faim et la promiscuité d’un camp de réfugiés, un vieillard et un adolescent dénommés Tuahir et Muidinga cheminent craintivement sur une route déserte. Autour d’eux, tout n’est que ruines et désolation. Soucieux de se cacher d’éventuels bandits et pillards, ils décident de faire d’un car calciné le camp de base autour duquel ils rayonneront à la recherche de nourriture et d’autres survivants. Ils découvrent alors, miraculeusement préservés dans les bagages des passagers carbonisés, des cahiers rédigés de la main d’un certain Kundzu. Entre leur divagation le jour dans un réel figé dans ses décombres et leur lecture la nuit du récit d’un inconnu parti loin des siens en quête de lui-même et de son identité, le récit se dédouble en deux fils narratifs avant de retrouver son unité, la démarche de l’un initiant au final celle des autres dans la reprise en main de leurs destins.

C’est ainsi bel et bien une renaissance, qu’au travers du cheminement allégorique de deux rescapés d’abord réduits à l’état d’ombres errantes et retrouvant peu à peu la force de vivre malgré la mort et l’exil, l’auteur s’attache à raconter dans une curieuse atmosphère largement teintée de réalisme magique. Sur cette terre d’Afrique, les esprits des morts ne quittent jamais les vivants, mêlant étroitement fantastique et surnaturel au réel. Puisés dans la tradition orale mozambicaine, mythes et croyances traditionnelles viennent nourrir les métaphores et les néologismes poétiques qui, fort ingénieusement traduits, donnent au texte une résonance sans pareille, profonde de sens et révélatrice d’une maîtrise littéraire hors pair.

Loin du récit classique et linéaire, le livre s’avère une véritable expérience de lecture, désarçonnante, très exigeante, mais bluffante de beauté et de poésie, alors que sur le terreau de la souffrance et de la mort s’imprime peu à peu l’image d’une résilience et d’une renaissance à soi-même, celles d’un pays certes meurtri, mais désormais libre, malgré les embûches et pour peu que les mains tendues par tous les personnages se fassent la courte échelle dans un regain d’espoir et de solidarité, de renouer avec son identité profonde.

Considéré comme l’un des meilleurs livres africains du XXe siècle, un ouvrage d’une rare maîtrise jusque dans la recréation de sa langue, portugais mâtiné de mozambicain, qui vaut largement l’effort d’une lecture volontiers déstabilisante pour les esprits cartésiens occidentaux. (4/5)

 

Citations :

Pourquoi as-tu menti sur moi ? lui demandai-je.
– Parce que je ne voulais pas que tu t’en ailles.
– Mais je ne m’en vais pas, Carolinda.
– Je ne te crois pas, ça c’est une terre où personne ne reste. Tu vas partir, tu n’es pas d’ici.
– Mais pourquoi me libères-tu, alors ?
– Pour que tu partes tellement loin que tu paraîtras impossible. Et maintenant pars et ne reviens plus jamais.
Puis, elle me repoussa avec douceur. Mais je résistai, m’attardant auprès d’elle. Ainsi, le visage relevé, elle m’apparaissait absolument unique, triste comme un pétale après la fleur. Ma poitrine se combla. Je sais que chaque femme nous en rappelle une autre, celle qui n’existe même pas. Mais Carolinda me confiait ce doux mensonge, l’impossible calcul de l’amour : deux êtres, un et un, additionnant l’infini. Elle s’approcha et me caressa les bras, là où les cordes m’avaient blessé. La ceinture de ses mains me caressait, en un doux regret. Ce moment confirmait : le meilleur de la vie, c’est ce qui n’arrivera pas.


Elle le savait : ceux qui souffrent le plus dans la guerre sont ceux qui n’ont pas pour office de tuer. Les enfants et les femmes : ce sont eux qui portent le plus de malheur. 


Vous pleurez les jours d’aujourd’hui ? Eh bien, sachez que les jours qui viendront seront encore pires. C’est pour ça qu’ils ont fait cette guerre, pour empoisonner le ventre du temps, pour que le présent mette bas des monstres au lieu de l’espérance. Ne cherchez plus vos parents partis pour d’autres terres en quête de la paix. Même si vous les retrouviez, ils ne vous reconnaîtraient pas. Vous vous convertirez en bêtes, sans famille, sans nation. Parce que cette guerre n’a pas été faite pour vous sortir du pays mais pour sortir le pays de l’intérieur de vous. Maintenant, l’arme est votre âme unique. On vous a tant volé que même les rêves ne sont pas à vous, rien de votre terre ne vous appartient, et même le ciel et la mer seront la propriété d’étrangers. Ce sera mille fois pire que par le passé car vous ne verrez pas le visage des nouveaux maîtres et ces patrons se serviront de vos frères pour vous punir. À l’inverse de combattre les ennemis, les meilleurs guerriers aiguiseront leurs lances dans les ventres de leurs propres femmes. Et ceux qui devraient vous commander seront occupés à marchander des miettes au banquet de votre propre destruction. Et même les misérables seront maîtres de votre peur car vous vivrez dans le règne de la brutalité. Vous devrez attendre que les assassins se tuent de leurs propres mains car chez tous règnera la peur de la justice. La terre se retournera et les enterrés remonteront à la surface chercher leurs oreilles qui leur ont été coupées. D’autres chercheront leurs nez dans la vomissure des hyènes et creuseront dans les ordures pour récupérer leurs anciens organes. Et viendra un vent qui traînera les astres dans les cieux et la nuit deviendra trop petite pour tant de lumières explosant au-dessus de vos têtes. Les sables virevolteront dans les airs en tourbillons furieux et les oiseaux tomberont exténués et des catastrophes sans nom se produiront, les machambas seront converties en cimetières et des plantes, sèches et racornies, ne jailliront que des pierres de sel. Les femmes mâcheront du sable et elles seront si nombreuses et si affamées qu’un trou immense rendra la terre creuse et éventrée. Mais, à la fin, il restera un matin comme celui-là, rempli d’une lumière nouvelle et on entendra une voix lointaine comme une mémoire d’avant que nous soyons humains. Et surgiront les doux accords d’une chanson, la tendre berceuse de la première mère. Ce chant, oui, sera à nous, le souvenir d’une racine profonde qu’ils n’ont pas été capables de nous arracher. Cette voix nous donnera la force d’un nouveau commencement et, en l’entendant, les cadavres trouveront le repos dans leurs tombes et les survivants étreindront la vie avec l’enthousiasme naïf des amoureux. Tout cela se fera si nous sommes capables de nous dévêtir de ce temps qui nous a fait devenir des animaux. Acceptons de mourir comme des gens que nous ne sommes plus. Laissez mourir l’animal en quoi cette guerre nous a convertis.


 

mardi 7 novembre 2023

[Modiano, Patrick] La danseuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La danseuse

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La danseuse arrivait, le matin, à sept heures quarante-cinq, gare du Nord. Ensuite le métro jusqu’à la place de Clichy. Le bâtiment du studio Wacker était vétuste. Au rez-de-chaussée, une dizaine de pianos d’occasion, rangés en désordre comme dans un dépôt. Aux étages, une sorte de cantine avec un bar et les studios de danse. Elle prenait des cours avec Boris Kniaseff, un Russe que l’on considérait comme l’un des meilleurs professeurs… Une odeur particulière de vieux bois, de lavande et de sueur. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano, né en 1945, est l'un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l'atmosphère et les détails de lieux et d'époques révolues, comme le Paris de l'occupation, dans son premier roman, La Place de l'étoile, paru en 1968. Avec Catherine Certitude, il nous fait pénétrer dans l'univers tendre d'une petite fille au nom étrange, dont l'enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960.
Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014.

 

Avis :

Chez Patrick Modiano, le temps n’est pas linéaire, ni même circulaire. C’est un millefeuilles dont les plans morcelés s’enchevêtrent, un caléidoscope qui, dans notre magma mémoriel, brasse des éclats de temps demeurés intacts, des instants vivant dans notre esprit un présent éternel. En ce très apaisé et lumineux roman tenant en une centaine de pages, il jette une fois de plus le filet dans les eaux du passé pour en exhumer, précieux butin à peine voilé par les brumes du souvenir, quelques images semblant un condensé de sa jeunesse.

Le narrateur, qui ressemble à l’auteur à s’y méprendre, ne se reconnaît plus dans le Paris trépidant d’aujourd’hui. A cette ville qui lui est devenue étrangère, il préfère substituer dans son esprit celle qui lui fut chère cinquante ans plus tôt. Tout jeune homme écrivant des chansons dans sa chambre de bonne non chauffée, sans savoir encore que certaines deviendraient célèbres, il y fréquentait un monde un peu décalé, presque interlope, entre un bar qui s’appelait Le Bastos et un restaurant La Boîte à Magie. Il venait juste de rencontrer « un étrange éditeur », Maurice Girodias, qui publierait plus tard le futur best-seller Lolita de Nabokov, refusé par toutes les maisons d’édition, et qui, pour l’heure, lui demandait d’ajouter des épisodes à des romans censurés dans les pays anglo-saxons. Et puis, de temps à autre, il s’occupait d’un garçonnet de dix ans, le fils d’une danseuse se formant au renommé studio Wacker, où enseignait alors Boris Kniaseff.

De cet enfant et de la danseuse ne subsistent aujourd’hui que des silhouettes fantomatiques, à la fois floues et précises, sans plus de nom. Leur surgissement du passé abolit soudain le temps, le passé est à nouveau présent, un passé qui n’aura jamais de futur puisque rien ne permet plus de savoir ce que tous deux sont devenus. Peu importe, à cet instant, la jeune ballerine et l’apprenti écrivain sont chacun au début de leur trajectoire, avec ceci de commun qu’à la force des bras, ils sont en train de s’arracher à la violence et aux mauvaises fréquentations de leur milieu d’origine. « La danse, disait Kniaseff, est une discipline qui vous permet de survivre. » De même, constate un autre personnage s’adressant au narrateur jeune : « Je suppose que vous travaillez à cette table sur toutes ces feuilles, parce que vous aussi vous avez besoin d’une discipline. » Subtile façon de laisser entendre combien l’écriture, ascétique discipline de l’esprit comme la danse peut l’être pour le corps, joua d’importance salvatrice dans l’existence de l’auteur, « donn[ant] vraiment un sens à [s]a vie et [l’]empêchant] de partir à la dérive. »

Réinventant inlassablement la mélodie du temps qui passe sans jamais vraiment s’en aller, la plume reconnaissable entre toutes de Patrick Modiano se joue si bien du passé et du présent qu’elle en devient intemporelle, l’ombre d’un souvenir et d’un personnage lui suffisant à incarner en un minimum de pages des thèmes aussi intimes et universels que l’écriture et la survie. On ne se lasse décidément pas du mystère Modiano… (4/5)

 

Citations :

Voilà qu'un instant du passé s'incruste dans la mémoire comme un éclat de lumière qui vous parvient d'une étoile que l'on croit morte depuis longtemps.

C'était la période la plus incertaine de ma vie. Je n'étais rien. Jour après jour, j'avais l'impression de flotter dans les rues et de ne pas pouvoir me distinguer de ces trottoirs et de ces lumières, au point de devenir invisible.

C'était cela, la danse, avait-il l'habitude de dire à ses élèves. Tant de travail pour donner l'illusion que l'on s'envole sans effort à quelques mètres du sol...

On a beau faire de son mieux et se croire hors d’atteinte, on n’échappe pas toujours aux fantômes.

Il n'y avait pas de passé, ni d'étoile morte, ni d'années-lumière qui vous séparent à jamais les uns des autres, mais ce présent éternel.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

samedi 22 octobre 2022

[Orcel, Makenzie] Une somme humaine

 



 

J'ai apprécié sans aimer

 

Titre : Une somme humaine

Auteur : Makenzy ORCEL

Parution : 2022 (Rivages)

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

La voix de l’héroïne nous parvient depuis l’outre-tombe. À la fois anonyme et incarnée, c’est la voix d’une seule femme et de toutes les femmes. Elle nous raconte dans des carnets dérobés au temps et à la mort une enfance volée, une adolescence déchirée, une vie et un destin brisés.
Ayant grandi dans un village de province où règnent la rumeur et la médisance, négligée par ses parents, surtout par sa mère qui lui préfère les roses de son jardin, c’est à peine si elle trouve quelque réconfort auprès de sa grand-mère plus aimante. Elle s’échappe à Paris dans l’espoir de mener une vie à l’abri des fantômes du passé. Elle y poursuit des études de lettres à la Sorbonne, rencontre l’amour avec un homme ayant fui la guerre au Mali, fait l’expérience du monde du travail, avant de subir finalement l’épreuve de l’abandon et de sombrer dans l’irréversible errance.
En nous livrant l’autobiographie d’une morte dans une langue fulgurante, Makenzy Orcel nous fait pénétrer, à travers cette Somme humaine, deuxième volet d’une trilogie initiée par L’Ombre animale, dans le ventre poétique du monde.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Makenzy Orcel est un écrivain haïtien, né en 1983 à Port-au-Prince. Ses romans, souvent primés, lui ont valu d'être fait Chevalier des Arts et des Lettres de la République française en 2017.

 

 

Avis :

Une somme humaine est le second volet, ancré en France, d’une trilogie commencée en Haïti et qui s'achèvera en Amérique. Chaque livre du triptyque fait entendre la voix fantomatique d’une femme morte qui revient sur le triste écoulement de sa vie, courant mêlé à l’écheveau de tous ces destins anonymes formant le fleuve tumultueux et boueux de la condition humaine. Après L’ombre animale et le sort d’une vieille Haïtienne noire, inscrit dans celui, non moins terrible, de son pays, nous voilà cette fois aspirés dans le siphon qui mena une jeune Française au suicide.

Qu’a donc de si particulier et de si représentatif le parcours anonyme d’une jeune femme jetée par le désespoir sous un métro parisien ? Ombre parmi les ombres, disparue sans laisser de traces après une existence quelconque, c’est précisément sa banalité qui la rend universelle, incarnation d’une multitude silencieuse dont elle devient le spectral emblème par le truchement de l’écrivain. A travers elle, insignifiante poussière extraite le temps de son récit de la myriade de ses semblables, se laisse appréhender la bien noire « somme humaine » de ces innombrables et misérables destins.
 
Les carnets laissés par cette ombre sans nom retracent d'abord une enfance meurtrie et une adolescence abusée, dans l’indifférence hypocrite d’une petite ville de province, cramponnée à l'illusoire protection des apparences et des conventions sociales. Laissée à la merci d’un oncle incestueux - intouchable dans sa position de notable - par les frustrations jalouses d’une mère égocentrique et par la veulerie d’un père démissionnaire, elle pense échapper à la malédiction attachée à son corps de femme en gagnant la capitale pour des études de lettres, qu’elle tente avec plus ou moins de succès de faire déboucher sur le cinéma et le théâtre. Elle y rencontre les deux visages de l’amour, rendus génériques, comme les deux faces possibles de la relation des hommes aux femmes, par les prénoms Orcel et Makenzy que l’auteur prête à ses personnages. Le lumineux Orcel, réfugié malien tué dans l’attaque du Bataclan, a à peine le temps de la réconcilier avec elle-même que sa mort la laisse à nouveau déchirée et pantelante. Dans son errance affective, elle tombe sous l’emprise du pervers narcissique Makenzy, qui achève de la transformer en loque humaine désespérée.

Le murmure de cette voix d’outre-tombe se répand en une phrase unique, sans majuscule ni point, marquant par là son inscription dans un écoulement plus global : celui de la vie, se dévidant sans fin de génération en génération, chacune transmettant comme elle peut son fardeau à la suivante. Car la souffrance de la narratrice ne lui appartient pas : elle s’est nourrie de celle de ses parents avant elle, leur cruauté et leur lâcheté elles-mêmes induites par la médiocrité de leur parcours, à la merci de plus malfaisants encore. Cette litanie infinie suggère peu à peu une vision intensément noire de notre absurde insignifiance, la vie n’y paraissant rien d’autre que le passage de flambeau de notre souffrance ici-bas.

Cette lecture d’une profonde signifiance, si audacieusement transcrite jusque dans la forme du récit, s’est avérée pour moi, qui plus est avec ses plus de six cents pages, un interminable chemin de croix. Malgré ses qualités littéraires, le texte a très vite revêtu, dans mon esprit, l’allure d’une logorrhée digressive au-delà du supportable, qui a bien failli avoir raison de ma détermination à ne jamais abandonner un livre commencé. Une somme humaine s’inscrit parmi ces ouvrages qui ont l’étoffe et l’ambition d’une œuvre littéraire en tout point remarquable, quitte pour cela à risquer de ne point plaire. Reste alors la question : un livre qu’on apprécie sans l’aimer peut-il être un si grand livre que cela ? (1/5)

 

 

Citations :

… tout est là, incontestable, ignoble et vrai, l’autobiographie c’est comme une pute qui montre ses nichons et ça n’étonne personne, ou si, au contraire, à tel point qu’on la traîne au bûcher au nom de la bonne morale, j’assume entièrement cette indécence, je suis désormais le miroir dans lequel je me vois…
 

… s’accapara subitement mon corps, ma tête, puis me remplit entièrement quelque chose comme une terrible chaleur, une conscience démesurée, stérile des platitudes existentielles, quelque chose auquel je tentai vainement de résister, il aurait suffi de trouver un reliquat de lumière quelque part en moi et m’y accrocher de toutes mes forces, laisser passer la tempête, mais cette chaleur devint de plus en plus insoutenable, je ne respirais plus, il fallait que ça s’arrête, et tout de suite, sans réfléchir, je bondis vers le balcon pour me jeter dans le vide, PAUVRE TYPE, PAUVRE TYPE, j’avais crié ces mots tellement de fois, et si fort, à en vomir, lisez ce cahier jusqu’au bout et vous comprendrez peut-être pourquoi, parfois comme une bête blessée, pour exprimer un rien, ce n’était pas moi, ça ne me ressemblait pas, ce n’était pas normal, j’aurais bien voulu pouvoir me contrôler, exprimer avec justesse ma pensée, mes envies, mes conditions, mes incertitudes, mes sentiments, mes fantasmes, je savais pourtant le faire auparavant, j’avais appris, mais depuis ma rencontre avec Makenzy, du jour au lendemain, tout en moi avait fondu, j’étais devenue une source, une rivière, un fleuve, puis une mer de cris, je voulais sauter du quatrième étage pour cette raison aussi, pour éteindre ce volcan dans ma tête, la rage d’être vide, de n’avoir aucune prise sur moi-même, sur lui, sur rien, couper court à l’adversité, qu’aurais-je pu faire d’autre, on n’a pas une définition nette de soi-même, comme on ne peut être positivement à l’origine de tout ce qui découle de notre existence… 
 

… en partant de chez moi, je me suis regardée dans le miroir, suis-je le personnage d’un rêve fait par quelqu’un d’autre, demandai-je, perplexe, un soir pendant le dîner, à grand-mère, plus pour couper la parole à mère qui avait tendance à la monopoliser que pour transmettre une certaine leçon de morale (elle était bien là pourtant, la leçon, cachée sous une bonne couche de subtilité), elle avait raconté l’histoire d’un homme qui disait connaître tous les gens de son quartier, mais qu’aucun d’eux ne semblait connaître, ils passaient devant lui sans le saluer, comme s’ils ne l’avaient jamais vu auparavant, jusqu’au jour où celui-ci décida de se mêler à eux et se rendit compte qu’il était en fait victime de sa propre projection, une hallucination qui paraissait si réelle… j’avais posé cette question au miroir qui, en dépit de mes efforts pour me prouver le contraire, ne me renvoyait pas mon image, mais celle d’une autre, une illusion d’existence cramponnée à mes os – j’avais maigri au point qu’on aurait pu croire qu’une abominable maladie me dévastait silencieusement…
 

… à la vérité, père et mère m’avaient conçue sans trop savoir pourquoi, du moins pour combler un manque de suite dans leurs idées, ou peut-être par devoir, pire, mimétisme, conformément à un ordre social, comment l’expliquer, c’est comme si vous étiez invité à dîner chez quelqu’un, et que lorsque vous arrivez, vous vous rendez compte qu’il ne vous attendait pas, il est même très surpris de vous voir vous présenter comme ça chez lui sans prévenir, mais étant donné les circonstances – vous avez fait la route, vous êtes déjà là, il ne faut pas, en vous renvoyant, que les autres invités soient témoins d’un tel manque de civilité, ni se sentent gênés par cette présence inattendue –, alors il vous fait un peu de place en ajoutant un couvert, mais à une table séparée…
 
 
… j’étais forcée de constater que pour mes géniteurs c’était juste une formalité, un passage gênant obligé, un couple sans enfant est comme un arbre sans racines, la risée du village, dit un jour grand-mère pour répondre à cette question qui me revenait sans cesse et que j’avais fini par lui poser, pourquoi j’existe, pourquoi je suis là…


… leur rencontre ne fut pas fortuite, puisque les deux idiots sont nés dans le même village, baptisés le même jour, se gavaient de l’œuvre des mêmes morts découverts dans la bibliothèque familiale, ou recommandés par leur prof de français – Racine, Hugo, La Fontaine, Baudelaire, Zola, etc. –, assistaient aux mêmes spectacles de cirque d’hiver proposés par cette compagnie italienne dont grand-mère oubliait toujours le nom, aimaient les mêmes chansons qu’ils écoutaient en boucle, les mêmes alcools, voyaient depuis leur fenêtre les mêmes enchevêtrements de ruelles pavées entre les maisons serrées entre elles, la colline qui semblait regarder tout de haut, le grand chemin en terre battue traversant la plaine, la route moderne au loin, la mélancolie… qu’est-ce qu’un village, sinon le temps ratatiné, perdu dans ses pensées…


...j’étais comme une ombre pour eux, non, une ombre on la voit au moins se glissant sur le mur ou sur le sol, elle surgit, surprend parfois par son intensité ou par sa pâleur fantomatique, et invite à la curiosité, elle peut faire peur, tapie derrière le rideau de ma fenêtre par nuit de pleine lune et de drôles de vents, elle provoque une réaction, moi je ne déclenchais rien du tout, combien de fois avais-je bougé, changé de place, en passant des escaliers au salon, dans un coin de la véranda, à la cuisine, au couloir, à n’importe quel autre endroit où tournait leur attention, mais rien, ils ne me voyaient pas, je n’existais pas, du moins comme une chose comme qui dirait larvée, délétère, et quand j’avais l’impression d’être là, de faire partie du réel, c’était si éphémère qu’on aurait cru à un mensonge…


… le danger qu’on voit venir sans pouvoir rien faire pour l’éviter… dans la psyché collective, le prédateur ourdit son plan derrière son masque, mais le regard de l’oncle allait droit au but, un projectile, et je me doutais que je n’étais pas plus qu’une proie facile, une gamine, une chair fraîche, une page vierge, une âme immaculée, une brindille prise dans un vortex… et lui un esprit envoûté, une bête excessivement déterminée et intransigeante qui s’approchait lentement, avant de bondir…


… il paraît que, pendant de nombreuses années, le saint homme aurait eu une vie sexuelle clandestine très active, et même des enfants secrets éparpillés dans la région et ailleurs, il faut imaginer un tas de silhouettes fines et élégantes qui se bousculaient du matin au soir pour aller avouer leurs péchés au jeune arrivant qui, groggy devant tant de beautés et de grâces, n’hésitait pas à leur proposer la bonne pénitence et un passage dans son lit, avant de les inviter à repartir dans la paix du Seigneur, il excellait sans doute aussi dans le chatouillement des gosses, lesquels s’étaient bien gardés d’en parler pour ne pas froisser le papa bon Dieu, Ses anges, le Père Noël, bref tous les habitants du Royaume des cieux… des activités pédophiliques connues, murmurées, sans plus, vous vous rendez compte, on s’arrangeait pour que ça reste couvert aussi longtemps que possible, notre bon Drôle de Curé, représentant de Dieu au village, pourquoi on le salirait, pourquoi on ferait de son nom un paillasson sur lequel tout le monde s’empresserait de s’essuyer pour gagner sa place dans le débat sur les faux drames de village, ce sang valeureux, médiateur infaillible, une vie parfaite, exempte de péché dans un monde nouveau de la justice... 


… la parole, quelle idée, au commencement était la peur, elle contenait l’Univers ou ce qui fut destiné à l’être, et s’évertuait à s’étendre bien au-delà, rien ne l’épuisait, ne lui échappait, et cet état de choses devait être la norme à l’échelle de la biodiversité animale, régir les principes de conquête et de fuite, de pouvoir et de liberté… pour moi, ces hommes réunis à la maison avaient simplement peur, et cherchaient à faire de cette peur leur force, en ne la perdant pas de vue, cela me paraît d’autant plus évident que les actions humaines n’en sont que de pâles résidus… il faut se révéler un lieu étrange pour soi-même, à l’encontre des lois de la nature, pour vouloir se sauver, ou échapper à la mort, a fortiori se donner pour mission de sauver l’autre, le monde, un continent…


… le meilleur d’entre nous est celui qui ne met pas en application de façon systématique le vieil adage qui dit que la fin justifie les moyens…


… figurez-vous qu’un jour elle m’avait demandé, oui celle qui m’avait mise au monde, rappelle-moi ton nom déjà, on aurait dit que le seul moyen d’apaiser les frustrations de sa vie conjugale était de m’étouffer, me réduire en miettes, me faire perdre toute confiance en moi-même, plus tard, seule à seule dans la cuisine par exemple, elle me traitait de sauvage, de petite conne, ton oncle il a beaucoup d’affection pour toi, il t’aime, mais toi tu n’as aucun respect pour lui, pour personne d’ailleurs, tu n’as donc aucune limite, elle me parlait ainsi pour que je me sente ridicule, mais ce n’était pas le cas, c’est au frère de père qu’elle aurait dû s’en prendre, je n’avais rien fait, sinon être une jeune adolescente sous les projecteurs d’un vieux dégoûtant, j’avais du mal à imaginer qu’elle n’avait rien compris, ou qu’elle faisait semblant, quel oncle serre sa nièce aussi fort et aussi longtemps dans ses bras, quel parent assiste à ça sans se demander ce qui se passe et redoubler de vigilance… le pire était à venir…


… j’étais perdue, je n’avais pas les outils pour analyser les mécanismes de cette vague de violence (tant à la maison qu’à l’école) qui se déchaînait contre moi, ses ressorts inavoués, d’autant plus que le monde dans lequel ces petits scélérats grandissaient n’était ni plus ni moins bourgeois catho que le mien, nous étions partis du même point, censés tout au moins se respecter, mais ce n’était pas du tout le cas, ils avaient fini par m’imposer une vision négative de moi-même, ce qu’aucune de nous, à ma connaissance, n’avait réussi avec un mec, inoculer à celui-ci le sentiment qu’il n’est rien qu’une apparence, rien que ses muscles, son cul, et que ça ne sert qu’à être manipulé, avili, un ornement…


… aucune femme n’est plus grande que la petite fille qu’elle a été…


 

 

 

vendredi 6 mai 2022

[Imhof, Valentine] Le blues des phalènes

 


 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le blues des phalènes

Auteur : Valentine IMHOF

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

C’est l’Amérique des années 1930. Celle de la Prohibition, du suprémacisme blanc, de la misère qui a jeté des millions d’affamés sur les routes. Quand ils ne voyagent pas agrippés sous un train, de ceux dont la conquête de l’Ouest a pavé le pays et qui mènent à présent jusqu’au Pacifique. Et cet horizon-là, celui des rivages de la Californie, prometteurs d’un avenir doré, c’est celui de deux hommes, d’une femme et d’un enfant. Milton, le rejeton prodigue qui a rompu les ponts avec sa richissime famille ; Arthur, le vétéran de la guerre des Boers et des tranchées de la Somme, qui porte le poids de crimes impardonnables ; Pekka, née le jour où sa mère posait le pied sur le sol de New York et qui change de nom à chaque fois qu’elle veut changer de vie ; Nathan, enfin, le fils de l’Explosion, qui fuit le mal et le retrouve où qu’il aille. Ces quatre destins prodigieux s’entrecroisent autour d’un moment unique qui les réunit tous : l’explosion de la ville d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 6 décembre 1917, la plus terrible dévastation causée par l’homme avant l’ère nucléaire.
Valentine Imhof, révélée par ses deux romans noirs : Par les rafales (2018) et Zippo (2019), nous emporte à travers le blizzard, les coups du sort, les renaissances, les échecs, les chagrins effroyables, les espoirs fous, sur les lignes de vie de ces magnifiques passagers d’Amérique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1970 à Nancy, Valentine Imhof s'est fixée en 2000 à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeur de lettres. Avant ça, elle a vécu aux États-Unis et beaucoup voyagé en Scandinavie. Elle est l'autrice d'une biographie d'Henry Miller, La Rage d'écrire (2017), aux éditions Transboréal. Elle a publié deux romans au Rouergue : Par les rafales (2018, prix Le Polar se met au vert 2021) et Zippo (2019).

 

 

Avis :

Dans l’Amérique des années trente, quatre destins nous emportent dans la tourmente de la Grande Dépression, alors que des millions de misérables se sont lancés sur les routes dans l’espoir d’un avenir meilleur : Milton a rompu avec sa riche famille de banquiers et d’industriels ; Arthur traîne son trouble et lourd passé de vétéran de guerre ; Pekka ne cesse de changer d’identité pour tenter d’échapper à sa triste condition ; l’adolescent Nathan s’accroche à qui il peut dans son errance à travers le pays.

Tout commence dans la ville canadienne de Halifax, lorsqu’en 1917, la collision entre deux navires, dont l’un chargé de munitions à destination de la guerre en Europe, fait sauter la ville en ce qui restera la plus puissante explosion d’origine humaine jusqu’aux bombes atomiques de 1945. Non contente de bousculer à jamais la destinée des rares survivants, la déflagration semble générer une onde de choc infinie dans la vie des personnages du roman, embarqués dans une inexorable glissade vers un malheur sans cesse réinventé.

En 1933, tandis que l’Exposition Universelle de Chicago vante un siècle de progrès pour la glorieuse Amérique, le pays touche en réalité le fond après quatre ans de crise sans précédent. Le chômage frappe un quart de la population et prive de toit des centaines de milliers de familles. Exploités dans d’infernales conditions, en particulier dans les vergers californiens, les ouvriers sont tentés de rejoindre des syndicats. Des marches de protestation s’organisent, comme celle, en 1932, des anciens combattants réclamant, en raison de la crise, le paiement immédiat de la prime qui leur était promise pour 1945. Crispés jusqu’à la paranoïa par la peur du communisme et du désordre intérieur, politiciens et suprémacistes blancs réagissent par la répression violente, tandis que racisme, antisémitisme et sympathies fascisantes viennent empoisonner un peu plus l’atmosphère explosive d’un pays englué dans le désespoir.

C’est une fresque foisonnante que construit, par touches impressionnistes, ce récit éclaté en multiples rebonds, dans le temps et entre ses personnages. De l’explosion de Halifax à la crise de 1929, en passant par les conflits armés et par la violence sociale, émerge l’impression quasi apocalyptique d’un espace de vie transformé en champ de désolation par des déflagrations en chaîne. Nul espoir ne vient éclairer ces destins, comme brisés dans l’oeuf et inexorablement martelés par le malheur. Une fatalité pesante les condamne : celle de l’indifférence et de la peur des plus riches et des plus puissants, anxieux du maintien de l’ordre de leur univers privilégié, au point de fraterniser avec les penchants les plus obscurs du racisme, du fascisme et de l’autoritarisme.

Nombreux sont les faits méconnus et saisissants qui viennent émailler cette reconstitution historique dense et impressionnante, servie par une narration fluide, incisive et engagée. Un très beau roman, terriblement noir, qui m’a donné envie de relire Les raisins de la colère. (4/5)

 

 

Citations :

La nature finit toujours par digérer les hommes. Elle s’applique à effacer leurs traces dérisoires. Elle n’a aucun mal à le faire. Ils ne connaissent que l’urgence, la jouissance immédiate, le présent. Elle a la permanence, la patience et le temps. Et leur reprend ce qu’ils amassent, ce qu’ils croient être à eux, sans comprendre que rien, jamais, ne leur appartient. L’illusion de la possession, tout au plus un emprunt, un droit d’usage temporaire. Puisqu’à la fin il faut tout rendre. Jusqu’au calcaire de ses os. Jusqu’à la dernière goutte d’eau de sa dernière cellule.
 

La nature sent les hommes s’agiter à sa surface, indifférente à leurs vies insignifiantes et si vite achevées, qu’elle reprend par monceaux, dans un haussement d’épaules ou un éternuement. Un tremblement de terre, un blizzard dévorant, une tempête de sable, l’éruption de l’un de ses volcans, un microbe invisible, la morsure d’un serpent. Tout cela ne lui est rien. Des sautes d’humeur, des frissons, des chiquenaudes, qui font mouche à chaque fois. Qui révèlent, involontairement, sa puissance, et tuent les hommes. Par mégarde.
Et suite à ce qui ressemble fort à un malentendu, les hommes interprètent ces différentes manifestations accidentelles comme des défis à relever, comme une incitation à la lutte. Et dans leur prétention ridicule, ils ne voient pas l’absurdité de ce combat, ne comprennent pas que la nature ne lutte pas, ni avec eux, ni contre eux, qu’elle ne peut être leur rivale parce que les hommes, elle s’en fiche complètement. Leurs exploits technologiques idiots, leurs lubies de conquête, leurs fantasmes d’être les premiers à planter un drapeau dans un désert glacé, elle s’en moque. Leurs espérances et leurs impostures, leurs records et leurs mirages, leurs victoires et leurs défaites, elle n’y accorde pas le moindre intérêt.             
Et toutes ces foutaises n’ont, sans doute, pas grand sens non plus pour les hommes eux-mêmes. Des moyens d’échapper, momentanément, à l’angoisse d’être et aussi à l’ennui. Mettre à profit le temps qui passe. Comme si le remplir était un impératif. Comme si le regarder s’écouler sans gesticuler était un horrible gâchis. Comme si ne pas se démener, ne pas céder à un remuement vain, étaient une offense à toutes les divinités qu’ils se sont inventées.             
Partout, concepteurs, architectes, ingénieurs et savants cultivent la démesure et lancent des cohortes d’ouvriers sur des chantiers pharamineux, toujours plus innovants, toujours plus ambitieux, débordants d’arrogance. Construire les ruines du futur, voilà un projet qui a belle allure ! Une saine occupation ! Qui accapare les hommes depuis des siècles, depuis toujours. Une besogne, un passe-temps, une destinée, un trompe-l’œil.
 
 
[Exposition Universelle 1933]
Chicago 1833-1933 : Un Siècle de Progrès.
Son passé de pacotille où les époques se télescopent sans égard pour l’Histoire, où l’Europe semble sortie d’un livre des frères Grimm, où l’Asie est peuplée de geishas, l’Afrique de cannibales et la glorieuse Amérique de héros morts à Gettysburg et Fort Dearborn…     
Chicago 1833-1933 : Un Siècle de Progrès. Un avenir électrique, métallique, fantastique, où chacun pourra habiter une maison rose pleine de vitres, où les trains et les voitures fileront comme des torpilles et leur ressembleront, où le pétrole répandra sur le monde un confort délicieux, où la Science saura vaincre la mort et rendre tous les hommes éternels et heureux.     
Et entre ce passé fantasque et cet avenir fumeux, rien. Le Présent effacé. Le marasme n’est pas convié à la fête.
Franchir les grilles de Dunham Park, qui sert d’écrin à l’Exposition, et tout laisser dehors, derrière soi. Pour 50 ¢, s’acheter l’amnésie et un voyage temporel vers tous les azimuts qui fait oublier le quotidien, la puanteur, la misère, le désordre, la laideur du désespoir, l’impossibilité d’entrevoir que demain sera moins moche qu’aujourd’hui, la certitude que demain n’existe plus.             
Pour seulement deux quarters, faire semblant de croire que le monde est beau et enivrant, qu’il baigne ses couleurs éclatantes dans de la musique de kermesse, que les combats sont des spectacles, des chorégraphies proprettes, qui se succèdent, toutes les demi-heures, et dont on applaudit en riant les interprètes, Peaux-rouges, Africains, Confédérés, Anglais, quand à la fin ils se relèvent de leurs cascades et font une révérence en souriant.         
De la gaîté, un affolement, une ivresse. On se met à loucher, on titube. Les yeux ne savent plus où se tourner, où se poser, subjugués par les lumières d’un passé glorieux, affriandés par les promesses d’un avenir plus remarquable encore. Du rêve frelaté qui laisse un goût trop sucré dans la bouche. Une virée endiablée dont on se réveille groggy, affublé d’une méchante gueule de bois.


Il a marché toute la journée sur les trottoirs de la deuxième plus grande ville d’Amérique. Il y a vu des cortèges résignés d’affamés. Une multitude de laissés-pour-compte alignés le long des murs comme pour une exécution de masse. Des visages hâves. Des yeux hagards. Des ventres qui gargouillent. Un peuple d’anonymes qui ne sont plus des personnes, qui ne sont plus rien, devenus inutiles, transparents, depuis qu’ils sont chômeurs, devenus encombrants, devenus des nuisibles. Des moribonds que la récession ne se lasse pas de siphonner. La récession qui ne ressemble pas, comme on voudrait le leur faire croire, à un nuage noir dans le ciel des banquiers que le vent de la Croissance finira par chasser. Les métaphores de ce genre-là sont en toc, ils n’y croient plus. Ils ont les leurs, celles qui leur parlent. La récession est pour eux une lèpre, une sangsue, une garce insatiable qui n’a de cesse de les bouffer vivants.    
Rue après rue, Arthur les a vus chanceler, en sursis, trop fatigués pour se tenir droit sur leurs guibolles, trop hébétés pour encore croire en la révolte. Une reproduction effrayante du même regard vide, rue après rue. Une misère à son comble pour laquelle la Marche du Progrès ne signifie plus rien.
 
 
Bobbie était déjà méchamment attaqué. Ce qu’il s’enfilait tous les jours avait fini par lui griller la cervelle aussi sûrement que s’il l’avait mise à frire dans une poêle pleine de saindoux. Il a vraiment lampé n’importe quoi depuis qu’il ne travaille plus à l’abattoir, et c’est à se demander comment tout ça ne l’a pas tué avant. Il a d’abord éclusé de l’alcool de pharmacie, et puis quand le drugstore a été à court de rub-a-dub, il est passé au bay rum, qui n’a de rhum que le nom et les 58° annoncés sur l’étiquette. Et cette eau de Cologne après-rasage est devenue sa bibine, il la buvait comme du petit-lait. Il cocotait du goulot plus que toutes les poules de l’Arrowhead réunies. Et puis quand certains de ses copains ont commencé à devenir aveugles, à chier du sang, et à claboter, c’est là qu’il a compris ce que signifiait la petite phrase en italique Réservé à l’usage externe… Pour autant, ça l’a pas calmé. Et dès qu’il avait quelques cents de vaillants, il fonçait à l’épicerie pour acheter des boîtes de Sterno Canned Heat, de l’alcool gélifié, en conserve, qu’on utilise pour se chauffer ou cuisiner, une pâte rose à consistance de pommade, qu’il a d’abord mangée à la petite cuillère, à même le pot, avant de la passer à travers une tranche de pain pour ajouter le jus récupéré à de la bibine de ménage. Une recette maison qui l’a fait se rouler par terre plus souvent qu’à son tour, la tripaille en fusion, à se vider par les deux bouts comme si tout son intérieur était devenu liquide.


Maintenant que Nathan est parti, elle ne va pas s’encombrer de Leah. Elle ne peut pas. Elle n’a jamais été une mère. Pas faite pour ça. Et d’ailleurs, elle ne lui doit rien. Est-ce qu’on doit jamais quoi que ce soit à personne, dans un monde où c’est le hasard qui décide de tout ? Parce que si y a bien une chose dont on puisse être sûr, c’est que ce qui arrive aurait aussi bien pu ne pas se produire, jamais. La vie, c’est rien qu’une ribambelle d’accidents… De la naissance à la mort, on n’a pas voix au chapitre, on ne peut vraiment jurer de rien, jamais prévoir ce qui va nous tomber dessus. Il faut faire avec des peut-être ou des peut-être pas. Et aussi avec des mots, tout un tas de mots inutiles, parce qu’ils n’expriment rien ou alors pas grand-chose… La chance, la guigne, y a pas l’épaisseur d’une épingle entre les deux. On croit pouvoir esquiver, passer son tour, on pense avoir le choix. Mais en définitive, le choix, il se fait sans nous, il se fait tout seul. Les événements, les circonstances, la destinée, la volonté divine, on peut bien appeler ça comme on veut, mais ça dit juste qu’on n’y est pour rien dans tout ce qui se passe… Ce qui vient d’arriver à Bobbie, c’est pareil. Ni elle ni lui n’ont prévu, n’ont voulu, que ça se termine de cette façon-là, ici et aujourd’hui… Il y a eu leur rencontre et puis maintenant ça… Une accumulation de coïncidences pour en arriver là. Leah aussi, un accident, une chose qui arrive, qui est arrivée, un des maillons du drame. Soit, et après ? On ne peut quand même pas s’encombrer de tout ce qui nous arrive ! Y a des moments, faut faire du tri. On ne peut pas tout trimballer, surtout pas son passé. Et puis, où qu’elle aille, maintenant qu’il faut foutre le camp, ça ne peut pas être un endroit pour les petites filles. Le monde, là dehors, n’est pas fait pour les gamines de quatre ans. La petiote a passé la journée chez les Ferguson, et c’est bien comme ça. Avec le temps qu’il fait, ils comprendront que personne ne vienne ce soir la rechercher. Ils vont la garder pour la nuit et peut-être même pour toujours. Ce serait très bien, une grande sœur pour leurs trois petits gars… Ça leur ferait une belle famille, une vraie !


Elle est sortie par la porte de derrière. Pas dans l’intention de se faire la paire sans qu’on la voie, comme une honteuse. Parce qu’il y a aucun danger qu’on fasse cas d’elle ici ce matin. Le premier voisin habite à plus d’un demi-mile, et ses allées et venues n’ont jamais intéressé personne. Non, elle a dû sortir par l’arrière parce que l’entrée était bloquée, condamnée. Une facétie de la tempête. Tout l’avant de la maison disparu, escamoté par une meute de congères qui se sont donné le mot pour se regrouper ici et se sont fait la courte échelle pour monter jusqu’au toit. Lorsqu’elle a ouvert, elle s’est retrouvée face à un mur : l’empreinte de la porte dessinée en creux dans la neige tassée et dure. Neige qu’en d’autres circonstances, elle aurait demandé à Bobbie de déblayer à grands coups de hache. Si les choses n’étaient pas ce qu’elles sont. 


Pas grand-chose à quoi se tenir, là-dessous, et surtout pas grand temps pour réfléchir, quand le train démarre et que les vigiles grouillent de tous les côtés. Deux barres de métal qui courent, parallèles, à 35-40 centimètres l’une de l’autre. On entortille comme on peut une jambe autour de la première, et pareil avec la deuxième jambe et la deuxième barre. Et on bloque avec les bras, en les croisant comme on peut et en se serrant les poignets, à la manière d’une double poignée de main, ou d’une tentative de bras de fer, avec soi-même. Et on se réjouit un tout petit peu, c’est fugace mais quand même, parce qu’on a suffisamment grandi… Les bras juste assez longs, les muscles juste assez forts pour bien assurer cette double étreinte, ce double étau… Et ensuite, il suffit de rester immobile, comme un crapaud ou une grenouille, dos aux rails… Et surtout de ne pas penser à ce qui se passe juste en dessous, à quelques centimètres à peine. Les traverses qui défilent à toute vitesse, les cailloux qui sautent et éraflent la nuque, et rebondissent sous la carcasse du wagon et ricochent partout à la fois, griffent la figure. Crépitements métalliques, assourdissants, nuées d’étincelles, entraperçues, et odeur de silex, enivrante… Ne plus penser à rien ou du moins à rien d’autre qu’au métal dont la tige imprime sa forme dans les mollets, et agace douloureusement les tendons derrière les genoux. Se répéter qu’il ne faut pas lâcher, se le chanter dans sa tête. Comme une comptine, une ritournelle dont la boucle n’a ni début ni fin, et dans laquelle lâche pas et pas lâche se reflètent et se répondent puis finissent par se fondre en une incantation qui se cale sur le rythme du train et vous y ficelle un peu plus solidement. lâchepaslâchepaslâchelâchepaslâchepas-lâchelâchepaslâchepaslâche. Et surtout ne pas s’assoupir, ne pas se laisser abrutir, par la longueur des heures ni la monotonie du chant des rails. Ne faire plus qu’un avec le wagon. Et se dire qu’à un moment, le train finira par ralentir, et puis qu’il s’arrêtera. Le fracas aussi cessera. Et avec d’infinies précautions, on commencera à pouvoir se déplier, à se décoller du métal, sans plus sentir ni ses jambes, ni ses mains, ni ses bras, ni ses pieds… Ankylosés par une tension de plusieurs centaines de miles, contractés jusqu’à la rupture par un inconfort pour lequel il n’y a pas de mots, tout enfourmillés, comme habités par des colonies de rampants qui grouillent, pétrifiés par les crampes. Mais c’est bizarre quand le train, enfin, s’arrête… Le silence soudain, étrange et inquiétant, alors que la tête résonne encore de tous les bruits furieux. Le soulagement attendu ne vient pas tout de suite. Les grondements, les grincements, les sifflements, le martellement des pistons, les stridences du freinage, ça rend idiot… Et la tranquillité, l’immobilité, brutales, après le vacarme devenu familier, ça effraie. L’impression d’avoir atteint le bout du voyage, d’être passé de l’autre côté, et que c’est terminé… Oui, il faut des couilles pour voyager agrippé sous un wagon. La première fois, et surtout les suivantes, quand on sait… Et il en faut une deuxième paire aussi pour réussir à se faufiler hors de sa planque, tout endolori et bancal, en sachant que si un flic ou un milicien du rail se pointe à ce moment-là, il est vraiment impossible de se mettre à courir pour échapper aux coups de matraque qui semblent s’abattre et claquer sur le corps d’un autre, sur du bois sec, sur du bois mort.


Un champ à perte de vue. Du tabac. Et sur chaque plant, des bestioles. Une infestation de chenilles vertes, de la couleur des feuilles, planquées, étirées le long de la nervure centrale. Grosses comme des saucisses à hot dog, aussi longues que l’index. Qu’il fallait enlever une à une, en tirant bien. Elles s’agrippaient, voulaient pas venir. Et puis on les écrabouillait d’un coup de talon dans la poussière. Une petite danse, une gigue improvisée, avec les ramasseurs des rangées parallèles. Des enfants, tous, garçons et filles. En avaient fait une chanson, une comptine, et s’amusaient à taper du pied, à taper fort. Cette sarabande permettait d’entretenir la cadence et surtout de concentrer son attention sur autre chose. Les doigts continuaient à faire tout seuls leur besogne répugnante pendant que la tête s’appliquait à ne pas perdre le rythme, à bien gueuler les paroles, en même temps que les autres, et à coordonner aussi le martellement des pieds et des pas. Et ces saletés de chenilles sécrétaient une bave poisseuse. On en avait plein les doigts et aussi plein les semelles, qui devenaient de plus en plus épaisses et de plus en plus lourdes à force de piétiner une bouillie de chenilles et de terre. Il fallait les racler régulièrement avec un petit bâton ou une pierre pour en enlever la gadoue visqueuse à laquelle s’agglutinaient des cailloux. Oui, un travail dégueulasse, pour lequel on leur avait à tous promis un dollar. Mais à la fin de la journée, ils n’en ont reçu que la moitié. Parce qu’ils étaient des gosses, et parce que c’était comme ça, que ça leur plaise ou non. Certains avaient commencé à râler mais le propriétaire du champ avait sorti un nerf de bœuf et l’avait fait siffler dans l’air en les traitant de vauriens, de petites merdes, et en les menaçant d’appeler les flics s’ils ne décampaient pas vite fait.


Mais le bébé n’était plus là. Il avait disparu.              
Et cette absence continue à hanter le Kid. L’image d’un corps minuscule qu’on arrache à sa mère pour le jeter dans la nuit. L’image d’une vie toute petite, quelques minutes, une heure peut-être, et puis plus rien. La perception fulgurante et définitive que le monde est atroce, implacable et hideux. Et que si on ne veut pas crever, faut vite savoir éveiller ses instincts les plus vils, les cultiver, les affûter. Et devenir terrible, inexorable, brutal. Devenir mauvais.              
Parce que la vie, la vraie, la toute crue, elle ne s’embarrasse pas des gentils, des tendres, des bienveillants, des charitables… Elle les noie à la naissance, elle les livre aux matraques aveugles des flics, elle les pousse du train à pleine vitesse, elle les regarde mourir de faim la main tendue, elle les prostitue pour 10 ¢ dans les hangars d’une gare de triage, elle les réveille en pleine nuit, à grands coups de pied, pour les rançonner à la lueur aveuglante d’une torche sous la menace d’un petit colt à l’éclat torve, elle les fait cuire dans les tunnels, quand la vapeur bouillante de la locomotive, emprisonnée dans les roches comme dans un conduit, fait cloquer la peau du visage et sature les poumons d’un air brûlant, elle les jette en pâture à des détrousseurs capables de tuer pour une paire de chaussures neuves ou une bouteille de gnôle.
Oui, la vie est moche et adore s’acharner sur les tendres, les innocents, les naïfs. C’est elle qui referme la trappe d’un wagon frigo, impossible à rouvrir du dedans, et laisse des gamins s’époumoner et cogner les parois jusqu’à ce que l’engourdissement les gagne et les calme tout à fait, elle qui fait trébucher les malingres quand ils tentent de saisir le barreau de l’échelle pour prendre le train en marche, et encore elle qui les regarde se faire déchiqueter par les roues quand ils tombent, elle qui donne, pour solde de tout compte, un petit timbre-poste à des loqueteux épuisés par dix heures de sarclage sous un soleil dardant, et qui s’amuse bien, la chienne, du bon tour qu’elle leur joue car aucun d’eux ne sait ni lire ni écrire…


L’instinct. Les mauvaises graines se reconnaissent entre elles, se sentent, et s’agglomèrent. Une sorte de corporation obscure dont on ne ressort jamais quand on l’a intégrée. La vie les a désignés exécuteurs de ses basses œuvres. C’est comme ça.


Avec mes moignons et ma gueule à donner des cauchemars, j’avais plus ma place dans ce monde-là… Mon ciboulot s’est mis à broyer de la poix et le puits de désespoir dont je te parlais, il s’est creusé tout seul. Et il a pas fallu me pousser bien fort pour que je bascule dedans ! Et alors j’ai vite compris qu’il n’y avait pas de fond. Je continuais à descendre et descendre parce que le désespoir, il a pas de limite, il a pas de fin, surtout quand tu le nourris en t’apitoyant sur toi-même. Le désespoir, il adore ça. Le désespoir, il te mange tout cru, il te ronge… Et même s’il ne te reste que quelques os, il les cassera pour en sucer la moelle. Crois-moi, je sais de quoi je cause…


Mes morts du train.              
C’est comme ça que le gars des pompes funèbres les appelle.               
Mes morts du train.               
Les employés du chemin de fer lui en amènent plusieurs, chaque semaine. Des corps, retrouvés gelés dans les wagons frigorifiques, ou alors bien amochés, au pied des talus de remblai, le long des voies, à l’entrée de la ville. Des anonymes livrés par charrois entiers dans les différents funérariums. Des morts qui ne sont personne et que les gens d’ici aiment venir regarder, sans les pleurer. Des morts qu’on enterre sous une croix en bois muette dans le carré des indigents. Des morts qui peuvent encore servir un peu à quelque chose avant d’être jetés dans la fosse. Une attraction, gratuite, et une bonne publicité qui ne coûte pas cher. Mieux que de grosses lettres électriques qui clignotent. Une occasion pour les passants de se rincer l’œil en frissonnant un peu. Une opportunité pour les embaumeurs de se faire la main et d’exhiber leur talent.              
Ce matin, un homme et une femme accueillent le chaland à la devanture du Peaceful Meadows Funeral Home, sur Folsom Boulevard. Debout bien raides sur le trottoir, dans des cercueils aux capitons lilas appuyés verticalement de part et d’autre de l’entrée, ils assument leur rôle d’enseignes et de rabatteurs avec sérieux, gravité, et discrétion, des qualités éminemment appréciées dans le commerce du deuil. 


La Loi, elle fait vraiment ce qu’elle veut. Steve a raison. C’est elle qui décide. Qui est respectable et qui ne l’est pas. Et c’est encore elle qui s’arrange pour bricoler des histoires faciles à comprendre dans lesquelles les bons ont forcément le dessus. Parce qu’il faudrait pas qu’on croie que le monde est sens dessus dessous. Ce serait très inquiétant. Alors peu importe ce qui s’est réellement passé à Bakersfield. Les détails et les explications, ça complique tout inutilement. Il faut faire simple. Les protagonistes, on s’en fiche. Ceux-là ou d’autres, c’est bien pareil. Ceux-là, on les a sous la main, c’est pratique, alors ils feront l’affaire. Et puis on est pressé. La Loi a toujours plein de chats à fouetter, partout. Les rôles sont vite distribués, déjà écrits, chacun doit dire ce qu’on veut entendre. Et ceux qui voudraient changer leurs répliques, on les cogne.              
Il n’y a qu’à suivre la musique, la même ritournelle, sans fausses notes. Celle qu’on nous chante depuis toujours et qui ne supporte pas les improvisations ni les variations. L’éternel récit de la lutte du Bien contre le Mal. Parce que si on ne nous serinait pas cette même berceuse depuis la nuit des temps, sans doute qu’on s’étriperait tous, à tort et à travers, sans entraves, sans scrupule, sans raison. On ne pourrait se fier à rien, ni compter sur personne. Le monde serait effrayant, invivable, partout des marécages et des sables mouvants. Probablement qu’on ne serait jamais sortis de l’âge de pierre. On se serait tous mangés les uns les autres. Et il aurait peut-être mieux fallu, après tout. Que ça s’arrête là, dès le début. On se serait épargné la suite.


Une flotte de zeppelins n’aurait pas pu faire mieux en larguant tout un stock de bombes incendiaires. Halifax semble avoir subi un pilonnage acharné de plusieurs semaines. Et l’ironie, dans tout ça, c’est que ce n’est même pas un coup des Boches ! Et c’est même tout le contraire ! Une collision entre deux bateaux alliés chargés d’armes et de gaz destinés à tuer de l’Allemand. Pas le bon endroit, pas le bon moment, pas la bonne cible. Une légère erreur de navigation, et BOUM ! Un carnage !! Le premier auquel il assiste depuis le début de cette putain de guerre. Et les Huns n’ont absolument rien à voir là-dedans ! Même si beaucoup de gens, à ce qu’il entend, sont persuadés du contraire. Les fables les plus insensées ont commencé à circuler.


Le centre autour des docks nos 6 à 9 n’existe plus. Soufflé, effacé, concassé. Les vaisseaux amarrés là ont tout bonnement disparu, atomisés en particules. D’autres ont été soulevés et déposés sur l’autre rive, du côté de Dartmouth, à des centaines de mètres d’ici, leurs ancres de plusieurs tonnes extirpées du fond et propulsées dans les airs. Beaucoup, privés de cheminées et de timonerie, leurs coques atrocement balafrées, sont bons pour la réforme, définitive ou, au mieux, des semaines de cale sèche.    
Le port ressemble à un vaste cimetière, une casse inondée, jonchée d’épaves à la dérive sous une fumée âcre, une brume qui serpente, jaune et malade, au-dessus des eaux noires, rendues épaisses et grumeleuses par les débris et les corps qui flottent un peu partout et qu’on repêche à la gaffe. Une armada de petites embarcations vadrouillent comme des insectes, préposées à la collecte, pendant que des remorqueurs font des navettes avec des centaines d’obus qu’on choisit d’immerger pour éviter qu’ils n’explosent dans le grand incendie, pas encore maîtrisé. C’est un sacré foutoir !
 
 
Ni Bakersfield et les jungles qu’il avait connues pendant ses mois d’errance, ni les gîtes répugnants où il avait été heureux de pouvoir se reposer n’avaient préparé Nathan à Williamsville, que ses occupants avaient rebaptisée Ragtown, un nom qui ne donnait qu’une idée très lointaine du laisser-aller de l’endroit.              
Il a cru débarquer dans un camp de fortune organisé dans des débris pour héberger provisoirement les rescapés d’une catastrophe. Le genre d’installation montée à la hâte pour parer à l’urgence, après une crue ou un tremblement de terre, après un ouragan. Puis a resurgi, à l’impromptu, dans sa tête, le mot léproserie, découvert au hasard d’une lecture. Et il a pensé que ce lieu abandonné, bien à l’écart de tout, serait l’endroit rêvé où concentrer tous les malades de la région, peut-être même tous les malades de l’Amérique, en leur souhaitant de mourir entre eux, sans faire d’histoires, et surtout sans infecter les gens bien portants.        
S’il existait un dépôt d’ordures en Enfer, ils venaient de tomber dessus.              
Un enchevêtrement de taudis à perte de vue sur les deux berges de la rivière. Des amas de bicoques en carton goudronné et en tôle de bidons aplatis, des charpentes cagneuses aux montants noircis par un incendie dont la fumée refroidie stagnait encore dans l’air, des toiles élimées en guise de toits, de portes et de fenêtres, des couvertures tendues entre les branches basses de mesquites et de tamaris anémiés, des carcasses d’automobiles épuisées et démembrées, des monceaux d’immondices, tout un fumier domestique accumulé là depuis des mois, échoué, macérant dans la pestilence des latrines improvisées partout dans la moindre déclivité.
Et parmi toute cette saleté, cet abandon, cette désolation abjecte, des troupes d’enfants crasseux et maigres qui jouaient à la guerre armés de brindilles tordues, des femmes laides qui épluchaient des légumes en attisant des feux chancelants, des vieillards décharnés aux yeux vides, des vieilles indifférentes à toute cette faillite, qui somnolaient malgré le fracas permanent des explosions, malgré la nuée effrayante qui empourprait la vallée étroite de ses bourrasques ardentes et déposait sur tout et tous une poussière jaune, rouge et noire.
 
 
Du vacarme et de la poussière pour le reste de sa vie. Nathan manque de mots pour en parler. Les quelques mois vécus au milieu de ce chaos l’ont sans doute rendu un peu sourd. Il a encore des sifflements.             
Dans cette guerre quotidienne menée contre la falaise, les hommes s’escriment par centaines et milliers avec des pioches, des perceuses et de la dynamite, avec des bulldozers et des camions à double plate-forme. Ils frappent, ils creusent, ils forent, ils font tout exploser.             
La falaise se contente d’être là, stoïque et dédaigneuse, presque pas concernée par tout le remue-ménage. Elle semble accepter avec fatalisme ce qu’elle subit, en pensant que ça finira bien par finir. Mais cette fausse indifférence n’est rien qu’une stratégie. Parce qu’en réalité, c’est elle qui bastonne. Et elle rend coup pour coup. Au centuple.             
Chaque impact, chaque raclement de pelle, chaque coup de sifflet, chacun des ordres gueulés par les contremaîtres, chaque détonation, chaque crissement des mèches et des chenilles, chaque éboulement, elle les mémorise et elle les leur renvoie. Presque par jeu. Elle les balance d’une paroi à l’autre, elle les répète et elle les amplifie, une rumeur devenue folle et qui s’enfle d’elle-même, et submerge tous les hommes dans une bouillie de bruits toujours plus épaisse et fracassante, qui fait vibrer leurs corps, qui les assomme, les épuise, les abêtit, et continue de les hanter quand ils sont endormis.             
Et comme si ce déploiement de force brute n’était pas suffisant, la poussière arrive comme une grande marée qui emplit le canyon. Des vagues successives roulent les unes sur les autres et apportent à chaque fois plus de débris et de particules. Il se met alors à faire nuit en plein jour. Une vraie obscurité, un début de fin du monde. On ne voit plus rien du tout et on suffoque, comme si le soleil avait été arraché du ciel et jeté plus loin, très loin. Comme s’il ne restait plus qu’à attendre rien, à sécher sur pied en se frottant les yeux, en se grattant la peau, à se transformer en sable, à redevenir poussière. Comme dans les Écritures. (…)
Le sable entrait et remplissait tout et corrompait tout. Il se mêlait à la farine, au sucre et au café, pouvait s’insinuer entre les mailles de la toile des sacs, forçait les couvercles des boîtes et des bocaux, les bouchons de liège des bouteilles. Il entrait par les pores de la peau, remplissait les oreilles, grinçait sur les dents, hérissait la gorge. Le marchand de sable devenu fou.
On mouchait du sable, on chialait du sable, on pissait du sable. On devenait sable. Les poumons tout flétris, tout durcis par une toux sèche, on crachait des petits tas de boue avec un peu de sang dedans.
 
 
Les Sauvages qui peuplent L’Afrique la plus sombre sont sans nul doute ceux qui drainent chaque jour le plus grand nombre de curieux. Davantage encore que les monstres des Freak Shows, plus que la colonie de soixante Lilliputiens du Village des nains, où il est pourtant si amusant d’aller se prendre pour Gulliver. La première fois que Pekka a vu le numéro des Indigènes, elle s’est crue transportée sur Skull Island, en plein tournage de King Kong. Un décor identique. Derrière une haute palissade en bambou, quelques huttes aux toits de paille et des bosquets épars d’arbres maigres. Une approximation de savane pelée. Où une tribu africaine accomplit, à heures fixes, danses et rituels magiques ou guerriers. À l’entrée, deux créatures singulières, baptisées Illy et Zambezi. Un panonceau, planté à côté d’eux, indique qu’ils sont issus d’une ethnie rare où les bébés, dès leur naissance, ont le crâne bandé. Ils étonnent par la taille minuscule de leurs têtes. On les photographie beaucoup. À l’intérieur, une bonne cinquantaine d’Africains, hommes, femmes et enfants, parqués dans leur enclos. Des plumes colorées, des peaux de zèbre et de léopard, et quelques traits de peinture claire leur tiennent lieu de costumes. Les femmes ont les seins nus. Tous roulent de gros yeux féroces, agitent l’os fixé sur leur nez, brandissent arcs et lances, poussent des grognements gutturaux, marchent sur des braises et crachent du feu, frappent rythmiquement sur de gros tambours et s’apostrophent dans un sabir étrange.
Certains d’entre eux mènent une double vie. En un changement de costume, les cannibales féroces abandonnent leur jungle insondable et miteuse pour rallier, à deux pas, le Sud pittoresque et ensoleillé de La Vieille Plantation, autre attraction fort prisée du Midway. Là, devant de vraies cabanes en planches, qu’on a fait venir tout exprès de Géorgie, des esclaves, tous heureux de leur sort, de bons nègres souriants et joyeux, font des claquettes et grattent guitares, planches à laver et banjos. Leur entrain espiègle ravit les visiteurs. On les photographie beaucoup.     
Tous se conforment et tous s’adaptent. Tous sont contents d’avoir un boulot fixe pendant quelques semaines. Les deux tiers ont été recrutés dans les quartiers sud de la ville et y retournent dormir tous les soirs après la fermeture. Le reste, une bande de New-Yorkais ramassés sur les trottoirs de Harlem, logent sur place, pelotonnés sous des couvertures autour d’un poêle à gaz. Quant à Illy et Zambezi, ils s’appellent en fait Willy et Sam, les noms que leur ont donné leurs parents. Le découvreur de talents qui les a dégotés dans un trou terreux au fond de l’Alabama les a achetés à leurs familles.


Ce cadet, aussi fringant et raide que son beau costume, n’est jamais parti de Glace Bay. Il est resté ici, confit sous sa vitre, pendu à ce mur, pendant toutes ces années. Intact. Embaumé. Préservé de la poussière, des épreuves et du vieillissement. Il a conservé sa bonne bouille et ses yeux clairs, presque des yeux d’enfant, qui affichent confiance naïve et soif de découverte. Un minois dépourvu de toutes les abrasions qui surviennent quand on se frotte trop tôt et trop longtemps aux cahots du monde, à l’érosion impitoyable qui, strate après strate, révèle le visage sous-jacent, tapi sous les couches tendres, juvéniles, immatures. Des traits engravés par l’existence, comme dégagés à l’acide, présents déjà sous la figure poupine du nouveau-né, attendant que la vie les révèle, pour qu’on y lise désabusement et cynisme, cruauté et fatigue. Le regard, lui, se brouille et finit par se perdre, épuisé à force d’avoir trop vu, avant de se figer dans la contemplation mate du vide. 


Les événements de l’été 1932 à Washington sont, sans aucun doute, ceux qui l’ont le plus ébranlé. La dispersion brutale, par l’armée et la police, des anciens combattants venus de tout le pays par dizaines de milliers, des vétérans exsangues, accablés par la crise, qui voulaient seulement faire valoir leurs droits en réclamant la prime qu’on leur avait promise.              
C’était le 28 juillet 1932. La Bataille de Washington n’a duré qu’un après-midi et une nuit, mais est du genre qu’on n’oublie pas. Et pourtant des batailles, il en a vécu d’autres. Arthur était arrivé dans la capitale fédérale depuis quelques semaines et avait pu retrouver, parmi cette foule d’affamés qui arboraient fièrement leurs distinctions militaires, des anciens camarades auprès desquels il avait combattu en France et aussi en Belgique.              
Arthur était là. Il a tout vu.              
Des camions anti-insurrection, chargés jusqu’à la gueule de munitions à balles pour alimenter leurs canons de 75, des véhicules blindés surmontés de mitrailleuses, des calibres 30 et 50, et aussi, comme sortis d’une hallucination, des chars d’assaut ! Le bruit abominable de leurs chenilles sur le macadam de Pennsylvania Avenue. Qui convoque les pires heures de la guerre en Europe, fait croire à une soudaine invasion. 
L’armée américaine se déploie pour attaquer les siens. Elle mène, sur son propre sol, et en plein cœur de la ville, des offensives contre ses propres soldats.          Avec des gaz lacrymogènes, avec des baïonnettes, avec des torches en journaux roulés pour incendier les campements de fortune. La troupe est lâchée, carabine en bandoulière et sabre au clair, et elle charge. À pied, à cheval, à moto. Sous la direction d’un général en uniforme d’apparat, un certain MacArthur, impatient d’en découdre avec ces masses de clodos qu’on prétend infiltrées et galvanisées par les Rouges, déterminé à incarner la résolution du gouvernement fédéral à ne pas se faire chahuter chez lui par quelques fauteurs de troubles.              
Un pouvoir devenu fou qui instaure la loi martiale et donne l’ordre de nettoyer la ville. Parce que la misère générée par la Grande Dépression s’y étale de manière gênante, trop visible, jusque sur les pelouses des institutions centrales, jusque sous les fenêtres des représentants.              
Comme un reproche insupportable, une preuve, accablante, de son incurie à gérer le marasme.


Le type n’en a visiblement qu’après le fric et la gloriole. Et il ne le cache pas, le salopard. Aucune idéologie ni aucune culture. À peine quelques bribes glanées, çà et là, pour la forme. Des sentences éculées, remâchées, et apprises par cœur, sans doute parues dans le dernier numéro du Silver Ranger. Il élude un grand nombre de questions, reste évasif sur les effectifs du groupe dans la région, et sur leurs actions pour briser les grèves de cueilleurs. Même s’il reconnaît être intervenu, l’an dernier, pendant les grèves du lait, et avoir aussi approché les autorités et la police pour leur offrir un soutien patriote, certes, mais un soutien qui ne peut être gratuit… Matraquer des travailleurs et des syndicalistes ? Avec plaisir ! Puisque c’est dans le droit fil de la grande vidange ! Mais à un prix strictement négocié avant. Quant à son antisémitisme militant, c’est de la blague. Seulement un truc pour exciter les gogos qui viennent l’écouter parler. Pour les encourager à cracher au bassinet et créer une émulation entre Gentils, qui doivent se tenir les coudes. C’est rien que pour les affaires ! Les affaires, et rien d’autre ! Pas la peine d’aller chercher plus loin. Parce que non, sincèrement, il n’a rien contre les Juifs. Et d’ailleurs, comment le pourrait-il ? Qui saurait mieux qu’un Juif, un Juif véritable, lui tailler ses chemises, à la coupe irréprochable !? Il faut quand même savoir leur reconnaître certains talents.
 
 
Il connaît bien la misère des villes. Il a pu voir à Chicago combien elle est atroce et sans remède, combien elle écrase les hommes et les digère pour ne recracher que des ombres. La misère des champs, celle qui accable les centaines de milliers de saisonniers du sud de la Californie, semble plus effroyable encore. Elle fait d’eux des insectes, des cancrelats, des rampants.
Spivak a commencé à lui détailler la situation dans le train de San Diego et poursuit son topo dans la voiture qu’ils ont louée pour faire les deux cents derniers kilomètres jusqu’aux terres maraîchères de l’Imperial Valley. Une région aride, où il ne pleut presque pas. Et, paradoxalement, l’un des plus grands jardins du pays. Ici, pas de morte-saison, pas de friches ni de jachères. Des récoltes qui se succèdent tous les mois de l’année. Et des multitudes de cueilleurs, captifs du désert et de leurs employeurs, épuisés, asservis. (…)
– Il faut que tu saches qu’on va arriver en terrain miné, dans un no man’s land au milieu de nulle part, où s’appliquent uniquement la loi des plus forts et la loi des armes. Comme au bon vieux temps du Far West, version Kit Carson et Bill Cody. Ce qui se passe là où on va est vraiment moche et brutal. C’est une guerre, il n’y a pas d’autres mots. Les mouvements des cueilleurs de laitues et de pois, en janvier et mars derniers, ont été réprimés avec une violence pas croyable, sous l’impulsion de deux groupes férocement déterminés, et qui ont décidé de conjuguer leurs forces pour que tout file droit, selon leurs règles iniques : l’Association pour la protection des producteurs et des exportateurs de l’Imperial Valley et la très explicitement et simplement nommée Association anti-communiste. On ne compte plus leurs exactions et leurs saloperies. À leur actif, nombre d’arrestations massives d’ouvriers syndiqués, ou seulement soupçonnés de l’être, parce qu’on n’est jamais trop prudent, qu’ils envoient se faire oublier dans les prisons du comté, sous toutes sortes de prétextes bidons. Ils se sont aussi spécialisés dans les enlèvements de meneurs et de sympathisants. Comme ceux des trois membres de l’Union américaine des libertés civiles, il y a quelques semaines. Ça s’est passé à Calexico, où on ira demain. C’était en pleine rue, en pleine ville, en plein midi. Un groupe d’hommes armés les a pris à partie, insultés et battus. Tout ça devant une foule de badauds, la foule des grands jours, qui a regardé ça comme une distraction, un spectacle. Et puis, après les avoir bien passés à tabac, ils les ont jetés, plus morts que vifs, à l’arrière d’une camionnette et sont allés les balancer dans le désert, comme des charognes… Ces trois-là s’en sont sortis de justesse, grâce à l’un des nôtres qui a pu les récupérer à temps, mais ils sont encore dans un sale état. Qu’ils soient en vie est un pur miracle. L’avocat qui a voulu s’emparer de l’affaire a reçu des menaces et le shérif n’a, évidemment, rien vu à redire. À ses yeux, aucune infraction avérée aux lois locales, rien qui nécessiterait de mobiliser ses hommes pour rechercher les coupables… Le Far West, je te dis.
 
 
Ce qui les rend aujourd’hui particulièrement intraitables et encore plus affreux que jamais, ce qui leur fait mettre les bouchées doubles, c’est l’imminence de la récolte des melons. 15 000 hectares qui seront à point, prêts à cueillir, d’ici quatre semaines, environ. À la seule condition que les ouvriers ne la ramènent pas trop, voire pas du tout, avec leurs sempiternelles négociations de salaires, leurs aspirations à créer un syndicat qui les rassemble et les protège et leur sale habitude d’agiter pour un oui et pour un non l’épouvantail d’une grève. Les producteurs ne veulent pas en entendre parler, tu penses ! Et ils sont bien décidés à éteindre la contestation dans l’œuf. Pas question de se laisser contraindre à quoi que ce soit par des mendigots qui, quoi qu’ils en disent, reçoivent un salaire, indécent, certes, mais un salaire quand même, dont ils vont devoir se contenter. Sinon, ils n’auront qu’à partir et aller se faire pendre ailleurs. Ils leur trouveront des remplaçants, ce n’est vraiment pas ce qui manque. Ils en feront venir par camionnées depuis l’autre côté de la frontière, ce qui se fait déjà, d’ailleurs, et de parfois plus loin : tu verras, les champs sont pleins de Mexicains, de Philippins, et de Japonais. Et de familles et de gamins aussi. Des sommes colossales sont dans la balance. Et qui se jouent au jour près. Avec les récoltes, on ne plaisante pas. En moins de vingt-quatre heures, tout peut être fichu, trop mûr pour supporter le transport. Alors les fermiers ne veulent pas laisser quelques journaliers mal embouchés et endoctrinés s’interposer, tout compromettre, et transformer une industrie lucrative en loterie. Ils ne veulent surtout pas renoncer à des bénéfices qui ont grimpé de 25 à 120 % l’année dernière ! Tu parles d’une manne ! Et tout cela sur le dos courbé d’une main-d’œuvre contrainte de travailler pour presque rien et dans des conditions dégradantes. Il est clairement hors de question, pour eux, de céder à nouveau au chantage à la grève, totalement exclu de se faire avoir comme l’été dernier en accordant in extremis, et le couteau sous la gorge, une augmentation des salaires. Alors pour éviter de baisser culotte et de se sentir pris par les couilles, pour ne pas lâcher le moindre cent, ne plus jamais se voir forcer la main, et dissuader les récalcitrants et tous les regimbeurs, ils recourent à la terreur. La peur doit être totale. Et puisqu’il faut traiter la menace en amont, régler le problème à sa source, ils se sont lancés dans une vaste campagne anti-Rouges. Un peu comme s’ils avaient mis sur pied un plan de dératisation globale ou un épandage contre des bestioles susceptibles de bouffer leurs récoltes. C’est pour ça qu’on est là. Depuis près de deux mois, ils ont rameuté des troupes et ils orchestrent la trouille dans ces vallées à l’écart de tout, à l’écart du monde, à l’écart des lois constitutionnelles. Avec la complicité des autorités locales, bien entendu. Qui font passer des tas d’ordonnances anti-rassemblement et anti-grèves visant à museler toute récrimination et toute contestation, même la plus anodine et, surtout, la plus légitime. Et cela avec le support indéfectible et zélé de la police qui vient toujours épauler, et parfois armer, les milices privées et les enchemisés, comme les factieux de ce salopard de Case, et les encagoulés du Klan qui viennent prêter la main. Ils organisent de véritables battues, des chasses à l’homme, des lynchages. Donner des leçons faire des exemples. Pour apprendre au travailleur, ou lui rappeler, de rester à sa place. Alors Haro ! sur les communistes, tous ceux qui ont pris contact avec un syndicat, ou qui seraient tentés de le faire. Quand je te dis qu’on arrive en terrain miné, ce n’est pas une hyperbole, ni une métaphore. Je ne cherche pas à t’impressionner, je te dresse juste le tableau. Je sais que toi la guerre, la vraie, tu l’as faite, et que t’as dû en voir de drôles, là-bas… Mais ce qui se passe chez nous en ce moment, c’est aussi une guerre. Une guerre sale. Contre les travailleurs, contre leurs droits les plus élémentaires, contre leur dignité d’hommes et de femmes… Et tout ce que je peux faire moi, c’est rapporter ce que je vois, le dénoncer, pour que les gens sachent ce qui se passe dans ce désert à l’écart des grandes routes, où l’administration Roosevelt n’a pas l’air de trop vouloir se mouiller… 


Un hameau misérable, déglingué, des tas de planches assemblées à la va-comme-je-te-pousse, ouvertes aux quatre vents, à la chaleur, à la poussière, où sont logés les travailleurs migrants. Dans ce ranch, une trentaine de familles mexicaines, qui ont probablement cru au Pays du lait et du miel, y croient peut-être encore, dur comme fer, envers et contre tout.              
Tous ces appentis dérisoires se ressemblent, avec leurs quelques gamelles et couvertures, leurs sacs de farine et de haricots, posés à même la terre battue. Aucun n’a de meubles, tous ont un crucifix, accroché bien en vue, face à l’entrée. Désespoir ou aveuglement ? Les deux, sans doute, en proportions variables. Parce que si le Pays du lait et du miel est ici, on n’ose pas imaginer ce que ces hommes, ces femmes et ces enfants ont abandonné de l’autre côté de la frontière. Et dans ces conditions, en l’absence d’église et de prêtre, une béquille spirituelle, une grande oreille où déverser ses peines et ses aspirations, c’est toujours mieux que rien. Et malgré son silence, dont on ne saurait dire s’il est de l’indifférence, une incapacité à régler des problèmes trop nombreux, ou une absence pure et simple, parier sur Dieu ne coûte rien.              
Certains de ces abris de fortune se distinguent des autres par une feuille clouée à même le bois de la porte. FIÈVRE ÉCARLATE. En lettres rouges. Ailleurs, dans d’autres campements, la Commission fédérale a signalé des cas de typhus, de diphtérie et de dysenterie. Les autorités de santé ont fait une tournée éclair, il y a des semaines, placardé à la va-vite leurs avertissements imprimés et sont reparties, sans envoyer de médecins ni de médicaments. Sans informer non plus les gens sur les risques de contagion. Sans instaurer une quelconque quarantaine. Que feraient, en effet, les fermiers, privés de leur main-d’œuvre ? On ne voudrait tout de même pas qu’ils se retrouvent le bec dans l’eau. Le contexte global est déjà compliqué. Et ce serait quand même bien dommage de perdre une récolte pour une poignée de gamins qui tombent malades ici et là. Qui crèvent aussi, c’est vrai, ça arrive. Mais bon… Des mômes, s en feront d’autres, ces Mexicains. Ils pourront en refaire autant qu’ils veulent. Alors que la saison de la fraise et de la framboise, elle est très courte. Oui, un gâchis considérable s’il n’y avait plus personne pour les mettre en barquettes.


Un peu inquiète de leur présence, mais encouragée à parler par les mots engageants et la douceur patiente de Spivak, la gamine lui explique, dans une langue hésitante, qu’il n’y a pas d’eau courante ici. Il faut aller la chercher en camion, à une quinzaine de miles. On la rapporte dans des boîtes et des bidons. Et, malgré la chaleur étouffante, on l’économise. Chaque trajet jusqu’à l’eau et au ravitaillement, à la ville voisine, est facturé par le patron. Il faut lui payer une partie de l’essence, et même après division entre plusieurs familles, 25 ¢ ce n’est pas rien. 25 ¢, c’est beaucoup. Alors l’eau, on ne la gâche pas. Elle est seulement pour boire et pour cuisiner. Pas question de la gaspiller pour faire sa toilette.


Sa vie n’a été qu’une collection de refus et de disparitions. Une suite de désincarnations. Un défilé perpétuel de rôles passagers et mal taillés dont il s’est effeuillé comme on arrache les pages d’un carnet, qu’on froisse, une à une, avec une jouissance méthodique, pour jeter dans le poêle esquisses ratées et croquis maladroits. Et ces mues successives, ces falsifications permanentes, loin de le renouveler et de le révéler à lui-même, ont fini par mettre au jour une absence. Son absence. Il n’est qu’une cosse incurablement vide.