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mercredi 29 juillet 2026

Critique : "Mon Antonia" de Willa Cather | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Mon Antonia" de Willa Cather


Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon Antonia (My Antonia)

Auteur : Willa CATHER

Traduction : Blaise ALLAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1918,
                  en français depuis 1967 
                  (Archipoche en 2022)

Pages : 360

Accès au livre : ISBN 9782743628277  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune immigrée venue de Bohême avec sa soeur et ses parents, Antonia a grandi à Black Hawk, dans le Nebraska. Mais, au lieu de la belle ferme blanche de leurs rêves, c'est une pauvre maison en terre, battue par les vents et cernée de terres ingrates, qui leur a tenu lieu de foyer.
Existence rude et pourtant joyeuse, grâce à l'affection fraternelle de Jim Burden, un orphelin de Virginie installé avec ses grands-parents dans la ferme voisine. C'est lui qui lui apprend l'anglais, l'aide à surmonter le suicide de son père. Lui encore qui la tirera d'un très mauvais pas lorsqu'elle trouvera en ville une place de gouvernante...
Des années plus tard, désormais avocat pour une grande compagnie ferroviaire, Jim se rappelle avec émotion leur jeunesse aventureuse et entreprend de ressusciter leur passé.
La jeune fille qu'il a connue, devenue femme, devient dans son regard une héroïne de la conquête de l'Ouest.
Le chef-d'oeuvre de Willa Cather déploie les vastes horizons du Midwest en une fresque où souffle l'esprit des pionniers.

 

Un mot sur l'auteur : 

Willa Cather (1873‑1947) est une romancière américaine dont l’œuvre, marquée par son enfance dans les grandes plaines du Nebraska, célèbre la vie des pionniers et des immigrants. Lauréate du prix Pulitzer pour One of Ours (1923), elle est notamment connue pour O Pioneers! et My Ántonia, romans emblématiques du Midwest américain.
 
 

Avis :

Willa Cather, figure de la littérature américaine du début du XXᵉ siècle, est connue pour ses évocations fines et précises de la vie pionnière dans les Grandes Plaines. Considéré comme son ouvrage le plus emblématique et l’un des romans fondateurs de la modernité littéraire outre‑Atlantique, Mon Ántonia dresse le portrait d’une femme dont la dignité et l’énergie reflètent l’expérience des immigrants engagés dans l’édification de l’Ouest américain. À travers la mémoire du narrateur, Jim Burden, ce récit d’enfance esquisse la formation d’une identité collective nourrie par les solidarités rurales et les épreuves du quotidien dans les paysages du Nebraska. L’oeuvre apparaît comme une référence majeure, où s’incarne à la fois la dureté du monde pionnier et l’élan vital qui le traverse.

Jim Burden, orphelin envoyé vivre chez ses grands‑parents, arrive dans le Nebraska en même temps que la famille Shimerda, émigrée de Bohême et encore démunie face aux exigences du monde pionnier. La relation qui se tisse entre Jim et Ántonia, jeune fille vive et déterminée, forme l’ossature du récit : leurs trajectoires parallèles, marquées par l’apprentissage, le travail et les séparations successives, mêlent amitié, admiration et distance sur le fond d’un tableau social contrasté où se côtoient voisins, fermiers et jeunes filles placées en ville. L’histoire suit ainsi l’évolution de ces personnages dans un environnement rude mais ouvert à de nouvelles perspectives. 

Récit d’apprentissage mais pas seulement, le roman éclaire la manière dont se construit une mémoire collective à partir d’expériences individuelles fragmentaires. Le choix d’un narrateur adulte se remémorant son passé confère à l’ensemble une dimension réflexive : tandis qu'il revisite son histoire, Jim Burden interprète, hiérarchise et parfois idéalise, révélant la part de subjectivité inhérente à toute reconstruction du souvenir. Ántonia, centrale mais toujours perçue à travers son regard, dépasse alors le statut de personnage pour devenir un principe d’énergie et de fidélité au monde pionnier, une présence qui résiste au temps et aux désillusions. Willa Cather met en lumière la tension entre le mythe fondateur de l’Ouest, porteur de liberté et de renouveau, et la réalité plus âpre du travail, de la pauvreté et des ruptures. Elle propose ainsi une vision nuancée de l’expérience migratoire et de l’enracinement, où la grandeur des paysages n’efface jamais la complexité humaine de ceux qui les habitent.

En même temps qu’elle renouvelle le réalisme américain en préférant les impressions sensibles à la description minutieuse, l’écriture, sobre mais vibrante, fait dialoguer l’imaginaire associé à l’Ouest et la réalité concrète, parfois déstabilisante, de la vie pionnière. Cette tension imprègne la construction rétrospective du récit, qui adopte un rythme méditatif dépassant la simple évocation d’un passé révolu. Willa Cather y interroge les mutations d’une époque, la solitude qu’elles engendrent et la nostalgie qui en découle. Tout cela s’incarne de manière lumineuse dans la figure d’Ántonia, dont le portrait, à la fois intime et traversé par l’Histoire, mêle une mélancolie pleine de charme à une finesse d’observation presque ethnographique. Par la justesse de ce regard et la rigueur de sa composition, Willa Cather rejoint, sur un autre versant de l’Amérique, l’exigence analytique d’Edith Wharton : un cousinage qui confirme sa place parmi les classiques américains. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Toutes les années qui ont passé n’ont point atténué dans mon souvenir la splendeur de ce premier automne. Le pays tout neuf s’ouvrait devant moi : il n’y avait pas de clôtures en ce temps-là, et je pouvais toujours choisir mon chemin dans les hautes herbes, sûr que j’étais que mon cheval saurait toujours me ramener à la maison. Parfois, je suivais les chemins bordés de tournesols. Fuchs m’expliqua que c’étaient les mormons qui avaient introduit les tournesols dans le pays. A l’époque où ils étaient persécutés, quand ils quittèrent le Missouri et partirent à l’aventure dans les terres vierges à l’ouest pour trouver un endroit où ils pourraient adorer Dieu à leur manière ; les membres de la première expédition, traversant les plaines pour arriver dans la région de l’Utah, éparpillèrent des graines de tournesol sur leur chemin. L’été suivant, quand en longues files de chariots, les femmes et les enfants arrivèrent, ils n’eurent qu’à suivre la traînée de tournesols. Je crois que les botanistes, sans toutefois confirmer l’histoire de Fuchs, affirment que le tournesol est originaire de ce pays. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’est restée, et les routes bordées de tournesols sont toujours pour moi comme les routes de la liberté.

 

lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

samedi 29 mars 2025

[Heller, Peter] La pommeraie

 


 

 

J'ai beaucoup aimé 

Titre : La pommeraie (The Orchard)

Auteur : Peter HELLER

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2019
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 272

 

  

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence. Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
L’auteur de La Rivière signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est devenu romancier avec son page-turner post-apocalyptique et néanmoins solaire, La Constellation du chien (Actes Sud, 2013) et salué comme une révélation. Talent qu'il n'a cessé de confirmer et de développer depuis avec Peindre, pêcher et laisser mourir (Actes Sud, 2015), Céline (Actes Sud, 2019), La Rivière (Actes Sud, 2021) et Le Guide (Actes Sud, 2023).

 

 

Avis :

Sa grossesse la renvoyant avec toujours plus d’insistance au souvenir de sa mère, Frith, professeur de lettres en Californie, trouve enfin le courage d’ouvrir le petit coffre que, bien des années plus tôt, celle-ci lui a laissé. A mesure que la jeune femme en effeuille le contenu, principalement des poèmes traduits par sa mère, en son temps une éminente spécialiste de la poésie chinoise ancienne, s’échappent de cette boîte de Pandore réminiscences et fantômes d’un passé qui, par-delà l’absence et la perte, finira par servir de boussole à un présent jusqu’ici indécis.

Hayley n’est encore qu’au début de la trentaine, lorsque, tournant le dos à sa vie de professeur associé et à sa renommée internationale dans le monde très pointu de la traduction de poésie chinoise ancienne, elle choisit de venir s’installer avec sa fille de six ans, Frith, dans une cabane sans eau ni électricité au milieu d’une pommeraie en déshérence dans le très rural Vermont. Rustique et précaire, leur existence à toutes deux s’organise entre école à domicile, récolte des pommes et du sirop d’érable, solidarité et amitié entre voisins, enfin omniprésence rude mais enchanteresse d’une nature authentique et sauvage.

Pour l’enfant à mille lieues de se représenter les douleurs et les désillusions motivant chez sa mère cette retraite loin du monde, les saisons passent dans une insouciance libre et joyeuse, nourrie des bonheurs simples d’une vie au naturel qu’un amour maternel fusionnel semble sanctuariser. Jusqu’au jour où tout bascule, selon cette loi universelle dont Frith fait simplement l’apprentissage beaucoup trop tôt et qui veut que sur cette « terre d’une beauté sans pareille », « ce qui est certain, c’est que nous finissons par tout perdre. »

D’une profonde mélancolie, le texte chante les joies et les rudesses d’une vie proche de la nature et de ses magnificences, le bonheur d’une existence en harmonie avec son entourage et son environnement, la nécessité de profiter au jour le jour de ce fragile mais merveilleux cadeau qu’est notre courte vie. Lent et contemplatif à ses débuts, le récit ponctué de poèmes soulignant à travers les siècles l’universalité de nos destins humains se charge au fil des pages d’une nostalgie de plus en plus prégnante, la tristesse et les larmes menant en définitive à une prise de conscience, une reprise en mains d’une destinée qui avait fini par s’égarer loin de son sens fondamental.

L’on retrouve ici des thèmes chers à l’auteur, sa passion pour la nature et sa propre expérience du Vermont lui ayant inspiré un roman tout en retenue et en sensorialité pour une quête intime d’une très touchante mélancolie. Loin du suspense et de l’esprit d’aventure de La rivière, un récit plus profond, plus contemplatif, d’une grande beauté. (4/5)

 

Citations :

C’est ce qui fait la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître.


L’absence produit elle aussi un bruit qui peut être aussi bruyant que ce qui l’a précédée. Parfois elle est même plus bruyante.


Je l’avais regardée taper ses notes sur son ordinateur portable et m’étais interrogée sur les moyens qui nous sont donnés pour approcher un univers chaotique, une terre d’une beauté sans pareille, une existence où la perte est une constante.


Si bien que nous passons la moitié de notre temps à avoir le cœur brisé, une autre à être perdus, une autre à nous demander pourquoi nous avons pris tel chemin, une autre encore à chantonner, tout excités d’explorer une nouvelle voie, et je sais que ce temps mis bout à bout dépasse largement les cent pour cent, ce qui constitue d’ailleurs une partie de notre problème.


Hayley prenait-elle les libertés qu’elle semble avoir prises ? Sans doute. C’est ce que fait un grand traducteur. Parce que celui qui reste trop près du texte “gère des voies ferrées, m’a dit Hayley un jour. Il ne fait qu’aiguiller les mots comme si c’étaient des wagons”.


La vérité est peut-être belle, mais elle fend aussi le cœur. C’est certain. Parce que la vérité, ou ce qui est certain, c’est que nous finirons par tout perdre.


Quand un proche meurt, on a tendance à se concentrer sur nos propres désirs. On le fait quand on est enfant, mais aussi à l’âge adulte. C’est d’un égoïsme terrible. Le désir que cette personne jamais ne disparaisse. Qu’elle reste près de nous, nous serre dans ses bras, qu’elle soit présente pour nous écouter quand on a quelque chose à raconter, quand on a du chagrin. Qu’elle passe la main sur nos cheveux, les ébouriffe ou nous les démêle. Qu’elle rie face à notre perspicacité. Qu’elle soit là, pour toujours. On imagine si rarement ce qu’elle-même pourrait vouloir : un matin supplémentaire avec un brouillard aussi épais que du coton au fond de la vallée. Une autre question agaçante de sa petite fille. Une autre tasse de thé. Une nuit dans les bras l’une de l’autre. Un poème.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 24 juillet 2024

[Johnson, Craig] Dark Horse

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dark horse (The Dark Horse)

Auteur : Craig JOHNSON

Traduction : Sophie ASLANIDES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2009,
                  réédité en français en 2024
                  (Gallmeister)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

L’affaire paraissait pourtant simple. Wade Barsad, un homme au passé trouble, a enfermé les chevaux de sa femme Mary dans une grange avant d’y mettre le feu. En retour, celle-ci lui a tiré six balles dans la tête durant son sommeil. Telle est du moins la version officielle. Mais le shérif Walt Longmire, persuadé de l’innocence de Mary, décide de se rendre sur les lieux du crime et débarque incognito à Absalom, petite ville du comté voisin où il n’a pas juridiction. Très vite, il se heurte à l’hostilité de la plupart des habitants et ne tarde pas à découvrir qu’une grande partie de la population avait de bonnes raisons de vouloir la mort de Wade.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Craig Johnson naît en 1961 à Huntington, en Virginie-Occidentale. Il grandit dans une petite ville du Midwest qui, au grand dam de sa mère, était traversée par une voie ferrée. À l’âge de huit ans, il profite du fait que le train ralentit à chaque passage pour y embarquer clandestinement et partir à l'aventure. Cette première escapade dans le vaste monde s’achève lorsque son père, après avoir parcouru près de six cents kilomètres, vient le récupérer dans une gare de triage où le garnement a été repéré.

Après ses études, c’est cette fois en auto-stop, chargé d’un sac de surplus de l’armée et d’un pistolet semi-automatique Colt que Craig se rend dans l’Ouest. Petit-fils de forgeron, il n’a pas de mal à se faire embaucher dans plusieurs ranchs du Montana et du Wyoming. Il fait même quelques incursions dans l’univers du rodéo : il ne se débrouille pas trop mal aux épreuves de dressage, mais son lancer de lasso est assez minable.

Par la suite, il obtient un doctorat d'études dramatiques et se balade pas mal à travers les États-Unis. Il devient successivement pêcheur professionnel, chauffeur routier, charpentier et cow-boy. Il enseigne également à l’université et fait un temps partie de la police de New York, avant de se consacrer pleinement à l’écriture.

Son premier roman, Little Bird (The Cold Dish en VO), paraît en 2005 aux États-Unis. Il met en scène le shérif Walt Longmire et constitue le premier volet d’une saga qui fait régulièrement partie des listes de best-sellers aux États-Unis. La série Longmire, adaptation télévisée de l’univers de Craig Johnson, a connu un immense succès aux États-Unis. Elle est diffusée en France sur la chaîne D8.

Craig vit avec sa femme, Judy, au pied des Bighorn Mountains, dans le Wyoming. Son ranch est situé à la confluence des rivières Clear Creek et Piney Creek, à la sortie de Ucross, une charmante petite ville qui compte vingt-cinq habitants.

 

Avis :  

Avec une vingtaine d’ouvrages publiés en vingt ans, souvent primés, adaptés à la télévision américaine, la série policière consacrée au shérif Walt Longmire a fait la célébrité de Craig Johnson. La troisième réédition en français de son opus numéro cinq est l’occasion de (re)découvrir ce personnage magistral, tellement crédible, dont les aventures se déroulent dans le comté fictif d'Absaroka, dans le Wyoming où vit l’auteur.

« Le AR avait été BAR à une certaine époque, mais la mauvaise qualité de la menuiserie et le vent omniprésent avaient changé son nom, ou bien le B avait peut-être décidé d’aller faire la bringue ailleurs. » Avec son décor comme échappé d’un western, le vent soulevant paille et poussière pour seul souffle de vie apparent et la rugosité peu amène pour l‘étranger de ses habitants, la petite ville d’Absalom ne brille pas par son hospitalité. Recroquevillée au pied des vastes et hautes mesas qui la surplombent de leurs plateaux sauvages, un peu plus coupée du monde encore par la désaffection du vieux pont qui y mène, elle n’a que méfiance et hostilité à offrir au visiteur qui vient de se présenter comme inspecteur d’assurances et qui prétend enquêter sur l’affaire que tous préfèrent murer dans un silence prudent.

Encore ne savent-ils pas, ces Absalomiens repliés sur leurs secrets fermentés, que l’intrus est en vérité le shérif Longmire, sous couverture parce que hors de sa circonscription du comté voisin, et qu’il est discrètement mandaté pour relayer l’enquête policière officielle, étouffée par d'intrigantes pressions. Il est vrai que les faits semblent d’une parfaite limpidité, étayée par les aveux mêmes de celle qui dort désormais en prison en attendant son procès. Son mari ayant mis le feu aux écuries abritant les chevaux qui étaient toute sa vie à elle, Mary Barsad s’est vengée en déchargeant son fusil sur cet homme par ailleurs réputé insupportable. Tellement insupportable que tous ici avaient de bons motifs de le haïr et maintenant d’excellentes raisons de préférer se taire plutôt que d’innocenter une coupable idéale.

Entre paysages et décors ensorcelants, personnages et dialogues stupéfiants d’authenticité, tout droit jaillis de l’imprégnation locale de l’auteur, enfin humour déclenchant jusqu’à de francs éclats de rire, l’intrigue réserve son lot de surprises, de bains d’ambiance et d’accélérations galopantes dans tous les sens du terme, pour une lecture aussi captivante qu’attachante : un vrai régal qui prend aussitôt le goût du revenez-y, d’autres épisodes vous attendent. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation : 

Je pensai à la manière dont nous labourions et cultivions la terre, dont nous y plantions des arbres, l’enfermions avec des clôtures, y construisions des maisons et faisions tout notre possible pour repousser l’éternité de la distance – tout pour donner au paysage une espèce d’échelle humaine. Mais peu importait ce que nous faisions pour essayer de façonner l’Ouest, c’était l’Ouest qui nous façonnait inévitablement.


 

mardi 4 juin 2024

[Hinault, Caroline] Traverser les forêts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Traverser les forêts

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2024 (Rouergue)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois femmes, une forêt.
La forêt c’est la dernière forêt primaire d’Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d’une grande faune disparue ailleurs.
C’est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C’est là qu’est revenue s’installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l’Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l’ancienne maison forestière de ses parents.
C’est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu’Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu’elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d’événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l’automne 2021. Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru dans la collection Rouergue noir en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire-Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse. Son deuxième roman, Traverser les forêts, paraît en 2024.

 

Avis :

Après son formidable et multi-récompensé premier roman Solak qui livrait à eux-mêmes une poignée de fauves humains en pleine étendue arctique, Caroline Hinault continue son exploration des confins de la civilisation, cette fois au plus profond et inhospitalier de la dernière grande forêt primaire d’Europe, là où, entre Pologne et Biélorussie, la chasse aux migrants menée par le gouvernement de Varsovie tranche implacablement avec l’hospitalité qu’il accorde par ailleurs aux réfugiés ukrainiens. Plongée dans l’enfer de Białowieża…

Impénétrable, marécageuse et sauvage, soumise à un climat dur et froid aux interminables hivers, la forêt de Białowieża est un paradis pour la faune et la flore qui s’y épanouissent loin de toute influence humaine. Loups, ours, chevaux et bisons s’y heurtent pourtant en son beau milieu à un long et infranchissable mur de béton, acier et barbelés, édifié le long de la frontière polono-biélorusse. La Pologne qui entend barrer le passage aux migrants affluant du Moyen-Orient et d’Afrique a fait de la région une zone de non-droit, décrétant un état d’urgence qui lui permet d’écarter journalistes, ONG humanitaires et organisations internationales. Elle y pratique une traque aux migrants et aux militants qui tentent de leur venir en aide. Nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils ne sont pas refoulés, errent jusqu’à la mort dans cet enfer désormais tristement semé de vestiges humains.

C’est en pensant à la Divine Comédie de Dante, dont les cercles entre Enfer et Paradis viennent se mêler au roman, que Caroline Hinault entrecroise dans ce labyrinthe forestier, autant éden que géhenne, le destin de trois femmes. La jeune Alma qui fuit la Syrie avec son frère vient buter sur le mur qui menace de mettre fin à leur épuisant voyage en les jetant, soit dans les bras des patrouilles, soit dans ceux, mortels, du froid et de la faim. Nina, descendue des rêves d’Occident que sa beauté semblait lui promettre, est revenue habiter cette région désormais « zone rouge », quadrillée par les militaires. Enfin, Véra, journaliste biélorusse en butte à la dictature de son pays, entend faire ici une pause solitaire, le temps d’une saison, pour « mettre à distance la saleté du monde » et écrire.

« Quoi d’autre que le taillage des mots pour tenter d’habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ? »
« Ecrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c’est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours : synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène. »


Armée du style direct et des images percutantes qui lui permettent si bien de nous prendre aux tripes, l’auteur nous électrise d’une narration hantée par les grandes préoccupations de notre siècle, alors que politiques et enjeux écologiques se heurtent de plus en plus sur le front de crises environnementales et migratoires. Embrassant l’ensemble de la problématique au travers de trois figures, une migrante, un témoin local et un regard extérieur, sa peinture à la fois réaliste et poétique nous étreint de son extrême intensité pour finalement trouver l’espoir entre nature writing, célébration des pouvoirs de contre-feu de la littérature et étincelles d’humanité subsistant même sous la plus épaisse couche de cendres.

Sans reproduire tout à fait le choc de son hypnotisant Solak, Caroline Hinault n’en réussit que mieux à nous étreindre le coeur avec ce second roman aussi addictif qu’impactant. (4/5)

 

Citations :

Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l’on peut même parfois passer des années, en frontaliers d’une vie fantasmée.


Elle croise le regard d’un garde dans lequel elle devine la question qui brûle le fond des yeux de toute l’Europe. Pourquoi être partis de leur pays ? S’être jetés de leur plein gré sur les routes ? Et aussitôt, plus loin dans la prunelle, la sentence. Coupable. Qu’y aurait-il eu à répondre à cela ? Comment expliquer l’impasse à ceux qui ont toujours vécu au pays du choix ? Le point de bascule en soi auquel il faut accéder pour dire adieu, partir vers une langue et un pays inconnus ? Assumer la perte. Le risque. Soutenir le jugement. Affronter un destin que le monde estimera, de toute façon, mérité.
Alma n’aspire qu’à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire : si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c’est bien qu’il y a une raison suffisante. C’est bien que ce qu’ils s’apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d’une partie d’eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu’ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu’on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu’y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours.


Chaque nouvelle atrocité de la guerre qu’elle apprenait autour d’elle, dans son quartier, dans les rues de l’enfance, chaque nouveau pourquoi balancé dans la poubelle du sens, agrandissaient un peu plus le gouffre en elle. Le monde lui avait planté dans le cœur une douleur métallique dont l’anneau bipait à chaque mouvement. Elle sentait son moteur intérieur menacé d’une panne létale. Devait sauver sa peau. Fuir l’absence d’avenir dans un pays détruit. Les difficultés quotidiennes, immenses. Pour tout. Le tunnel obstrué des années devant soi. Et, plus profondément encore, plus intimement, la vie excavée des possibles. Il fallait faire un choix. Terrible. Qui nécessitait une force qu’elle ignorait avoir en elle. Tout quitter. Tenter de repousser l’obscurité.
Elle avait encore l’espoir, du haut de ses dix-huit ans, que quelque chose de beau l’attendait, qu’elle avait droit, elle aussi, à une part de lumière qu’il ne s’agissait pas de réclamer à quiconque, mais de construire, pour peu qu’on lui en laisse l’opportunité. Lorsque Bessem, son cousin dont le père était mort dans les geôles du régime, leur avait parlé des visas pour la Biélorussie, Alma avait choisi. Dans la cuisine, derrière le passe-plat rouge, ses parents avaient pleuré. Elle les avait serrés dans ses bras. Et murmuré : la vie ne peut pas être le regret qu’on en a de son vivant.


À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d’être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l’autre côté de l’écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ? Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ?


Je me suis arrêtée derrière un tronc. La file laineuse avançait calmement. Une vingtaine de danseuses délicates chaussées d’invisibles molletons. Un long collier de poils recouvrait leur mâchoire, les stalactites de leur barbe pendaient sous les naseaux. La semi-cape du coffre paraissait une moquette enfilée par un animal plus chétif et formait une ligne de démarcation avec la toison postérieure plus rase, qu’on aurait crue tondue. [bisons] 


Tu ne t’es pas mariée et n’as pas eu d’enfants, au grand désespoir de tes parents qui te regardent encore parfois comme si tu avais arraché des lés entiers de papier peint sur le mur de leurs valeurs.


Il a ajouté qu’écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d’autres choses, c’était tenter, et qu’il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.


Alors c’est vrai, j’ai choisi l’impureté du texte, l’exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J’ai choisi le langage, car quoi d’autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d’autre que le taillage des mots pour tenter d’habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?


Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d’animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c’est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours : synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.


On peut y voir une forme d’égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l’art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps – pas aussi vite que la privation d’eau, de nourriture, de soin. Je crois pourtant que c’est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l’absurde.


Il sait oui, que cette forêt primaire qu’il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d’en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d’un paradis qui ne veut pas d’eux.
Tu restes muette, l’article sous les yeux. C’est ton pays qui affrète des avions, main dans la main avec son voisin russe, pour déstabiliser l’Europe. Et visiblement, ça marche. Sikorski allait t’en parler, il se doutait bien que tu allais y être confrontée un jour ou l’autre, mais il ne savait pas comment apporter ces nouvelles dans le sanctuaire de vos discussions. Il retardait le moment de briser un lien spécial qui lui faisait du bien à lui aussi. Il emploie ces mots : sanctuaire, lien spécial, et cet aveu, malgré le contexte, te procure une joie acide.
Il t’explique qu’un réseau d’habitants s’organise pour collecter de la nourriture, du matériel, des duvets et déposer ces sacs de survie un peu partout près de la frontière, en espérant qu’ils soient trouvés.


On n’est qu’au début de quelque chose de terrible : le gouvernement veut accélérer la construction d’un mur, créer une « zone rouge » impossible d’accès sauf pour les riverains.
Il secoue la tête, dépité par cette volonté de clôturer un continent, de l’enfermer dans un nœud coulant d’acier : comment est-il possible qu’au moment où tant de gens luttent pour éviter la grande liquidation de la planète avant fermeture définitive, d’autres, à la grande braderie de la bêtise, aient dégoté la vieille fripe mitée du mur, promesse de béton, de pollution et d’abattage qui empêchera la libre circulation de toutes les espèces ?


Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c’est ce désir de paradis en nous.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 19 décembre 2023

[Frison-Roche, Roger] La peau de bison

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La peau de bison
            (Les terres de l'infini 1/2)

Auteur : Roger FRISON-ROCHE

Parution : 1970 (Arthaud - 2012)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est à Snowdrift, village perdu des immensités glacées du Grand Nord canadien, que Max, héros de la Royal Air Force, et Rosa, jeune femme d’origine indienne, abritent leurs amours. Au cœur de cette nature âpre et sauvage, Max reprend peu à peu goût à la vie et oublie les horreurs de la guerre. Mais le destin frappe à nouveau. La mort tragique de Rosa pousse Max à l’exil. Il retourne en France, où son neveu Bruno vient de fuguer. Dès lors, Max consacrera toute son énergie à sauver le jeune homme de la drogue en tentant de lui transmettre sa passion des grands espaces.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roger Frison-Roche (1906-1999) est né à Paris de parents savoyards, s'installe à Chamonix à 17 ans et passe ses diplômes de guide et de moniteur de ski. Il découvre le désert en 1936, et part alors pour presque vingt ans s'installer en Algérie, où il devient journaliste. Il est l'auteur de nombreux livres, romans et documentaires sur la montagne, le Sahara, la Laponie et le Grand Nord canadien.

 

Avis :  

Après la montagne et le Sahara qui lui ont valu ses livres les plus célèbres, Roger Frison-Roche, guide chamoniard devenu explorateur en même temps que journaliste et écrivain, s’est intéressé sur le tard, dans les années 1960, au Grand Nord, en Laponie d’abord, au Canada ensuite. Témoin du chant du cygne du mode de vie nomade des Samis en Scandinavie auquel il consacre un premier diptyque, il poursuit avec un second, se faisant cette fois le chantre des grands espaces du Grand Nord américain, terre de solitude entre nuit polaire, glaces et blizzards, mais aussi d’aventure et de liberté, loin de la folie ordinaire des hommes.

Meurtri par son expérience de pilote de la R.A.F. pendant la guerre, le quarantenaire Max Gilles se sent plus que jamais à l’étroit au sein de sa très matérialiste et bourgeoise famille établie dans l’industrie papetière à Grenoble. Il décide d’utiliser ses talents d’aviateur au manche d’un petit appareil privé assurant le ravitaillement des rares habitants des territoires du Nord-Ouest canadien. Là, à Snowdritt, un village perdu près du Grand Lac des Esclaves, à la lisière entre forêt boréale et toundra, il rencontre l’amour en la personne de Rosa, une jeune indienne qu’il épouse et qui lui fait découvrir les bonheurs simples et rustiques d’une vie en pleine nature, rude mais libre, aux enchantements pimentés d’aventure. De magiques survols, loin de toute liaison radio, des troupeaux de bœufs musqués, de caribous et de bisons vivant en paix dans ce sanctuaire encore sauvage, en bivouacs sous les aurores boréales ponctuant de longues échappées dans la forêt où seuls les Indiens ont la permission de trapper, d’expéditions aériennes parfois hasardeuses entre tempêtes et blizzards en périlleuses sorties de chasse où il faut disputer le gibier aux loups, enfin des viriles amitiés taiseuses entre voisins à l’amour sous les fourrures et les étoiles, Max s’est enfin réconcilié avec la vie lorsque, implacable, le drame surgit. Partie chasser en canoë avec son frère malgré un avis de mauvais temps, Rosa ne rentre pas…

Hymne à la nature et à la liberté, le récit mêle ses superbes évocations d’un cadre d’une âpre majesté à celles, de plus en plus tendues, d’aventures qui peuvent à tout instant virer au drame. L’ancien pilote de chasse vit d’adrénaline et exerce un métier non dénué de risques. Preuve en est ce collègue et ami, mort de faim et de froid après un atterrissage forcé dans les glaces. Alors, très vite, à l’exaltation des grands espaces s’associe chez le lecteur la conscience du danger, un péril qui va d’abord guetter Max lorsque l’hiver arctique s’abat soudain et que la blancheur aveugle et tourbillonnante du blizzard avale son avion, pour finalement mieux s’en prendre à Rosa, partie relever sa ligne de trappe dans la tourmente précédant l’embâcle. Au rythme haletant de cette portion du récit succèdera une partie de transition, que l’on pourra juger trop rapide, voire un peu bâclée. C’est que le retour de Max vers la civilisation ordinaire n’est qu’un préambule nécessaire, un passage préparant la seconde partie du diptyque, La vallée sans hommes, où, une nouvelle fois, l’aventure et la liberté se paieront au prix fort.

Peut-être pas tout à fait aussi marquant que les livres les plus connus de l’auteur, pour ne citer que Premier de cordée, La grande crevasse ou Les montagnards de la nuit, ce roman dans la plus pure tradition du récit d’aventure et de nature writing se dévore presque d’une traite, pour le plaisir de son adrénaline conjugué à celui des sublimes évocations de son cadre d’exception. L’écriture et les récits de Roger Frison-Roche n’ont pas pris une ride. (4/5)

 

Citations : 

La bise de l'est venue du grand lac pénétrait toujours plus âpre et glaciale sous les arbres de la forêt. Rosa se dressa, jeta de nouvelles branches sur le foyer et vint s'accroupir devant les braises qui craquaient doucement, ouvrant des gueules pavées de rubis, laissant filtrer à travers leurs crevasses de minces filets de fumée bleuâtre. Maintenant le feu reprenait avec une ardeur nouvelle et Rosa contemplait, avec une joie toujours renouvelée, le mystère qui d'une branche sèche fait un éblouissement de formes et de beauté ; une flamme torturée, frémissante, qui chuinte et pleure parfois comme un nouveau-né, puis lance des étincelles et se consume en une fumée bleue irréelle… 
 

Tu voulais la liberté, je te l'apporte. Là où nous allons, il n'y a pas d'autre servitude que la loi de la forêt, la loi de la nature qui modèle les hommes ; on la subit, mais on la subit sans contrainte parce qu'elle est la vérité.
 

Ils volaient depuis deux heures et avaient dépassé Hay River, lorsque le ciel subitement sembla se désintégrer. Il se déchirait en traînées lumineuses qui s'effilochaient, puis se reformaient en rideaux scintillants de pierreries – mauves, dorées, violettes –, en somptueuses robes de féerie, en traînes impériales de velours amarante, et ces draperies, qui s'accrochaient très haut, dans le cosmos, aux myriades d'étoiles et de planètes, semblaient parfois issues des nébuleuses puis tout à coup flotter sur la terre comme si au contraire elles émanaient des sources mêmes du magma. Désormais on pouvait distinguer tous les détails du relief, la plaine sans fin des eaux glacées du grand lac, les archipels couverts de forêts, les roches nues moutonnées qui entourent Yellowknife ; c'était un paysage grandiose, exaltant, que contemplait Bruno, haletant d'émotion. Une nuit de lumière.


 

mardi 10 janvier 2023

[Niel, Colin] Darwyne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Darwyne

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Darwyne Massily, un garçon de dix ans, légèrement handicapé, vit à Bois Sec, un bidonville gagné sur la jungle infinie. Et le centre de sa vie, c’est sa mère Yolanda, une femme qui ne ressemble à nulle autre, bien plus belle, bien plus forte, bien plus courageuse. Mais c’est compter sans les beaux-pères qui viennent régulièrement s’installer dans le petit carbet en lisière de forêt. Justement un nouvel homme entre dans la vie de sa mère : Jhonson, un vrai géant celui-là. Et au même moment surgit Mathurine, une employée de la protection de l’enfance. On lui a confié un signalement concernant le garçon. Une première évaluation sociale a été conduite quelques mois auparavant par une collègue qui a alors quitté précipitamment la région.
Dans ce roman où se déploie magistralement sa plume expressive, Colin Niel nous emporte vers l’Amazonie, territoire d’une puissance fantasmagorique qui n’a livré qu’une part infime de ses mystères. Darwyne, l’enfant contrefait prêt à tout pour que sa mère l’aime, s’y est trouvé un refuge contre le peuple des hommes. Ceux qui le voudraient à leur image.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Darwyne Massily, dix ans, est né avec une malformation des pieds. Il vit avec sa mère Yolanda dans un bidonville relégué entre deux mondes, d’un côté la ville qui le repousse sur ses hauteurs, de l’autre, la forêt amazonienne de Guyane dont il faut sans cesse refouler la pression expansionniste. Yolanda semble une mère exemplaire, digne et courageuse, et l’enfant lui voue une véritable adoration, troublée de loin en loin par une succession de beaux-pères qui ne s’éternisent jamais longtemps avant de disparaître sans préavis. Un jour, l’aide sociale à l’enfance est alertée anonymement sur la situation de Darwyne...

Frêle silhouette contrefaite et boitillante se tenant toujours à l’écart, le taciturne et sauvage Darwyne ne présente aucun signe visible de maltraitance, et, même si sa mère en parle étrangement « comme [d’]un animal » à « redresser », Mathurine, l’éducatrice des services de protection de l’enfance, devrait en toute raison classer sans suite son dossier. Elle ne peut cependant s’y résoudre et, décidant d’apprivoiser l’enfant, elle entreprend de l’approcher au travers de leur passion commune : cette jungle amazonienne que leurs semblables combattent comme un ennemi monstrueux, menaçant et grouillant, toujours prêt à reprendre ses droits, mais que tous deux aiment explorer, fascinés par ce monde vivant d’une richesse infinie.

Peu à peu, au contact de cette forêt bruissante et enveloppante, qui, tel un organisme vivant, vibre et respire, s’incruste dans le moindre interstice pour mieux repousser à peine défrichée, et, selon le regard, se pare d’une merveilleuse fantasmagorie ou prend les allures d’une hydre dévoreuse, se précise, en même temps que se craquellent les masques des personnages et que se révèle leur vraie nature, un antagonisme fondamental, socle du roman. Tandis que l’on découvre la cruauté cachée sous les dehors bien lisses de la mère et que Darwyne apparaît transfiguré, épanoui et à son aise dans une jungle-refuge où, loin du mépris normatif des hommes, il a su développer d’incomparables talents, le combat entre les misérables habitants du bidonville et la luxuriante forêt appuyée par les éléments déchaînés se fait le symbole de l’opposition entre civilisation et sauvagerie, hommes et nature, la barbarie n’étant pas forcément là où l’on l’attendait le plus.

Habité par cette forêt amazonienne quasiment élevé au rang de personnage fantastique, Darwyne est un roman déconcertant et fascinant, et surtout, un magnifique appel à la réconciliation de l’homme avec son environnement. A tenter avec autant de présomptueuse inconséquence de domestiquer la planète, l’on en oublie la miraculeuse beauté de ses mystères et le bonheur de vivre en harmonie avec le monde. (4/5)

 

 

Citations : 

À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.             
Darwyne en est certain.


Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 4 septembre 2022

[Collette, Sandrine] On était des loups

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On était des loups

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2022 (JC Lattès)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où il est parti chasser, il devine aussitôt qu’il s’est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l’attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d’un ours. À côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant. Au milieu de son existence qui s’effondre, Liam a une certitude. Ce monde sauvage n’est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d’autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d’un enfant terrifié.
 
Dans la lignée de Et toujours les Forêts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d’une nature aussi écrasante qu’indifférente à l’humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l’instinct paternel et le prix d’une possible renaissance.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acierIl reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre. Et toujours les Forêts a été couronné, entres autres, par le Prix du Livre France Bleu PAGE des libraires 2020, le Grand Prix RTL Lire et le Prix de La Closerie des Lilas.

 

Avis :

Le narrateur Liam vit loin du monde, dans une région de montagnes et de forêts encore sauvages, où il subsiste de la chasse et de la trappe, laissant seuls à la maison, pendant ses longues et très fréquentes absences, sa compagne Ava et son fils de cinq ans, Aru. Mais un jour, l’attend à son retour le corps sans vie de la jeune femme, tuée par un ours dont elle a juste pu protéger l’enfant. Déchiré entre son rôle de père et la gageure d’élever seul un bambin dans l’isolement de ces contrées inhospitalières, l’homme décide de se séparer de son fils et s’engage avec lui dans un périple dont les péripéties vont pourtant s’acharner à contrecarrer ses plans…

D’emblée, l’on pense à John Haines, le poète et écrivain américain qui, lui aussi, choisit la solitude dans une nature âpre et sauvage – dans son cas, l’Alaska –, subsistant en quasi autarcie de la pêche, de la chasse et de la trappe au rythme de tâches éprouvantes et physiques, la moindre négligence l’exposant à d’imparables dangers si loin de tout secours. Mais, contrairement à l’auteur du récit Les étoiles, la neige, le feu, le personnage imaginé par Sandrine Collette est un homme rustre, issu de la misère et de la maltraitance, qui, tel un loup quittant la meute, n’a trouvé de salut qu’en fuyant ses congénères, leur méchanceté et la rage qu’elle déclenche en lui.

Sous ces dehors brutaux, cet homme, que l’on pourrait dire revenu à une forme de primitivité presque animale dans sa vie toute entière consacrée à la simple subsistance en milieu naturel, est en vérité étranger, contrairement à bon nombre de ses semblables « civilisés », à toute forme de cruauté gratuite. Lui ne se comporte en loup que pour survivre et se nourrir. Et s’il fait d’abord montre d’une dureté extrême, tout en se résolvant à un choix impossible, en ce qui concerne son fils, c’est dans un réflexe de défense paniquée, leur dépendance mutuelle les mettant gravement en péril l’un comme l’autre. Au final, le contact des hommes s’avérera au moins aussi dangereux, en tous les cas plus cruel, que celui des fauves, ouvrant la question de qui sont vraiment les plus inhumains et les plus bestiaux…

Epousant, sans filtre ni apprêt, l’écoulement désordonné des pensées de ce taiseux sans éducation qu’est Liam, plus prompt à l’action instinctive qu’à l’introspection et à l’expression de ses sentiments, le récit court au rythme saccadé de phrases tantôt hachées et incomplètes, tantôt sinuant en un fleuve à peine ponctué de virgules, dans une langue dont l’aspect cru et fruste n’exclut pas une certaine poésie. Ainsi introduit dans la tête du personnage, au plus près de ses ressentis, le lecteur n’en est que plus happé par une de ces narrations haletantes dont Sandrine Collette a le secret, et qui, dans nombre de ses romans, resserre sa spirale autour de proies et de prédateurs lancés dans une traque éperdue.

C’est avec le plus grand plaisir que l’on suit l’auteur dans cette nouvelle exploration réussie de ses thèmes favoris, « à la frontière entre humanité et animalité », comme elle l’explique elle-même, et, toujours, dans le cadre inquiétant d’une nature aux beautés âpres et écrasantes. (4/5)

 

 

Citations : 

Quand je pensais aux quatre heures de cheval pour aller chez Henry et puis une bonne heure d’avion avant la ville où il y avait le premier hôpital, c’est ça qui me faisait peur, on ne fait pas un gosse dans un endroit comme ça, et si c’était l’hiver même avec les chevaux on n’était pas sûrs d’arriver chez Henry. S’il y avait une urgence – mais les urgences ici ça n’existe pas soit on est vivant soit on est mort il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.


Ça ne me gêne pas d’être une carne. Les gens qui me connaissent disent que j’ai un fond en or seulement il est tout au fond voilà. Ce métier cette vie c’est le mieux que je pouvais décider pour moi, depuis tout petit je ne peux pas trop faire confiance aux gens ou alors il faut vraiment qu’il y ait très peu de gens. Sinon ça me rappelle mes parents qui gueulaient et cognaient sec et les voisins qui ne disaient rien on aurait cru que c’était normal tout ça. C’est peut-être pour ça que je n’aime pas les vieux, ça me rappelle les miens et ça n’est pas du bon souvenir (…).


(…) ici évidemment on ne se voit pas beaucoup on ne se reçoit pas comme les gens de la ville, on est trop loin les uns des autres et surtout on veut qu’on nous foute la paix on est heureux comme ça. C’est quand même pour ça qu’on est tous là au bout de nulle part. Si c’est pour avoir la même vie que si on était en ville ça ne valait pas la peine d’aller se perdre dans la montagne, et si le matin en regardant le soleil se lever j’avais des voisins qui le regardaient aussi en bas de chez moi ou juste à côté je l’aurais mauvaise.


Je suis seul parce que le môme ne compte pas, je veux dire je ne peux pas compter sur lui. S’il se blesse ici au milieu de nulle part il me gênera – si je me blesse il ne pourra rien pour moi et c’est ce qui m’inquiète le plus au fond, si je me casse quelque chose dans la montagne on sera deux à être seuls. Je crois que je me moque de mourir même si j’essaierai de survivre jusqu’au bout de mes forces et pour ça je préfère que le gosse ne soit pas là ; parce que si je meurs en le laissant dans les forêts il devient quoi ? Aru c’est la naissance de la peur dans ma tête et quand on commence à avoir peur on est exactement comme un con qui tiendrait une pique en l’air sous l’orage : on attire la foudre. Pas vite pas fort, c’est une porte qui s’entrouvre, après c’est le temps qui voit. C’est l’instinct qui cède à la réflexion et depuis que l’homme rationalise ça ne donne rien de bon. Agir avec les tripes avec le sentiment avec la sensation, ça j’y crois mais au moment où le cerveau dit stop il y a un truc qui me chiffonne, c’est la fin de tout et là mon cerveau a bu le poison il dit dans ma tête et si tu avais un accident il ferait quoi le môme et la réponse je la connais.


Quand ça te paraît bien de ralentir avant d’arriver quelque part c’est qu’il y a un problème avec là où tu vas, et c’est une sensation qui enfle dans ma poitrine à mesure que les heures défilent. Mais je ne fais rien et forcément quand tu ne fais rien tu finis par y être rendu à cet endroit-là.
 

C’est peut-être à force de remuer ça dans ma tête que ça arrive jusqu’à Aru et il se tourne vers moi. Encore une fois c’est fou, à part qu’il tremble un peu je jurerais qu’il n’y a rien de changé en lui et un instant j’ai l’espoir insensé qu’il ne m’en voudra pas, qu’il fera table rase ça y est c’est oublié : c’est ça qu’il va me dire et c’est pour ça qu’il me regarde enfin. Mais les explications c’est moi qui dois les donner, c’est moi l’adulte et ça je n’y pense pas je suis vraiment un con je ne peux pas le dire autrement. Je fixe Aru en attendant éperdument qu’il articule cette belle phrase pour me pardonner et j’ai fait quoi pour la mériter cette phrase ? J’ai l’air de quoi pendu à ses lèvres et qu’est-ce que je peux attendre d’un gosse de cinq ans – je n’ai pas tellement de lucidité à ce moment-là alors les mots qui viennent, je les prends de plein fouet et je les encaisse et ça me laisse sonné, et il a raison le petit parce qu’il n’y avait qu’elle qui l’aimait et il dit :              
Elle revient quand maman.              
C’est un coup terrible dans ma poitrine. Il ne le sait pas et moi je le regarde avec mon sourire figé et c’est tout mon être qui s’est tétanisé, je veux dire pas seulement mon visage tendu et ma peau qui pique mais tout l’intérieur. J’ai l’impression que mon sang s’est vidé et que plus rien ne circule. Je ne bouge pas si je bouge je m’écroule, il faut que ça revienne un peu. Je croyais qu’Aru avait compris je me rends compte que non. Ou alors il est tellement malheureux que son seul recours c’est sa mère morte et c’est ça que je réalise, parfois on est mieux avec les gens morts qui nous aimaient qu’avec ceux qui restent et qui ne représentent rien pour nous, et moi je suis ce type lointain qui ne s’occupe pas de lui (…).


C’est un pays que j’aime, un pays où chaque jour est tellement grand qu’on peut se perdre sans cesse et les routes sont des pointillés qui s’effacent. Parfois d’un côté il y a un paysage et de l’autre côté ça n’a rien à voir, et avant une forêt il y a un décor et après la forêt tout est différent. Ce pays-là personne ne le connaît entièrement et si quelqu’un essayait de le faire de toute façon ça changerait tout le temps, ce territoire ne veut pas qu’on sache qui il est ni comment il se renouvelle c’est sa force. Dans les grands bois on crée des chemins d’exploitation pour les coupes d’arbres et l’année d’après la nature a tout brouillé et les pistes forestières ont disparu, c’est ce que racontent les gars qui y travaillent. Moi je pense que ce n’est pas du hasard.
Je sais que c’est vrai parce que dans la montagne aussi il y a des choses comme ça et je dirais que c’est plus subtil, c’est la nature qui efface les traces des hommes. C’est comme si elle nous détestait, la nature, et dès qu’on fait quelque chose elle tend à le détruire pour reprendre tout l’espace. On croirait qu’il n’y a pas de place pour elle et nous, il y en a un de trop là-dedans. Au début je me rappelle Henry disait que la nature a horreur du vide alors elle le comble c’est tout mais à mon avis c’est bien davantage. Ce n’est pas qu’elle le comble, elle ne se contente pas de remplir les vides. Si c’était simplement ça, dans le monde il y aurait des œuvres à elle et à côté des œuvres à nous et ainsi de suite. Or j’en ai vu des maisons ou des villages désertés par les hommes, et je peux affirmer qu’en quelques années ils se font dévorer par les herbes et les lianes et les arbres. J’en ai traversé des ruines comme ça et la façon dont la nature monte à l’assaut de nos constructions ça n’est pas juste pour venir se coller tout contre elles : c’est pour les engloutir, c’est ni plus ni moins ce qu’un boa constrictor fait avec un lapin c’est exactement l’idée que j’en ai. La nature si elle peut, elle nous bouffe.

 

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