dimanche 18 janvier 2026

[Muñoz Molina, Antonio] Je ne te verrai pas mourir

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je ne te verrai pas mourir
            (No te veré morir)

Auteur : Antonio MUÑOZ MOLINA

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution : en espagnol en 2023,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 240 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La passion de Gabriel et Adriana semblait devoir durer toujours. Mais dans les années 1960, les stigmates de la guerre civile pèsent encore sur le destin des jeunes gens. Après cinquante ans sans un mot échangé, elle dans l'Espagne de la dictature, lui connaissant une carrière brillante aux États-Unis, ils se retrouvent au soir de leur vie pour une ultime rencontre.

Avec délicatesse, Antonio Muñoz Molina interroge les choix et les motivations profondes qui déterminent une vie entière et une identité. Comment, porté par le temps qui passe, par certaines lâchetés et complaisances, il est facile de s’égarer loin de celui qu’on pensait devenir. Pourtant, si une seconde chance nous était donnée, aurions-nous le courage de l’embrasser ?

Une prose magnifique, sensuelle, une musicalité qui transcrit avec justesse la puissance de la nostalgie et ses dangers. Les sentiments les plus intimes d'un homme et la dignité d’une femme. Certaines des plus belles pages jamais écrites par ce fin conteur de l’âme humaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Úbeda, Espagne, en 1956, Antonio Muñoz Molina est l'un des plus grands écrivains de langue espagnole. Il est membre de la Real Academia Española et son œuvre romanesque a reçu de nombreux prix littéraires dont le Prix national de littérature en Espagne, le prix Principe de Asturias pour l'ensemble de son œuvre et le prix Femina étranger. En 2020, Un promeneur solitaire dans la foule a obtenu le prix Médicis étranger.

 

Avis :

A l’aube de leur vie adulte, dans une Espagne encore écrasée par la dictature et marquée par les séquelles de la guerre, Gabriel et Adriana ont vécu la fulgurance d’une passion amoureuse, brusquement interrompue par le départ du jeune homme pour les États‑Unis. Un demi‑siècle a passé, et Gabriel, absorbé par une carrière brillante, n’a laissé à cette histoire qu’un recoin discret mais obstiné de sa mémoire. Au seuil de la vieillesse, alors qu’il prend soudain la mesure de ce qui n’est jamais advenu, un élan irrépressible le pousse à rechercher Adriana, restée en Espagne, comme si ce geste tardif pouvait enfin dissiper l’ombre tenace de leur passé.

Le roman s’impose d’abord par sa manière de faire du temps un personnage à part entière. Chez Antonio Muñoz Molina, le passé est toujours une force agissante, qui façonne, ronge ou éclaire. Laissant ici de côté les grandes fresques historiques pour privilégier une écriture de la vibration intérieure, resserrée sur un noyau intime, presque secret, l'auteur se concentre sur la peinture des gestes, des silences et des souvenirs, autant de révélateurs de ce qui subsiste malgré les années.

Au‑delà de la délicatesse de son thème, le roman se distingue aussi par sa construction stylistique. La première partie, entièrement narrée par Gabriel, se déploie en une seule phrase ininterrompue, un long souffle qui épouse la texture même de la mémoire. Ce choix formel traduit l’état intérieur du narrateur, sa manière de laisser affluer les souvenirs sans hiérarchie, comme si le passé, une fois convoqué, refusait de se laisser morceler. Cette phrase‑monde, ample et sinueuse, donne au lecteur l’impression d’entrer directement dans la conscience de Gabriel, dans un flux où le temps se superpose, se brouille et se réinvente. Ce procédé renforce l’impression d’intimité et de vertige temporel qui traverse tout le roman. Il crée un contraste saisissant avec les parties suivantes, plus découpées et aérées, donnant l’impression que le récit retrouve peu à peu son souffle après cette immersion dans la mémoire. La syntaxe se fait ainsi outil narratif et vecteur d’émotion, contribuant à rendre sensible ce que le roman explore en profondeur : la persistance du passé, la fragilité des souvenirs et la manière dont un amour ancien peut envahir tout l’espace intérieur dès qu’on le laisse revenir. 

La vérité du roman tient à cette tension entre la lucidité et la nostalgie. Loin du cliché du héros romantique, Gabriel se retourne sur sa vie avec une honnêteté parfois douloureuse, conscient de ce qu’il a laissé filer. Adriana, quant à elle, n’est pas l’objet figé d’un souvenir idéalisé, mais revient avec son opacité, ses zones d’ombre et sa propre histoire. Le roman évite ainsi l’écueil de la reconstitution sentimentale pour interroger quelque chose de plus profond : que reste‑t‑il d’un amour quand il n’a pas eu le temps de se déployer ? Et que fait‑on de ce reste ?

D’une sobriété presque musicale, l’écriture accompagne cette exploration avec délicatesse, progressant par touches, réminiscences et glissements subtils entre les époques. Le texte, tout en retenue, laisse les émotions affleurer sans jamais les forcer, dans une tonalité mélancolique qui sert d’écrin à une réflexion sur la mémoire et sur la manière dont elle nous habite, nous trompe parfois, mais nous structure toujours.

De tout cela émerge une dimension profondément humaine. Ici, pas de seconde chance triomphante, mais la fragilité de retrouvailles tardives, dans leur vérité sensible. Le passé ne se répare pas : il faut l’affronter, le reconnaître et, peut‑être, l’apaiser. Chacun y retrouvera l’écho d’un rendez‑vous manqué, d’un souvenir tenace, d’un “et si” qui continue de vibrer longtemps après que la vie a suivi son cours.

Un roman introspectif, élégiaque et magistralement maîtrisé, traversé d’une nostalgie profonde mais légère et lumineuse, pour une lecture suspendue hors du temps, entre tristesse et beauté. (4/5)

 

 

Citations : 

… le temps ne guérit rien. Le temps tue. Le temps aggrave et détruit. Je l’ai appris au fil de ces années…

L’oubli a une texture aussi variable et hasardeuse que la mémoire. Celui qui part oublie bien plus facilement que celui qui reste, il disparaît du monde où s’ancrait la mémoire. 
 

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