mercredi 12 avril 2023

[Roux, Laurine] L'autre moitié du monde

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'autre moitié du monde

Auteur : Laurine ROUX

Parution : 2022 (Editions du Sonneur)

Pages : 252

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Orange du livre 2022, Prix des librairies Folie d’Encre 2022, Prix de la librairie Coiffard 2022.

Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

 

Avis :

Nés de la crise agraire dans un pays resté en marge du développement industriel de l’Europe, grèves et anarchisme secouent l’Espagne depuis longtemps déjà, lorsqu’au début des années trente, l’état d’urgence est décrété, puis le roi forcé à l’exil. Jusqu’ici demeurés à l’écart de l’agitation, les paysans du delta de l’Ebre, au Sud de la Catalogne, continuent encore de subir la férule quasi féodale des Ibáñez, propriétaires omnipotents des rizières. Mais un drame de trop, provoqué par les brutales iniquités de doña Serena, la Marquise, et de son cruel fils Carlos, met le feu aux poudres. Et pendant que la guerre civile finit par s’emparer aussi de ces paisibles lagunes où elle a grandi en sauvageonne, la jeune Toya n’a bientôt plus de cesse que de rejoindre les combattants de la liberté et de venger les siens.

Commencée dans l’innocence au simple rythme des saisons, entre les savoureux fumets dont sa mère emplit les cuisines du château et le bruissement dans la brise saline des épis de riz qui étalent de vastes aplats ocres sous la brûlure d’un soleil ardent, l’enfance de celle que l’on surnomme affectueusement la « pequeña salvaje » se déroule au plus près d’une nature qu’elle absorbe par tous ses pores et dont chaque page du roman exhale les parfums et les couleurs. Avant que l’Histoire et ses soubresauts ne viennent souffler la tempête, c’est donc toute une géographie, qu’en une vivante peinture, la narration se plaît à nous faire ressentir avec la même viscéralité que ses personnages.

Dans ce décor, le temps semble n’avoir aucune prise. Traités comme du bétail par une aristocratie propriétaire de toutes les terres, soutenue par l’Église et proche du pouvoir militaire qui commence à multiplier les tentatives de coup d’État contre la toute jeune République, les paysans vivent quasiment comme les serfs d’autrefois, misérablement exploités et maltraités, sans défense ni droits. Laurine Roux excelle à mettre en scène la morgue et la cruauté des uns, bientôt supplantées par la peur et la violence aveugle, alors qu’harassés et impuissants, les autres subissent en silence, laissant grandir la colère et la haine qu’une étincelle d’espoir, rapportée par l’instituteur et son ami avocat d’une Barcelone en plein affrontement entre nationalistes et républicains, finit par transformer en vague révolutionnaire. Alors, avant qu’une répression sanglante ne s’abatte définitivement sur les insurgés, se déploie le temps compté d’une liberté et d’un espoir de justice sociale, portés par l'anarchisme et par la collectivisation des terres.

Le désenchantement sera à la hauteur du rêve, anéanti par la dictature, les exécutions et l’emprisonnement. Toya, qui aura vu mûrir puis flétrir l’espoir en même temps que l’amour, n’oubliera rien de ses passions et de ses idéaux. Elle en portera éternellement le deuil, sous la forme de ces bouquets d’oeillets sur lesquels s’ouvrent le récit, obstinément déposés au même endroit, en bord de route, en un geste qui la fait passer pour folle.

Un récit magnifique et poignant, où les fantômes de l’Histoire espagnole s’incarnent en quelques personnages forts et inoubliables, au fil d’une narration aux phrases courtes et aiguisées, sans dialogues, dont l’aspect rétrospectif ajoute au sentiment de fatalité tragique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.

Des lézardes fissurent le front républicain, ça inquiète le Français. José balaie ça d’un geste : les Européens vont venir à la rescousse, l’aviation française mettra tout le monde d’accord ! Laplaud est moins enthousiaste. C’est une partie de dupes entre l’Est et l’Ouest. Maintenant que l’or de la République espagnole a été transféré à Moscou, que l’Allemagne et l’Italie fascistes se sont engagées du côté de Franco, il y a fort à parier que les autres nations s’en laveront les mains. Même si ça lui crève le cœur de le dire. José ne peut pas y croire. L’Espagne plonge ses bras dans l’utopie jusqu’aux coudes, des régions entières se partagent la terre : le pays se tient au bord de la plus noble liberté. Laplaud sourit. C’est précisément pour cette raison que les États ne bougeront pas. Ce rêve-là, c’est leur cauchemar.

Au loin, l’embouchure du delta frissonne sous la lune. L’eau douce se dilue dans l’eau salée, Luz imagine qu’il en va ainsi lorsque la vie se mêle à la mort. On rejoint quelque chose de plus grand.

 

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