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dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] La promeneuse d'oiseaux






Coup de coeur 💓

 

Titre : La promeneuse d'oiseaux

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1996

Pages : 400









Présentation de l'éditeur :

1880, dans l'île anglo-normande d'Alderney. Parce qu'un accident a réduit sa voix à un murmure et l'isole des autres jeunes filles. Sarah McNeill passe le plus clair de son temps à courir les landes sauvages. C'est dans cette solitude qu'elle découvre l'histoire de lady Jane, qui, pendant un quart de siècle, espéra contre toute raison le retour de son mari, John Franklin, disparu au cours d'une expédition polaire.
Un soir de bal. Sarah rencontre Gaudion, un maraîcher breton faisant route vers l'Angleterre et dont la goélette chargée d'oignons s'est échouée sur le rivage. Le temps que la mer remonte, tous deux vont connaître une telle passion qu'à la fin de cette nuit unique la petite paysanne comprend que l'homme aux mains de géant est l'amour de sa vie. «Je désire, écrit-elle à lady Jane, dont elle a décidé d'imiter l'extraordinaire fidélité, que vous m'expliquiez comment on peut aimer comme ça, c'est-à-dire comme vous. C'est la manière dont je voudrais être capable d'aimer moi aussi.»
Et Sarah de s'élancer à la recherche de Gaudion. D'abord sur les docks de Londres, où elle survit en livrant des oiseaux naturalisés aux clients d'un étrange empailleur, puis sur les côtes de Normandie, où une société brillante mais cruelle s'adonne à la nouvelle mode des bains de mer.
Aucune déchéance, pas même celle de la prison, ne fera renoncer Sarah à la quête éperdue de son amour. Alors, ébranlé par tant d'obstination, le destin finira peut-être par céder.
 

Avis :

Une candide jeune fille qui a perdu sa voix suite à un accident mène une vie pauvre et isolée dans la ferme de ses parents, sur l'île d'Alderney, la plus septentrionale des îles anglo-normandes. Amoureuse d'un Johnny - producteur de Roscoff traversant la Manche tous les étés pour vendre ses oignons en Angleterre -, échoué une nuit sur l'île et aussitôt reparti, elle se lance à sa recherche, décrivant un périple qui la conduit à Londres, puis en Normandie, dans ce qui pourrait bien ressembler à une descente aux enfers si ses espoirs ne la portaient si aveuglément. Candeur et obstination auront-elles raison de la dure réalité ? 
Cette très belle et originale histoire qui ne tombe jamais dans la mièvrerie, nous emmène de surprise en surprise, décrivant avec réalisme des univers très différents : de la ferme enduite de bouses de vaches - servant à la chauffer médiocrement une fois séchées - à la taxidermie, de l'aventure des Johnnies au Londres de la fin du XIXème siècle, de la côte normande des estivants et des turfistes à celle des domestiques et de la prison  - la frontière entre la liberté et la détention étant à l'époque vite traversée par les plus pauvres -, Didier Decoin démontre une nouvelle fois ses talents de conteur. Clins d'oeil vers ses autres livres : un amour plus fort que tout, une Justice expéditive commettant bien des erreurs, toujours l'obsession des odeurs, un écrivain britannique célèbre parmi les personnages (comme dans Une Anglaise à bicyclette). Nouveau coup de coeur pour Didier Decoin. (5/5)

[Decoin, Didier]




            BILAN DE LECTURE :


              26  Livres lus :

                1   Exceptionnel (6/5)
               12  Coups de coeur (5/5)
                8   Beaucoup aimés (4/5)
                5   Aimés (3/5)






 

BIOGRAPHIE :

Fils du cinéaste Henry Decoin, Didier Decoin est né en 1945 entre deux studios de cinéma (Boulogne et Billancourt). 
Après ses études à Sainte-Croix de Neuilly, il entre à la fac de Droit où il a vite fait de constater qu'il n'est pas fait pour ça. Il choisit alors le journalisme, qui le fait passer par France-Soir, le Figaro, les Nouvelles Littéraires, Europe 1, et participer à la création de VSD. Il mène en parallèle une carrière d'auteur ponctuée d'une trentaine de romans. 1977 est son année magique : il se marie en septembre, reçoit le Goncourt en novembre, conçoit le premier de ses trois fils en décembre. 
Scénariste, il travaille pour le cinéma, avec des réalisateurs tels que Marcel Carné, Robert Enrico, Henri Verneuil, et Maroun Bagdadi avec qui il recevra, pour le film Hors-la-vie, le prix spécial du jury au festival de Cannes ; mais surtout pour la télévision : il est l'auteur de très nombreux scripts originaux et d'adaptations, et après avoir dirigé pendant trois ans la fiction de France 2, il reçoit en 1999 le Sept d'Or du meilleur scénario pour Le Comte de Monte-Cristo (mini-série télévisée diffusée en 1998). 
En 1995 il est élu à l'académie Goncourt dont il est l'actuel Secrétaire général. 
Passionné de mer et de bateaux, il est membre de l'académie de Marine et président des Ecrivains de Marine. Didier Decoin vit en Normandie. 
Il est marié et est père de trois enfants. Son fils Julien Decoin est aussi écrivain.
(Sources : France Culture et Wikipedia).


AVIS : 

Ma première lecture de Didier Decoin (Louise) n’avait pas été décisive. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’un autre des romans de l’auteur m’est arrivé par hasard entre les mains (Docile). Séduite par la tendresse et la poésie du roman, j’ai poursuivi, encore et encore : au total, ce sont vingt-six livres de Didier Decoin qui m’ont enchantée. Y compris Louise, preuve qu’il existe dans la vie des moments plus propices que d’autres pour certaines rencontres.

Entamer un livre de Didier Decoin, c’est comme ouvrir une bonne bouteille de vin. Je retrouve chaque fois le même bonheur : celui de la langue française admirablement maniée, qui me fait parfois remâcher certaines phrases avec délice.
Chaque livre est une surprise, aucun ne ressemblant au précédent, même si l’on y retrouve souvent des thèmes chers à l’auteur, directement liés à sa vie personnelle : la mer et le milieu maritime. La Hague, Cherbourg, les îles Anglo-normandes. Londres et New York. Les jardins et les odeurs. Le Japon et Kawabata. Les chats. La spiritualité. L’amour, l’innocence et la rédemption. La Bible et la peine de mort.
Didier Decoin est d’abord un excellent conteur, qui construit savamment ses histoires – soignant particulièrement ses excipits -, et qui enchante le lecteur au travers d’une véritable expérience sensorielle alors que les pages exhalent presque les odeurs omniprésentes.
Il fait aussi preuve d’érudition, et chacun de ses livres est l’occasion de découvertes, surprenantes, poétiques, drôles ou étranges, dont voici, en vrac, celles qui me reviennent le plus vivement à l’esprit : le bourreau Albert Pierrepoint, « l’effet du témoin », les réticences à l’égard de la pratique féminine de la bicyclette dans l’Angleterre victorienne, la maladie des caissons des constructeurs de ponts, les Johnnies vendeurs d’oignons, la migration des oies sauvages, l’art des parfums au Japon, l’empilement des kimonos de soie, le jardin blanc de Vita Sackville-West, la pêche à la morue et la contrebande d’alcool à Saint-Pierre-et-Miquelon, les naufrageuses et la beauté des tempêtes, mille détails sur l’intimité de Venise…
Mais la plus grande magie de Didier Decoin tient en l'émotion poétique et esthétique qu'il suscite et qui continue de vous imprégner une fois la dernière page tournée. Ses romans "ont une âme", une profondeur et une symbolique qui dépassent la simple narration.

Avec vue sur la mer se classe parmi les six livres que j’emmènerais sur une île déserte : humour, tendresse et émotions y entrent en résonance avec mes propres ressentis pour des lieux qui me sont chers.
Mes quatre plus grands coups de coeur sont ensuite Docile et Madame Seyerling, pour leur tendresse et leur délicatesse, ainsi que pour l’originalité et l’humour du second ; Autopsie d’une étoile, pour sa symbolique et ses multiples niveaux de lecture ; Le bureau des jardins et des étangs pour sa somptueuse, raffinée et cruelle évocation du Japon.
Parmi mes préférés figurent ensuite L’enfant de la Mer de Chine, La Femme de chambre du Titanic, La Promeneuse d’oiseaux, La route de l’aéroport, Est-ce ainsi que les femmes meurent, La pendue de Londres et Je vois des jardins partout qui m’a fait rire de bon coeur.

En résumé, Didier Decoin est ma grande découverte de l’année 2018, et désormais un de mes auteurs fétiches, dont j’attends avec impatience le prochain ouvrage.
 

 

BIBLIOGRAPHIE :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

Romans :

     -          Le Procès à l'Amour (1966)
     -          La Mise au monde (1967)

     -          Laurence (Seuil, 1969)
     -          Elisabeth ou Dieu seul le sait (1970) 

     -          Abraham de Brooklyn (1971)
     -          Ceux qui vont s'aimer (1973) 

     -          D'amour et de flammes (1973)
     -          Un policeman (1975) 
     -          La dernière Troïka (1976)
     -          John l'Enfer (1977) - PRIX GONCOURT
     -          La dernière nuit (1978)
    💓        L'Enfant de la mer de Chine (1981) 
     -          Les Trois Vies de Babe Ozouf (1983)  
  💓💓     Autopsie d'une étoile (1987) 
      -         Meurtre à l'anglaise (1988)
    💓        La Femme de chambre du Titanic (1991) 
      -         Lewis et Alice (1992)
  💓💓     Docile (1994
    💓        La Promeneuse d'oiseaux (1996) 
    💓        La Route de l'aéroport (1997) 
      -         Louise (1998)
  💓💓      Madame Seyerling (2002) 
💓💓💓   Avec vue sur la mer (2005)
      -         Henri ou Henry : le roman de mon père (2006)
    💓        Est-ce ainsi que les femmes meurent (2009)
      -         Une Anglaise à bicyclette (2011)
    💓        La pendue de Londres (2013)
  💓💓      Le Bureau des jardins et des étangs (2017)

Essais : 

      -         Il fait Dieu (1975)
      -         La Nuit de l'été (1979)
      -         La Bible racontée aux enfants 
      -         Il était une joie... Andersen (1982)
      -         Béatrice en enfer (1984)
      -         L'Enfant de Nazareth, avec Marie-Hélène About (1989)
      -         Elisabeth Catez ou l'Obsession de Dieu (1991) 
      -         Jésus, le Dieu qui riait (1999)
      -         Dictionnaire amoureux de la Bible, avec Audrey Malfione (illustrations) (2009)
    💓        Je vois des jardins partout (2012) 
      -         Dictionnaire amoureux des faits divers (2014) 

Ouvrages collectifs :

      -        La Hague, avec Natacha Hochman (photographies) (1991)
      -        Cherbourg, avec Natacha Hochman (photographies) (1992)
      -        Presqu'île de lumière, avec Patrick Courault (photographies) (1996)
      -        Sentinelles de lumière, avec Jean-Marc Coudour (photographies) (1997)
    💓       Plus un chat, avec Nicolas Vial (illustrations) (2018)   


POINTS FORTS : 

Erudition, profondeur, esthétisme et poésie des récits, capacité de renouvellement, construction des romans, excipits magistraux, qualité d'écriture et style très visuel, rendu d'atmosphères et de personnages, talent de conteur, humour.


THEMES RECURRENTS : 

New York/Brooklyn, Londres/brumes, mer/ports/Cherbourg, Dieu/foi, Amour (idéal), bonheur, rêves et idéaux confrontés à la réalité, innocence, rédemption, Bible, peine de mort, Japon, Kawabata, jardins, oiseaux, odeurs, sensualité. Récits souvent symboliques.

lundi 9 novembre 2020

[Decoin, Julien] Soudain le large

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Soudain le large

Auteur : Julien DECOIN

Parution : 2017 chez Seuil

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Cette nuit-là, au milieu du port de Cherbourg, Charles la sauve de la noyade et la hisse à bord, inconsciente. A-t-elle glissé ? A-t-elle sauté ? Quelle est la couleur de ses yeux ?
Catherine se réveille dans ce voilier inconnu et part sans explication. Mais elle reviendra, comme la mer monte et descend. Et Charles, le marin, l'attendra à quai, jusqu'à ce que leur histoire commence, comme dans un roman d'aventure…
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julien Decoin est né en 1985. Il a préféré rapidement les plateaux de cinéma à ses études de lettres modernes. Il est assistant réalisateur depuis 10 ans. Un truc sauvage est son premier roman. 

 

 

Avis :

Lorsqu’il repêche une jeune femme inconnue dans l’eau du port de Cherbourg, puis l’abrite, le temps de s’en remettre, à bord de son voilier à quai, Charles est loin de se douter que ce n’est que la première péripétie d’une longue série qui va sensiblement changer le cours de leur vie…

Ce qui commence doucement comme une romance moderne devient très vite un prenant roman d’aventures aux multiples surprises et rebondissements qui, porté par la contagieuse passion de l’auteur pour la mer et les bateaux, nous emmène dans une quête d’amour et de liberté au plus près des éléments parfois déchaînés. Au départ de la pointe du Cotentin et de l’île anglo-normande d’Alderney, ces finistères qu’il connaît si bien et dont il restitue avec force la tumultueuse alliance avec les flots et les tempêtes, Julien Decoin nous lance une invitation à oser prendre le large, au propre comme au figuré : loin d’un long fleuve tranquille, la vie est un océan où il faut oser se lancer, en larguant les amarres de nos peurs…

Emportée par le rythme de ses phrases courtes et piquée par les effets de surprise de son intrigue, je n’ai quitté qu’à regret cette jolie fable tendre et poétique, à l’humour délicieusement acidulé, et au charme irrésistiblement attachant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

La différence entre le charme et le reste de la beauté : la particularité.

En mer, le bruit n’existe pas. Les allées et venues des vagues qui caressent le rivage, la plage, les rochers, la côte, c’est bon pour les terriens. En mer, c’est le silence. Presque. L’écoulement, le ruissellement le long de la coque et quelques vagues dont les sommets s’entrechoquent en baisers blancs et bruyants. Écumeux. Les moutons que l’on aperçoit des landes, qui paraissent si violents depuis la terre, si délicats en pleine mer. Deux corps mous qui se rencontrent pour ne plus faire qu’un. Gerbe explosive.

Alderney a été entièrement repeuplée à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été vidée par les Allemands, puis réoccupée par des prisonniers de guerre pour constituer le seul camp de concentration en terre anglaise. Plus proche et plus pratique que la Pologne pour les juifs de Normandie et de Bretagne. Funeste et sordide Alcatraz européen. Impossible de s’échapper. Pas besoin de requins, de miradors, d’eau gelée. Le raz Blanchard est là, gardien malgré lui et complice de l’horreur. Plus personne, depuis, n’a d’attache historique dans l’île. Nul ne peut prétendre que cette pierre ou ce chemin est à lui. Alderney appartient à la reine, et à tout le monde.

Les nuages ont toujours aimé les îles. Catherine le sait bien, de la France les Anglo-Normandes ont chacune un chapeau qui mime à la perfection leurs lignes, courbes et reliefs. Si bien qu’elles se reflètent une fois dans la mer, une fois dans le ciel et qu’on peut, parfois, ne plus savoir laquelle est le reflet de l’autre. Un jeu des éléments, quelque chose qui les a toujours rendues un peu plus inaccessibles.

Dehors, le ballet a commencé. D’abord un grand coup de vent qui claque les branches contre les volets puis les volets contre les fenêtres et les fenêtres contre les habitants qui osent regarder. Catherine voit s’envoler papiers, fleurs, insectes, grains de sable, tournoyer en suspens jusqu’à Guernsey, Jersey et puis la France, dans ce vent de retour de transatlantique, affamé, épuisé, trempé, prêt à en découdre. On a écouté une dernière fois les oiseaux, une ultime alerte et un grand silence, avant d’entendre le souffle jubiler, s’engouffrer dans les ruelles de St Anne et ternir les façades colorées devenues grisâtres sous son filtre terreux. Tout emporter sur son passage.

Au bout de la jetée, sur le Fort Raz, c’est apocalyptique. Minuscule petite forteresse, ridiculement fragile au milieu de cette Manche déchaînée qui joue aux cinquantièmes hurlants. Le cadavre d’une mouche dans les pattes d’un chat.  Le raz d’Alderney et le raz Blanchard ont recouvert les eaux noires d’un linceul blanc qui doit s’étaler jusqu’en France. Vent contre courant, s’envolent dans le ciel des milliers de plumes écumeuses qui s’illuminent dans la nuit noire.
 
  

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mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] La route de l'aéroport






Coup de coeur 💓

 

Titre : La route de l'aéroport

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Fayard

Parution : 1997

Pages : 144









Présentation de l'éditeur :

Karim a trouvé le moyen de vivre riche et heureux avec Natalia : gagner un pays en guerre, acheter une voiture, et faire le taxi pour les reporters. Cinq dollars par journaliste et par minute de trajet, tarif un peu cher mais comprenant les risques d'embuscades et de rafales perdues...
En attendant, il faut quitter Cherbourg. Qui dira l'utilité d'une balle de ping-pong pour voler une Honda groseille sur le parking de la zone portuaire?
Reste le plus difficile : rejoindre un bon petit conflit bien rentable.
Prix Goncourt 1977 pour John l'Enfer, Didier Decoin, secrétaire général de l'Académie Goncourt, est l'auteur d'une oeuvre considérable. On peut citer, parmi ses plus grands succès, Abraham de Brooklyn, La Femme de chambre du Titanic et La Promeneuse d'oiseaux.
 

 

Avis :

J'ai dévoré ce court récit en une soirée. 
Un couple de très jeunes gens un peu paumés et sans le sou rêve de faire fortune en faisant le taxi sur la dangereuse route de l'aéroport d'un pays en guerre. L'histoire habilement menée jusqu'à sa chute inattendue m'a fait penser aux nouvelles de Stefan Zweig, tellement fasciné par le destin et les coups du sort qui frappent ses héros. Le style est un régal : quel bonheur de lire un texte merveilleusement écrit. Didier Decoin peint ses récits comme un impressionniste qui réussit en quelques touches à recréer une ambiance parfaite. Ses tableaux sont aussi odorants, à cause de son obsession des odeurs, et musicaux, grâce au rythme des phrases. 

A force de visiter Cherbourg en sa compagnie, il faudra bien que j'y aille un jour :
En fondant, la neige avait transformé Cherbourg en une sorte de grand poisson ruisselant, une raie immense dont une aile palpitait en s'arrondissant jusqu'aux faubourgs de Tourlaville, une autre jusqu'à ceux d'Equeurdreville  et d'Hainneville. La queue de la bête s'évasait vers la gauche par la rue Louis-Lansonneur, vers la droite par la rue Lucet, tandis que les jetées du Homet et des Flamands lui faisaient, au nord, une petite gueule dentue. Sur la pierre pâle des anciens hôtels d'armateurs, les feux clignotants de la place Napoléon et de l'avenue Cessart jetaient des rougeurs de branchies. Les ardoises des toitures scintillaient comme des écailles. Le bassin du commerce et celui de l'avant-port donnaient au poisson une ligne de corps lisse et longue, une échine de chair huileuse, irisée de petits frissons silencieux qui faisaient palpiter l'eau noire. De cette ville étalée, de ce vaste animal endormi, montait une odeur de mouillure acide, de goémon froid, de bois humides et de métaux mordus par le sel, à laquelle se mêlaient par bouffées les vapeurs safranées, d'ail et de pain grillé, s'échappant des brasseries - car c'était l'heure des soupes de poisson d'après-cinéma.

Je ne me lasse décidément pas de cet auteur, c'est ma grande rencontre de l'année, voire depuis plusieurs années. Mon plus grand plaisir serait, au fil de mes lectures et de mes compte-rendus, de vous avoir donné envie de le lire et relire aussi. C'est mon dix-neuvième livre de Didier Decoin, et je viens enfin de recevoir ma dernière commande : quatre autres m'attendent donc encore. (5/5)

[Decoin, Didier] Il fait Dieu






J'ai aimé

Titre : Il fait Dieu

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Stock

Parution : 1975

Pages : 144







 

Présentation de l'éditeur :

" Vingt-deux ans après sa première publication, ai-je un mot à ajouter ou à retrancher à Il fait Dieu? Non. Même si, depuis, j'ai largement avancé dans mon âge d'homme, l'éblouissement de cette " rencontre " ne s'est pas fané. Il y a des choses trop fortes pour être dites avec d'autres mots que ceux de la toute première émotion. D'ailleurs, le " temps " de Dieu n'oscille pas du jour à la nuit, du soleil au brouillard: quand il fait Dieu, c'est pour toujours. Mais si Dieu résiste à toute usure, les livres meurent. Celui-ci était devenu introuvable, alors même que de nombreux croyants _ et incroyants _ le réclamaient. C'est pour ces nouveaux lecteurs que j'ai accepté cette réédition sans retouches. "
Didier Decoin (juin 1997)

Prix Goncourt 1977 pour John l'Enfer, Didier Decoin, secrétaire général de l'Académie Goncourt, est l'auteur d'une oeuvre considérable. On peut citer, parmi ses plus grands succès, Abraham de Brooklyn, La Femme de chambre du Titanic et La Promeneuse d'oiseaux.
 

Avis :

Court récit de l'expérience spirituelle très personnelle de l'auteur, abordant les thèmes de Dieu, de l'amour, de la vie et de la mort. Je m'y suis peu retrouvée, mais, s'il m'a laissée parfois perplexe, le texte non dénué d'humour est indéniablement profond et poignant. Je l'ai lu surtout pour compléter mon panorama de l'oeuvre de Didier Decoin, la spiritualité lui ayant inspiré plusieurs essais. (3/5)