samedi 11 février 2023

[Heidsieck, Emmanuelle] Il faut y aller, maintenant

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Il faut y aller, maintenant

Auteur : Emmanuelle HEIDSIECK

Parution : 2023 (Editions du Faubourg)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Je me suis perdue dans mes pensées. Et à présent, c’est le départ. Un dernier coup d’œil à cette pièce que je ne reverrai jamais. Le bureau, avec les affaires d’Alexandre, je n’y ai pas touché. Partir sans trop se retourner, c’est ce qu’il faut faire, sinon je n’y arriverai pas. Les larmes aux yeux, partir. Tout abandonner, ma vie à mes pieds. Trouver la force de m’extraire de mon monde. Ces larmes qui montent, pas question. Il faut être ferme et droite, on a encore du chemin à faire. » 
Il faut y aller, maintenant se situe après un coup d’État militaire. Inès, une Parisienne de plus de soixante-dix ans, se voit contrainte à l’exil. Dans ce chaos, juste avant le départ fatidique, elle revisite son existence et sa place dans l’Histoire. Et s’adresse à Aida, son sauveur inattendu, dans un monologue à deux, poignant et effréné.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a notamment publié Notre aimable clientèle (Denoël, 2005), Il risque de pleuvoir (Le Seuil, Fiction & Cie, 2008), À l’aide ou le rapport W (Inculte-Laureli, 2013 ; réédition aux Éditions du Faubourg, 2020). Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture), ou au théâtre.

 

 

Avis :

Dans un futur très proche, un coup d’État militaire a fait basculé la France sous une dictature d’extrême droite, un « mélange d’ultralibéralisme et d’État policier » comme au temps de Pinochet au Chili. La narratrice Inès, veuve septuagénaire d’un PDG du CAC 40, n’en revient pas de se retrouver sur les listes des « éléments subversifs », en raison, semble-t-il, de ses anciennes bonnes œuvres : sous ce régime gauchophobe, le bénévolat auprès de migrants et de personnes fragiles a mauvaise presse, et la voilà toute aussi indésirable que les Juifs et les Musulmans déjà pourchassés en masse.

Alors qu’elle réalise que, pour elle aussi, l’heure est venue de partir pour un exil vraisemblablement définitif à son âge, la panique l’étreint. Dans l’attente angoissée de la camionnette qui doit venir les chercher pour les conduire subrepticement au Bourget - elle et sa bonne mauricienne qui a proposé de l’héberger là-bas, dans son île -, Inès ne peut empêcher les mots de couler en un long monologue à l’adresse de cette femme dont on ne fait que deviner les réponses. Se remémorant avec remords les signes avant-coureurs sur lesquels, dans son aveuglement et sa lâcheté, elle avait préféré fermer les yeux, elle revient également sur sa vie et sur son histoire familiale, en une confession encore incrédule où dominent la honte et la culpabilité.

Nostalgique et douloureux, son discours interroge sur les responsabilités, entre assentiments et indifférences, d’une génération qui, rétamée par une « forme de dépression latente » face à l’amoncellement des menaces, ne se sent plus toujours la force d’agir et de réagir, préférant alors compromis et compromissions dans une attitude globale de déni, d’évitement et de passivité. Se souvenant des difficultés à sortir du silence bâti par la honte et par l’effroi autour de la Shoah, mais aussi de « l’honnête homme » que fut son grand-oncle, lui qui préféra sacrifier sa carrière de préfet plutôt que de trahir son ministre de tutelle, « Dreyfus de la Grande Guerre », Inès nous conjure avec les mots de Michael Berenbaum : « Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. »

Alors, courage ou évitement : ce conte philosophique - que l'on pourra trouver déconcertant et, au début, assez désagréablement logorrhéique -, nous rappelle, qu’un jour ou l’autre, de toute façon, il faut choisir son camp, et qu’à les laisser pourrir, les situations n’en finissent par moins par nous rattraper. Tôt ou tard, il faudra bien y faire face et se dire : "Il faut y aller, maintenant..." (2,5/5)

 

 

Citations : 

« Est-ce qu'on s'allège dans l'exil ? On tire un trait ? On peut vivre une autre vie ? »

Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. (Michael Berenbaum)


 

jeudi 9 février 2023

[McCann, Colum] Et que le vaste monde poursuive sa course folle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et que le vaste monde poursuive
            sa course folle
            (Let The Great World Spin)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Jean-Luc PININGRE

Parution : en anglais (Irlande) en 2009
                  en français (Belfond) en 2013

Pages : 448

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en finit pas de se relever.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

Le 7 août 1974, le funambule Philippe Petit tend un câble entre les deux tours du World Trade Center et traverse le vide à quatre cents mètres du sol. Un cliché immortalise sa petite silhouette noire posée sur le ciel entre les deux buildings, alors qu’au même instant, un avion surgi dans le champ photographique semble par illusion d’optique annoncer une collision prochaine. Autour de cette image réelle, si clairement métaphorique d’une ville de New York avançant, au bord du gouffre, vers son fatal destin, Colum McCann tisse ses propres fils pour dessiner l’Amérique des années soixante-dix…

Brièvement interrompues, comme en un arrêt sur image, par cette performance incroyablement audacieuse qui fait lever le nez et suspend le souffle des New-Yorkais, les vies au coeur de la fourmilière reprennent bien vite leur cours ordinaire. Toutes sont en quelque sorte aussi des exercices d’équilibristes, chacun cherchant sa voie à tâtons, meurtri, déboussolé, si ce n’est broyé par la machine infernale d’un monde emballé dans son irrépressible course folle. Dans l’enfer du Bronx, un prêtre irlandais, Corrigan, tente désespérément de soulager le sort de marginaux et de venir en aide à deux prostituées, Tillie et sa fille Jazzlyn, destinées à la prison. A l’opposé, dans les beaux quartiers de Park Avenue, pendant que son épouse cherche vainement un exutoire à sa douleur en rencontrant d’autres mères de soldats morts au Vietnam, le juge Soderberg constate, accablé, son impuissance face à l’incoercible marée de la délinquance, du crime et de la corruption.

Colum McCann aime s’emparer d’une image forte et réelle pour déployer ses fresques aux personnages inoubliables, à la croisée de la chronique sociale, du roman historique et de la mise en scène de nos désarrois face à notre absence de prise sur la trajectoire insensée du monde et de nos existences. Après Les saisons de la nuit, il nous plonge à nouveau dans les entrailles grouillantes de la ville de New York, au plus près de ses laissés-pour-compte, entremêlant réel et fiction pour un autre portrait coup-de-poing de l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une fois entré dans son histoire et saisi par le rythme vibrant de son écriture, aiguisée par sa sobriété, l’on s’y sent au plus profond d’une réalité plus vraie que nature.

L’auteur nous sert encore une fois un roman magistral : d’un fait divers réel et de son expérience au contact des déshérités de l’Amérique, il tire une épopée impressionnante qui en dit long sur les réalités du Nouveau-Monde, mais aussi, sur notre quête de sens dans une société, qui, obsédée par ses priorités matérielles, en néglige les gouffres ouverts au fond de nous par son absurde inhumanité. (4/5)

 

Citations :

Emballé de papier brun, un paquet l’attendait sur ses draps. Je le lui ai jeté. Il a haussé les épaules, passé un doigt hésitant sur la ficelle qu’il a retirée. C’était une nouvelle couverture, une Foxford d’un bleu tendre. La déroulant jusqu’en bas du lit, il a regardé maman en hochant la tête.
Elle lui a caressé la joue de ses doigts repliés.
— Plus jamais, tu m’entends ?
L’incident était clos, mais deux ans plus tard il donnait cette couverture-là encore à un sans-logis, par une de ces nuits glaciales où, sur la pointe des pieds, il descendait l’escalier et filait au bord du canal. Son équation était simple : d’autres en avaient plus besoin que lui, et il acceptait par avance d’être puni. J’ai pris là ma première leçon de ce qu’il deviendrait, de ce que je constaterais plus tard chez les marginaux de New York, putes, rabatteurs et sans-espoir – tous ceux qui s’accrocheraient à lui comme à l’étoile de la miséricorde, plantée au-dessus d’un sac à merde qui porte le nom de monde.


Il aimait les endroits qui manquent de lumière. Les docks. Les asiles de nuit. Les coins de rue aux pavés brisés. Il traînait souvent avec les ivrognes de Frenchman’s Lane et de Spencer Row. Il apportait une bouteille, faisait passer. Lorsqu’elle revenait à lui, il buvait une rasade d’un geste exagéré et s’essuyait la bouche du revers de la main, comme un vrai pochetron. Ils voyaient bien qu’il n’y tenait pas vraiment, qu’il attendait sagement son tour. Je suppose qu’il se croyait à sa place. Les plus rosses se payaient sa tête mais il s’en fichait. Bien sûr qu’ils se servaient de lui : un morveux qui se mouchait dans les chaussures des pauvres. Mais il avait toujours trois sous en poche qu’il voulait bien donner, alors ils l’envoyaient chercher une autre boutanche à l’épicerie, et des cigarettes à l’unité. (…)
Ils ont fini par la lui faire, sa place. Il se glissait dans le paysage, se fondait dans la masse. Il les accompagnait à l’asile de Rutland, se vautrait contre le mur, écoutait leurs histoires : de longues divagations enracinées dans ce qui ressemblait à une tout autre Irlande. C’était pour lui un apprentissage : il s’immisçait dans leur misère comme s’il cherchait à se l’approprier. Il buvait. Fumait. Jamais il ne mentionnait son père, ni à moi ni à personne. Mais l’absent était là comme une évidence. Corrigan le délayait dans une bouteille de sherry, le recrachait tel un brin de tabac qui vous brûle la langue.


Nous avons traversé le South Bronx sous le ciel embrasé. Le couchant avait la couleur d’un muscle, strié de rose et de gris. L’œuvre des pyromanes. Les proprios, m’expliquait Corrigan, pratiquaient couramment l’arnaque à l’assurance. Moralité : des rues entières d’appartements et d’entrepôts abandonnés aux braises.
Des gangs de gamins occupaient les carrefours, où les feux restaient en permanence au rouge. D’immenses flaques d’eau stagnaient devant les bouches d’incendie. Un bâtiment de Willis Street à moitié effondré sur la chaussée. Des chiens errants fouillaient prudemment les décombres. Une enseigne au néon, cramée, se maintenait toute droite. Des camions de pompiers nous ont dépassés, puis deux voitures de flics qui se suivaient de près. Ici et là, des silhouettes émergeaient de l’ombre, des sans-logis avec des caddies pleins de fils électriques. On aurait dit des pionniers sur la route du lointain Ouest, poussant leurs chariots dans les plaines de la nuit.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Ils pillent les bâtiments. Ils éventrent les murs et ils revendent les câbles de cuivre. Ça leur rapporte vingt cents le kilo, quelque chose comme ça.
 
 
Il était à la source des choses et je le comprenais maintenant : Corr était la lumière qui filtre sous la porte, et cette porte lui était fermée. Il ne s’en échapperait que par bribes et il finirait claquemuré derrière ce qu’il avait percé. Peut-être était-ce entièrement sa faute. Peut-être aimait-il les contradictions, les créait-il lui-même pour la simple raison qu’il ne savait pas vivre sans.


L’esprit prend d’excellentes photos, qu’il [le funambule] met dans un album pour entretenir le désespoir. On découpe proprement les bords, on recouvre de film plastique, puis on range l’album qu’on ressortira des décombres de nos vies.


Mais en définitive il [le funambule] savait que tout dépendait du câble. De lui et du câble. Soixante-quatre mètres de long au-dessus d’un gouffre béant. Les tours étaient conçues pour résister à des oscillations d’un mètre en cas de grand vent. Une violente rafale, un brusque changement de température étaient susceptibles de les faire tanguer. Alors le câble se raidirait et imprimerait des secousses. Un aléa qu’on ne pouvait exclure. S’il marchait, il faudrait résister ou partir en vol plané. Le câble pouvait également se briser, se détacher, et l’un des bouts tranchants décapiter quiconque aurait le malheur de se trouver sur son chemin. Tout devait être étudié avec un soin méticuleux : le tendeur, les moufles, les élingues, l’alignement. On aurait besoin de connaître précisément la résistance des torons. Il voulait une tension de trois tonnes. Mais plus un câble est tendu, plus la graisse a tendance à suinter. Et la graisse est sensible à la chaleur, elle se liquéfie rapidement et ruisselle sur l’acier.


Un de ces trucs qui ne peuvent arriver qu’ici, une de ces journées qui, sortant de l’ordinaire, faisaient oublier la foule des autres. New York dévoilait son âme de temps en temps, elle avait le chic pour ça. C’est une image qui vous agressait, un crime, une horreur, une splendeur, quelque chose de si inattendu que vous hochiez bêtement la tête, bouche bée, incrédule.
Il avait son idée sur la question. Si de tels événements avaient lieu, c’est que cette ville ne s’intéressait pas à l’histoire. L’imprévisible se produisait pour cette raison justement qu’elle se moquait du passé, qu’elle s’immergeait chaque jour dans le présent. New York n’avait pas besoin de croire en elle, comme Londres ou Athènes ; elle ne symbolisait pas le Nouveau Monde, comme Sydney ou Los Angeles. Elle se foutait bien de son rang. Il avait vu un T-shirt avec l’inscription : New York Fuckin’ City. C’était dans un sens comme s’il n’avait jamais existé qu’elle, et il en serait toujours ainsi.
Elle allait constamment de l’avant, qu’importe la veille ou l’avant-veille. Pour ne pas être la femme de Loth changée en statue de sel quand elle s’était retournée vers Sodome. Statufiés, Long Island et le New Jersey.
Il avait souvent dit à Claire que la chronologie s’évanouissait dans les murs. Voilà pourquoi il y avait si peu de monuments. Contrairement à Londres, où l’on trouvait à chaque coin de rue une figure historique, un mémorial, gravés ou sculptés dans la pierre. Il pouvait tout au plus situer une dizaine de statues proprement dites à Manhattan – plantées pour la plupart dans la Literary Walk de Central Park. Mais qui se promenait encore aujourd’hui à Central Park ? À moins d’y aller avec une division blindée, on était mort avant Sir Walter Scott. Personne ne voyait l’utilité de poser sa marque aux grands carrefours, que cela soit Broadway, Wall Street ou autour de Gracie Square. Pour quoi faire ? On ne mange pas les statues. On ne fornique pas avec les monuments. Impossible d’extorquer un million de dollars à un bronze. 


C’était une des raisons pour lesquelles Soderberg pensait que cette marche dans le ciel était un coup de génie. Un monument en soi. Cet homme s’était transformé en statue, en vraie statue new-yorkaise, instantanée, dans les airs au-dessus de la ville. Une statue qui se foutait du passé. Le type était monté au World Trade, avait tendu sa corde entre les Twins, les deux plus hauts gratte-ciel du monde. Rien que ça. Le culot. Le sang-froid. La vision.


Tous les jours une marée nouvelle rapportait les mêmes détritus. La racaille : un mot qu’il [le juge] avait longtemps refusé d’employer. Plus maintenant. Car c’est bien ce que c’était, même s’il lui était pénible de l’admettre. De la racaille. La mer laissait sur la rive un chargement de seringues, de sachets en plastiques, de chemises ensanglantées, de capotes, de morveux en tout genre. Il se tapait la lie de la lie. Les gens supposaient qu’il occupait des fonctions prestigieuses, un paradis de cuir et d’acajou dans les hautes sphères du pouvoir, mais grattez un peu, et derrière c’est le vide. Oui, on obtenait les bonnes tables dans les grands restaurants, et la famille de Claire était absolument ravie. Les gens dressaient l’oreille dans les réceptions, se serraient autour de lui, changeaient soudain de niveau de langue. Pas un avantage à proprement parler, mais c’était mieux que rien. C’était censé être un tremplin aussi, vers la Cour suprême ou une autre promotion mais, pour l’instant, cette porte-là ne s’était pas ouverte. En définitive, c’était tout simplement casse-pieds, prosaïque. Le baby-sitting élevé au rang de bureaucratie. 


À Yale, quand il était encore jeune, bouillonnant, il était sûr de devenir le centre de la terre, d’exercer toute sa vie une vive influence. À vingt ans, tous les gamins croient ça. L’égocentrisme est un attribut de la jeunesse. Oui, l’empreinte qu’on laissera, c’est ça. Les adultes apprennent tôt ou tard. On creuse un petit trou et on se coule dedans. On surmonte de son mieux le temps qui passe. 


Tu regrettes ton fils disparu, tu te réveilles au milieu de la nuit, tu trouves ta femme en pleurs, tu vas à la cuisine te faire un sandwich au fromage et tu te dis, au moins c’est un sandwich au fromage à Park Avenue, ça pourrait être pire, on aurait pu tomber plus bas, voilà ma prime : un soupir de soulagement.


Le tout premier jour, il était arrivé le cœur en fête. Par la grande entrée. Un moment à savourer. Il s’était acheté un costume chez un tailleur chic de Madison Avenue. Une cravate Gucci. Des mocassins à pampilles. Il était plein d’expectative. Au-dessus des portes dorées était gravé à l’extérieur : « The People are the Foundation of Power. » Il s’était arrêté pour bien s’en imprégner. À l’intérieur, le hall n’était que mouvement et confusion. Des maquereaux, des journalistes, des avocats marrons. Des types aux semelles compensées. Mauves. Des femmes qui tiraient leurs enfants derrière elles. Des clochards endormis dans les alcôves des fenêtres. Son cœur s’était serré à chaque nouveau pas. L’espace d’un instant, le bâtiment avait semblé garder quelque chose de sa gloire – les hauts plafonds, les vieilles balustrades en bois, le sol en marbre, mais plus il avançait, plus il défaillait. Les salles d’audience étaient encore pires qu’à son souvenir. Hébété, abattu, il avait erré un moment sans but. Les couloirs étaient pleins de graffitis. On fumait devant les salles d’audience. On marchandait dans les toilettes. Les procureurs avaient des toges trouées. Des flics véreux écumaient les lieux, à la recherche d’un pot-de-vin. Des adolescents se serraient la main selon un curieux rite. Des pères attendaient avec leurs filles défoncées. Des mères pleuraient sur l’épaule de garçons chevelus. Le cuir rouge des portes capitonnées était déchiré, fendu. Les magistrats avaient des cartables déglingués. Comme un spectre, il avait continué tout droit, pris l’ascenseur, tiré une chaise pour s’asseoir à son nouveau bureau. Trouvé un chewing-gum desséché sous le tiroir.


Fermer les yeux, mettre des œillères. Apprendre à perdre : le prix de la réussite.


Tant de chefs d’accusation étaient abandonnés. Les gosses plaidaient coupables, ou on les libérait après la provisoire, pour faire de la place sur les registres. Il avait un quota à respecter. Il rendait des comptes à l’administration. Les crimes étaient commués en délits. Une forme comme une autre de démolition. Il fallait manœuvrer la pelleteuse. On le jugeait sur la façon dont il jugeait : moins il donnait de travail aux collègues à l’étage, plus ils étaient contents de lui. Quatre-vingt-dix pour cent des affaires – même des infractions graves – devaient être classées sans suite. Il la voulait, sa promotion, oui, mais l’idée demeurait qu’il avait revêtu cette toge par-dessus ses belles idées, et que le tissu bon marché les avait absorbées.


(...) il observait ce défilé constant à l’audience et se demandait comment New York parvenait à être aussi répugnante. Une ville qui soulevait ses enfants par les cheveux, violait ses septuagénaires, incendiait le divan des amants, chapardait des confiseries, enfonçait des côtes, laissait des militants pacifistes cracher sur les représentants de l’ordre, des syndicalistes débraillés prendre le pas sur leurs employeurs, et la mafia s’emparait des plages et des promenades, les pères se servaient de leurs filles comme d’un cendrier, les bagarres dans les bars se transformaient en émeutes, des hommes d’affaires respectables urinaient sur les vitrines de Woolworth, on sortait des revolvers dans les pizzerias, des familles entières se faisaient descendre, les ambulanciers avaient le crâne fracassé, les junkies se shootaient sous la langue, les avocats se transformaient en escrocs, les vieilles dames perdaient leurs économies, les commerçants se trompaient dans la monnaie, le maire bidouillait, embobinait, mentait pendant que la ville lentement se réduisait en cendres, prête à s’enterrer de son plein gré dans le crime, le crime, le crime.


Presque tous plaidaient coupable, en échange de quoi ils obtenaient une peine supportable ; ou ils repartaient libres ; ou on leur faisait cracher une amende ridicule, et ils filaient gaiement dehors, d’un pas léger, pour recommencer les mêmes âneries et revenir au tribunal deux semaines plus tard. (…)
Un juge capable de conclure le maximum d’affaires dans le minimum de temps était un héros au Palais. Ouvrez grand les écluses, laissez couler le flot. Quiconque frayait dans le système et jouait un rôle à un quelconque échelon en prenait pour son grade. Les procureurs étaient choqués par les crimes – vols, viols, coups et blessures, homicides. Les jeunes substituts horrifiés par la longueur des listes qu’on leur soumettait. Les huissiers tordaient le nez sur les sentences : on aurait dit des policiers déçus, irrités par la clémence des juges. Les bafouillages énervaient les greffes. Les gens de l’aide juridictionnelle supportaient mal les dysfonctionnements, les embarras, les contretemps. Les délais contrariaient les contrôleurs judiciaires. Les simplifications à outrance crispaient les psychologues. La paperasse faisait râler les flics. Les condamnés contestaient les peines, aussi légères fussent-elles. Et les gars de l’encaissement s’insurgeaient contre le montant ridicule des cautions. Tout le monde était pieds et poings liés, et Soderberg, au beau milieu, devait rendre la justice, faire peser la balance du bon côté.
Le bien, le mal. La gauche, la droite. En haut, en bas. Il se représentait au bord d’un précipice, malade, pris de vertige, les yeux curieusement rivés vers le ciel.


Pourquoi ces filles-là se mettaient-elles toutes seules dans des situations impossibles, il y a longtemps qu’il se le demandait. Il a parcouru les extraits des casiers judiciaires devant lui. Deux carrières tout à fait glorieuses. La plus âgée de ces dames avait été inculpée environ soixante fois, et la plus jeune suivait la même pente : une infraction succédant à une autre, ça irait de plus en plus vite. Il avait vu ça mille fois. C’était comme ouvrir un robinet.


L’amour a cela de particulier qu’il se révèle dans le corps d’un autre.


Cette silhouette habitée, plaquée contre le ciel, une minuscule esquisse devant l’immensité. Un mince fil tendu entre les deux toits et l’avion par-dessus. Ses mains sous le balancier et l’espace au-delà.
La photo a été prise le jour du décès de sa mère, c’est notamment ce qui l’a séduite : le fait, tout simplement, qu’une chose aussi belle ait pu avoir lieu en même temps. Elle l’a trouvée, jaunissante, abîmée, il y a quatre ans dans un vide-grenier à San Francisco. Au fond d’un carton plein d’autres photos. Le monde finit par livrer ses surprises. Elle l’a achetée, fait encadrer et, depuis, elle la suit d’hôtel en hôtel.
Un homme là-haut dans les airs, tandis que l’avion s’engouffre, semble-t-il, dans un angle de la tour. Un petit bout de passé au croisement d’un plus grand. Comme si le funambule, en quelque sorte, avait anticipé l’avenir. L’intrusion du temps et de l’histoire. La collision des histoires. Nous attendons une explosion qui ne se produit pas. L’avion disparaît, l’homme arrive à l’extrémité. Rien ne s’écroule.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mardi 7 février 2023

[McCann, Colum] Les saisons de la nuit

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les saisons de la nuit
            (This Side of Brightness)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Renée KERISIT

Parution : en anglais (Irlande) en 1999
                  en français (Belfond) en 2007

Pages : 324

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le roman qui a révélé Colum McCann, la superbe évocation d'une famille noire-américaine à New York, tout au long du XXe siècle.

À travers l'extraordinaire portrait d'une famille d'ouvriers américains, du début du siècle à nos jours, Colum McCann impose un univers romanesque d'une rare puissance, et une prose d'une beauté rude et lumineuse.

New York, 1916. Des terrassiers creusent les tunnels du métro sous l'East River. Des noirs, comme Nathan Walker, venu de sa Géorgie natale, des Italiens, des Polonais, des Irlandais… Pendant les dures heures de labeur dans les entrailles de la terre, une solidarité totale règne entre eux. Mais, à la surface, chacun garde ses distances, jusqu'au jour où un accident spectaculaire établit entre Walker et un de ses compagnons blancs un lien qui va sceller le destin de leurs descendants sur trois générations.

Manhattan, 1991. Sous le bourdonnement trépidant de la ville, un certain Treefrog, qu'un secret honteux a réduit à vivre dans ces mêmes tunnels, endure les rigueurs d'un hiver terrible, aux côtés d'autres déshérités réfugiés dans ce monde obscur.

Soixante-quinze ans séparent Nathan Walker de Treefrog, soixante-quinze ans marqués par le racisme, la pauvreté, les tabous sociaux et les bonheurs furtifs. Deux récits, d'abord parallèles, qui vont finir par se rejoindre et s'entrecroiser pour former une seule et même histoire d'amour et de rédemption.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants.
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

De 1916 à 1991, la même misère crasse règne sur l’envers du décor new-yorkais. Au début du siècle, le terrassier Nathan Walker est embauché au creusement des tunnels ferroviaires sous la ville. Il y risque sa vie dans des conditions innommables, gagnant juste de quoi subsister avec sa famille dans un taudis du Lower East Side. Soixante-quinze ans plus tard, le sans-abri Treefrog vit comme un rat dans un recoin de ces mêmes tunnels, sous Riverside Park, en plein Manhattan. Il est l’un de ces exclus formant à New York une cour des miracles confinée à l’abri des regards, sous la surface indifférente de la ville.

Des milliers de kilomètres de galeries forment les entrailles de New York : tunnels de métro, circuits d’adduction d’eau et canalisations d’égout, réseau de vapeur sous pression chauffant la ville, caves et salles autrefois aménagées en habitations pour les ouvriers qui creusaient ce dédale déployé sur dix-huit niveaux. S’y est progressivement réfugié tout un peuple-taupe, communauté invisible de déclassés clochardisés dont certains n’ont pas vu le jour depuis des années, monde inversé dont la ville en surface n’a bien souvent même pas conscience et où règnent obscurité, froid, peur et désespoir...
 
L’auteur, qui, à vingt-et-un ans, quittait son Irlande natale pour sillonner les Etats-Unis à bicyclette, exerçant mille petits boulots et croisant nombre de marginaux et de laissés-pour-compte, nourrit sa narration d’une expérience humaine qui lui confère authenticité et épaisseur. Transparents héros du quotidien, à réaliser silencieusement des tâches ingrates, souvent physiques, parfois dangereuses, qui, en échange de leur usure, les empêchent tout juste de ne pas sombrer dans une totale précarité ; misérables tombés pour de bon dans le bac à ordures de la société, relégués en des marges dont on détourne le regard : c’est une galerie de personnages méprisés et maltraités que l’écrivain met en lumière dans ce roman, leur redonnant humanité et dignité dans une évocation très largement impressionnante.

Nombreuses sont les scènes choc, à commencer par le spectaculaire accident venu ponctuer, en 1916, l’épique et mortel creusement du tunnel ferroviaire sous l’East River, mais aussi les vertigineuses et insensées acrobaties de ces « hommes-araignées » employés à la construction des gratte-ciel, et enfin, bien sûr, ce dantesque labyrinthe souterrain où, depuis les années soixante-dix, vient se terrer une population croissante de déshérités, réduits à partager l’existence des taupes et des rats. S’y mêlent blancs et noirs ;  hommes, femmes, et même des enfants : tous avalés par la bête monstrueuse que paraît la ville de New York, coincés dans ses viscères enchevêtrés et obscurs pour une existence de pur cauchemar.

Jamais l’on ne s’ennuie dans cette vaste fresque couvrant plusieurs générations d’une même famille pour revenir inlassablement buter, en incessants allers-retours temporels, sur le destin souterrain d’un sans-abri à l’identité mystérieuse. Un livre magistral, reflet d’une réalité sociale qui, en ce qui concerne la frange des déshérités de l’Amérique, ne semble guère avoir progressé depuis un siècle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Et puis, à huit heures dix-sept, alors que Nathan Walker tourne le dos à la paroi, Rhubarbe Vannucci fait sa première tentative de phrase complète en anglais. Il en est à la moitié de son mouvement avec sa pelle, une épaule levée, l’autre baissée. Sans que Walker le voie, un trou minuscule vient d’apparaître dans la paroi, point fragile dans le lit du fleuve. L’air sous pression s’y engouffre en sifflant. Vannucci attrape un sac de foin pour combler la brèche, mais tout autour la terre part en tourbillon, l’air s’échappe, et l’orifice s’élargit. Au début, il est gros comme le poing, puis comme un cœur et comme une tête. L’Italien, impuissant, voit le jeune Noir projeté en arrière. Walker ne tient pas au sol. Il glisse vers le trou qui s’agrandit, il est aspiré à l’intérieur, sa pelle d’abord, puis ses deux bras tendus, suivis de la tête, jusqu’aux épaules, et là, son corps est arrêté et fait bouchon. Le haut du torse est prisonnier du limon tandis que les jambes sont toujours dans le tunnel. Walker se trouve face à la caillasse et au sable du fleuve. L’air qui s’échappe lui pousse les pieds. Il a les jambes aspirées dans un tourbillon de limon. Vannucci s’approche de la fuite et saisit Walker par les chevilles pour essayer de le tirer vers le bas. Pendant ce temps-là, les deux autres s’avancent, et ils entendent les paroles de l’Italien se répercuter autour d’eux :     
« Air fout l’camp ! Merde ! »


Plus tard, au cinéma, il est obligé de se mettre au fond de la salle et, pendant le film, Le Roman comique de Charlot et Lolotte, les têtes lui cachent les moulinets de la canne de Charlot. L’égalité de l’ombre n’existe que dans les tunnels. Le premier syndicat intégré d’Amérique a été celui des travailleurs sous air comprimé. C’est seulement sous terre, il le sait bien, que la couleur est abolie, que les hommes deviennent des hommes.


Dans le tunnel du chemin de fer, le travail est plus facile que sous l’eau, mais tout aussi dangereux : des hommes y laissent leur vie quand des paquets de dynamite explosent entre leurs mains, leurs corps sont déchiquetés, leurs pouces volent si haut qu’on croirait qu’ils font du stop pour aller au ciel.


Elle s’assied sur les marches de l’escalier de secours, à l’abri des regards. Elle baisse une bretelle de sa robe et lève la tête face au soleil dans l’espoir vain de rivaliser avec son mari quant à la couleur de sa peau. Le patron d’une boutique de la 125e Rue vient de lui refuser d’essayer un chapeau. Il a fait une moue dégoûtée. Il avait entendu parler d’elle : quand on vit avec un nègre, lui a-t-il dit, on le devient soi-même. Il ne voulait pas de cheveux de nègre dans ses chapeaux. C’était pas bon pour le commerce. Il a prononcé ces mots avec l’écume aux lèvres, et son regard s’est durci. « Je veux bien vous en vendre un, a-t-il dit, mais pas question de l’essayer. »


Tu as déjà eu cette impression, lui demande-t-elle pendant qu’il lui masse les épaules, que leurs yeux te déchirent quand tu passes dans la rue ? Tu sais, tu passes et c’est comme s’ils te découpaient en rondelles. Comme si leurs yeux étaient des lames de rasoir.
 
 
Il n’est venu ici qu’une seule fois, dans cette jungle d’acier, à quatre étages de profondeur sous Grand Central, au cœur du cœur de la ville. Les plafonds sont bas, les galeries étroites, le sol miné par le suintement des tuyaux de vapeur. C’est à cause de la chaleur que ce lieu s’appelle la Route de Birmanie – le nom est gribouillé en graffiti à l’entrée grimaçante de ces boyaux. Treefrog sait parfaitement qu’ils sont habités par des hommes et des femmes dont il doit se méfier. Il n’est pas des leurs, il est seulement de passage, lui qui vit encore dans un minimum de lumière. Il les a vus, les vrais damnés. Les uns tapis sous des banquettes jonchées de vêtements, d’autres perchés sur des poutres métalliques, d’autres encore cachés dans des réduits, ou bien terrés sous des canalisations éventrées. Des hommes et des femmes blessés, dans leur lazaret pour sans-abri. Il y a sept niveaux de tunnels en tout – il a entendu parler de meurtres et d’agressions au couteau, là, au fond. 


Il fixe le plafond, son corps est une chambre noire de néant, creuse, vide. Il admet la nécessité du chagrin – si le chagrin s’efface, le souvenir aussi.


Les journées passent avec une lenteur perverse. Même le jour est long à s’éteindre. On dirait qu’un présent éternel remet sans cesse l’avenir à plus tard. Walker prend le temps en horreur. Il tourne la pendule face au mur. Le seul jour qu’il reconnaisse est le dimanche, parce que, par la fenêtre, il voit les gens qui vont à l’office. Il est agacé par leurs dents blanches, leur joie, l’assurance avec laquelle ils tiennent leur bible sous le bras. À les voir marcher ainsi sur la pointe des pieds, on croirait que les gospels les portent déjà. Ils vont à l’église pour faire monter leurs voix vers des cieux impuissants. Chanter leur aveuglement à l’unisson. Dieu n’existe que dans le bonheur, se dit Walker, ou au moins la promesse du bonheur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

 

dimanche 5 février 2023

[Paris, Gilles] Le bal des cendres

 





J'ai aimé

 

Titre : Le bal des cendres

Auteur : Gilles PARIS

Parution : 2022 (Plon)

Pages : 312

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sur l’île de Stromboli, des couples savourent leurs vacances. Ils sont sensibles, lâches, infidèles, égoïstes, enfantins. Elles sont fortes, résilientes, légères, amoureuses. Le réveil du volcan va bouleverser leurs vies. Cet été de tous les dangers sera-t-il le prix à payer pour se libérer enfin ?
 
L’action se déroule au Strongyle, un hôtel de Stromboli où séjournent plusieurs couples et familles. Il y a aussi un enfant de 10 ans, Tom, qui ne se sépare jamais de ce mystérieux Gris qu’il est seul à voir avec son frère et sa sœur. Il y a enfin une adolescente, Giulia, grandie trop vite après la mort de sa mère.
Tous vont apprendre à se connaitre, à s’apprécier, à s’aimer même pour certains, jusqu’à l’éruption du volcan qui décidera du sort de chacun dans ce roman choral. Le propriétaire de l’hôtel, Guillaume de la Salle, est français. Il s’est associé à Matheo, avec lequel il a vécu un passé sombre quand ils appartenaient à la Direction du Renseignement militaire. D’autres clients s’installent cet été-là. Anton et Sevda, un couple charismatique. Lui est chirurgien et travaille sur les zones de conflits. Elle est une ancienne infirmière qui a élevé leurs trois filles et veille jalousement sur leur couple. Il y a Lior, un océanologue de 25 ans, qui a vécu adolescent sur l’île, en sauvant sa mère d’une mort certaine. Ethel et Sebastiàn, frère et sœur, arrivent d’Uruguay après une enfance douloureuse. Elena, la comtesse italienne, privée de l’usage de ses jambes, se remémore ses souvenirs sur l’île dans l’ombre d’un mari disparu trop tôt. Abigale, une ravissante Américaine, attend son amant Eytan, marié à une autre femme. Gaetano, le guide, ami du père de Giulia, élevé pratiquement avec sa fille dont il est épris. Et Marco qui loue volontiers sa barque pour faire le tour de l’île.
Le volcan, toujours en activité, va se réveiller, tout comme la conscience éveillée des personnages et de leurs secrets. Cet été-là est celui de tous les dangers.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilles Paris travaille dans l’édition depuis trente ans. Il est l’auteur de Papa et maman sont morts (Seuil, 1991), d’Autobiographie d’une Courgette (Plon, 2002), best-seller traduit dans une douzaine de langues, d’Au pays des kangourous (Don Quichotte, 2012, récompensé par six prix littéraires) et de L’Été des lucioles (Héloïse d’Ormesson, 2014).

 

 

Avis :

Cet été-là, ils sont une quinzaine à avoir posé leurs valises – et emmené leurs problèmes personnels – à l’hôtel Strongyle de Stromboli, l’île Eolienne située au nord de la Sicile et bien connue pour son volcan en éruption quasi continue. Ils sont venus y chercher le calme de ses petites plages tranquilles, à l’écart des grandes stations balnéaires, avec, en point d’orgue à leur séjour, la randonnée jusqu’au sommet du volcan. Très encadrée, cette excursion un temps interdite pour des raisons de sécurité s’effectue avec un guide, souvent de nuit pour voir les éruptions. Malgré les précautions, le risque zéro n’existe pas, les plus fortes explosions restant imprévisibles. Alors, pour les touristes comme pour les habitants de l’île, entre le feu du volcan et celui qui couve dans les coeurs, cet été-là marquera un avant et un après…

D’emblée l’on pense au Paris-Briançon de Philippe Besson. Ici, pas de train emportant divers destins vers une tragédie collective, mais un hôtel rassemblant des vacanciers, débarqués d’horizons différents pour un séjour qu’ils ignorent assez dangereux pour faire exploser leurs vies déjà passablement ébranlées. Entre plusieurs couples en crise, une fratrie unie par une enfance douloureuse, quelques esprits poursuivis par un passé sombre et d’autres ne se remettant pas de leurs deuils, des plus jeunes qui n’ont pas dix ans aux plus âgés qui ont déjà tout perdu et des touristes de passage à la petite communauté de locaux gravitant autour de l’hôtel et des activités touristiques, c’est toute une humanité cabossée par des histoires personnelles dont personne n’aurait idée si elles ne nous étaient dévoilées au rythme d’une narration chorale, qui se dessine peu à peu sur le fond spectaculaire de cendres noires et de mer céruléenne de cette île aux humeurs imprévisibles.

Lorsque le Stromboli éructe plus fort que d’habitude, lâchant ses bombes volcaniques sur les lilliputiens humains accrochés à ses pentes abruptes, volent en même temps en éclats les carapaces de chacun des protagonistes, mettant au jour les braises et les cendres de ces vies à différents stades de combustion. L’attention d’abord éparpillée, puis teintée d’une pointe de scepticisme, face à l’accumulation de tant de destins si improbablement singuliers, surpris par ailleurs par l’incongruité de fautes étonnamment échappées à la correction, l’on se laisse finalement emporter par cette histoire métaphorique qui se plaît à explorer la face cachée des êtres en autant de mises en abyme, béances pourtant insignifiantes face aux terribles et grandioses puissances de la nature. Alors, peut-être, rappelés à la conscience de la fragilité et de l’éphémérité de la vie, certains personnages sauront-ils balayer les scories de leur existence pour tenter d’en reprendre le contrôle... (3/5)

 

 

Citations :

Parfois les grandes personnes, c’est plus compliqué que la serrure d’une maison. On n’a jamais la clé pour entrer.

À mon âge, la mémoire est une chambre aux volets ouverts. On y voit la lumière, on y entre par effraction.

Giulia ne perd rien en n’ayant pas connu sa mère. Elles exigent pour leur fille ce qu’elles n’ont pas eu à leur mariage, ni après.

Je me fais souvent une opinion dès le premier regard. Certains silences en disent plus long que les belles paroles. J’ai toujours pensé que les faits soulignaient la valeur des êtres, et non leurs mots qui vous ensorcellent.

Souriez aux inconnus dans une foule, vous serez surpris par ceux qui vous répondent. Peu de gens sont solaires, finalement. L’existence se charge de raccourcir toute joie de vivre.

Tomber amoureuse. Quelle étrange expression. L’amour et son vertige. Comme si aimer, au fond, n’était qu’une longue chute. Il arrive toujours un moment où l’on retombe sur ses pieds, dans le meilleur des cas, ou le cul à terre la plupart du temps.

Je lui ai tout pardonné, car étant de bonne nature, j’ai toujours su que ma mère n’avait jamais connu le bonheur. Il y a des gens, comme ça, qui échappent à l’essentiel.

Le limon sur lequel je viens d’entamer la descente est absolument lunaire. De la poussière de volcan changée en sable. C’est comme marcher dans la poudreuse. Le premier pas s’enfonce. Le second doit aussitôt s’engager, tandis que l’autre émerge des profondeurs. Un étrange ballet, avec la caillasse qui dévale tout autour de vous et disparaît, aspirée dans l’abîme du sablon. La pente est ardue, Gaetano a conseillé d’éviter de s’arrêter. Nous risquerions de perdre l’équilibre, puis de tomber, avant de glisser sur cette pente nourrie aux copeaux rocheux.

J’adore le sourire. Il me fait fondre comme le verre sous le feu. C’est une invitation à entrer. La clé unique pour toutes les serrures du monde.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 3 février 2023

[Bonnefoy, Miguel] L'inventeur

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'inventeur

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2022 (Rivages)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Voici l'extraordinaire destin d’Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIXe siècle, découvre l'énergie solaire. La machine qu’il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l’Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil. Mais l’avènement de l’ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l’on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant "fleurir le désert" sous le soleil d’Algérie. Avec la verve savoureuse qu'on lui connaît, Miguel Bonnefoy livre dans ce roman l'éblouissant portrait d’un génie oublié.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une quinzaine de pays.

 

Avis :

Antoine Mouchot (1825 – 1912) est le dernier fils d’un serrurier bourguignon. De trop faible constitution pour envisager un métier manuel, il se résigne à enseigner et, devenu professeur de mathématiques à Alençon, découvre par hasard, dans la bibliothèque de la pension qui l’héberge, le livre qui va bouleverser sa vie. Fasciné par le principe de la marmite solaire qu’y décrit un physicien genevois, il se prend à rêver de maîtriser l’énergie du soleil, se lance dans ses propres expériences et invente le premier moteur solaire : une petite machine à vapeur alimentée par une chaudière en verre reliée à un réflecteur parabolique.

Mais, aussi géniale soit-elle et même si elle lui vaut son heure de gloire – l’attention de Napoléon III, la reconnaissance de ses pairs et l’émerveillement du public quand, à l’Exposition Universelle de Paris en 1878, il produit un bloc de glace à partir de la chaleur solaire –, son invention n’intéresse pas les industriels de l'époque. Le charbon est alors abondant et peu coûteux, le soleil incertain et l’exploitation de son énergie pas assez rentable. Notre homme aura beau persister dans son obsession, se brûler les rétines en Algérie où il a choisi de développer ses expérimentations, il finira misérable et oublié, volé par son ancien associé, grabataire séquestré dans un taudis par une épouse aux allures de Thénardière.

Le paradoxe est cruel et nourrit le roman de Miguel Bonnefoy : l’invention brillante a laissé dans l’ombre le peu charismatique Antoine Mouchot. L’homme terne et maladif, habité par l’idée fixe de dompter le soleil, s’y est brûlé les ailes et jusqu’à sa postérité. De sa personnalité l’on ne connaît plus rien et, aucun livre ne lui ayant jamais été jusqu’ici consacré, ce sont les indices glanés en fouillant l’océan documentaire de diverses archives qui ont permis à l’écrivain de ressusciter par la fiction la réalité du personnage.

Romanesque à souhait, la narration chamarre sa trame biographique des chaudes couleurs et de la lumière éclatante qui éclaboussent un temps la timide silhouette étonnée de l’inventeur, avant de la rendre, plus grise, plus solitaire et plus délabrée que jamais, à l’ombre froide de l’oubli et de la misère. Et tandis que la verve de l’auteur nimbe chacun de ses tableaux, tantôt d’une once de réalisme magique, tantôt d’un lyrisme flamboyant, multipliant les hommages à la littérature du XIXe siècle au travers de scènes que n’auraient pas désavouées Jules Verne, Victor Hugo ou Emile Zola et jouant de connivence avec le lecteur qui saura repérer les facétieuses connections que quelques savoureux personnages secondaires établissent avec ses romans précédents, c’est une sorte de conte historique merveilleusement fantasque, aux consonances quasi mythologiques - prométhéennes ou icariennes -, que nous livre ce magnifique portrait d’un si peu solaire conquérant du roi des astres.

L’on referme ce livre enchanté et troublé d’y avoir côtoyé, d’une aussi belle manière, un génie resté dans l’ombre pour s’être trouvé trop en avance sur son temps. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Un Bonaparte, dans son palais, parlait de lui. Un président, un chef de gouvernement, un empereur, un être qui, dès sa naissance, avait son nom dans l’histoire, tournait sa curiosité vers son humble travail, lui, le fils d’un serrurier, le professeur de mathématiques, l’homme du peuple. Il mesura alors brusquement, avec une naïveté étonnée, cette ironie du sort qui l’avait fait passer d’une démonstration désastreuse dans une cour d’école à la rencontre avec un empereur.


Ses épaules étaient couvertes d’un habit matelassé à la poitrine, à basques brodées de feuilles d’aubépine. Il était vêtu d’un pantalon garance dont le pli cachait la botte et tenait un bicorne à la main. Mais à la place d’un empereur majestueux, portant la moustache la plus célèbre d’Europe, il vit paraître un vieillard mafflu, fatigué par le pouvoir, miné par les malheurs, une canne à la main, accompagné d’un chien saturnien offert par l’un de ses chambellans. Les jambes molles, comme anéanti, le front bas, il contemplait de ses yeux pâles quarante ans de gloires et de désastres. Il ne ressemblait en rien à un Bonaparte, mais plutôt à un vieux loup essoufflé, à la santé écorchée, qui avait douloureusement survécu aux crises de rhumatismes et aux coliques néphrétiques, et qui ne revenait pas de l’ermitage de Villeneuve-l’Étang, mais d’une cure à Vichy où les eaux minéralisées et alcalines lui avaient enflé un calcul dans la vessie gros comme un brugnon.


Bien qu’il ait été souffrant, à l’adresse de chacun il avait un mot, un souvenir, une question pertinente, et lorsqu’il se tint devant Mouchot, sa poignée de main fut celle d’un homme décidé. Le commandant Verchère de Reffye le présenta comme « savant », et Mouchot se rendit compte que c’était la première fois que quelqu’un s’adressait à lui de cette façon. L’empereur plongea ses yeux dans les siens et Mouchot crut apercevoir dans son regard cette admiration respectueuse que partagent entre eux les malades.


Les gens se redressèrent d’un bond comme s’ils venaient d’apercevoir un mort se réveiller. Tout s’était éclairci en une seule minute : cet homme venait de mettre en marche un moteur uniquement avec la force du soleil. Il n’y avait plus de doute sur l’utilité de cet étrange abat-jour, fait de bouts de verre et de métal. Mouchot entendit un éclat de célébration, des exclamations enflammées. Il se tourna vers l’empereur, comme emporté par la fièvre collective et, au bruit des ovations, les membres de l’Académie et les industriels se levèrent. Au bout de dix minutes, toute la côte était debout, applaudissant, en regardant Mouchot, et l’empereur tendit sa canne vers le ciel : « Vive le soleil, vive Mouchot. »


Mouchot vécut là son jour de triomphe. Il descendit de l’estrade comme s’il quittait le monde d’hier pour entrer dans celui de demain. L’empereur lui posa la main sur l’épaule, les enfants voulurent le toucher, l’impératrice lui donna son bras, Verchère de Reffye ne le lâcha pas une seconde et le présenta à tout le monde.


À Biskra, un jeudi, au milieu de l’après-midi, quand les guides voulurent abattre un olivier qui poussait entre deux rochers pour cuire un mouton, Mouchot fit une démonstration étonnante et, actionnant sa machine transformée en cocotte solaire, obtint une cuisson si rapide de la viande que les guides en parlèrent pendant toute la traversée. L’un d’eux s’exclama même :          
– Je ne savais pas qu’on pouvait manger de la lumière.
 
 
L’Exposition universelle de Paris s’ouvrit le 1er mai 1878. (…) Lorsqu’on ouvrit les portes de la grande halle, le siècle semblait être à son sommet. Des millions de spectateurs découvrirent avec hébétude la tête de la statue de la Liberté, qui huit ans plus tard serait offerte aux États-Unis pour contempler éternellement la baie de New York, où l’on pouvait pénétrer pour quarante centimes, ce qui faisait dire aux visiteurs : « La liberté a la tête creuse. »


Le premier jour, Mouchot fit bouillir de l’eau presque instantanément, devant un cercle restreint qui s’était rassemblé autour de lui, et réalisa une distillation. Mais cela n’attira personne. Le lendemain, il essaya de reprendre ses idées de cocotte solaire et fit cuire un gigot en un quart d’heure au soleil. Mais la presse n’en fit aucun cas, n’y voyant qu’une expérience inutile, sans valeur pratique. Cette promesse d’un avenir industriel était utopique, car l’énergie du soleil ne pourrait jamais rivaliser avec la combustion du charbon.


Or, un homme caché dans la foule, un certain Crova, un universitaire de Montpellier, questionna dans la presse la valeur économique de ce réflecteur solaire, son utilité, la quantité exacte de chaleur qu’il pouvait produire. Il fit réunir deux commissions, attachées au ministère des Travaux publics, l’une à Montpellier, l’autre à Constantine, pour examiner son rendement, qu’on calcula en plaçant deux miroirs de cinq mètres carrés de section normale exposés aux rayons. Quelques mois plus tard, les résultats des expériences des commissions de Montpellier, envoyés au ministère et résumés par Crova, conclurent à l’absence de potentiel industriel avec ces mots : « Dans nos climats tempérés, le soleil ne brille pas d’une manière assez continue pour que l’on puisse utiliser pratiquement ces appareils. »          
Le coup fut dur. Malgré la publication des études de M. Crova, malgré le fait que, dans la presse, on se moqua de Mouchot en lui reprochant d’aller chercher l’énergie à des millions de kilomètres de distance quand on pouvait la trouver à dix pieds sous terre, cela n’empêcha pas ses opposants les plus tenaces, ses persifleurs les plus entêtés, de reconnaître l’importance de cette invention majeure. 


Comme un malheur ne vient jamais seul, ce fut plus ou moins à cette époque qu’on découvrit de nouveaux gisements de charbon dans l’est de la France. L’amélioration du réseau ferré facilita son approvisionnement et conduisit le gouvernement à estimer que l’énergie solaire n’était pas rentable.

 

 

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mercredi 1 février 2023

[Mottley, Leila] Arpenter la nuit

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Arpenter la nuit (Nightcrawling)

Auteur : Leila MOTTLEY

Traduction : Pauline LOQUIN

Parution : 2022 en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Albin Michel)

Pages : 416

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Kiara, dix-sept ans, et son frère aîné Marcus vivotent dans un immeuble d’East Oakland. Livrés à eux-mêmes, ils ont vu leur famille fracturée par la mort et par la prison. Si Marcus rêve de faire carrière dans le rap, sa sœur se démène pour trouver du travail et payer le loyer. Mais les dettes s’accumulent et l’expulsion approche.

Un soir, ce qui commence comme un malentendu avec un inconnu devient aux yeux de Kiara le seul moyen de s’en sortir. Elle décide de vendre son corps, d’arpenter la nuit. Rien ne l’a pourtant préparée à la violence de cet univers, et surtout pas la banale arrestation va la précipiter dans un enfer qu’elle n’aurait jamais imaginé.

Un roman à la beauté brute, porté par la langue à fleur de peau de Leila Mottley. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leila Mottley est une autrice et poétesse américaine de dix-neuf ans, originaire d’Oakland en Californie. Désignée Oakland Youth Poet Laureate en 2018, elle a été reconnue en 2020 par le New York Times comme l’une des dix jeunes auteurs noirs américains les plus talentueux. Arpenter la nuit, qu’elle a écrit à l’âge de dix-sept ans, a suscité l’enthousiasme d’éditeurs du monde entier. Sa publication apparaît déjà comme un évènement et l’acte de naissance d’une formidable carrière d’écrivain.

 

Avis :

Depuis la mort de leur père et l’internement de leur mère, Kiara, dix-sept ans, et son frère aîné Marcus vivent d’expédients, seuls dans leur appartement miteux d’un quartier noir défavorisé d’East Oakland, sur la côte californienne. Pendant que Marcus, caressant le doux rêve de percer dans le rap, s’échine avec quelques comparses sur un projet d’album qui ne verra jamais le jour, la jeune fille cherche désespérément le moyen de payer leur loyer et d’éviter l’expulsion. Faute de trouver le moindre emploi, elle finit par se résoudre à arpenter la nuit et ses trottoirs, et se retrouve rapidement sous la coupe de policiers véreux qui l’exploitent sexuellement en échange d’une vague protection. De passes furtives en soirées gang bang, sa descente aux enfers la mène droit au coeur de la tourmente médiatique et judiciaire qui se déchaîne lorsque le scandale éclate.

Inspiré de faits réels survenus à Oakland en 2015, le récit se nourrit de la proximité de l’auteur avec son personnage, une fille noire du même âge et de la même ville en qui elle se projette avec une profondeur de ressenti et un réalisme impressionnants - lui prêtant beaucoup d’elle-même et jusqu’à une compagne calquée sur la sienne propre -, pour nous plonger dans une narration puissante, intelligente, sublimée par le naturel sobre et direct et par la poésie d’une plume si parfaitement mature et maîtrisée que l’on s’ébahit de ses même pas vingt ans et d’un talent déjà si éclatant.

Sans colère ni amertume, mais avec une lucidité désabusée qui en dit long sur la désespérance afro-américaine dans ces quartiers où la vie semble sans issue, Leila Mottley prête une voix et un visage à toutes ces femmes noires, en butte à des violences sexuelles en plus des persécutions policières habituelles, et qui, oubliées des mouvements comme Black Lives Matter – nés pour la défense de victimes jusqu’ici masculines -, demeurent désespérément invisibles. Loin de la représentation diabolisante et réductrice entretenue par les médias, son meilleur argument est l’empathie qu’elle suscite pour une poignée de personnages très jeunes et attachants, dont la profonde détresse ne vient jamais assombrir la lumineuse tendresse, pour un frère, pour un enfant, pour une amante.

Si, avec ce premier roman confondant de maturité, Leila Mottley n’a pas remporté le prestigieux Booker Prize dont elle était la plus jeune sélectionnée depuis que ce prix littéraire existe, gageons que ce n’est que partie remise et que cette magnifique nouvelle plume fera encore parler d’elle. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :   

Maman me disait toujours que le sang, y a rien de plus important, mais je crois qu’on finit tous par l’oublier, et quand on tombe et qu’on s’écorche les genoux, c’est à des inconnus qu’on demande de nous remettre sur pied. Je ne dis pas au revoir à Shauna et elle ne se retourne pas pour me regarder partir et ressortir sous un ciel qui s’est noyé dans un bleu bien profond au moment même où mon frère m’a demandé de faire la seule chose qu’il ne faut pas que je fasse, la seule chose qui inquiète assez Shauna pour qu’elle me mette en garde : creuser en moi pour tout donner à une personne qui n’en aura rien à foutre le jour où je serai complètement vide.


Je m’attendais à ce que sa voix soit plus aiguë, mais en réalité il a comme un puits au fond de la gorge et quand sa voix sort, on dirait qu’elle s’est fait tabasser par sa langue.


Dans la salle de bain, je regarde droit dans le miroir. Je suis de toutes les nuances de marron. Dans mes cheveux il y a des reflets roux qui remontent à la fois où j’ai essayé de les teindre en auburn, et je me maquille avec du mascara dilué et de l’eye-liner que je ne sais pas vraiment appliquer. Je finis par ressembler à une version adulte de moi-même, plus anguleuse. Mon visage est beaucoup plus tranchant qu’avant et mes épaules accentuent le côté déshabillé de la robe avec mon corps qui se voit au travers. Je ne suis pas si maigre que ça, mais visiblement mes épaules pensent que je le suis. Le reste de mon corps est un coussin doux qui garde mes organes à l’abri.


Trevor s’arrête dans l’encadrement de la porte et se retourne pour me regarder. Son visage enlace ses yeux tendrement comme s’ils étaient fragiles, sur le point de dégringoler.   
– S’il te plaît.


Je crois que 190 a une lune à la place du cœur ; elle croît et elle décroît, ne sachant jamais quand elle est pleine. 


Les gens ne croient pas en Dieu parce qu’ils ont des preuves, seulement parce qu’ils savent que rien ne peut prouver qu’ils se trompent.