mardi 15 mars 2022

[Nosaka, Akiyuki] La tombe des lucioles

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La tombe des lucioles
            (Hotaru no haka)         

Auteur : NOSAKA Akiyuki

Traduction : Patrick DE VOS et Anne GOSSOT

Parution : en japonais en 1967
                   en français en 1982
                   (Philippe Picquier)                

Pages : 144

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

La Tombe des lucioles, visionnaire et poignant : l'histoire d'un frère et d'une soeur qui s'aiment et vagabondent dans l'enfer des incendies tandis que la guerre fait rage et que la faim tue. Nosaka, c'est encore l'écriture luxuriante d'un des meilleurs écrivains de sa génération, à l'égal d'Ôe Kenzaburô, Abe Kôbô et Mishima Yukio.

  

Un mot sur l'auteur : 

Nosaka Akiyuki (1930 - 2015) est un auteur de romans, recueils, nouvelles et essais japonais. Plusieurs de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma. Il a été aussi chanteur et parolier, et, en 1983, député à la Chambre.

 

 

Avis :

Deux nouvelles semi-autobiographiques composent ce recueil. Dans La tombe des lucioles, deux enfants, un frère et une sœur prénommés Seita et Setsuko, sont livrés à eux-mêmes après le décès de leur mère sous les bombes américaines qui pilonnent le Japon en 1945. Ils tentent de survivre en vagabondant, accrochés l’un à l’autre, dans la ville bombardée. Les algues d’Amérique se déroulent vingt-deux ans plus tard : à l’initiative de sa femme qui avait fait leur connaissance lors de vacances à Hawaï, le presque quadragénaire Toshio accepte à contre-coeur de loger chez lui un couple d’Américains en visite au Japon. Le fossé culturel et, pour Toshio, la honte conservée de la période d’occupation du Japon par les Etats-Unis après-guerre, ont tôt fait de lui rendre ce séjour très pénible.

Ces deux récits apparaissent désespérément hantés par le vécu traumatisant de l’auteur. Lui aussi a perdu sa mère adoptive sous les bombes en 1945, puis sa petite sœur, victime de la famine alors qu’il tentait, seul avec elle, de survivre dans les décombres. Ce sont également ses propres souvenirs qui alimentent le récit de Toshio, à jamais marqué par l’arrivée des Américains sur le sol japonais après la défaite nippone. Si la seconde nouvelle se teinte d’une forme d’ironie et prête parfois à sourire au vu des malentendus culturels qui séparent les Higgins de leurs hôtes, la première déroule une cascade dramatique si accablante qu’elle laisse le lecteur sous le choc, assommé et anéanti, presque au-delà de l’émotion. Seita et Setsuko, ces deux étincelles de vie livrées comme de légères et fragiles lucioles au vent de l’apocalypse qui souffle sur le Japon en 1945, incarnent le drame de leur pays tout entier avec une force sans pareille pour un récit qui tient en si peu de pages.

Ces scènes de famine au milieu des ruines, d’enfants vagabonds exposés au pire, puis, dans la seconde nouvelle, l’évocation de l’ambivalence, entre honte, soulagement et admiration, ressentie alors que la supériorité américaine se déverse dans le pays ravagé et hagard, peuvent faire penser à celles observées par Curzio Malaparte en Italie à la même époque dans son roman La peau. Si l’horreur et la sidération s’expriment chez l’auteur italien au travers d'une ironie grinçante, morbide et désespérée, elles déclenchent chez Nosaka un flux tumultueux de phrases et d’images, comme un raz-de-marée « de voix, de langues, de la plus vulgaire à la plus classique », rendu perceptible par la prouesse du traducteur Patrick De Vos.
 
De cette fin de la seconde guerre mondiale, Nosaka gardera de grands tourments existentiels, qui développeront chez lui une nette tendance à l’instabilité et un certain goût pour la provocation et le scandale. Ses écrits, couronnés par le prestigieux Prix Naoki et salués, entre autres, par Mishima, le classent parmi les auteurs majeurs du Japon. La tombe des lucioles a, en outre, été adaptée en film d’animation, devenu un immense classique. Autant d’arguments supplémentaires pour découvrir ces deux textes brefs, mais terriblement marquants. (4/5) 


dimanche 13 mars 2022

[Kourkov, Andreï] Les abeilles grises

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les abeilles grises (Серые пчелы)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Paul LEQUESNE

Parution : en russe en 2018,
                  en français en 2022 (Liana Levi)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs. Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apithérapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France.

 

 

Avis :

En 2014, la Russie annexait la Crimée et ouvrait un conflit armé séparatiste au Donbass. Des flots d’Ukrainiens déplacés devenaient des réfugiés dans leur propre pays, laissant derrière eux un territoire déserté où se poursuivaient les combats. Peu à peu apparaissait une zone grise, coincée à l’Est entre les positions séparatistes pro-russes et celles de l'armée ukrainienne : un quasi no man’s land, pourtant encore peuplé de ceux qui n’ont pas pu ou voulu partir. Sergueïtch et Pachka sont ainsi les derniers habitants de leur petit village. Contraints de s’entraider malgré leur ancienne inimitié, ils y survivent d’expédients dans les conditions les plus précaires, au son de la perpétuelle canonnade qui tonne à proximité et leur envoie de temps à autre quelques obus perdus. Un printemps, Sergueïtch, apiculteur de profession, entreprend de déplacer temporairement ses ruches vers un endroit plus calme. Tractant sa remorque au volant de sa vieille voiture, le voilà lancé dans un périple qui le mènera, à travers les riantes prairies d’Ukraine, jusqu’aux montagnes de Crimée. Son voyage lui fait prendre conscience de la complexité du conflit russo-ukrainien, quand, où qu’il aille, la présence et la surveillance russes ne lui laissent aucun répit.

Cette histoire est d’abord celle de la vie quotidienne dans une zone que les différents accords de cessez-le-feu ne sont pas parvenus à pacifier. A l’époque de la narration, cela fait quatre ans qu’une guerre larvée y maintient les populations restées sur place dans l’insécurité et la précarité, si bien que, uniquement préoccupées de leur survie au jour le jour, elles en viennent à subir comme une fatalité l’absurdité de leur situation. Sergueïtch et Pachka tentent ainsi, envers et contre tout, de maintenir un semblant de normalité malgré le dérèglement ambiant, s’attachant avec simplicité et bonne humeur à la routine qui leur permet de tenir. Entre leurs souvenirs et leurs rêves, la débrouillardise, le troc et l’amitié, ils font preuve d’une capacité d’adaptation aussi joyeuse que pragmatique, au fil d’une narration qui parvient même à être drôle.
 
Pourtant, aussi ingénu soit-il quant aux motivations politiques qui le dépassent, Sergueïtch ne peut que constater la terrible réalité de son pays, au fur et à mesure de l’avancement de son voyage. Malmené aux postes-frontières qui séparent désormais l’Ukraine du Donbass et de la Crimée, considéré avec méfiance par ses compatriotes parce qu’il vient de cette région du Donbass en partie acquise à la Russie, il découvre les persécutions perpétrées par les Russes en Crimée à l’encontre des minorités tatares, et surtout l’inquiétante omniprésence de l’oeil de Moscou, qui jusqu’au plus profond des montagnes, à lui qui ne se préoccupe que du bien-être de ses abeilles, ne cessera de lui adresser de menaçants signaux de surveillance. 
 
De la désolation de la périlleuse zone grise du Donbass au contact direct avec les autorités russes en Crimée, monte peu à peu le dérangeant sentiment d’une menace généralisée, alors que face aux pressions et aux intimidations à peine voilées subies par Sergueïtch, l’on réalise à ses côtés à quel point l’ombre du grand frère russe pèse sur l’Ukraine, et même sur le plus insignifiant de ses habitants. Et, tandis que l’humanité de ce si modeste personnage apparaît de plus en plus fragile et impuissante face à l’impitoyable arrogance des fonctionnaires russes qui se jouent de lui, qui plus est à la lumière des évènements survenus depuis l’écriture de ce livre, l’on en vient à considérer l’Ukraine de ce récit comme la souris convoitée de longue date par le chat. Un chat embusqué dans l'attente de son heure… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Quand on vit longtemps dans un endroit, on a toujours plus de famille en terre qu’en bonne santé à côté de soi.
 

La peur, c’est chose invisible, ténue, multiforme. Comme un virus ou une bactérie. On peut l’inspirer en même temps que l’air, ou bien l’avaler par accident en buvant de l’eau ou de l’alcool, ou encore en être contaminé par les oreilles, par l’ouïe, et la voir alors de ses yeux si clairement que son reflet vous reste imprimé sur la rétine même alors qu’elle s’est déjà évanouie. Des idées de peur naquirent toutes seules dans l’esprit de Sergueïtch, après seulement cinq cents mètres parcourus sur la route qu’aucun véhicule ni piéton n’avait empruntée au cours des derniers mois. Cette route s’étirait, toute droite, comme tracée à la règle par la main géante de Dieu. À gauche, une plantation d’arbres, où alternaient tilleuls, érables et abricotiers effeuillés. Au-devant, un champ, et derrière, un autre chemin de terre pour les machines agricoles. Puis, plus loin, un autre champ, dont la pente grimpait vers Jdanivka. À droite, une légère montée, dont la crête fermait l’horizon, presque à portée de main. Passé l’horizon, des champs s’étendaient sur environ cinq kilomètres jusqu’au hameau du Lièvre. Ce hameau était déjà en « République populaire de Donetsk » mais il semblait déserté. Il comptait cinq ou six maisons, pas davantage. Peut-être était-ce la raison pour laquelle Svetloïé continuait à vivre sa vie comme avant la guerre, ou presque. Il n’y avait à proximité ni séparatistes ni armée ukrainienne. C’est pourquoi personne n’était parti, à quelques exceptions près. Quelques hommes avaient rejoint les milices de Donetsk pour combattre contre l’Ukraine. Deux autres – le chef de la police et le directeur de l’école – s’étaient enrôlés au contraire dans l’armée ukrainienne. Sans doute avaient-ils eu peur qu’on ne vînt une nuit les égorger parce qu’ils faisaient figure d’autorités locales. À présent, il n’y avait plus là-bas d’autorités, mais le calme régnait. Certes il y régnait déjà avant, preuve que les autorités n’y étaient pour rien. Qu’elles soient là ou non, c’était du pareil au même. Les gens simplement étaient paisibles, plus concentrés sur eux-mêmes et sur leur foyer que sur la politique.
 

« Vous vivez bien, se força-t-il à dire. Chez nous, ça fait trois ans qu’on n’a plus de courant.
– Quoi, on vous l’a toujours pas rétabli ? s’exclama la vieille dame en levant les mains au ciel – des mains minuscules.
– Non, confirma Sergueïtch avec un soupir. Ils ont dit que ça n’en valait pas la peine. On n’est plus que deux là-bas. Et en plus, on vit dans des rues différentes. Si au moins nous revenait une dizaine d’habitants…
– Mais vous êtes à deux pas des canons ! Nous, on est à huit bons kilomètres des Russes et à cinq à peu près des Ukrainiens. Autant dire au mitan. Alors que là-bas, plus loin, vers Gnoutovka, où que notre terre redevient grise, ils sont quasi collés les uns aux autres. Pas un jour qu’on n’y entende des bang et des bang !
– Nous ne sommes pas si proches que ça, nous non plus ! protesta Sergueïtch. En trois ans, seule l’église a été touchée. Bon, et puis aussi une ou deux fermes, les bureaux du kolkhoze. Mais les maisons sont presque toutes intactes. Les baptistes viennent parfois apporter du ravitaillement. Dommage qu’on ne puisse pas toucher sa retraite par leur intermédiaire ! Je n’ai plus un flèche… Cela dit, qu’est-ce que j’en ferais si on me la versait ? Je n’en sais fichtre rien ! Et chez vous, où ça en est côté pensions ?
– Chez nous, ça va, répondit Nastia. Stepa, le fils à la factrice, celui qu’a une jambe plus courte que l’autre, il a un bon copain à Toretsk. Il passe prendre nos cartes avec leur code, et les remet à son ami. L’autre s’en sert pour tirer l’argent au distributeur, à la ville, puis chacun récupère sa pension et sa carte dans une enveloppe cachetée. Bon, pas toute la somme, bien sûr, c’est du travail, n’est-ce pas, ça se paie. 
 
 
« De quoi ils causent ? demanda-t-il à la maîtresse de maison en désignant le téléviseur d’un hochement de tête.
– C’est Moscou ! Ils débattent de l’Ukraine ! répondit-elle avec calme. (…)
Tous deux s’installèrent devant le poste de télé. À l’écran, trois hommes en cravate étaient assis autour d’une table.
« Mais pourquoi ne s’est-elle pas encore effondrée ? demanda l’un des hommes-troncs aux deux autres.
– C’est qu’à présent l’Amérique et l’Europe la soutiennent à bout de bras. Ils confisquent l’argent de leurs mendiants et de leurs nécessiteux pour le donner aux Ukrainiens ! entreprit d’expliquer l’un d’eux. Mais quand leurs mendiants et leurs nécessiteux comprendront ce qui se passe, ce sont eux qui, en Amérique et en Europe, fomenteront des Maïdan contre leurs politiciens !
– Eh bien là, je ne suis pas d’accord avec vous, intervint le troisième homme-tronc. Tout n’est pas aussi simple en ce qui concerne les gouvernements d’Amérique et d’Europe. Pour eux, l’Ukraine n’est qu’un instrument. L’instrument avec lequel ils veulent rayer la Russie de la carte politique du monde. »
« Tu comprends ce qu’ils disent ? demanda Sergueïtch en détachant son regard du poste pour s’adresser à Nastia.
– Peut-être pas tout, mais je comprends, oui ! C’est la télévision russe, c’est pas les autres de Kiev !


Ce fut par hasard que Sergueïtch s’aperçut qu’il neigeait. Avant de remonter son réveil pour la nuit et de souffler la bougie, il se colla à la fenêtre et eut l’impression que l’obscurité du dehors s’animait. D’ordinaire les ténèbres sont muettes, or là il entendait comme un bruit de conversation éloignée, étouffé par les vitres. Il comprit bien sûr que c’était le murmure de la neige, les flocons qui, tombant dans l’ombre épaisse, se frottaient l’un contre l’autre.


Tout ce qui autrefois était soviétique est devenu russe, expliquait Vladilen à Pachka, d’une voix un peu pâteuse, mais sans cesser d’observer du coin de l’œil le maître de maison. Et ce qui n’est pas devenu russe, ça le deviendra plus tard. Tout, toujours, revient à sa source, à son point de départ…


– Vos Tatars, là, on va les expulser, déclara la vendeuse, changeant brusquement de sujet. Ils nous aiment pas.
– Comment ça ? Tenez, moi ils m’aident.
– Mais vous, c’est pas nous. Nous, nous sommes russes, et notre gouvernement russe, ils le respectent pas. On va sûrement les forcer à retourner dans leurs ouzbekistans. Ils auraient mieux fait d’y rester bien tranquilles plutôt que de revenir ici…
– Mais c’est leur terre, objecta timidement Sergueïtch.
– Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam. Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe.
– Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons.
– Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

  

Egalement sur ce blog à propos de l'Ukraine :

 

de Benoît VITKINE
 
 

vendredi 11 mars 2022

[Laquerrière, Nicolas] Nueve Cuatro

 



 

Je n'ai pas aimé

 

Titre : Nueve Cuatro

Auteur : Nicolas LAQUERRIERE

Parution : 2022 (Harper Collins)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Qui connaît le 9-4 ? Qui connaît ceux qui y vivent et y survivent ? Et surtout, qui connaît son miroir inversé, le 9-4 dans le 9-4, le nueve cuatro ? Un pays des merveilles peuplé de paumés, de cramés, de caïds, de macs, d’animaux sauvages et de toutes les histoires extraordinaires qui vont avec.
Parmi eux, Henri, comptable à la retraite, qui a perdu sa moitié puis un orteil pour cause de diabète. Son quotidien ressemble à un long fleuve tranquille, jusqu’au jour où sa voisine Clara disparaît des radars. Soulaymane, recouvreur de dettes à la petite semaine, rêvait de devenir flic. Chercher cette fille, c’est ce qui lui manquait pour relancer son coeur au ralenti. Brahim, enfin, boss du nueve cuatro. Son règne semble éternel, mais il commence à perdre la tête. Mettre sa ville à feu et à sang sera son dernier coup d’éclat.
Tous n’ont pas la démesure de vouloir imprimer l’histoire, pourtant, avec cette disparition, chacun va vivre sa grande épopée.

Odyssée noire et conte urbain empreint d’une folle humanité, Nueve Cuatro offre une vision de la banlieue à nulle autre pareille. Une nouvelle voix explosive est née. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Passé par la Fémis, NICOLAS LAQUERRIÈRE, trente-deux ans, est le coscénariste de la série à succès Validé. Il vit depuis toujours à Choisy-le-Roi, au coeur de ce 94 dont il a fait la grande héroïne de son premier roman.

 

 

Avis :

Retraité veuf et sans enfant, Henri habite seul un pavillon modeste, dans une ville du Val de Marne. Sa vie sans histoire bascule lorsqu'il se met en tête de retrouver lui-même l'adolescente qu'il soutenait scolairement et qui a disparu, sans que personne - même pas ses parents - s'en émeuve. Entre les bandes rivales qui se partagent dans la violence le contrôle du secteur, des forces de police pas toujours exemplaires et une population pétrifiée dans une prudente et impuissante neutralité, Henri découvre l’envers du décor de sa ville. L’irruption de cet électron libre bouleverse rapidement l’équilibre des forces en présence, et déclenche une cascade de conflits et de règlements de compte menant tout droit à un véritable bain de sang.

D’emblée cueillis par le langage des banlieues qui donne le ton à toute la narration, les lecteurs les plus classiques devront d’abord faire le deuil de leur plaisir stylistique pour se plonger dans cette histoire. Pour franchir le pas, peut-être pourront-ils se consoler en adoptant l’ouverture d’esprit de l’ethnologue prêt à toutes les découvertes et expériences. Saupoudré de détails volontairement désarçonnants, le début de l’intrigue finit en effet par piquer la curiosité, et c’est, malgré tout, sans plus trop traîner des pieds, que l’on fait plus ample connaissance avec les faux airs eastwoodiens d’Henri, vieil ours mal léché déterminé à ne pas se laisser impressionner dans la défense de ce qu’il s’est fixé comme bonne cause.

Malheureusement, de bagarres en pugilats plus violents et sanglants les uns que les autres, le tout assaisonné de scènes outrageusement trash - dont l’une en particulier a failli devenir celle de trop et me faire refermer ce livre avant la fin -, un écoeurement de plus en plus insupportable est venu chez moi étouffer peu à peu tout autre ressenti de lecture. Peut-être pourrait-on y voir matière à adaptation pour l’un de ces films imbibés de testostérone qui cherchent à se démarquer par toujours plus de sensationnel. Mais, même dans ce cas, je ne suis pas sûre que l’on garderait à l’image tout ce que ce texte inflige à son lecteur. Au moins le cinéma fait-il usage d’avertissements pour les publics sensibles, ce qui n’est pas le cas de la littérature…

Rares sont les romans qui ont jamais suscité en moi une telle réaction de rejet. Seule une qualité littéraire d’exception aurait pu faire passer ce que le fond comporte à mes yeux de rédhibitoire dans le gore et le trash, comme réussit à faire l’étonnant Ordure d’Eugen Marten. En l’occurrence, il s’agit ici, en ce qui me concerne, d’une rencontre ratée : ce livre ne m’était manifestement pas destiné. (1/5)


 

mercredi 9 mars 2022

[Joly, Constance] Over the Rainbow

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Over the Rainbow

Auteur : Constance JOLY

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.

Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.
 
Prix Orange du livre 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires.

 

 

Avis :

L’auteur et narratrice raconte l’histoire de son père, Jacques, qui, à trente-sept ans, décide d’arrêter de mentir et de se mentir, et d’enfin s’autoriser à aimer les hommes. On est alors en 1976, quand l’homosexualité est encore un délit passible d’emprisonnement. L’enfant qu’est Constance se partage, sans vraiment comprendre, entre une mère qu’elle voit peu à peu s’enfoncer dans la dépression, et un père qui a emménagé avec un certain Ivan. Mais en 1981 se révèlent les premiers cas de sida en France. Jacques cache jusqu’au bout sa maladie, et ce n’est que peu avant sa mort, en 1991, que Constance, alors âgée d’une vingtaine d’années, apprend la vérité.

La plus extrême délicatesse imprègne les pages de ce récit, où la femme désormais quinquagénaire se retourne sur l’enfant, puis la jeune femme qu’elle fut, et retrace, à la lumière de sa maturité d’aujourd’hui, tout ce qu’elle avait alors observé sans vraiment le saisir, trop jeune, puis trop occupée à s’affirmer en adulte. Alors qu’elle exhume avec pudeur l’inaltérable affection entre ses parents, les souffrances de sa mère, et le terrible prix payé par son père dans sa révélation à lui-même, l’auteur fait de son livre un chant d’amour filial, d’autant plus touchant qu’il prend la saveur douce-amère du temps passé, et se colore de l’ineffable regret de n’avoir su s’exprimer du vivant des intéressés.

Adressé au père disparu, le roman est donc une lettre d’amour écrite comme un pont sur la mort et la séparation. La douceur et la poésie du texte dessinent un portrait magnifique, qui semble vouloir s’inscrire en contrepoids de la souffrance : celle de la condamnation publique et de l’exclusion sociale, du rejet d’une partie de la famille, de la peur des conséquences professionnelles, et enfin, de la maladie d’autant plus douloureuse et terrible, qu’alors infamante et taboue, elle est subie dans le silence et dans la solitude. Les dommages et les mots blessants n’ont épargné, d’ailleurs, ni Constance, ni sa mère Lucie. Mais soigneusement contenue et comme transcendée, la douleur dans ces pages arrondit ses angles, contournant pathos et colère, et aussi, peut-être, la laideur et la crudité de la vérité nue. Comme si, pour s’accepter et se faire accepter, elle avait toujours besoin d’un filtre, ici celui d’une certaine légèreté, tout en délicatesse et en joliesse.

Ce livre pudique et élégant s’avère infiniment touchant, tant il exprime de tendresse, mais aussi de regret et de culpabilité de ne trouver les mots que tardivement, dans une adresse posthume condamnant l’auteur à combler par l’imagination les grosses mailles de ses souvenirs. Hanté par le manque et la volonté de conjurer l’oubli, ce texte est également un témoignage précieux, de ceux qui peuvent contribuer à l’évolution des mentalités. (4/5)

 

 

Citations :

Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.  
J’ai l’impression de tricoter à grosses mailles en écrivant pour te sortir de l’ombre. Entre les points de cette laine de mots passe tout ce que je ne sais pas dire, tout ce que je suis impuissante à inventer, et ce qui, je le sais, fait la vie même : le point serré des émotions complexes, des ambivalences que la multitude des faits dérobe, si bien que je me sens découragée, souvent. Mais je me suis promis d’avancer pour te rejoindre. Mettre au jour tes masques, faire tomber les fictions successives que tu t’es construites pour tenir en équilibre.     
Nous sommes les produits d’une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. Je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.  
Je vis, grâce à l’histoire que tu avais voulu raconter au monde, et qui t’avait littéralement laissé sans voix. Je vis grâce à la fiction.  
Et je suis ici, maintenant, pour tenter de te rendre les mots.

Dans le film, une jeune danseuse blonde, seize ans, se confie soudain. Ils étaient la famille modèle, le père, la mère, quatre enfants, un chat, un chien et une souris. Le père était mort dans une explosion de gaz, c’était il y a quatre ans, raconte-t-elle, et ses yeux se brouillent. Elle a cette phrase peu après : « Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page. » Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant.

À la fin du mince recueil, je lis cette phrase, comme en réponse à mon chagrin : « Au Japon, on dit que lorsqu’une personne vous apparaît en rêve, ce n’est pas vous qui pensez à elle, c’est elle qui pense à vous. » Cette pensée m’apaise tout d’un coup. Peut-être, me dis-je, ai-je autant besoin de toi que toi, de moi. Peut-être serais-tu heureux de me rejoindre de temps à autre, pour manger ce que tu as aimé, par la même occasion ? Et si je pouvais encore t’offrir quelque chose ?

La vie emporte tout, l’amour et les visages de ceux que nous avons aimés, et pourtant nous agissons sans relâche. Nous nous construisons des digues dérisoires, bientôt emportées.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


lundi 7 mars 2022

[Viel, Tanguy] La fille qu'on appelle

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La fille qu'on appelle

Auteur : Tanguy VIEL

Parution : 2021 (Editions de Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Quand il n'est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l'aider à trouver un logement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire.

 

Avis :

Depuis qu’il a quasiment raccroché les gants de boxe, l’ancien champion Max Le Corre est devenu le chauffeur du maire de la ville. Sa fille de vingt ans, Laura, ayant l’intention de revenir s’installer près de lui, il a l’idée de solliciter son patron pour aider la jeune femme à trouver un logement.

Le premier abord surprend, tant l’écoulement interminable de certaines phrases laisse le lecteur sans respiration. L’on s’y perd parfois, il faut relire, c’est d’abord déconcertant. Mais, conquis par la justesse des mots et par la perfection des tournures, l’on se laisse vite emporter par la vague, définitivement impressionné par une singularité stylistique sublimant un propos qui fait mouche à tout coup.

Rapidement se précise entre les personnages une inextricable et sordide relation de pouvoir. Un élu accro au sexe s’est habitué à user sans vergogne de son omnipotence. Il est flanqué d’une sorte d’homme de main, engouffré dans son sillage pour son arrangeante et discrète complicité. Face à eux, une jeune fille, sans grandes ressources en dehors de sa beauté plastique, devient une proie idéale lorsque son père la leur livre innocemment en quémandant un appui. Le récit s’intéresse à la manière dont se met en place l’emprise, enfermant sournoisement sa victime dans une ambivalence paralysante qui aura beau jeu de passer pour un consentement. Quoi qu’il arrive, l’assujettie endosse tous les torts : n’ayant jamais réussi à dire clairement non dans l’impasse où elle se trouvait acculée, elle ne sera jamais crédible lorsqu’elle cherchera à dénoncer l’abjection qu’on lui a imposée. L’emprise a ceci de terrible : la victime se laisse prendre au piège qu’elle pense sans échappatoire, et ne parvient jamais à prouver la perversité du manipulateur qui a toutes les apparences pour lui. 

Avec ses personnages croqués dans la plus grande économie de moyens et qui crèvent pourtant les pages, ses vérités si finement observées et l’inimitable qualité de son écriture, ce roman brillant et hypnotique est un pur moment de plaisir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle ne savait pas si elle devait répondre oui ou non, à cause de tout ce qu’elle voulait éviter de soulever de sa vie d’avant qui ces derniers jours remontait plus nettement dans sa mémoire, comme une peau morte dont elle n’aurait pas réussi à se débarrasser – toutes choses conservées là en images délavées, non pas usées ni passées, plutôt qui n’auraient pas mûri assez de temps dans le bain chimique de la mémoire pour qu’en apparaissent les contours et les couleurs les plus franches, comme des souvenirs en gestation.

Et déjà Max ralentissait à l’approche du Neptune, au loin le voiturier qui bientôt se précipiterait sur la portière pour accueillir le maire et le faire entrer là, dans la grande salle panoramique qui dominait la mer, où régulièrement il avait rendez-vous avec quelque banquier ou promoteur ou personnel politique et parce que c’était comme ça, au Neptune il y avait tout ce que la ville comptait de notables et d’édiles s’y rencontrant si souvent – se faisant croire les uns aux autres quand ils se saluaient, que seulement un heureux hasard les rassemblait, au point que si quelque rencontre ainsi fortuite devait aboutir à quelque opportunité lucrative, eh bien, c’était que ce même hasard, comme une épaisse fumée destinée à masquer le calcul ou la collusion, avait aussi bien fait les choses qu’à Rome autrefois on se serait rencontrés dans la vapeur d’un bain.

On dit que c’est à cause d’elle qu’il chuta, on dit qu’elle en avait fait tomber d’autres et qu’elle dévastait tout sur son passage. On dit qu’elle était la plus fatale de toutes les putes de la côte bretonne et qu’elle avait ce sixième sens de toujours pressentir où se trouvait l’argent, ou non pas l’argent – car cela, tout le monde l’a toujours su – mais la faille de qui l’avait, comme si tout son corps n’avait été qu’un détecteur de métaux capable d’aimanter d’un seul tenant la fortune et le cœur d’un homme.

(…) ne pas être dupe n’a jamais suffi dans la vie pour ne pas céder – ne pas céder, a-t-il pensé, c’est autre chose, une autre force, une autre nature, et qu’alors ma pauvre fille, tu fais la maligne mais il n’empêche que tu es là.

(…) elle découronnée par les années mais toujours sœur de Franck, posée là près du bar comme une mascotte usée, ayant subi ce vieillissement accéléré qui tombe comme un couperet sur les gens de la nuit : à trente-cinq ans, on lui en aurait donné dix de plus, quand pour elle le temps s’était transformé en un dieu punisseur qui avait décidé de faire tomber ses joues et de gonfler ses paupières de tout l’alcool en surplus que son sang n’aurait pas absorbé.

 

Du même auteur sur ce blog :

 





 

samedi 5 mars 2022

[Vesper, Inga] Un long, si long après-midi

 

 

 

J'ai aimé

Titre : Un long, si long après-midi
            (The Long, Long Afternoon)

Auteur : Inga VESPER

Traduction : Thomas LECLERE

Parution : 2021 en anglais,
                  2022 en français (La Martinière)

Pages : 416

 

  

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le grand roman de l’été 2022 ! Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle La Couleur des sentiments ou Desperate Housewives, Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires.

«Hier, j’ai embrassé mon mari pour la dernière fois. Il ne le sait pas, bien sûr. Pas encore.»
Dans sa cuisine baignée de soleil californien, Joyce rêve à sa fenêtre. Elle est blanche, elle est riche. Son horizon de femme au foyer, pourtant, s’arrête aux haies bien taillées de son jardin. Ruby, elle, travaille comme femme de ménage chez Joyce et rêve de changer de vie. Mais en 1959, la société américaine n’a rien à offrir à une jeune fille noire et pauvre. Quand Joyce disparaît, le vernis des faux-semblants du rêve américain se craquelle. La lutte pour l’égalité des femmes et des afro-américains n’en est qu’à ses débuts, mais ces deux héroïnes bouleversantes font déjà entendre leur cri. Celui d’un espoir brûlant de liberté.

 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Inga Vesper vit en Ecosse. Elle a longtemps travaillé comme aide-soignante, avant de se tourner vers le journalisme-reportage (en Syrie et en Tanzanie notamment). Un long, si long après-midi est son premier roman.

 

 

Avis :

En cet été 1959, rien ne semble pouvoir troubler la sérénité du riche quartier de Sunnylakes, en banlieue de Los Angeles, où Joyce mène une existence monotone auprès de son mari et de ses deux petites filles. Pourtant, un de ces mornes après-midis où Ruby, leur femme de ménage, vient chez eux pour y effectuer ses tâches habituelles, elle trouve les enfants seules, abandonnées à elles-mêmes. Sa patronne s'est volatilisée, tandis qu'une large tâche de sang macule le sol de la cuisine. Aussitôt désignée à toutes les suspicions par sa peau noire, Ruby fait une coupable idéale avant même que l'enquête ne commence.

Des maisons cossues semées en banlieue sur leurs jolis carrés de pelouse, de grosses voitures pour les relier à de vastes surfaces commerciales, des appareils électroménagers et la mode vestimentaire comme clés du bonheur des maîtresses de maison : l’American way of life présente à Sunnylakes toutes les facettes qui font l’envie du monde en cette fin des années cinquante. Du rêve américain à la réalité, il y a pourtant beaucoup à dire. Racisme et sexisme battent alors leur plein, ouvrant un long chemin pour la lutte des minorités pour leurs droits. Pendant que les Noirs, comme Ruby, se heurtent à une ségrégation et à des préjugés implacables, les femmes vivent sous la tutelle de leurs maris, dans une dépendance, entretenue par les stéréotypes sexués, qui commence par la négation de leurs droits génésiques.

Alors quand Joyce, qui étouffe dans un mariage sclérosant et une maternité non choisie, laisse échapper des réactions non conformes à l’image de réussite si chère à son mari et à sa belle-mère, quand tout le voisinage scrute à la loupe la moindre fausse note qui deviendrait aussitôt scandale, quand finalement les apparences ne suffisent plus à masquer les lézardes de l’intimité, toutes les conditions sont réunies pour qu’un drame éclate et prenne des proportions d’autant plus calamiteuses que seule prévaut la volonté de l’étouffer. Et comme il est impensable pour cette bonne société de se voir confronter à ses propres failles, quel meilleur bouc émissaire que la petite bonne, dont la peau noire attire d’avance, et bien commodément, toutes les vindictes.

Rédigé d’une plume, sans grande aspérité peut-être, mais fluide et efficace, ce premier roman réussit à vous immerger dans son atmosphère poisseuse, au fil d’une lecture captivante aux multiples rebondissements et surprises. Au-delà de l’enquête policière certes parfois un rien caricaturale, c’est l’envers du rêve américain, au travers de la condition féminine et du racisme de 1959, qui vient ajouter l’intérêt à l’agrément du récit. (3,5/5).

 

Citations :

Les géraniums ont besoin d’eau ; ils vont devoir patienter. Ruby n’arrivera pas avant l’après-midi et c’est le dernier jour de mes règles. Franck n’aime pas quand j’arrose mes fleurs pendant mes règles. Il dit que les émanations féminines les feraient faner. Mieux vaut laisser la bonne s’en charger.
Je me range à son avis, bien sûr. Je ne lui fait pas remarquer qu’il dit aussi que les Noirs n’ont aucun talent pour faire pousser les choses, ce qui explique qu’ils n’aient pas de jardinières et que leurs bébés meurent souvent.

Je ne devrais pas peindre. Franck n’aime pas ça, bien que Genevieve Crane dise que j’ai un talent incroyable. C’est un mauvais exemple pour les enfants, une mère qui se fait plaisir, quand il y a des repas à prévoir, des tapis à aspirer et des bouquets de fleurs à arranger.

Et il se demande comment il se sentirait s’il vivait à Sunnylakes et qu’il devait faire face à une journée parfaite de plus, enfermé dans sa cuisine parfaite, attendant que ses enfants parfaits soient couchés afin que son mari parfait puisse lui en faire un autre. La nuit dernière, il a arraché une publicité Miltown dans un magazine de Fran et l’a punaisée sur un mur. Une maîtresse de maison innocente à la fin d’une journée productive, recevant gracieusement un baiser sur la joue de l’homme de la maison alors qu’elle fait briller un dernier couvert. « Depuis que j’utilise Miltown, nos disputes sont devenues des baisers. »

Vous ne comprenez pas. Elle était folle. Je vous ai dit qu’elle ne voulait plus de moi, qu’elle ne m’aimait plus. Elle me traitait d’idiot et de crétin, elle disait que j’avais gâché sa vie...des trucs qu’une femme normale ne dirait jamais à son mari. J’ai dû en parler aux médecins. Ils l’ont mise sous traitement. Un traitement fort.


 

jeudi 3 mars 2022

[Adam, Olivier] Tout peut s'oublier

 





J'ai aimé

 

Titre : Tout peut s'oublier

Auteur : Olivier ADAM

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Un appartement vide : c’est ce que trouve Nathan quand il vient chercher son petit garçon chez son ex-femme. Très vite, il doit se rendre à l’évidence : Jun est rentrée au Japon, son pays natal, avec Léo. À l’incompréhension succède la panique : comment les y retrouver, quand tant d’ autres là-bas courent en vain après leurs disparus ? Et que faire de ces avertissements que lui adresse son entourage : même s’il retrouve leur trace, rien ne sera réglé pour autant ?

Entre la Bretagne où il tente d’épauler Lise, elle aussi privée de son fils, et un Japon qu’il croyait connaître mais qu’il redécouvre sous son jour le plus cruel, Nathan se lance dans une quête effrénée. En retraçant l’itinéraire d’un père confronté à l’impensable, Olivier Adam explore la fragilité des liens qui unissent les parents et leurs enfants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Adam est né en 1974. Il est l'auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t'en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l'hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l'abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse, Chanson de la ville silencieuse et Une partie de badminton (Flammarion, 2012, 2014, 2016, 2018 et 2019).

 

 

Avis :

Venu chercher son fils Léo chez son ex-femme, Nathan trouve un appartement déserté. Stupéfait, il comprend que Jun est rentrée au Japon, emmenant leur petit garçon. Pourra-t-il les retrouver ? Et quand bien même, trouvera-t-il le moyen de faire valoir là-bas ses droits de père ?

En cas de divorce – ce qui reste marginal au pays du Soleil-levant -, le code civil japonais ne se préoccupe aucunement d’autorité parentale conjointe, ni même de droit de visite. La garde des enfants échoit automatiquement à l’un des parents, la plupart du temps la mère, entraînant de fait la suppression de tout contact avec le père. Les cas d’enlèvement des enfants à leur père sont donc monnaie courante, et tout à fait licite, au Japon, ce que les étrangers mariés à un ressortissant nippon découvrent à leurs complets dépens en cas de séparation. Tenter de maintenir le lien malgré tout les expose à l’expulsion pure et simple du Japon et, en cas de récidive, à des poursuites judiciaires aboutissant à l’emprisonnement.

C’est cette cruelle réalité que découvre Nathan, dans une fiction totalement représentative des multiples cas avérés. Ses déboires prennent une tournure d’autant plus dramatique, qu’à l’enlèvement de son fils par son ex-femme – acte malheureusement pas si exceptionnel lorsque des couples binationaux se séparent -, s’ajoute bien plus que la non-coopération judiciaire du pays concerné. Nathan est considéré comme un fauteur de troubles au Japon. Il n’y est qu’un étranger qui menace des intérêts privés locaux, qui plus est dans un climat diplomatique tendu depuis une certaine affaire Carlos Ghosn. Les lecteurs qui en auront suivi les rebondissements liront avec moins de stupéfaction que les autres les pratiques judiciaires nippones, en particulier les terribles conditions d’une garde à vue à rallonge, même pour les délits mineurs, conçue pour extorquer des aveux coûte que coûte.

Sans pathos et évitant soigneusement tout cliché, le texte factuel prend garde de rester nuancé et de n’oublier ni certaines mauvaises manières occidentales, ni les attraits de la culture nippone. Cette exactitude, conjuguée au talent de conteur de l’auteur, fait de ce roman un frappant témoignage, où transparaît la souffrance sans remède de terribles arrachements. L’on reste néanmoins un peu frustré de ne pas s’élever franchement au-delà. Le portrait de Nathan, principalement en forme de collage de références cinématographiques, m’a notamment laissée sur ma faim… (3,5/5)

 

 

Citations :

Comme tout le monde, il avait déjà entendu parler de ce fameux syndrome réputé s’abattre sur les Japonais séjournant longuement en France. Notre brutalité, notre impolitesse, notre frontalité, notre mauvaise humeur, nos mauvaises manières, la saleté, les incivilités et par-dessus tout la distance infinie entre la France qu’ils avaient imaginée, rêvée, fantasmée, tout droit sortie d’un catalogue de mode des galeries Lafayette, d’une publicité Chanel ou Saint Laurent, d’un prospectus vantant les mérites du pays de l’élégance et du raffinement, d’une scène d’Amélie Poulain ou d’un vieux film avec Catherine Deneuve, Yves Montand, Alain Delon ou Jeanne Moreau, et la réalité nettement moins reluisante de notre pays, menaient parfois ces exilés volontaires au bord de la dépression. Quand elle ne les y enfonçait pas tout à fait.

Avant de prendre son billet il avait déniché un site d’information associatif destiné aux couples franco-japonais. La page d’accueil était précisément consacrée aux périls qui parfois les guettaient. Et le problème de la garde d’enfant après un divorce occupait le haut du classement. Ça pouvait paraître dingue mais au Japon l’autorité parentale ne pouvait être partagée. Un seul des deux parents en bénéficiait. En général, en cas de divorce, c’était la mère qui avait la garde et le père perdait de ce fait tout droit de regard sur l’éducation de leurs enfants. Aucune disposition n’était prévue par la loi en matière de garde alternée ou de droit de visite. C’était la règle en cas de séparation d’un couple constitué de deux Japonais. Et ça l’était également dans le cadre d’une union entre un étranger et un ressortissant nippon (et dans ce cas c’est à ce dernier que revenait systématiquement l’enfant). Sur le sol japonais c’était cette loi et uniquement cette loi qui s’appliquait. Ils se moquaient bien qu’en France ou ailleurs les choses soient différentes. Ça ne les regardait pas. Ils ne voulaient même pas en entendre parler.

C’étaient des rêveries sans conséquence, comme en échafaudent tous les touristes en vacances dans les lieux qui les éblouissent. On rêve d’une vie entière en bord de mer, en pleine campagne, dans un pays étranger et bien sûr ça en reste là. On reprend sa vie là où on l’a laissée. Et on tente de se convaincre qu’elle ne nous va pas si mal.

Chez les Forsberg on ne parlait jamais de ce qui touchait, de ce qui ébranlait vraiment. Ne pas évoquer un sujet brûlant, ou seulement par allusion, suffisait à en indiquer la gravité et la place qu’il occupait dans les pensées. Combien il pouvait bouleverser, indigner, attrister, inquiéter, blesser ou meurtrir. Ou même soulager au contraire. 

Ces temps-ci c’était l’omniprésence des discours religieux qui le perturbait le plus. Vraiment ça le dépassait. Ce retournement de l’histoire. Alors qu’il pensait tout ça définitivement relégué aux oubliettes. Pour le bien de tous. À ses yeux la religion avait toujours été synonyme d’asservissement, d’aliénation, point barre. Comme beaucoup de gens de sa génération et de celle de son fils dans la foulée, il avait longtemps pensé que l’avenir en délivrerait le monde petit à petit, doucement mais sûrement, et qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. Qui voulait vivre enchaîné, réduit, dirigé, et mener volontairement sa vie sous le joug de superstitions et de dogmes d’un autre âge ? Et voilà qu’être athée, se revendiquer libre penseur, envoyer toutes les religions et tous les dieux au diable, moquer les croyants, les culs-bénits et les tartuffes, blasphémer comme on respire devenait inconvenant. Il n’en revenait pas.

S’ils te mettent en garde à vue, mets-toi bien ça en tête : leur truc c’est d’obtenir des aveux. Coûte que coûte. C’est comme ça qu’ils fonctionnent. C’est pour ça qu’ils les prolongent indéfiniment. Pour t’avoir à l’épuisement. Vingt-trois jours, ils disent ça, mais c’est du flan. Il suffit qu’à la fin ils décident de t’accuser d’un autre truc, juste un peu différent, en jouant sur les mots, et hop tu repars pour un tour. Y a des gens qui sont restés des années comme ça, sans jamais être mis en examen, et encore moins jugés. Ils parlent d’enquête, de réunir les éléments, mais il n’y a pas vraiment d’enquête. Juste, ils font avec ce qu’ils ont déjà et répètent leurs questions, portent leurs accusations jusqu’à ce qu’en face, ça craque. Après, forcément, le procès, ça va vite. Les aveux ont été prononcés. Pas besoin de plus. On passe direct à la condamnation. Ils sont malins. Tout se fait en circuit court. Direct de l’arrestation à la taule. Bien sûr, tout ça vaut surtout pour les délits mineurs. Pour la grande criminalité c’est autre chose. Mais il faut bien comprendre qu’au Japon, la petite délinquance, les incivilités, tous ces trucs c’est tellement marginal que quand ils attrapent quelqu’un, en général, c’est pas pour rien : ils sont sûrs de leur coup. Certains d’avoir appréhendé non pas un suspect mais un coupable. Alors tu vois, ces pauvres types, ces pauvres femmes qui se retrouvent en garde à vue, voire en taule, juste parce qu’ils ont essayé d’apercevoir leurs gosses ou tenté de s’expliquer avec leur ex, généralement c’est vite réglé. Pour eux, les choses sont simples. Ce sont des étrangers qui emmerdent leurs ressortissants. Et qui de leur point de vue n’ont pas le droit de le faire. Point barre.

Elle a enlevé mon fils, je vous signale.
Après s’être fait traduire sa réponse, le procureur haussa les épaules.
— Elle n’a enlevé personne. C’est son fils. On n’enlève pas son propre fils. Elle l’emmène où elle veut. De notre point de vue elle en a la garde exclusive. Elle seule est détentrice de l’autorité parentale. En divorçant, vous avez perdu votre statut de père. Vous êtes peut-être son géniteur mais ici, vous n’êtes plus son père. Elle n’est soumise à aucune obligation vous concernant.

François Schaeffer connaissait bien ce genre d’affaire, et celle-ci en particulier. Il était au courant de tout. Avait veillé à tenir informée la famille Forsberg. Et lui indiqua qu’en France on commençait à se soucier de son sort : un article était paru dans Ouest-France et avait été repris sur de nombreux sites d’information en ligne, dont ceux du Monde et de L’Obs. Suite à quoi deux cinéastes dont le diplomate avait oublié les noms, mais dont il supposait que Nathan avait dû les recevoir dans son établissement, s’étaient émus de sa détention sur Twitter. Ce qui n’était pas forcément une bonne chose. Le mieux dans ce type de situation était de rester discret, de laisser la diplomatie agir. Et Nathan savait comme lui que tout cela se faisait de préférence en silence, histoire de ne braquer personne. On avait déjà bien irrité les autorités japonaises avec Carlos Ghosn et sa façon très littérale de se faire la malle, même si la France n’y était pour rien. Les critiques qui avaient fleuri dans les journaux à propos de la justice nippone, qu’on avait jugée « indigne d’un grand pays démocratique », avaient laissé un goût amer ici.

— Et mon fils ? se risqua Nathan.
— Votre fils ?
— Elle n’avait pas le droit de le prendre avec elle. Elle n’a pas le droit de m’empêcher de le voir. C’est mon fils. On est en garde partagée…
— Je sais tout ça. Mais vous savez bien que c’est un problème épineux. On se heurte à un vide juridique. On est au Japon et au Japon, c’est la loi japonaise qui s’applique. Ça fait des années qu’on essaie de négocier une convention à ce sujet.

Nathan l’ignorait alors mais les pressions diplomatiques que subissait l’homme de loi le mettaient hors de lui. Le révulsaient. C’était une sorte de course contre la montre. De son point de vue il était urgent que Nathan avoue. Il voulait acter sa mise en examen et ordonner son jugement avant qu’on l’oblige à prononcer un non-lieu et à le laisser partir. Cette simple perspective le faisait gerber.
C’est ce qu’expliqua François Schaeffer à Nathan lors de sa deuxième visite. Inquiet de le voir si faible, hiératique, incohérent dans ses réponses, il l’exhorta à s’accrocher. Ce n’était plus qu’une question de jours, d’heures même, maintenant. Il aurait peut-être encore à endurer deux ou trois interrogatoires. Il ne fallait pas qu’il s’étonne si dans sa cellule on montait la climatisation au maximum. Il risquait de passer les heures à venir dans un congélateur. Il y avait aussi de bonnes chances pour qu’on « oublie » de lui servir son repas. Quant à la douche, inutile d’y penser. Ils allaient tout faire pour l’avoir à l’usure. Abattre ses défenses. L’affaiblir au maximum. Le pousser à la faute.

Il se tourna vers Lise. Ça faisait déjà des mois qu’elle avait perdu son fils. Est-ce que la blessure se refermait ? Est-ce qu’on passait un jour à autre chose. Est-ce qu’on guérissait comme on guérit d’un chagrin d’amour ? Parce qu’il s’agissait bien de cela dans le fond. De perdre un être aimé alors qu’il était encore en vie. De le savoir quelque part, peut-être heureux, mais sans nous. D’être sorti de sa vie sans l’avoir désiré et de devoir en prendre acte.

 

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