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dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] Je vois des jardins partout






Coup de coeur 💓

 

Titre : Je vois des jardins partout

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : JC Lattès

Parution : 2012

Pages : 230









Présentation de l'éditeur :

"A l’instar de la Manière de montrer les jardins de Versailles (seul ouvrage qu’écrivit jamais Louis XIV), Je vois des jardins partout est une sorte de manière de visiter les jardins de ma vie. Ceux que j’ai possédés, et ceux des autres, publics ou privés, que j’ai arpentés. En me penchant sur tous ces jardins, c’est aussi sur mon passé que je me penche, et si je vois des jardins partout, c’est que les jardins ont été, quantitativement et qualitativement, le paysage le plus récurrent et le plus constant de mon existence. En ce sens, ce livre est peut-être une autobiographie déguisée… Cézanne disait que « peindre signifie penser avec son pinceau ». Jardiner, c’est penser avec un sécateur, des semelles gadouilleuses, un mal de dos et des engelures aux doigts. Ou un coup de soleil sur le nez. Oui, jardiner, c’est penser, mais penser par avance, imaginer, anticiper ce qui va sortir de terre – et dans quel désordre ou quelle harmonie innés ça va surgir. Et c’est avant tout faire confiance à la terre. En écrivant ce livre, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas d’école de vie plus sûre ni plus charmante qu’un jardin, que ce soit le paradisiaque et génial Jardin Blanc conçu par Vita Sackville-West dans son domaine de Sissinghurst ou le très modeste recoin qu’on m’avait alloué dans le potager familial pour y faire pousser ce que je voulais – j’avais opté pour quelques épis de blé, dont j’avais tiré quelques grammes de farine, dont je fis un pain minuscule mais tellement délectable que j’en ai encore le goût en bouche. L’admirable Epicure, qui affirmait que le plaisir est le souverain bien (comme je suis d’acord avec lui !), avait installé son école philosophique dans un jardin où il passa son existence. Vingt-trois siècles après la mort du philosophe grec, les jardins continuent de nous enseigner l’essentiel de la vie : on y apprend la patience, l’humilité toujours, la déception quelquefois, le silence, l’harmonie, les parfums et les saveurs, la beauté, on peut y faire l’expérience de la mort (je l’ai croisée dans un jardin anglais sous la pluie) – et de l’amour, bien sûr, car qui n’a pas fait l’amour dans un jardin au printemps ne sait pas encore tout de l’amour… J’ai essayé de concevoir ce livre pour qu’il soit lu comme on visite un jardin : sans trop de logique, donc, sans que son parcours soit guindé ni rigide, ni surtout pédant – mais une simple déambulation parmi des souvenirs jardiniers qui m’ont enchanté et parfois bouleversé." Didier Decoin
 

Avis :

Didier Decoin a la passion des jardins : il relate ici anecdotes et souvenirs, inspirés de son enfance, des jardins qu'il "habite" avec son épouse, de ceux qu'il a visités et qui l'ont marqué. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit si drôle : j'ai passé un excellent moment, à sourire souvent, à rire beaucoup, à découvrir bien des détails pittoresques, même surprenants. Par ailleurs, l'auteur mentionne son obsession des odeurs, qui m'avait frappée au cours de mes lectures... En conclusion, un petit livre qui se lit vite, à déguster comme un petit bonbon, pour un moment de franc amusement. (5/5)

[Decoin, Didier]




            BILAN DE LECTURE :


              26  Livres lus :

                1   Exceptionnel (6/5)
               12  Coups de coeur (5/5)
                8   Beaucoup aimés (4/5)
                5   Aimés (3/5)






 

BIOGRAPHIE :

Fils du cinéaste Henry Decoin, Didier Decoin est né en 1945 entre deux studios de cinéma (Boulogne et Billancourt). 
Après ses études à Sainte-Croix de Neuilly, il entre à la fac de Droit où il a vite fait de constater qu'il n'est pas fait pour ça. Il choisit alors le journalisme, qui le fait passer par France-Soir, le Figaro, les Nouvelles Littéraires, Europe 1, et participer à la création de VSD. Il mène en parallèle une carrière d'auteur ponctuée d'une trentaine de romans. 1977 est son année magique : il se marie en septembre, reçoit le Goncourt en novembre, conçoit le premier de ses trois fils en décembre. 
Scénariste, il travaille pour le cinéma, avec des réalisateurs tels que Marcel Carné, Robert Enrico, Henri Verneuil, et Maroun Bagdadi avec qui il recevra, pour le film Hors-la-vie, le prix spécial du jury au festival de Cannes ; mais surtout pour la télévision : il est l'auteur de très nombreux scripts originaux et d'adaptations, et après avoir dirigé pendant trois ans la fiction de France 2, il reçoit en 1999 le Sept d'Or du meilleur scénario pour Le Comte de Monte-Cristo (mini-série télévisée diffusée en 1998). 
En 1995 il est élu à l'académie Goncourt dont il est l'actuel Secrétaire général. 
Passionné de mer et de bateaux, il est membre de l'académie de Marine et président des Ecrivains de Marine. Didier Decoin vit en Normandie. 
Il est marié et est père de trois enfants. Son fils Julien Decoin est aussi écrivain.
(Sources : France Culture et Wikipedia).


AVIS : 

Ma première lecture de Didier Decoin (Louise) n’avait pas été décisive. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’un autre des romans de l’auteur m’est arrivé par hasard entre les mains (Docile). Séduite par la tendresse et la poésie du roman, j’ai poursuivi, encore et encore : au total, ce sont vingt-six livres de Didier Decoin qui m’ont enchantée. Y compris Louise, preuve qu’il existe dans la vie des moments plus propices que d’autres pour certaines rencontres.

Entamer un livre de Didier Decoin, c’est comme ouvrir une bonne bouteille de vin. Je retrouve chaque fois le même bonheur : celui de la langue française admirablement maniée, qui me fait parfois remâcher certaines phrases avec délice.
Chaque livre est une surprise, aucun ne ressemblant au précédent, même si l’on y retrouve souvent des thèmes chers à l’auteur, directement liés à sa vie personnelle : la mer et le milieu maritime. La Hague, Cherbourg, les îles Anglo-normandes. Londres et New York. Les jardins et les odeurs. Le Japon et Kawabata. Les chats. La spiritualité. L’amour, l’innocence et la rédemption. La Bible et la peine de mort.
Didier Decoin est d’abord un excellent conteur, qui construit savamment ses histoires – soignant particulièrement ses excipits -, et qui enchante le lecteur au travers d’une véritable expérience sensorielle alors que les pages exhalent presque les odeurs omniprésentes.
Il fait aussi preuve d’érudition, et chacun de ses livres est l’occasion de découvertes, surprenantes, poétiques, drôles ou étranges, dont voici, en vrac, celles qui me reviennent le plus vivement à l’esprit : le bourreau Albert Pierrepoint, « l’effet du témoin », les réticences à l’égard de la pratique féminine de la bicyclette dans l’Angleterre victorienne, la maladie des caissons des constructeurs de ponts, les Johnnies vendeurs d’oignons, la migration des oies sauvages, l’art des parfums au Japon, l’empilement des kimonos de soie, le jardin blanc de Vita Sackville-West, la pêche à la morue et la contrebande d’alcool à Saint-Pierre-et-Miquelon, les naufrageuses et la beauté des tempêtes, mille détails sur l’intimité de Venise…
Mais la plus grande magie de Didier Decoin tient en l'émotion poétique et esthétique qu'il suscite et qui continue de vous imprégner une fois la dernière page tournée. Ses romans "ont une âme", une profondeur et une symbolique qui dépassent la simple narration.

Avec vue sur la mer se classe parmi les six livres que j’emmènerais sur une île déserte : humour, tendresse et émotions y entrent en résonance avec mes propres ressentis pour des lieux qui me sont chers.
Mes quatre plus grands coups de coeur sont ensuite Docile et Madame Seyerling, pour leur tendresse et leur délicatesse, ainsi que pour l’originalité et l’humour du second ; Autopsie d’une étoile, pour sa symbolique et ses multiples niveaux de lecture ; Le bureau des jardins et des étangs pour sa somptueuse, raffinée et cruelle évocation du Japon.
Parmi mes préférés figurent ensuite L’enfant de la Mer de Chine, La Femme de chambre du Titanic, La Promeneuse d’oiseaux, La route de l’aéroport, Est-ce ainsi que les femmes meurent, La pendue de Londres et Je vois des jardins partout qui m’a fait rire de bon coeur.

En résumé, Didier Decoin est ma grande découverte de l’année 2018, et désormais un de mes auteurs fétiches, dont j’attends avec impatience le prochain ouvrage.
 

 

BIBLIOGRAPHIE :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

Romans :

     -          Le Procès à l'Amour (1966)
     -          La Mise au monde (1967)

     -          Laurence (Seuil, 1969)
     -          Elisabeth ou Dieu seul le sait (1970) 

     -          Abraham de Brooklyn (1971)
     -          Ceux qui vont s'aimer (1973) 

     -          D'amour et de flammes (1973)
     -          Un policeman (1975) 
     -          La dernière Troïka (1976)
     -          John l'Enfer (1977) - PRIX GONCOURT
     -          La dernière nuit (1978)
    💓        L'Enfant de la mer de Chine (1981) 
     -          Les Trois Vies de Babe Ozouf (1983)  
  💓💓     Autopsie d'une étoile (1987) 
      -         Meurtre à l'anglaise (1988)
    💓        La Femme de chambre du Titanic (1991) 
      -         Lewis et Alice (1992)
  💓💓     Docile (1994
    💓        La Promeneuse d'oiseaux (1996) 
    💓        La Route de l'aéroport (1997) 
      -         Louise (1998)
  💓💓      Madame Seyerling (2002) 
💓💓💓   Avec vue sur la mer (2005)
      -         Henri ou Henry : le roman de mon père (2006)
    💓        Est-ce ainsi que les femmes meurent (2009)
      -         Une Anglaise à bicyclette (2011)
    💓        La pendue de Londres (2013)
  💓💓      Le Bureau des jardins et des étangs (2017)

Essais : 

      -         Il fait Dieu (1975)
      -         La Nuit de l'été (1979)
      -         La Bible racontée aux enfants 
      -         Il était une joie... Andersen (1982)
      -         Béatrice en enfer (1984)
      -         L'Enfant de Nazareth, avec Marie-Hélène About (1989)
      -         Elisabeth Catez ou l'Obsession de Dieu (1991) 
      -         Jésus, le Dieu qui riait (1999)
      -         Dictionnaire amoureux de la Bible, avec Audrey Malfione (illustrations) (2009)
    💓        Je vois des jardins partout (2012) 
      -         Dictionnaire amoureux des faits divers (2014) 

Ouvrages collectifs :

      -        La Hague, avec Natacha Hochman (photographies) (1991)
      -        Cherbourg, avec Natacha Hochman (photographies) (1992)
      -        Presqu'île de lumière, avec Patrick Courault (photographies) (1996)
      -        Sentinelles de lumière, avec Jean-Marc Coudour (photographies) (1997)
    💓       Plus un chat, avec Nicolas Vial (illustrations) (2018)   


POINTS FORTS : 

Erudition, profondeur, esthétisme et poésie des récits, capacité de renouvellement, construction des romans, excipits magistraux, qualité d'écriture et style très visuel, rendu d'atmosphères et de personnages, talent de conteur, humour.


THEMES RECURRENTS : 

New York/Brooklyn, Londres/brumes, mer/ports/Cherbourg, Dieu/foi, Amour (idéal), bonheur, rêves et idéaux confrontés à la réalité, innocence, rédemption, Bible, peine de mort, Japon, Kawabata, jardins, oiseaux, odeurs, sensualité. Récits souvent symboliques.

[Decoin, Didier] Avec vue sur la mer




Coup de coeur 
💓💓💓

 

Titre : Avec vue sur la mer

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Nil Editions

Parution : 2005

Pages : 216









 

Présentation de l'éditeur :

"J'ai fait ce livre pour dire que je n'habite pas une maison mais que je suis habité par elle..." Lorsqu'il était enfant, Didier Decoin a passé des vacances dans la Hague, au Nord du Cotentin. Il est tombé amoureux de cette région et a passé des années à y rechercher une maison. Il nous raconte joliment ses mésaventures immobilières, les péripéties inévitables liées aux travaux, les tempêtes, son jardin, les petits bonheurs du voisinage et des nourritures terrestres qu'offre ce pays normand battu par la mer et le vent. "D'une certaine façon, ce livre est traduit d'un autre livre, de granit celui-là, où depuis vingt-cinq ans je grave quelques unes des plus belles pages de l'histoire de ma vie." Pour un écrivain, parler d'une maison que l'on aime, c'est une autre façon de parler de soi... Le Combourg de Chateaubriand, la Treille Muscate de Colette, le Malagar de Mauriac, le Manosque de Giono ou les Charmettes de Rousseau appartiennent autant à la biographie de ces auteurs qu'à leurs oeuvres. Ici, Didier Decoin nous offre de très belles pages autobiographiques où se retrouvent, mêlés aux souvenirs d'enfance et aux évocations de sa famille, la tendresse, l'humour et l'émotion.
 

 

Avis :

Rares sont les ouvrages où j'ai trouvé un tel plaisir de la langue française, où la beauté des mots et des tournures de phrases me les a fait remâcher plusieurs fois avec gourmandise et admiration. Avec vue sur la mer rejoint le panthéon de mes plus grands coups de coeur, ceux que je compte sur les doigts d'une seule main. 

Didier Decoin y relate comment il est tombé amoureux de la Hague et de la pointe du Cotentin, évoquant  sa recherche d'une maison avec vue sur la mer, les mésaventures de ses travaux d'aménagement, ses bonheurs en famille au bord d'une mer turbulente et embrumée, tellement loin de la lisse "Meradoville". 

A l'humour qui m'a presque autant fait rire que dans Je vois des jardins partout - où il partage sa passion pour les jardins -, s'ajoutent une tendresse et une émotion d'autant plus touchantes qu'elles résonnent avec mes propres coups de coeur pour des lieux qui me sont chers. Ce sont ces émotions et ces attachements qui ont nourri l'écriture des romans de Didier Decoin : s'y retrouvent des lieux, comme la ville de la Hague qu'il décrit plusieurs fois sous la forme d'un poisson, les îles anglo-normandes, les ports..., et les odeurs, qu'on regrette de ne pouvoir sentir au travers des pages. 
Je suis définitivement admirative de la plume de cet auteur, qui sait si bien choisir les mots pour transcrire l'émotion sans jamais l'évoquer. (5/5)

 

 

Citations : 


Nous quittâmes Me B… avec la conviction que, derrière son apparence de notaire de province affable et bon vivant, se dissimulait un dangereux pervers qui, ne pouvant trouver sa jouissance qu’en sapant le moral de ses concitoyens, utilisait le découragement comme d’autres l’arsenic. Je l’imaginais assez bien sous les traits de Michel Serrault dans un film de Chabrol, quittant son étude courbé sous le crachin, se dirigeant en ricanant vers quelque brasserie où il avait ses habitudes – et surtout ses victimes auxquelles il instillait subrepticement des doses de pessimisme qui, pour n’être pas létales, étaient mesurées de façon à provoquer des lésions irréversibles dans leur aptitude au bonheur.

La mise au propre d’un manuscrit implique en effet un nettoyage drastique, une épreuve du feu, un brûlage impitoyable du superfétatoire et du redondant, un débroussaillage qui doit conduire à ce que François Nourissier appelle joliment « l’écriture maigre » - ce langage diaphane, ces mots lévriers, ce verbe souple et coupant comme les graminées des dunes, cette manière de tout montrer sans presque rien dire.

En quittant la maison, j’emporte des souvenirs à la Hulot, crépuscules incendiés, agapanthes bleues, peaux salées, galets brûlants roulant sous les pieds nus, senteur des herbes miellées, siestes légères sur les chaises longues copiées sur celles du Queen Elizabeth, menuets d’abeilles en petits gilets de majordome allant et venant sous les tentures gris sombre des orages, ombres mauves, amertume anisée des salades estivales, fourmis ailées montant en procession du dessous des pierres chaudes pour un premier et dernier vol d’amour et de mort, jacasseries huileuses des goélands, et tout là-bas, dominant le froissement de soie du ressac, la cognée un peu essoufflée du diesel d’un chalutier.

Le cercle de lumière que décrit le pinceau du phare révèle un rideau de pluie qui ondule sur la mer, scintillant et crépitant comme s’il était constitué de perles de verre. Le vent de suroît touche la côte avant l’averse. Les raquettes des palmiers se renvoient ses rafales comme des joueurs de tennis se mitraillant de balles pendant les échauffements.

 

jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782234084230  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

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