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dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

dimanche 26 janvier 2025

[Gayet, Thomas] Point de fuite

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Point de fuite

Auteur : Thomas GAYET

Parution : 2025 (HarperCollins)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Alix Rodin s’apprête à devenir la première femme à rejoindre le pôle Nord géographique en solitaire. Modèle d’abnégation et de courage, capable de surmonter le cancer et la mort de toute sa famille, Alix a fui ce passé dramatique et fédéré autour d’elle des équipes de professionnels, des sponsors, des médias.
Mais derrière l’exploratrice passionnée que les journalistes s’arrachent se cache un personnage plus troublant. Impréparation, impulsivité, dissimulation : de mensonge en mensonge, de crises de larmes en manipulation, elle tisse une toile dans laquelle tout son entourage se retrouve englué. Jusqu’où Alix est-elle prête à aller pour réaliser son rêve.
S'inspirant librement de la vie de Dominick Arduin, disparue lors d’une expédition vers le pôle Nord en 2004, Thomas Gayet livre ici un roman saisissant dans lequel les vents polaires n’en finissent pas de nous hanter.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après des études à Sciences Po, Thomas Gayet se consacre à l’écriture. Il est actuellement collaborateur et plume politiques.

 

Avis :

Il y a vingt ans, l’aventurière franco-finlandaise Dominick Arduin disparaissait alors qu’elle tentait, à pied et en solitaire, de rejoindre le pôle Nord géographique. Une polémique s’ensuivait, nourrie par un témoignage familial sur sa tendance à l’affabulation. Ce qu’elle avait toujours raconté de son passé, la mort accidentelle de toute sa famille, sa victoire sur le cancer, certains de ses exploits d’aventure sportive, aurait été faux. Un constat qui laissait libre champ à toutes les spéculations autour de son évaporation dans le grand blanc arctique et dont l’auteur et scénariste Thomas Gayet s’est librement inspiré pour un roman mariant psychologie et aventure.

On entre dans l’histoire d’Alix Rodin par la presque fin, lorsque sa première tentative au pôle Nord, très mal préparée, se solde in extremis par un sauvetage. La quadragénaire y laisse peut-être ses orteils, mais pas sa détermination. Alors, à l’agence Pole Unlimited en charge de la logistique de ses expéditions, Sébastien lui concocte un programme de préparation intensive. Pendant un an, on la voit sur les réseaux sociaux parfaire son entraînement en milieu polaire, courir les sponsors et fréquenter les journalistes, comme Venia, la finlandaise qui lui consacre un reportage au long cours. Contrairement au lecteur averti dès l’exergue du roman, aucun ne se doute de l’issue fatale qui va suivre.

Pourtant, lors de cette année charnière, doutes et perplexité vont si bien grandir, tant dans l’entourage d’Alix que dans la tête du lecteur, que la disparition de l’aventurière dans les toutes dernières pages ne paraîtra au final qu’une conclusion logique et naturelle. En total décalage avec l’image d’une battante sportive et aguerrie, rompue aux épreuves de toutes sortes, se dévoilent peu à peu les terribles failles d’une personnalité pathologique, entraînée par ses blessures narcissiques dans des délires mégalomaniaques et une mythomanie que peu perceront vraiment à jour mais que tous sentiront confusément avec malaise.

Alors, maintenant au fait des projections abstraites à l’origine de la quête d’absolu d’Alix, c’est doublement prévenu du désastre à venir que l’on aborde cette fois la seconde expédition en solitaire de cette femme, fantoche manoeuvré par des fantasmes vite balayés par une nature impitoyable à qui on ne ment pas. Bornée par chacune des deux tentatives d’Alix, l’une par ce que l’on pense une aventurière aguerrie, l’autre par ce que l’on sait en vérité un petit bout de femme déconnectée de la réalité, la narration boucle la boucle en fondant les blancs de sa personnalité dans celui, immense et glacial, des étendues polaires.

Un roman fascinant, paradoxalement non dénué d’humour, entre âpres réalités extrêmes de l’Arctique et mirages d’une personnalité troublée que rien ni personne n’aura pu retenir de sombrer corps et âme au bout de ses délires. (4/5)

 

Citations :

Ça s’est mal terminé, ça aurait pu être pire. Rétrospectivement, Sébastien se demande comment il a pu y croire. La détermination affichée par Alix lui a fait oublier l’essentiel : traîner quatre-vingts kilos de matériel quand on en pèse cinquante pendant trente jours par moins quarante degrés, c’est de l’abstraction mathématique. Surtout quand on est mal préparée.
 

Alix ne déviera pas de sa route. Qu’il fasse moins trente ou moins quarante, cela ne change rien pour elle. Sébastien s’inquiète. Il essaye de convaincre Claudio et Tiffany de renoncer pour créer un effet d’entraînement. Mais Claudio est ontologiquement incapable de se dégonfler face au danger et la perspective qu’Alix puisse se montrer plus courageuse que lui, l’ancien légionnaire, lui est insupportable. Tiffany approuve en regrettant. D’aucuns appellent ça l’amour – d’autres l’emprise. Sébastien appelle ça le commerce. C’est au client de décider, pas à lui. Mais en voyant Tiffany acquiescer à tout ce que dit Claudio, il réalise qu’Alix aussi est soumise à une emprise. L’emprise du grand nulle part. Il fait prévenir Richard. Toujours cette odeur de moisissure. Un avant-goût de putréfaction.
 

Alix n’est pas une professionnelle, c’est une tête brûlée. Il sait d’avance que toutes ses remontrances seront vaines. Il aura beau raisonner, louvoyer, expliquer, hurler, gronder, face à lui se dressera une certitude candide, teintée de minauderie et d’autoritarisme. Sébastien n’est pas qu’un homme de solitude et de grands espaces. Il est divorcé et remarié, il a connu bien des hommes et bien des femmes de toute espèce, des intelligents, des cons, des taiseux, des diserts, il a connu des faux et des vrais génies, appris à faire la part des choses entre ce qu’on affiche et ce qu’on est, à différencier l’assurance de la contenance, il sait déterminer quand un mensonge est délibéré ou si la personne croit vraiment à ce qu’elle raconte, il repère à cent lieues les adeptes de la méthode Coué, peut juger d’un simple regard la détermination d’un homme à la manière dont il s’exprime. Sébastien adapte son discours, dissimule ses vrais sentiments, affecte le détachement ou au contraire surjoue l’émotion pour obtenir de celles et ceux qu’il rencontre le résultat escompté. Mais dans toute cette galerie de personnages collectionnés au cours de ses quarante-cinq années d’existence, aucun ne peut lui servir de référence au moment de s’adresser à Alix. 
 

On y est. A partir de maintenant, on y est. Tout est déjà réglé. La peau de l’ours est bien vendue. (…) Les semaines à venir ne sont pas celles qu’elle vivra, puisqu’elle les a déjà vécues si souvent dans ses rêveries nocturnes ou éveillées. Les semaines à venir ne sont que l’accomplissement mécanique d’un destin qu’elle a pris soin de dessiner elle-même. Il n’y a plus d’après, plus d’avant ou de pendant. Il y a une frontière qu’elle s’apprête à franchir et seule cette frontière compte. Alix n’existe plus ici. Elle n’existera plus là-bas. Quand elle était petite, le module lunaire ne se posait jamais. Elle part et le but est atteint. Parce qu’elle réalise que le but est atteint, que le pôle Nord n’est que le prétexte à son aventure, que toute son énergie se concentrait sur la frontière et non sur la destination, elle est étranglée d’un sanglot. Sur ses joues rougies par le froid, les larmes brûlent. 
 
 
L’Arctique agit comme un caisson sensoriel où tout est décuplé, mélangé. On y appelle silence le bourdonnement permanent de la glace, lumière un faisceau vague pas toujours perceptible et le toucher n’est plus qu’une sensation engourdie par le froid. Lorsque le soleil perce, toutes les teintes habituellement associées aux éléments familiers dérivent, elles aussi. Le ciel devient rose ou vert ; le sol éblouit de blancheur ; la peau asséchée rougit ; et quand le ciel est bas, en l’absence de soleil, il ne fait ni beau, ni moche : il fait noir et blanc. Alix marche sans aucun repère. Cela ne la change pas beaucoup. Mais à présent qu’elle y est, que l’aventure devient tangible, c’est en quête d’un but qu’elle avance. Son orgueil a mis la sourdine : être la première femme à rejoindre le pôle en solitaire ne l’intéresse plus vraiment. On ne pourrait rien cacher sur cette glace uniforme. Pourtant, les yeux rivés au sol, Alix prend plaisir à chercher des réponses.


La culpabilité ne le quitte plus, comme s’il était rendu responsable d’un délit de fuite. Plus justement d’un abandon : sachant Alix impréparée, il l’a pourtant laisser partir. Bien sûr, elle saura résister au froid. Bien sûr, elle saura répliquer aux ours. Mais elle ne sait pas composer avec elle-même. Sa solitude romantique n’a rien à voir avec la réalité de l’Arctique. Il faut anticiper, raisonner droit et dur, laisser sa place à l’instinct, se faire parfois confiance et avancer de nuit pour se reposer de jour. Il ne s’agit pas de suivre les pages d’un manuel mais d’écrire une méthode en marchant. Il faut sentir la nature, la faire entrer au plus profond de soi-même pour la comprendre, prévoir ses réactions. Alix en est incapable. Elle pourrait tourner en rond en croyant aller vers le nord, devenir invisible au beau milieu d’une plaine seulement troublée par sa présence. Ces choses-là ne s’apprennent pas, du moins pas comme ça. Il faut de l’expérience, de la ténacité, habituer ses neurones à une nouvelle grammaire. Le malaise de Sébastien vient de ce qu’Alix devrait avoir tout ça. Avec son expérience, à son âge, au regard des épreuves abominables qu’elle a traversées, elle devrait. C’est ce décalage qui le hante. Comme un enfant de six ans qui ne parlerait pas encore, le gouffre entre l’enveloppe et le contenu, un retard cognitif. Comme les pièces restantes d’un puzzle qui ne s’emboîteraient pas.


La nature qui l’entoure sert de décor à ses rêveries narcissiques, le crissement de ses skis sur la neige de bande originale à ses fantasmes. Tout ce projet a un coût immense, qu’elle fait supporter à des sponsors, à son entourage et à des banques en multipliant les reconnaissances de dettes et les promesses de remboursement. (…) Loin de lui donner le vertige, cet état de fait exalte sa toute-puissance. Alix est inaccessible aux contingences humaines. Sa quête d’absolu relève de l’abstraction, de la projection. L’expérience de l’échec l’a changée ; plus exactement, elle a sanctuarisé le gouffre qui la sépare depuis toujours de reste de l’humanité. Jusqu’alors, elle ne parvenait pas tout à fait à transgresser les règles éthiques inhérentes à la survie en société. (…)
Son monde intérieur se renforce désormais dans un système plus simple : l’univers est un outil au service de sa réussite. Les sponsors, les journalistes, Sébastien, Richard, Timo, Venia : elle peut et doit les activer ua moment opportun pour accélérer, avant de les ranger les uns après les autres hors de son espace mental. Dans l’oubli. La démarche est indolore, gratuite et très porteuse. Il suffit de puiser dans le portefeuille d’actifs pour traverser cette vie en magnat. Dès lors, il n’est plus question de vérité, de mensonge, de respect de la parole donnée, d’amitié ou de trahison. On ne ment pas à un tournevis. On ne trahit pas un as de trèfle. On s’en sert.


 

mercredi 1 décembre 2021

[Hinault, Caroline] Solak

 


 
 

 

Au-delà du coup de coeur

Titre : Solak

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2021 (Rouergue)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur la presqu’île de Solak, au nord du cercle polaire arctique, trois hommes cohabitent tant bien que mal. Grizzly est un scientifique idéaliste qui effectue des observations climatologiques ; Roq et Piotr sont deux militaires au passé trouble, en charge de la surveillance du territoire et de son drapeau. Une tension s’installe lorsqu’arrive la recrue, un jeune soldat énigmatique, hélitreuillé juste avant l’hiver arctique et sa grande nuit. Sa présence muette, menaçante, exacerbe la violence latente qui existait au sein du groupe. Quand la nuit polaire tombe pour plusieurs mois, il devient évident qu’un drame va se produire. Qui est véritablement la recrue ? De quel côté frappera la tragédie ?
Dans ce premier roman écrit « à l’os », tout entier dans un sentiment de révolte qui en a façonné la langue, Caroline Hinault installe aux confins des territoires de l’imaginaire un huis clos glaçant, dont la tension exprimée à travers le flux de pensée du narrateur innerve les pages jusqu’à son explosion finale.
 

   

Un mot sur l'auteur :

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui.

 

 

Avis :

Un drapeau et une poignée de baraquements dans l’étendue arctique : c’est là, sur la base militaire de Solak, que cohabitent péniblement le climatologue Grizzly et deux engagés au passé trouble, Roq et Piotr. L’arrivée d’un jeune soldat stressé, difficile à cerner et muet, juste avant que ne commence la grande nuit de l’hiver arctique, vient bousculer le précaire équilibre du petit groupe. La tension devient si explosive que le drame semble inéluctable.

La couverture plante le décor, les premiers mots nous y jettent. Nous voilà brutalement livrés aux conditions extrêmes d’un territoire sauvage et glacé, bientôt prisonniers de la nuit âpre et sans fin de l’hiver polaire où tout est danger, au physique comme au moral. Car, tandis que blizzards, crevasses et ours risquent à tout instant de ne faire des hommes qu’une bouchée, l’ennui et la promiscuité du confinement ont de quoi ébranler les nerfs les plus solides. Alors, quand s’éloigne le dernier hélicoptère ravitailleur avant l’embâcle et la nuit polaire, c’est comme un couvercle d’angoisse et de tension qui s’abat sur le lecteur et les exilés de Solak.

Livrés à eux-mêmes loin de toute civilisation, les hommes ne tardent pas à se révéler dans leur vérité la plus nue. Si Grizzly est un idéaliste totalement investi de sa mission écologiste, les autres ont tous échoué ici pour de sombres raisons. Roq n’est que rapport de force et brutalité, la jeune recrue méfiance et tension nerveuse, pendant que Piotr, le plus âgé et le plus expérimenté puisqu’il survit à Solak depuis vingt ans, cache sous sa rugosité désabusée, la blessure et la culpabilité d’un passé dont il semble chercher malgré lui une forme de rédemption. C’est sa voix, brutale et crue, qui nous raconte sans ménagements et avec la force de sa colère, cette implacable histoire dont l’ultime, et pourtant attendue, déflagration prendra tout le monde au dépourvu.

Les mots de Piotr, sortis sans apprêt des tripes de cet homme, ont la puissance de carreaux d’arbalète. Directs, à l’os, ils s’enchaînent sans respiration dans une montée d’angoisse dont on sait d’avance qu’elle mène à une tragédie plusieurs fois annoncée. Mais, surtout, ils sont illuminés d’une beauté singulièrement poétique malgré leur expression brute et parfois triviale, si sincère et si spontanée. Innombrables sont les phrases que l’on s’attarde à relire dans une délectation stupéfaite et éblouie, avec la certitude de découvrir, dans ce premier roman, une plume d’exception dont on attendra avec impatience les prochaines productions.

Cette petite merveille de livre rejoint sans coup férir la très sélective liste de mes coups de foudre. (6/5)

 

Citations :

Le gamin a posé son quart vide sur la table, s’est essuyé la bouche du revers de la main et a enfin ôté sa parka et son bonnet. Il a sorti de là-dessous comme une allumette de sa boîte un corps tout sec et cassant, une brindille de muscles fins et nerveux qui s’entortillaient autour de son squelette jusque dans son cou et finissaient de se nouer autour de sa jugulaire. Au-dessus de son visage d’accident se dressaient des cheveux ras très noirs qui allaient bientôt repousser vu qu’ici on est pas trop regardant sur la coupe militaire et que tout pelage est le bienvenu pour lutter contre le rasoir du froid.
 

En tout cas, j’ai pensé sans le dire, ce qui est certain c’est que sur Solak, le temps on le voit mieux passer qu’ailleurs, chaque minute ressort bien nette à angle droit, pas comme chez les terriens avec leurs remparts d’activités qui leur bouchent la vue. Ici, le temps, on voit même que ça, c’est comme un troupeau de rennes dans la cour de la Centrale au printemps, on peut pas le rater.
 

En tout cas, quand il est arrivé sur Solak, j’ai tout de suite compris qu’il voulait pas se coltiner la partie militaire de notre identité, le moins possible. Ça le dérangeait nos vestes kaki alors que la sienne est bleue avec le sigle de son équipe scientifique. C’était pas son truc l’ordre, la hiérarchie. Et pourtant d’ordres, y en a pas beaucoup sur Solak, même si officiellement je suis le supérieur de tout le monde, de Roq et du gamin aussi maintenant, je sais plus si je l’ai dit. À quoi ça aurait servi de se sentir au-dessus de toute manière, par quels moyens j’aurais pu faire sentir que j’étais le chef ? Il faut du monde autour qui se laisse commander pour que ça existe, le pouvoir, c’est un mot qui démarre qu’à plusieurs, au carburant de l’obéissance. Et puis de toute façon ici, le vrai chef, le seul tyran, c’est la survie, cette chienne de survie qui nous tient par les tripes, les crocs bien plantés dans les intestins sans jamais lâcher son paquet de viscères. N’empêche, en cas de coup dur, les hommes aiment bien avoir un chef. Ça les soulage d’eux-mêmes. 
 

On est tous arrivés ici pour la même raison, l’espoir d’amnésie à moins que ce soit d’amnistie, c’est le problème des grands mots, à deux lettres près comment savoir ? En tout cas l’espérance vénéneuse qu’à force de bouffer de la banquise, y aurait un peu d’innocence ou un truc originel bien limpide qui viendrait nous laver d’être des hommes. Le faux espoir que si le temps peut servir à une chose dans nos vies de cafards, ça devrait au moins être à ça, à y rouler les choses trop laides pour être racontées et en faire un grand cigare amer qu’on fume seul, le soir, avant d’en faire retomber les cendres froides sur nos âmes jaunies.
 
 
Le problème c’est que les gens comme Grizzly savent pas lutter avec les vraies brutes qui ont jamais touché une goutte de nuance de leur vie alors que Grizzly a appris à nager dedans depuis sa tendre enfance, à croire qu’il en avait toute une piscine à la maison. Grizzly sait peut-être beaucoup de choses mais pas que pour gagner, il faut pas craindre la violence mais l’aimer. Il continuait à parler, sans deviner la jouissance de Roq dont j’entendais pourtant déjà déferler la rivière souterraine. Grizzly déballait ses réflexions de viking de la pensée, de valeureux combattant à valeurs et principes sans comprendre que les idées de Roq étaient des tiques hargneuses qui lâchent jamais le bout de haine qu’elles ont accroché. (…)
J’aurais pu le lui dire à Grizzly, que la défaite des tendres tient tout entière dans la croyance qu’ils ont qu’on peut battre un chien enragé dans un duel au fleuret, l’espoir que la raison et la finesse pourront embrocher la violence avec de la dentelle de mots, tout ce fatras que Grizzly était en train de déblatérer à la gueule de Roq qui buvait du petit-lait noir.


Ça a pas eu l’air de le déranger du tout, comme s’il avait connu ça toute sa vie le soleil de minuit. Il a jamais fait comprendre que ça l’empêchait de dormir alors que je me souviens moi, il y a vingt ans, j’ai cru que j’allais devenir dingue avec cette putain d’étoile qui respectait pas les codes et brillait brillait brillait sans jamais fermer sa grande gueule de lumière. Et puis l’inverse après, avec la nuit polaire qui tirait sur tout un rideau opaque sans jamais daigner l’ouvrir ne serait-ce qu’un petit peu, à vous faire patauger dans une soupe de café noir en plein midi.


Ça faisait des semaines que l’hiver et la grande Nuit marchaient côte à côte pour venir jusqu’à nous. À pas de cristaux, l’hiver était arrivé le premier. Depuis le temps, je reconnais chaque étape et moi aussi si je voulais je pourrais faire un exposé aussi savant que celui que Grizzly a pondu au gamin. Fallait le voir s’enflammer sur le frasil, montrer au gosse l’énorme paquet de paillettes blanches qu’était devenu l’estuaire une fois que l’enclume du vrai froid nous est tombée sur le crâne au début du mois, saloperie, ça vous assomme d’un coup l’hiver arctique, et puis le nilas, la grosse pellicule de glace souple comme une peau de lait givrée et flottante qu’allait pas tarder à se solidifier pour de bon et devenir de la bonne grosse glace de banquise bien épaisse.
 
 
Il attendait que ça, la grande Nuit et l’hiver. Peut-être bien qu’il voulait défier la puissance de la nature, se mesurer à elle, une connerie dans le genre. Ou peut-être bien qu’il était juste venu chercher l’oubli, le vide et l’anéantissement, c’est plus probable. Mais y a loin du fantasme du grand frisson à la réalité de Solak, qui est rien que du néant au fond d’une grande bouche de froid. Il croyait savoir mais il y connaissait rien le môme, aux moins trente degrés, au gel qui vous entaille les os et les gencives, à la nuit si longue qu’on devient un peu mort-vivant quelque part en soi, un peu comme un long voyage aux Enfers en compagnie de ses fantômes. Est-ce qu’il avait conscience de l’avalage que c’était ? Sûr que non, pas la moindre idée. Faut avoir descendu jusqu’au bout le labyrinthe de ses propres intestins, reniflé l’odeur de sa propre mort, embrassé la vraie solitude avec son haleine de renard crevé pour comprendre ça.


Marcher sur la banquise, c’est découper de grosses parts de silence. Y a que les infimes décibels de la circulation du sang et des battements du cœur pour marteler aux tempes qu’on est encore vivant jusqu’à quand. Moi j’y allais pelle à tarte, en douceur, mais j’ai vu le gamin partir en lame, taillader sans sourciller la peau du monstre. Ses jambes avançaient féroces, brisaient la glace, luttaient contre le vent. Il fonçait devant moi, poings dans les poches, corps-bélier, tête rabattue sur le torse moins pour lutter contre le froid que comme quelqu’un qui cherche à enfoncer une porte. Je marchais assez loin de lui, tenu à distance par un arc électrique invisible. Même quand il s’arrêtait colère pour reprendre son souffle, seuls ses yeux dépassaient de son équipement. Malgré le givre qui volait, les flocons qui aveuglaient, le vent qui plissait les yeux, je devinais les éclairs furieux que crachait son corps d’orage. On repartait, je restais derrière lui instinctivement et aussi parce que j’ai plus de mal à traîner ma carcasse sur la banquise. Il avançait vite, projeté dans l’espace avec sa foulée qui mordait au ventre. Quand ses pas s’enfonçaient à certains endroits dans une mélasse de neige, il s’en extirpait encore plus rageux et se remettait à avancer comme on pile du verre, le pied broyeur. Rien ne le retenait, on aurait dit qu’il voulait dissoudre la glace, croquer le blanc qui venait pourtant tout juste de finir de prendre comme de bons gros œufs en neige qui menaçaient encore par endroits de s’affaisser, parce que c’est une bête assoupie la banquise, jamais vraiment endormie, on sait pas si elle va pas cambrer le dos, s’étirer d’un coup et vous gober couillons sous la coquille de sa surface. Faut pas penser à ça quand on lui chatouille l’échine, à l’idée qu’on avance sur une pellicule de quelques dizaines de centimètres d’épaisseur sous laquelle est ventousée l’énorme bouche de l’Océan avec ses grosses lèvres rondes qui attendent que ça, de vous sucer, un peu comme celles des poissons nettoyeurs sur la vitre des aquariums.
 
 
On aurait dit qu’il voulait qu’on n’en parle plus jamais le gosse, de lui, du blanc, du monde, ça en devenait pénible à la fin de le voir marcher vers rien avec cette haine au cœur, cet en-avant de la rage qui collait à ses gestes, engluait la masse légère de son corps dans une soupe de noirceur alors que jamais le blanc lave le noir, j’aurais pu le lui dire. Ça s’annule pas, ça se mélange peut-être dans un gris sale qui laisse la gorge un peu plus étranglée par l’ampleur du désastre, mais pas besoin de s’épuiser comme un con sur la banquise ou de risquer de tomber dans une crevasse pour comprendre ça, que jamais rien rachète nos péchés. 


Je soufflais encore sur ma tasse qu’il semblait avoir oublié ma présence et pérorait ça y est sur les besoins grandissants en hydrocarbures, la prospection, les puissances financières qu’on n’imaginait pas, une guerre souterraine, intergouvernementale, les gros mots de bon matin qui remuaient ressources fossiles, fonte des glaces et extinction d’espèces. Plus il parlait, plus ses grandes mains s’animaient, plus ses yeux bruns pétillaient, je sais pas si c’était d’inquiétude ou de plaisir. Il parlait de la dangerosité insoupçonnée du méthane et le gosse hochait la tête sous son bonnet fin comme s’il avait la moindre idée de ce que ça voulait dire. Grizzly s’emballait, il rêvait que l’opinion se réveille comme si c’était un corps avec des idées, l’opinion, il disait que pour l’instant ils étaient une poignée mais que l’ampleur du désastre tarderait pas à se savoir. Attention, il était quand même pas naïf au point d’ignorer l’égoïsme des hommes. Mais justement, il comptait le retourner comme une crêpe, s’appuyer sur sa face beurrée de peur épaisse pour les alerter. C’était ça, au fond, sa stratégie de persuasion. La médiocrité humaine. Si les gens n’étaient pas assez futés pour comprendre ses travaux trop techniques, il espérait qu’ils réagiraient lorsqu’il serait question de la survie de leur propre couenne et de leur gras descendant. 


Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début. Grizzly non plus faut dire, qu’est là entre parenthèses, mais Roq et moi, on est ici pareil qu’en prison, les deux facettes d’une même pièce rouillée à laquelle les terriens voulaient plus se frotter. Y a vingt ans déjà, tout le monde me fuyait, écœurant à voir faut croire, et les terriens, ça craint trop la contagion. Alors un bref salut de tête, un petit sourire contrit pour les plus lâches ou les plus naïfs, mais personne se lançait dans de grandes phases, personne n’est à l’aise avec le naufrage des autres qui est comme une confiture qui poisse aux doigts. Alors on esquive autant que faire se peut, on s’arrange avec l’horreur en la maintenant dans un périmètre restreint, un petit pré carré où l’autre peut venir brouter une ration de réconfort de temps en temps à la limite, mais pas plus. Bien sûr que les terriens se sont débarrassés de moi comme de Roq, faut pas croire, à la benne arctique les boulets.
 
 
C’est à moi que le médecin de la base a donné les indications pour plâtrer, en plus du vieux manuel dans la caisse de survie. Heureusement pour Grizzly, y a pas de plaie ouverte et avec un peu de chance, mais comment savoir, la fracture est pas trop déplacée. Si on réussit à faire un plâtre correct, il sera immobilisé au moins six semaines. Roq a rigolé mauvais en entendant ça parce qu’on l’était tous, immobilisés, et plus que ça en vérité, y avait qu’à voir le grand beau plâtre impeccable que faisait la banquise autour de nous et qui nous tenait chacun jusqu’aux cheveux sans qu’on sache trop la nature de la blessure. Grizzly finalement, c’était le moins atteint. C’était temporaire. Au printemps, il s’envolerait vers le brise-glace et nous laisserait éternels convalescents dans les bandages souillés de la débâcle.
 
 
La guerre, c’est la première constante. Faut voir le nombre de collages que j’ai fait rien qu’avec ce mot-là, plusieurs cahiers. Depuis que je suis sur Solak, j’en ai tellement lu, des histoires de guerre, parfois déjà finies quand je les découvrais, preuves et morts enterrés, qu’on dirait une grosse blague. Ça peut prendre une forme de bon gros génocide ou de petit conflit gentillet, ça se met des dentelles d’annexion ou ça se tricote des petites frappes, c’est propret quasi, à croire que personne crève derrière les italiques. Ça me prend des heures de découper propre les titres, les sous-titres, les légendes, de choisir quel mot je sacrifie au profit d’un autre, rapport au recto-verso qui me trempe dans des dilemmes terribles, de coller ça joli ensuite, d’en faire un beau montage de synonymes en petits et gros caractères. La deuxième aussi, j’en ai des pages et des pages alignées magnifiques, des déclinaisons typographiques à faire pâlir de jalousie un imprimeur. Cette constante-là, attention, je l’ai au garde-à-vous dans tous les caractères, toutes les formes, toutes les tailles. Le pouvoir. La bataille du pouvoir, l’obsession du pouvoir, la fascination du pouvoir. Les coups bas, les coups montés, les coups d’État. Une sacrée constante qui marche main dans la main avec sa grande copine la guerre, ça se fait même des politesses en veux-tu en voilà, ça tortille du cul, après toi, non vraiment je t’en prie, bon ben si c’est comme ça alors d’accord, j’y vais, je passe la première. Je sais pas si c’est parce que je suis très loin de tout ça maintenant, mais j’ai l’impression de voir tous les rouages qui perpétuent tranquille ces constantes avec une facilité écœurante et ça me rend pas les terriens plus sympathiques, ça non. Pour le pouvoir, y a rien de tel que de mettre en place une bonne dictature, si bien que j’ai dû en faire une partie spéciale à la fin du cahier parce que c’est un gros rouage quand même, alimenté par une multitude d’autres petits bien graissés et trop nombreux à découper mais quand même, c’est écrit dans le journal, ça revient toujours à un moment ou à un autre du côté de l’adoration du grand homme, alors qu’on n’a encore jamais vu de culte de la grande femme, à croire que les femmes sont nulles en dictature, pourtant elles sont souvent plus fines en rouages, comme quoi. En tout cas, ça m’asperge les yeux d’évidence tous ces maillons de la grande chaîne du pouvoir, les slogans et les images martelés, parce que la répétition ça compte énormément, c’est normal faut dire pour des constantes, c’est ça qui achève de forer une idée même coulante dans le cerveau des gens. Ensuite y a plus qu’à entretenir la machine au charbon de l’obéissance, souvent à grand renfort de religion mais pas que, et je dis ça alors que j’y crois moi au bon Dieu, autant qu’au diable en tout cas, mais faut reconnaître qu’un temple ou une église, ça rend docile pour pas cher.
 
 
Le temps devenait physique. Il s’agrégeait en substance visqueuse et glissait sous nos peaux, dans nos artères, circulait jusque dans nos veines les plus fines. Chacun travaillait en silence à éviter son propre effondrement, à survivre à l’attente, lui donner un contour en sculptant l’hiver, la nuit et sa matière avec pour uniques ciseaux la force de l’esprit qui finissait par divaguer toujours un peu, c’est normal, c’est banal. La solitude et l’enfermement vous ramollissent le lard cérébral et vous y font couler du mauvais gras, des pensées aussi difficiles à saisir que des saletés de papillons qui vous nargueraient de leurs ailes légères alors que vous pesez une tonne, lourd de tout votre corps et de cette angoisse informe qui monte dans la gorge comme du plomb fondu et se mélange aux souvenirs tassés à la pelle à neige. Et malgré ça, malgré le flou du grand tout qui nous ramollissait chacun maintenant, la mémoire n’était pas morte. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

mercredi 20 octobre 2021

[Stassart, Gilles] Grise Fiord

 


 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grise Fiord

Auteur : Gilles STASSART

Parution : 2019 (Rouergue)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’il sort du centre pénitentiaire d’Iqaluit, au nord du Nunavut, Guédalia retrouve ses démons familiers, l’alcool et la défonce, mais aussi les fantômes de ses aïeux, implantés de force par l’État canadien sur les terres hostiles de Grise Fiord. À Amarok, communauté de mille cinq cents âmes que l’été venu un réseau de chemins caillouteux peine à relier au monde, il travaille au magasin coopératif, y menant en parallèle de petits trafics. Alors que son frère aîné se bat pour les droits des autochtones, lui a tout perdu de l’ambition qui l’a mené jusqu’à Montréal où il n’a jamais terminé ses études. Des légendes que lui racontait son père n’émanent plus que des ombres sans force, rien qui puisse le retenir sur cette pente mauvaise. Peut-être Dalia, la vieille chamane venue du Groenland qui fréquente régulièrement le magasin, pourrait-elle l’avertir du destin qui menace. Bientôt, la seule solution qui s’offrira à lui sera de remettre son pas dans celui des anciens chasseurs, pour fuir la tragédie qu’il aura lui-même provoquée.
Avec ce grand roman du peuple des glaces où l’homme et le chien défient l’ours, l’orque et le béluga, Gilles Stassart ranime l’esprit du loup noir, Amarok le bien nommé, qui veille à la survie des Inuits. Guédalia, l’homme qui a goûté à la culture des Blancs et traverse l’Arctique comme une conscience perdue, saura-t-il trouver son chemin dans les périls de la mer gelée?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain et chroniqueur, Gilles Stassart s’est occupé des pages Goûts de Beaux-Arts Magazine avant de diriger le restaurant conceptuel Transversal au Mac/Val puis d’être le chef du restaurant Nomiya au palais de Tokyo. Il a publié plusieurs ouvrages sur l’alimentation et la photographie, notamment chez Autrement jeunesse.

 

Avis :

A Amarok, petite ville perdue du Nunavut, le territoire le plus septentrional du Canada, Guédalia est l’un des ces Inuits qui, depuis l'occidentalisation forcée de leur peuple, sombrent dans l’alcool et la drogue. Après l’arrêt de ses études et la prison, rien ne semble pouvoir enrayer la descente aux enfers du jeune homme. A moins qu'avec l'aide de la vieille Chamane Dalia, il ne retrouve la paix en renouant avec la tradition et en se lançant sur les traces des anciens chasseurs nomades de l’Arctique…

Aborigènes d’Australie, Evenks de Sibérie, Samis de Laponie, tribus amérindiennes bien sûr, mais tant d’autres encore : la main-mise « occidentale » a produit partout les mêmes désastres, imposant la substitution de son mode de vie consumériste aux autres types de relation au monde. Chaque fois, la conséquence est la déliquescence de ces peuples anciens, amenés à la détestation d’eux-mêmes par l’humiliation de leur destruction et par la perte de leur repères identitaires. Alcoolisme, toxicomanie, délinquance et taux record de suicide : le Nunavut n’échappe pas à la malédiction apportée par les blancs.

L’histoire de Guédalia est l’occasion de découvrir le sort de ces familles inuites, déportées à Grise Fiord en 1953 par le gouvernement canadien préoccupé de sa souveraineté en Haut-Arctique en pleine guerre froide. Une souveraineté aujourd’hui toujours hautement stratégique, puisque cette zone inhabitée, loin au nord du cercle polaire, regorge de ressources minières et pétrolières, et, surtout, donne sur le futur passage que le réchauffement climatique et la fonte de la banquise promettent d’ouvrir entre l’Asie et l’Europe, par le nord de l’Amérique. Face à ces enjeux, l’acculturation du peuple inuit passe aisément et majoritairement pour un dommage collatéral.

Perdu dans l’univers des blancs, Guédalia tente bien de renouer avec l’esprit de son peuple. Mais lui qui s’est frotté au monde occidental doit réapprendre tout ce qui fondait la vie de ses ancêtres. Sa fuite vers le passé prend vite les dimensions d’une aventure de tous les dangers, vers ce qui pourrait bien ne plus être qu’un mirage inaccessible. S’il ne trouve pas sa place au sein des villes canadiennes, il n’est pas plus adapté à ce qu'il reste de vie libre et sauvage dans les étendues arctiques. A concilier les contraires, l’on finit par n’être plus rien, avalé par le néant.

En nous racontant l’agonie du peuple et de la culture inuits sous la pression de notre monde consumériste, c’est notre appauvrissement général, par le pillage des ressources naturelles, la destruction de la vie sauvage et l’uniformisation des modes de vie que ce livre pointe du doigt. Un récit mélancolique, où la débâcle de la banquise, si singulièrement consécutive à celle des peuples qui avaient su l’habiter et la respecter, semble emporter dans ses eaux tout ce que l’humanité entière continue allégrement à détruire. (4/5)


 

Citations : 

En 1953, il y a peu finalement, en pleine guerre froide, une guerre de Blancs, qui s’étendait et frappait par capillarité les hommes de couleur. Une guerre qui allait nous faire connaître à nous ce que c’est que le froid : cynisme de cette guerre. Truman avait voulu installer des missiles sur nos terres. Mais le gouvernement d’Ottawa, soucieux de son indépendance, refusa cette protection qu’il estimait être une annexion. Dominer sans être sous domination. Et nous ? Comment pouvions-nous regarder et comprendre ce marché ? On nous a déportés, pour marquer la souveraineté canadienne au pôle, au nord. Des hommes pour remplacer les missiles. Un jeu, des pions, un petit drapeau collé sur un cure-dent et fiché sur une carte, au sommet arrondi de la planète où tous sont si proches. Le gouvernement nous a déportés là où nul d’entre nous n’avait jamais eu l’idée de vivre : au nord du Nord, bien au-delà de la limite du cercle arctique. Que peut bien être un chez-soi lorsqu’on est nomades, mis à part le monde ? Quel est le chez-soi d’une grande oie des neiges parcourant au vent 15 000 km pour se rendre dans ses quartiers d’été ? La propriété, la possession, est un poison comme l’alcool, inconnu de nous autres, dont la survie repose nécessairement sur la cohésion du groupe. Tout est à tous. La répartition, le partage des ressources et des espaces avec les autres espèces, celui des femmes et des hommes entre les femmes et les hommes, sont la clef. Les codes d’une loi tutélaire nous interdisent de revendiquer la propriété d’un lieu, d’étendre un pouvoir politique sur une zone de chasse. Nous passons sans nous arrêter, sans posséder, sans menacer les autres espèces, nous prélevons davantage que nous ne chassons, en respectant, en préservant la vie et la génération de ces animaux qui nous constituent. Nous ne possédons que nos vêtements, nos armes, nos traîneaux… Ironie du nord, que de nous déporter nous autres nomades, pour revendiquer le droit au sol de ce nouveau monde. Des familles inuites du Nord-du-Québec, porte-étendards de la nation canadienne. Tu seras chez toi et ce sera chez moi. Quelle idée stupide, quelle idée géniale. On nous a dit qu’on aurait des maisons, du gibier et, qu’au bout d’une année, on serait rentrés. Mais rien. Pas de maison, pas de faune connue, pas de retour. La nuit infinie de l’hiver et le jour infini de l’été. Une poignée de naïfs en provenance d’Inukjuak, des égarés dans un environnement inconnu, loin du caribou, du bœuf musqué et des espèces avec qui nous partagions habituellement le monde. Un point arbitraire, stratégique, un doigt posé sur une carte géopolitique. Les mots meurtriers d’un Premier ministre à la Chambre des communes et l’arrachement. Nourrir un jeu de dupes et contenir l’URSS, immense et menaçante. Nos corps ont survécu avec la voie providentielle des baleines, des ours, avec la petite dizaine d’espèces que l’on trouve de ce côté du cercle. Grâce à la forteresse repoussante de ce froid extraordinaire, nos âmes ont survécu aux avatars du progrès venus hypocritement nous sauver.
 
C’est pas parce qu’on te prive de ta liberté que lorsque tu la retrouves tu te sens libre. Au contraire, tu sors avec la prison en toi et tu la portes sur ta peau avec le reste des fardeaux que cette putain de vie a foutus sur ton dos.

Notre langue n’est pas seulement orale, c’est aussi une écriture dont les signes formant l’alphabet sont la nature qui nous environne. C’est notre livre à nous, comme la Torah est celui des Juifs.

L’entrée du sanctuaire du Nunavut intérieur, un passage naturel, un goulet incontournable pour toutes les espèces. La morue, les phoques barbus, du Groenland, annelés, les morses, les narvals, les bélugas, les baleines boréales, les orques et les oiseaux aussi, les sternes arctiques, les mouettes, les oies des neiges… Un espace luxuriant où tous et tout convergent et que tous convoitent pour sa richesse, pour ses accès, les routes qu’il distribue. Une zone de prédation et de reproduction, où l’on s’entre-tue, où l’on tente de s’échapper. Jack adorait cette bande de mer. (…)
À mon sens, la destruction de ce sanctuaire et de la culture inuite était bien évidemment un désastre pour les autochtones mais aussi pour l’ensemble de l’humanité qui perd ainsi la diversité de ses relations au monde.

Les Inuits perçoivent leur environnement naturel, la faune et la flore comme le prolongement de leur corps physique. Cet espace qui s’étale devant mes yeux est un morceau de moi. J’en suis responsable, comme je suis responsable de mon corps devant les générations qui en découleront. Comment ne pas essayer de faire passer cette idée, convaincre les climatosceptiques, les fous de la grande industrie, qui s’apprêtent à sacrifier l’avenir de leurs rejetons, voire le leur ? Comment l’humanité a-t-elle fait pour arriver à un tel niveau de détestation d’elle-même ?

Depuis, la banquise a perdu la moitié de sa surface. Bientôt la zone sera à découvert, les eaux libres. Ici se croiseront, sans discontinuer, allers et retours, des porte-conteneurs. Toutes les marchandises assemblées dans les usines asiatiques iront par Lancaster satisfaire la fringale des consommateurs de la côte est des États-Unis, de l’Europe, pourquoi pas de l’Afrique. Le goût du profit est plus fort que le plus fort des ours polaires. Tout ce qui ne crèvera pas s’adaptera à cette nouvelle ère. Il n’y aura, cette fois, plus aucun refuge, plus de pôles.
 
Mingoleq, couche de neige fine, Mingullaut, neige fine qui s’infiltre et se dépose sur les objets, Mituk, une pellicule de neige fine sur un trou, Munnguqtuq, la neige compressée qui s’adoucit au printemps, Nargrouti, un morceau de neige pour boucher un trou qui goutte dans un igloo, Nateq, le sol d’un igloo, Niktaalaq, neige portée par le vent. Cinquante-deux façons de désigner la neige en inuktitut. Pigangnuit, banc de neige formé par les vents du sud-est, Piqsiq, neige soulevée par le vent, Pukak, neige cristallisée qui s’effrite, Qaniktak, neige récemment tombée et qui s’accumule sur le sol, Qannialaaq, neige fine qui tombe, Qeoraliaq, neige brisée…

dimanche 28 juin 2020

[Gaubil, Jacques] L'homme de Grand Soleil






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'homme de Grand Soleil

Auteur : Jacques GAUBIL

Editeur : Paul & Mike

Année de parution : 2018

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un médecin de Montréal se rend tous les mois à Grand Soleil, un village perdu dans le Québec arctique. Docteur de l’âme autant que du corps, il y rencontre Cléophas, un patient particulier. Conservé par le froid qui a saisi cette partie du Canada, l'homme de Grand Soleil a vécu caché, il n’a rien écrit, rien accompli de notable et personne ne le connaît. Pourtant son apparition va tout bouleverser, sous le regard impuissant du médecin, témoin d’un monde qui se délite.
Avec une plume intelligente, incisive et souvent drôle, Jacques Gaubil dresse un portrait froid et parfois cruel de l’homme moderne, tout en proposant un récit bienveillant et chaleureux.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Franco-canadien, Jacques Gaubil vit à Montréal. L’homme de Grand Soleil est son premier roman.

 

Avis :

Le narrateur, semble-t-il comme l’auteur, est un Français installé à Montréal. Sa profession de médecin l’amène à se rendre régulièrement en mission itinérante dans un village isolé du Grand Nord canadien : Grand Soleil. Il y prend un jour en charge un homme âgé et malade, dont les apparences tout à fait ordinaires cachent une particularité qui va bientôt bouleverser toute la planète.

Drôle, intelligente et érudite, cette fable est l’occasion de nous tendre un miroir sans complaisance et de nous servir, avec autant d’ironie mordante que de lucidité désabusée, quelques vérités bien senties qui font mouche à chaque page. Au nom du progrès et de ce que nous pensons la suprématie de l’espèce humaine, n’avons-nous pas perdu de vue les véritables essentiels pour, aveuglés par notre cupidité et notre narcissisme, nous consacrer au culte exclusif de l’argent et de la notoriété, pour imposer une façon d’être uniformisée et lobotomisée par le marketing, la médiatisation et internet, nous transformant en moutons de Panurge consommateurs d’immédiateté, abrutis par un prêt-à-penser consternant de médiocrité et menant parfois aux pires absurdités ?

Sous couvert d’un irrésistible humour au vitriol, cette histoire qui se lit avec plaisir et facilité soulève de nombreuses questions. Certaines m’ont fait pensé à l’essai La grande déculturation de Renaud Camus qui, lui aussi, constate la perte de consistance qui accompagne la diffusion culturelle sous ses formes actuelles. Au travers des mésaventures du docteur Leboucher, se dessine l’impuissante désillusion d’un homme cultivé et amoureux des livres, tenté de fuir le tumulte de ses inconséquents et décevants semblables pour lui préférer le froid et l’isolement du Grand Nord, en compagnie de la littérature et des trésors qui s’y sont accumulés au fil des siècles.

Autant amusée par le ton sarcastique qu’intéressée par la justesse du propos, j’ai été totalement séduite par cette histoire intelligente et bien tournée dont chaque réflexion fait mouche et vous donne envie de souligner toutes les phrases. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

À Montréal, les grandes artères ont recherché l’assistance céleste  : boulevard Saint-Laurent, rue Saint-Denis, rue Sainte-Catherine, boulevard Saint-Joseph. Paris a  enrégimenté ses boulevards sous la bannière de généraux d’empire tandis que  Montréal les a baptisés avec des patronymes de saints antiques. J’ai d’abord pensé que les  Montréalais avaient voulu protéger leur ville en se soumettant à un patronage le plus  complet possible. Pendant que les Français rêvaient de gloire militaire, les Québécois recherchaient le salut. Maintenant, je sais que cette invocation des saints est en fait un immense confiteor, une demande d’absolution pour les nombreux péchés de la cité. Les  hommes font des saloperies et, de temps en temps, une grande lessive est nécessaire ; les saints sont d’excellents nettoyeurs de conscience.


Une immense bibliothèque constitue l’ornementation principale de cet intérieur. On devine que les  rayonnages ont pris forme, durant des années, à la manière d’une plante grimpante qui recouvre progressivement tous les murs. Au début, la jeune pousse avait dû être assez modeste, puis, les livres bourgeonnant, de nouveaux rameaux étaient apparus. La plante avait été repiquée plusieurs fois sans jamais perdre de sa vivacité. Finalement, la bâtisse ne semble plus être autre chose qu’un immense tuteur pour cet organisme sans cesse en croissance.


Le supermarché est intéressant. (…) la bâtisse, un parallélépipède démesuré en tôle, représente tout ce qui peut être construit  en  mobilisant le moins possible de pensée, de travail ou de culture. Aucun esprit humain n’a essayé de donner une forme, des proportions, une ornementation, une harmonie à cet entrepôt. (...) Sous la douce vigilance des lions de Saint-Marc, à l’ombre du Palais des Doges, et protégé par des canaux irriguant la splendeur de sa ville, un Vénitien finit par s’imprégner de la beauté qui l’entoure. Par une osmose mystérieuse il devient beau lui-même ainsi que son esprit. Pour ceux qui vivent dans les villes nouvelles et vont  faire leurs courses dans des zones industrielles, ce même processus osmotique va accoucher de monstres. La laideur finira par infuser leurs corps et leurs âmes comme une dégénérescence. Certaines villes reculées des États-Unis donnent une idée de la rapidité du phénomène.


Dès qu’ils discutent entre eux, ils crient. Les Américains doivent tous se sentir loin les uns des autres ; pour eux, s’adresser à son voisin nécessite de franchir de grands espaces et ce sont un peu des cowboys de la communication. Ou alors ce peuple a des problèmes d’audition, bavarder avec son  voisin, c’est parler à un sourd. Dans tous les cas, les Américains font du bruit parce qu’ils sont seuls. En ce qui me concerne, je préfère les murmures car le chuchotement témoigne d’une incertitude qui me convient. Ce que l’on dit ne mérite pas d’être proclamé pour être entendu de tous. On se sait faible, on éprouve une certaine méfiance envers ses propos. Parler bas, c’est douter.


En 1966, les gardes rouges de Mao  pénétraient dans les maisons pour brûler livres et photos, les intellectuels étaient humiliés publiquement, des directeurs d’école étaient battus à mort et les deux tiers des monuments du pays furent anéantis. (...) Ma collaboratrice avait enduré une révolution culturelle similaire. Les traces du passé furent détruites, les écoles décapitées et les livres ensevelis. Il n’y eut pas un seul petit livre rouge, mais des milliers : des confessions intimes de stars, des romans industriels, des classiques de la littérature condensés parce que Balzac ou Victor Hugo sont trop bavards, des livres de responsables politiques écrits par des  responsables  en  communication. Comme en Chine, les nouveaux gardes rouges avaient été recrutés parmi la jeunesse. Grâce à la télévision, à internet, à la  presse, des footballeurs, des chanteurs, des stars de télé-réalité, des animateurs, des mannequins, des lycéens grévistes avaient pénétré dans les maisons pour imposer le modèle d’une vie sans pensée. 


La pensée de ma compagne de table se résumait donc à des opinions sur des questions  d’actualité dénichées sur le web. Sa connaissance du monde se présentait comme une flaque de vase stagnante d’où rien n’émergeait. Elle n’avait pas de squelette, c’était une invertébrée de la pensée, un poulpe. Elle ne lisait pas. La tolérance était la mère de toutes les vertus. Toutes les idées, tous les modes  de  vie, toutes les cultures étaient les bienvenus. Et ce d’autant plus qu’elle avait peu d’idées et ne connaissait de culture ou de mode de vie que le sien. Elle était une sœur universelle parce que l’univers c’était elle. L’autre est beaucoup plus facile à aimer lorsqu’il est loin.


Je ne sais même pas par quel bout prendre tout ça. Il y a des choses, comme Grand Soleil, qui ne disposent pas d’extrémités et l’Univers lui-même serait sans bouts. Les objets sans extrémités, on a du mal à les saisir, à les attraper. Par exemple, l’homme est sans limites, il n’a pas de bouts, on est toujours surpris. On croyait que la Première Guerre mondiale était indépassable. Eh bien non ! En fait, la Première, ce n’était pas du tout la première et puis surtout, il y a  eu la Seconde. Et le spectacle fut encore plus grandiose avec Treblinka et Nagasaki. On se dit : enfin, c’est terminé ! Et paf !


On pourrait penser que l’intelligence rend aveugle, que l’étude ou la lecture fatiguent les yeux, il me semble cependant que c’est le contraire : c’est  la  cécité  qui  accroît  nos  facultés  intellectuelles.  Pour  développer  un  bon quotient intellectuel, il ne faut pas bien voir ce qui se passe autour de soi. Si on regarde vraiment,  on arrête de s’instruire.  


Il n’y a jamais eu de création ex nihilo. La Théorie des Éléments Finis affirme que la persistance de la quantité s’applique aussi à ce qui ne relève pas de  la  matière. De la même façon que la masse d’or sur notre planète est constante (à l’exception de celle que nous envoyons dans l’espace), la quantité d’éthique, par exemple, ne fluctue pas. Il y a, dans le monde, une dose fixe de morale à notre disposition et nous pouvons la répartir comme il nous convient, mais nous ne pouvons pas l’accroître. Pour que l’éthique politique progresse, il faut trouver une certaine quantité de morale ailleurs et c’est ainsi que l’élégance individuelle régresse. Cela s’applique à l’ensemble des éléments immatériels, le beau par exemple. Plus le nombre d’artistes augmente, plus la quantité de beau à laquelle chacun peut prétendre diminue. Les œuvres se diluent et l’art contemporain est l’incarnation de cette loi implacable. Plus il y a d’écrivains, moins il y a de bons livres. 

 
La Théorie des Éléments Finis est une réfutation scientifique de l’idée de progrès. Nous ne cheminons pas vers plus de perfection, demain ne sera pas plus lumineux qu’hier. L’illusion que l’homme s’améliore repose sur l’accumulation des connaissances scientifiques et l’extrapolation de cette observation à d’autres domaines. Croire en l’accroissement des quantités de Beau, de Bien et de Vrai est aussi absurde que d’imaginer que la quantité de matière de l’Univers est en expansion. L’or n’apparaît pas à partir de rien, il faut simplement creuser plus profond  pour en trouver davantage. En conséquence, la Théorie des Éléments Finis constitue le fondement d’une relecture magistrale de l’histoire. 
La grande peste a entraîné une réduction de près d’un tiers de la population européenne. L’abondance de valeurs disponibles pour les survivants fut sans précédent et engendra la Renaissance. Les guerres de religions accouchèrent des Lumières ; la Terreur fut suivie de Balzac, Hugo, Maupassant et de la littérature du dix-neuvième. La Première Guerre mondiale donna les années folles, la Seconde, les trente glorieuses. Toutes les réductions démographiques suscitent des concentrations et donc des renaissances. Toutes les expansions de population provoquent des dilutions et des effondrements. Les massacres apparaissent ainsi comme une nécessité, une purge ; le patient se porte mieux après. (...) Nous sommes aujourd’hui plus de sept milliards, c’est une période de grande disette. Certains ne recevront pas leur part de vérité, d’autres seront privés de beauté et il n’y aura pas assez de bonté pour tous.


Le grand Einstein lui-même m’a murmuré à l’oreille : « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un   résultat différent ». 


J’avais compris trop tard que l’ignorance est le germe du bonheur ou tout au moins d’une certaine sérénité. Il suffit de regarder autour de soi pour constater que les imbéciles sont heureux et les savants misérables. Mais il est impossible de désapprendre. Une fois le piège de l’érudition refermé, il ne  nous reste qu’à regretter notre curiosité malsaine qui, à sa façon, recommence la chute d’Adam et  d’Ève. Nous  n’écoutons pas ceux qui nous répètent depuis plusieurs millénaires que les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sont empoisonnés et qu’il n’existe aucun traitement. Générations après générations, nous sommes chassés du paradis car nous répétons indéfiniment la même faute, le même péché primordial : nous posons trop de questions.


La distinction n’est pas quelque chose d’intrinsèque à l’homme, la dignité nous est  imposée par les conditions extérieures.


La fatigue est un anesthésiant, c’est  pour cela que les gens pratiquent des sports. Cela permet de ne pas réfléchir. Il suffit de lire les interviews de footballeurs pour réaliser combien c’est efficace. Pour les fainéants qui ne veulent pas penser tout en refusant  de se fatiguer, la société moderne met à notre disposition bien d’autres moyens, plus efficaces encore que l’exercice physique. Il y a la télévision, internet, la vie politique locale, la presse locale, les chanteurs, les animateurs, les chanteurs et les animateurs qui écrivent des livres. Ce serait trop long de remercier tout le monde. Je souhaite cependant souligner que, dernièrement, l’école a fait beaucoup de progrès pour aider les enfants à ne pas se compliquer la vie.


J’évalue à plus de cinquante pour cent la part des phrases que nous échangeons avec nos semblables et qui sont sans aucun intérêt. Cette proportion est d’ailleurs en très forte augmentation. La majeure partie de ce que nous disons consiste à énoncer des évidences, des inepties ou des lieux communs. C’est un des mystères les plus profonds des relations humaines. Parler pour ne rien dire constitue l’essence même de la communication. La conversation est un bruit d’ambiance, une décoration sonore sans substance. J’ai pris conscience de l’ampleur du  phénomène du moment que je me suis intéressé aux réseaux sociaux. C’est vertigineux. Chacun éjacule sans cesse ses pensées du moment.


Ils sont légion les écrivains qui nous racontent des histoires. Ils nous bercent le soir pour que tout recommence, le lendemain matin. On les lit en se couchant pour remettre à zéro les compteurs, pour oublier sa journée et croire que  l’avenir  sera  romanesque. La littérature sert à faire repartir la vie qui chancelle, comme lorsqu’il faut redémarrer un ordinateur devenu instable.


Bourdieu s’est trompé en énonçant que les inégalités s’enracinent dans la transmission inéquitable d’un héritage culturel. Ce n’était pas tant la culture qui distinguait Lumans que son assurance. Cette aisance qui l’habitait lui a ouvert toutes les portes. Le véritable legs familial résidait dans la certitude que les choses lui étaient dues car la vie avait des devoirs vis-à-vis de la ligné  des Lumans. (…) L’assurance marque l’appartenance à une classe sociale supérieure davantage que les revenus ou la culture. 


On appelle cela le réseau des relations. La valeur d’une fréquentation se mesure au nombre de nouvelles relations qu’elle suscite. On collectionne les amis sur des réseaux  sociaux, on les compte. À nouveau monde, nouvelle langue. On ne dit plus être ami, mais être connecté. On ne parle plus, mais on chatte, on n’écrit pas à un ami, on  blogue. Au fond, on privilégie la connexion sur la relation et les contacts deviennent des portes ouvertes sur d’autres connaissances. À la fin, avec toutes ces ouvertures, il y a beaucoup de courants d’air, le réseau débouche sur du vent. Dans cette toile de relations, Montaigne et La Boétie auraient marqué peu de points. Le nombre n’a-t-il pas été, de tout temps, l’ennemi de l’amitié ?


En recherchant son nom dans Google, on peut savoir où on en est dans l’existence. Ce que le monde dit de nous, c’est ce  que nous sommes, le web est un miroir. Tous  les  matins, on s’examine devant une glace pour vérifier sa coiffure ou ses vêtements. De  la même façon, tous les jours, nous devrions nous observer sur internet. Avant le net, chacun pouvait espérer ne pas être immédiatement saisi. Comme par un brouillard qui  enveloppe un paysage, certaines tournures de notre être étaient dévoilées pendant que d’autres restaient cachées et un mouvement faisait ondoyer ces mystères et ces révélations. Il était impossible de voir le paysage au complet, néanmoins le souvenir permettait de reconstituer la scène. On appelait cela l’intimité. Nous n’étions pas d’emblée disponibles. Et puis, le temps de la transparence est venu, l’incontinence est la maladie du siècle, les gens font leur être sous eux.


Le lent pourrissement des chairs n’est plus accepté car la science nous a promis la maîtrise des corps. On ne veille plus nos morts à la lueur d’une bougie avec les voisins rassemblés qui murmurent des histoires anciennes comme pour éviter de réveiller le mort. (...) L’urne, quant à elle, faisait penser à un container qui aurait pu renfermer des produits alimentaires. Elle fut placée par un employé des pompes funèbres dans un trou creusé dans un mur. Le trou fut scellé, la cérémonie était terminée. Le mur contenait des centaines d’urnes et édifiait une muraille de Chine destinée sans doute à éviter une invasion : l’incursion des morts dans le royaume des vivants. Comme les Mongols, les morts faisaient trembler l’empire. Ils nous rappelaient qu’on venait de quelque part et qu’on allait quelque part. Difficile de consommer, de faire du tourisme et de regarder calmement  Master Chef en entendant le murmure des morts. 


On croit que les gens ont peur de mourir. C’est encore un malentendu. On a peur de la mort des autres, de ses enfants, de ses parents, de ses amis. On a peur de se retrouver seul, de ne plus avoir la distraction de la compagnie. On craint l’effondrement du monde, c’est une angoisse heideggérienne. En revanche, sa mort à soi, on n’en a pas peur.


La supériorité des hommes modernes sur les hommes préhistoriques ne provient pas de leur civilité, mais de leur sauvagerie. Homo sapiens a supplanté Néandertal parce que c’est une brute…


Il y a aussi cette phrase de Tim Cook, le patron d’Apple :  « Nous allons vous donner des choses sans lesquelles vous ne pourrez pas vivre, mais dont vous ne ressentez pas  le  besoin  aujourd’hui  ». Quelle  magnifique épitaphe pour la période que nous vivons. Quel trésor archéologique ce serait ! Qui aura mieux résumé notre époque ?…