samedi 29 novembre 2025

[Lévy, Justine] Une drôle de peine

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une drôle de peine

Auteur : Justine LEVY

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 198 

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Est-ce que tu me vois, maman ? J’ai deux crédits à la banque, deux enfants que j’étouffe, quatre chats dont deux débiles et une estropiée, des rides en pattes d’araignée autour des yeux et des oignons aux pieds, le même amoureux qui me supporte et tient bon depuis vingt ans, quelle dinguerie, je ne suis ni parfaitement féministe, ni tout à fait écologiste, ni vraiment révoltée, pas encore alcoolique, plus du tout droguée, j’ai un abonnement à la gym, une carte de métro et une autre du Carrefour Market, je ne me fais pas les ongles, je ne me coiffe ni ne me teins les cheveux, je mets du rouge à lèvres une fois par an et surtout sur les dents, je suis toujours aussi raisonnable, aussi peu fantaisiste : je mets beaucoup d’énergie à essayer de ne pas te ressembler, maman. Je n’ai pas pu être une enfant et je ne sais pas être une adulte. »
Une drôle de peine est à la fois une adresse et une enquête. C’est aussi une magnifique déclaration d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Justine Lévy est l’auteure, entre autres, de Le Rendez-vous (Plon, 1995), Rien de grave (2004), de Mauvaise fille (2009) et Son fils (2021) chez Stock, et de Histoires de famille (Flammarion, 2019).

 

 

Avis :

C’est autour de la perte de sa mère, la mannequin Isabelle Doutreluigne, que s'articule ce récit intime où Justine Lévy, fille du philosophe Bernard-Henri Lévy, cherche à saisir la persistance de l’absence. Dans Mauvaise fille, elle disait encore la douleur immédiate, la violence de la maladie et la fragilité maternelles. Ici, vingt ans plus tard, l’écriture se fait plus introspective, attentive à la manière dont la mémoire continue de travailler et transforme l’absence en une fidélité singulière.

Ce glissement de l’urgence de dire la souffrance vers la lenteur de la mémoire confère au livre une tonalité spécifique, loin des récits de deuil convenus. Refusant les codes de la lamentation, Justine Lévy s’attache à ce qui survit encore dans les gestes, les images et les sensations, évoquant une mère non pas figée dans le marbre du souvenir, mais toujours vibrante dans l’éclat de fragments qui bouleversent.

À la fois pudique et incandescente, l’écriture fait de ces éclats la matière d’une présence continue qui irrigue le présent : la mère existe encore dans la mémoire de la fille, dans les habitudes répétées, les mots transmis, mais aussi dans les questionnements restés sans réponse. Car, fantasque, excessive et tourmentée, ce ne fut pas une mère parfaite, mais une âme dont la fille s’attache à porter et à comprendre les contradictions béantes. Justine Lévy les interroge, palpe la souffrance derrière les silences et les non-dits, et, avec une délicatesse qui n’a d’égale que la violence qu’elle suggère à mots couverts, fait surgir les fantômes invisibles qui ont poursuivi sa mère toute sa vie. 

En filigrane du récit se profilent alors l’ombre spectrale de grands-parents toxiques et les traces indélébiles de leurs violences destructrices, évoquées dans une formule glaçante : « Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider. » En affrontant ces ombres, la mémoire devient acte de compassion, de solidarité et de réhabilitation : ne subsiste plus qu’un immense amour filial, capable de transformer la douleur héritée en fidélité lucide. 
 
Sincère et bouleversant dans sa ferveur, alliant délicatesse et finesse psychologique, ce roman à l'écriture vive et à l’intensité captivante s’inscrit dans une vague contemporaine de récits qui réhabilitent les figures féminines absentes. D'Amélie Nothomb à Reine Bellivier, de Laurent Mauvignier à Ramsès Kéfi ou Catherine Millet, cette simultanéité souligne l’ampleur actuelle d’un motif ancien : le deuil maternel, toujours présent dans la littérature, mais devenu aujourd’hui un sujet central et collectif. Chez Justine Lévy, le thème confine au ressassement de livre en livre, mais cette insistance, partagée sous des formes diverses par ses pairs, ouvre un questionnement plus large : traduit-elle une obsession de notre époque pour le passé, nos racines et la mort ? Comme si, dans une société qui peine à se projeter vers l’avenir et où la natalité s’effondre, nous choisissions de demeurer éternellement les enfants de nos parents, au travers d'une absence devenue mémoire et d'une perte transformée en fidélité. En tous les cas, un livre lumineux, plein d’amour, qui doit beaucoup à la vivacité de plume de Justine Lévy. (4/5)

 

Citations :

Maman, de temps en temps, docilement, bonne fille et bonne sœur, revenait à Mordelles, contre l’avis de papa, se faire manger un bout du cœur et rentrait à Paris avec des cernes mauves. Car Jacqueline adorait entretenir la toxicomanie de maman. Elle lui offrait toutes sortes de médicaments et, pour les ranger, des boîtes en plexiglas, ou en laiton, ou en métal, parfois ornées d’un caducée ou d’une Vierge Marie, cadeau ma Zazou. 
Elle était contente de voir maman, de décréter qu’elle avait mauvaise mine, tire la langue ma chérie, voilà voili voilo le bon sirop, et ça aussi, ouvre encore, plus grand, c’est comme une petite hostie, voilàààà, bonne sieste, ma fifille chérie, maman est là qui veille sur toi, je suis ta sorcière maman bien-aimée, là pour toi, toujours là. Et maman, la mienne, se laissait faire, se laissait renfermer, recapturer, un gémissement, une protestation, un miaulement et pof, elle s’abandonnait. Parfois elle vomissait. Ma grand-mère que je n’aimais pas, très mécontente, la grondait : Isabelle tu as vomi ton cadeau, qu’est-ce que c’est que ce caprice, qui est-ce qui commande ici ? c’est vous, maman, c’est vous, c’est toujours vous. Parfois c’est à moi qu’elle offrait une ou deux hosties, pour que je dorme et communie en même temps que maman, pour qu’on soit une belle famille bien réunie dans la bonne santé, la foi et le sommeil. Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider.


C’est ton fils ? il me demande avec un grand et faux sourire. J’ai pas envie de lui dire oui. J’ai pas envie qu’il le voie et qu’il fasse semblant de se pâmer. Paul joue, se retourne et me fait un clin d’œil. Surtout, qu’il ne vienne pas. Surtout, qu’il ne me demande pas qui est ce type à grosse tête. C’est rien mon chéri, je lui dirai, c’est le garçon qui m’a quittée pour la femme de son père à lui, aucun intérêt, c’est cracra, et pourtant je croyais que je l’aimais, quelle idiote, parfois, tu sais, il y a une mort avant la vie, mais c’est pas grave, rien de grave.


Elle n’a jamais été aussi occupée. Jamais aussi impliquée. Jamais elle n’a eu autant besoin de moi, de papa, des amis, de se changer les idées, d’aller au théâtre voir Pablo jouer, d’arrêter de fumer, de recommencer, de courir d’un magasin bio à l’autre pour trouver la bonne soupe miso. Elle n’aurait jamais dû acheter cette crème repulpante qui colle, peluche et ne marche pas. Et puis, soudain, c’est l’heure du kiné. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes. Quelle vie ! Aurait-elle pu imaginer que, parfois, c’est ce qui vous tue qui vous fait vivre ?


Maman a désappris d’être belle et peut-être même que ça la soulage. Fini, la course. Fini, la pression et la peur de vieillir. Fini de se voir dans le regard des hommes, des femmes, de toutes celles et ceux qu’elle a passé sa vie à séduire, sans le vouloir vraiment. Elle s’est faite à sa nouvelle apparence, à sa silhouette à la fois épaissie et exsangue, à ce bras plus dodu que l’autre, à ses petits cheveux gris qui dépassent du foulard, au bourrelet que fait son non-sein. Maman a toujours été impudique. Le sein en moins n’y change rien. Elle choie sa nudité. Elle la masse. Elle la crème. Elle lui parle. Alors, petits pieds tout assoiffés, qu’est-ce que vous dites de cette crème au pétrole ? Allez, vilains poils aux pattes, dites adieu à ce monde cruel. Tu veux voir ma cicatrice, ma chérie (non, je ne veux pas) ? Oui, bien sûr, maman. Et maman me montre avec tendresse cette boursouflure à la place du cœur, cette plaie, cette blessure du malheur, et aussi, tant pis si c’est un peu grandiloquent, de rédemption, de réconciliation avec le désir de vivre. Elle a enfin autre chose à faire que se suicider, se faire du mal, se droguer. Le cancer, pendant deux ans, lui a sauvé la vie.


Je me souviens de la blouse qui se boutonnait dans le dos, des chocolats qu’elle ne mangera jamais et qui finiront par partir, le dernier jour, avec la table de nuit à roulettes. Je me souviens de ses cheveux, toujours en retard d’une information, qui reprenaient vie quand le reste commençait à prendre mort et qui poussaient fins comme un duvet de poussin. Je me souviens des fleurs triomphantes et qui, même fanées, finiront par lui survivre, des médecins qui passent pour vérifier que tout continue de ne pas aller bien, de mon préféré, le tout juste diplômé qui fait des blagues juives auxquelles personne ne rit sauf maman, et qui porte son stéthoscope autour du cou comme une Miss France son écharpe. Il sait tout. Il n’a même pas besoin de réviser en douce le dossier de sa patiente. Il sait quoi, depuis quand, pourquoi, ce qui a raté et ce qu’on pourrait peut-être encore envisager. Et puis le chouchou de maman, le plus beau, elle lui fait les yeux doux, mais sans cils, trop enfoncés dans leurs orbites : elle pose des questions pudiques et impudiques, écoute sagement, émet une objection, fait sa gracieuse, sa coquette, elle n’est pas une patiente difficile.
 
 
La petite tête des enfants par la porte entrebâillée. Maman ça va ? tu es malade ? Oui, oui, je suis malade, donc ça va. Ça les rassure, c’est juste une maladie. Si maman ne se lève pas, c’est pas parce qu’elle est triste, c’est parce qu’elle a un rhume, ou autre chose, on va appeler un docteur, c’est pas grave. Voilà. Un rhume. Au pire une grippe. Rien à voir avec mon enquête sur maman. 
Peut-être maman, elle aussi, est devenue très malade pour arrêter d’être très triste ? 


 

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