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samedi 14 octobre 2023

[Toussaint, Jean-Philippe] L'échiquier

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'échiquier

Auteur : Jean-Philippe TOUSSAINT

Parution : 2023 (Minuit)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je voulais, écrit Jean-Philippe Toussaint, que ce livre traite autant des ouvertures que des fins de partie, je voulais que ce livre me raconte, m’invente, me recrée, m’établisse et me prolonge. Je voulais dire ma jeunesse et mon adolescence dans ce livre, je voulais débobiner, depuis ses origines, mes relations avec le jeu d’échecs, je voulais faire du jeu d’échecs le fil d’Ariane de ce livre et remonter ce fil jusqu’aux temps les plus reculés de mon enfance, je voulais qu’il y ait soixante-quatre chapitres dans ce livre, comme les soixante-quatre cases d’un échiquier. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Il est écrivain, cinéaste et photographe. Il est l’auteur de dix-huit livres publiés aux Editions de Minuit. Il a obtenu le prix Médicis en 2005 pour Fuir et le Prix Décembre en 2009 pour La Vérité sur Marie. Ses romans sont traduits en plus de vingt langues. Il a réalisé quatre longs métrages pour le cinéma et a présenté des expositions de photos dans le monde entier. En 2012, il a présenté au Musée du Louvre à Paris l’exposition LIVRE/LOUVRE.

 

Avis :  

Coincé dans son appartement bruxellois par le confinement consécutif à la pandémie de mars 2020, Jean-Philippe Toussaint organise ses échappatoires. Ses après-midis seront consacrés à la traduction de la nouvelle de Zweig, Le Joueur d’échecs, dont le protagoniste Monsieur B., assigné à résidence par la Gestapo, ne tient le coup que parce qu’il a réussi à subtiliser un ouvrage consacré au jeu d’échecs. Et puisque, lui aussi, comparant ce jeu à la vie, y voit une façon rassurante d’approcher le monde, le matin il écrira son prochain livre, L’Echiquier. Un programme qui devrait d’autant plus lui convenir en cette période déstabilisante qu’il se fait cette réflexion : « Qu’importe ce que je recherche à travers l’écriture, qu’importe, finalement, ce que les livres racontent, l’écriture est cet abri mental dans lequel je me réfugie pour résister au monde. Le livre, pendant que je l’écris, devient un sanctuaire, un lieu clos où je suis protégé des offenses du monde extérieur. »
 
Dès lors, structurant son texte en soixante-quatre fragments pour arpenter la géographie de sa mémoire, non pas de manière linéaire mais par bonds et gambades à la manière du cavalier dont la polygraphie ne lui permet pas moins de parcourir toutes les cases de l’échiquier sans jamais repasser par la même, l’écrivain s'observe, à mesure que, de souvenirs en souvenirs, il commente la genèse de ce premier ouvrage autobiographique, entreprendre « un parcours vers les origines », une plongée à la rencontre de son « continent englouti », là où sous la surface du visible gît « quelque chose de noué », un « nœud secret qu’il s’agit d’élucider ». Et ce qu’il met au jour, en une sorte de dédoublement qui lui fait assembler des éclats de son enfance, de son adolescence et de sa vie avec Madeleine en un tout romanesque – souvenons-nous que Monsieur B., à force de jouer dans sa cellule, mentalement et contre lui-même, les parties proposées dans son livre, s’est lui aussi dédoublé au point de se retrouver au bord de la schizophrénie –, ce qu’il découvre, avec beaucoup d'émotion, qui explique ni plus ni moins que sa vocation d’écrivain en même temps que son goût pour le jeu d’échecs, c’est sa relation à son père.

Maniant ainsi, comme Nabokov qu’il analyse avec admiration, la virtuosité de la ligne – c’est-à-dire de la construction d’ensemble du roman : «  C’est très technique, et cela demande beaucoup de préparation. Cela me fait penser à certains coups d’échecs, apparemment anodins ou innocents, qui préparent en réalité une subtile combinaison à long terme » – et la virtuosité du détail – « c’est quand Nabokov, délaissant les grands desseins de la composition, s’empare d’un pinceau très fin et intensifie un contour, accentue un cil. C’est la souplesse, c’est la ductilité de son trait de plume, c’est la précision de sa touche, pour souligner un détail, faire vivre un reflet de lumière sur le velouté d’une épaule, chatoyer une couleur, briller un rayon de soleil sur le pare-brise d’une voiture ou dans les lunettes d’un personnage, dans lequel on aperçoit soudain, en reflet, avec un frisson d’incrédulité, la tête chauve de l’auteur – qui vous fait un clin d’œil » –, il réussit, par petites touches servant, au millimètre près, un dessein d’ensemble savamment calculé, encore une fois dans le droit fil de la métaphore du jeu d’échecs, un livre assurément brillant, original dans sa construction, drôle et émouvant dans l’intimité de ses questionnements existentiels, d’une grande beauté enfin quand il évoque sa relation à son père. Un père qui, très symboliquement, refuse soudain de se mesurer à lui lorsque le fils se retrouve assez fort pour le battre aux échecs, mais qui, effaçant toute rivalité, l’encourage à devenir écrivain comme lui.

Entre journal de confinement et exercice autobiographique, un récit aussi brillant que singulier qui, filant la métaphore du jeu d’échecs, déroule, en même temps que la bobine de vie de l’auteur, son rapport à l’écriture et, à travers elle, à la vie et à la mort. Aujourd’hui plus que jamais, si Jean-Philippe Toussaint a la passion des échecs et de la littérature, c’est parce qu’ils lui offrent « une protection intellectuelle inégalable contre les menaces du monde extérieur. » (4/5)

 

Citations : 

Certes, il s’agissait de traduire. Mais traduire, c’est écrire. Comme la guerre, selon Clausewitz, qui est la continuation de la politique par d’autres moyens, la traduction n’est rien d’autre que le prolongement de l’écriture par d’autres moyens.
 

J’ignorais, à ce moment-là, qu’un jour j’écrirais des livres. J’ignorais qu’écrire des livres, au-delà du plaisir que j’y prendrais, serait un moyen de me préserver des offenses de la vie. Car si j’écris, si un jour je me suis mis à écrire, c’est peut-être précisément pour ériger une défense contre les arêtes coupantes du réel. 
 

Car les lieux de notre enfance n’appartiennent plus au monde matériel, ils sont devenus une composante du temps, et ce n’est qu’en moi-même que je pourrais les retrouver, ce n’est que par l’écriture que je pourrais les faire revivre.
 

Il y a, je crois, une géographie de la mémoire. Ce sont les lieux, beaucoup mieux que les dates, qui laissent le passé faire soudain irruption dans le présent pour nous permettre de retrouver un instant, intacte et inchangée, l’essence même de ce qui est à jamais disparu.
 

Comme celui de la vie humaine, le temps d’une partie d’échecs est limité, qui s’écoule dans le murmure de son tic-tac inexorable. Un ingénieux dispositif vient encore renforcer le supplice, qui fait se soulever un petit drapeau rouge à l’intérieur de la pendule, qui se soulève toujours davantage à mesure que le temps passe, se stabilise en équilibre fragile et menace de tomber, sa chute scellant la défaite, et, métaphoriquement, la fin de la vie, du joueur dont le temps imparti est écoulé. C’est à cette époque que j’ai pris conscience pour la première fois du rapport symbolique très étroit que le jeu d’échecs entretient avec la mort. Les échecs, c’est, bien sûr, par l’intermédiaire du mat (al-shah mât, « le roi est mort »), la mise à mort symbolique du Roi adverse, du père, de l’adversaire, mais c’est aussi l’expérience, concrète, de sa propre mort, et la peur qu’elle peut susciter déjà bien en amont de l’issue fatale, lorsque nous sommes en manque de temps et que, dans l’agitation et l’inquiétude, le regard errant sur l’échiquier et jetant un coup d’œil anxieux sur la pendule, on se rend compte que le temps qui nous est imparti se réduit comme peau de chagrin et que le drapeau de notre pendule ne va pas tarder à tomber.
 

La virtuosité de la ligne concerne la construction d’ensemble du roman, c’est l’art de l’illusion ou du trompe-l’œil, dont Nabokov est le maître incontesté. J’adore cette idée de préparer, très en amont, un effet qui ne se révélera que trente ou cinquante pages plus tard. C’est très technique, et cela demande beaucoup de préparation. Cela me fait penser à certains coups d’échecs, apparemment anodins ou innocents, qui préparent en réalité une subtile combinaison à long terme. Comme lecteur, je suis très sensible aux effets de surprise et aux pincements de ravissement que provoquent ce genre de prouesses. Mais l’autre virtuosité de Nabokov n’est pas moins impressionnante. La virtuosité du détail, c’est quand Nabokov, délaissant les grands desseins de la composition, s’empare d’un pinceau très fin et intensifie un contour, accentue un cil. C’est la souplesse, c’est la ductilité de son trait de plume, c’est la précision de sa touche, pour souligner un détail, faire vivre un reflet de lumière sur le velouté d’une épaule, chatoyer une couleur, briller un rayon de soleil sur le pare-brise d’une voiture ou dans les lunettes d’un personnage, dans lequel on aperçoit soudain, en reflet, avec un frisson d’incrédulité, la tête chauve de l’auteur – qui vous fait un clin d’œil.
 
 
Je voulais que ce livre soit bien autre chose, je voulais qu’il soit une ouverture, une disponibilité, une liberté, une audace, mais aussi un rempart contre le monde extérieur, un talisman, une égide. Je voulais que ce livre soit une réflexion plus ample sur la littérature, je voulais que ce livre dise l’origine de ce livre, qu’il en dise la genèse, qu’il en dise la maturation et le cours, et qu’il le dise en temps réel. Je voulais que ce livre soit sensible, concret, malicieux, humain, ombrageux, imprévu, généreux, je voulais que ce livre soit tout à la fois un journal intime et la chronique d’une pandémie, je voulais que ce livre ouvre la voie à la tentation autobiographique, qu’il soit une conjonction de hasards et de destinée, de contingences et de nécessité. Je voulais que ce livre ait une dimension de kairos, de moment opportun, puisque c’est la crise sanitaire qui l’a suscité et que jamais je ne l’aurais écrit si nous n’avions vécu la pandémie de Covid-19. Je voulais aussi évoquer dans ce livre l’affleurement de la vieillesse qui commence à m’envelopper comme une brume inexorable qui monte autour de moi, je voulais que ce livre traite autant des ouvertures que des fins de partie, je voulais que ce livre me raconte, m’invente, me recrée, m’établisse et me prolonge. Je voulais raconter mon enfance dans ce livre, dire ma jeunesse et mon adolescence, je voulais débobiner, depuis ses origines, mes relations avec le jeu d’échecs, je voulais faire du jeu d’échecs le fil d’Ariane de ce livre et remonter ce fil jusqu’aux temps les plus reculés de mon enfance, je voulais qu’il y ait soixante-quatre chapitres dans ce livre, comme les soixante-quatre cases d’un échiquier.


Mais, en dessous de ces puissantes eaux de surface, sous les grands courants du journal intime et de l’autobiographie, je sentais gronder et se mouvoir des courants beaucoup plus intimes et essentiels. J’avais l’intuition que le sujet secret de ce livre, enfoui au plus profond de moi, restait encore à découvrir.


Je me suis souvent demandé ce qui définit l’espace mental de l’écriture d’un livre. Comment appréhender cet espace clos qui permet pourtant à la pensée un rayonnement illimité ? Comment le délimiter, comment circonscrire cet espace intime qui ne s’appréhende ni en superficie ni en volume, mais plutôt en durée, les heures et les semaines que l’on consacre à l’écriture ? Ne perçoit-on pas, quand on écrit, que notre esprit est séparé, de façon étanche, du monde extérieur, de ses périls, de ses épreuves ? Aujourd’hui, plus que jamais, dans un monde que la crise sanitaire a rendu hostile, je me sens en sécurité quand j’écris.


Qu’importe ce que je recherche à travers l’écriture, qu’importe, finalement, ce que les livres racontent, l’écriture est cet abri mental dans lequel je me réfugie pour résister au monde. Le livre, pendant que je l’écris, devient un sanctuaire, un lieu clos où je suis protégé des offenses du monde extérieur. C’est en moi qu’il se terre, c’est en moi que se trouve le livre que je suis en train d’écrire, voilé, inconnu, et c’est à moi d’aller à sa rencontre. J’émets cette hypothèse : j’écris pour mettre au jour quelque chose d’enfoui, pour délier en moi quelque chose de noué. Je l’ai déjà dit dans d’autres circonstances, quand on écrit, il faut plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan. On n’atteint pas le fond tout de suite, il y a des étapes, des paliers de décompression. Dans les premières phases de la descente, on pressent encore le monde visible au-dessus de soi, on peut encore le voir, on peut encore s’en inspirer. C’est qu’on n’est pas descendu assez profond, il faut descendre encore, persévérer. À partir de 130 mètres, on ne voit quasiment plus rien, on commence à deviner des ombres nouvelles, le souvenir des personnes réelles s’estompe, des créatures fictives apparaissent et nous entourent, un grouillement de microorganismes vivants de tailles et de formes diverses. Nous sommes dans un monde trouble, entre la réalité et la fiction. On descend encore, et, au-delà de 200 mètres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. C’est que nous avons atteint le territoire de l’urgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de kilomètres carrés d’obscurité et de silence où règnent des pressions écrasantes et où prolifèrent d’incessantes présences aveugles, d’infimes potentialités de vie en mouvement. Nous y sommes, c’est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nécessaire, la distance idéale pour restituer le monde, pour retranscrire, dans les profondeurs mêmes de l’écriture, tout ce que nous avons capté à la surface. 


Chaque livre qu’on écrit est une quête pour atteindre ce continent englouti. Quel que soit le nom que l’on donne à cette Atlantide – le territoire de l’urgence ou l’intérieur même de notre esprit –, c’est la destination ultime de toute quête littéraire. Passé les colonnes d’Hercule qui en gardent l’accès, on pénètre prudemment dans l’enclos de l’île engloutie. (…)
Alors, l’esprit en suspension, on continue de flotter à l’horizontale entre deux eaux. Dans les espaces immergés qu’on parcourt lentement, on croise les vestiges d’une île engloutie, des murs en ruine, une végétation fabuleuse mangée d’algues et de lichens, et on observe ces monticules de sédiments mystérieux, ce limon infranchissable de couches de souvenirs enfouis, d’émotions disparues, de douleurs tues, vives, lointaines, de traumatismes oubliés, de pulsions morbides, d’inhibitions, certaines persistantes, d’autres vaincues, d’élans affectifs mort-nés, d’espérances brisées, de vexations infimes, de blessures d’amour-propre, dont les fragiles lueurs luisent sous l’eau dans le scintillement inaccessible de nos ténèbres intimes.


L’écriture romanesque est une méthode de connaissance de soi. Il suffit de supposer que les épisodes d’un livre, ce qu’un livre évoque, ce qu’il convoque, ce qu’il raconte, les images qui le hantent, les mots qui le composent, ne surviennent jamais par hasard et traduisent toujours une fatalité qui le dépasse : un conflit psychique, un désir inconscient, un nœud secret qu’il s’agit d’élucider. Dès lors, l’écriture d’un livre serait cette quête qui consiste à essayer de faire apparaître, à dévoiler, à mettre en mots ou à formuler, ce nœud secret, profondément enfoui, inexprimé, qui peut être autant source de terreur que trésor inestimable.
C’est un parcours vers les origines. L’origine, voilà, le moment initial de l’apparition d’une chose, son étincelle primitive. Le livre que je suis en train d’écrire est un livre d’origine. C’est l’histoire d’une vocation, non pas comment je suis devenu joueur d’échecs – non, je ne suis pas devenu joueur d’échecs –, mais comment je suis devenu écrivain.


(…) à l’époque, j’ignorais que tout joueur d’échecs de bon niveau est capable de jouer une partie à l’aveugle, et même, avec un peu de pratique et d’entraînement spécifique, d’affronter plusieurs adversaires sans voir l’échiquier. En 1933, Alekhine, ouvrant le bal, s’était ainsi mesuré à l’aveugle à trente-deux adversaires, et, le record, aujourd’hui, est détenu par un grand maître qui s’est servi de la méthode mnémotechnique dite du palais de la mémoire pour affronter simultanément quarante-huit adversaires. Ce Timour Gareïev, originaire d’Ouzbékistan, a choisi de faire son show en 2016 en direct de Las Vegas, et, pour l’aider dans sa performance, il avait exigé un accessoire particulier, auquel je n’aurais pas pensé spontanément, une bicyclette de fitness. Pendant toute la durée de la simultanée, il avait pédalé lentement sur son vélo d’appartement, les yeux bandés, seul au milieu du cercle de ses adversaires assis devant leurs échiquiers.


 

vendredi 22 septembre 2023

[Hoemmel, Livie] Le sacrifice du roi

 





J'ai aimé

 

Titre : Le sacrifice du roi

Auteur : Livie HOEMMEL

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Un roman événement, qui dévoile enfin la vérité sur le grand mystère du monde des échecs. Ou comment une incroyable machination du KGB a mis fin, en pleine guerre froide, à la carrière du meilleur joueur de tous les temps, Bobby Fischer.
 
En 1972, en pleine guerre froide, un Américain de 29 ans devient champion du monde d’échecs en battant le Russe Boris Spassky, sous les yeux médusés de l’opinion mondiale. Bobby Fischer vient ainsi de mettre un terme à une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948. De cette débâcle naîtra une promesse faite par les dirigeants de l’Union soviétique à la Russie tout entière : « Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l'Américain ! » 
1975, coup de tonnerre : Bobby Fischer renonce à son titre. Il abandonne sans combattre, ni donner d'explication, et disparaît de la scène médiatique. Le monde des échecs est en deuil. Pourquoi le Mozart de cet art n’a-t-il pas défendu son titre, alors qu'il se savait invincible ? Sa décision demeure un mystère. Les historiens, les philosophes, les psychiatres finiront par enterrer cette énigme de manière simpliste : Bobby aurait tout simplement perdu la raison.
Ce livre, presque 50 ans plus tard, nous dévoile enfin la vérité, en s'appuyant sur des faits réels. Mi-roman d'espionnage, mi-grand roman d’amour, ce récit explosif nous entraîne dans une épopée historique poignante, des clubs d'échecs enfumés new-yorkais aux couloirs du Kremlin. La vie du prodige est réécrite à travers une série d'anecdotes encore jamais dévoilées. Et le plus grand secret du monde des échecs résolu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Livie Hoemmel est passionné par le monde des échecs. Avec ce pseudonyme sibyllin, l’auteur crée une mise en abîme de l’histoire, entretenant le mystère à la fois autour de sa personnalité et de la conception du Sacrifice du roi, son premier roman. Entre personnage fictif et réel, Livie Hoemmel immerge son lecteur dans une expérience littéraire à son image, complexe et fascinante.

 

 

Avis :

Discrétion ou ruse marketing, de l’auteur de ce roman l’on ne sait rien, sinon ce que le récit prétend laisser croire. Lui et le narrateur ne seraient qu’un, et sous le pseudo, anagramme de « le vieil homme », se cacherait à la fois le fils d’un espion du KGB installé à New York et l’ami de toujours du champion d’échecs américain Bobby Fischer. Célèbre pour avoir mis fin en 1972, en pleine guerre froide, à l’hégémonie soviétique qui perdurait sur le titre depuis 1948, ce génie inégalé d’un jeu alors devenu affrontement politique avait à nouveau stupéfié le monde trois ans plus tard, quand, sans explication, il s’était déclaré forfait lors de la remise en jeu de son titre. L’explication, détonante si l’on en croit les supposées révélations de cet ouvrage, le narrateur était bien placé pour la connaître. C’est incognito qu’il se décide à la révéler dans ces pages, déplaçant le mystère vers... sa propre identité cette fois. A moins que l’indice de sa maîtrise, autant de la langue que des références littéraires françaises, ne suffise à faire pencher le lecteur perspicace vers l’hypothèse de la mystification romanesque…

Empilant donc les manipulations en un échafaudage à plusieurs étages incluant le lecteur lui-même, l’auteur s’empare de faits historiques propres à frapper les imaginations, entre un joueur iconique qui « était aux échecs ce que Mozart est à la musique » –  champion des Etats-Unis à quatorze ans, grand maître à quinze ans, champion du monde à vingt-neuf ans à l’issue de ce qu’on appela le « match du siècle » –, son retrait inexpliqué alors qu’il passait pour imbattable, et le déplacement de la guerre froide à l’intérieur d’un plateau de soixante-quatre cases, pour y adjoindre la construction d’une intrigue encore plus hallucinante.

Tout part de cette affirmation des dirigeants soviétiques au lendemain de leur défaite politiquement trop symbolique contre Bobby Fischer : "Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l’Américain !" Encore leur faut-il en trouver le moyen, puisqu’en vérité aucun Russe ne se sent en mesure de le battre. Parce qu’il figerait définitivement Bobby en vainqueur mythique, le poison – tant craint par le champion qui, dans la vie réelle, ne quitta plus une petite valise emplie d’antidotes – est écarté. Et le KGB se met activement à la recherche du génie capable de trouver la solution. Il va se matérialiser sous les traits d’une femme, surdouée à tendance Asperger, qui, puisque la cible ne vit que pour les échecs, va elle aussi s’immiscer à l’intérieur des soixante-quatre cases, pour une partie convoquant – excusez du peu –  Dieu lui-même. Mais peut-être devrait-on également évoquer le Diable, tellement cette histoire est une prouesse d’ingéniosité machiavélique…

Si l’on peinera sans doute à trouver ce texte tout à fait brillant, tant rebondissements et twists, qui plus est un peu trop scolairement surchargés de références littéraires et philosophiques semblant parfois au récit comme autant d’artificielles décorations en stuc, finissent par former une accumulation presque aussi épuisante qu’abracadabrantesque, l’on restera néanmoins estomaqué par la virtuosité inventive de ce roman, bien décidé à embrouiller son lecteur en mimant ingénieusement toutes les apparences de la véracité. En somme, un monument de manipulation… (3,5/5)

 

 

Citations :

Bobby Fischer n’est pas celui qui a été choisi pour marcher sur la Lune : il est celui dont le génie l’a conduit à marcher sur l’échiquier du monde.  
 

(…) l’Autrichien Wilhelm Steinitz, ancien champion du monde qui était persuadé de pouvoir rivaliser avec Dieu. Afin de L’inciter à accepter le défi, il Lui donnait un pion de plus. Avait-il peur de gagner et de s’attirer les foudres divines ? Le Créateur était-Il mauvais perdant ? Ou Steinitz était-il si génial qu’il était obligé de laisser l’avantage au Seigneur ?
 

Pourtant, le 11 mai 1997, lorsque la foule a applaudi la victoire de l’ordinateur Deep Blue sur Garry Kasparov, considéré comme le représentant humain le plus doué pour cet art, la communauté a craint que l’attrait pour ce jeu ne s’essouffle. Et pour cause, l’ordinateur n’est qu’un super-calculateur : il se contente d’inventorier, de recenser, de déterminer la plus forte probabilité de gagner. Le meilleur joueur serait donc celui qui possède la plus grande capacité à sonder l’infinité des variantes, un point c’est tout. Au bout du compte, les échecs auraient été inventés pour faire briller les monstres de silicium.
J’étais présent ce jour-là. Quelque part dans la salle, une poignée de grands maîtres faisaient bande à part. Ils se demandaient si le résultat aurait été différent contre un autre adversaire. Peu à peu, dans ce petit cercle d’initiés, un autre point de vue s’est dessiné :
— Pour avoir une chance de l’emporter, il faudrait que notre joueur ait une conception des échecs instinctive, que son style soit comparable à la pureté d’un Bach, que ses idées soient le fruit de la raison autant que de l’imagination, que son approche de l’art nous donne une valeur ajoutée : l’intuition.
Tout l’auditoire, suspendu aux lèvres du vieux maître, s’est arrêté de respirer. Il a finalement conclu :
— Un seul sur cette Terre réunit dans son jeu ce savant mélange de science et de conscience : BOBBY FISCHER. Oui, Bobby aurait pu triompher d’une lignée de microprocesseurs !
C’est avec joie que je suis intervenu dans leur discussion :
— Merci ! Il existe encore des gens qui font la différence entre le titre de champion du monde, le talent, des facultés hors normes et le génie… Bien sûr, seul Bobby Fischer serait en mesure de battre l’ordinateur ! Laissez-moi pour l’occasion citer Kant : « Le génie consiste dans un heureux rapport entre l’imagination et l’entendement, qu’aucune science n’enseigne, qu’aucun labeur n’acquiert. »
 
 
(...) c’est lors de la sixième et dernière partie du match l’opposant à Deep Blue que Garry Kasparov, digne représentant de l’espèce humaine, s’est effondré. Nerveusement épuisé, il s’était « suicidé » dès l’ouverture et avait perdu en dix-neuf coups ! Kasparov était pourtant un roc inébranlable. Mais l’ordinateur a été sacré champion du monde. Que s’était-il passé ?
Pour le comprendre, il nous faut revenir à un moment clé de la première partie lorsque, à la sidération générale, la machine a sacrifié un pion sans obtenir de réelle compensation. Kasparov se prend la tête entre les mains. Perdu, il divague : cette offrande est-elle le signe d’une intelligence supérieure ? IBM a-t-il enfoui une caractéristique improbable dans les lignes de codes : l’inspiration ? Le sacrifice positionnel à long terme n’est pas concevable pour un dispositif qui ne sait que calculer. C’est un geste trop raffiné, trop sophistiqué pour une machine binaire.
Notre champion vacille sur sa chaise. Dès lors, il n’a de cesse de tester son adversaire sur un point. Il va tenter de découvrir la vérité, de répondre à la question qui le tourmente : Deep Blue est-il capable de pressentir la voie à emprunter pour gagner ?
Kasparov en oublie l’essentiel : jouer aux échecs, trouver la meilleure réplique, le plus beau tracé de lumière qui aurait donné un ascendant à l’espèce humaine.
A posteriori, il semblerait que ce « sacrifice » puisse s’expliquer par un bug de la machine. Incapable de choisir entre plusieurs coups dotés strictement des mêmes évaluations, Deep Blue a joué un coup au hasard – tel un acte divin. De cette collision entre deux mondes que tout oppose le Russe ne se relèvera pas.


Les échecs ne sont-ils pas le seul jeu qui, dans un espace clos de soixante-quatre cases, ouvre des possibilités exponentielles ? En d’autres termes, un lieu unique à la frontière de deux univers, le fini et l’infini. Un passage étroit dans lequel, fugacement, il est possible de ressentir une présence supérieure.


En 1991, l’État était propriétaire de la Russie à 100 %. En 1994, 75 % des richesses étaient devenues privées. Aujourd’hui, en 2019, l’État s’endette pour préserver les richesses colossales d’une poignée d’entre nous. Un service très spécial a même été créé pour les protéger, le FSO.


« Il n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie ou par l’imbécillité des autres. » [La Bruyère]


C’était donc ça, la littérature, une plongée dans la nature humaine, immuable malgré l’écoulement des siècles. 


Alors qu’elle prenait la mesure de la technique d’endoctrinement mise en place, il lui devint de plus en plus difficile de refréner son envie de communiquer. Elle entrait dans le paradoxe de la condition humaine : l’impossibilité de devenir soi-même sans l’influence des autres. 


La méthode consiste à nous isoler dès notre arrivée, à nous exiler. Nous n’avons plus aucune attache avec notre vie d’avant, même notre nom nous est confisqué. Le tout se traduit par un vide en nous qui ne cesse de grandir. La douleur engendrée crée à son tour un besoin impératif : combler ce manque affectif. Privé de la possibilité de créer des liens véritables, l’on se débat autant que possible avant de s’abandonner à une déstructuration psychique. C’est là que l’on devient malléable, stade récompensé par l’obtention d’une troisième étoile. Une rééducation est orchestrée, propre à chaque individu. Sa réussite apaise les douleurs, et c’est alors qu’un quatrième insigne est octroyé. Plus tard, lorsque la personne est totalement “guérie”, elle intègre la cinquième dimension. Elle a perdu tout sens critique et toute capacité à s’insurger. Elle entre dans une phase de latence pour intégrer définitivement les nouveaux paramètres de sa psyché. À ce moment précis, l’équipe médicale fait un autre travail important. Puis, dans un dernier geste d’inhumanité, et non sans la satisfaction d’avoir modelé son sujet, le médecin l’expose aux yeux de la société.  


Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. 


Au cours des siècles, le jeu avait subi maintes modifications. Mais l’une d’elles la laissait perplexe. La pièce qui était, à l’origine, un « ministre » était devenue au Moyen Âge, par un concours de circonstances, la vierge, puis la reine. Olga interprétait cette curieuse transformation comme un signe du rôle grandissant qu’avait alors pris la femme. Les règles avaient donc suivi l’évolution de la société. Ce jeu n’était pas seulement une distraction, il était aussi le miroir de notre monde. 


Le corbeau, que La Fontaine fait passer pour un fieffé imbécile lâchant son fromage sous les vaines flatteries du renard, est en réalité bien plus malin que cela. Quand, dans la savane, une hyène repue laisse une carcasse, l’oiseau vient se régaler des restes. Mais d’autres animaux convoitent également ce butin. Or, le corbeau est dénué de toute arme contre eux, excepté celle de la ruse : pour induire les autres en erreur, il fait donc le mort ! Ces derniers, découvrant ce qu’ils croient être son cadavre, imaginent que la viande est avariée. Ils s’éloignent alors, laissant l’ingénieux volatile profiter seul du festin.


(…) comme l’a écrit le poète John Dryden, « les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. »


Aux échecs, l’intensité de la réflexion peut soumettre le corps à une pression telle que ses capacités sensorielles en sont momentanément altérées : la vision à plus d’un mètre se brouille, les oreilles bourdonnent. D’autres manifestations ahurissantes témoignent de la violence de cette joute intellectuelle, comparable, dans son ampleur, à un match de boxe : la température corporelle augmente, le rythme cardiaque ralentit. On est proche de l’embolie cérébrale. Au cours d’un affrontement de cinq heures, un joueur peut perdre jusqu’à quatre kilos sans avoir quasiment fait aucun mouvement. Heureusement, seuls les plus grands champions du monde, aux confins des capacités de l’esprit, sont victimes de ces troubles physiques.


Platon croyait que l’invention était le fruit d’une inspiration divine, un cadeau des dieux. Descartes ne partageait pas cet avis ; selon lui, tout raisonnement innovant était le produit de l’esprit déductif plutôt que des muses. Pour Kant, penseur du siècle des Lumières, la création était une activité spontanée, volontaire, indépendante de l’assistance divine ou de règles antérieures. Olga, dans l’un de ses carnets, en donne, elle, une définition poétique :
« Les ailes déployées, le corps haletant, on se sent léger, privé de toutes les contraintes sociales et même morales. Alors, l’homme, dans un instinct de vengeance, défie l’apesanteur et, d’un sursaut, s’élève. »
J’ai fini par comprendre la symbolique de ce fragment : la capacité de créer est intimement liée à la non-acceptation, c’est un acte de bravoure qui s’affranchit des codes pour établir un ordre nouveau. À son apogée, nous pouvons accéder à la folie. Voilà pourquoi, de toutes les spécialités, Olga avait choisi la psychiatrie, afin de vivre au plus près de ce qu’elle convoitait : l’aliénation, la plus puissante des révoltes de l’esprit.


Anatoli Karpov avait gagné le tournoi des candidats en battant en finale son compatriote Viktor Kortchnoï. Petit homme, maigre et chétif, il devait désormais se préparer à affronter Bobby Fischer, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans. La ville de Manille, aux Philippines, s’était portée candidate, avec une dotation de cinq millions de dollars. Cela en faisait l’événement planétaire le plus lucratif de l’histoire ! Nous étions bien loin des deux cent cinquante mille dollars proposés par Reykjavik en 1972. Si nous devions évaluer cette somme aujourd’hui, elle s’élèverait à cinquante millions de dollars. Les chiffres montrent à eux seuls l’importance de cette confrontation entre les deux nations. Trente-cinq chefs d’État projetaient d’y assister ! Il faut l’admettre, l’essence même de la guerre froide s’était concentrée dans un jeu, un art, les échecs.


Écris-moi une histoire et je te dirai qui tu es.
Le choix des mots est à l’écriture ce que l’homme est à sa destinée.
Qu’elle soit longue ou courte, une fiction ou un témoignage, poignante, enivrante ou décevante,
Je saurai mieux te définir, t’appréhender, te nommer.