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mercredi 8 octobre 2025

[Kureishi, Hanif] Black Album

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Black Album

Auteur : Hanif KUREISHI

Traduction : Géraldine KOFF-D'AMICO

Parution : en anglais en 1995,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shahid Hasan, un jeune homme d’origine pakistanaise, quitte sa province anglaise pour aller étudier à Londres. Passionné de rock et de littérature, il tombe amoureux de sa professeure qui l’initie à la scène underground, au militantisme et à la sexualité. En parallèle, il se lie d’amitié avec ses voisins de la cité universitaire, des musulmans intégristes qui cherchent à l’entrainer vers le fondamentalisme. Mais cette double vie apparaît vite aussi risquée qu’irréconciliable : entre Madonna et Allah, Shahid doit choisir.
Roman d’apprentissage, thriller comique et histoire d’amour, Black album est une formidable plongée dans le Londres cosmopolite de 1989, l’année de la chute du mur de Berlin et de la fatwah lancée contre Salman Rushdie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King’s College de Londres où il commença à écrire des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont My Beautiful Laundrette (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie « meilleur scénario »), il est également réalisateur (London kills me), auteur de nouvelles, d’essais et de romans. En 1990, Le Bouddha de banlieue reçut le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l’adaptation cinématographique d’Intimité par Patrice Chéreau a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à Berlin. Il a été membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il a écrit le scenario d’Un week-end à Paris, le prochain film de Roger Mitchell, sorti au cinéma en France en mars 2014. Il vit à Londres.

 

 

Avis :

Il y a dans Black Album l’éclat trouble d’un miroir ancien : une époque, des visages, des désirs s’y reflètent, toujours voilés d’un léger frisson. Hanif Kureishi, dont l’écriture oscille entre provocation et tendresse, compose un roman qui se dévoile lentement, par cercles concentriques. Publié en 1995 au Royaume-Uni, ce texte s’inscrit dans une œuvre traversée par les questions d’identité, de liberté et de désir, autant de thèmes que l’auteur incarne dans les gestes esquissés, les regards échangés et les silences habités de ses personnages. 

Shahid, jeune étudiant d’origine pakistanaise, récemment installé à Londres pour suivre des cours de littérature, suit une trajectoire hésitante, tiraillée entre le besoin d’appartenance et le désir d’émancipation. Autour de lui, la ville bruisse, tentaculaire et mouvante, ville-monde aux contours labyrinthiques où les identités se croisent, se frôlent et parfois s’entrechoquent. Derrière cette effervescence affleure une autre réalité, faite de regards en biais, d’humiliations feutrées et d’exclusions ordinaires, où le racisme s’insinue dans les gestes les plus anodins et façonne en creux les parcours comme les aspirations. Fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, Hanif Kureishi connaît intimement ces zones de frottement, ces banlieues où l’on apprend à se taire ou à crier selon les jours. Le roman suit une tension continue entre l’appel du groupe et le souffle de l’individu, entre fidélité et vertige de l’autonomie. 

La figure de Deedee, professeur libre et amante exigeante, incarne la promesse ambiguë d’une liberté à la fois séduisante et contraignante. Leur relation, nourrie de lectures partagées, de proximité physique et de joutes verbales, se transforme peu à peu en scène de pouvoir. On y sent l’expérience de l’auteur, familier des milieux intellectuels, observateur lucide des dynamiques affectives. Rien ne s’ordonne ni ne se simplifie jamais, cette complexité assumée et cette manière de laisser les tensions ouvertes, sans arbitrage ni apaisement, contribuant à l’extrême justesse du récit.

À l’opposé, les membres du groupe islamiste que Shahid fréquente apparaissent figés, porteurs d’un discours plus que d’une histoire. Leur parole, érigée en certitude, s'impose comme une ligne de force, séduisante par sa clarté brutale, sa promesse d’ordre et sa capacité à dissiper le vertige du doute. Face aux tâtonnements de Shahid, elle offre un abri – rigide, mais rassurant – dans une société fragmentée et désenchantée. 

L’auteur orchestre cette polarité avec une précision presque chorégraphique, cristallisant les frictions autour de la liberté d’expression, de l’identité et du pouvoir des mots. Sans jamais nommer Salman Rushdie, il convoque Les Enfants de minuit comme spectre littéraire, œuvre devenue champ de bataille idéologique. Ce roman, dont l’évocation suffit à faire basculer les équilibres, incarne le point de rupture où la fiction devient menace, l’imaginaire subversion, l’auteur cible. En exposant cette tension dans toute sa violence symbolique, Hanif Kureishi montre comment une société, prise dans ses contradictions, peut glisser vers l’intolérance, comment les discours simplificateurs – religieux, politiques, identitaires – tirent leur force du désarroi ambiant.

À travers les ambivalences de Shahid, ce sont ainsi les déchirures d’un corps social qui se révèlent, le malaise collectif d’une époque où les appartenances se durcissent, faute de savoir encore comment vivre ensemble. Le roman interroge les mécanismes insidieux qui mènent à l’autodafé, à la censure, à la peur de penser librement. Il montre comment, dans le silence des institutions, les calculs électoraux et les renoncements publics, se creusent les failles où s’engouffrent les radicalismes. Face à la complexité du réel, nombreux sont ceux qui préfèrent l’ordre à la nuance, la certitude au doute, le slogan à la pensée, et, peu à peu, chacun finit par douter, se taire et détourner le regard.
 
Exigeant, dense et nuancé, ce roman lucide et inquiet éclaire les zones d’ombre où se joue, en silence, le destin des libertés fragiles, rappelant, non sans ironie, qu’il suffit parfois d’un livre pour faire tomber les masques et changer le cours des vies. (4/5)

 

 

Citation :

Qui sont ces gens qui brûlent des livres et lisent des aubergines ? J’avais entendu dire que les livres étaient en voie de disparition. Je n’avais jamais imaginé qu’ils seraient remplacés par les légumes. Je suppose que les bibliothèques seront remplacées par des marchands de primeurs. 


 

lundi 9 juin 2025

[Linhart, Virginie] Une sale affaire

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une sale affaire

Auteur : Virginie LINHART

Parution :  2024 (Flammarion)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce livre est le récit d’un procès littéraire et des interrogations qu’il a fait naître en moi. Intentée par ma mère et mon ex-compagnon, la procédure visait à empêcher la parution de mon précédent ouvrage, L’Effet maternel.
Depuis le jugement et la publication de L’Effet maternel, quatre ans se sont écoulés. Et je n’ai cessé de m’interroger sur l’écriture autobiographique.
À qui appartient l’histoire ?
C’est à cette question que tente de répondre Une sale affaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Virginie Linhart est née en 1966. Elle est réalisatrice de documentaires et l’auteure du Jour où mon père s’est tu (Seuil, 2008, prix de l’essai de L’Express), de Volontaires pour l’usine. Vies d’établis 1967-1977 (rééd. Seuil, 2010), de La Vie après (Seuil, 2012) et de L’effet maternel (Flammarion, 2020, prix du Meilleur Récit Points 2021).

 

 

Avis :

Début 2020, moins d’un mois avant la sortie de son livre autobiographique L’effet maternel, Virginie Linhart reçoit une procédure en référé visant à son interdiction. La mère et l’ancien compagnon de l’auteur l’accusent d’atteinte à leur vie privée et réclament l’amputation de soixante-dix pages. Quatre ans après le jugement et la parution de son ouvrage, elle raconte ce procès familial et littéraire, occasion de réfléchir à la légitimité de l’autofiction et aux frontières entre vie privée et histoire collective.

Écrivain et réalisatrice de documentaires, Virginie Linhart avait déjà consacré un livre à son père, Robert Linhart, l’un des fondateurs du mouvement maoïste en France. Cette fois, elle racontait sa propre histoire, son ressenti de fille de militants soixante-huitards, l’un révolutionnaire politique, l’autre chantre de la libération sexuelle. Bercée toute son enfance par les combats de ses parents, elle entendait raconter l’impact de leur parcours sur sa vie à elle, là où le vécu individuel vient se colleter avec le récit collectif, pour un témoignage renvoyant au point de vue de la génération post-soixante-huitarde. En l’occurrence, sa perspective à elle ouvrait quelques questions, comme sur ce qui avait bien pu pousser sa mère à prendre contre elle le parti de son ex et à lui assener, dix-sept ans après, « Tu n'avais qu'à avorter : il n'en voulait pas, de cette gosse ! » Au point d’avoir toujours refusé de la rencontrer.

« Les pages écrites qu’ils souhaitent voir supprimer font de moi une fille sans mère et une mère sans amant – une sorte de Vierge Marie contemporaine. » Prétendre les effacer, réalise douloureusement l’auteur, c’est affirmer ne pas vouloir, ne pas pouvoir l’entendre. « Tout plutôt que d’accepter [s]on récit, tel qu’il est et pour ce qu’il est : à savoir, [s]a version de l’histoire. » Alors, pour le procès, la voilà forcée de produire des témoignages attestant de la véracité de son vécu, une nouvelle violence pour qui doit justifier de ses souffrances sous peine de les voir déniées. L’on comprend qu’au fond, Une sale affaire n’est autre que le récit d’un combat pour parvenir à s’exprimer et enfin exister dans une histoire – comme toutes les histoires – en réalité bien loin d’être univoque.

La justice a finalement tranché pour le respect de l’intégrité du livre, les lois ne prévoyant de contrevenir à la liberté d’expression et de création qu’en cas de « besoin social impérieux ». Hélas, même s’il est ainsi reconnu que « L’histoire appartient à ceux qui veulent et peuvent la raconter, à ceux qui la liront ou l’entendront, à ceux qui ont envie de la comprendre », qu’il « n’en existe pas qu’une seule version parce qu’une seule version de l’histoire, ça s’appelle le totalitarisme », n’en reste pas moins pour l’auteur cette douleur intime qui ne pourra s'éteindre d’avoir été écrite, car « il ne suffit pas de dire, il ne suffit pas d’écrire, il faut être entendu. »

L’on ne restera pas indifférent à cette histoire douloureuse, relatée avec tant de discernement et de prise de hauteur, et débouchant au final sur une ode à la littérature, à la libre expression et à la création artistique. (4/5)

 

 

Citations :

(…) on écrit quand on ne peut rien faire d’autre. On écrit pour tenter de répondre aux questions qui nous hantent. On écrit pour comprendre. On écrit parce que c’est la façon qu’on a trouvé de traverser la vie en atténuant la souffrance. Dans un livre, dont j’aime autant le titre – Écrire, écrire, écrire – que la quête, Sally Bonn déambule au gré de ses souvenirs et de ses rencontres avec des écrivains. Elle cherche la réponse à cette question : qu’est-ce que l’écriture ? Je lui emprunte l’une des formules qu’elle a glanées : « Quand on ne peut plus parler, ou qu’on ne le veut pas, écrire vient remplacer la parole vive sans l’abandonner. »
 

Nos mères, jeunes femmes empêchées d’indépendance financière jusqu’en 1965, année où elles obtiendraient le droit d’ouvrir un compte en banque et de travailler sans l’autorisation préalable de leur mari. Nos mères, jeunes amoureuses accédant tout juste à l’usage de la pilule en 1967, mais obligées d’attendre encore huit longues années pour que l’avortement devienne légal, en 1975. Elles se sont heurtées à tant de barrières, d’écueils, de blocages, de réflexes, qui les renvoyaient à leur dépendance, leur infériorité, leur soumission forcée… L’ensemble des humiliations quotidiennes – c’est fou quand on y pense – qu’il leur a fallu supporter ! Ils sont innombrables ces mécanismes que nos mères ont déjoués, grâce au champ des possibles entrouvert par 68 et ses suites. C’est aussi cela que L’Effet maternel rappelle. Un texte qui entremêle les destins individuels à l’histoire collective, une construction littéraire qui dépasse la relation à ma mère pour comprendre d’où viennent ces femmes et ce qu’elles ont dû traverser. Des femmes aussi admirables que redoutables, pionnières de l’émancipation, la leur comme la nôtre – mais qui, pour certaines, nous en ont fait baver, à nous, leurs enfants.
Enfants qui (malgré nous), de par notre existence même, limitions leur soif de liberté et d’expérimentation.
 

Cette histoire-là je ne l’ai lue nulle part : une mère qui attaque sa fille en justice en pactisant avec l’homme qui l’a le plus fait souffrir et dont elle a un enfant.
 

Cette confrontation devant la justice disait, davantage encore que mes écrits, combien ces deux-là ne voulaient pas, ne pouvaient pas m’entendre. Combien ils étaient prêts à tout pour me faire taire. Comme on abattrait sa dernière carte au poker, en bluffant jusqu’au bout, quitte à faire appel à la loi. Tout plutôt que d’accepter mon récit, tel qu’il est et pour ce qu’il est : à savoir, ma version de l’histoire.
 

Philip Roth a écrit un jour que lorsqu’il y a un écrivain dans une famille, c’est la mort de la famille. J’ai imaginé le grand écrivain hilare regardant, de là où il était à présent, le pathétique tableau familial que nous offrions au tribunal. Et malgré mon adoration pour son œuvre, j’ai pensé qu’il se trompait. Je crois que c’est l’absence de récit qui tue la famille – celle dont on vient et celle que l’on fabriquera, quelle qu’elle soit. Si je n’avais ni pu ni su écrire, si j’avais été obligée de faire l’impasse sur ce que j’avais vécu dans mon enfance et dans mon adolescence, je ne serais jamais parvenue à fonder une famille. Et sans doute n’aurais-je pas non plus réussi à me construire en tant que femme. Parce que ce que j’ai cherché dans l’écriture, ce n’est ni la vérité ni la réparation, encore moins la vengeance. Ce que j’ai voulu mettre en mots, c’est ce que j’ai traversé, ressenti et compris. Que d’autres protagonistes de notre histoire commune n’en fassent pas la même interprétation (vingt, trente, quarante ans après), cela n’a rien d’anormal. Qu’ils n’en aient pas les mêmes souvenirs, c’est évidemment tout le prisme de la mémoire que cela met en jeu. Que ce récit-ci puisse être difficile à lire pour ma mère, ou odieux pour E., non seulement je l’envisage mais je l’entends. C’est là que réside la littérature, dans cette subjectivité-là. En revanche, qu’ils décident ce qui peut être écrit et ce qui ne doit pas l’être, ce qu’il faut dire et taire (comme en témoignaient nos présences devant le tribunal), cela je ne peux m’y résoudre.
 
 
Au travers de ce référé est, par conséquent, jugée la mesure la plus grave qui puisse être prononcée en matière de liberté d’expression : la censure préalable à sa parution d’un ouvrage littéraire. Cela me fait un drôle d’effet d’apprendre que cette décision n’a été prononcée à l’encontre d’aucune œuvre littéraire depuis des décennies. Une telle mesure, commence l’avocat, heurte de plein fouet non seulement la liberté d’expression, mais également la liberté de création. Cette dernière, la jurisprudence récente l’a placée au plus haut dans l’échelle des libertés d’expression. Un jugement (rendu le 16 mai 2012) a ainsi rappelé que « la liberté de création doit être considérée comme la forme la plus aboutie de la liberté d’expression dans un régime démocratique ». Afin d’éviter toute attaque portée contre cette liberté de création, le législateur est aussi intervenu pour rappeler que « la création artistique est libre » (article 1er de la loi du 7 juillet 2016). « De tels garde-fous expliquent qu’aucune des interdictions demandées ces dernières années – qu’il s’agisse des ouvrages « DSK/Iacub », « Cécilia Sarkozy/Flammarion » ou encore « Bidoit/Angot » – n’ait abouti », continue Me Bigot. Tous ces livres sont restés en librairie, en vertu de l’article 10 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Cet article, nous, les auteurs de récits à caractère autobiographique, lui devons une fière chandelle. Il permet à Me Bigot de rappeler que le juge ne peut prononcer de mesure visant à restreindre la liberté d’expression que lorsqu’il constate l’existence d’un « besoin social impérieux ».


L’histoire appartient à ceux qui veulent et peuvent la raconter, à ceux qui la liront ou l’entendront, à ceux qui ont envie de la comprendre. En définitive, l’histoire appartient à ceux qui y ont intérêt ; il n’y a aucun domaine réservé ; c’est là mon unique certitude parce que c’est cela qui m’a sauvée. Reconstituer le puzzle, trouver les pièces manquantes, consigner les paroles oubliées, chercher le sens. Et continuer de clamer qu’il n’existe pas qu’une seule version parce qu’une seule version de l’histoire, ça s’appelle le totalitarisme. Que ce soit à l’échelle d’un pays ou d’une famille, on en crève.


S’il existait une histoire familiale commune et partagée, il n’y aurait pas de livre. Je n’écris pas pour expliquer qui a raison ou tort, je n’écris pas pour régler des comptes, je n’écris pas pour dénoncer, je n’écris ni pour blesser ni pour emmerder ma famille. Ce n’est pas à cela que sert la littérature. J’écris pour mettre en mots ce qui n’a jamais pu être dit et entendu. J’écris parce que j’en crèverais de ne pas le faire. 


Il ne suffit pas de dire, il ne suffit pas d’écrire, il faut être entendu.


 

mardi 18 juin 2024

[Rushdie, Salman] Le couteau

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le couteau (Knife)

Auteur : Salman RUSHDIE

Traduction : Gérard MEUDAL

Parution : 2024 en anglais
                  et en français (Gallimard)

Pages : 275

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

"Il était essentiel que j’écrive ce livre : une manière d’accueillir ce qui est arrivé, et de répondre à la violence par l’art."
Pour la première fois, Salman Rushdie s’exprime sans concession sur l’attaque au couteau dont il a été victime le 12 août 2022 aux États-Unis, plus de trente ans après la fatwa prononcée contre lui. Le romancier lève le voile sur la longue et douloureuse traversée pour se reconstruire après un acte d’une telle violence ; jusqu’au miracle d’une seconde chance. Le Couteau se lit aussi comme une réflexion puissante, intime et finalement porteuse d’espoir sur la vie, l’amour et le pouvoir de la littérature. C’est également une ode à la création artistique comme espace de liberté absolue.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteur de quatorze autres romans (dont Les Enfants de minuit qui lui valut le Booker Prize et le Best of the Booker), de nouvelles, d’essais et d’une autobiographie (Joseph Anton), Salman Rushdie est membre de l’American Academy of Arts and Letters et “Distinguished Writer in Residence” à l’université de New York. Ancien président du PEN American Center, Salman Rushdie a, en 2007, été anobli et élevé au rang de chevalier par la reine Élisabeth II, pour saluer sa contribution à la littérature.

 

Avis :  

En 2022, trente-trois ans après la fatwa lancée contre lui à cause de son roman Les versets sataniques, Salman Rushdie est attaqué au couteau alors qu’il s’apprête à donner une conférence aux Etats-Unis… sur la protection des écrivains menacés de persécution ! Survivant miraculeux, il met ici en mots l’attentat et sa longue convalescence, manière pour lui de « s’approprier » ce qui lui est arrivé, mais aussi d’opposer l’amour des siens et la liberté de la littérature à la violence fanatique.

Ce jour-là, alors qu’après une décennie de clandestinité sous haute protection policière en Angleterre, l’écrivain désormais installé à New York a peu à peu repris une vie plus normale, ce qui semble enfin faire partie du passé refait subitement surface. Vingt-sept secondes d’attaque et quinze coups de couteau plus tard, la vie de Salman Rushdie n’a plus de place que pour l’urgence absolue. Exit la magie métaphorique : le récit minutieusement réaliste est un corps-à-corps physique avec le sang et la douleur, du choc de l’agression, de la course contre la montre médicale, puis de la réanimation miraculeuse mais ravagée, au long supplice d’une réparation longtemps incertaine, débouchant sur des séquelles irrémédiables, parmi lesquelles la perte d’un œil et de l’usage d’une main.

La peur aussi a fait son grand retour, qui vient ébranler épouse et grands enfants également. Comment reprendre le cours de l’existence sans craindre couteaux ou autres partout ? C’est un cheminement intérieur titanesque que l’auteur et les siens se sont retrouvés à accomplir, un parcours terrible mais obstinément tourné vers l’espoir et la lumière. Mise en mots de l’innommable, la narration est en même temps une formidable déclaration d’amour de l’auteur à son épouse, la romancière, poète et photographe Rachel Eliza Griffiths dont l’indéfectible dévouement parvient au final à faire passer l’amour devant la barbarie. Fort de ce soutien des siens, de ses lecteurs et de l’opinion publique en général, l’auteur qui, en plus de ses moyens physiques, a dû aussi se battre pour retrouver le goût d’écrire, se revigore d’une réflexion érudite, rappelant ces autres écrivains - à commencer par le Nobel égyptien Naghib Mahfouz -, mais aussi tous ces hommes et ces femmes tués ou menacés par le fanatisme religieux - en particulier en Inde, le pays de ses origines aujourd'hui la proie d’un radicalisme hindouiste -, et se félicitant de la flamme toujours renaissante de l’art et de la littérature, vecteurs têtus des Lumières et de la liberté.

Passerelle jetée par-delà la violence et l’intolérance nées des failles de nos sociétés, cet ouvrage de transition dans l’oeuvre de Salman Rushdie annonce le retour en littérature d’un homme augmenté, par les épreuves et le miracle d’une seconde chance, d’une conscience désormais très aigüe du bonheur et des pouvoirs libérateurs de la littérature. (4/5)

 

Citations : 

Quand je repense à cette dernière soirée insouciante, l’ombre du futur s’abat sur ma mémoire. Mais je ne peux pas m’avertir moi-même. Il est trop tard. Je ne peux que raconter l’histoire.  Voici un homme seul dans l’obscurité, ignorant du danger qui est déjà très proche.
Voici un homme qui va se coucher. Le lendemain matin sa vie va changer. Il n’en sait rien, le pauvre innocent. Il dort. Le futur fonce sur lui pendant son sommeil.  
Sauf que, bizarrement, c’est vraiment le passé qui revient, mon propre passé qui fonce sur moi, non pas un gladiateur dans un rêve mais un homme masqué armé d’un couteau qui tente d’appliquer une sentence de mort vieille de trois décennies. Dans la mort, nous sommes tous des gens d’hier, à jamais piégés dans le passé. C’était dans cette cage que le couteau voulait m’enfermer. Non pas le futur. Le retour du passé qui cherche à m’attirer vers lui.
 

Une intimité d’étrangers. C’est une expression qu’il m’est arrivé d’employer pour définir le moment joyeux qui se produit dans l’acte de lire, l’union heureuse de la vie intérieure de l’auteur avec celle du lecteur.
 

J’ai toujours voulu écrire sur le bonheur, en grande partie parce que c’est extrêmement difficile. L’écrivain français Henry de Montherlant est l’auteur de cette formule célèbre : « Le bonheur écrit à l’encre blanche sur des pages blanches. » En d’autres termes, on ne peut pas le faire apparaître sur la page. Il est invisible. Il ne se montre pas.
 

Il est arrivé une chose étrange à la notion de vie privée, par les temps surprenants que nous vivons. Au lieu d’être chèrement aimée il semble qu’elle soit devenue pour beaucoup d’Occidentaux, particulièrement des jeunes, une qualité sans valeur et même indésirable. Si une chose n’est pas rendue publique elle n’existe pas vraiment. Votre chien, votre mariage, votre plage, votre bébé, votre dîner, le mème intéressant que vous avez vu récemment, toutes ces choses doivent nécessairement être quotidiennement partagées.
En Inde, la vie privée est un luxe réservé aux riches. Les pauvres, qui vivent dans des lieux étroits et surpeuplés, ne sont jamais seuls. Beaucoup d’Indiens misérables doivent accomplir leurs gestes les plus intimes, comme satisfaire leurs besoins naturels, en plein air. Pour avoir une pièce à soi, il faut avoir de l’argent. (Je ne pense pas que Virginia Woolf se soit jamais rendue en Inde mais sa réflexion reste valable, même là-bas, même pour les hommes.)
 

Le langage aussi était un couteau, capable d’ouvrir le monde, d’en révéler le sens, les mécanismes internes, les secrets, les vérités. Il pouvait trancher dans une réalité pour passer dans une autre. Il pouvait dénoncer la bêtise, ouvrir les yeux des gens, créer de la beauté. Le langage était mon couteau. Si j’étais pris à l’improviste dans une attaque au couteau que je n’avais pas souhaitée, peut-être était-ce là le couteau que j’allais utiliser pour riposter. Ce pouvait être l’outil dont j’allais me servir pour refaire et retrouver mon monde, pour reconstruire le cadre dans lequel mon image du monde pourrait une fois de plus être accrochée sur mon mur, pour prendre en charge ce qui m’était arrivé, pour me l’approprier, le faire mien.
 
 
La vraie folie c’est de regretter ce que l’on a fait de sa vie, me suis-je dit, parce que la personne qui regrette a été façonnée par la vie qu’elle en vient, par la suite, à regretter. 


Si vous redoutez les conséquences de ce que vous dites, vous n’êtes pas libre. 


Tant que je n’aurais pas affronté l’attaque, je ne pourrais rien écrire d’autre. Je compris qu’il fallait que j’écrive le livre que vous êtes en train de lire avant de pouvoir passer à autre chose. Écrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art.


Ma victoire c’était de vivre. Mais le sens que le couteau a donné à ma vie était ma défaite. 


Dans The Faith of a Nationalist, Bertrand Russell dit ceci : “Les gens tendent à aligner leurs croyances avec leurs passions. Les hommes cruels croient en un dieu cruel et prennent prétexte de leurs croyances pour excuser leur cruauté. Tandis que les bonnes personnes croient en un dieu de bonté, et elles auraient été bonnes de toute façon.” Cela paraît convaincant, mais dans votre cas, mon cher A., ce n’est pas tout à fait pertinent. Quel âge aviez-vous quand vous êtes allé voir votre père au Liban ? Dix-neuf ans ? Un garçon solitaire qui avait vécu sans père pendant la plus grande partie de sa vie, un garçon avec un vide en lui, facile à influencer, facile à modeler et à la recherche d’une voie et d’un modèle, mais pas un garçon cruel. Un “brave garçon qui a bon cœur et n’aurait fait de mal à personne”. Et donc la question se pose : un tel enfant, à peine adulte, peut-il se voir enseigner la cruauté ? La cruauté était-elle déjà en lui, dans quelque recoin intime, attendant les mots qui allaient la libérer ? Ou a-t-elle pu être véritablement semée dans le sol vierge de votre caractère pas encore formé, y prendre racine et s’épanouir ? Ceux qui vous connaissaient ont été surpris de votre geste. Le meurtrier en vous n’avait pas encore montré son visage. Ce sol vierge a eu besoin de quatre années d’Imam Yutubi pour devenir ce qu’il est, ce que vous êtes devenu.


(…) l’art défie l’orthodoxie. Le rejeter ou le vilipender pour ce qu’il est c’est ne pas comprendre sa nature. L’art place la vision personnelle de l’artiste en opposition aux idées reçues de son temps. L’art sait que les idées reçues sont ses ennemis, comme l’a dit Flaubert dans Bouvard et Pécuchet. Les clichés sont des idées reçues et, à ce titre, des idéologies, que les unes et les autres dépendent de la sanction d’invisibles dieux célestes ou pas. Sans l’art, notre capacité à réfléchir, à avoir une vision neuve des choses, et à renouveler notre monde dépérirait et serait condamnée à mourir.  
L’art n’est pas un luxe. C’est l’essence même de notre humanité et il n’exige aucune protection particulière si ce n’est le droit d’exister.  
Il peut être mis en cause, critiqué et même rejeté. Il n’accepte pas la violence.  
Et en fin de compte, il survit à ceux qui l’oppriment. Le poète Ovide a été exilé par César Auguste mais la poésie d’Ovide a survécu à l’Empire romain. La vie du poète Mandelstam a été ruinée par Joseph Staline mais sa poésie a survécu à l’Union soviétique. Le poète Lorca a été assassiné par les brutes du général Franco mais son art a survécu au fascisme de la Phalange. 


Milan Kundera, qui est mort pendant que j’écrivais ce livre, pensait que la vie est un voyage à sens unique. Vous ne pouvez pas changer ce qui s’est produit. Pas de seconde ébauche. C’est ce qu’il entendait par « l’insupportable légèreté de l’être » qui, me dit-il un jour, aurait pu être le titre de chacun des livres qu’il avait écrits – ce qui pouvait aussi bien être libérateur qu’insupportable. J’ai toujours approuvé cette idée mais l’attaque du 12 août m’a fait changer d’avis. Tandis que je guérissais de mes blessures tant physiques que psychologiques, je ne savais pas si je sortirais plus fort de cette expérience. J’étais juste heureux d’en sortir vivant. Plus fort ou plus faible, il était trop tôt pour le dire. Ce dont j’étais convaincu, en revanche, c’était que, grâce à la conjonction de la chance, de l’habileté des chirurgiens et de soins attentionnés, on m’avait accordé une seconde chance. J’obtenais ce que Kundera pensait impossible, une vie de rattrapage. J’avais déjoué toutes les prévisions. Une question se posait à présent : quand on vous donne une deuxième chance, qu’est-ce que vous en faites ? Quel usage en faites-vous ? Qu’allez-vous faire de la même façon ? Qu’allez-vous faire différemment ? 


Traiter d’une attaque meurtrière est une chose que je ne sais pas faire. Transformer ceci en cela en fait une chose que je suis capable d’assumer. C’est du moins la théorie. Un livre sur une tentative d’assassinat devient pour le presque-assassiné le moyen de reprendre le contrôle sur l’événement.


Selon moi, la croyance privée de quelqu’un ne regarde personne d’autre que l’individu concerné. Je n’ai aucun problème avec la religion dès lors qu’elle occupe la sphère privée et ne cherche pas à imposer ses valeurs aux autres. Mais lorsque la religion devient politique, quand elle devient une arme, c’est l’affaire de tous en raison de son pouvoir de nuisance.


Je me suis toujours souvenu qu’en France, au siècle des Lumières, l’ennemi à combattre au nom de la liberté était moins l’État que l’Église. L’Église catholique avec son arsenal – le délit de blasphème, l’anathème, l’excommunication, mais aussi ses véritables instruments de torture entre les mains de l’Inquisition – s’ingéniait à imposer à la pensée des limites strictes : Jusque-là et pas plus loin. Écrivains et philosophes des Lumières s’employaient à défier cette autorité et à briser ces restrictions. De ce combat naquirent les idées que Thomas Paine apporta en Amérique et qui constituent la base de ses essais, Le sens commun et La crise américaine, qui ont inspiré le mouvement d’indépendance, les Pères fondateurs et le concept moderne des droits de l’homme.  
En Inde, à la suite du bain de sang provoqué par les massacres de la Partition qui se sont répandus dans tout le sous-continent au moment où le pays se libérait de la tutelle britannique et où les États de l’Inde et du Pakistan furent créés – des hindous massacrés par les musulmans, des musulmans par des hindous, entre un et deux millions de personnes assassinées –, un autre groupe de pères fondateurs, mené par Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru, ont décidé que le seul moyen d’assurer la paix en Inde était d’écarter la religion de la sphère publique. La nouvelle Constitution de l’Inde fut donc totalement laïque dans sa formulation comme dans ses intentions et cela a duré jusqu’à présent, jusqu’à ce que le gouvernement actuel cherche à saper ces fondations séculaires, à discréditer ces fondateurs et à créer un État ouvertement confessionnel à majorité hindoue.


Quand les croyants estiment que leurs croyances doivent être imposées à ceux qui ne les partagent pas, ou quand ils pensent qu’il faudrait empêcher les non-croyants d’exprimer avec vigueur ou avec humour leur incroyance, il y a un problème. La transformation du christianisme en arme aux États-Unis a eu pour résultat l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade et la bataille incessante sur la question de l’avortement et du droit des femmes à disposer de leur corps. Comme je l’ai déjà dit, la transformation en arme d’une forme d’hindouisme radical par l’actuel gouvernement indien a provoqué de nombreux troubles sectaires et même des violences. Et la transformation de l’islam en arme un peu partout dans le monde a conduit au régime de terreur des talibans, aux ayatollahs, à la société oppressive de l’Arabie saoudite, à l’attaque au couteau contre Naguib Mahfouz et, pour prendre mon cas personnel, à celle dont j’ai été victime.


Voici ma vision personnelle de l’origine des religions. J’imagine qu’il y a très longtemps, avant que nos premiers ancêtres aient la moindre explication scientifique de l’univers, quand ils pensaient que nous vivions sous un couvercle et que la lumière des cieux passait par les trous de ce couvercle ou autres histoires semblables, ils ont cherché des réponses fabuleuses aux grandes questions existentielles. Comment sommes-nous arrivés ici ? Comment cet ici est-il né ? Et le concept d’un dieu céleste ou de plusieurs dieux, d’un dieu créateur ou d’un panthéon de dieux est apparu. Puis lorsque ces ancêtres se sont efforcés de codifier les notions de bien et de mal, de bons et de mauvais comportements, lorsqu’ils ont posé l’autre grande question – maintenant que nous sommes ici, comment devons-nous vivre ? –, les dieux célestes, ceux du Valhalla ou ceux du Kailash, sont devenus en plus des arbitres moraux. (Même si dans les religions panthéistes, le vaste éventail de divinités en contient certaines qui ne se conduisent pas particulièrement bien, donc on ne peut pas dire qu’ils soient des exemples reluisants de moralité.) J’ai souvent envisagé ce passé hypothétique comme une sorte d’enfance de l’humanité où ces parents éloignés avaient besoin de dieux à la manière dont les enfants ont besoin de parents qui leur expliquent leur propre existence, leur donnent des règles et des frontières au sein desquelles ils pourront grandir. Mais vient le temps où nous devons grandir, ou devrions, parce que, pour bien des gens, ce temps n’est pas encore arrivé. Si je peux me permettre de citer la première Épître de saint Paul aux Corinthiens, 13, 11 : « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; lorsque je suis devenu un homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant. »
Nous n’avons plus besoin de figure(s) de l’autorité parentale, d’un Créateur ou de plusieurs Créateurs pour expliquer l’univers ou notre propre évolution. Et nous n’avons pas besoin, disons plus modestement, je n’ai pas besoin de commandements de papes, ou de serviteurs de dieu d’aucune sorte pour me communiquer des principes moraux. J’ai mon propre sens de l’éthique, merci bien. Dieu ne nous a pas transmis la morale. Nous avons créé Dieu pour incarner nos instincts moraux.

 

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