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mercredi 17 juin 2026

Critique : "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong

a

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'empereur de la joie 
            (The Emperor of Gladness)

Auteur : Ocean VUONG

Traduction : Hélène COHEN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français en 2026 (Gallimard)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782073090270  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle — c’est ainsi qu’elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ?
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ocean Vuong, né en 1988 au Vietnam, vit depuis l'âge de deux ans aux Etats-Unis où il est désormais considéré comme un auteur majeur. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, a reçu un accueil exceptionnel partout dans le monde et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poésie très remarqué, Le temps est une mère.

 

Avis :

Récompensé pour ses recueils de poèmes et pour son premier roman Un bref instant de splendeur où il explorait le trauma hérité de ses origines, l’auteur américano‑vietnamien Ocean Vuong délaisse ici l’autobiographie pour une fiction tout aussi marquée par l’exil, la mémoire et les violences sociales. Imaginant la rencontre entre un jeune homme vietnamien dépendant aux opioïdes et une réfugiée lituanienne vieillissante, il fait de leur alliance fragile un sanctuaire au coeur d’une Amérique minée par la précarité et l’exclusion.

Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.

Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.

Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Bien que les trains ne s’arrêtent jamais dans notre ville, leur sifflement retentit dans les salons à cinq kilomètres à la ronde. Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. Hartford, la capitale qui s’est construite sur des compagnies d’assurances, des magasins d’armes à feu et d’équipement médical, bureaucraties de la mort et du désastre, se trouve à douze petites minutes en voiture par l’autoroute, et tout le monde nous contourne sans traîner pour s’y rendre ou pour en foutre le camp. Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus Greyhound, nos visages déformés par le vent et la vitesse comme les parias des toiles de Munch. Les ambulances sont la seule chose que nous partageons avec la ville, étant assez proches de Hartford pour qu’elles viennent nous chercher quand nous sommes à moitié morts ou bringuebalés sur un brancard en acier, sans le moindre proche pour nous réclamer. Nous vivons aux marges mais nous mourons au cœur de l’État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d’un fleuve où gisent nos rêves.


Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).


Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.


Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?


Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
 
 
Où allait-elle ? Dans un endroit où la liberté est promise, mais seulement dans un espace confiné fait de murs et de serrures, où une nourriture calibrée est prodiguée par un personnel venu d’un ailleurs infini, qui renonce à voir grandir ses propres enfants pour vous voir vieillir, à la seule fin de vous maintenir en vie pour siphonner votre compte bancaire pendant que vous êtes au chaud, terrassé par des tranquillisants, rassasié et comme anesthésié, un corps mûr pour la récolte, même quand la maturité est déjà passée. C’était ça l’Amérique après tout, et Grazina en prenait la direction. Dans sa version la plus authentique. Celle où tout le monde paie pour rester. 

 

lundi 15 juin 2026

Critique : "Les cogne-trottoirs" de Bartabas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les cogne-trottoirs" de Bartabas


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les cogne-trottoirs

Auteur : BARTABAS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073129963  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qu’ils virent ce jour-là fut si incroyable qu’ils ne purent en rendre compte ; les enfants furent traités de menteurs et les adultes d’affabulateurs. Même l’escouade de policiers, arrivés en nombre pour dissiper l’attroupement et verbaliser les fauteurs de troubles, resta en arrêt et tomba le képi. Les regards étaient somptueux. À la fin, l’angelotte et l’âne, immobiles sur la corde, en équilibre l’un sur l’autre, vibraient en silence au même diapason. »
Une jeune fille muette s’enfuit de chez son oncle après y avoir mis le feu et se réfugie dans la forêt, accompagnée de son âne. Une rencontre menant à l’autre, ils échouent à Paris, dans une troupe de saltimbanques, les Baladins du Temple. De la place Saint-Eustache à Montparnasse, sous la houlette de l’Amiral, les membres de cette joyeuse tribu de marginaux donnent des spectacles de rue, font la manche, défient l’ordre bourgeois. Renommée Cascabelle, l’adolescente va recueillir leurs confidences, découvrir la liberté et partager leurs excès, leurs rêves et leurs chagrins…
Avec Les cogne-trottoirs, roman d’apprentissage mettant en scène le duo touchant d’un âne funambule et d’une môme qu’un drame a privée de parole, Bartabas signe un premier roman halluciné, lyrique et gouailleur, au style éblouissant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bartabas, fondateur du théâtre équestre Zingaro, est l'auteur de plusieurs récits parus aux éditions Gallimard. Les cogne-trottoirs est son premier roman.

 

Avis :

Les cogne‑trottoirs sont les artistes de rue, les marginaux et les existences cabossées qui vivent au ras du bitume, à la fois leur scène, leur refuge et parfois leur seule certitude. Bartabas met en lumière ce peuple invisible dans un premier roman comme enchanté, porté par une plume somptueuse aux fulgurances flamboyantes, où la fiction embrasse pleinement la fragilité et la part de rêve de ces trajectoires bohèmes.

Après un acte de rupture radicale qui l’arrache au viol et à la brutalité, Cascabelle, toute jeune encore, prend la route sans projet ni destination. Sa rencontre avec un funambule lui offre la compagnie indéfectible d’un âne de cirque et l’initie à l’art du fil, grâce auquel elle trouve sa place au sein de la troupe menée à Paris par l’Amiral, au cœur d’un tourbillon haut en couleur de numéros de rue, d’amours tumultueuses et même de découvertes littéraires. Dans ce microcosme en perpétuel mouvement, sans cadre ni cadence, on vit dans un déséquilibre choisi, un désordre quotidien d’où jaillissent créativité débridée et intensité affective.

Bartabas excelle à transposer dans l’écriture ce qui fait la force de son univers scénique : une attention extrême aux corps, aux gestes et aux présences, et une vraie capacité à faire surgir la poésie du plus humble. Loin de tout misérabilisme, il donne à voir la rue comme un espace de création brute, un territoire où l’art naît de la nécessité autant que du désir. La trajectoire de Cascabelle, oscillant entre fuite, apprentissage et réinvention, porte en elle une réflexion plus large sur la survie, la métamorphose et la puissance réparatrice du collectif. Souple et lumineuse, traversée d’élans oniriques, la langue se fait le miroir de cette communauté mouvante et bigarrée : heurtée ou lyrique, sèche ou baroque, toujours au plus près de l’émotion, elle montre combien la beauté peut surgir là où on ne l’attend pas, dans un équilibre précaire, sur un fil tendu entre chaos et grâce.
 
Le fondateur de Zingaro signe ici un premier roman époustouflant, étonnant et sans pareil. Son écriture, vibrante et poétique, retranscrit l'univers des saltimbanques avec une tendresse, un humour et un sens du détail qui transcendent ce récit d’apprentissage sincère et à fleur de peau. Dans une cohérence artistique remarquable, son langage scénique se transpose naturellement en littérature, conservant sa force visuelle et émotionnelle. Sans une once de complaisance, ce récit de vies précaires et chahutées déploie un ton onirique, parfois absurde mais toujours lumineux, révélant la beauté fragile et la solidarité quasi familiale de ces êtres pour qui la liberté est à la fois un art de vivre et une puissance créatrice pleinement assumée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Pour travailler dans la rue, si Andrea ne veut pas être malmenée, arrêtée et amendée pour outrage public aux mœurs, elle doit retrouver son corps d’homme. Assise devant son miroir, avant de se désempourprer, elle reste un long moment à contempler son visage… sa créature… Effacer cette image, c’est détruire ce qui regarde en elle-même, c’est quitter la vérité pour montrer un mensonge. C’est un travestissement à l’envers. Pour composer son personnage, il lui faut revenir à son être premier. Ce retour à l’origine la bouleverse chaque fois. C’est comme si elle se lavait d’avoir voulu être. Maintenant, elle accouche son nouveau visage d’une main experte, la face couverte de blanc, les lèvres bordées de noir et le sourcil en circonflexion. Elle s’inspire du personnage de Joel Grey dans Cabaret, qu’elle a vu au cinéma. Elle a été séduite par ce maître de cérémonie, dandy explosif et inquiétant, un peu androgyne, qui lance des œillades magnétiques. Elle s’habille d’une queue-de-pie dont les poches sont aménagées, d’un plastron blanc et d’un chapeau claque. Comme par magie elle instaure un corps aux frontières fluctuantes, non pas un corps imaginaire, mais son propre corps apte à la transgression.


Autour du cercle, l’Amiral allume des flammèches à l’aide de coton imbibé d’essence. D’une flamme il réveille le soir pétrifié, puis plonge sa main de chair et de feu dans un seau plein de neige. L’Ange difforme et pathétique regarde se lever l’arc en ciel et glisse dans l’air glacé. La Castafiore emmitouflée chante l’aubade à l’amour et assoit les solitudes. L’Érudit raconte des fables noires qui laissent les enfants songeurs, la manche prend des allures de conte de Grimm. La jeune fille et son âne marchent dans le ciel avec la franchise des étoiles. Quand ils habitent le cercle, les Baladins s’offrent tout entiers. Ils livrent leurs âmes à la rumeur des passants. Cette lumière qui illumine leurs regards, ce déséquilibre profond entre l’acte d’offrir et celui de recevoir, cette beauté brutale qui les traverse et que l’on ne peut acheter ni vendre, c’est dans l’espérance de telles choses qu’ils vivent. La manche est une offrande, un suicide, une flamme dans la neige. Un monde congédié.

 

mercredi 11 juin 2025

[Mention, Michaël] Qu'un sang impur

 





J'ai aimé 

 

Titre : Qu'un sang impur

Auteur : Michaël MENTION

Parution :  2025 (Belfond)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman apocalyptique, Qu'un sang impur dissèque le vivre-ensemble dans une atmosphère à la John Carpenter, entre 28 jours plus tard et The Walking Dead.
Matt, jeune père de famille, savoure une bière en terrasse à Paris, quand se produit un étrange phénomène : toutes les feuilles des arbres tombent instantanément, avant qu'une onde de choc surpuissante ébranle la capitale. Attentat ? Séisme ? Explosion nucléaire ? À la suite d'un mouvement de panique sans précédent, et en l'absence d'informations, le président décide de confiner les habitants. Matt, Clem et leur fils de quatre ans se retrouvent prisonniers de leur immeuble en banlieue et tentent d'organiser le quotidien avec leurs voisins. Jusqu'à ce qu'une terrifiante épidémie gangrène la population...
Entre solidarité, lâcheté et sacrifice, jusqu'où Matt et Clem iront-ils pour survivre et protéger leur fils ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Mention est né en 1979. Passionné de rock et d'histoire, il accède à la reconnaissance avec sa trilogie policière consacrée à l'Angleterre, récompensée par le Grand Prix du roman noir au Festival international de Beaune en 2013 et le prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015. Il est l'auteur de treize romans, dont Power (10/18, 2019), lauréat du Grand Prix du Festival Sans Nom de Mulhouse et du prix Polars pourpres, La Voix secrète (10/18, 2017) et Les Gentils (Belfond, 2023), lauréat du Grand Prix Dora-Suarez 2024 et du prix Méditerranée Polar 2024.

 

 

Avis :

Après le roman noir, le polar historique et le western, Michaël Mention s’attaque au roman apocalyptique avec une histoire sanglante de pandémie et de confinement prétexte à une critique sociale.

Dans un futur proche, un virus très ancien réactivé par une catastrophe naturelle déferle sur l’Europe en transformant les personnes infectées en zombies cannibales. Les gouvernements ayant décrété le confinement le plus strict, Matt, son épouse et leur jeune fils se retrouvent coincés avec les habitants de leur immeuble parisien dans un huis clos évoquant notre expérience de 2020 démultipliée à l’extrême. La solidarité fonctionne un temps, mais la tension croissante, alors que les tentatives d’intrusion de zombies et les nouvelles contradictoires propagées par les chaînes d’information continue et par les réseaux sociaux exacerbent l’angoisse jusqu’à l’insupportable, finit par corrompre à ce point les relations au sein de ce microcosme que de nouveaux dangers, cette fois tout intérieurs à l’immeuble, achèvent de faire exploser le semblant de sécurité construit par ses habitants. 

Lancé dès la scène-choc introductive, le rythme va crescendo dans un enchaînement de péripéties qui n’a rien à envier aux films les plus efficaces du genre. Pour autant, ce n’est pas l’angoisse qui prend le dessus chez le lecteur, comme tenu à distance par l’ironie et l’humour noir qui imprègnent le récit. Pendant que sévit à l’extérieur une folie furieuse perçue aux travers des incertitudes entretenues par les dérives des réseaux d’information, l’on fait la connaissance des personnages à l’intérieur de l’immeuble, l’on visite leur psychologie pour s’apercevoir qu’au bout du compte, nul n’est besoin d’un virus pour faire de l’homme un animal dangereux. Entre radicalisation des façons de penser et haine de l’autre, la société toute entière s’est faite amadou prêt à s’enflammer sans réfléchir à la première étincelle un peu conséquente. Le cannibalisme n’est certes pas la seule façon de s’entre-dévorer…

Assez efficace pour une lecture agréable, le livre pourra sembler manquer à la fois de puissance dans l’angoisse – sans comparaison sur ce plan avec un modèle du genre : Le chant du prophète de Paul Lynch – et de profondeur dans la vision somme toute assez sommaire qu’il propose des travers de la société contemporaine. Reste une narration maîtrisée au rythme prenant et à l’ironie grinçante, pour une parabole tournant en dérision jusque dans son titre les valeurs défaillantes d’une société plus très sûre de sa boussole. (3,5/5)

 

 

Citation :

Drôle d’époque où des starlettes du Net vendent l’eau de leur bain 5 000 balles tandis que des agriculteurs crèvent la dalle en bossant 20 heures/24.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 8 avril 2025

[Khadra, Yasmina] Coeur-d'amande

 





J'ai aimé

 

Titre : Coeur-d'amande

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2025 (Mialet Barrault)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au pied du Sacré-Cœur où il habite, la vie n’a pas gâté Nestor. Rejeté à sa naissance par sa mère qui n’a pas supporté qu’il soit anormalement petit, il vit chez sa grand-mère qui l’a recueilli et qu’il adore. Elle subvient à leurs besoins avec sa maigre retraite de professeur de français tandis que son petit-fils, animé d’une inlassable vitalité et d’un incurable optimisme, cherche et trouve mille occasions d’améliorer leur ordinaire dans ce quartier de Barbès où s’entremêlent tous les peuples, tous les destins, tous les désespoirs. Yasmina Khadra fait ici un portrait éblouissant de ce quartier singulier et de sa population.

Mais le jour où la vieille dame commence à perdre la tête et doit être placée dans une maison de retraite, sa fille décide de vendre l’appartement qui est le seul refuge de ce fils qu’elle ne veut toujours pas connaître. Pour Nestor, tout s’effondre. Il lui reste la violence de ses rêves et les mots que lui a appris sa grand-mère. Ces mots qu’il va jeter sur le papier pour crier cette rage de vivre qui l’habite. Dans le quartier, ses amis arabes le surnomment « Cœur-d’amande ». Ce sera le titre de son livre.
Et qui sait… Nul n’est à l’abri d’un succès. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis : 

Rompant avec la violence et les conflits au centre de ses précédents ouvrages, Yasmina Khadra s’inspire d’une pâtisserie algérienne,  « qaleb ellouz » ou « coeur-d’amande », très consommée pendant les soirées du Ramadan et évocatrice de douceur dans une période harassante, pour nous emmener dans un Montmartre populaire aux allures d’oasis d’amitié et de solidarité.

Rejeté par sa mère parce qu’atteint de nanisme, Nestor le narrateur n’en a pas moins toujours vécu avec bonheur auprès d’une grand-mère aimante, dans un modeste appartement de Barbès, au pied de la Butte Montmartre. Désormais âgée, celle qui, retraitée de l’éducation nationale, a su l’instruire quand l’école supportait mal son handicap et encourager chez lui l’amour des livres et de l‘écriture, commence toutefois à perdre la tête. D’abord licencié du magasin de chaussures qui l’employait, puis expulsé du logement où il vivait avec sa chère aïeule lorsque celle-ci est envoyée en maison de retraite par le juge des tutelles, Nestor voit sa vie, jusqu’ici précaire mais joyeuse, s’effondrer comme un château de cartes.

« On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ? »
Comme l’auteur a su faire avec les coups du sort grâce à ce qu’il explique d’un optimisme bâti sur l’amitié et sur des lectures qui l’ont marqué, Nestor, entouré d’indéfectibles copains et soutenu par les petites gens de son quartier, va réussir à affronter l’adversité et à reprendre son destin en main. « Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. » Et entre courage d’être soi, amitié et solidarité, la résilience sera au rendez-vous malgré la différence, la pauvreté et les duretés de la vie.

Conte à la tonalité feel-good aussi sucré que la pâtisserie de son titre, ce dernier ouvrage en date surprend dans l’oeuvre plutôt dramatique de l’auteur. La relative déception ressentie au premier degré de la lecture s’estompe toutefois face à la puissance de ses arômes particulièrement longs en bouche. Pris d’une vraie affection pour ses personnages – de petites gens comme souvent le coeur sur la main –, ému par la dédicace à la propre grand-mère de l’auteur et à toutes les autres, et comme toujours admiratif de cette plume si belle et si maîtrisée, l’on se laisse malgré soi emporter par le charme tendre et non dénué d’humour de cette histoire de résilience qui semble beaucoup emprunter au tempérament sincèrement optimiste de l’écrivain. Au point que ce nain devenu un géant des lettres à force de ténacité, de solidarité et d’amour de la littérature finit par paraître, d’une certaine façon, une sorte de projection du moi profond de l’auteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. Il n’y a pas de risque non négociable pour celui qui veut vivre pleinement sa vie. Celui-là doit savoir gérer les échecs, relever les défis et se désaltérer dans la sueur de son front comme dans une eau bénite. Le monde est une combinaison de hauts et de bas et nous en faisons partie. Personne n’y peut changer grand-chose, mais chacun doit composer avec.


Ce qui importe, c’est refuser crânement d’abdiquer, ne jamais renoncer à son rêve. Si on arrive à prendre son pied là où l’on traîne l’autre, on aura compris comment dépasser ce qui nous empêche d’avancer.


Lorsqu’il pleut sur Paris, c’est comme si on floutait une toile de maître. La plus belle ville du monde se voit délestée de sa féerie, pareille à une vieille diva en train de se démaquiller dans sa loge.


De tous ces moments-là, le plus abominable, le plus cruel est l’instant où je vois Mamie, de l’autre côté de la baie vitrée, pleurer en silence. Son visage est un masque mortuaire. Elle vient de comprendre que sa vie, toute sa vie, est restée là-bas, à Montmartre, refoulée au fond de la pénombre en train d’enténébrer notre petit appart, rue de Steinkerque. Le regard qu’elle m’expédie dans un ultime recours est d’une détresse absolue ; il m’anéantit presque. C’est le regard d’une partante, d’une agonie bâclée qui enclenche son compte à rebours – le regard effaré qui languit déjà des absences et des repères d’antan, et qui dit toutes les peines du monde en un seul mot que ses vieilles lèvres usées n’arrivent pas à évacuer de peur qu’il retentisse d’un bout à l’autre de la terre.
Deux infirmières aident Mamie à marcher vers son destin.

 
J’ai pesé le pour et le contre. Céder à la tentation ou bien me ressaisir ? Pas facile de trancher. J’ai dit à Françoise : « Si j’accepte de coucher avec toi, je vais me détester. Si je refuse, tu vas me détester. » Et Françoise a rétorqué : « Détestons-nous pour voir, et après on sera quittes. »


On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 23 avril 2024

[Aguilar Zéleny, Sylvia] Poubelle

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Poubelle (Basura)          

Auteur : Sylvia AGUILAR ZELENY

Traduction : Julia CHARDAVOINE

Parution : en espagnol (Mexique) en 2018,
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ciudad Juárez, située à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, est connue pour être l’une des villes les plus dangereuses de la planète, en particulier pour les femmes. Il s’y trouve aussi une décharge qui abrite des centaines d’habitants et une économie parallèle. À travers trois voix de femmes qui s’élèvent de ce territoire, c’est tout un monde qui nous est raconté. Une adolescente née dans la décharge, une patronne de maison close qui ne rêve que de s’en extirper et une scientifique américaine qui vient étudier les effets de cet environnement sur ses habitants. Poubelle entrelace les destins de ces femmes que seule la solidarité pourra sauver.

Tantôt tendre et poétique, tantôt bouleversant, ce texte explore une réalité inconcevable, à hauteur d’êtres humains inoubliables.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvia Aguilar Zéleny est une romancière et une nouvelliste née à Hermosillo, Sonora, Mexique, en 1973. Elle a étudié la littérature hispanique à l’université de Sonora et a commencé sa carrière comme enseignante à l’Institut de technologie et d’études supérieures de Monterrey. Elle occupe actuellement un poste de professeure assistante au sein du master de creative writing de l’université du Texas à El Paso. Une partie de son œuvre a été publiée au Mexique, aux Etats-Unis, en Argentine et en Espagne. Poubelle est son premier livre traduit en France.

 

 

Avis :

De part et d’autre du Rio Bravo qui dessine la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, se font face la tristement célèbre Ciudad Juarez, capitale mondiale du meurtre et du féminicide, et la prospère El Paso, pour sa part l’une des agglomérations les plus sûres de l’Amérique. C’est dans cette zone frontalière de tous les contrastes que se croisent trois destins de femmes. Alicia, adolescente abandonnée et vagabonde, vit sur l’immense décharge à ciel ouvert qui, côté mexicain, permet à une foule de pauvres hères de subsister de la vente du moindre déchet récupérable. Griselda, médecin à El Paso, vient y mener un travail de recherche sur les « enjeux de santé publique et environnementaux ». Enfin, Reyna, chassée de son emploi et de sa vie américaine lorsqu’elle a décidé de quitter son identité d’homme pour s’assumer femme, s’efforce de tourner le dos au cloaque qui empuantit le quartier, tout en régentant la petite troupe de prostituées transsexuelles qu’elle a prise sous son aile.

Aux antipodes les unes des autres en raison de profondes inégalités – toutes deux adoptées, Alicia n’a connu que la misère au Mexique, tandis que Griselda, qui a grandi et étudié au Texas, a pu accéder à une vie confortable ; Reyna a, quant à elle, d’abord connu l’aisance sous ses traits d’homme à El Paso, avant de devoir se résoudre à rentrer au Mexique et à s’y prostituer pour subsister, cette fois en femme –, ces trois Mexicaines ne découvriront jamais, contrairement au lecteur, le lien invisible qui les unit pourtant. Mais, femmes au carrefour de diverses frontières poreuses et incertaines, entre sécurité et précarité, rôle de sujet ou d’objet, genre masculin et féminin, en tous les cas confrontées à l’éternelle loi du plus fort, elles ont en commun le courage et le sens de l’entraide, seuls capables de transmuer en opiniâtre résilience leurs incertitudes et leurs fragilités.

L’on se souvient du terrifiant 2666 où Roberto Bolaño s’inspirait de Ciudad Juarez pour peindre l’effroyable tableau d’une ville mexicaine frontalière ravagée par des assassinats de femmes. Ici aussi, les cadavres se mêlent à la marée des déchets quotidiennement déversés sur la décharge au coeur du récit. Ils sont simplement devenus la manifestation ordinaire – que, pour leur sécurité, les habitants ont pris l’habitude d’ignorer – de contingences avec lesquelles il faut bien composer pour survivre. Alors, pour autant toujours prégnants, violence et danger, qu’ils prennent la forme de meurtres ou d’agressions courantes – conjugales, familiales, ou même professionnelles pour les prostituées –, ne se manifestent qu’indirectement dans la narration, au travers de leur intégration dans le comportement quotidien des personnages. Sans se plaindre, chacune des trois femmes se défend comme elle peut : la plus jeune, avec la rage de survivre ; la plus favorisée, avec culpabilité ; et la plus lucide avec l’ironie du désespoir. Leurs regards et leurs voix se croisent en une alternance virtuose de trois styles d’expression, oral et lapidaire chez Alicia, plus nuancé et introspectif chez Griselda, plein d’une verve intarissable et délibérément irrévérencieuse chez Reyna.

Dans cette histoire, où non seulement les déliquescences familiales n’ont finalement rien à envier aux violences commises à grande échelle dans la ville de Ciudad Juarez, mais aussi où les personnages ne prendront de toute façon jamais conscience des secrètes filiations qui les unissent, ce sont en définitive d’autres formes de proximités que biologiques ou nationales, celles qui rassemblent par un vécu commun et une identité partagée, que reconstruisent les personnages pour se sortir de la poubelle, au propre comme au figuré, qu’est devenu leur environnement.

Un livre fort et parfaitement maîtrisé, sur un sujet que l’auteur, née à Sonora au Mexique et aujourd’hui enseignante à l’université d’El Paso, connaît de près, puisqu’elle a coordonné bénévolement des ateliers d'écriture pour les adolescents et les victimes de violence à El Paso et qu'elle y a fondé une résidence pour femmes et écrivains LGBTQ. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous les chiens qui sont arrivés après, je ne leur ai plus jamais donné de nom. Les chiens, maintenant, ils s’appellent juste les chiens. C’est plus facile quand ils n’ont pas de nom. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que parfois il vaut mieux qu’ils n’aient pas de nom, parce que quand tu les appelles et qu’ils ne viennent pas, tu t’en fous. Les chiens, ils finissent toujours par revenir, mais je sais qu’un jour non, un jour ils ne reviendront pas, un jour je vais les trouver les tripes à l’air, écrasés par un pneu de camion ou tout gonflés après avoir bouffé un mauvais truc. Et tant pis, c’est comme ça, avec les chiens, ils vont et viennent. Y en a toujours un autre qui arrive et c’est comme si c’était le même chien. Si tu l’appelles « chien » et c’est tout, tu t’en fous que ce soit un autre et pas celui qui te suivait depuis des mois.
Les chiens sans nom sont ma seule famille.
 

Chela habitait dans un autre quartier, pas loin d’ici. Elle était femme au foyer. Son mari subvenait aux besoins de la famille, jusqu’à ce qu’un jour il ne revienne pas de la maquiladora, l’usine où il travaillait. Elle a d’abord signalé sa disparition, puis est allée interroger les gens de l’usine, mais elle a fini par comprendre qu’elle ne le retrouverait pas et qu’elle risquait plutôt de mettre en danger ses enfants, alors elle a arrêté de poser des questions. Elle a travaillé dans une boucherie, puis dans un supermarché, jusqu’à ce qu’elle rencontre Alicia, qui l’a emmenée à la décharge : « Pour moi, la poubelle, c’est comme de l’argent. Ca ne me dégoûte même plus, vous voyez, je viens même avec mes gosses quand ils n’ont pas école, parce qu’ensemble on ramasse plus de trucs. Tout ce que vous voyez, ce n’est pas de la poubelle, c’est de la nourriture, c’est une maison, c’est des vêtements, c’est des meubles, c’est la vie. La misère est galopante, mais ici on peut s’en sortir.
 

Ce jour-là, il y avait plus de brouillard que d’habitude. Le brouillard, c’est ce qu’il reste dans l’air quand les camions sont passés balancer leurs ordures et ont roulé sur la poubelle. Plus que du brouillard, d’ailleurs, c’est de la poussière, une couche de poussière que parfois on ne sent pas du tout et qui, d’autres fois, pique les yeux. Ce jour-là, le brouillard piquait un max, ça grattait et tout et tout . Les camions sont partis et je n’avais pas envie d’attendre les suivants. J’étais sur le point de rentrer à la baraque quand je l’ai aperçu. Il était par terre, enroulé dans une couverture, comme tous les corps qui apparaissent ici de bon matin. Au début, je ne pensais pas aller voir, s’il y a bien quelque chose qu’on sait dans la décharge, c’est qu’il vaut mieux laisser les morts là où ils sont. Mais j’ai entendu un autre camion arriver, il se rapprochait lentement et le corps a commencé à bouger. Il a secoué la couverture. Il s’est découvert. Il a fait un effort pour se lever. Je l’ai reconnu à cause des cheveux blancs, mêlés aux gris et aux noirs, accrochés en petite queue-de-cheval sur sa nuque. J’ai couru l’aider, je me suis dépêchée. Coup de bol, le camion a vidé sa putain de charge un peu plus loin, sinon, adios don Chepe, il serait mort de chez mort. C’est déjà arrivé à un gamin, à une femme, et à un mec de mon âge aussi. La vérité, c’est que ça arrive à tous les gens trop cons pour savoir se placer correctement quand le camion décharge sa cascade d’ordures.
Des novices, quoi.


 

mardi 1 mars 2022

[Shafak, Elif] 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : 10 minutes et 38 secondes
            dans ce monde étrange
            (10 Minutes 38 Seconds
            in this Strange World)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2019,
                  en français en 2020 (Flammarion)

Pages : 400

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Et si notre esprit fonctionnait encore quelques instants après notre mort biologique ? 10 minutes et 38 secondes exactement. C’est ce qui arrive à Tequila Leila, prostituée brutalement assassinée dans une rue d’Istanbul. Du fond de la benne à ordures dans laquelle on l’a jetée, elle entreprend alors un voyage vertigineux au gré de ses souvenirs, d’Anatolie jusqu’aux quartiers les plus mal famés de la ville.

En retraçant le parcours de cette jeune fille de bonne famille dont le destin a basculé, Elif Shafak nous raconte aussi l’histoire de nombre de femmes dans la Turquie d’aujourd’hui. À l’affût des silences pour mieux redonner la parole aux « sans-voix », la romancière excelle une nouvelle fois dans le portrait de ces « indésirables », relégués aux marges de la société.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

La prostituée Tequila Leila est retrouvée assassinée, son corps jeté dans une poubelle d’Istanbul. Comment cette femme a-t-elle pu finir si tragiquement sur les trottoirs de la ville ? Pendant les dix minutes qui suivent sa mort, soit le laps de temps pendant lequel des scientifiques ont constaté que l’activité cérébrale d’une personne décédée pouvait perdurer, Leila se remémore son parcours, depuis l’Anatolie jusqu’aux bas quartiers stambouliotes, là où après avoir rompu avec sa famille, elle a fini, dans son malheur, par trouver la solidarité et l’indéfectible amitié d’autres parias. Ils sont cinq : cinq amis qui vont tout faire pour lui éviter l’ultime infamie, celle du Cimetière des Abandonnés, à Kylios.

Une triste photographie figure à la fin du roman : un champ de mauvaise terre caillouteuse, boursouflé de vagues renflements agglutinés dans le plus grand désordre et piquetés de grossières étiquettes simplement numérotées. C’est dans cet équivalent très sommaire de nos carrés des indigents en France, que sont entassés après leur mort les indésirables de la société d’Istanbul, rejetés par leurs familles elles-mêmes. S’y côtoient misérables et marginaux, prostituées et travestis, délinquants et criminels, révolutionnaires « morts » en garde à vue, insurgés kurdes, bébés abandonnés… : tous mis au rebut à l’issue d’une existence de réprouvés. Cette histoire, fictive mais représentative, retrace le parcours de l’une de ces personnes abandonnées, prostituée tuée dans l’indifférence générale et simplement transférée, sans enquête judiciaire, de la poubelle où elle a été jetée à cet officiel terrain vague qui tient plus du dépotoir que du cimetière.

Leila n’est autre qu’une fille ordinaire, grandie dans une famille ordinaire, en Anatolie. Née en 1947, elle vit sous l’autorité d'un père pris d'une austère ferveur religieuse. Victime injustement sacrifiée à l’honneur familial, elle quitte la maison sans espoir de retour. Désormais proie facile puisqu’une femme seule osant prétendre à l’indépendance est déjà considérée « perdue » dans les années soixante en Turquie, sans ressources ni protection, elle rejoint bientôt la frange la plus méprisée de la société, que ni personne, ni la police, ne protégeront jamais des maltraitances, ni même des crimes.

L’histoire elle-même serre le coeur, pourtant aucune tristesse, aucun pathos, ne viennent charger une narration alerte, imprégnée de la chaleur humaine que partagent Leila et ses amis, déchus eux aussi. Après le frappant défilement d'une vie pendant le bref moment séparant l’arrêt cardiaque et la mort cérébrale, le récit se poursuit en compagnie des cinq amis de Leila, dans une folle équipée aussi hilarante dans ses macabres rebondissements que touchante dans sa fidélité à la disparue. Impossible de ne pas se prendre d’affection pour ces cinq autres personnages, - en tête desquels l’inénarrable trans Nalan -, désarmants de vulnérabilité, de sincérité et de dignité dans leur infrangible solidarité de pestiférés.

Exilée en Angleterre après avoir fait les frais en Turquie de sa libre expression littéraire, Elif Shafak continue de dénoncer l'hypocrisie d'une société turque qui n'en finit plus de renforcer sa violence autoritariste. Les femmes en sont les premières victimes, puisque, face aux rigueurs religieuses croissantes, beaucoup d'entre elles se retrouvent plus que jamais marginalisées et vilipendées lorsqu’elles prétendent à leur indépendance. Lucide, mais non dépourvu de drôlerie malgré la gravité de son sujet, ce livre qui se lit d'un trait exprime autant de révolte que d'attachement à une Istanbul que l'on découvre sous un jour sans fard. Nouveau coup de coeur pour cet auteur qui fait partie de mes favoris. (5/5)

 

Citations : 

Mère lui avait dit qu’à sa naissance, la sage-femme avait jeté le cordon ombilical sur le toit de l’école pour qu’elle devienne institutrice, mais Baba n’y tenait pas tellement. Plus maintenant. Récemment, un cheikh lui avait expliqué qu’il valait mieux pour les femmes rester chez elles, et se couvrir lors des rares occasions où elles étaient obligées de sortir. Personne n’a envie d’acheter des tomates qui ont été touchées, pressées et souillées par d’autres clients. Mieux vaut que toutes les tomates du marché soient bien emballées et protégées. Pareil pour les femmes, disait le cheikh. Le hijab était leur emballage, l’armure qui les protégeait contre les regards salaces et les contacts non désirés.

Pour la première fois elle parvenait à prendre du recul et à s’observer ainsi que sa famille comme de l’extérieur : et ce qu’elle découvrait la mettait mal à l’aise. Elle avait toujours considéré qu’ils étaient une famille normale, semblable à toutes les autres du monde. Maintenant elle n’en était plus si sûre. Si jamais ils avaient quelque chose de différent – quelque chose d’intrinsèquement déréglé ? Elle saisissait encore mal que la fin de l’enfance n’intervient pas quand le corps d’une enfant change sous l’effet de la puberté, mais quand son esprit devient apte à voir sa vie par les yeux d’un étranger.

Jusqu’à ce jour, elle s’était gardée d’exprimer son amour pour sa mère quand MaTante était présente. Dorénavant elle devrait aussi garder secret son amour pour sa tante. Leila commençait à comprendre que les sentiments de tendresse doivent toujours rester cachés – qu’ils ne peuvent être révélés que derrière une porte close et ne jamais être évoqués ensuite. Voilà la seule forme d’affection qu’elle avait apprise des adultes, et cette leçon-là aurait de sinistres conséquences.

Il parcourut à pied les quinze kilomètres jusqu’à la gare la plus proche et sauta dans le premier train vers Istanbul pour ne plus jamais revenir. Au début, il dormait dans la rue, travaillant comme masseur dans un hammam à l’hygiène médiocre et à la réputation pire encore. Bientôt, il nettoyait les toilettes de la gare de Haydarpaşa. C’est en exerçant cet emploi qu’Osman se forgea l’essentiel de ses convictions sur ses frères humains. Personne ne devrait philosopher sur la nature de l’humanité tant qu’il n’a pas travaillé une quinzaine de jours dans des toilettes publiques et vu comment se comportent les gens dès lors qu’ils en ont la possibilité – rompre le tuyau de vidange, casser la poignée de la porte, dessiner partout des graffiti obscènes, pisser sur l’essuie-main, couvrir l’endroit de toutes les saletés imaginables, en sachant que quelqu’un d’autre devra nettoyer.
 
Sa mère lui avait dit un jour que l’enfance était une immense vague bleue qui vous soulevait et vous portait en avant, puis disparaissait juste au moment où vous croyiez qu’elle durerait toujours. Impossible de lui courir après ou de la faire revenir. Mais la vague, avant de disparaître, laissait un cadeau derrière elle – un coquillage au bord de l’eau. À l’intérieur étaient préservés tous les sons de l’enfance. Encore aujourd’hui, si Jameelah fermait les yeux et écoutait attentivement, elle parvenait à les entendre : les éclats de rire de ses cadets, les paroles tendres de son père quand il brisait le jeûne avec quelques dattes, celles que chantait sa mère en cuisinant, le crépitement du feu le soir, le bruissement de l’acacia.

Le monde n’est plus le même pour celui qui tombe amoureux, pour celui qui en occupe le centre ; il ne peut que tourner plus vite désormais.

Les vêtements étaient politiques. Ainsi que les pilosités faciales – en particulier la moustache. Les nationalistes la portaient pointes en bas, en forme de croissant de lune. Les islamistes la taillaient, courte et bien nette. Les staliniens préféraient les moustaches morse qui paraissaient ne jamais avoir rencontré un rasoir.

Elles se soutenaient mutuellement avec la loyauté que seuls ceux qui peuvent compter sur très peu de gens savent mobiliser. Sur les conseils de Leila, elle se décolora les cheveux, mit des lentilles de contact turquoise, se fit refaire le nez et changea toute sa garde-robe. Tous ces changements et plus parce qu’elle avait appris que son mari était à Istanbul, et qu’il la cherchait. Qu’elle dorme ou qu’elle veille, Humeyra tremblait à l’idée d’être victime d’un crime d’honneur. Elle ne pouvait se retenir d’imaginer l’instant de son assassinat, envisageant chaque fois une fin plus atroce. Les femmes accusées d’indécence n’étaient pas toujours mises à mort, elle le savait ; parfois on les persuadait simplement de se suicider. Le nombre de suicides forcés, en particulier dans les petites villes de l’Anatolie du Sud-Est avait connu une telle escalade qu’il faisait l’objet d’articles dans la presse étrangère. À Batman, pas très loin de son lieu de naissance, le suicide était la principale cause de mortalité chez les jeunes femmes.

Au-delà de la chaussée, derrière des murs protecteurs, des snipers avaient été disposés dans les étages élevés de l’Intercontinental. Leurs armes automatiques tiraient en rafale, dirigées droit sur la foule. Un hurlement déchira le silence stupéfait des manifestants. Une femme pleurait ; quelqu’un d’autre hurlait, disait aux manifestants de courir. Ce qu’ils firent, sans savoir où aller. (…)
Le lendemain, 2 mai, on ramassa plus de deux mille douilles de fusil dans la zone autour de Taksim. D’après les rapports, il y eut plus de cent trente personnes grièvement blessées. (…)
Il faisait partie des trente-quatre décédés, la plupart piétinés à mort dans la débandade rue des Chaudronniers.
 
Des chercheurs de divers établissements connus dans le monde entier avaient relevé des signes d’activité cérébrale persistante chez des gens qui venaient de mourir. Dans certains cas elle ne durait que quelques minutes. Dans d’autres, jusqu’à dix minutes et trente-huit secondes. Que se passait-il durant ce laps de temps ? Le défunt se rappelait-il le passé, si oui, quelles parties, et dans quel ordre ? Comment l’esprit parvenait-il à concentrer une vie entière dans le temps que met une casserole d’eau à bouillir ?

Pour Nostalgia Nalan, il y avait deux genres de familles dans ce monde : les parents formaient la famille de sang ; et les amis, la famille d’eau. Si votre famille de sang était gentille et affectueuse, vous pouviez remercier votre bonne étoile et en profiter le mieux possible ; sinon il restait un espoir : les choses pouvaient s’arranger quand vous seriez en âge de quitter votre nid si peu douillet.  
Quant à la famille d’eau, elle se formait bien plus tard dans la vie et c’était vous, en grande partie, qui la composiez. Certes rien ne pouvait remplacer une famille de sang aimante et heureuse, mais à défaut, une bonne famille d’eau pouvait laver les blessures et le chagrin amassés au fond de soi comme de la suie noire. Il était donc possible pour vos amis de trouver une place précieuse dans votre cœur, et d’y occuper plus d’espace que tous vos parents réunis. Mais ceux qui n’ont pas eu à vivre l’expérience d’être rejetés par leurs proches ne comprendront jamais cette vérité, vivraient-ils un million d’années. Ils ne sauront jamais que dans certains cas l’eau coule plus épaisse que le sang.

Vous avez grillé un feu rouge.
— Vraiment ? l’interrompit le conducteur. Vous savez qui est mon oncle ? »  
C’était une allusion que tout agent futé aurait prise en compte. Des milliers de citoyens à tous les échelons de la société entendaient chaque jour ce genre d’insinuation et saisissaient aussitôt le message. Ils comprenaient qu’on pouvait faire sauter les contraventions, tordre les lois, faire des exceptions. Ils savaient que les yeux d’un employé du gouvernement pouvaient devenir temporairement aveugles, et ses oreilles sourdes aussi longtemps qu’il le fallait. Mais cet agent de police-là, bien que ce ne soit pas un bleu dans le métier, souffrait d’une maladie incurable : l’idéalisme. En entendant le discours du jeune homme, au lieu de reculer, il répondit : « Peu m’importe qui est votre oncle. Les lois sont les lois. »  
Même les enfants savent que ce n’est pas vrai. Les lois sont parfois les lois. D’autres fois, selon les circonstances, ce sont des paroles vides, des expressions absurdes ou des plaisanteries dépourvues de chute. Les lois sont des tamis aux trous si larges que toutes sortes de choses peuvent passer au travers ; les lois sont des plaquettes de chewing-gum qui ont perdu leur goût depuis longtemps mais qu’on n’a pas le droit de cracher ; les lois de ce pays, et de l’ensemble du Moyen-Orient, sont tout sauf des lois. L’agent paya de sa carrière le fait de l’avoir oublié. L’oncle du conducteur – un des principaux ministres – s’assura qu’il serait muté dans une sinistre petite ville sur la frontière orientale où il n’y avait pas une voiture sur des kilomètres à la ronde.
 
Couvert de buissons d’armoises, d’orties et de centaurées, entouré d’une clôture aux fils distendus entre quelques piquets, c’est le cimetière le plus étrange d’Istanbul. Il ne reçoit pratiquement pas, ou pas du tout, de visites. Même les pilleurs de tombes aguerris préfèrent l’éviter, redoutant la malédiction des maudits. Déranger les morts vous expose à des risques, mais déranger ceux qui sont à la fois morts et maudits c’est courtiser le désastre.  Presque tout individu enterré chez les Abandonnés est d’une manière ou d’une autre un proscrit. Nombre d’entre eux ont été rejetés par leur famille ou leur village ou la société en général. Accros au crack, alcooliques, joueurs, petits délinquants, vagabonds, fugueurs, pouilleux, personnes disparues, malades mentaux, épaves, mères célibataires, prostituées, proxénètes, travestis, séropositifs… Les indésirables. Parias de la société. Lépreux de la culture.  Parmi les résidents du cimetière il y a aussi des assassins de sang-froid, des tueurs en série, des kamikazes, des prédateurs sexuels et, si déroutant que cela puisse paraître, leurs innocentes victimes. Le méchant et le bon, le cruel et le miséricordieux ont été plantés six pieds sous terre, côte à côte, rangées sur rangées oubliées du ciel. La plupart n’ont même pas la plus modeste pierre tombale. Ni nom ni date de naissance. Seulement une planchette en bois grossièrement taillée portant un numéro et parfois même pas, juste une plaque métallique rouillée.
(…)
D’autres tombes proches de celles de Leila étaient occupées par des révolutionnaires morts pendant une garde à vue. A commis un suicide, disaient les rapports officiels, découvert dans sa cellule avec une corde (ou une cravate ou un drap ou un lacet de chaussure) autour du cou. Les ecchymoses et les brûlures sur les cadavres racontaient une histoire différente, de tortures aggravées sous surveillance policière. Quantité d’insurgés kurdes étaient également enterrés ici, transportés dans ce cimetière depuis l’autre bout du pays. L’État ne voulait pas en faire des martyrs aux yeux de la population, aussi emballait-on soigneusement les corps, comme s’ils étaient en verre, avant de les transférer.
Les plus jeunes résidents du cimetière étaient les bébés abandonnés. Des nourrissons emmaillotés déposés dans une cour de mosquée, un terrain de sport noyé de soleil ou un cinéma mal éclairé. Ceux qui avaient de la chance étaient sauvés par des passants et confiés à des agents de police qui les habillaient et les nourrissaient gentiment, puis leur donnaient un nom – quelque chose d’optimiste comme Félicité, Joy, ou Esperanza, pour contrecarrer leur début malheureux. Mais de temps à autre il y avait des bébés moins fortunés. Une nuit dehors au froid suffisait à les tuer.
En moyenne cinquante-cinq mille personnes mouraient à Istanbul chaque année – et environ cent vingt d’entre elles seulement finissaient ici à Kilyos.
 
Du temps où elle vivait en Anatolie, Nalan avait vu de près les faucons se poser sur l’épaule de leurs ravisseurs, attendant patiemment la friandise ou l’ordre suivant. Le sifflet du fauconnier, l’appel qui mettait fin à la liberté. Elle avait remarqué aussi qu’on coiffait ces nobles rapaces d’un capuchon pour les empêcher à coup sûr de s’affoler. Voir c’est savoir, et savoir c’est terrifiant. Tout fauconnier a appris que moins l’oiseau en voit, plus il est calme.  
Mais sous ce capuchon où il n’y avait aucun repère, où le ciel et la terre se confondaient dans un repli de toile noire, même réconforté, le faucon devait se sentir nerveux, comme en prévision d’un coup qui pouvait tomber à n’importe quel moment. Des années plus tard, Nalan avait le sentiment que la religion – et le pouvoir et l’argent et l’idéologie et la politique – faisait également office de capuchon. Toutes ces superstitions, ces prophéties, ces croyances privaient les humains de vision, les maintenaient sous contrôle, au fond elles affaiblissaient leur estime de soi à tel point que désormais ils avaient peur de tout et de n’importe quoi.

Peut-être que la mort terrifie tout le monde, mais plus encore celui qui sait en son for intérieur qu’il a vécu une vie de faux-semblants et d’obligations, une vie formatée par les besoins et les exigences des autres.

La religion avait toujours été pour elle source d’espoir, d’endurance et d’amour – un élan qui la soulevait d’un souterrain sombre vers une lumière spirituelle. Elle était peinée de voir que le même élan pouvait tout aussi aisément en faire dégringoler d’autres jusqu’au fond. Que les enseignements qui lui réchauffaient le cœur et la rapprochaient de toute l’humanité, sans distinction de croyance, couleur ou nationalité, puissent être interprétés de manière telle qu’ils divisaient, égaraient et séparaient les êtres humains, semant graines d’hostilité et flots de sang. Si elle était rappelée à Dieu un jour, et admise à s’asseoir en Sa présence, elle aimerait beaucoup pouvoir Lui poser juste une question simple : « Pourquoi acceptes-Tu d’être si souvent mal compris, Toi mon Dieu très beau et miséricordieux ? »

C’était une période angoissante, rappellerait-elle par la suite à Nalan. Des civils innocents se faisaient tuer, chaque jour une bombe explosait quelque part, les universités étaient transformées en champs de bataille, des milices fascistes occupaient les rues, et la torture se pratiquait systématiquement dans les prisons. La révolution n’était peut-être qu’un mot pour certains, mais pour d’autres c’était une question de vie ou de mort.

Eh bien, ici, nous les femmes on doit toujours avoir sur nous une épingle à nourrice quand nous prenons le bus pour piquer le connard qui voudrait nous harceler. Je ne crois pas que ça soit pareil dans une grande ville occidentale. Il y a toujours des exceptions, bien sûr, mais au pif je dirais que l’indice qui mesure le mieux l’écart entre “ici” et “là-bas”, c’est le nombre d’épingles à nourrice utilisées dans les transports publics.
 
D/Ali expliqua que dans les grandes villes européennes, les lieux de sépultures étaient soigneusement disposés et bien entretenus, et si verdoyants qu’ils auraient pu passer pour des jardins royaux. Mais pas à Istanbul, où les cimetières étaient aussi débraillés que les vies menées à la surface. Ce n’était pas seulement une affaire de propreté. À un moment donné de leur histoire, les Européens avaient eu la brillante idée d’expédier les morts sur les pourtours de leurs villes. Pas tout à fait « hors de vue, hors de l’esprit », mais à coup sûr « hors de vue, hors de la vie urbaine ». On avait établi des lieux d’inhumation au-delà des murs de la ville ; les fantômes furent séparés des vivants. Ce fut fait de façon rapide et efficace, comme de séparer les jaunes d’œuf des blancs. La nouvelle disposition se révéla très bénéfique. N’étant plus forcés de voir des pierres tombales – ces sinistres rappels de la brièveté de l’existence et de la sévérité divine – les citoyens européens galvanisés se lancèrent dans l’action. Une fois la mort chassée de leur routine quotidienne, ils pouvaient se concentrer sur d’autres sujets ; composer des arias, inventer la guillotine, puis la locomotive à vapeur, coloniser le Nouveau Monde et découper le Moyen-Orient… On peut faire tout cela et bien plus quand on éloigne de son esprit le fait perturbant d’être un simple mortel.  
« Et Istanbul ? » demanda Leila.
S’appropriant le dernier morceau de baklava, D/Ali répliqua : « Ici c’est différent. Cette ville appartient aux morts. Pas à nous. »  
À Istanbul les vivants n’étaient que des résidents temporaires, les hôtes non invités, ici aujourd’hui partis demain, et au fond chacun le savait. Les pierres tombales blanches croisaient les citadins à chaque tournant – au bord des routes, des centres commerciaux, des parkings ou des terrains de football, dispersées dans tous les recoins, comme un collier de perles dont le fil s’est rompu. D/Ali déclara que si des millions de Stambouliotes n’utilisaient qu’une fraction de leur potentiel, c’était dû à la proximité décourageante des sépultures. On perd tout goût de l’innovation quand on vous rappelle constamment que la Grande Faucheuse se tient au coin de la rue, sa faux rougie étincelant au soleil. Voilà pourquoi les projets de rénovation n’aboutissaient à rien, que l’infrastructure échouait et que la mémoire collective était aussi ténue qu’un mouchoir en papier. Pourquoi s’entêter à dessiner l’avenir ou à commémorer le passé quand nous glissons tous sur la pente vers la sortie finale ? La démocratie, les droits de l’homme, la liberté de parole – à quoi bon, si nous sommes tous sur le point de mourir ? L’organisation des cimetières et le traitement des morts, conclut D/Ali, voilà la principale différence entre les civilisations.
 
Peu après il avait remarqué les entailles sur l’intérieur de ses bras, et avait deviné qu’elle devait en avoir de semblables sur les mollets et sur les cuisses. Inquiet, il l’avait pressée de questions, auxquelles elle avait répondu par un haussement d’épaules. C’est bon, je sais quand je dois m’arrêter. Cette confession, car c’en était bien une, n’avait fait qu’aggraver son inquiétude. Lui, plus que quiconque, avant quiconque, avait su déchiffrer la souffrance de Leila. Un chagrin dense, profond, s’était emparé de lui ; un poing s’était refermé sur son cœur. Chagrin qu’il avait tenu caché de tous et nourri pendant toutes ces années, car qu’est-ce donc que l’amour sinon soigner la douleur de l’autre comme si c’était la vôtre ?

Istanbul était une ville liquide. Rien ici de permanent. Rien qui semble établi. Tout avait dû commencer des milliers d’années auparavant, quand les lames de glace fondirent, que les eaux montèrent, et que toutes les formes de vie connues furent détruites. Les pessimistes avaient été les premiers à fuir les lieux, sans doute ; et les optimistes à choisir d’attendre pour voir comment les choses allaient tourner. Nalan se dit que l’une des tragédies constantes de l’histoire humaine, c’est que les pessimistes sont plus doués pour la survie que les optimistes, d’où il s’ensuit logiquement que l’humanité véhicule les gènes d’individus qui ne croient pas en l’humanité.

Jusqu’en 1990, l’article 438 du Code pénal turc permettait de réduire d’un tiers la sanction d’un violeur s’il pouvait prouver que sa victime était une prostituée. Les législateurs défendaient cet article en arguant que « la santé mentale ou physique d’une prostituée ne peut être affectée négativement par un viol ». En 1990, face au nombre croissant d’agressions commises contre des travailleuses du sexe, il y eut de nombreuses manifestations dans diverses parties du pays. Grâce à cette forte réaction de la société civile, l’article 438 fut abrogé. Mais il n’y a eu depuis que très peu, voire pas du tout, d’amendements légaux en faveur de l’égalité des sexes, ou de mesures spécifiques visant à améliorer la condition des prostituées. 

 

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