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mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

lundi 3 novembre 2025

[Vilain, Philippe] Mauvais élève

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mauvais élève

Auteur : Philippe VILAIN

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782221267097  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Dans Mauvais élève, Philippe Vilain évoque une période déterminante de sa jeunesse en milieu défavorisé, ses années de formation marquées par son échec scolaire et des épreuves qui l'ont vu évoluer, à force de volonté, du lycée technique à l'université, d'une détestation de la lecture à une passion pour la littérature, et l'ont mené, jeune homme, à vivre une histoire d'amour avec une écrivaine célèbre avant d'entrer dans le monde des lettres.
À travers son récit de transfuge, l'auteur poursuit sa quête de vérité et offre un véritable message d'espoir, révélant qu'une vocation peut combattre les déterminismes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Vilain enseigne la littérature française à l'université Federico II de Naples et dirige la collection " Narratori francesi contemporanei " aux éditions Gremese. Il est l'auteur de nombreux romans, dont La Dernière Année, Paris l'après-midi (prix François-Mauriac de l'Académie française), Pas son genre (adapté au cinéma), La Femme infidèle (prix Jean-Freustié) et La Malédiction de la Madone (prix Méditerranée), ainsi que d'essais remarqués.
 

 

Avis :

Récit autobiographique lucide et sincère, Mauvais élève revient sur les origines populaires de l’auteur, son échec scolaire initial et le dur apprentissage qui devait, contre toute attente, le mener d’une orientation technique à une formation universitaire, d’un désintérêt pour les livres à une passion pour la littérature et, passant par une histoire d’amour avec Annie Ernaux, lui dans la vingtaine, elle avec trente ans d’avance et déjà très connue, lui ouvrir à son tour une grande carrière dans les lettres.

La narration commence avec l’enfance en Normandie, entre l’alcoolisme d’un père employé de bureau et l’usure d’une mère dactylofacturière, un parcours de « cancre irréductible, paresseux, collectionneur de notes indécentes, d’absences et d’avertissements » qui « ne voulai[t] rien apprendre et ne savai[t] pas quoi faire de [s]a jeunesse », au point de verser dans la petite délinquance. 
Puis vient le déclic : la découverte des livres, l’écriture comme échappatoire et la volonté farouche de s’en sortir. Avec un BEP en poche, il décroche un bac pro, puis entame des études de lettres modernes, porté par l’ambition de vivre de sa plume.

Mais son ascension aurait-elle été possible sans cette liaison improbable avec Annie Ernaux ? Cinq années d’une relation intense, faite d’admiration chez lui, de domination chez elle, qui deviendra son Pygmalion. Cette partie du récit, que certains lisent comme une réponse aux deux livres qu’elle a consacrés à leur histoire, offre son propre versant, sans acrimonie ni esprit de revanche. L’auteur y fait preuve d’une remarquable distance, d’un calme qui n’efface ni les blessures ni la reconnaissance.

Loin d’un règlement de comptes, le texte rend hommage autant qu’il explore les failles, sans colère ni amertume, dans une introspection lucide et assumée. Tous deux ont connu une ascension sociale vertigineuse, mais chacun en garde un ressenti différent : chez elle, la honte du transfuge de classe ; chez lui, une forme d’apaisement. Se disant « nomade social », il revendique une fidélité à son moi profond, une tendresse intacte pour les siens, et une lucidité sur les désillusions que peut aussi offrir son nouveau milieu.

D’une grande délicatesse, riche en réflexions nuancées, ce récit personnel doublé d’une lecture sociologique impressionne par la passion et la ténacité qui ont fait de la littérature une véritable planche de salut. Une écriture remarquable, au service d’un parcours hors norme. (4/5)

 

 

Citations :

On nous imposait des dictées pour y remédier, ainsi que réapprendre les règles élémentaires de l’orthographe et de la grammaire. La plupart d’entre nous traînaient d’importantes lacunes dans ces domaines, certains étaient quasiment analphabètes, d’autres, étrangers, maîtrisant mal la langue, s’exprimaient laborieusement. Mon cas n’était pas moins désespéré. Mes fautes de français insultaient l’intelligence. Ne lisant pas, je me sentais moi-même étranger dans ma propre langue, relégué dans une catégorie d’irrécupérables, une Internationale des damnés.


Même la position, décentrée, des bâtiments techniques, C et D – l’habitat des dactylos, des mécanos, des chaudronniers et autres déshérités, gaillards cabossés de la vie, s’apparentait à des entrepôts –, indiquait notre relégation dans la géographie sociale du lycée : nous étions parqués près des immeubles de la zone sensible de Vernon, les quartiers incandescents de la ZUP peuplés de familles immigrées paupérisées, loin du prestigieux bâtiment A occupé par les lycéens des filières générales. C’était peut-être ce que nous méritions, la hideur bétonnée du monde, l’inesthétique architecturale : même la beauté nous était ôtée. En répartissant ainsi les sections, le lycée ne faisait pas que distinguer les filières entre elles, il sélectionnait des manières d’être, des habitus, reproduisait les inégalités sociales. Le contraste criant entre le bâtiment A et le bâtiment D accentuait mon sentiment d’injustice et de révolte, cette ségrégation au sein de l’établissement me faisait prendre conscience des déterminismes, des marquages d’identité sociale, de cette force implacable qui ramenait les élèves en difficulté dans une seule et même zone. Se retrouver au bâtiment D signifiait, de fait, être issu d’une famille pauvre et avoir une scolarité chaotique jalonnée de redoublements, voire de faits de délinquance. Notre pedigree social valait un casier judiciaire.


Je tente juste, sans fabuler ma vie, sans nier les déterminismes et les conditionnements, de restituer le plus fidèlement possible l’environnement dans lequel ma scolarité se déroula, en rendant compte des faits et de la diversité des facteurs (la pauvreté, l’alcoolisme, le manque d’encadrement de mes parents, la violence sociale, les inégalités culturelles, ma mélancolie) qui contribuèrent à infléchir ma trajectoire dans un sens plutôt que dans un autre, à me déterminer dans une direction, comme à me rendre indisponible pour les études, incapable de me concentrer pour apprendre, réfléchir et trouver ma place dans le système scolaire. Ces épreuves me marquèrent profondément et me firent prendre conscience de la fragilité des destins, de l’implacable logique d’une jeunesse que je traversais comme un fantôme.


Et s’il n’y avait eu aucun jour de ma jeunesse, avant ceux-ci, que j’avais passé à lire, je me rendais compte, m’ouvrant au monde, qu’il n’existe sans doute pas d’asservissement plus grand que celui d’une vie sans livres et qui, sans nous rendre forcément inconscients de nos manques et de notre malheur, mais en nous privant de repères et de cadre, en nous rendant incapables de décrypter le monde et de nommer précisément les choses, nous condamne à errer dans un monde absurde. 


Certes, je voulais étudier les lettres, mais en m’inscrivant à l’université, je ne me souciais pas d’en savoir la finalité, l’enseignement ou les métiers de l’écrit, par exemple, et je n’avais pas conscience que les diplômes universitaires, quand ils ne menaient pas alors à un terme doctoral, demeuraient sans réelle valeur, inopérants pour construire une carrière professionnelle. De telles études littéraires, déclassées, n’offraient aucune perspective concrète, mais permettaient tout juste d’ajourner une transition vers une autre voie et ne contentaient que les étudiants de mon espèce, ceux des classes sociales inférieures, indécis quant à leur avenir – les étudiants de la bourgeoisie, eux, savaient que seules les grandes écoles vous assurent une carrière « convenable » ; parmi eux, restaient à l’université ceux qui suivaient un double cursus ou bien ceux qui avaient échoué en classes préparatoires. 
 
 
L’écriture m’affirmait, me consolait, me réparait. Je me réconfortais de voir les mots jaillir sur le papier, la force jouissive de l’écriture qui avortait mes années noires délivrait en moi le taiseux, le mutique, une parole souveraine, impérieuse, dont le lyrisme suivait l’exaltation de ma pensée pour se tenir à peine au-dessus du silence. Les difficultés à m’exprimer, à désigner les choses en paroles ou à terminer mes phrases sous le regard des autres, mon léger bégaiement de timide, ma manière bafouillante de parler en rameutant à toute force mes idées, qui si souvent, dans une assemblée, me faisaient heurter les syllabes des mots, les inverser, qui me contraignaient dans les discussions et devaient me donner une apparence stupide, disparaissaient miraculeusement en écrivant. Dans la solitude, quand mon esprit s’apaisait, l’écriture, me délestant de ma gaucherie, rassérénait mon intelligence.


Mais je ne m’habituais toujours pas au climat de Rouen, à la pluie qui déteignait sur mon humeur, amplifiait mon goût de la méditation jusqu’à me rendre mélancolique, cette même pluie qui semblait enraciner les Rouennais à leur ville. La pluie était le témoin fidèle de leur vie, celle qui les voyait grandir, étudier, celle qui pleurait leur départ quand ils devaient quitter la ville pour des raisons professionnelles, celle qui fêterait leur retour quand, plus tard, après des mois ou des années, ils reviendraient s’y installer, pour s’y reproduire, y occuper une fonction, fréquenter les mêmes cafés, les mêmes supermarchés, les mêmes restaurants, jusqu’à la retraite et à l’ultime grand silence, sous une pluie générationnelle en somme, qu’ils se perfusaient de père en fils, de mère en fille, une pluie qu’ils avaient intégrée et qui faisait partie d’eux, une pluie bienvenue qui ne les empêchait de rien, ni de sortir ni de se promener, comme s’ils avaient un parapluie dans le cœur. 


Le véritable mépris de la littérature prenait, à mes yeux, le visage du divertissement littéraire, de cette littérature dite « populaire », désécrite, fabriquée pour plaire à un public spécialisé, de consommateurs plus que de lecteurs, et s’adapter aux goûts présumés des gens de mon espèce sociale, comme de la nourriture serait spécialement confectionnée avec de mauvais ingrédients pour satisfaire les goûts des pauvres, dont on décréterait qu’ils ne méritent pas mieux. Bien sûr, je n’en voulais pas aux lecteurs de la lire, mais aux auteurs de la fabriquer si savamment ; c’était cela, à mes yeux, le mépris, la déconsidération de son lectorat : penser qu’il ne méritait pas une meilleure prose. 


L’importante différence d’âge aurait dû nous conduire à ne pas poursuivre une relation aussi déséquilibrée, et n’importe quelle personne responsable y aurait mis aussitôt fin : mais ni elle ni moi ne l’étions. Elle parce qu’elle me désirait, moi parce que je l’admirais. Anticipant mes doutes, cependant, elle me cita des mots de Paul Auster, un auteur qu’elle appréciait : « Les histoires n’arrivent qu’à ceux qui sont capables de les raconter. De même, les expériences ne se présentent qu’à ceux qui peuvent les vivre. »


Je n’étais pas encore entré dans cette dimension stakhanoviste de l’écriture et de ses plaisirs masochistes, qui consiste en une réécriture régulière, en un regrattage infini des syllabes et des mots, en un entraînement foncier, semblable à un travail musical de gammes ou de répétitions, contraire au superficiel plaisir d’écrire soumis aux caprices d’une inspiration aléatoire. Elle me faisait comprendre que, loin des clichés romantiques de l’improvisation artistique, l’écriture demande un investissement sans faille, un apprentissage de l’humilité, une obéissance à une méthode, offrant finalement peu de jubilation, peu de plaisir. Je n’étais pas encore prêt à me faire si mal, à me salir les mains, mais j’avais déjà intégré l’idée qu’écrire est un travail, et une guerre contre le temps, un temps qui reste à conquérir sur soi, sur les autres, sur les distractions, que nous ne pouvons écrire sérieusement sans voler du temps, sans faire ce choix astreignant, puisque nul ne nous oblige à écrire et n’attend de nous lire.  
 
 
Écrire n’était pas pour elle un travail différent de celui du poète qui, dans la condensation des idées et des mots, recherche l’essence des choses, ou du sculpteur qui s’emploie à réduire la matière afin de trouver la forme juste, quitte à ce que cette forme minimale n’en vienne à se restreindre au strict nécessaire (…).


C’est à cela qu’Annie Ernaux me familiarisait, au fait qu’un écrivain, dans sa version idéale, la plus exigeante, qu’elle représentait à mes yeux, n’est pas seulement un auteur, un producteur de contenus ou un raconteur d’histoires, mais avant tout un penseur, porteur d’une vision du monde et de convictions politiques. 


Mon adhésion soudaine à Naples me sensibilisait à l’idée commune, mais si juste, finalement assez dérangeante, à laquelle je devais bien me résigner, que nos goûts, nos pensées, nos manières d’être, nos habitudes, nos passions même et tout ce que nous avons la faiblesse de croire singulier sont déterminés par nos origines, qu’ils dérivent des circonstances où ils se sont formés à notre insu et que, quoi que nous fassions, quelque effort que nous produisions pour maquiller nos goûts, les corriger ou les refouler, il nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de les effacer : la puissance irrésistible du temps nous y ramène constamment. Et ce n’était sans doute pas un hasard si Annie aimait tant Venise, et moi, qui avais vécu dans des conditions matérielles comparables à celles que connaissait une majorité du peuple napolitain, et qui avais passé ma jeunesse dehors, à traîner dans les rues, à jouer au football, à rapiner un peu, me sentais si napolitain : je n’étais pas autre chose encore qu’un ragazzo di strada, un gars de la rue.


Néanmoins, s’il arrivait que leur comportement m’embarrassât, la honte jamais ne s’y mêlait, sans doute parce que la seule que j’aie véritablement éprouvée était relative à l’alcoolisme de mon père, non à mes origines populaires, et si je m’effrayais parfois de m’éloigner de mes parents, de ne plus rien partager avec eux, si, même, pourquoi ne pas le dire, je m’ennuyais par moments en leur compagnie, si je ne les avais pas pris comme modèles et si je n’employais plus depuis longtemps leur langage dont j’avais gommé la plupart des incorrections, je continuais de me reconnaître dans leur monde ; par ailleurs, je constatais que l’acquisition de la culture, si elle ne manquait pas de creuser une distance de classe entre mon ancien monde et celui que je découvrais, n’affectait pas foncièrement ma manière d’être, mes habitudes, mes goûts, ni ne me faisait éprouver ce sentiment de trahison que les transfuges connaissent à l’égard des personnes du monde dont ils sont issus. Quelque chose d’irréductible me liait à mon milieu, qui tenait sans doute au fait que j’avais été tardivement doué pour les études et que je savais, au fond de moi, ce qu’était souffrir d’une certaine inculture, être méprisé. Car, je l’avais remarqué, nombre de ceux qui ressentaient ce sentiment de trahison avaient pour trait commun d’avoir été tôt de brillants élèves, de sorte qu’en acquérant précocement une érudition, ils développaient peut-être, en même temps, un goût de la domination. Ce sentiment-là, j’avais eu la chance de ne jamais l’éprouver, parce que, tout en évoluant vers un monde intellectuellement et socialement supérieur, je n’avais cessé de fréquenter le mien. La culture ne me servait donc pas d’instrument de jugement, d’évaluation ou de distinction, mais de moyen de compréhension de mon propre monde, qui m’aidait à expliquer mon mode de vie, à le considérer comme à le justifier. C’est pourquoi je ne diabolisais pas mes parents, je ne les trouvais pas « ploucs », je voyais plutôt de pauvres gens, courageux, marqués par la violence sociale, et qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier d’une véritable éducation. De sorte que les sentiments d’illégitimité, de déloyauté et de trahison qui submergent bien souvent les transfuges de classe – je m’apprêtais à en devenir un – au moment de s’éloigner de leur famille, de s’écarter de la voie qui leur était promise dès la naissance, ne m’effleuraient pas, puisque je ne cherchais pas à fuir les miens, seulement à me sauver.


 Je ne crois pas ceux qui disent manquer de temps pour écrire, car, en réalité, personne n’a le temps d’écrire, écrire n’étant pas une activité normale. C’est une activité que nous devons nous imposer, c’est un temps que nous devons prendre d’autorité. Écrire n’est pas seulement une affaire de talent ou de compétence, mais d’abord une aptitude à s’inventer du temps, à se créer des espaces de liberté et à savoir s’immerger dedans, c’est une disposition à se faire temps. 
 
 
Oui, c’était bien une déception que la découverte de ce monde cultivé m’apportait, un monde qui ne fonctionnait pas différemment d’une caste ou d’une entreprise, avec sa hiérarchie respectable, ses dominants et ses courtisans, son économie et son commerce, son favoritisme et son entre-soi, une caste dont la littérature n’était que le prétexte et ne vantait que ses produits les plus conformes au goût du temps, et toujours les mêmes écrivains formatés, bien éduqués, ceux qui « avaient la carte » et qui vendaient. Publier me faisait observer la prépondérance des héritages, la puissance de la reproduction sociale, la persistance des clivages classistes, et éprouver, à mes dépens, la manière pernicieuse dont la littérature autobiographique cristallisait la lutte entre les classes sociales, la différence flagrante de traitement critique entre les auteurs issus des classes supérieures et ceux issus des classes inférieures, ne bénéficiant d’aucun réseau. J’avais compris que chaque auteur était étiqueté dès le départ et que le mérite était une farce, qu’il n’était pas pris en compte, que les textes ne seraient pas évalués sur des conventions littéraires, mais sur des conventions d’un ordre différent, marchandes avant tout, et j’avais la conviction que, dans ces conditions, tout ce que j’écrirais ne serait jamais assez convaincant, que l’on trouverait toujours à me critiquer là même où l’on épargnait la plupart des auteurs du sérail, en conséquence de quoi il me faudrait davantage que tous les autres faire mes preuves – comme on me l’avait dit durant toute ma scolarité – pour imposer un nom dans ce paysage, y gagner le respect et y durer. Bien entendu, je ne découvrais pas les inégalités du système et je n’en étais pas étonné, car celles-ci sont inhérentes aux sociétés marchandes ; ce qui me chagrinait surtout, c’était que ces injustices soient acceptées et perpétrées – à leur avantage – par ceux-là mêmes qui prétendaient lutter contre elles, les intellectuels et les transfuges de classe. La violence d’un pareil traitement, qu’il ne m’aurait pas surpris d’observer dans n’importe quel autre milieu, me choquait dans celui de la culture, justement censé faire preuve d’ouverture, de compréhension et œuvrer à l’abolition des formes les plus radicales d’iniquité. J’étais déçu : ce monde ne différait pas des autres, celui de l’entreprise notamment, réglé par des enjeux économiques et de pouvoir ; le fait de vivre dans un monde cultivé, de connaître la littérature, l’art, dont la richesse et l’importance sont si vantées, n’améliore personne, ne rend ni plus humaniste, ni plus philanthrope, ni plus juste ; ma déception venait du constat de l’échec de ce monde de la culture qui, finalement, donnait lieu aux mêmes inégalités sociales, aux mêmes injustices, à la même violence qu’ailleurs.


Devenir écrivain ne modifiait pas mon existence. Je ne vivais pas comme une fierté le fait de rencontrer des personnalités, d’en côtoyer certaines, ni comme un deuil de ma propre culture d’avoir fait de la littérature mon activité principale, mais il me semblait que je participais à une expérience sociale qui m’apportait une compréhension plus complète de la société. Je ne me sentais pas un transfuge ni même un transclasse, au sens où, si ma trajectoire décrivait un mouvement ascendant d’un milieu à un autre, si mes activités professionnelles m’obligeaient à côtoyer un univers profondément différent du mien, économiquement et culturellement plus élevé, et à fréquenter des personnes jouissant d’un statut important, et si je déjouais le destin de ma classe d’origine, je n’avais pas, néanmoins, épousé les valeurs de cette nouvelle classe, de ce nouveau monde dans lequel je me contentais de séjourner temporairement. Je me voyais plutôt comme un voyageur entre les mondes, une sorte de « nomade social » comme un sociologue le définit, un homme du peuple, libre, qui, par obligation professionnelle, passe du temps dans d’autres contrées culturelles, mais ne fait que les traverser pour revenir à sa terre d’origine, sans devenir un autre, sans honte ni sentiment de trahison par rapport aux miens. Ce nouveau monde, décevant, ne m’éloignait pas de ma famille, et sa culture n’était pas assez puissante pour faire disparaître la mienne, pour gommer mes goûts, mes intérêts, mes passions populaires, me désolidariser des miens.


L’amour de la lecture ne me semble pas très différent de l’amour que nous éprouvons pour une personne, il est avant tout une question de rencontre : de même que nous ne sommes pas dépourvus d’une capacité à aimer lorsque nous sommes célibataires, nous ne sommes pas pourvus d’une incapacité à lire lorsque nous ne lisons pas, dans un cas comme dans l’autre, nous avons besoin d’amour et de lecture, et c’est seulement que nous n’avons pas encore rencontré la bonne personne et les bons livres. Cette rencontre est une découverte qui réclame du temps et des hasards, et suppose une certaine connaissance de soi et de ses préférences, pour mieux circonscrire ses attentes, vaincre ses appréhensions aussi. Car c’est souvent la peur de la littérature, au fond, qui nous interdit de la lire : la peur de n’y rien comprendre et de nous renvoyer à une forme d’ignorance ou de stupidité, la crainte de nous confronter à la difficulté de textes que nous n’imaginons pas écrits pour quelqu’un comme nous ; mais aussi, inversement, la peur de comprendre ce que nous nous sommes longtemps dissimulé et que la littérature nous donnerait soudain à voir, la réalité sans détour, à vivre sans illusions ; la peur de rencontrer des personnages susceptibles de nous déstabiliser ou de nous ressembler, nos fantômes, nos spectres et nos doubles ; la peur de changer et de voir nos certitudes remises en question. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 1 février 2025

[Louis, Edouard] L'effondrement

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'effondrement

Auteur : Edouard LOUIS

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mon frère a passé une grande partie de sa vie à rêver. Dans son univers ouvrier et pauvre où la violence sociale se manifestait souvent par la manière dont elle limitait les désirs, lui imaginait qu’il deviendrait un artisan mondialement connu, qu’il voyagerait, qu’il ferait fortune, qu’il réparerait des cathédrales, que son père, qui avait disparu, reviendrait et l’aimerait.
Ses rêves se sont heurtés à son monde et il n’a pu en réaliser aucun.
Il voulait fuir sa vie plus que tout mais personne ne lui avait appris à fuir et tout ce qu’il était, sa brutalité, son comportement avec les femmes et avec les autres, le condamnait ; il ne lui restait que les jeux de hasard et l’alcool pour oublier.
À trente-huit ans, après des années d’échecs et de dépression, il a été retrouvé mort sur le sol de son petit studio.
Ce livre est l’histoire d’un effondrement.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Édouard Louis est écrivain. Il est l’auteur de plusieurs livres autobiographiques qui ont été traduits dans plus de trente langues.

 

Avis :

En 2014, Edouard Louis faisait à vingt-et-un ans une entrée fracassante en littérature avec un roman largement autobiographique dénonçant l’homophobie. Une décennie plus tard, il en est au septième livre consacré à sa famille, le dernier sur ce sujet annonce-t-il, où il s’interroge sur son demi-frère, tué par l’alcoolisme à trente-huit ans.

De neuf ans son aîné, ce frère sans prénom dans le livre avait la même mère qu’Edouard Louis, mais pas le même père. Un père qui les a abandonnés, lui et une autre demi-sœur de l’auteur, lorsque leur mère s’est remariée. La fille s’en est remise, pas le garçon qui a sombré dans la dépression et l’alcoolisme, incitant l’auteur à réfléchir, au-delà des déterminismes sociaux liant ici pauvreté, délinquance, alcool et mort prématurée, à la psychologie de ce frère par ailleurs si violemment homophobe que lui-même avait depuis longtemps préféré ne jamais le revoir.

« Je détestais souvent mon frère, mais j’ai besoin de comprendre », écrit-il. Parce que, même s’il n’était alors qu’adolescent, une question l’obsède : « Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Et ce sourire de mon frère me jette la question au visage, et je ne sais pas, je ne sais pas. » « Peut-être que je ne sais rien de mon frère, mais j’ai besoin de croire que je sais. Peut-être que j’ai besoin d’une histoire, d’une explication, de quelque chose qui ait un sens. D’un rempart contre l’oubli. » Alors, l’auteur fouille ses souvenirs, interroge ses proches et ceux de son frère, s’intéresse à la psychiatrie et à la psychanalyse en lisant Freud, Binswanger, Michel Foucault ou encore Julia Kristeva, enfin trouve dans la littérature, chez Anne Carson et Jamaica Kincaid par exemple, d’autres récits en résonance avec le sien.
 
Entre doute et tristesse, une forme de tendresse hésitante pour ce frère maudit, blessé dans son être jusqu’à s’autodétruire, s’insinue entre les lignes de ce texte qui, s’ouvrant sur l’annonce d’une mort sordide et s’attachant dans la plus grande sobriété de style à recoller les morceaux d’une existence enlisée dans la souffrance, reconstitue ce qui apparaît comme le destin aveugle d’un personnage de tragédie grecque. Né dans un autre milieu et non dans cette « partie de la classe ouvrière [où] les blessures psychologiques n’existent pas », où il n’y a aucun lieu pour les dire et pas non plus « d’accès aux tentatives, qu’elles soient ratées ou réussies » par manque d’argent et d’accompagnement, qui sait ce que ce frère aurait pu devenir malgré tout ? Et l’auteur de s’interroger sur ce qui fait nos destinées. « A  quel moment est-ce que des actes deviennent destin ? Jusqu’à quel moment quelqu’un, mes parents par exemple, aurait pu infléchir la direction que prenait sa vie ? À partir de quand est-il trop  tard ? »

Terrible anamnèse d’un naufrage humain, social et familial, ce texte très contenu qui dévoile fort honnêtement la perplexité mêlée de ressentiment et de regret de l’auteur ne laisse de beau rôle à personne. Un récit navrant et bouleversant, aussi sensible que lucide. (4/5)

 

Citations :

Mon frère a toujours eu cette tendance à vouloir le monde, il n’a jamais su que rêver grand, jamais de petits rêves, jamais les petits rêves que la plupart des gens formulent au quotidien, trouver un pavillon, acheter une voiture pour les promenades du dimanche, non, il n’a jamais su rêver que de gloire, et je crois que c’est la dimension de ses rêves, et le désajustement entre leur dimension et toutes les impossibilités qui ont formé sa vie, la misère, la pauvreté, le nord de la France, son destin, je crois que ce sont toutes ces contradictions qui l’ont rendu si malheureux. Mon frère était malade de ses rêves.
 

(…) mon père a laissé éclater un long rire sonore.
Il a ri, un long rire saccadé qui remplissait toute la pièce, et il a dit, je me souviens, je sens encore ma présence au milieu de la cuisine, la tiédeur sur mon visage, mon père a dit : Mais tu te fous de ma gueule ou quoi ? Tu crois que je vais croire un raté comme toi qui n’a jamais été capable de foutre quelque chose de sa vie ? Un bon à rien comme toi ? Tu crois que je vais te croire parce que tu m’as apporté un bout de papier que n’importe qui peut me ramener ? Mais tu me prends vraiment pour un con ou quoi ? Tu penses que je suis assez débile pour confondre un bout de papier que tout le monde peut trouver  n’importe où et un contrat de travail ? Allez dégage –  et il s’est tourné vers l’écran de télévision. Il a continué son émission, comme si de rien n’était, comme si mon frère n’était jamais apparu.
 

(…) plus tard il a téléphoné à notre mère. Il pleurait. Il lui a dit qu’il était allongé sur une voie ferrée, il attendait qu’un train vienne le percuter, il voulait mourir. Il disait à notre mère de bien écouter le silence autour de lui, c’était celui de la campagne autour de la voie ferrée, celui des arbres dans la nuit, c’était le silence de la terre humide. Il a cru qu’elle le soutiendrait, qu’elle serait de son côté, elle était souvent moins dure que mon père avec lui, mais tandis que mon frère lui parlait elle est restée muette, et mon père a repris son rire,  Ah, ah, et maintenant un suicide, on aura tout vu avec lui, allez, bon suicide, à plus.
 

J’ai parfois le sentiment que l’histoire de mon frère est l’histoire d’une Blessure jetée au monde et sans cesse ré-ouverte. J’ai parfois le sentiment que si ça n’avait pas été l’absence de son père, mon frère aurait trouvé autre chose. J’ai parfois le sentiment que la vie de mon frère n’a été qu’un instrument au service de sa Blessure, et que la question n’est pas de savoir où elle a commencé, mais pourquoi le monde lui a offert autant d’occasions de la creuser.
 

Mon frère, selon l’expression du psychiatre allemand Hubertus Tellenbach, mobilisait n’importe quel matériau de combustion pour entretenir le feu de sa souffrance.   
Dans une large partie de la classe ouvrière les blessures psychologiques n’existent pas. Dans l’entourage de mon frère on ne parlait jamais de traumatisme, de mélancolie, de dépression. Il existe au contraire dans les classes plus privilégiées des lieux et des institutions collectives pour évoquer ses blessures : la psychanalyse, la psychologie, l’art, les thérapies collectives. Si mon frère était blessé, il n’avait aucun lieu pour le dire.
 

À  quel moment est-ce que des actes deviennent destin ? Jusqu’à quel moment quelqu’un, mes parents par exemple, aurait pu infléchir la direction que prenait sa vie ? À partir de quand est-il trop  tard ?
 
 
Comme tous les garçons dans notre monde il pensait que l’école ne l’intéressait pas, sans voir que c’était le cas de tous les garçons autour de nous, et que donc c’était un destin social qui s’imposait à eux, que c’était l’école qui ne voulait pas d’eux et qu’elle transformait l’exclusion en l’illusion d’un choix. 


Ce que je vois –  et ce que je m’apprête à dire est important pour la compréhension de mon frère, je crois  – c’est que dans notre monde on ne pouvait pas se permettre d’essayer, pendant que dans d’autres mondes les erreurs sont possibles, et je me dis –  ce n’est qu’une hypothèse, c’est trop tard maintenant  –  je me dis aujourd’hui que si mon frère avait grandi dans un autre monde nos parents lui auraient donné l’argent nécessaire pour commencer sa formation, ils auraient pu le faire, et peut-être qu’il ne l’aurait pas suivie jusqu’au bout, peut-être qu’il aurait abandonné ou qu’il aurait menti comme il l’avait fait avec le lycée, mais peut-être qu’il l’aurait suivie jusqu’au bout, et peut-être que cette formation aurait changé sa vie, et peut-être qu’il serait devenu quelqu’un d’autre, et peut-être qu’il aurait été plus heureux, plus épanoui, ces choses qu’on dit, et peut-être que grâce à ce bonheur nouveau il n’aurait pas sombré, et qu’il ne serait pas mort, on ne le saura jamais, parce que dans notre monde essayer n’était pas une chose possible, je l’ai vu plus tard dans le monde de ceux qui vivent dans le confort et dans l’argent, ou du moins avec plus d’argent et plus de confort, certains de leurs enfants étaient comme mon frère, certains buvaient, certains volaient, certains détestaient l’école, certains mentaient, mais leurs parents essayaient des choses pour les aider et pour tenter de les transformer, ils leur offraient une formation de pâtissier, de danseur, d’acteur dans une mauvaise école de théâtre trop chère, ils essayaient, et c’est aussi ça l’Injustice, certains jours il me semble que l’Injustice, ce n’est rien d’autre que la différence d’accès à l’erreur, il me semble que l’Injustice, ce n’est rien d’autre que la différence d’accès aux tentatives, qu’elles soient ratées ou réussies, et je suis tellement triste, je suis tellement triste.


Mon père souffrait de la pauvreté et de la vie à l’usine et il était dur avec ma mère. Ma mère subissait cette violence de mon père et elle était dure avec nous. Elle aurait fait n’importe quoi, certains jours, pour que la violence de mon père à son égard s’apaise ; elle formait des alliances avec lui (des souvenirs où mon père se moquait de moi et où ma mère riait, ses dents apparentes tout à coup, et je ne comprenais pas comment elle pouvait s’allier à lui alors que la veille c’était d’elle qu’il s’était moqué, en l’appelant La Grosse par exemple ou Grosse vache, je ne comprenais pas comment elle pouvait pactiser avec quelqu’un qui lui faisait tant de mal, mais je vois aujourd’hui que ce que j’éprouvais comme un paradoxe était en réalité une conséquence logique, que c’était justement parce qu’il l’humiliait qu’elle s’alliait à lui, qu’il n’y avait aucune contradiction mais au contraire une évidence parfaite, une causalité limpide, elle s’alliait avec lui pour déplacer sur d’autres, le temps de quelques heures, quelques minutes, la souffrance qu’il faisait peser sur elle).
 

Et si mon frère était mort à trente-huit ans non pas à cause du déterminisme social, mais à cause d’un accident dans le fonctionnement normal des forces sociales ? Voilà ce que je crois : dans le milieu de mon enfance, nos conditions de vie nous dictaient souvent nos rêves et nos espoirs. La violence du déterminisme social résidait aussi dans la façon dont il délimitait nos désirs : avoir une promotion à l’usine, acheter une télévision plus grande, obtenir un prêt pour une voiture. Si les rêves de mon frère étaient si vastes, et si désajustés par rapport à son existence, si ses rêves le plongeaient dans ce désespoir qui un jour est devenu la substance de sa vie, alors c’est que les mécanismes du déterminisme social ont échoué à totalement conditionner la personne qu’il était. La société n’a pas accompli sa mission. Ou elle n’en a accompli qu’une partie : la précarité, l’isolement, l’alcool. Mais pas le reste. Pas la délimitation des rêves.


L’être blessé, chez Binswanger, n’a plus ni passé, ni présent, ni futur : le passé n’est jamais passé puisque l’être blessé ressasse ses souvenirs malheureux, ne les laisse jamais derrière lui, ne les laisse jamais  passer. Le futur n’est pas un futur puisque l’être blessé ne le voit que comme un risque de répétitions des souffrances déjà éprouvées. Le présent lui-même se dissout, écrasé sous les fantômes de ce passé jamais passé et sous l’angoisse d’un futur qui n’est plus –  plus rien que la projection d’un cauchemar ancien toujours sur le point de faire son retour.
« Tout l’avenir du présent s’épuise à devenir son propre passé », commente Michel Foucault dans sa lecture de Binswanger.


Mon frère parlait souvent de son rêve d’avoir des enfants, et surtout un fils. Il voyait ce projet comme une manière de rattraper avec ce fils rêvé la relation que lui n’avait jamais eue avec son père ; la plupart des gens veulent des enfants non pas pour transformer leur avenir, mais pour conjurer leur passé.


(…) parler de mon frère a toujours signifié, pour elle [la sœur de l’auteur] comme pour moi, tenter de résoudre une énigme, que parler de mon frère, c’était toujours émettre des hypothèses, et donc que sa vie, comme sa mort, a depuis les origines pris la forme d’un point d’interrogation.


Je sais pourtant que je n’étais qu’un adolescent et que je n’étais pas tenu d’aider une personne qui m’avait fait souffrir, mais pourtant je ne peux pas ne pas me poser la question : Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Et ce sourire de mon frère me jette la question au visage, et je ne sais pas, je ne sais pas.


Comment oublier, quand il n’y a rien devant ? Quand on n’a rien devant, on se réfugie dans le passé. On se réfugie dans un passé qui nous blesse. C’était comme un autre cercle. Ton frère était pris dans des cercles, des cercles partout.


Ludwig Binswanger, dans ses analyses de cas psychiatriques comme Mélancolie et manie ou encore Le Cas Ellen West, fait une proposition étonnante : il affirme en effet que c’est l’amour et l’amour seul qui fait passer le temps. Binswanger formule la théorie suivante : que c’est l’amour qui donne la stabilité et la sécurité suffisantes pour permettre à un individu d’avancer, de faire la distinction entre passé, présent, et futur. Sans amour, pas de temps. S’il ne peut pas « aimer en sécurité », l’être-présent est « menacé par son néant ».


Un ami m’a dit il y a quelques semaines : « Les dernières fois ne s’éprouvent comme dernière fois que quand il est trop tard. Nous passons du temps avec des personnes, nous vivons une certaine vie, un certain quotidien, et un jour nous voyons une de ces personnes sans savoir que c’est la dernière fois. Ce n’est que des mois, une décennie, longtemps après, qu’on s’en rend compte. »


Rien ne peut dire cette distance entre nous. Rien ne peut dire la distance mais cette distance dit tout. La distance est une mémoire. Même quand je ne pensais pas à mon frère je ne l’oubliais pas. Je ne l’oubliais pas parce que sa vie était celle que j’aurais pu avoir, et que je ne l’ai pas eue, écrit Jamaica Kincaid. Je ne l’oubliais pas parce que sa vie contenait et représentait une trace de la mienne, de ma fuite loin de lui.


J’ai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison.


Peut-être que je ne sais rien de mon frère, mais j’ai besoin de croire que je sais. Peut-être que j’ai besoin d’une histoire, d’une explication, de quelque chose qui ait un sens. D’un rempart contre l’oubli.


 

samedi 23 novembre 2024

[Magee, Michael] Retour à Belfast

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Retour à Belfast
            (Close to Home)

Auteur : Michael MAGEE

Traduction : Paul MATTHIEU

Parution : en anglais (Irlande) en 2023
                  en français (Albin Michel)
                  en 2024

Pages : 432

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Il est coincé ici pour toujours, pas vrai ? Comme une souris prise au piège, il continuera à se tortiller dans les rues de Belfast jusqu’à son dernier souffle. »
Après des études à Liverpool, Sean Maguire est de retour à Belfast parmi les siens. Il retrouve le quartier ouvrier où il a grandi, dans une ville meurtrie par plusieurs décennies de conflit entre catholiques et protestants, et où la prospérité promise par les accords de paix se fait toujours attendre. Sean n’a qu’une hâte : repartir dès que possible.
Mais il est vite rattrapé par ses vieilles habitudes : les nuits blanches, l’alcool et la coke, l’argent emprunté, les loyers impayés et les boulots précaires. Jusqu’à ce qu’à ce moment fatidique où, lors d’une soirée, il commet un acte impardonnable. Pourra-t-il échapper à un destin tout tracé ?

Écrit au cordeau, ce premier roman aborde avec une remarquable lucidité des sujets très contemporains : masculinité toxique, déterminisme social et secrets de famille. À travers ce roman d’apprentissage extrêmement poignant, c’est le portrait de l’Irlande du Nord que brosse Michael Magee.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990 à Belfast, Michael Magee est le rédacteur en chef du magazine littéraire Tangerine, basé en Irlande du Nord. Ses textes ont été publiés dans The Stinging Fly, Lifeboat et The 32: The Anthology of Irish Working-Class Voices. Retour à Belfast, son premier roman, qui sera traduit en plus d’une dizaine de langues, a été récompensé par plusieurs prix et unanimement salué par la presse anglo-saxonne.

 

Avis : 

Peu importe le diplôme universitaire qu’il ramène de Liverpool, la même sempiternelle mouise attend le narrateur Sean Maguire à son retour chez lui, dans la banlieue défavorisée de Belfast où il a grandi. Réduit à partager avec son ami Ryan un squat minable, leur emploi à mi-temps au bar d’une boîte de nuit ne suffisant même pas à remplir leur frigo, les deux jeunes gens tentent d’oublier leur vie d’expédients et de rapines au supermarché en la brûlant par les deux bouts, dans de folles soirées où l’alcool et la drogue leur procurent ivresse et oubli.

Le pire reste pourtant à venir quand une bagarre de trop envoie Sean au tribunal. Condamné à une lourde amende et à une peine d’intérêt général, viré à la fois de son boulot et de son logement, Sean est obligé de retourner loger chez sa mère. Cette fois l’électrochoc est tel que l’ex-étudiant en lettres se met à l’écriture, narrant une jeunesse dans une Belfast plombée par le passé qui a beaucoup à voir avec celle de l’auteur.

Au gouffre personnel qui menace de plus en plus d’engloutir le personnage répond celui d’une histoire familiale marquée par la violence et la misère, sur le fond encore douloureux d’une Irlande du Nord traumatisée par les « Troubles ». Car, depuis un quart de siècle que se sont achevées les trois décennies de la guerre civile, le taux de suicide, le nombre de dépressions et la consommation d’alcool, de drogues et de médicaments y connaissent en vérité une croissance exponentielle, en même temps que la ségrégation spatiale et sociale entre catholiques et protestants continue de s’aggraver.

D’un réalisme brut quant au désenchantement d’une jeunesse laminée par son héritage traumatique et par le déterminisme social, ce premier roman de Michael Magee a beau nous asséner les réalités crues et cruelles d’un pays comme écorché vif, c’est quand même bien un formidable chant d’amour qu’il adresse à Belfast et à son âme meurtrie. (4/5)
 

 

Citation : 

Voilà ce qu’ils ont accepté de signer en 1998, la même saloperie avec laquelle ils auraient même pas daigné se torcher le cul y a quarante ans, et après on s’étonne que les gens traitent les mecs du Sinn Féin de vendus ? Ces connards ont concédé le statu quo, et regarde un peu où on en est. Regarde où en est ton père, et ceux de tous les autres. Ils sont tous devenus timbrés. Tu entres dans n’importe quel bar et ils sont là, avachis devant leur pinte, à débiter leurs histoires à la con sur ce qu’ils ont fait pour leur pays, et y a rien de surprenant à ça, avec toutes les horreurs qu’ils ont vécues. Mon paternel, c’est pareil. Tu le connais. Totalement parano. Incapable de sortir de chez lui sans se demander si quelqu’un va pas lui coller une balle dans la tête au coin de la rue. Il a perdu deux frères, putain. Comment tu voudrais qu’il réagisse autrement ?