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lundi 9 mars 2026

Critique de "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Killing Me Softly

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Parution : 2026 (La Manufacture de Livres)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782385532185  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tueur à gages, Madjid Müller accepte un contrat inhabituel : exécuter un homme accusé de pédophilie sous les yeux de celui qui fut sa victime, devenu prof à Sciences Po. Quand Madjid découvre que la cible est un vieillard sénile domicilié dans un EHPAD à Besançon, il estime que cette vengeance n’a aucun sens. C’est le début des embrouilles…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jacky Schwartzmann a longtemps vécu de jobs alimentaires, allant de barman à préparateur de chantier, en passant par chef de rang et conseiller qualité EDF… Il vit désormais de ses textes, romans, scénarios de bandes dessinées et longs-métrages. Ses romans à l’humour noir, entre polar et comédie sociale, lui ont valu plusieurs prix littéraires dont le prix Transfuge, le prix Amila-Meckert ou encore le prix Le Point du Polar européen.

 

Avis :

Comment transformer le polar en machine satirique ? En plaçant un tueur à gages face à l’absurdité morale de sa mission, Jacky Schwartzmann trouve un terrain idéal pour affûter son humour noir, son goût des situations déjantées et son regard incisif sur les failles sociales. Plus resserré et plus acide que ses précédents romans, celui‑ci confirme l’ampleur d’un art de la comédie grinçante qui ne sacrifie jamais sa vivacité. 

Madjid Müller, tueur à gages appliqué, mari distrait et père débordé, se voit chargé d’éliminer un vieillard autrefois accusé de pédophilie. La mission, déjà trouble, vire à l’absurde lorsqu’il découvre sa cible reléguée dans un EHPAD, diminuée et presque hors du monde. Autour de lui gravitent des figures baroques et joyeusement décalées : commanditaires obtus, proches envahissants, silhouettes secondaires qui accentuent le chaos moral ambiant. En filigrane, le roman interroge notre rapport à la vieillesse, à la vulnérabilité et à la manière dont la société délègue ou dissimule la violence qu’elle ne veut pas regarder en face. Ce dispositif permet à l’auteur d’entrelacer tension narrative et satire sociale, chaque personnage révélant à sa manière les contradictions qui nourrissent le récit. 

Jacky Schwartzmann règle la mécanique de son humour avec une précision jubilatoire. Jouant des frottements entre principes affichés et réalité triviale, il fait surgir le comique dans les interstices du sérieux – détail logistique, réplique trop franche ou geste mal ajusté –, exposant moins la maladresse individuelle que l’absurdité des cadres sociaux qui corsètent ses personnages. On pense parfois à Iain Levison, qui partage cette capacité à faire émerger le rire du décalage entre les règles supposées du monde et la brutalité du réel, même si son burlesque, plus sec et minimaliste, se distingue de celui, volontiers débridé et baroque, de l'auteur français. Cette manière de faire naître le comique du moindre dérapage nourrit l’énergie trépidante du roman : les scènes s’enchaînent, les dialogues aiguisent le propos et l’ensemble se déploie en une satire où le rire dévoile, presque malgré lui, ce que le vernis de la respectabilité s’efforce de masquer.

En détournant magistralement les codes du polar, Jacky Schwartzmann conjugue rythme, irrévérence et acuité sociale dans un équilibre maîtrisé. L’intrigue resserrée ouvre sur une observation plus large, où l’absurde met à nu les failles d’un monde trop sûr de ses principes et trop prompt à s’en accommoder. Porté par une écriture nerveuse et un sens du comique parfaitement dosé, Killing Me Softly fait rire tout en pointant les fissures du réel, renouvelant le polar en véritable instrument de lucidité. Sous le brillant divertissement, il renvoie à notre époque l’image d’un monde qui vacille, lui aussi, entre sérieux affiché et absurdité profonde. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

Les chaînes d’information en continu ont tendance à se prendre au sérieux et ont une fascinante capacité à rendre passionnant n’importe quel sujet, qu’il le soit effectivement, comme le foot, ou qu’il ne présente aucun intérêt, comme la politique. Il suffit qu’une tempête traverse le pays, qu’une agence de notation nous dégrade ou que le prince William écrive un livre sur sa calvitie et la dépression que celle-ci a engendrée, et la machine se met en branle. Dans le temps, on qualifiait ce journalisme de rubrique des chiens écrasés ; de nos jours, on dit seulement journalisme. Il s’agit d’un show, en réalité, qui n’a pas plus d’importance que l’émission de téléréalité Les Marseillais. L’unique fonction de ces programmes est de remplir les cases entre les publicités. Tous les présentateurs ont une haute image de leur travail et d’eux-mêmes, pourtant, la vérité est qu’ils passent les plats. Ils sont les commerciaux de marques de bouffe, de marques de voitures, de marques de maquillage. Des laquais. Et dans toute cette bande de jeunes premiers et de jeunes premières, vous ne trouverez ni gros ni moches. Ces présentateurs sont les premiers grossophobes et mochophobes de France. En toute honnêteté, j’aurais plus de respect pour l’émission Les Marseillais à Pyongyang, si elle était produite un jour, que pour n’importe quelle émission sérieuse de BFMTV, CNews ou LCI.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

lundi 9 février 2026

[Taillandier, Fanny] Sicario bébé

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sicario bébé

Auteur : Fanny TAILLANDIER

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 192 

Accès au livre : ISBN 9782743669164  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c’était la marche entière du monde qu’il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l’un ni l’autre n’a les ressources pour l’accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur… Commence alors une folle cavalcade à travers le pays ¬ – de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l’école jusqu’à l’océan - une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal, mais portés par une seule force : le désir de vivre. Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d’aujourd’hui – de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes – est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fanny Taillandier, originaire de banlieue parisienne habitant actuellement en région Centre, est artiste et autrice. Elle a publié Les Confessions du monstre (Flammarion, 2013, Prix Littéraire des Grandes Écoles, 2014), Les états et empires du Lotissement Grand Siècle (PUF, 2016, Prix Révélation de la Société des Gens de Lettres, Prix Virilo et Prix Fénéon), Par les écrans du monde (Seuil, 2018), Delta (Le Pommier, 2022), Foudres (Sun-Sun, 2022) ou encore Sicario bébé et Farouches (Rivages, 2026).

 

Avis :

Poussant à son point d’incandescence l’exploration des violences sociales qui traverse toute son oeuvre, Fanny Taillandier signe avec Sicario Bébé un roman sombre et tendu, où le noir sert à la fois d’instrument d’analyse et de moteur narratif. En suivant deux adolescents happés par une économie du crime, elle radicalise ses thèmes de prédilection et resserre son écriture pour révéler la mécanique implacable qui broie les existences fragiles. 

À dix-sept ans, Blaise et Djen s’aiment mais n’ont aucune ressource pour accueillir l’enfant à venir. En quête d’argent, Blaise sollicite un chatbot, sans résultat, jusqu’à l’apparition d’une offre aussi simple que terrifiante : cinquante mille euros pour tuer un inconnu. Ce choix, et l’engrenage qu’il déclenche, les précipite dans une fuite à travers ZAD, cités en démolition et ports interlopes.

Ancrant son récit dans un réel âpre, nourri de faits divers et de tensions contemporaines, Fanny Taillandier explore la violence pour comprendre ce qui la rend possible, en particulier chez des adolescents relégués aux marges. Elle montre comment l’effacement des horizons d’avenir fragilise une génération déjà exposée à la proximité des réseaux criminels. Cette immersion dans la délinquance juvénile ouvre sur une réflexion plus large : la manière dont la précarité se transforme en mécanique fatale. Le roman acquiert ainsi une portée résolument politique, interrogeant les responsabilités collectives face à une jeunesse abandonnée par les structures censées la protéger.

L’intensité du roman tient beaucoup à son écriture, précise et dépouillée, chaque mot contribuant à l’atmosphère d’urgence. Fanny Taillandier compose un texte tendu, sans surcharge, où la densité narrative et l’économie stylistique donnent plus de portée encore à une lucidité sociale servie sans artifice. Blaise et Djen apparaissent dans toute leur complexité, traversés par des élans contradictoires, des peurs, des désirs et des intuitions qui les rendent profondément humains. Leur rapport au monde – à travers les lieux qu’ils traversent, les adultes qu’ils croisent et les forces qui les dépassent – dessine une cartographie sensible de la France contemporaine, les marges et territoires en déshérence incarnant l’état d’un pays fracturé. Tout cela inscrit le livre dans une veine littéraire qui interroge les angles morts du présent et confirme Fanny Taillandier parmi les écrivains qui scrutent avec attention les failles du social. 

Roman noir qui, porté par l’urgence et la précision de son écriture, se lit comme un page‑turner, Sicario Bébé met son rythme effréné au service d’une chronique sociale d’une grande acuité, centrée sur une jeune génération abandonnée aux marges et prise dans les rets d’un capitalisme qui, infiltrant jusqu’aux logiques du narcotrafic, broie les aspirations les plus simples – aimer, travailler, se projeter. Fanny Taillandier montre avec force comment l’innocence, ses idéaux les plus ordinaires et ses élans les plus naïfs peuvent se retrouver détournés, dévoyés, jusqu’à se muer en une violence criminelle aussi absurde que tragiquement logique dans un monde qui ne laisse plus d’issue. (4/5)

 

Citation :

Quand on y pense, je sais pas pourquoi Bobby avait cette idée fixe de faire de la thune à tout prix ; il aurait pu rester pépouze dans sa chambre, posters et PlayStation, et attendre gentiment que la vie se passe par la fenêtre. Il aurait pu mettre à profit ses talents de geek pour monter une entreprise d’informatique, tranquille, payé en chèques emploi-service. Je sais pas ; peut-être l’air du temps, l’époque. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire que devenir riche aujourd’hui ? Riche ou kamikaze, telle est l’alternative ; or, ne serait-ce que par goût du confort ou instinct de survie basique, il me semble que c’est pas une vraie alternative.


 

samedi 26 octobre 2024

[Guéna, Pauline] Reine

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Reine

Auteur : Pauline GUENA

Parution : 2024 (Denoël)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Il se réveille en sursaut. Les cris et les rires des enfants ne sont pas ceux de l’école du village, mais c’est bien l’odeur sèche du béton et celle, suffocante, de la tôle chauffée à blanc qui ont mêlé dans sa sueur et dans la crasse les années et les lieux. Il se redresse, sa prise sur l’arme resserrée, aux aguets. Les enfants se sont tus. Comme les oiseaux. »
Marco est tueur à gages. C’est un professionnel fiable et efficace qui a toujours honoré ses contrats. Jusqu’à ce jour d’été où Marco va tuer par amour.
Sa cavale commence. À ses trousses, le milieu, la police et un jeune journaliste en quête de gloire. Devant lui, rien d’autre que l’été qui n’en finit pas, et la femme qu’il aime.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Pauline Guéna est romancière et scénariste. Elle est notamment l’autrice du Fleuve (prix du Premier Roman Edmée-de-La-Rochefoucauld, 2004), de L’Amérique des écrivains (avec Guillaume Binet, Grand Prix des lectrices de Elle, 2014) et de 18.3, une année à la PJ (2020). L’adaptation de 18.3 au cinéma par Dominik Moll, sous le titre La Nuit du 12, a reçu sept césars en 2023, dont celui du meilleur film.

 

 

Avis :

Léan est journaliste, rubrique des faits divers. Lui qui rêve de journalisme politique ne se doute pas encore qu’une affaire pourtant misérable va bousculer sa vie. Le patron d’un bar miteux a été abattu dans la nuit. Les caméras de surveillance ont tout filmé, le coupable est un certain Marco, tueur à gages chevronné qui n’a cette fois pris aucune précaution pour se couvrir. Il y a aussi un témoin, Reine, la jeune femme qui travaillait au bar. Mutique face aux interrogatoires de police, elle porte sur le corps de nombreuses traces de sévices. Il apparaît très vite que cette Equatorienne exilée en France vivait exploitée et maltraitée par le bistrotier, un homme violent impliqué dans divers trafics, et que c’est l’amour qui a inopinément poussé le tueur à abattre le tortionnaire. Un crime sans préparation, sur le point de faire tomber ce jusqu’ici insaisissable professionnel du meurtre sur commande.

Ce qui frappe dans le récit, c’est d’abord l’extrême réalisme des scènes et des personnages. L’auteur est scénariste, en plus d’avoir suivi, il y a quelques années, le quotidien de la PJ de Versailles. Quelques plans suffisent pour suggérer, autour de la scène de crime, d’abyssales ellipses de violence et de noirceur que les enquêteurs de police avec Reine et notre journaliste en ce qui concerne Marco vont chacun de leur côté nous aider à combler. Les parcours respectifs de Reine et de Marco sont dès l’enfance distordus par une brutalité inexorable qui ne leur laisse aucune chance. Elle subit en silence, victime résignée rebondissant sans espoir de calvaires en nouvelles épreuves. Lui a tiré à lui le manche de la violence, l’empoignant jusqu’à en faire son gagne-pain. Ces deux-là ne pouvaient que se reconnaître, unis par une souffrance semblable pourtant destinée à les séparer. S’extirpe-t-on jamais de l’engrenage du mal, que l’on reste victime ou que l’on passe bourreau ?

Dans une grande économie de moyens et en séquences particulièrement visuelles, Pauline Guéna réussit à suggérer la complexité derrière la scène de crime la plus limpide. L’un a tué, l’autre est complice, mais responsabilités et culpabilités vont bien au-delà de leur couple. Et sans exonérer le meurtrier dont le portrait dans son ensemble pèse lourd dans la noirceur, force est de voir en lui l’être humain acculé quasiment de naissance, sans jamais le choix des armes.

Polar bref et efficace, mais plus encore roman social inspiré d’une réalité brutale, un livre coup de poing, noir et bien serré, où les racines du mal s’avèrent bien plus intriquées que l’on ne voudrait le croire. (4/5)

 

 

Citations :

On n’en finit pas à sa guise avec la vie. On attend, on patiente, on endure. On ne s’appartient pas, on est au monde.


Sous la peau brûlante de Marco, les morts s’agitent et suppurent de ses plaies comme s’ils voulaient sortir. Il marche entre les carcasses, son grand-père sur ses jambes arquées se détourne de lui avec une moue de mépris, Gentellini est assis par terre, l’air étonné, sur une table d’autopsie gît le corps de Pépé Lanzaro, le garçon qui pleurait dans la cabane en Guyane, Lee-Roy, pleurniche d’un air accusateur ; il aperçoit la flamme folle des cheveux de la femme enceinte dont il n’a jamais su le nom, reconnaît ce matelot avec qui il aimait jouer aux cartes assassiné par un amant dans son sommeil, plus loin, un Marocain à plat ventre gratte la terre avec ses doigts, et le chien de son grand-père le fixe de ses yeux vairons et gronde, découvrant ses crocs.


 

lundi 8 mai 2023

[King, Stephen] Billy Summers

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Billy Summers

Auteur : Stephen KING

Traduction : Jean ESCH

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français (Albin Michel) en 2022

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’un type bien…qui fait un sale boulot.
Billy Summers est un tueur à gages, le meilleur de sa profession, mais il n’accepte de liquider que les salauds. Aujourd’hui, Billy veut décrocher. Avant cela, seul dans sa chambre, il se prépare pour sa dernière mission…

À la fois thriller, récit de guerre, road trip et déclaration d’amour à l’Amérique des petites villes, Billy Summers est l’un des romans les plus surprenants dans l’œuvre de Stephen King, qui y a mis tout son génie et son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Stephen King a écrit plus de 50 romans, autant de best-sellers, et plus de 200 nouvelles. Couronné de nombreux prix littéraires, il est devenu un mythe vivant de la littérature américaine (médaille de la National Book Foundation en 2003 pour sa contribution aux lettres américaines, Grand Master Award en 2007 pour l’ensemble de son oeuvre). En février 2018, il a reçu un PEN award d’honneur pour service rendu à la littérature et pour son engagement pour la liberté d’expression.

 

Avis :

Alors qu’à quarante-quatre ans il est bien décidé à raccrocher, Billy Summers, ancien tireur d’élite des Marines qui a servi en Irak avant de devenir tueur à gages dans la vie civile, accepte un dernier contrat, celui que son expérience et son instinct lui font pourtant pressentir comme « le coup de trop ». C’est qu’il y a deux millions de dollars à la clef, et puis la cible est l’un de ces méchants, nuisibles à la société, auxquels, conformément à son code d’éthique personnel, il restreint strictement son champ d’action. Il s’installe donc docilement dans la nouvelle identité prévue pour lui : un écrivain débutant, venu chercher le calme entre un modeste pavillon de banlieue et un bureau en centre-ville surplombant le palais de justice dont les marches serviront, le moment venu, de théâtre des opérations. On s’en doute, les imprévus vont s’en mêler, et les grains de sable initiaux se transformer en gros cailloux...

Peut-on rendre sympathique un homme qui gagne sa vie en assassinant des gens ? C’est ce que réussit Stephen King avec son personnage si bien campé dans ses complexités qu’il finit par transfigurer une intrique ouverte sous les auspices les plus classiques. Usant de la tactique du roman dans le roman grâce à la couverture d’écrivain qui, assez facétieusement mais pas sans danger pour lui, mène en réalité Billy à se montrer sous son jour le plus authentique – fin lettré, lecteur de Thérèse Raquin dont la référence accompagne d’un bout à l’autre le récit pour mieux souligner le poids de la mauvaise conscience qui fait du crime un calvaire, le sniper s’astreint ordinairement à une apparence d’homme de main un peu limité, destinée à endormir la paranoïa de ses commanditaires –, King déroule le suspense de son action principale tout en laissant son héros dévoiler lui-même son histoire et ses failles au rythme de l’écriture de ses douloureuses réminiscences.

Et si l’on n’y croise aucune horreur fantastique relevant de l’univers habituel du maître de la terreur surnaturelle, c’est quand même toujours l’angoisse et l’effroi les plus intenses que, dans un ample et lent crescendo pleins de surprises mais aussi d'émotions, l’écrivain distille au rythme de ses phrases sèches et crépitantes. Simplement, elles se nourrissent de monstruosités ordinaires qui, en toute impunité, prolifèrent dans une Amérique que les mentions à Trump et au Covid-19 ancrent bien dans notre actualité : mafia, crime, viol, pédophilie… 
 
Gentil qu’à son corps défendant de vrais méchants ont conduit à endosser un rôle dont sa conscience n’arrive pas à se convaincre qu’il n’est que faussement semblable au leur, Billy tente de conjurer ses fantômes en défendant, quand l’occasion s’en présente, ces innocents dont il ne peut plus goûter la vie paisible que le temps d’une identité d’emprunt dans un quartier modeste de l’Amérique moyenne. Mais, dans sa poche, Thérèse Raquin est là pour nous le rappeler : jamais crime commis ne s’efface… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

J’ai appris un truc dans la Maison de la Couleur Perpétuelle : il n’y a pas que deux catégories de gens – les bons et les méchants –, contrairement à ce que je croyais gamin quand je trouvais mes idées dans tout ce que je voyais à la télé. En fait il y a trois catégories. La troisième catégorie, c’est les gens qui sont d’accord avec tout le monde pour se fâcher avec personne comme me l’avait conseillé l’adjoint F.W.S. Malkin. C’est les plus nombreux sur terre et pour moi c’est des gens gris. Ils ne vous feront pas de mal (volontairement du moins) mais ils ne vous aideront pas non plus. Ils vous diront : Fais ce que tu veux et que Dieu te garde.

Je pense que dans ce monde il faut s’aider soi-même.

L’écriture, songe-t-il, est également une forme de guerre, qu’on livre contre soi-même. L’histoire, c’est ce qu’on porte, et chaque fois qu’on y ajoute quelque chose, elle devient plus lourde.

Il m’a décoché un coup de poing dans l’épaule.                                    
« Abruti ! Pourquoi tu joues toujours les idiots ?                                    
– Je ne sais pas de quoi tu parles.                                    
– Tu vois, tu recommences.                                    
– C’est plus sûr. Ce qu’ils ne savent pas ne peut pas se retourner contre toi. »