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vendredi 27 décembre 2024

[Offutt, Chris] Les fils de Shifty

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les fils de Shifty (Shifty's Boys)

Auteur : Chris OFFUTT

Traduction : Anatole PONS-REUMAUX

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022
                  en français en 2024 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mick Hardin se remet d’une blessure de guerre chez sa sœur Linda, shérif de Rocksalt dans le Kentucky, lorsque le cadavre d’un dealer local est découvert. Il s’agit de l’un des fils de Shifty Kissick, une veuve que Mick connaît depuis longtemps. La police refusant d’enquêter, Shifty demande à Mick de découvrir le coupable. Se débattant entre un divorce difficile et son addiction aux antidouleurs, ce dernier commence à fouiner dans les collines, avec la ferme consigne de ne pas gêner la réélection de sa sœur. Il comprend vite que le meurtre a été mis en scène, et bientôt un deuxième fils de Shifty est abattu. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur la famille Kissick ? Le temps presse et Mick le sait, car dans cette communauté basée sur un code moral intransigeant, la violence appelle la violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chris Offutt naît en 1958 et grandit dans le Kentucky, sur les contreforts des Appalaches, au sein d'une ancienne communauté minière. Il est issu d’une famille d'ouvriers. Une fois son diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre.
En 1992, il publie un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, qui est encensé par Jim Harrison, James Salter et Larry Brown. Cet ouvrage est suivi en 1997 par Le bon frère, son premier roman.
Pendant les vingt années suivantes, Chris Offut délaisse la littérature pour le cinéma. Il travaille à Hollywood, où il est scénariste de plusieurs séries télévisées, parmi lesquelles True Blood et Weeds. Il revient au roman avec Nuits Appalaches, lauréat du Prix Mystère de la critique et du Grand Prix du Roman Noir Étranger du festival de Beaune 2020. Son roman suivant Les gens des collines, reçoit le prix Marianne - Un aller-retour dans le Noir. Il est également l'auteur de chroniques parues dans de nombreuses revues et journaux, dont le New York Times et Esquire.
Il vit aujourd'hui dans le Mississippi sur une vaste propriété isolée, et partage son temps entre l'enseignement, l'écriture et le jardinage.

 

Avis :

C’est un coin d’Amérique profonde, une région rurale et plutôt déshéritée, mais qui, au coeur de ses collines des contreforts des Appalaches, abrite une nature généreuse et sauvage, à l’écart du monde et de son tapage. L’on y vit encore selon des codes ancestraux prônant l’ardeur au travail et l’honneur du sang, prêt à se défendre bec et ongle contre ce qui viendrait troubler un ordre depuis longtemps figé. Hommes taiseux et femmes teigneuses ne craignant rien ni personne, tous dans la petite localité de Rocksalt se connaissent ainsi de près ou de loin malgré leur distance bourrue et n’hésiteront pas à se prêter main forte face à l’étranger malveillant.

C’est là qu’en convalescence après une blessure de guerre, l’enquêteur militaire Mick Hardin, déjà protagoniste des Gens des collines, le précédent et premier tome de ce qui sera à terme une trilogie policière, est revenu cohabiter avec les fantômes de son enfance autant qu’avec sa sœur, première femme shérif du comté en pleine campagne pour sa réélection. Alors qu’il se morfond, abusant un peu trop des antidouleurs sans pouvoir se résoudre à signer les papiers de son divorce, Shifty Kissick, une veuve âgée qui le renvoie au souvenir du grand-père qui l’a élevé, lui l’orphelin, dans sa cabane au milieu des bois, lui demande d’enquêter sur la mort de son fils, un dealer sans envergure que la police a déjà classé aux pertes et profits des règlements de comptes entre rivaux.

Ses vieux réflexes militaires aussitôt réveillés pour le bien de « ceux qui n’ont pas encore été tués », voilà notre homme embarqué dans les péripéties musclées d’une affaire aux ramifications inattendues, susceptibles de l’entraîner, selon la vieille loi locale de l’honneur et du sang, dans un exercice d’auto-justice au prix exorbitant. Rondement menée dans un suspense sans faille, l’action laisse les pages se tourner d’elles-mêmes. Mais si, comme à la fin de toute intrigue policière, les coupables trouvent leur châtiment, ce n’est ici, dans une mélancolie déchirée entre l’attachement viscéral à la beauté paisible des lieux et la violence employée pour la défendre, que pour mieux souligner l’insoluble tragédie d’un homme rattrapé malgré lui par les atavismes culturels qu’il s’était évertués à fuir au loin.

Comme à son habitude, Chris Offutt signe avec ce dernier ouvrage bien plus qu’un polar addictif et enlevé. Peinture de l’Amérique rurale du Kentucky comme figée dans un autre temps, sa prose est aussi une réflexion mélancolique et fervente sur ce qui nous pousse, malgré la douleur, à rompre avec nos attachements et nos racines, à envisager l’avenir plutôt que le passé. (4/5)

 

Citations :

Jadis un solide gaillard, Oncle Billy n’était plus qu’un pâle sac d’os sous les couvertures. Sa respiration était laborieuse et s’achevait souvent par une toux prolongée qui effrayait Johnny Boy, comme si son oncle pouvait éjecter une partie de ses poumons abîmés. Il avait travaillé dans une mine de charbon pendant vingt ans mais n’avait pas droit aux allocations fédérales pour l’anthracose. Une nouvelle loi faisait du Kentucky le seul État empêchant les spécialistes d’étudier les radios de poumons endommagés. 


Dans l’avion, son regard se perdit à travers le hublot et il tenta de focaliser ses pensées. Il avait arrêté le rejet de déchets toxiques. Il avait guéri sa jambe, posté des pancartes pour sa sœur et découvert qui avait tué les frères Kissick. Il avait rendu Peggy heureuse en divorçant. Il avait débarrassé Shifty des menaces de Charley Flowers et aidé Jaybird à se sortir du pétrin au Dollar General. La liste était trop courte pour tout le sang versé entretemps. Douze morts, et il était là à se vanter de petites choses. Il se demanda combien de gens essayaient de se convaincre que le meurtre était acceptable au nom d’un Bien supérieur. Il n’était pas dupe. Le Bien supérieur n’existait pas, sinon en tant qu’excuse.


Il n’était jamais aussi à l’aise qu’à l’étranger, où il était parfaitement normal d’être différent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 20 janvier 2023

[Tharreau, Estelle] Il était une fois la guerre

 





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il était une fois la guerre

Auteur : Estelle THARREAU

Parution : 2022 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sébastien Braqui est soldat. Sa mission : assurer les convois logistiques. Au volant de son camion, il assiste aux mutations d'un pays et de sa guerre. Homme brisé par les horreurs vécues, il devra subir le rejet de ses compatriotes lorsque sonnera l'heure de la défaite.C'est sa descente aux enfers et celle de sa famille que décide de raconter un reporter de guerre devenu son frère d'âme après les tragédies traversées « là-bas ». Un thriller psychologique dur et bouleversant sur les traumatismes des soldats et les sacrifices de leurs familles, les grandes oubliées de la guerre.
« Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Dans l’État fictif du Shonga, quelque part en Afrique, cela fait dix-sept ans que, malgré l’intervention sur place de l’ONU et de l’armée française, la guerre civile fait rage, opposant forces régulières et séparatistes au profit de diverses mouvances terroristes. L’enlisement du conflit et les attentats commis en représailles à Paris ont eu raison de l’opinion publique française, de plus en plus hostile à tout engagement militaire. Le retrait des troupes tricolores est ordonné, et l’armée - soucieuse de redorer son blason après cette débâcle - « purgée » des anciens combattants du Shonga.

A quarante ans, le soldat Sébastien Franqui, que ses quatre missions « là-bas » comme chef de convois logistiques ont rendu chaque fois plus brisé à une famille qui a fini par voler en éclats, n’est plus qu’amertume et désespoir face à son impossible réinsertion dans la vie civile ordinaire. C’est un reporter de guerre et frère d’âme, qui, constatant la descente aux enfers de Sébastien, entreprend la narration croisée de ce retour cauchemardesque et des dix-sept ans d’épreuves, toutes plus traumatisantes les unes que les autres, qui l’ont précédé.
 
Enclenchée par un bref prologue présentant le protagoniste principal comme « une bombe à retardement que les Hommes ont lentement amorcée jusqu’à l’explosion », la tension s’installe d’emblée et ne fait que monter crescendo, au rythme du compte à rebours égrené par les titres de chapitre. Dans l’attente pleine de suspense de l’ultime catastrophe annoncée, nous voilà peu à peu immergés, non pas seulement dans la noire réalité des atrocités de la guerre, des massacres entre ethnies et des conditions épouvantables des camps de réfugiés, mais aussi dans l’insupportable impuissance de ces hommes envoyés combattre un ennemi invisible et insaisissable.

Le récit excelle à dépeindre simplement la complexité des enjeux en présence, l’inextricable engrenage de l’échec et les processus psychologiques à l’oeuvre autour du traumatisme, du sentiment de culpabilité et, enfin, de l’injustice, quand, après avoir risqué leur vie et s’être confronté à l’innommable sans véritables moyens d’action, ils se retrouvent honteusement mis au rebut, rejetés de l’armée sans reconversion, pointés du doigt par l’opinion, incompris de leurs proches épuisés par leurs cauchemars et par leur déphasage après leur absence et la peur. Car, au terrible mal-être de ces hommes répond celui de leurs familles, démunies et déchirées, et qui, à force d’incompréhension et de malentendus, achève d’enfermer ceux qui ont fait la guerre dans la solitude de leur douleur sans fond.

Averti d'un funeste dénouement dont l'ultime rebondissement ne l'en surprendra pas moins, le lecteur reste impressionné par la pertinence d'analyse des situations et par la finesse psychologique des personnages. De l'angoisse, puis de la frustration et du désarroi de familles incapables de rivaliser avec les fantômes de la guerre, à l'intolérable dissonance entre, d'un côté, le moi profond et les valeurs fondamentales du soldat Braqui, de l'autre, l'atroce et injuste absurdité du rôle qu'on lui fait endosser, l'on ressort ébranlé de ce récit en tout point convaincant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le privilège des vaincus : chassés par les vainqueurs et honnis par leurs propres compatriotes.


La peur de ne pas être à la hauteur lorsqu’il aurait à piloter les lourds mastodontes servant à convoyer les munitions, les vivres, les médicaments et les pièces de rechange sur les pistes détrempées et défoncées du Shonga en pleine saison des pluies et des guerres.     
Non, pas de « guerre », mais de « crise », car Sébastien Braqui était de cette génération où les conflits ne menaçaient plus directement les frontières et l’intégrité territoriale de son pays, mais ses intérêts géostratégiques, géopolitiques, et géoéconomiques. Tant d’intérêts vitaux que ses concitoyens ne savaient plus vraiment distinguer ce qui était légitime, raisonnable et nécessaire dans les discours politiques. Une foule qu’il ne fallait pas effrayer en employant le mot « guerre », mais en parlant d’accords de défense pour aider un pays ami en proie à une crise, bien qu’au final, des armes et des techniques de guerre jetaient des hommes les uns contre les autres pour remporter la victoire.


La mort d’un homme au terme d’une vie est une peine, celle d’un enfant massacré est un traumatisme pour l’esprit, une parcelle d’humanité qui se sépare de l’âme. Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience.


« Je croyais que les humanitaires avaient quitté cette zone, fit Braqui à l’adjudant Thomas.
– Oui, les organisations pros l’ont fait. Ils ne sont pas débiles. Ils préservent leur personnel. Ils ont compris qu’un humanitaire mort, ça n’aide plus personne. Ils se sont installés dans des zones moins craignos où ils peuvent faire leur boulot. Mais là, c’est un ramassis d’amateurs qui n’ont aucune logistique et aucun sens des réalités. Ils n’ont que leurs idéaux pour sauver le monde. Ils vont juste réussir à se faire trucider ou à faire trucider ceux qui vont essayer de les sortir de cette merde !


– Il cherchait quoi ? fis-je avec la peur qu’elle me confirme ce que je redoutais.     
– Un gosse qu’il a connu au Shonga. »     
Je fermai les yeux.     
« Et les gamins à qui ils donnent des biscuits ?     
– Il leur demande d’interroger les gens. C’est beau quand même. »     
Je ne répondis pas à sa remarque d’une naïveté affligeante. Tout comme elle avait été incapable d’accepter la réalité de ce camp désastreux, elle ne voyait pas la folie qui se dissimulait dans l’obsession de Sébastien, dans sa lutte contre l’impossibilité de retrouver un gosse et de racheter son impuissance à guérir un pays qui n’était pas le sien.
 
 
Profitant d’une période de cessez-le-feu, certains esprits toujours aussi loin de l’enfer du Shonga avaient cru bon d’organiser une cérémonie de remise de médailles. Idée tout aussi inutile que dévastatrice face à l’ampleur du désastre. Elle ne ferait jamais oublier que l’action des soldats de la paix avait été paralysée. Elle n’avait pas contribué à sauver des vies et encore moins à rétablir la paix comme l’avenir allait le prouver si violemment.


Sébastien avait dépassé l’amertume pour s’élancer vers l’aigreur et la rancœur. Comment ne pas sombrer lorsqu’on vous félicite pour avoir sauvé des vies alors que chaque téléspectateur savait que vous aviez fermé les yeux sur des dizaines d’autres qui auraient pu être épargnées si votre main avait appuyé sur la détente de votre fusil ? Comment ne pas entrevoir les oscillations des flammes d’un charnier fumant dans celles de ce drapeau bleu flottant au-dessus de cette cérémonie d’opérette montée à la hâte avant d’embarquer dans des camions et de décamper de cet enfer ? Comment ne pas avoir envie d’arracher l’épingle de cette médaille lorsqu’elle vous transperce le cœur en même temps que la veste sur votre poitrine ? Comment réussir à continuer sa vie comme si de rien n’était alors que vous porterez à jamais cette marque d’opprobre déguisée en reconnaissance glorieuse ?
Le sac sur l’épaule, prêt à partir, je m’étais retourné une dernière fois. J’ai vu la honte dans les yeux de ces hommes mis à l’honneur. La honte de n’avoir rien pu empêcher alors qu’ils y étaient préparés.
Un sentiment de n’avoir pas été un soldat, mais le complice attentiste des buveurs de sang.


En quelques heures, Sébastien était passé des terres damnées du Shonga au monde de paix de son sol natal. En si peu de temps, le soldat devait redevenir le fils, le mari, le père que ses proches et ses concitoyens avaient connus quatre mois auparavant. (...)
Sous les yeux de Sébastien se déroulaient des scènes de vie étranges : des supermarchés d’où sortaient des chariots pleins d’abondance, des rues où des gens ne fuyaient pas, des enfants armés de cartables. Il se sentait étranger à ce monde qu’il avait pourtant connu toute sa vie.


Dès cet instant, Sébastien ne parviendrait plus à s’intéresser à une discussion sur ce qui touchait à ce monde de paix, car tout lui paraîtrait futile par rapport à ce dont il avait été témoin. Il ne pourrait plus tenir son enfant de peur de le salir, de lui porter malheur, de ui faire du mal si une autre vision venait à le submerger. Il ne se ferait plus confiance et seule la guerre aurait une place dans son esprit et dans sa vie.
Une guerre qu’il revivrait toutes les nuits à grands coups de réminiscences cauchemardesques. La seule explication de ce qu’il avait vécu au Shonga et de ce qui avait fait de lui ce qu’il serait désormais, il ne pourrait que le hurler à sa famille dans le supplice de leurs nuits familiales.


Moins de huit semaines plus tard, les anciens étaient convoqués par les gestionnaires de leur régiment respectif. On leur signifiait leur mise en retraite anticipée avec un plan de reconversion. Ils n’avaient pas le choix : les temps et les règles du jeu avaient changé. En quelques mots, on leur arrachait leur travail, leur communauté, leurs valeurs… leur vie. 


Au fond, c’est logique, Braqui. On a une armée conforme à ce dont les gens rêvent : se défendre sans armes et sans violence.     
– O.K., mais comment peuvent-ils gober une connerie pareille ? On se tape sur la gueule depuis la nuit des temps.     
– Je sais, mais on ne leur vend pas ça et les gens sont tellement dans la merde que ce qui se passe à l’autre bout du monde ça ne les intéresse que lorsque la concurrence étrangère leur pique leurs emplois ou quand des flots de migrants arrivent près de chez eux.     
– Et les attentats. C’est bien pour ça qu’on nous a envoyés là-bas.     
– Ouais, mais on n’a rien pu stopper.     
– On n’avait pas de moyens et aucune armée africaine pour prendre le relais.     
– Mais, ça, les gens s’en foutent !


Adéma était entouré d’enfants qui s’agglutinaient autour de lui. Personne ne pourrait comprendre qu’un seul de ces gosses soit tué, même pour en sauver tant d’autres. Adéma le savait. Adéma avait choisi entre efficacité et sentiments. Il enrôlait des gosses pour lui servir de bouclier, pour poser ses bombes, pour être soldats. Il savait que nous ne les abattrions pas.
Le général fit un signe. C’était fini. Comment combattre à armes égales quand le droit de la guerre n’était respecté que par un seul camp ? Les politiques n’avaient pas donné aux soldats la solution de cette équation insoluble.


Le cœur de Sébastien faillit s’arrêter lorsqu’il reconnut le visage de l’homme qu’il avait vu, quelques années auparavant sur un écran vidéo. Un homme entouré d’enfants pour protéger sa fuite alors qu’il était pourchassé pour avoir ordonné l’attaque du camp de Sébi où avait péri Sandreau, son mentor. Il assista aux salamalecs auxquels se pliait avec effort le colonel, qui se raidit au moment de serrer la main d’Alpha Adéma. Il vit son chef contenir sa rage lorsque les caisses plombées furent ouvertes. La gorge serrée, il observa la honte de cet homme devant restituer au bourreau de ses hommes les armes qui avaient servi à les tuer.     
Les ordres ayant été exécutés, le minimum protocolaire ayant été respecté, le colonel donna l’ordre de rembarquer pour repartir aussitôt. Alpha Adéma n’attendit pas que les militaires soient repartis. L’humiliation devait être totale. Il prononça quelques paroles à l’intention des hommes qui attendaient dans leurs véhicules de fortune. Puis il se retira au moment où ils avancèrent vers ses miliciens. Un à un, dans une discipline si étrangère aux mœurs shongaises, ils chargèrent des sacs de riz, de l’huile et du sucre sans oublier une poignée d’armes qu’ils exhibèrent au-dessus de leur tête pour saluer leurs bienfaiteurs et narguer le colonel, Sébastien et les siens.
L’humiliation et la schizophrénie étaient absolues. Ils venaient de donner les moyens à ceux qu’ils combattaient d’acheter les populations et de gagner cette guerre. Le convoi militaire repartit en ravalant sa dignité et sa colère.
La paix n’a pas de prix…


– Hum… Tu vois un drame comme ça, ça peut arriver ici comme ailleurs ; un gosse qui déboule d’un coup, on peut pas toujours l’éviter. On fait pourtant gaffe. C’est pas faute de rappeler les consignes. Mais tu sais, quand je vois quelle ampleur ça a pris et à quelle vitesse ils ont organisé tout ce bordel, je me demande si ce gamin… Enfin, tu me comprends… T’es déjà venu ici. Tu sais que c’est pas comme chez nous la valeur d’une vie, même celle d’un gosse. Ils leur font poser des IED. Ils s’en servent comme bouclier. Putain, je peux pas m’empêcher de penser que ce gosse… De toute façon, on le saura jamais. On doute de tout ici. »     
Il se tut et leurs regards se portèrent sur les écrans qui rediffusaient, pour la centième fois, le cercueil baladé dans les rues avec son cortège de femmes en pleurs.
« C’est la fin des martyrs glorieux. Place aux martyrs de l’émotion. Les droits de la guerre contre l’émoi planétaire. C’est plus rentable. »

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 




 

samedi 19 novembre 2022

[Schmoll, Alain] La trahison de Nathan Kaplan

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La trahison de Nathan Kaplan

Auteur : Alain Schmoll

Parution : 2022 (Auto-édition)

Pages : 277

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Il aurait émargé au Mossad, le mythique service secret israélien. Est-ce la raison pour laquelle on a voulu la mort de Nathan Kaplan ? La question embarrasse en France, au sein de la Direction générale de la Sécurité extérieure. Difficile de démêler le faux du vrai, car même les institutions d’élite ne sont pas à l’abri d’une défaillance. Et dans les affaires, quand l’enjeu financier est important, certains peuvent être tentés par les pires méthodes des armées de l’ombre.

Inspirées librement et partiellement d’un fait divers rocambolesque ayant entraîné la mise en cause de militaires de la DGSE, La trahison de Nathan Kaplan est une fiction à suspense. S’y croisent des femmes et des hommes, qui restent des femmes et des hommes. Il arrive alors que frustrations professionnelles et déceptions sentimentales se confondent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Dirigeant et repreneur d'entreprises, Alain Schmoll est aussi un passionné de littérature. Il crée un blog de lecture, puis se met à l'écriture de fictions. Auteur de quatre romans, il embarque vers des dénouements inattendus des personnages en quête fébrile de réussite dans la société contemporaine.

 

 

Avis :

Quand la réalité rivalise avec la fiction… Alain Schmoll s’inspire librement d’un fait divers rocambolesque, qui, en 2020, mit en cause la prestigieuse DGSE en faisant croire à une cellule clandestine de barbouzes, et signe un polar aussi crédible qu’étonnant.

De l’interpellation de deux individus, cagoulés et armés, qui planquaient devant le domicile d’un chef d’entreprise dans une chic banlieue parisienne, résultent des aveux dignes d’un roman d’espionnage : ils seraient mandatés par la Direction Générale de la Sécurité Extérieure pour éliminer l’homme, agent du Mossad projetant un attentat à Paris. Mais qu’en est-il réellement ? L’enquête n’est pas au bout des surprises que lui réserve cette affaire...

Naviguant entre 2005 et nos jours, après une série de flashes remontant le temps par quarts d’heure pour mieux saisir le lecteur de l’incongruité des faits et de la version des soi-disant barbouzes, le récit nous emmène dans les coulisses du centre d’entraînement spécialisé de la DGSE à Cercottes, là où, un peu comme les chiens jaunes confinés au pont des porte-avions se rêveraient pilotes de chasse, des préposés à la banale sécurité du site fantasment dans leur ennui sur des missions à la James Bond, pendant que d’autres, hommes d’affaires aux méthodes crapuleuses, sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins. De rivalités professionnelles et sentimentales en règlements de compte allant de l’intimidation au meurtre commandité, c’est ni plus ni moins qu’une organisation criminelle aux pratiques mafieuses, construites sur la stupéfiante naïveté de ses exécutants, qui se révèle peu à peu au fil d’un suspense réussi.

Efficace, alignant implacablement les faits en laissant au lecteur le soin d’ahurissantes déductions psychologiques, la narration se déroule sans temps mort pour nous proposer une version imaginée, mais totalement crédible et exacte dans ses très grandes lignes, d’une affaire qui avait tout pour paraître abracadabrante, mais qui a pourtant bien défrayé la chronique et tenu les enquêteurs en haleine pendant deux ans. Un roman bien construit, addictif et agréable, sur un sujet surprenant ouvrant, mine de rien, bien des questions sur le plan humain et sociétal. (4/5)

 

 

Citation : 

Le nom qu’ils ont donné à leur groupe WhatsApp est révélateur. Les officiers et les agents Action donnent l’impression de former une élite, un cercle fermé sur lui-même, une aristocratie de seigneurs qui manquent probablement de considération pour les petits sous-offs, pour les sans-grade, ceux qui se qualifient eux-mêmes de « manants du CPES. Les seigneurs et les manants. Des braves types dévoués, mal payés, un peu méprisés, qui passent des journées ennuyeuses et parfois des nuits entières à regarder des écrans de surveillance sur lesquels il n’y a rien à voir, à contrôler des papiers qui sont toujours conformes, à noter des heures d’entrée et de sortie, dont tout le monde se fiche. Des jeunes gars qui manquent de maturité et qui vénèrent des agents exerçant un métier noble, auquel on ne leur donne pas le moindre espoir d’accéder un jour.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 




 

lundi 25 juillet 2022

[Barry, Sebastian] Des jours sans fin

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des jours sans fin
            (Days Without End)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2016,
                  en français en 2018
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 272

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chassé de son pays d’origine par la Grande Famine, Thomas McNulty, un jeune émigré irlandais, vient tenter sa chance en Amérique. Sa destinée se liera à celle de John Cole, l’ami et amour de sa vie.
Dans le récit de Thomas, la violence de l’Histoire se fait profondément ressentir dans le corps humain, livré à la faim, au froid et parfois à une peur abjecte. Tour à tour Thomas et John combattent les Indiens des grandes plaines de l’Ouest, se travestissent en femmes pour des spectacles, et s’engagent du côté de l’Union dans la guerre de Sécession.
Malgré la violence de ces fresques se dessine cependant le portrait d’une famille aussi étrange que touchante, composée de ce couple inséparable, de Winona leur fille adoptive sioux bien-aimée et du vieux poète noir McSweny comme grand-père. Sebastian Barry offre dans ce roman une réflexion sur ce qui vaut la peine d’être vécu dans une existence souvent âpre et quelquefois entrecoupée d’un bonheur qui donne l’impression que le jour sera sans fin. 

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

Le jeune Thomas McNulty a fui la Grande Famine irlandaise dans l’espoir d’une vie meilleure en Amérique. Aux côtés de celui qui est devenu son inséparable compagnon, John Cole, il endosse la tunique bleue et combat les Indiens dans les grandes plaines de l’Ouest, se travestit en femme pour chanter dans un cabaret, puis s’engage dans l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Et aussi, comme pour conjurer la violence qui les cerne, John et lui adoptent une fillette sioux après le massacre de tous les siens.

Les westerns modernes n’ont heureusement plus grand-chose à voir avec ceux des années trente à cinquante. Terminé le mythe des gentils et virils cow-boys confrontés à la cruauté des sauvages indiens. D’abord, en un hommage au fils gay de l’auteur, c’est un couple homosexuel qui, évoqué avec une pudeur et une délicatesse contrastant singulièrement avec les violences induites par les guerres et par la prévalence de la loi des armes en cette période de l’histoire américaine, joue le rôle principal dans cette vaste fresque. Et puis, Indiens, soldats et colons se retrouvent emportés, la plupart du temps bien malgré eux à leur petit niveau, dans une spirale infernale où s’enchevêtrent inextricablement, jusqu’à leur faire perdre toute raison, misère et famine, peurs et représailles de plus en plus terribles. Dépassés et impuissants, Thomas et John constatent amèrement que nul autour d’eux n’échappe au processus de pourrissement qui transforme peu à peu les protagonistes les plus raisonnables en incontrôlables bêtes fauves.

Alors que les massacres entre colons et indiens ne concernent déjà plus que les territoires les plus occidentaux d’Amérique, c’est bientôt le Nord et le Sud qui s’empoignent à leur tour dans un nouveau carnage dont les enjeux passent encore par dessus la tête des simples soldats employés comme chair à canon. Toujours, le regard et le bon sens paysan de Thomas traduisent en mots simples et imagés la nécessité de suivre le mouvement et de tenter de survivre, souvent tout court, parfois le moins mal possible. Et l’on demeure saisi par tant d’instinctif à-propos, exprimé avec une innocence et une sincérité encore amplifiées par la langue un peu frustre de cet homme condamné depuis la naissance à une existence des plus humbles.

Ce naturel contribue pour beaucoup à l’attachement du lecteur pour ce couple étonnant de courage et d’humanité, qui, en adoptant une fillette sioux après avoir contribué à l’extermination de sa tribu, relègue par ailleurs définitivement tout manichéisme loin de ces pages en permanent clair-obscur. Aussi brutal soit leur contexte, les personnages parviennent à y préserver, chaque fois que possible, ces tranches de bonheur qui donnent malgré tout son prix à leur vie.

Une grande réussite donc que ce roman plein d’aventure et d’émotion, écrit à la hauteur d’un humble émigré irlandais jeté dans le chaudron d’une jeune Amérique en ébullition. L’on retiendra incidemment que les Amérindiens ont de tout temps considéré l’existence d’hommes à tendance féminine et de femmes à tendance masculine, portant au moins à quatre le nombre de genres humains. (4/5)

 

 

Citations : 

Bert Calhoun meurt, et il est pas le seul. La monotonie de l’hiver et son âme de glace surgissent, et on a pas le moindre bois de chauffe. La moitié des prisonniers n’ont plus de chaussures et personne a assez de vêtements. On a pas de manteau, puisqu’on est en campagne juste l’été et l’automne. Le froid nous ronge la peau comme des rats. Une grande fosse a été creusée à l’est du camp, et tous les jours, on y pousse les morts. Ça peut aller jusqu’à trente en une nuit. Peut-être plus. Y a rien à manger, à part ce maudit pain de maïs. Trois lichettes par jour. Je jure devant Dieu qu’aucun homme peut vivre de ça. Semaine après semaine, on prie M. Lincoln de procéder à un échange. Avant, ça se passait comme ça. Mais le lieutenant Sprague adore nous dire que M. Lincoln va pas s’embêter à récupérer des squelettes. C’est-à-dire nous. Qu’il veut pas échanger des Fédérés bien dodus contre les tas d’os de l’Union. Qu’on lui est plus d’aucune utilité, ajoute Homer Sprague. Et là, il rit encore. Quelle source d’amusement on est pour lui. Une source qui devient rivière. On passe des semaines couchés. Y a aucune raison de se lever, à part quand faut traîner son pauvre cul pour aller chier. Aux latrines. Une puanteur impossible à concevoir. L’endroit est jamais nettoyé. Je vous jure que je pourrais y lire toute l’histoire du pain de maïs. La nuit, les températures plongent bien au-dessous de zéro. On dort blottis les uns contre les autres comme des limaces. On se met sur le bord à tour de rôle. On peut mourir la nuit à cause du givre qui vous prend le cœur, ce qui arrive à certains. Et là, c’est la fosse. Au bout de six mois, on s’en fout, ou presque. On essaie de survivre, mais on s’en fiche de mourir.


Toute l’armée a l’air de frémir. D’autres braves traversent le village armés de carabines. Les femmes et les enfants partent par l’arrière. Il y a beaucoup d’agitation et de grabuge chez les squaws. Leurs cris et hurlements dérivent jusqu’à nous. Le capitaine Sowell a pas d’autre choix que de rejoindre sa compagnie. Les Gatling se mettent à tirer sur les femmes. On les regarde tomber comme si elles appartenaient à un autre monde. Puis les canons ouvrent une autre sorte de feu, et une douzaine d’obus foncent sur le village. Ensuite, les soldats exécutent les ordres. On leur a ordonné un massacre, alors ils massacrent. Sinon, c’est eux qui vont mourir. Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux hésite. Il rappelle ses braves et se met à courir seul. Il court aussi vite qu’un jeune garçon. Ses jambes le propulsent à travers l’armoise. Le major lève son Enfield, vise et tire. Le grand Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux tombe, tué en plein ahurissement. Laissez rien en vie, crie le major. Tuez-les tous. Alors on se précipite comme le pire Déluge de tous les temps.
Qui vous expliquera la raison de tout ça ? Certainement pas Thomas McNulty. La sauvagerie de l’humain était présente en chacun de nos soldats ce matin-là. Des hommes que je connaissais bien et des nouveaux que je fréquentais depuis quelques jours. Tous se précipitent sur le village comme une bande de coyotes. Des braves jaillissent armés de leurs wigwams. Des squaws pleurent et supplient. Les soldats hurlent comme des démons. Ils tirent partout. Je vois Starling Carlton en tête de sa compagnie, sabre tendu vers l’ennemi. Le visage aussi rouge qu’une plaie. Sa corpulence dans un dangereux équilibre. Un danseur meurtrier. La force, le pouvoir et la terreur. Jusque dans le cœur de chaque soldat. La peur de mourir ou de prendre une balle. Une balle qui pénètre votre corps mou. Tuez-les tous. On a jamais entendu un ordre pareil. 


L’autre créature qui garde le silence, c’est Winona. Je la tiens tout contre de moi. Je fais confiance à personne. On vient d’assister à l’anéantissement de son peuple. Balayé comme la terre et le sang séché sur la veste d’un soldat d’un coup de brosse métallique. Une brosse métallique faite d’une haine bizarre et implacable. Qui a emporté jusqu’au major. C’est comme si les soldats s’en prenaient aux miens à Sligo pour les découper en morceaux. Quand ce bon vieux Cromwell a débarqué en Irlande, il a déclaré qu’il allait tous nous tuer. Que les Irlandais étaient juste de la vermine et des diables. Qu’il nettoierait le pays afin qu’un bon peuple puisse s’y installer. Qu’il en ferait un paradis. Là, j’imagine qu’on est en train de créer un paradis américain. C’est curieux que des Irlandais fassent le boulot. Ainsi va le monde. Rien de tel qu’un peuple vertueux. 
 
 
À la gare, l’énorme train crache de la fumée et de la vapeur. On dirait une machine vivante. En explosion perpétuelle. Avec d’immenses muscles allongés, et quatre hommes pour alimenter sa chaudière. Un vrai spectacle. La locomotive va tirer quatre wagons en direction de l’Est, il paraît que ça va bien se passer. La neige qui tombe sur la cheminée s’évapore en sifflant. J’aimerais pouvoir vanter les mérites du wagon de troisième classe, mais il est abominablement froid et humide. Winona et moi, on se blottit l’un contre l’autre comme des chats. On peut pas bouger d’un centimètre car nos compagnons de voyage ont emporté toutes leurs possessions avec eux. Il y a même des chèvres, et la caractéristique d’une chèvre, c’est de puer. Mon voisin est qu’une horrible pile de manteaux. Je sais même pas quelle taille fait son corps tellement il est emmitouflé. À Laramie, on a acheté des tourtes et l’un de ces infâmes pains de maïs. À vous tordre le ventre. On nous annonce une centaine d’arrêts, et le train démarre comme un danseur géant malgré sa corpulence. La grille à l’avant fend la neige tel un navire qui fend l’écume. Puis la neige propulsée en l’air passe par-dessus les toits et retombe par les fenêtres sans vitres en se mêlant au passage à la suie et à la fumée. C’est donc ça, le luxe moderne. On file dans un paysage qu’on aurait mis des jours à traverser péniblement à cheval. Le train galope comme un bison affolé. Dans deux ou trois jours, on sera à Saint-Louis. Un petit miracle. On va si vite que j’ai l’impression que nos pensées restent sur la voie, que seuls nos corps voyagent, certes non sans souffrance. On est étourdis et frigorifiés. Si on avait eu de l’argent pour la première classe, on l’aurait donné, même si c’étaient les derniers sous qu’on devait jamais voir. Aux arrêts tremblotants, on achète de quoi manger. La grosse locomotive souffle, cliquette et frissonne. C’est une bête humaine. 


À Saint-Louis, on se rend compte que tout a changé. Au port, il y a de grands entrepôts aussi hauts que des collines. Tous les affranchis se trouvent là, comme une moisson d’âme, et presque chaque visage qu’on croise sur les rives est une déclinaison du noir au marron clair. On a besoin d’eux partout. Pour transporter, suspendre, tirer. Mais ils ont plus l’air d’esclaves. Leur chef est noir, les ordres proviennent de poumons noirs. Il y a plus de fouets comme avant. Je sais pas trop dire, mais ça a l’air mieux. Winona et moi, on aperçoit pas une seule tête indienne. Mais c’est vrai qu’on traîne pas à la recherche des cafards et de la vermine des bas-fonds non plus. On fait que passer, et à vrai dire, il y a même quelque chose d’agréable, là. Saint-Louis, détruite par la guerre, avec ses maisons en ruine à cause des obus, commence à se reconstruire. L’impression que deux univers se confrontent. Est-ce que je suis américain ? Je sais pas. Winona et moi, on prend place dans les cales avec des pauvres hères comme nous. C’est un plaisir de faire un bout de trajet sur le fleuve. Ce bon vieux Mississippi. La plupart du temps, c’est une bonne fille raisonnable à la peau douce et lisse. Si vieille et pourtant dotée d’une jeunesse éternelle. Le fleuve prend jamais de rides, et si c’est le cas, ça dure que le temps d’un orage.

 

A venir sur ce blog :

 





 

samedi 18 septembre 2021

[Guillaumin, Emilie] L'embuscade

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'embuscade 

Auteur : Emilie GUILLAUMIN

Editeur : HarperCollins

Parution : 2021

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Nuit d’août. Dans la chambre flotte le parfum de Cédric. Un mois et demi que ce soldat des forces spéciales est en mission. Un mois et demi que Clémence attend son retour avec leurs trois garçons.
Au petit matin, une délégation militaire sonne à la porte. L’adjudant Cédric Delmas est tombé dans une embuscade avec cinq de ses camarades.
Aux côtés d’autres femmes, épouses de soldats elles aussi, Clémence se retrouve malgré elle plongée dans la guerre secrète menée par la France au Levant. Avec ces questions lancinantes : que s’est-il réellement passé lors de l’attaque ? Et pourquoi l’armée garde-t-elle le mystère ?

L’Embuscade dessine avec justesse et émotion le combat d’une femme, mère et épouse puissante et courageuse, pour découvrir la vérité.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de lettres à la Sorbonne et de criminologie à New York, Emilie Guillaumin a passé deux ans au sein de l’armée de terre française, aventure dont elle a tiré Féminine (Fayard, 2016). L’Embuscade est son deuxième roman.

 

Avis :

Soldats des forces spéciales françaises, Cédric Delmas et cinq de ses camarades tombent dans une embuscade lors d'une mission secrète dans la région du Levant. Comme les cinq autres épouses, sa femme Clémence est informée par une délégation militaire, dans le strict respect de la procédure prévue. Très vite, de nombreuses zones d'ombre apparaissent autour de la disparition des six hommes. Que s'est-il réellement passé pendant leur mission ? Pourquoi tant de mystère de la part de l'armée ? Pour Clémence commence un éprouvant combat pour la vérité.

Forte de son expérience dans l’armée de terre et au Ministère des Armées, c’est en connaissance de cause qu’Emilie Guillaumin nous propose une incursion dans le monde à part, verrouillé par ses règles autant que par son esprit de corps, de la Grande Muette. Son récit est un hommage appuyé à l’engagement des militaires qui ont choisi le risque suprême pour profession, mais aussi à celui, indirect, de leurs conjoints, occupés dans l’ombre, une épée de Damoclès sur la tête, à maintenir solitairement, comme si de rien n'était, la continuité familiale.

Etayé et réaliste, le texte prend souvent une saveur presque documentaire, en particulier pendant toute la première partie qui déroule dans ses moindres détails le protocole extrêmement codifié qui accompagne la perte d’hommes en mission. Tout est prévu pour canaliser l’émotion dans un « prêt-à porter » du deuil, qui en finit presque par anesthésier du même coup la propre sensibilité du lecteur. Il faudra toute la fermeté et la ténacité de la narratrice pour que le roman rebondisse dans une seconde moitié pleine de suspense, lorsqu’il devient évident que les événements ne se sont pas déroulé sur le terrain comme le décrit la première version officielle.

Si quelques improbabilités romanesques se glissent dans l’intrigue, on se laisse volontiers entraîner dans cette histoire rédigée dans un style efficace et concret, aux personnages attachants que l’on n’a pas envie de lâcher avant le dénouement. Indéniablement, la grande force de ce roman est son réalisme dans sa restitution du quotidien des militaires et de leurs familles. (4/5)

 

 

Citations :

Dès le début, j’avais été mise au parfum de la dialectique propre aux parachutistes de l’armée française. Une phrase en particulier m’avait marquée : « Le parachutiste ne va pas au ciel, il y retourne. » Par la suite, Cédric s’était frotté à l’humilité des équipiers du Treize. Les missions s’étaient succédé, éprouvantes. Au fil des années, j’avais compris que, provocatrice et flamboyante pour la forme, cette rhétorique toute-puissante avait essentiellement pour fonction de souder les hommes et de conjurer le mauvais sort.

On n’aime jamais autant la vie que dans la possibilité de la mort.

D’une certaine manière, dans les recoins les plus obscurs de leur âme, nos hommes, à vouloir l’adrénaline, l’aventure clandestine, le combat, ne cherchaient-ils pas tous à défier la mort ? Et nous, épouses éternelles, n’étions-nous pas des monstres de l’accepter ?

Trois jours en Syrie m’avaient suffi pour comprendre que jamais Cédric n’aurait quitté l’armée. Il en était mordu. Peut-être parce qu’il était issu d’une famille sans histoire et sans Histoire. Son enfance et son adolescence avaient été ordinaires comme celles de ses parents et, probablement, de ses grands-parents. Avant de s’engager dans l’armée, Cédric avait vécu l’ennui de ces jours trop lents qui avaient composé ces années trop longues, comme un drame insupportable dont il avait absolument fallu se soustraire, sous peine de crever. Il lui fallait racheter la faute de cette famille modeste qui se contentait d’exister sans vivre et dont les membres rejoindraient bientôt la cohorte de ceux qui disparaissent un jour sans laisser de traces.


 

dimanche 6 juin 2021

[Levison, Iain] Un voisin trop discret

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Un voisin trop discret (Parallax)

Auteur : Iain LEVISON

Traductrice : Fanchita GONZALEZ BATTLE

Parution : 2021 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français (Liana Levi)

Pages : 224

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…
En entremêlant les destins de ses personnages dans un roman plein de surprises, Levison donne le meilleur de lui-même, et nous livre sa vision du monde, drôle et désabusée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce différents métiers, sources d’inspiration de son premier livre, Tribulations d’un précaire. Il rencontre un succès immédiat en France dès la publication de son premier roman, Un petit boulot, et des suivants, critiques drôles et cinglantes de la société américaine. Trois sont déjà adaptés au cinéma (Un petit boulot, Arrêtez-moi là ! et Une canaille et demie).

 

 

Avis :

Cela fait trente ans que Jim, chauffeur Uber sexagénaire, cultive scrupuleusement sa tranquille solitude, loin de ce monde dont il n’attend plus rien sinon qu’il lui fiche définitivement la paix. Aussi, lorsque sa nouvelle voisine, épouse de militaire et mère d’un bambin de quatre ans, frappe à sa porte, c’est un courant d’air en passe de devenir bourrasque qui vient secouer son immuable routine, mettant fin à sa protectrice invisibilité…

Il ne faut pas longtemps pour se prendre d’une sympathie curieuse et amusée pour ce dur à cuire misanthrope au coeur tendre, appliqué à se faire oublier en même temps que son passé, et qui, malgré lui, se retrouve embarqué dans ce qu’il s’était juré qu’on ne l’y prendrait pas. Tandis que s’impose à l’esprit la silhouette et la voix de Clint Eastwood, se développe une intrigue pleine de surprises et de rebondissements imparables qui, du terrain où interviennent les forces spéciales américaines, aux bases où s’organise la vie des familles d’engagés, nous plonge avec réalisme dans le quotidien et les vicissitudes des militaires de carrière et de leurs proches. Comment Jim aurait-il pu s’attendre à ce qu’un objectif raté en Afghanistan l’oblige à sortir de sa prudente retraite et à se compromettre dans une histoire glissante qui pourrait lui coûter cher ?

Cet effet papillon croise les destins des personnages avec autant d’ironie que de suspense. Car, sans avoir l’air d’y toucher, et sans jamais se départir de sa bluffante justesse de ton et de psychologie, l’auteur multiplie avec humour les coups de griffe contre les travers du monde et en particulier de l’Amérique, comme l’inanité de ses interventions et de ses frappes anti-terroristes, son acharnement à masquer ses bavures militaires, le mépris de son armée pour ses traumatisés - ces « coquilles vides » qu’elle rend sans considération aucune à leurs familles -, la surenchère à la couverture santé avec laquelle elle motive ses engagés, ou encore l’éternelle et absolue incompatibilité entre carrière militaire et homosexualité.

Entre comédie de mœurs et polar, cette tragi-comédie, aiguisée par un regard joyeusement cynique, s’avère une lecture délicieuse, aussi juste qu’amusante et captivante. Elle se dévore d’une seule traite et s’achève sur une évidence : il faut courir découvrir l’entière bibliographie de cet auteur, au si irrésistible talent. Grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Il paraît qu’on ne fait que créer un terroriste de plus. Tu en supprimes un, son gosse voit la cervelle de son papa explosée, et il prend sa place. Et s’il a un tas d’enfants, alors tu en as fabriqué encore plus.
 

C’est ça le monde dans lequel on vit de nos jours. Tout le monde peut donner son avis, même ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent. Autrefois, il fallait s’y connaître vraiment dans un domaine avant de s’autoriser à critiquer les autres. Maintenant vous pouvez protester contre la vue que vous avez de votre Airbnb, ou parce que quelqu’un a mis trop de pignons dans votre salade, ou discourir sur l’imprudence de votre chauffeur Uber, et être totalement ignorant n’est pas un problème. Toute cette technologie a fait de nous des consommateurs informés, se dit-il, des enfants gâtés geignards qui n’y connaissent rien et ne la bouclent jamais.
 

Jim est toujours frappé de voir que les repères de sa génération disparaissent si vite. Le 11 septembre a remplacé l’assassinat de Kennedy, l’Irak a remplacé le Vietnam. Hier il a pris un passager qui n’avait jamais entendu parler ni des Who ni des Grateful Dead. La pire des choses quand on devient vieux ce n’est pas de se rapprocher de la mort, c’est de voir sa vie effacée lentement. On cesse d’abord d’être insouciant, ensuite d’être important, et finalement on devient invisible.
 

Elle sait bien que Grolsch est de pire en pire. Mais le déclin a été progressif. Quand elle l’a retrouvé sur la base aérienne après sa toute première mission, elle a immédiatement remarqué qu’il était… différent. Pendant la conversation il détournait brusquement les yeux comme s’il pensait à autre chose. Elle lui massait la nuque et essayait de le ramener à la réalité, mais c’était comme si une part de lui manquait. La deuxième fois qu’il est revenu, une autre part avait disparu, celle qui l’empêchait de se mettre en colère. Il râlait à propos de tout et n’importe quoi. Puis la part qui lui permettait de dormir la nuit a disparu. Puis celle qui lui disait qu’il avait assez bu, et finalement cette dernière part, celle qui faisait de lui quelqu’un de bien. Elle se retrouve à présent avec cette coquille vide, une lamentable loque insomniaque, colérique et alcoolique qui ne cherche qu’à blesser. Elle sait que l’armée vous verse cent mille dollars si votre mari est tué en action, mais s’il n’y a pas une égratignure sur son corps elle peut vous rendre une coquille vide et vous ne recevez pas un centime.
 

Son mariage ressemble, en modèle réduit, à la relation qui lie les citoyens américains à leur armée. C’est formidable d’avoir quelqu’un qui tue à votre place, mais ensuite vous ne voulez pas vraiment connaître les détails.
 

Le cercueil arrive sur un chariot tiré par un cheval blanc et la cérémonie commence. Jim décide de faire un tour dans le cimetière pendant quelques instants. Il s’éloigne jusqu’à ne plus voir la scène et il arrive à un croisement où une grosse pierre polie porte une citation célèbre à propos de liberté et d’indépendance. Pour Jim ces mots sont des sonnettes d’alarme, rien que des signes qu’un pays, ou une faction rebelle, ou n’importe quel groupe, se prépare à user de la violence pour obtenir ce qu’il veut. Dans l’Histoire, les proclamations de liberté précèdent presque toujours des bains de sang, pense Jim. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques
Arrêtez-moi là !


 

lundi 22 mars 2021

[Quélard, Patrice] Place aux immortels

 


 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Place aux immortels

Auteur : Patrice QUELARD

Parution : 2021 (Plon)

Pages : 384

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au printemps 1915, Léon Cognard, lieutenant de gendarmerie bourlingueur et anticonformiste, quitte sa brigade bretonne pour rejoindre le front de Picardie et prendre le commandement d’une prévôté de division d’infanterie. Sa nouvelle position est des plus délicates entre une bureaucratie tatillonne et l’hostilité légendaire des fantassins à l’égard des gendarmes, ces empêcheurs de tourner en rond considérés comme des planqués.
Lorsqu’il est confronté à un suicide suspect au sein de l’unité dont il doit assurer la police, Léon traite l’affaire avec son opiniâtreté habituelle. Mais celle-ci l’entraîne dans un engrenage qui risque bien de faire trembler la Grande Muette sur ses fondements… Certains crimes ne doivent-ils pas demeurer impunis ? À la guerre, y a-t-il encore de la place pour l’idéalisme ? Et surtout, quelle valeur reste-t-il à la vérité quand seule compte la victoire ?

Le prix du roman de la Gendarmerie nationale récompense un roman inédit, littéraire, historique ou policier, dans lequel la gendarmerie ou le métier de gendarme occupe une place prépondérante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrice Quélard est né en 1972 à Saint-Nazaire où il est enseignant et directeur d’une école élémentaire.

 

 

Avis :

Au printemps 1915, le lieutenant Léon Cognard est détaché de la Gendarmerie Nationale pour prendre le commandement d’une prévôté à Albert, sur le front de la Somme. En charge de la police judiciaire militaire auprès des forces armées, et nettement moins exposées que les troupes qu’elles accompagnent, les unités prévôtales sont très mal considérées et rencontrent une franche hostilité parmi soldats et officiers. Déjà très malmenés dans l’exercice de leurs fonctions courantes, les gendarmes vont se trouver face à un mur lorsqu’il s’agira pour eux d’éclaircir les circonstances suspectes du suicide d’un biffin.

Parfaitement documenté et rédigé avec un grand souci du détail et de l’exactitude, ce roman historique a pour intérêt majeur de nous faire découvrir le rôle méconnu de la gendarmerie en temps de guerre. Mission difficile que de faire la police sur le front, quand l’hécatombe et l’enfer des tranchées semblent rendre bien dérisoires petits et grands délits. Comment ne pas comprendre l’animosité d’hommes rendus au bout de l’horreur et dont la vie ne tient qu’à un fil, lorsque des « embusqués » prétendent leur faire la leçon et sanctionner leurs fautes ? Il faut bien du doigté et du discernement pour être à la hauteur du défi, qui devient même gageure lorsqu’il est question d’enquête criminelle dans ces circonstances.

Le récit s’organise autour d’un personnage central, Léon Cognard, un peu idéaliste et très anti-conformiste, qui met toute sa psychologie au service de son rôle d’encadrement. L’homme, qui ne manque ni d’humour ni de lucidité, se compare souvent à Don Quichotte, mais il est avant tout un parangon de réalisme et de pragmatisme dans ce contexte apocalyptique. Il est accompagné d’autres figures marquantes, toutes campées avec finesse et précision. Il n’est pas jusqu’au facétieux cheval Rossinante qui n’ait fait l’objet d’une étude approfondie et d’une restitution soignée et crédible. Et c’est presque nostalgique de leur camaraderie et de leur esprit de corps que l’on quitte les membres de cette équipe si puissamment incarnée.

D’une parfaite exactitude et de facture classique, ce roman habité par des personnages aussi humains que nature et tendu par juste ce qu’il faut d’intrigue policière pour ne pas voler la vedette à la fresque historique, est une lecture aussi plaisante qu'intéressante sur les missions méconnues de la gendarmerie prévôtale. (4/5)

 

Citations : 

Il va falloir que tu trouves mieux que ça, mon Léon. C’est bien connu, les gens qui se trouvent dans le malheur se moquent complètement de celui des autres. L’empathie est réservée à ceux qui vont bien – et encore !

La guerre… c’est tellement exceptionnel. Peut être que cela justifie des mesures d’exception. Après tout, dans le civil, on vous interdit de tuer, et là d’un seul coup, on vous paie et on vous décore pour le faire. J’avoue qu’il y a de quoi être désorienté.

Les gars d’en face pensent aussi que Dieu est avec eux, à ce qu’on dit. Ce Dieu vraiment, c’est une vraie girouette, et on lui fait dire ce qu’on a envie.

Non seulement l’intelligence des gens dans une foule résolue ne s’additionne pas, mais je pense même qu’elle se divise.

L’armée restait l’armée, envers et contre tout. Même le prévôt d’armée s’écraserait devant le général d’armée, qui ne manquerait pas de défendre son général de division, qui lui-même de manquerait pas de défendre son maudit chef d’état-major. Oui, c’était injuste, mais c’était comme ça. La guerre à elle seule était une juridiction d’exception, et Clémenceau avait raison : la justice militaire était à la justice ce que la musique militaire était à la musique.