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lundi 9 février 2026

[Taillandier, Fanny] Sicario bébé

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sicario bébé

Auteur : Fanny TAILLANDIER

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 192 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c’était la marche entière du monde qu’il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l’un ni l’autre n’a les ressources pour l’accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur… Commence alors une folle cavalcade à travers le pays ¬ – de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l’école jusqu’à l’océan - une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal, mais portés par une seule force : le désir de vivre. Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d’aujourd’hui – de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes – est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fanny Taillandier, originaire de banlieue parisienne habitant actuellement en région Centre, est artiste et autrice. Elle a publié Les Confessions du monstre (Flammarion, 2013, Prix Littéraire des Grandes Écoles, 2014), Les états et empires du Lotissement Grand Siècle (PUF, 2016, Prix Révélation de la Société des Gens de Lettres, Prix Virilo et Prix Fénéon), Par les écrans du monde (Seuil, 2018), Delta (Le Pommier, 2022), Foudres (Sun-Sun, 2022) ou encore Sicario bébé et Farouches (Rivages, 2026).

 

Avis :

Poussant à son point d’incandescence l’exploration des violences sociales qui traverse toute son oeuvre, Fanny Taillandier signe avec Sicario Bébé un roman sombre et tendu, où le noir sert à la fois d’instrument d’analyse et de moteur narratif. En suivant deux adolescents happés par une économie du crime, elle radicalise ses thèmes de prédilection et resserre son écriture pour révéler la mécanique implacable qui broie les existences fragiles. 

À dix-sept ans, Blaise et Djen s’aiment mais n’ont aucune ressource pour accueillir l’enfant à venir. En quête d’argent, Blaise sollicite un chatbot, sans résultat, jusqu’à l’apparition d’une offre aussi simple que terrifiante : cinquante mille euros pour tuer un inconnu. Ce choix, et l’engrenage qu’il déclenche, les précipite dans une fuite à travers ZAD, cités en démolition et ports interlopes.

Ancrant son récit dans un réel âpre, nourri de faits divers et de tensions contemporaines, Fanny Taillandier explore la violence pour comprendre ce qui la rend possible, en particulier chez des adolescents relégués aux marges. Elle montre comment l’effacement des horizons d’avenir fragilise une génération déjà exposée à la proximité des réseaux criminels. Cette immersion dans la délinquance juvénile ouvre sur une réflexion plus large : la manière dont la précarité se transforme en mécanique fatale. Le roman acquiert ainsi une portée résolument politique, interrogeant les responsabilités collectives face à une jeunesse abandonnée par les structures censées la protéger.

L’intensité du roman tient beaucoup à son écriture, précise et dépouillée, chaque mot contribuant à l’atmosphère d’urgence. Fanny Taillandier compose un texte tendu, sans surcharge, où la densité narrative et l’économie stylistique donnent plus de portée encore à une lucidité sociale servie sans artifice. Blaise et Djen apparaissent dans toute leur complexité, traversés par des élans contradictoires, des peurs, des désirs et des intuitions qui les rendent profondément humains. Leur rapport au monde – à travers les lieux qu’ils traversent, les adultes qu’ils croisent et les forces qui les dépassent – dessine une cartographie sensible de la France contemporaine, les marges et territoires en déshérence incarnant l’état d’un pays fracturé. Tout cela inscrit le livre dans une veine littéraire qui interroge les angles morts du présent et confirme Fanny Taillandier parmi les écrivains qui scrutent avec attention les failles du social. 

Roman noir qui, porté par l’urgence et la précision de son écriture, se lit comme un page‑turner, Sicario Bébé met son rythme effréné au service d’une chronique sociale d’une grande acuité, centrée sur une jeune génération abandonnée aux marges et prise dans les rets d’un capitalisme qui, infiltrant jusqu’aux logiques du narcotrafic, broie les aspirations les plus simples – aimer, travailler, se projeter. Fanny Taillandier montre avec force comment l’innocence, ses idéaux les plus ordinaires et ses élans les plus naïfs peuvent se retrouver détournés, dévoyés, jusqu’à se muer en une violence criminelle aussi absurde que tragiquement logique dans un monde qui ne laisse plus d’issue. (4/5)

 

Citation :

Quand on y pense, je sais pas pourquoi Bobby avait cette idée fixe de faire de la thune à tout prix ; il aurait pu rester pépouze dans sa chambre, posters et PlayStation, et attendre gentiment que la vie se passe par la fenêtre. Il aurait pu mettre à profit ses talents de geek pour monter une entreprise d’informatique, tranquille, payé en chèques emploi-service. Je sais pas ; peut-être l’air du temps, l’époque. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire que devenir riche aujourd’hui ? Riche ou kamikaze, telle est l’alternative ; or, ne serait-ce que par goût du confort ou instinct de survie basique, il me semble que c’est pas une vraie alternative.


 

samedi 23 novembre 2024

[Magee, Michael] Retour à Belfast

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Retour à Belfast
            (Close to Home)

Auteur : Michael MAGEE

Traduction : Paul MATTHIEU

Parution : en anglais (Irlande) en 2023
                  en français (Albin Michel)
                  en 2024

Pages : 432

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Il est coincé ici pour toujours, pas vrai ? Comme une souris prise au piège, il continuera à se tortiller dans les rues de Belfast jusqu’à son dernier souffle. »
Après des études à Liverpool, Sean Maguire est de retour à Belfast parmi les siens. Il retrouve le quartier ouvrier où il a grandi, dans une ville meurtrie par plusieurs décennies de conflit entre catholiques et protestants, et où la prospérité promise par les accords de paix se fait toujours attendre. Sean n’a qu’une hâte : repartir dès que possible.
Mais il est vite rattrapé par ses vieilles habitudes : les nuits blanches, l’alcool et la coke, l’argent emprunté, les loyers impayés et les boulots précaires. Jusqu’à ce qu’à ce moment fatidique où, lors d’une soirée, il commet un acte impardonnable. Pourra-t-il échapper à un destin tout tracé ?

Écrit au cordeau, ce premier roman aborde avec une remarquable lucidité des sujets très contemporains : masculinité toxique, déterminisme social et secrets de famille. À travers ce roman d’apprentissage extrêmement poignant, c’est le portrait de l’Irlande du Nord que brosse Michael Magee.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990 à Belfast, Michael Magee est le rédacteur en chef du magazine littéraire Tangerine, basé en Irlande du Nord. Ses textes ont été publiés dans The Stinging Fly, Lifeboat et The 32: The Anthology of Irish Working-Class Voices. Retour à Belfast, son premier roman, qui sera traduit en plus d’une dizaine de langues, a été récompensé par plusieurs prix et unanimement salué par la presse anglo-saxonne.

 

Avis : 

Peu importe le diplôme universitaire qu’il ramène de Liverpool, la même sempiternelle mouise attend le narrateur Sean Maguire à son retour chez lui, dans la banlieue défavorisée de Belfast où il a grandi. Réduit à partager avec son ami Ryan un squat minable, leur emploi à mi-temps au bar d’une boîte de nuit ne suffisant même pas à remplir leur frigo, les deux jeunes gens tentent d’oublier leur vie d’expédients et de rapines au supermarché en la brûlant par les deux bouts, dans de folles soirées où l’alcool et la drogue leur procurent ivresse et oubli.

Le pire reste pourtant à venir quand une bagarre de trop envoie Sean au tribunal. Condamné à une lourde amende et à une peine d’intérêt général, viré à la fois de son boulot et de son logement, Sean est obligé de retourner loger chez sa mère. Cette fois l’électrochoc est tel que l’ex-étudiant en lettres se met à l’écriture, narrant une jeunesse dans une Belfast plombée par le passé qui a beaucoup à voir avec celle de l’auteur.

Au gouffre personnel qui menace de plus en plus d’engloutir le personnage répond celui d’une histoire familiale marquée par la violence et la misère, sur le fond encore douloureux d’une Irlande du Nord traumatisée par les « Troubles ». Car, depuis un quart de siècle que se sont achevées les trois décennies de la guerre civile, le taux de suicide, le nombre de dépressions et la consommation d’alcool, de drogues et de médicaments y connaissent en vérité une croissance exponentielle, en même temps que la ségrégation spatiale et sociale entre catholiques et protestants continue de s’aggraver.

D’un réalisme brut quant au désenchantement d’une jeunesse laminée par son héritage traumatique et par le déterminisme social, ce premier roman de Michael Magee a beau nous asséner les réalités crues et cruelles d’un pays comme écorché vif, c’est quand même bien un formidable chant d’amour qu’il adresse à Belfast et à son âme meurtrie. (4/5)
 

 

Citation : 

Voilà ce qu’ils ont accepté de signer en 1998, la même saloperie avec laquelle ils auraient même pas daigné se torcher le cul y a quarante ans, et après on s’étonne que les gens traitent les mecs du Sinn Féin de vendus ? Ces connards ont concédé le statu quo, et regarde un peu où on en est. Regarde où en est ton père, et ceux de tous les autres. Ils sont tous devenus timbrés. Tu entres dans n’importe quel bar et ils sont là, avachis devant leur pinte, à débiter leurs histoires à la con sur ce qu’ils ont fait pour leur pays, et y a rien de surprenant à ça, avec toutes les horreurs qu’ils ont vécues. Mon paternel, c’est pareil. Tu le connais. Totalement parano. Incapable de sortir de chez lui sans se demander si quelqu’un va pas lui coller une balle dans la tête au coin de la rue. Il a perdu deux frères, putain. Comment tu voudrais qu’il réagisse autrement ?

mercredi 26 juin 2024

[Cholz, Rachel M.] Pipeline

 





J'ai aimé

 

Titre : Pipeline

Auteur : Rachel M. CHOLZ

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les zones périurbaines autour de Bruxelles, la narratrice et son ami Alix passent leurs nuits sur des chantiers, à siphonner du gazole dans les réservoirs des machines pour gagner de quoi survivre. Cette combine clandestine les met au contact de toute une économie parallèle, avec ce qu’elle a de ludique, mais aussi d’inquiétant et de dangereux.

Un jour, Alix découvre un pipeline qui relie une raffinerie à un dépôt de stockage : ils vont pouvoir s’approvisionner à la source. Mais assez vite ce nouveau trafic se révèle trop gros pour eux ; ils se trouvent mêlés à toutes sortes de complices, de petites frappes et de mafias. Et Alix devient de plus en plus instable…

Sur fond de crise de l’énergie dans une métropole européenne, cette communauté que la précarité rassemble donne une image saisissante du capitalisme contemporain, paupérisé, périphérique. Dans une langue vive, âpre et sensuelle, Rachel M. Cholz signe un roman impressionnant, ode à la débrouille, aux joies de l’excès et au peuple des marges.

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Rachel M. Cholz vit entre Bruxelles et Genève. Pipeline est son premier roman.

 

 

Avis :

Pour quelques euros de contrebande, un jeune couple trompe la précarité de sa banlieue bruxelloise en siphonnant des réservoirs. Entre les flics qui les coursent, les concurrents qu’il faut prendre de vitesse et les victimes violemment revanchardes, ce qui n’était qu’un acte de survie, en même temps qu’il prend les proportions d’un gagne-pain régulier, devient aussi une addiction à l’adrénaline, une manière de battre en brèche l’immobilité morne et grise des marges sans perspectives. Lorsque Alix, le compagnon de la narratrice, a l’idée de fixer un robinet directement sur un pipeline, leur trafic prend une ampleur qui les dépasse bientôt, les menant droit à la catastrophe.

Ces deux-là ne sont pas de méchants bougres, juste deux âmes perdues dans un présent sans avenir auquel ils essaient tant bien que mal de subvenir au jour le jour, avec pour principal atout l’art de la débrouille. La débrouille et l’économie parallèle, c’est tout ce qu’il reste dans leur quartier, de la mère de famille désargentée au chauffeur Uber, en passant par les petits commerces et le garage du coin, pour espérer maintenir la tête hors de l’eau. Pour oublier l’absence de perspectives, il y a l’alcool et la défonce, et puis la flambe quand l’occasion s’en présente, pour la sensation de se sentir vivant au moins un moment.

Alors, quand leur petit commerce prospère, personne autour d’eux ne crachant sur quelques litres de carburant à pas cher, la transformation du liquide rouge et puant en un autre type de liquide sale mais trébuchant commence par leur brûler les doigts, puis, dans ce monde sans issue de la périphérie, finit par les enfermer dans une course mortifère. Il faut constamment accélérer pour ne pas se faire attraper, pour que les bidons ne stagnent pas comme autant de preuves. « Quand c’est immobile ça s’entasse. Quand c’est immobile ça panique et ça parle, et ça crée un autre flux bien plus connu : celui de la rumeur. » Loin des premières transactions discrètes entre voisins, les voilà qui alimentent des camions, puis bientôt des péniches. Avec désormais face à eux la criminalité organisée, ils vont apprendre que l’on n’échappe pas plus par le bas que par le haut à son destin de laissé-pour-compte.

N’hésitant pas à bousculer la syntaxe au gré d’une inventivité qui fascine autant qu’elle déconcerte, l’écriture nerveuse, aux brutalités poétiques, bouillonne, déborde, ruisselle à la manière d’un liquide sous pression, ses tourbillons tumultueux comme les soubresauts de vitalité piégés au laminoir des bas quartiers. Depuis ces lisières paupérisées frappées plus encore qu’ailleurs par les crises, elle dessine la métaphore d'une société contemporaine violente, qui préfère continuer de se griser de ses excès en se contentant d’expédients face à l’urgence énergétique et climatique, incapable qu’elle est de s’extraire d’un présent débouchant pourtant sur un avenir en forme d’impasse.

Un premier roman audacieusement incandescent, qui pointe notre obstination égoïstement court-termiste à danser malgré tout sur l’agonie de la planète : peu importe l’avenir, pourvu que l’on en profite encore un peu ! (3,5/5)

 

 

Citation :

Pour Alix, tout peut devenir un sujet de conflit. Il a une violence en lui, une violence sans mère. Y aller de force. Comme il est sorti. Comme il en partira. La meilleure façon de tuer Alix c’est d’être d’accord avec lui finalement.


 

vendredi 14 juillet 2023

[Incardona, Joseph] Les corps solides

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les corps solides

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution : 2022 (Finitude)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mettez l’humanité dans un alambic, il en sortira l’essence de ce que nous sommes devenus : le jus incolore d’un grand jeu télévisé.

Anna vend des poulets rôtis sur les marchés pour assurer ­l’essentiel, pour que son fils Léo ne manque de rien. Ou de pas grand-chose. Anna aspire seulement à un peu de tranquillité dans leur mobile-home au bord de l’Atlantique, et Léo à surfer de belles vagues. À vivre libre, tout simplement. Mais quand elle perd son camion-rôtissoire dans un accident, le fragile équilibre est menacé, les dettes et les ennuis s’accumulent. Il faut trouver de l’argent. Il y aurait bien ce « Jeu » dont on parle partout, à la télé, à la radio, auquel Léo incite sa mère à s’inscrire. Gagner les 50.000 euros signifierait la fin de leurs soucis. Pourtant Anna refuse, elle n’est pas prête à vendre son âme dans ce jeu absurde dont la seule règle consiste à toucher une voiture et à ne plus la lâcher. Mais rattrapée par un monde régi par la cupidité et le voyeurisme médiatique, a-t-elle vraiment le choix ?

Épopée moderne, histoire d’amour filial et maternel, Les corps solides est surtout un roman sur la dignité d’une femme face au cynisme d’une époque où tout s’achète, même les consciences.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).
Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur (Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public.

 

Avis :

Seule avec Léo, son fils adolescent passionné de surf, Anna habite un mobile-home et subsiste modestement de la vente de poulets rôtis sur les marchés de la côte Atlantique. Un accident qui la prive de sa camionnette vient mettre à mal sa situation financière déjà fragile. Les déboires s’enchaînant, elle finit par accepter, à contre-coeur et en désespoir de cause, de participer au jeu de télé-réalité auquel son fils l’a inscrite. Pour gagner un pick-up d’une valeur de 50 000 euros, il faut être le dernier à garder la main posée sur le véhicule. Commencent, pour les vingt candidats sélectionnés, des jours et des nuits d’épreuve absurde, filmée sans relâche par d’indiscrètes caméras...

Se prêter aux humiliations d’un jeu télévisé pour tenter d’échapper à la pauvreté : pour sa plus grande honte, voilà ce à quoi en est réduite la vaillante Anna, défaite par une précarité que quelques aléas et la kafkaïenne indifférence d’une bureaucratie déshumanisée ont suffi à transformer en insurmontable insolvabilité. L’ancienne surfeuse idéaliste et rebelle se retrouve ainsi partie prenante d’un pathétique championnat de la médiocrité, complice de l’avidité commerciale de puissants sponsors, de la mégalomanie d’un présentateur narcissique et de la folle détermination de joueurs prêts à tout pour une once de notoriété. Encore faut-il ajouter au tableau le voyeurisme d’une foule manipulable et versatile, accourue en masse au spectacle avec l’envie du sang comme autrefois aux jeux du cirque. Le public ne sera pas déçu, fatigue et ridicule ne tardant pas à ôter toute dignité aux concurrents, corps défaits et âmes vendues à une fin matérielle justifiant tous les moyens. C’est désormais au rythme des éliminations que progresse le récit, tendu vers une victoire aux couleurs de l’avilissement et du dégoût.

Pourtant, en filigrane de la satire cruellement cynique, transparaît aussi le conte moralement positif. Pendant que les puissants - industriels, politiciens et technocrates - virevoltent dans la seule obsession de leur cote de popularité et de leur bancabilité, une Présidente de la République continue malgré tout de s’attacher à ses valeurs humanistes et citoyennes. Marginale, elle ressemble un peu à quelque divinité dépassée par les errements inconséquents de ses créatures, mais ne désespérant pas qu’il s’en trouve bien une un jour pour racheter toutes les autres. Anna et Léo seront-ils ces exceptions capables de sauver la foi en l’humain ? Face à l’abjection, tous deux ont une échappatoire : le surf, son sens du sublime et ses idéaux de liberté, de beauté et d’harmonie avec le cosmos. S’aimeront-ils assez pour, ensemble, faire triompher leurs valeurs ?

Observateur sans illusions de la société et de ses puissants tropismes mercantiles et narcissiques, Joseph Incardona nous livre une fable féroce, sardonique, mais qui, aux frontières de l’absurde, laisse finalement le coeur l’emporter sur le cynisme. (4/5)

 

 

Citations : 

Sur un paysage de zone d’activités en bordure de rocade, il pleut un crachin d’automne au printemps. Enseignes, hangars, parkings, ronds-points. Des panneaux indicateurs comme autant de destinations commerciales. (…) Édifices de tôle où le préfabriqué est l’écrin des désirs à renouveler.
 
 
« Si je laisse passer ça, c’est moi qui prends. Et je prends cher. Je ne peux pas, je ne peux vraiment pas, ce n’est pas moi qui décide, vous savez ? »                        
On en est arrivé là ?
On en est arrivé là.                        
Quand est-ce que ça a commencé exactement ? À partir de quand le monde s’est-il complexifié au détriment des individus ? Depuis quand la procédure et la bureaucratie ont pris le dessus sur le bon sens ?                        
Personne n’est responsable, personne n’y peut rien.


En voulant le ranger, Léo brise le petit miroir que sa mère a laissé sur la table. Elle commence comme ça, la perte de l’innocence. Quand, par accident, on découvre que le monde n’a plus une seule et même vérité. Quand le miroir brisé nous renvoie l’image de notre visage morcelé et que l’on devient multiple. Peut-être faudrait-il accepter toutes les facettes qui nous constituent, même les plus laides. Surtout, les plus laides. 


Anna ne sait pas quoi faire ni comment se comporter. Cette vie est un laboratoire, un point d’interrogation : hurler, punir, chercher à comprendre ? Elle a l’impression d’être un de ces bateaux brise-glace traçant sa route au fur et à mesure, l’expérience se déploie sans aucune autre possibilité d’apprendre qu’en faisant. Et faire, dans son cas, c’est souvent se tromper.

 

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