lundi 7 février 2022

[Swift, Graham] Le grand jeu

 



 

J'ai (finalement) beaucoup aimé

 

Titre : Le grand jeu (Here We Are)

Auteur : Graham SWIFT

Traductrice : France CAMUS-PICHON

Parution : en anglais en 2020,
                   en français (Gallimard) en 2021

Pages : 192

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un vent de magie souffle sur la jetée de Brighton au cœur de l’été 1959. C’est dans le théâtre de cette station balnéaire anglaise que se produisent chaque soir Jack Robbins, Ronnie Deane et Evie White. Cet époustouflant trio offre aux vacanciers du bord de mer un spectacle de variétés à nul autre pareil. Sur les planches, ils deviennent Jack Robinson, malicieux maître de cérémonie, Pablo le Magnifique, magicien hors pair, et Eve, sublime assistante au costume étincelant. Le succès ne se fait pas attendre et leur numéro se retrouve bientôt en haut de l’affiche. Le charme n’opère d’ailleurs pas uniquement sur scène : au fil de l’été, les deux amis succomberont l’un et l’autre à celui, irrésistible, d’Evie. Au risque de tout perdre.
Avec délicatesse et maestria, Le grand jeu nous plonge dans les coulisses des spectacles de magie et redonne vie à une époque disparue. Graham Swift révèle une fois de plus son talent de conteur et livre une bouleversante histoire d’amour, de famille et de mystère.

  

Un mot sur l'auteur : 

Né à Londres en 1949, Graham Swift est l'auteur de romans et de recueils de nouvelles qui l'ont classé parmi les écrivains les plus remarqués de sa génération. Traduits dans de nombreuses langues, ses livres lui ont valu plusieurs prix littéraires. Trois d'entre eux ont été adaptés au cinéma. Le grand jeu est son onzième roman.

 

 

Avis :

Cet été 1959 à Brighton, le spectacle de variété animé par le présentateur vedette Jack Robinson rencontre un succès inédit. Les estivants se bousculent pour assister à l’époustouflant numéro de magie de Ronnie Deane - alias Pablo le Magnifique -, assisté de sa sublime compagne Eve - Evie White à la ville. Si Jack et Evie sont montés très jeunes sur les planches, Ronnie doit sa vocation au hasard. Evacué à la campagne par sa mère juste avant le Blitz en 1940, il a passé les années de guerre chez les Lawrence, un couple âgé sans enfant qui l’a choyé. C’est dans leur propriété de l’Oxfordshire, qu’ébloui, l’enfant des quartiers populaires de Londres a découvert l’art de la prestidigitation, au cours d’une initiation qui devait s’avérer décisive pour son avenir. Mais, à Brighton, Jack tombe lui aussi sous le charme d’Evie. Le triangle amoureux risque bien de compromettre la belle affiche du spectacle…

Le grand jeu est l’un de ces romans dont les immenses qualités n’apparaissent qu’après maturation dans l’esprit du lecteur. Ainsi, ce n’est qu’en toute fin de sa lecture, jusqu’ici dominée par un contrariant sentiment d’ennui et l’impression que l’alchimie n’opérerait jamais, que ce qui m’était apparu comme les errements un peu décousus de la narration, dans un dédale de retours en arrière et d’allusions au fil conducteur bien peu apparent, a pris sens tout d'un coup. Enfin, l’émotion est alors apparue, en une bouffée de nostalgie et de tristesse, et une soudaine révélation : quel magnifique personnage que ce Ronnie.

Un peu comme Evie et Jack réaliseront avec retard, dans une confusion de remords plus ou moins avoués et coupables, le formidable panache de Ronnie et l’irréparable conséquence de leurs choix, le lecteur met donc du temps à cerner l’ampleur du « grand jeu » au coeur du récit : un idéal de scène autant que de vie, chez un homme, qui, ébloui dans l’enfance par l’amour inespéré d’un père de substitution, n’aura de cesse, son existence durant, d’en sublimer le magique héritage.

Alors, avec Ronnie, la magie devient poésie pure. Elle semble la projection transcendée d’un miracle d’émotions et de marques d’amour reçues dans l’enfance, et que l’homme s’entend à préserver des flétrissures qui viennent habituellement faire oublier aux adultes leurs rêves et leurs éblouissements d’enfants. Et si c’est bien cette poésie et cette pureté d’émotion qui émerveillent tant ses spectateurs, c’est aussi le doute quant au bien-fondé de leur sacrifice, motivé par l'ambition et le choix du matérialisme, qui continue longtemps à hanter Evie.

Cette histoire doucement triste, qui vient d'une très jolie façon nous rappeler combien souvent nos peurs et nos priorités matérielles nous font oublier le vrai sens de la vie, transforme presque en coup de coeur une lecture pourtant commencée dans l'ennui, et qu'il faut peut-être reparcourir une seconde fois pour en apprécier toute la profondeur. (4/5)


Citations :

Or qu’y a-t-il de plus extraordinaire : que les magiciens puissent transformer une chose en une autre, même faire disparaître et réapparaître les gens, ou que les gens puissent être présents un jour – ou, tellement présents – et plus le lendemain ? A tout jamais. Elle aurait pu dire ce genre de choses lors du déjeuner avec Georges, mais elle ne le fit pas. Et George aurait pu l’écouter et répondre : » Eh bien, Evie, voilà qui demande réflexion. » Toutes choses étant relatives.

Ecoute-moi, George, puisqu’on est là pour honorer la mémoire de ce vieux Jack, qu’y a-t-il de plus extraordinaire : que les acteurs se transforment en ces autres personnes – comment diable s’y prennent-ils ? - ou que les gens deviennent de toute façon ce qu’on n’aurait jamais pensé qu’ils puissent être ? Evie White. Danseuse de revue. Bête de scène. Toujours prête, au fond. Et même ancienne assistante d’un magicien. Mais, comme la suite le montra, femme d’affaires intraitable qui avait l’œil à tout.


 

samedi 5 février 2022

[Villain, Isabelle] De l'or et des larmes

 

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : De l'or et des larmes

Auteur : Isabelle VILLAIN

Parution : 2022 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jean-Luc Provost, le très médiatique entraîneur de gymnastique français, meurt dans un accident de voiture. La thèse du suicide, à seulement six mois des prochains jeux Olympiques de 2024, est très vite écartée. L'affaire, considérée comme sensible et politique, est confiée au groupe de Lost. Pourquoi vouloir assassiner un homme qui s'apprêtait à devenir un héros national ? Rebecca et son équipe se retrouvent immergées dans un monde où athlètes et familles vivent à la limite de la rupture avec pour unique objectif l'or olympique. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour l'obtenir.
Jusqu'au jour où le sacrifice demandé devient insurmontable…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née au Maroc en 1966, Isabelle Villain a travaillé pendant une quinzaine d'années dans la publicité, l'évènementiel et l'organisation de salons professionnels. Amatrice de littérature policière depuis l'enfance, elle obtient en 2015 le prix Maurice Bouvier pour Peine capitale, et en 2016 le prix polar du festival Jeter l'Encre pour Âmes battues.

 

 

Avis :

Au sein de la brigade criminelle installée Porte de Clichy à Paris, c’est le groupe dirigé par Rebecca de Lost qui se voit confier l’enquête politiquement ultrasensible sur la mort, à première vue accidentelle, du très en vue Jean-Luc Provost. Entraîneur de gymnastique, l’homme venait de réussir à faire de l’équipe française la favorite des imminents Jeux Olympiques de 2024. Les coulisses du sport de haut niveau réservent bien des surprises aux enquêteurs…

Les lecteurs des précédents romans de l’auteur ont déjà pu accompagner Rebecca de Lost dans différentes enquêtes. Cette fois, c’est le milieu sportif qui défraye la chronique, en particulier le milieu de la gymnastique, réputé pour l’extrême exigence imposée à ses athlètes. La brièveté des carrières de gymnastes, notamment pour les filles dont la puberté constitue une étape réellement critique quant à leur gabarit, accentue encore compétition et pression, dans un sport parmi les plus éprouvants physiquement. Y viser l’excellence implique d’immenses sacrifices aux multiples répercussions. Traumatisé à répétition et depuis le plus jeune âge, le corps des gymnastes paye un lourd et durable tribut à la pratique extrême de ce sport, tandis que sur le plan affectif et moral, les jeunes sportifs ont à composer avec le vase clos strictement délimité par leur centre de formation et par leur entraîneur, loin de leurs familles : une situation de totale dépendance qui, vécue dans la peur d’être un jour évincé des sélections, s’avère propice à de multiples abus, ainsi que de bien réels scandales concernant maintes disciplines sportives l’ont récemment révélé.

S’inspirant librement de faits réels ayant entaché le milieu sportif, elle-même ancienne sportive et fille de sportif de haut niveau, Isabelle Villain nous livre une histoire fictive efficacement représentative, dont le mérite essentiel est la description limpide du piège où se retrouvent enfermées sans recours les victimes. Percutante dans sa simplicité, l’intrigue pourra peut-être décevoir les amateurs d’intrigues policières aux rebondissements sophistiqués. Ici, pas de coup de théâtre ni de suspense haletant, mais un récit aux allures de reportage sur un fait de société resté longtemps ignoré. Fluide et agréable, la narration pourra paraître par ailleurs relativement sèche, l’exploration du sujet par des enquêteurs extérieurs au drame conférant à l’ensemble une forme de distanciation un peu froide. L’on observe, l’on dissèque, mais l’on peine à s’émouvoir malgré la gravité du sujet...

D’une lecture facile et plaisante, cette enquête simple et efficace sur un sujet d’actualité s’imagine très aisément en épisode de série policière télévisuelle. Avis aux amateurs. (3/5)

 

 

Citations :

Je vais vous avouer une chose. Ce sont la plupart du temps les parents qui poussent leurs enfants à se dépasser. Lorsque vous discutez avec eux et que vous creusez un peu leur motivation, vous trouverez très souvent une mère qui aurait adoré être gymnaste ou bien un père qui aurait rêvé jouer au football ou au rugby à un niveau national et pas juste dans son club de quartier. Le rêve de toutes ces familles, c’est l’or olympique. Décrocher la première place. Leur vie entière n’est que privations. Pas de vacances. Pas de loisirs. Pas de sorties. Tout est organisé autour de leur enfant. Pour leur enfant. Pour qu’il puisse atteindre un jour le sommet. Même les frères et sœurs passent toujours au second plan.

Et moi, je fais partie de cette génération qui était devant la télévision en 76, aux Jeux de Montréal, bouche bée face à la prestation de Nadia Comaneci. Je me souviens de mes parents scotchés à l’écran. On était tous subjugués par cette gosse de 14 ans. À la minute où elle a terminé son mouvement aux barres asymétriques, on sentait qu’il s’était passé un truc. Les juges n’avaient pas prévu la note parfaite de 10. Seuls trois chiffres étaient à leur disposition sur le tableau d’affichage et lorsque le résultat est tombé, on a tous vu apparaître le chiffre « 1.00 ». Pendant quelques secondes, c’était l’incompréhension. On se disait : “Mais ce n’est pas possible après une telle performance, ce 1 ne veut rien dire.” Et puis, le commentateur a annoncé : “Mesdames et messieurs, première historique dans ce sport : un 10 parfait !” Ce moment fut d’une intensité rare.

Je savais que la gym était un sport très exigeant, mais pas à ce point. Les méthodes d’entraînement de la team Provost sont drastiques. Les corps des athlètes sont soumis à de nombreux traumatismes. J’ai discuté avec un médecin qui m’a expliqué que, chez les filles, le pic de croissance et la puberté sont décalés, ce qui implique des perturbations hormonales. Leurs règles n’arrivent que vers l’âge de 15 ou 16 ans. Le stress et le régime alimentaire très restrictif n’arrangent rien évidemment. Les contraintes mécaniques sur le squelette sont telles que la croissance osseuse ne peut pas se faire. Les chocs sont répétitifs. La gymnastique artistique est le sport où les volumes d’entraînement sont les plus importants, environ cinq heures par jour et sept jours sur sept pendant les mois qui précèdent une compétition. Sans compter les phases de récupération, les séances vidéo où chaque image est décortiquée, chaque erreur analysée, et enfin les cours par correspondance.

Il faut que vous compreniez que la gym, ce n’est pas juste un sport. Avant les compètes, on a peur. Peur de tomber. Peur de se blesser. Peur de rater un mouvement. Peur de décevoir son coach. On doit sans cesse repousser nos limites. On flirte constamment avec le danger. Quand vous êtes sur une poutre qui mesure dix centimètres de largeur à plus d’un mètre de hauteur, le moindre faux pas et c’est la fin. La barre asymétrique supérieure est quant à elle à deux mètres cinquante de haut. Inutile de vous dire que les chutes peuvent être dramatiques. Mais lorsque l’exercice est terminé et que ce dernier est bien exécuté, c’est le paradis. On se sent invincible. On sait qu’on est allé au bout du bout. On devine la fierté dans le regard du coach, de notre famille. Le public nous applaudit. C’est un moment magique. On est sur le toit du monde.
 
Le coach m’a repérée au Pôle Espoir à l’âge de 12 ans. Pendant les premières années, tout était parfait. J’enchaînais les heures d’entraînement sans effort. J’étais souvent la dernière à quitter le gymnase. Puis un jour, quelque chose s’est détraqué en moi. J’ai eu mes règles assez tard, vers 16 ans. Mon corps ne répondait plus et je me suis mise à grignoter. En cachette, bien évidemment. J’ai grossi. Pas beaucoup, mais quelques kilos de trop. En gym, la prise de poids n’est pas tolérable. L’épreuve de la pesée devenait un cauchemar pour moi. On annonçait notre chiffre inscrit sur la balance devant tout le monde grâce à un porte-voix. Pour bien nous faire sentir que le problème, c’était nous. Si l’équipe n’y arrivait pas, c’était de votre faute. J’ai entendu des horreurs sur mon compte. On me comparait à un oiseau qui ne pouvait plus voler. “À ce train-là, tu vas bientôt ressembler à ta mère… comment veux-tu gagner avec un cul comme le tien ?”

Même si les mentalités évoluent et que l’âge minimum pour participer aux Jeux a été relevé à 16 ans pour les filles, les clichés ont la vie dure. À 20 ans, vous êtes encore souvent considérée comme une vieille, proche de la retraite. Usée. Sans avenir. Les sportifs de haut niveau font fantasmer, un peu comme les top-modèles. On valorise les silhouettes fines et les poids plumes. Alors on s’interdit de parler des problèmes qui fâchent pour ne pas briser le rêve, jusqu’à ce que quelqu’un termine à l’hôpital. Je suis devenue anorexique. À 18 ans, je mesurais un mètre cinquante-huit et je pesais trente-quatre kilos. Je ne dormais plus. Je n’avais plus de force, plus de muscle. Je ressemblais à un véritable zombie.

Et puis un jour, je me suis décidée à parler. Je suis allée à la Fédération et vous savez ce qu’ils m’ont répondu ? “Écoute, tu comprends, ça se passe comme ça dans le sport. Tiens, en ce moment, ce sont les soldes. Va t’acheter un truc, ça te changera les idées.” Le type m’a tendu un billet de 50 euros. 50 euros pour le prix de mon silence. C’est là que j’ai réalisé que nous n’étions rien du tout. Que personne ne nous croirait et qu’il était préférable de rendre les armes sans se battre. Et quelques semaines plus tard, j’ai été exclue du centre. [Anecdote véridique tirée du reportage Team USA sur les violences sexuelles au sein de la fédération de gymnastique américaine].

Quand les athlètes décident de briser cette omerta, c’est qu’ils ne sont plus dans le circuit. C’est déjà très compliqué de parler quand on n’a plus rien à perdre, alors lorsque vous appartenez à l’équipe de France et que vous allez aux Jeux, vous vous taisez.


 

jeudi 3 février 2022

[Rufin, Jean-Christophe] Les flammes de pierre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les flammes de pierre

Auteur : Jean-Christophe RUFIN

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Jean-Christophe Rufin est un médecin, écrivain et diplomate français né en 1952. Il a été élu en 2008 à l'Académie française, devenant alors son plus jeune membre. Président d'Action contre la faim de 2002 à 2006, il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.

 

 

Avis :

Guide de haute montagne, Rémy affiche un goût de plus en plus net pour l’hédonisme : loin de lui la recherche de l’exploit et le goût des grandes courses classiques, ce qui le motive est le plaisir immédiat de la grimpe pure, dont il a fait sa spécialité. Tout comme d’ailleurs les succès faciles auprès de ses clientes. Une rencontre vient toutefois troubler sa routine. Laure est parisienne, découvre l’alpinisme avec passion, mais évolue dans un milieu bourgeois à cent lieues du quotidien d’un village alpin. Amoureux, Rémy n’hésite pas à quitter ses montagnes pour la capitale...

Il n'aurait pu s’agir que d’une banale histoire d’amour, si elle n’était vouée à s’épanouir que dans l’atmosphère sublime et dangereuse de la haute montagne. Seigneur en ses terres, Rémy découvre en effet, à ses dépens, qu’il n’est personne sur la place parisienne, et que les différences de milieu et d’éducation, surtout en défaveur de l’homme, ont tôt fait de réduire un amour en cendres. Pour s’entendre, ces deux-là ont besoin d’altitude et de passion commune, et il leur faudra le naufrage d’une existence ordinaire pour mesurer à quel point ils dépérissent loin de leur vrai milieu d’appartenance : la montagne et son étrange alchimie, seule capable de les révéler à eux-mêmes en les affranchissant de tout faux-semblant social ou économique.

A travers ces deux personnages semblables à des fleurs coupées lorsqu’ils quittent leurs versants alpins, le roman oppose les artifices d’une société hiérarchisée par l’argent et aveuglée par les illusions qu’il procure, à l’impassible immobilité de la montagne, qui, par ses grandeurs, ses rudesses et ses dangers, a vite fait de vous ramener à la conscience de votre humilité et de dénuder votre véritable force d’âme. Dans cet environnement exigeant qui a toujours le dernier mot, il n’est point de mensonge ni de forfanterie qui tiennent, c’est l’homme dans sa plus simple expression qui prend conscience de la magie comme de la fragilité de la vie, et qui se met à en éprouver chaque instant avec davantage d’intensité.

Avec ce chant d’amour à la vraie montagne, celle de la périlleuse et âpre beauté des cimes, loin du clinquant et de la frime de certaines de ses stations, Jean-Christophe Rufin réussit son pari de renouer avec la littérature de montagne la plus pure, comme dans une version moderne de Frison-Roche. Et c’est avec le plus grand plaisir que l’on goûte avec lui cette ivresse des sommets, qu’il connaît si bien pour l’avoir expérimentée. (4/5)

 

 

Citations :

Chaque paysage a une couleur de prédilection. Les montagnes en ont deux : le vert cru ou le blanc éclatant. Les citadins ne se déplacent que pour trouver ces perfections. Ils ont d’autres choix pour les demi-teintes.          
L’automne est la période où les montagnards sont le plus fiers d’aimer leurs vallées et leurs sommets. Cette saison austère les conforte dans l’idée qu’ils sont les seuls habitants authentiques de ces contrées. Aimer la montagne sous la pluie, le froid humide qui précède les temps de neige, les bois dégarnis, noircis par la seule présence des sapins, c’est l’aimer vraiment.

Bastien était fasciné par les nouvelles tendances de la grimpe et de la glisse. Comme Rémy, il aimait les tenues colorées, les exploits rapides, les expéditions légères, les traces d’ange laissées dans la montagne par les surfeurs de l’extrême. La mort, qui avait habité longtemps la mythologie classique de la montagne, était désormais un scandale qui gâtait le tableau et qu’il fallait faire disparaître. Le nouvel alpinisme, sous des dehors anarchistes et libertaires, adoptait en fait les règles rigoureuses du théâtre classique : il bannissait toute représentation de la violence, de la mort ou de la folie.

Le relief de Fontainebleau, comme un bonsaï qui reproduit en miniature les formes gigantesques de l’arbre originel, était un concentré en réduction de précipices et de sommets, de parois et de ravins, de vallées encaissées et de cimes aériennes. En somme, ce n’était qu’une question de proportion : la montagne pouvait se trouver partout, à qui savait la découvrir. La fourmi qui chemine sur un sol couvert de feuillage fait à sa manière l’expérience de l’altitude et de la plaine, gravit des pentes raides et se laisse porter dans des descentes vertigineuses.

Les montagnes du globe offrent aux passionnés d’innombrables terrains de rêves et de jeux dont eux seuls soupçonnent l’existence. Aux millions de kilomètres carrés à l’horizontale de la Terre, les alpinistes opposent les surfaces infiniment plus réduites du monde vertical. Secrètes, invisibles pour qui n’a pas exercé son œil à cette dimension de l’espace, elles constituent le domaine enchanté que les grimpeurs partagent avec les oiseaux et le vent.

Il avait aimé cette protection qu’offrent les hautes vallées contre l’incertitude des horizons sans borne. Les montagnes sont des remparts ; elles isolent, rassurent. Pour les touristes qui y séjournent quelques jours, elles apportent leur part d’inconnu et ils les assimilent aux grands espaces. En vérité, c’est l’opposé et, à y demeurer longtemps, on ne le sait que trop : la vallée offre à celui qui en fait son séjour le réconfortant spectacle de ses limites étroites. Pour celui qui connaît chaque relief, chaque hameau, le moindre alpage, rien ne change jamais. Le monde existe encore, peut-être, mais ailleurs. Il ne le voit plus et il en est protégé. Une vie paisible et réglée se déroule sans surprise ni menace dans l’espace réduit que dessinent les crêtes de neige et les murailles rocheuses. Tout y est permanent, solide. Par moments, une avalanche de pierres rappelle que cela finira par s’écrouler mais dans un temps qui n’est pas le nôtre. Cette fragilité repoussée vers les millénaires à venir délivre l’être humain et ses courtes années de vie du souci de voir changer quoi que ce soit.
 
Il y avait en lui une idée un peu naïve de la justice. Elle lui faisait croire que l’effort est toujours récompensé, que les petits progrès, jour après jour, conduisent à la réussite et au bonheur. C’était une idée de montagnard. Lorsque l’on est en difficulté dans la tempête, chaque mouvement conduit vers le salut. Il n’est pas de pente, si haute et dure soit-elle, qu’on ne puisse gravir en mettant obstinément un pied devant l’autre. L’alpiniste grignote l’immensité. Au flanc d’une montagne qui l’écrase, il a conscience de sa petitesse mais il compte sur la patience. Ses avancées minuscules auront finalement raison de la démesure. L’ascensionniste use la montagne comme la mer use le rivage et le ressac de ses pas vient à bout des plus hauts obstacles que la Terre puisse dresser devant lui.         
Rémy croyait cela. Il l’avait éprouvé dans son activité de guide. Malheureusement, les défis de la vie sociale ne se relèvent pas de la même manière. Ils exigent d’autres moyens, plus subtils et moins égalitaires. Le monde est plein de gens qui affrontent loyalement, pas après pas, les obstacles et qui ne sont pourtant jamais récompensés de leurs efforts. Bien souvent, cette soumission est même le plus sûr moyen de ne jamais sortir de la masse de ceux qui acceptent leur sort.

Julien était en montagne parce qu’il perpétuait cette tradition qu’on appelle être guide. Si la montagne est une divinité, l’alpinisme en est la liturgie et le guide y exerce un sacerdoce. Tous ces mots étaient ridicules. Et pourtant, quand il observait son frère, la gravité de ses gestes, la souveraineté de ses décisions lorsqu’il traçait dans la paroi aux mille aspérités la ligne où se ferait la progression, le mystère de ses intuitions, au moment où, scrutant le ciel, il était capable d’en prévoir le calme ou la colère, c’était bien un émoi sacré que Rémy ressentait.

 C’est facile, tu sais, quand on est en montagne toute l’année et qu’on parcourt toujours les mêmes itinéraires, de se croire le plus fort. On ne craint plus grand-chose.         
— Et alors ?         
— Alors, il ne faut pas. C’est la montagne la plus forte. Toujours. Et quand on se lance un nouveau défi, on le sent bien. On grignote une liberté, on repousse un tout petit peu le possible. Mais on touche à l’extrême et on comprend qu’on ne vaincra jamais. On est mortels, mon vieux. Et quand on l’oublie, on n’est plus mortel ; on est mort.
 
Le monde de l’altitude avec ses risques et son inconstance violente est un révélateur des âmes. Elle avait cru Rémy d’une espèce particulière parce qu’il faisait preuve, face au danger, d’une maîtrise impressionnante. Ce talent était en fait donné à d’autres mais la montagne seule avait le pouvoir de reconnaître ceux qui étaient touchés par cette grâce. La mer aussi, sans doute, comme l’équitation ou la course automobile, détient ce pouvoir ainsi que toutes les grandes épreuves physiques. La montagne, en ceci qu’elle s’empare de l’être humain nu, sans le secours d’une coque, d’une monture ou d’une carrosserie, le contraint à un combat à mort qui mobilise ses dernières ressources morales. Laure avait vu jusque-là la montagne comme un lieu d’exploits où l’être humain dépasse ses limites. Cependant, dans leur misérable retraite sur cette arête, ils n’avaient repoussé aucune limite et leur équipée n’avait rien d’un exploit. Elle était seulement une pesée de leur âme, un révélateur de leur caractère, le trébuchet sur lequel ils avaient jeté toutes leurs forces intérieures.

Une des cruautés de l’amour, une de ses forces aussi, est de pouvoir subsister hors du temps, sans soin ni aliment. C’est une plante d’une résistance inouïe mais qui peut aussi bien mourir en un instant.

Dans son nouveau métier, Laure mettait le risque à sa vraie place : il était simplement une des dimensions de la vie. Le hasard avait voulu d’ailleurs que ce fût en ville et non en montagne qu’elle ait été touchée et abîmée. Elle était bien placée pour savoir que le risque est partie intégrante de toute existence et de tout lieu. La montagne a pour caractéristique et peut-être aussi pour grandeur de rendre ce risque pleinement conscient. Laure avait cru longtemps qu’en montagne l’être humain cherche la victoire. Elle comprenait désormais qu’il y est plutôt en quête de son humanité. En montagne, il n’y a pas d’absolu qui ne soit construit sur l’évidence de l’éphémère, pas de conquête qui n’ait en même temps fait éprouver des limites, pas de bonheur qui ne trouve son relief dans la souffrance et dans la mort.

Par instants, quand elle était aveuglée par la beauté de la Terre, par ces figures géologiques majestueuses, par la secrète harmonie des rochers, de la glace et du ciel, elle pouvait avoir la tentation de penser que ce monde existait pour lui seul. Mais tout de suite, en sentant son propre cœur palpiter, en tressaillant au bruit d’une avalanche de pierres dans les Drus où, ce matin, deux cordées s’étaient engagées, elle voyait le paysage autrement. L’éternité était un autre monde, qu’elle ne partagerait jamais. Elle était seulement une conscience éphémère qui reflétait miraculeusement ces images et les transformait dans l’athanor de son cœur en un bref et incorruptible bonheur.
 
Les religions aiment contrôler les lieux extrêmes, en particulier ces pointes où la terre est en contact avec les infinis que sont le ciel et la mer. Il ne faut pas qu’en ces frontières l’homme puisse croire qu’il s’est affranchi du surnaturel. Une croix, une vierge ont été élevés là pour lui rappeler qu’il n’a rien obtenu seul et que sa prétendue victoire sur les éléments n’est que le fruit d’une autre soumission : celle qu’il doit à Dieu et à ses intercesseurs.

Elle se dit que la montagne lui apportait exactement tout ce dont la société avait prétendu la délivrer. Elle avait vécu dans un monde qui ne veut plus voir la mort, qui a la douleur en horreur, qui veut réduire l’effort à son maximum, un monde de confort et de protection qui fait des êtres qui le peuplent des victimes plutôt que des héros, des consommateurs plutôt que des créateurs, des esclaves plutôt que des souverains. En venant se perdre dans ces hauteurs, elle avait rencontré des épreuves et peut-être une tragédie mais aussi, et c’était étrange de le sentir en cet instant, l’impression voluptueuse d’être redevenue totalement, irrémédiablement humaine, c’est-à-dire vulnérable et agissante, combative et mortelle.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 

 

mardi 1 février 2022

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 2 - La Porte du ciel

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 2 -
            La Porte du ciel

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Editeur : Albin Michel

Année de parution : 2021

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’éternité n’empêche pas l’impatience : Noam cherche fougueusement celle qu’il aime, enlevée dans de mystérieuses conditions. L’enquête le mène au Pays des Eaux douces — la Mésopotamie — où se produisent des événements inouïs, rien de moins que la domestication des fleuves, l’irrigation des terres, la création des premières villes, l’invention de l’écriture, de l’astronomie.

Noam débarque à Babel où le tyran Nemrod, en recourant à l’esclavage, construit la plus haute tour jamais conçue. Tout en symbolisant la grandeur de la cité, cette Tour permettra de découvrir les astres et d’accéder aux Dieux, offrant une véritable « porte du ciel ». Grâce à sa fonction de guérisseur, Noam s’introduit dans tous les milieux, auprès des ouvriers, chez la reine Kubaba, le roi Nemrod et son architecte, son astrologue, jusqu’aux pasteurs nomades qui dénoncent et fuient ce monde en train de s’édifier. Que choisira Noam ? Son bonheur personnel ou les conquêtes de la civilisation ?

Dans ce deuxième tome de la saga La Traversée des Temps, Eric-Emmanuel Schmitt met en jeu les dernières découvertes historiques sur l’Orient ancien, pour nous plonger dans une époque bouillonnante, exaltante, prodigieuse, à laquelle nous devons tant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Le premier tome de La Traversée des Temps nous avait fait connaître Noam et Noura au Néolithique et à l’époque du Déluge, dont ils étaient ressortis immortels, tout comme leur terrible adversaire Derek. Nous retrouvons le trio en Mésopotamie, autour d’un autre mythe biblique : celui de la Tour de Babel. Noura a disparu, mystérieusement enlevée à l’amour de Noam. La longue quête de ce dernier pour la retrouver le mène à Babel, où le tyran Nemrod, ravageant la région pour y capturer les esclaves nécessaires au chantier, fait construire une tour d’une hauteur inédite, censée lui ouvrir l’accès au ciel et au royaume des Dieux. Face à sa mégalomanie, la reine sumérienne Kubaba, le premier auteur à l’origine de l’Epopée de Gilgamesh, et des bergers nomades menés par un certain Abraham : autant d’acteurs dont on sait qu’ils contribueront à faire de la Mésopotamie le berceau des civilisations historiques du Moyen-Orient et de l’Europe, aux côtés de celle de l’Egypte antique.

On l’a bien compris depuis le tome précédent : les aventures de Noam et Noura ne sont que prétexte à la mise en perspective de l’histoire de l’humanité depuis ses origines. Si le premier volet de la série avait réussi à rendre ces deux niveaux de lecture aussi captivants et convaincants l’un que l’autre, il faut reconnaître que, cette fois, le talent de conteur d’Eric-Emmanuel Schmitt ne parvient pas complètement à faire oublier les ficelles assez grossières d’une romance somme toute faiblement consistante et d’une immortalité aux aspects parfois franchement rocambolesques. C’est donc avec une petite déception sur ce plan, toute relative étant donnée la richesse des autres aspects du roman, que l’on poursuit la traversée des temps commentée par Noam.

Et là, l’éblouissement est bel et bien toujours au rendez-vous, au fil d’observations aussi limpides qu’érudites, qui retracent, d’une manière passionnante, l’émergence des premières civilisations en Mésopotamie. Dans la plaine fertile délimitée par le Tigre et l’Euphrate, environ trois mille ans avant notre ère, apparaissent des savoirs et des inventions majeurs : l’écriture, la roue, des avancées essentielles en agriculture, les premières villes… Ces nouveautés portent les germes de notre civilisation moderne, ce que Noam nous décode sous un aspect aussi bien historique que philosophique, dans le journal qu’il écrit de nos jours, alors qu’au terme des millénaires d’évolution qui ont mené jusqu’à nous, nous possédons désormais le pouvoir de détruire la planète. Chaque pas en avant porte sa dualité, comme le puissant mythe de Babel l’a si bien enregistré. En même temps que l’homme s’affranchit peu à peu de la nature, et aussi du temps au travers de l’écriture, la fuite en avant de l’ambition et de l’avidité l’entraîne dans l’insatisfaction et le conflit perpétuels. Avec les villes se développent les guerres, l’esclavage et la mégalomanie. Et si la Bible a retenu de Babel une certaine crainte de la prétention et de la démesure humaines face à ce qui commence alors à naître de la perception d’un divin unique, l’histoire n’a cessé de se répéter jusqu’à la prévalence actuelle de l’anthropocentrisme. Les Babels furent et sont encore légions, comme le pointe Noam en se rendant à Dubaï de nos jours. Et, avec lui, l’on s’émerveille autant que l’on s’interroge quant à l’orientation initiée il y a si longtemps par l’humanité, toute entière obsédée par l’instinct de la possession, au point d'en oublier que la vie n’est que transmission, et le bonheur, la jouissance de l’instant présent.

Si le premier tome de cette saga m'avait transportée au-delà du coup de coeur, mon enthousiasme se fait ici relativement plus mesuré en raison des quelques réticences soulevées chez moi par les ficelles de l'intrigue. Celles-ci ne pèsent toutefois guère face à l'indéniable richesse historique, culturelle et philosophique de la narration, qui, au fil de maintes observations passionnantes, opère une formidable et fascinante mise en perspective de l'évolution humaine, au travers notamment de ses mythes. Un "simple" coup de coeur donc pour ce deuxième volet, qui renouvelle mon impatience de découvrir les suivants. (5/5)

 

 

Citations :

Noam feuillette les pages couvertes de sa calligraphie aux traits réguliers. Ses mémoires ne se cantonnent pas à son existence, ils constituent toute l’épopée humaine. D’ordinaire, on écrit pour durer, lui écrit pour ne pas perdre. Au fond, cela revient au même : il s’agit d’accorder l’éternité à l’éphémère.


Un sentier, c’est la mémoire que la terre garde des hommes. Plutôt que fait pour marcher, il est fait par les marcheurs. À l’échelle de l’univers, les voyageurs et leurs ânes ne pèsent guère, ils passent ; pourtant, leurs effleurements plient l’herbe, leurs foulées polissent l’argile, leurs pieds rapides modèlent un sillon. L’infime finit par creuser sa marque.      
Le sentier diffère de la route – il n’en existait pas à l’époque. Alors que le sentier reste un chemin obtenu par le consentement du paysage, puisqu’il suit ses mouvements, la route, conçue abstraitement par des géomètres, l’agresse en le coupant. Le sentier épouse la nature, la route la viole.


On définit le troc comme l’économie d’avant la monnaie. J’estime qu’il s’agit d’une erreur. Nous avions dépassé le troc depuis longtemps. Le pur troc met face à face deux hommes qui convoitent chacun l’objet que possède l’autre. Il faut qu’il y ait coïncidence des besoins à un instant précis – ainsi avais-je, un soir d’orage, troqué un silex contre une lampe à graisse. Cependant, une telle réciprocité advient rarement : souvent, l’un des deux doit accepter un produit transitoire dont il sait qu’il l’utilisera lors d’un prochain échange. Dans ce cadre, il arrivait que l’on se remît des biens intermédiaires qui ne satisfaisaient pas une envie directe et serviraient plus tard. Bref, il y avait la plupart du temps un objet de substitution qui tenait lieu de monnaie. Alors que pièces et billets n’étaient pas apparus, leur concept transitait déjà dans notre esprit. Nous ne faisions pas du troc, nous faisions des échanges. L’économie monétaire a donc précédé la monnaie.


J’avais déjà vu des roues et des chariots. Des roues, j’en avais aperçu dans les steppes de l’Asie centrale ou les Carpates : on perçait un disque de bois plein pour placer un axe de rotation au milieu. Une fois, j’avais croisé une charrette immense, mais c’était une simple curiosité que trois cailloux heurtés auraient suffi à détruire.
La limite de la roue restait le sol. Or voilà que, au pays des Eaux douces, les hommes n’inventaient pas la roue, mais la route. Une surface aplanie, rééquilibrée, nettoyée rendait possible la circulation de véhicules tirés par des bœufs. On pouvait transporter l’intransportable, déplacer de pesantes et volumineuses marchandises sur de longues distances.                                      
Je songeai alors que toute invention révèle, par ricochet, des inventions antérieures. En observant le fonctionnement des chariots, je leur trouvai des précurseurs : les rondins de bois sur lesquels nous faisions rouler des charges. Du temps de mon village, nous avions bougé de lourdes pierres par ce moyen. Au fond, la roue, c’était un rondin dans lequel on aurait planté un axe…
 
 
À chaque halte, Gawan m’enseignait l’écriture. (…)
Je me revois clairement ourler une ligne et saisir qu’il s’agissait de bien plus que d’une ligne ; quand je le précisais, le trait s’effaçait pour laisser place à une réalité différente, les vocables de la langue. Ici se situait le coup de génie : les rayures renvoyaient à des sons.
Jusque-là, je n’avais connu que les dessins, j’ignorais tout des signes. Des peintures – ours, poissons, chevaux, canards, écuelles, blé, humains, pénis, vulves –, j’en avais contemplé, parfois accompli, même si je ne détenais pas la virtuosité que manifestaient les Chasseresses de la Caverne.
– Les images sont des dessins muets. Les signes sont des dessins sonores.                                       
Gawan le répétait et il avait raison : les icônes se taisaient, tandis que les lettres parlaient. Un aigle peint sur un mur restait un aigle ; en revanche, sur ma tablette, un signe s’évadait de lui-même, s’absentait à mesure qu’il se présentait, puisqu’il se métamorphosait en son.


Maintenant, cinq mille cinq cents ans après, alors que je trace ces lettres au stylo noir sur le papier, je mesure mieux ce qui m’arrivait au cours de mes leçons près des ruisseaux murmurants : j’imprimais des termes sur l’argile, certes, mais également sur mon cerveau, cette autre glaise qui dure toujours, ni séchée ni pulvérisée, malléable. Mon esprit, comme celui des hommes qui habitaient le pays des Eaux douces, évoluait : il apprenait à classer, à compter, à ranger les connaissances dans des boîtes ou des coffres, ce qui le conduisait à appréhender la réalité de façon moins personnelle, moins sensuelle, plus objective, plus catégorielle. L’écriture modifiait notre rapport au monde.


De surcroît, je devinais que cette notation syllabique permettrait de tout dire, pas seulement de répertorier. De l’archivage partiel, elle passerait à l’archivage exhaustif : elle conserverait ce que la langue savait formuler, notre pensée, nos sentiments, notre histoire, nos histoires. Face à Gawan, je m’émerveillais de dépasser le simple inventaire – des chiffres devant des objets figurés – pour exprimer des actions, voire des idées. Réservé, Gawan souriait de ma ferveur, il y voyait un excès, une exaltation de débutant, un enthousiasme de nouveau converti. Lui limitait l’écriture à sa fonction pratique, il n’imaginait pas qu’elle eût d’autre utilité qu’une comptabilité exacte, rigoureuse, conservable. Or, je le flairais, du catalogue sortirait l’ébauche d’un roman, du décompte de la réalité surgirait la possibilité d’un univers irréel. Le monde n’avait pas trouvé qu’un miroir dans l’écriture, il y avait gagné des portes, des fenêtres, des trappes, et des pistes d’envol. 
 

Avec l’étonnement d’une première fois, je contemplais un panorama remodelé par la main de l’homme : ce paysage devait plus à ses indigènes qu’aux Dieux et aux Esprits. Grâce à eux, la fertilité révolutionnait des espaces incultes. Partout des lignes droites surgissaient : les charrues dessinaient des sillons ; les fruitiers croissaient en rangs, mieux alignés qu’une armée ; on excavait des voies d’irrigation ; des barrières protégeaient les prés ; des haies délimitaient les parcelles. Ce quadrillage me sembla aussi insolent qu’admirable. Quoi, le tracé l’emportait sur le hasardeux ? L’artifice sur la nature ? Les bipèdes s’emparaient de ce qui appartenait aux Dieux, aux Esprits, aux Nymphes, aux Âmes, et y gravaient leur marque…


– Tout le monde tire bénéfice de la paix.                                       
Il me regarda, révolté :                                       
– Pas du tout ! Comment édifierait-on les villes, les palais, les temples ? Comment creuserait-on les canaux ?                                                          
L’irrigation avait permis de produire en abondance, de former des réserves. Quantité d’individus ne se consacraient plus aux champs ni au bétail ; dégagés de la vie agricole, ils s’étaient établis artisans, commerçants, prêtres, comptables, scribes, militaires. La campagne avait créé la ville. Mais la ville exigeait des milliers d’hommes pour la construire, et des centaines d’autres pour nourrir ces ouvriers. Les travaux importants nécessitaient de la main-d’œuvre. Dès lors, la solution restait la guerre ; sans elle, il n’y aurait pas d’esclaves. Toute cité se livrait ainsi régulièrement à des razzias et à des conquêtes, tantôt hors du pays des Eaux douces, tantôt à l’intérieur auprès de ses voisines. Elle réduisait la population vaincue en esclavage et les prisonniers fournissaient les ouvriers. Au fond, chaque cité faisait la guerre ainsi qu’on se rend au marché : elle s’approvisionnait en bras. Bâtir et asservir, l’un n’allait pas sans l’autre. Personne ne se scandalisait de ce régime ni ne le contestait. Demeurer libre, tomber en servitude, cela arrivait comme la veine et la déveine, un accident, pas davantage.


À la différence de celles qui suivront, l’écriture cunéiforme est en trois dimensions : elle consiste en des incisions faites dans une tablette d’argile à l’aide d’un calame au bout biseauté et nécessite, pour une bonne lisibilité, une lumière frisante, si possible venant de la gauche. Ses caractères forment des traits, des coins, des encoches, en combinant trois sortes de « clous », le vertical, l’horizontal, l’oblique. Conçue par les Sumériens afin de codifier les marchandises et les opérations administratives, elle parvint à transcrire leur langue et devint pendant quelques siècles le support de dix autres langues. Au début de l’ère chrétienne, on ne sut plus la déchiffrer et on l’oublia au point que, peu de temps après, on n’y vit plus que de simples motifs ornementaux.
 

L’esclavage comme système apparut à ce moment-là. Je ne prétends pas qu’aucun asservissement n’eut lieu précédemment – j’ai vu de nombreux rapts de femmes durant mon enfance au bord du Lac –, cependant ces violences arrivaient de façon contingente, elles n’étaient nullement nécessaires au fonctionnement des communautés. Tout changea en Mésopotamie à la fin du IVe millénaire av. J.-C. Grâce aux surplus agricoles qui permirent à certains d’embrasser les métiers de commerçant, prêtre, soldat, scribe, comptable, la société étatique et hiérarchisée recourut à l’esclavage afin d’assurer sa prospérité.                                       
L’esclavage intervint donc quand la « civilisation fleurit », dès que la « culture se raffina ». La guerre constituait le premier mode d’approvisionnement : on organisait des raids et la capture de prisonniers les convertissait en autant ’esclaves, qu’ils appartinssent à des territoires lointains ou voisins. La justice fournissait un apport supplémentaire : en punition de certains crimes, on asservissait des citadins – par exemple, l’enfant qui répudiait ses parents adoptifs. Enfin, on pouvait être asservi par contrat, généralement pour dette, avec l’assentiment de l’intéressé ou des personnes ayant autorité sur lui.
On ne doit pas regarder cet esclavage avec les yeux des siècles suivants, car il se révèle plus économique que racial. Personne n’y plaquait les justifications « biologiques » du philosophe grec Aristote, qui pensait que certains hommes sont faits pour commander, d’autres pour obéir. Personne ne le légitimait non plus par des considérations sur la supériorité d’une ethnie, d’une religion, d’une couleur de peau, ces idéologies qui dominèrent jusqu’au XXe siècle.                                       
En Mésopotamie, on ne naissait pas esclave, on le devenait. On n’était pas esclave essentiellement, mais circonstanciellement. Une malchance, pas un destin.


Les Mésopotamiens inventaient les voies verticales en même temps que les voies horizontales : des routes avançaient au sol tandis que des bâtisses montaient au ciel. Les unes et les autres, présentées modestement comme des accès – chemins, canaux, colonnes, tours –, semblaient de simples moyens : en réalité, elles transformaient ce qu’elles recouvraient et se l’appropriaient. L’hominisation de la nature, sa conquête impérialiste se mettaient en branle.
 

Par bonheur, Noam n’a jamais oublié le sumérien et ses signes ; à l’époque, bouleversé, il avait jugé miraculeux qu’on transmît des paroles sans les prononcer. Quelle densité avait soudain acquise l’homme ! Son murmure avait cessé d’être emporté par le vent et s’était solidifié. L’énonciateur n’avait plus besoin d’être présent pour se manifester, il traversait l’espace en se rendant audible à distance, il traversait le temps en causant après avoir causé, voire après avoir vécu. Le souffle pétrifié… L’invention de l’écriture a permis aux bipèdes dépourvus de plumes de défier le destin : ses caractères effacent la mort. Selon Noam, nul doute qu’elle a généré mille progrès, en sciences, en droit, en histoire, mais qu’elle marque aussi le début de l’enflure. L’individu se hausse, grossit son importance, s’érige au-dessus de sa condition, niant sa vulnérabilité, sa fugacité, sa finitude. Possesseurs initiaux de ce privilège, les rois, qui disposaient de scribes pour communiquer avec les vivants du moment et les vivants du futur, se construisirent des tombeaux de mots plus solides, plus sûrs que leurs tombeaux de pierre ; puis, cette pratique s’élargit socialement. Si la phrase qu’on articule disparaît comme le sucre fond dans l’eau, la phrase qu’on écrit reste gravée dans le marbre, même quand celui-ci fait place au papyrus, à la peau d’agneau, à la feuille, à l’écran. En lui offrant une perpétuité, l’écriture a changé l’homme. De simple inventaire des objets, elle est devenue le conservatoire des âmes : elle a lutté contre la détresse, nourri l’orgueil, flatté le narcissisme, développé l’individualisme. Par elle, la fatuité a crû autant que la civilisation.


Je crois que ce fut à ce moment précis que la Terre commença à rétrécir, quand les décrets de Nemrod dépassèrent physiquement la portée de ses gestes ou de sa voix, et qu’il n’eut plus besoin de se déplacer pour qu’on lui obéisse. Auparavant, aucune communication n’allait plus loin que les sens : même un message de fumée n’allait pas au-delà des yeux, un message de tambours au-delà des oreilles. La télécommunication débuta avec l’écrit et se perfectionna grâce à lui, tardivement, lorsqu’on généralisa le télégraphe au XIXe siècle. Et subitement, avec la radio, la télévision, puis l’internet, tout s’accéléra. Aujourd’hui, la Terre s’est ratatinée : toute distance est abolie entre les pôles, l’Esquimau se retrouve proche voisin du Japonais. Plus jamais un enfant n’éprouvera le sentiment d’immensité qui empreignit les hommes durant des millénaires. Ou alors il ne frôlera ce vertige que face à l’Univers… Pour combien de temps encore ?
 

L’architecte d’aujourd’hui peinerait à s’entendre avec l’architecte mésopotamien, égyptien, grec de l’Antiquité. En quelques siècles, ils sont presque devenus étrangers l’un à l’autre tant leurs philosophies divergent. Pour le moderne, l’architecture répond à une fonction, pour l’ancien, elle transmet une signification. Quoique les deux élaborent des techniques, ils n’ont pas de visées identiques : le moderne regarde l’utile, l’ancien le symbolique. Aux yeux de Gungunum, une colonne ne se limitait pas à un soutien ou une force porteuse, elle figurait l’axe du monde, un chemin vers le ciel, ce qui permettait aux humains de se situer puis de s’élever. Pareillement, une arche, une coupole, un dôme ne se réduisaient pas à un toit décoratif astucieusement conçu, mais reproduisaient la voûte céleste, ce domaine des Dieux. Même une porte ne se contentait pas d’ouvrir sur un espace, elle indiquait une direction, celle du soleil couchant ou de l’aurore. Jamais Gungunum ne distinguait le pourquoi du comment, la métaphysique de la physique. Si les solutions qu’apportaient ses calculs et ses expérimentations fournissaient des éléments pragmatiques, elles satisfaisaient en premier lieu des enjeux spirituels. Le bâtiment se voulait miroir du cosmos divin.


Il y a deux sortes de fils, ceux qui s’affranchissent du père, ceux qui s’y soumettent. Ceux qui s’en affranchissent deviennent eux-mêmes et jouissent d’une vie singulière qui leur appartient. Ceux qui s’y soumettent deviennent des chimères et souffrent d’une vie inauthentique qui leur échappe. 


Nous sommes nés pour vivre au milieu de la nature, pas dans un monde artificiel construit de briques et de pierres scellées par le bitume. Ah, ces remparts ! De quoi protègent-ils les gens ? De la terre, de l’eau, du vent, du soleil, des bêtes sauvages ? Non, ils les protègent des autres, lesquels se réfugient aussi derrière leurs remparts. Les forteresses ont créé les invasions ! Elles n’ont pas été conçues pour s’en défendre, plutôt pour les provoquer. Plus il y aura de cités, plus il y aura de combats ; la guerre ne cessera jamais. Ce que les hommes font à l’intérieur des murailles – s’envier –, les cités le font entre elles. Elles développent les pires de nos sentiments : la jalousie, la vanité, l’avidité, la crainte. Les gens cherchent le succès matériel qui les hissera au-dessus de leur voisin, ils paniquent à l’idée de rater. Rater quoi ? Réussir ne consiste pas à acquérir quatre maisons, car tu n’en habites jamais qu’une et à l’intérieur, tu n’es que toi-même. Il ne faut pas posséder plus, mais exister mieux. Toutes les rues de Babel conduisent à des impasses. Et tous les chemins qui partent de Babel prennent une fausse route.
 

Les Babéliens avaient adopté l’enthousiasme, ils adhéraient au projet pour échapper à l’effarement, la colère, la révolte. En acquiesçant aux ambitions de Nemrod, ils ne visaient pas vraiment la Tour, ils privilégiaient le partage. S’accommoder les reliait à la communauté, tandis que refuser les en aurait coupés. Au lieu de se dresser, ils se fondaient dans la masse, au risque même de fondre. Ainsi fonctionne le peuple : son unité est faite de consentements forcés, de renoncements inconscients, de concessions peu réfléchies, le tout emporté par un élan obscur, l’attrait de vivre ensemble mêlé à l’horreur de la solitude. Quelques observateurs ont soupçonné un instinct grégaire, il s’agit en fait d’un calcul : on choisit de résider avec les autres plutôt que sans eux, on décide de penser comme eux plutôt que contre eux. Si la rébellion dépend du courage de l’individu, la soumission au collectif relève de la lâcheté.


Jadis, les hommes circulaient dans la nature sans la changer ; lors de ma jeunesse, ils fabriquaient des gîtes, des villages, lesquels, minuscules et dérisoires, se collaient à la terre comme la moule au rocher. Désormais, Babel et la salle de Nemrod ne parasitaient pas le monde, elles en créaient un nouveau. Alors que nous avions habité uniquement l’univers naturel, nous habiterions l’humain à l’avenir. Je me reprochais à présent d’avoir débiné Gungunum, de ne pas avoir loué son génie : cet éminent architecte égalait les Dieux et les Esprits auxquels nous devions le cosmos.


Le prestige de l’or résultait de son incorruptibilité, non de sa rareté. Puisque ce métal miraculeux ne ternissait ni ne s’oxydait, sa splendeur à l’évidence ne pouvait avoir pour origine qu’une émanation divine. L’or tenait des Dieux sa brillance pure et constante. Cet éclat de soleil descendait du firmament. Les Mésopotamiens auraient pu reprendre à leur compte l’expression des Incas qui y voyaient « la sueur des Dieux ». Les astrophysiciens contemporains leur donnent raison : l’or ne vient pas de la terre, mais du ciel. Il serait le fruit d’une collision ultraviolente entre deux étoiles à neutrons, un cataclysme cosmique qui se serait produit il y a plusieurs milliards d’années. Issu des étoiles, l’or se serait répandu sur la Terre sous forme de gisements grâce à l’activité géothermique.
 

L’économie des termes sollicite l’imagination. Les meilleures descriptions se passent de description. L’auteur se montre plus aisément poète par famine de mots que par gavage. Mieux vaut suggérer que dépeindre, laisser entendre que hurler mille phrases. De même qu’un regard ne se réduit pas à un iris, une personne ne se limite ni à ses traits ni à ses membres – ou alors c’est un cadavre ! Elle brille d’une énergie, d’une intensité, d’une présence qui transcendent le visible. Pour en rendre compte, il y a deux façons d’insinuer : la vague, le précis.                                       
Les écrivains classiques recourent à la généralité. Le vocable global autorise chacun  à y glisser les images qui l’inspirent. Madame de Lafayette, Française contemporaine de Louis XIV, a magnifiquement utilisé ce procédé dans un court roman, La Princesse de Clèves : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. (…) Lorsqu’elle arriva, le vidame alla au-devant d’elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. » Parce que Madame de Lafayette n’offre rien à voir, on voit tout.
Les écrivains modernes emploient davantage le détail, dont la force vient de ce qu’il fait surgir subrepticement l’ensemble. Tel un hameçon, le détail pousse à imaginer le poisson qui, sous l’eau, le tracte. Ainsi, au XXe siècle, Colette, autre plume française, présente dans Le Blé en herbe la rencontre d’une femme mûre et d’un jeune homme : « Elle raillait d’une manière virile, condescendante, qui avait le même accent que son regard tranquille, et Philippe se sentit tout à coup fatigué, penchant et faible, paralysé par une de ces crises de féminité qui saisissent un adolescent devant une femme. » En creux est indiquée la passion qui s’emparera d’eux.                                       
Pour camper l’humain, rien n’égale le va-et-vient entre détail et généralité. Tout dire est impossible, et l’exhaustivité ennuie.


Par ses réflexions, Noura rejoignait son père Tibor, lequel, quand nous arpentions les futaies où pousses et pourritures se mêlaient, aimait souligner les desseins de la nature : pour qu’une espèce subsiste, il fallait que les individus se reproduisent puis disparaissent ; la recomposition naissait de la décomposition ; le trépas ne s’opposait pas à l’existence, il la servait.


La vie n’est pas un cadeau qu’on conserve ni un cadeau qu’on rend, c’est un cadeau qu’on transmet. 
 

Les Dieux pâtissent des ventriloques.                                                          
– Quoi ?                                       
– On les fait parler. Nemrod, Messilim, les prêtres prétendent que les Dieux bavardent, mais ce sont leurs propres voix et leurs propres mots qu’ils leur attribuent. (…)
– Les Dieux ne se soucient pas de nous, pourvu que nous les nourrissions d’offrandes, de fumées. Le problème, c’est que des hommes comme Nemrod, Gungunum, Messilim veuillent concurrencer les Dieux. Sous prétexte de les honorer, ils entrent en compétition avec eux, ils ambitionnent de les rejoindre, de les égaler, voire de les dépasser. Le petit se dresse sur ses talons, pas le grand. La girafe se fiche du mulot ; quand les événements la contraignent à en tenir compte, elle n’a qu’à se pencher. Le géant se rapetisse sans problème ; le minuscule s’évertue à se grandir.


De l’aveu même des Grecs, les Mésopotamiens inventèrent le gnomon, première forme  de cadran solaire. Cela permit de diviser la journée en douze parties égales, des heures doubles par rapport aux heures modernes, des « heures babyloniennes », comme les appelaient les Grecs. Devant le retard coutumier de certaines personnes, à chaque fois me vient à l’esprit qu’elles continuent à compter en heures babyloniennes…


Rien d’aussi cruel que l’espoir. En cas de drame, ce qui nous mine n’est pas d’attendre, mais d’espérer. Au lieu d’affronter l’impasse, on s’en détourne, on fuit la vérité, on s’absorbe dans d’éventuelles et incertaines échappatoires. L’intolérable s’allège : à la place de la mort qui vient, on se concentre sur les solutions qui fuient.

 
Je crois que c’est au pays des Eaux douces que commença le torticolis mystique. On releva la tête pour appréhender les Dieux. Au temps de mes ancêtres, Divinités, Esprits, Âmes, Démons nichaient partout. En Mésopotamie, les Dieux logeaient au ciel, plus parmi nous. Dès lors, les hommes se rompirent le cou afin de les scruter, de les interroger, de les écouter. (…)
Depuis Babel et à jamais, le ciel s’est transformé en Ciel, royaume des Dieux. La crispation de la nuque marqua la rupture avec l’animisme : d’horizontale, la foi devint verticale. Puis les colonnes et les tours conçues pour rejoindre le divin, auxquelles s’ajoutèrent au cours des siècles les basiliques, les cathédrales, les clochers, les minarets, accentuèrent ce torticolis mystique.


Durant ma traversée des temps, j’ai donc rencontré trois façons de concevoir la condition humaine : l’âge archaïque, qui voit en l’homme une création de la nature, l’âge religieux, qui voit en l’homme une création de Dieu, l’âge anthropocentrique, qui voit en l’homme une création de l’homme. Au seul énoncé de cette succession, j’ai du mal à croire naïvement au progrès…
 

Les forces naturelles dissolvent les ambitions humaines. Inexorablement, les ruines deviennent vestiges, puis décombres, puis matière. Le matériau reprend le dessus sur les formes que nous avons tenté d’y imprimer. Et la vie continue… Au sein de la nature, il n’existe pas de ruines, mais un renouvellement constant, fait de morts et de naissances. Le cycle ne s’arrête jamais. À la différence des hommes et des civilisations dont les multiples pauses s’évanouissent, la nature possède l’éternité du mouvement.


La Bible est un livre qu’écrivit un petit peuple de pasteurs effrayé par le développement de l’urbanisation, terrorisé par les premières villes du Moyen-Orient. Tandis que les Mésopotamiens inauguraient une nouvelle conception de la société en se fixant, se resserrant, se massant, les Hébreux, eux, perpétuaient un mode de vie opposé : nomadisme, non-possession des terrains, limitation de l’activité à des tâches élémentaires. Dans la Bible, chaque fois qu’une ville surgit, sa mention s’accompagne d’un jugement péjoratif, voire de connotations diaboliques : Sodome, Gomorrhe, Ninive, Babylone, Jérusalem. (…)
Aux yeux des bergers, la ville signifiait séparation : rupture avec l’espace environnant par des murailles ; rupture avec le temps des saisons dans un dédale minéral ; rupture avec la nature par l’érection d’un monde artificiel ; rupture avec le reste de l’humanité par l’élaboration d’une identité à l’intérieur d’une enceinte. Pour eux, quoique la ville concentrât les individus, elle dispersait les esprits. À Babel, un groupe s’inventa un nombril et le regarda. Les bergers, s’ils reconnaissaient en Babel une création humaine, y repéraient également une dé-création par rapport à Dieu. Cette prise de pouvoir sur le monde par les hommes ne s’approche pas du divin, elle le défie, voire le remplace.                
Rédigée à l’extrême fin de la civilisation mésopotamienne, la Bible n’élaborait pas une idéologie nouvelle ; elle rêvait au temps des ancêtres, préférant les anciens aux modernes. Certes, les bergers n’étaient plus des chasseurs-cueilleurs et ne croyaient plus aux Esprits, Âmes, Nymphes, Divinités, cependant ils conservaient le goût d’une vie simple en harmonie avec le cosmos.


Trois monothéismes se réclament d’Abraham : le judaïsme, le christianisme, l’islam. Les œcuméniques, ceux qui aspirent à la fraternité entre ces trois spiritualités, évoquent avec délectation « les religions d’Abraham ». Mais certains musulmans considèrent que seul l’islam est fidèle à la religion d’Abraham : il le perpétuerait dans sa pureté, tandis que juifs et chrétiens l’auraient dévoyé. Ce qui est peut-être vrai… Pour eux, l’islam constitue la première des religions – celle du patriarche Abraham – et la dernière. Bref, si, selon certains, Abraham représente une pomme de concorde, il tend aussi à être une pomme de discorde.
 

Tout ici évoque l’orgueilleuse cité de Nemrod. Dubaï a édifié soixante-dix gratte-ciel qui dépassent les deux cents mètres, dont le géant Burj Khalifa qui culmine à huit cent vingt-huit mètres : Babel !  Sur ce chantier permanent, des travailleurs venus du Pakistan ou d’Inde besognent à des températures frôlant les cinquante degrés, dans des conditions si dures que l’on compte un suicide tous les quatre jours : Babel ! Les langues s’entrechoquent, pêle-mêle, même si l’arabe et un anglais rudimentaire coloré de mille accents percent le brouhaha : Babel ! Repoussant le désert à la périphérie, défiant le climat aride, déversant un air rafraîchi, on bâtit des archipels artificiels avec les sables dragués dans le golfe Persique, on élabore une marina gigantesque autour d’un canal colossal : Babel ! Des centres commerciaux, ces lieux de culte contemporains, rivalisent de splendeur opulente : Babel ! Plus haut, plus riche, plus grand… Tout record mène à son fracassement, la mesure devient la démesure, l’excès son étalon : Babel !


Une autre naïveté dans ces représentations frappe Noam : elles racontent Babel comme une fin. Pourtant Babel constituait un début. La Tour s’est effondrée, pas le désir de la Tour. Avec celui-ci point l’hubris, l’outrance, la boursouflure. L’homme franchit une limite en se dressant au-dessus de la nature, en ignorant sa place dans l’univers,en s’estimant supérieur à tout ce qui n’est pas lui ; il crée des villes, il invente l’écriture, les sciences, les hiérarchies sociales et, malgré les défaites ou les impasses, ne reviendra jamais en arrière. Babel ne s’est pas terminée avec Babel, Babel n’a jamais cessé de gratter le ciel, Babel renaît, se transforme perpétuellement. L’échec accompagne l’ambition, il ne l’interrompt pas. De dépassement en dépassement, l’aventure folle se poursuit. L’avenir reste un chantier ouvert.
Si Noam donnait sa version de Babel, il ne peindrait pas une démolition, plutôt un inachèvement. L’humanité évolue indéfiniment, se meut sans aboutir, poussée par la compétition, l’orgueil, le génie, la mégalomanie, le refus de ses limites. Babel l’inachevée ne sera jamais achevée et se nourrira de son désir sans jamais conduire à la jouissance.

 

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