lundi 8 février 2021

[Morley, Isla] Le vallon des lucioles

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le vallon des lucioles (The Last Blue)

Auteur : Isla MORLEY

Traductrice : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais en 2020 (Etats-Unis),
                   en français en 2021 (Seuil)

Pages : 480

 

 
 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1937, Kentucky. Clay Havens et Ulys Massey, deux jeunes photographe et journaliste, sont envoyés dans le cadre du New Deal réaliser un reportage sur un coin reculé des Appalaches.
Dès leur arrivée, les habitants du village les mettent en garde sur une étrange famille qui vit au cœur de la forêt. Il n’en faut pas plus pour qu’ils partent à leur rencontre, dans l'espoir de trouver un sujet passionnant. Ce qu’ils découvrent va transformer à jamais la vie de Clay et stupéfier le pays entier. À travers l'objectif de son appareil, se dévoile une jeune femme splendide, Jubilee Buford, dont la peau teintée d’un bleu prononcé le fascine et le bouleverse.
Leur histoire sera émaillée de passion, de violence, de discorde dans une société américaine en proie au racisme et aux préjugés.
Inspiré par un fait réel, ce roman est une bouleversante histoire d'amour et un hymne à la différence.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isla Morley a grandi en Afrique du Sud puis s'est installée aux Etats-Unis où elle vit aujourd’hui. Son premier roman, Come Sunday, a obtenu le Janet Heidinger Prize, prestigieux prix littéraire féminin. Le Vallon des lucioles est son premier roman à paraître en France.
 

 

Avis :

En 1937, le journaliste Ulys Massey et le photographe Clay Havens parcourent le Kentucky à la recherche d’un sujet de reportage. Les habitants d’un village isolé des Appalaches leur signalent une famille à la peau bleue, discrètement installée au coeur de la forêt. Alléchés par le scoop, les deux hommes se retrouvent rapidement face à un dilemme : oseront-ils révéler au monde l’existence de ces gens, qui tentent tant bien que mal de se faire oublier pour échapper aux persécutions de leurs voisins ? Le cas de conscience dépasse bientôt Clay, tombé amoureux de la fille aînée Jubilee…

L’auteur s’est inspirée d’un fait réel pour imaginer cette histoire. A partir de 1800 et pendant près de deux cents ans en effet, une famille vivant en vase clos dans les collines du Kentucky s’est transmise, de génération en génération, le gêne de la méthémoglobinémie qui, par un défaut d’oxygénation du sang, bleuissait leur peau sans autre signe clinique. L’explication génétique et le remède ne furent trouvés que dans les années soixante, laissant dans l’intervalle ces hommes et femmes bleus dans une situation d’extrême isolement moral et social.

C’est ce dernier aspect du sujet, développé avec la même violence qui sévit alors largement contre les Noirs dans une Amérique raciste aux préjugés ancrés, qui constitue l’intérêt majeur du roman. La communauté villageoise réagit avec toute sa peur d’une différence inexpliquée et n’hésite pas à exprimer sa haine dans d’indicibles déchaînements. Ne reste à Jubilee et aux siens que la discrétion d’un effacement au sein d’une nature foisonnante, évoquée avec lyrisme, notamment au travers des prises de vue d’un photographe qui nous fait partager sa passion de l’image. Le récit est aussi l’occasion d’un embryon de réflexion sur le rôle des media et le droit à la discrétion. Dommage toutefois que la romance, si jolie soit-elle, vienne globalement trop s’imposer, volant quasiment la vedette aux thèmes de fond de ce livre, et les noyant dans un déluge de bons sentiments.

Le vallon des lucioles est au final une lecture agréable et prenante, sur un sujet original et intéressant, malheureusement traité sur un mode trop complaisamment romantique pour convaincre totalement. (3/5)

 

Citations :

- Les compagnies minières par ici ont lancé de vastes campagnes de recrutement dans le Sud pour embaucher des Noirs en leur offrant de les payer autant que les Blancs, et la main d’oeuvre n’a pas tardé à être moitié blanche, moitié noire. D’emblée ça paraît raisonnable, non ?
Havens devine où veut en venir Massey.
- Mais les mineurs blancs ne veulent rien avoir à faire avec les mineurs noirs.
- Exact ! S’exclame Massey. Ce qui signifie que l’enfer à côté des conditions dans lesquelles ils travaillent, c’est le paradis. Sans compter que les mineurs blancs ne vont jamais unir leurs forces aux mineurs noirs parce qu’ils ont trop peur que les Noirs ne leur prennent leur boulot. Et voilà : un syndicat faible et une grosse société qui se donne bonne conscience.

Toutes ces photographies représentent les sujets tels qu’ils semblent être, et non pas tels qu’ils sont. On croit toujours que la photographie ne ment pas mais c’est faux. Les photos ne montrent pas tout, elles omettent certains aspects, et ces omissions sont beaucoup plus sournoises que des mensonges intentionnels. (…)
Si j’étais un tant soit peu bon dans ce que je fais, on ne se dirait pas en voyant mon travail que le monde est effectivement tel qu’on le croit ; on prendrait conscience du peu de choses qu’on sait en vérité à son sujet. On s’interrogerait.

Malgré ce qu’on croit communément, les photographies ne conservent pas les souvenirs ; elles les étiolent. En se concentrant sur le quart de seconde correspondant à l’image elle-même, on néglige les moments qui ont mené jusque-là et tous ceux, poignants, qui ont suivi. Lorsqu’on examine trop une photo, on oblitère – et plus vite que ça – les odeurs, les caresses, les battements de coeur.

Perdre quelqu’un, c’est comme être emporté par une crue, on manque de se noyer et on part à la dérive ; on ne choisit pas le moment où l’on retouche terre.

En les observant à présent, on pourrait penser que l’existence de ces gens n’était que pénible routine, du lever au coucher du soleil. Il n’y a aucune trace de sentiment sur leurs visages. Il était plus facile de les saisir montrant de l’affection à leurs mules plutôt que se laissant aller à une quelconque effusion les uns envers les autres. Les hommes ressemblent à des bêtes, uniquement faites pour récolter du charbon au fond d’une mine ou biner biner la terre ou se castagner, et les femmes affichent un masque mâtiné de graisse et d’inquiétude, leur regard se perdant au-delà de leurs enfants vers un futur qui n’arrive jamais assez vite. Si l’on se contente uniquement de ces photographies, seule la misère se dégage de cette époque : le goût de la terre, l’odeur de la sueur et le spectre des rêves perdus s’empilent tels des assiettes brisées. Un fardeau, voilà ce à quoi l’on songe lorsqu’on voit ces gens. Que peuvent-ils faire d’autre que porter un fardeau ?


 

samedi 6 février 2021

[Bergeret, Blandine] Elle voudrait des étoiles, des étincelles, et des papillons verts dans ses cheveux

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Elle voudrait des étoiles,
            des étincelles, et des papillons
            verts dans ses cheveux

Auteur : Blandine BERGERET

Parution : 2020 (L'ArtBouquine)

Pages : 216

 

  

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Magnifique roman dans lequel se mêlent humour et émotion. Blandine Bergeret compose avec talent, et un formidable sens de l’observation, un portrait de femme à la recherche d’elle-même.

 

Un mot sur l'auteur :

Directrice logistique diplômée en recherche en études appliquées (DREA), en russe et en commerce international, Blandine Bergeret a remporté le premier concours de manuscrits de L'ArtBouquine avec ce premier roman.

 

 

Avis :

Mariée, deux enfants et un troisième bientôt à naître, la narratrice mène une existence qu’elle pense aussi heureuse que possible, passée classiquement à courir entre vie professionnelle et familiale. Un drame inattendu vient pourtant tout faire voler en éclats, remettant brutalement en cause ce qu’elle avait accepté jusque-là.

Il aura fallu l’électrochoc d’un chagrin brutal pour que, presque comme dans un burn-out, cette femme se sente soudain incapable de poursuivre la comédie d’un quotidien dont elle s’était toujours refusé de voir les manques. Attachée à son envie d’une vie heureuse et sans histoire, enfermée dans le déni des frustrations accumulées qu’elle pensait surmontables, elle avait fini par se cacher derrière le leurre d’une existence de façade qui ne tenait plus que par son volontaire aveuglement. La première brèche est bientôt suivie d’une succession d’évidences. L’effondrement est d’autant plus total et terrible qu’il a longtemps été contenu envers et contre tout.

La première partie du roman, constituée de brèves tranches de vie assez banales malgré leur humour, pourra déconcerter un temps. On y découvre une femme appliquée, comme tant d’autres, à mener de front ses vies d‘épouse, de mère et de salariée, sans aucun soutien de la part d’un mari peu présent et exclusivement consacré à sa carrière. Après le drame, la démonstration de ce qui apparaît néanmoins comme une vie accomplie s’effrite pan par pan, révélant graduellement la face cachée d’un conjoint, en toute conscience égoïstement et lâchement incapable d’assumer quoi que ce soit. Finie la légèreté d’un texte jusqu’ici enjoué : la tempête s’est emparée de la narratrice et ne lui permettra de remonter la pente qu’après l’avoir essorée.

Cette histoire, somme toute et malheureusement assez commune, aurait pu résulter en un roman assez convenu, si le texte ne laissait deviner une émotion toute personnelle et si le ton n’avait su trouver une originalité vive et malicieuse. Un récit au global sans prétention, mais touchant et sincère, sur le désastre des conventions sociales lorsqu’elles viennent empêcher les êtres au plus profond de leur intimité, et sur la difficulté des femmes à oser briser les parois de verre auxquelles elles se heurtent encore bien souvent. (3/5)

 

Citation :

Laurent avait été clair. Si je partais, il me coupait les vivres.
S’il me coupe les vivres, je serai sans ressource.
Si je suis sans ressource, je serai déclarée inapte.
Si je suis déclarée inapte, je perdrai leur garde.


 

jeudi 4 février 2021

[Boquel, Anne] Le berger

 


 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le berger

Auteur : Anne BOQUEL

Parution : 2021 (Seuil)

Pages : 288

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucie est conservatrice d’un petit musée de l’Oise. Rien ne va vraiment mal dans sa vie, rien ne va vraiment bien non plus. Le jour où une amie l’embarque dans un groupe de prière, son existence prend une couleur plus joyeuse. Elle se sent revivre. D’autant que le Berger et maître à penser de la communauté lui fait intégrer le cercle restreint des initiés. Sans le mesurer, elle consacre bientôt toute son énergie à la Fraternité, négligeant son entourage. L’incompréhension gagne ses proches, qui, désarmés, la voient s’éloigner d’eux. Mais, lorsqu’ils s’en inquiètent, leurs questions se heurtent au silence.Dans son désordre enfiévré, jusqu’où Lucie poussera-t-elle le zèle ?

Premier roman captivant, poignant portrait d’une jeune femme en plein désarroi, Le Berger dépeint sans complaisance la réalité sordide des mouvements sectaires, tout en s’interrogeant sur la quête de spiritualité dans nos sociétés individualistes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anne Boquel vit et enseigne à Lyon. Elle a coécrit avec Étienne Kern plusieurs essais remarqués sur la littérature et les écrivains.


 

Avis :

A bientôt trente ans, Lucie, conservatrice d’un petit musée de l’Oise, s’étiole dans une existence morne et solitaire. Invitée par une amie dans un groupe de prières, elle découvre une communauté qui prend bientôt une place essentielle dans sa vie, surtout lorsque Thierry, le leader, la fait entrer dans son cercle d’initiés. L’emprise de la secte se resserre peu à peu sur Lucie…

Pas à pas, le récit est une glissade lente et subreptice vers un danger que Lucie ne voit pas. Aussi stupéfait et impuissant que les quelques proches de la jeune femme, le lecteur assiste à son parcours, comme aimanté par l’influence insidieuse qui entreprend de l’envelopper et d’annihiler chez elle toute volonté de s’échapper. Les mécanismes de manipulation utilisés ressemblent au déploiement d’une toile d’araignée, où viennent librement s’engluer des victimes, d’abord attirées par l’espoir de combler les manques plus ou moins conscients qui pavent leur existence, puis de plus en plus incapables de résister à la paralysie grandissante qu’on leur inocule savamment. L’insertion dans la secte est une entreprise de démolition : manipulations et chantage affectifs, isolement par éloignement des proches, éviction de tout centre d’intérêt en dehors d’une doctrine basée sur l’obéissance pure, mise en place de routines contraignantes et hypnotiques, anéantissement physique par le jeûne et autres sévices, annihilation de la volonté et de la personnalité par une emprise humiliante et asservissante… Le résultat sur les plus fragiles est proprement terrifiant.

Le roman ne juge ni n’explique. Il se contente de montrer la progressive descente aux enfers de ces personnes tombées dans les mains de gourous machiavéliques et sans scrupules, entièrement occupés à sucer leurs victimes jusqu’à la moelle. L’on referme ce livre avec le sentiment de n’avoir jamais aussi bien compris le pouvoir et les pratiques des sectes, ici à visée purement vénale, mais complètement extrapolables à toutes sortes d’endoctrinements, notamment terroristes… Et l’on ne peut ensuite que s’interroger sur le vide et les manques, affectifs et spirituels, qui semblent marquer tant d’existences, dans notre ère scientifique et matérialiste…

D’une facture sobre et agréable, ce roman factuel et précis sur les méthodes de vampirisation employées par les sectes s’avère intéressant et instructif. Un livre à mettre entre toutes les mains, pour sensibiliser et prévenir. (4/5)

 

Citations :

Tu te demandes peut-être pourquoi je me suis mis en colère tout à l’heure. Ma colère, petite sœur, est toujours le reflet de la volonté divine. Véronique sert fidèlement les projets de la Fraternité, mais elle a contrevenu à une règle essentielle, qui consiste à obéir en tous points, et quelles que soient les circonstances, aux règles prescrites.

On savait bien quel type de personnalités, ces gens-là visaient. Des êtres vulnérables, faibles ou fragilisées par la vie qui cherchaient un refuge, une protection, des repères, enfin, et qui les trouvaient auprès d'escrocs prêts à abuser d'eux par tous les moyens, en les coupant de leur famille, de leurs amis, et en leur offrant des solutions simplistes.

Le caractère répétitif, presque hypnotique du discours délivré par le Berger le rendait très simple à saisir.

Lorsque Lucie avait demandé comment la communauté se finançait, Mariette avait haussé les épaules. Beaucoup d'entre eux faisaient des dons réguliers, il y avait des ventes caritatives organisées régulièrement, et puis Thierry vendait ses livres et ses brochures, avec un certain succès. (...)
Et puis, avait ajouté Mariette, lorsqu'on entrait à la Fraternité, on prenait vite l'habitude de se débarrasser du superflu : c'était tellement plus simple, grâce à Thierry, de distinguer l'essentiel, et de monnayer ce qui pouvait l'être pour aider la communauté à survivre dans les meilleures conditions.

Ce qui lui restait d'instinct de conservation l'avait poussée à préserver la seule chose qui lui restait intacte : sa soumission absolue aux volontés de Thierry.

Marcher dans la rue sans courber l'échine, oser regarder les gens dans les yeux, dire bonjour à voix haute, cesser de se mettre à trembler à la moindre manifestation de l'imprévu ; c'étaient ses victoires, les preuves minces et tangibles d'un retour à l'équilibre dont on ne pouvait savoir combien de temps il prendrait.

 

mardi 2 février 2021

[Daluis, Julien] Fracassés

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Fracassés

Auteur : Julien DALUIS

Parution : 2021 (Lucien Souny)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

François Guéronce vient d’être nommé responsable de la protection de l’enfance. Si cette promotion récompense ses valeurs et son travail, il la doit également à sa femme et à ses parents, pour leur disponibilité et leurs sacrifices. Le flot d’histoires tragiques que son nouveau service charrie le conduira vers la famille Lagronie, dont le quotidien repose sur la capacité de débrouille du père, qui a le cœur au bord des coups, et de la mère, globalement dépassée. Lili, l’aînée, treize ans, profite de sa liberté autour du camp. Deux destins qui n’étaient pas faits pour se croiser. L’impact sera violent et projettera les protagonistes dans une course à contre-courant, douloureuse. 
 
Julien Daluis signe un thriller dont le réalisme et l’humanité permettent d’appréhender l’enfance en danger. Par le biais d’un scénario infernal, l’auteur livre une vision éprouvée d’un univers méconnu, où le tragique côtoie les rires d’enfants. Il avait à cœur de partager avec le lecteur ce monde complexe, détonant et déchirant. Un premier roman « coup de poing ».

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julien Daluis est né, a grandi et vit près de Chartres. Un premier roman, bluffant de réalisme et d’humanité.

 

 

Avis :

François Guéronce vient d’être nommé responsable de l’aide sociale à l’enfance de son département. Parmi les douloureuses histoires qui se présentent à lui, celle de Lili Lagronie, treize ans, ne tarde pas à occuper le premier plan de ses préoccupations. Bien vite impliqué au-delà de ses strictes obligations professionnelles, il est loin de se douter de la tourmente qu’il s’apprête à affronter…

La plume est incisive et sans concession : très vite se dessine un univers entravé par le poids d’une administration sclérosée par les ambitions politiques et électorales, où les responsabilités se diluent et se défaussent face à une montagne de dossiers traités dans l’urgence, l’impuissance et une forme d’indifférence bureaucratique. Censée pallier des insuffisances familiales, la machinerie étatique de l’aide à l’enfance en arrive à se montrer parfois pire que le mal à traiter, broyant enfants, parents et travailleurs sociaux dans la brutalité de rouages manquant singulièrement d’humanité.

« Vous verrez, vous n’en sortirez pas indemne, si je puis dire, monsieur Guéronce. » Cette phrase prémonitoire lors de la prise de fonction du narrateur prend peu à peu toute sa saveur, ironique et amère. Si l’histoire de Lili et François s’aventure jusqu’aux extrêmes de l’absurdité et de l’inanité du système, le texte paraît marqué d’un réalisme à faire froid dans le dos. En dehors du seul personnage bien décidé à profiter cyniquement des failles institutionnelles, tous les protagonistes, englués dans leurs propres contradictions et malgré toute leur bonne volonté, se retrouvent victimes malgré elles d‘une sorte de monstre qui les dépasse. Pris avec eux dans ce tourbillon destructeur, le lecteur refermera la boucle du récit dans le même état de choc que l’entourage de Lili et de Guéronce. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Je tente de l’appeler et entends, à travers le volet fermé de notre chambre, la sonnerie de son portable. Elle raccroche. Je tente une nouvelle fois. Répondeur. Je n’ai pas le coeur d’enfoncer la porte et, de toute façon, je n’en ai pas la force. Et puis il ne vient à l’idée de personne de vouloir raccrocher un fruit mûr à sa branche quand il est tombé.


 

lundi 1 février 2021

Bilan de mes lectures - Janvier 2021

 

Coups de coeur : 

 

COLLETTE Sandrine : Ces orages-là
CUISSET Philippe : Miranda 
DORCHAMPS Olivier : Ceux que je suis
 



J'ai beaucoup aimé : 

 

ABSOLU Adrien : Les disparus du Joola
AMADOU AMAL Djaïli : Les impatientes
BOUYSSE Franck : H. (trilogie)
DUSAPIN Elisa Shua : Vladivostok Circus
FONTAINE Naomi : Shuni
GENI Abby : Farallon Islands  
PALOMAR CUSTANCE Francisco : Le fils du matador
SEYVOS Florence : Une bête aux aguets
SIMONNOT Maud : L'enfant céleste
 

 

J'ai aimé : 

 
DILLARD François-Xavier : Prendre un enfant par la main
DUVIVIER Claire : Un long voyage
MALBEC Nathalie : Le bal des illusions
 

 

dimanche 31 janvier 2021

[Palomar Custance, Francisco] Le fils du matador

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fils du matador

Auteur : Francisco PALOMAR CUSTANCE

Parution : 2021 (Diagonale)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1975, dans une famille espagnole immigrée en Belgique, Rodrigo rêve de devenir un grand matador comme son père, le fier et flamboyant Don Jésus. La rage au ventre, la furia au corps, Rodrigo n'a de cesse de fuir l'école pour retrouver son terrain de jeu et y affronter son taureau. A la mort de Franco, tout bascule.

Francisco Palomar Custance livre avec Le fils du matador un vibrant instantané de l'Espagne mythifiée. S'affranchir de la nostalgie du pays natal pour embrasser son avenir, telle est la quête initiatique qui colore ce premier roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1963 en Belgique, de parents espagnols, Francisco Palomar Custance a suivi une formation de comédien et de mime. Il a réalisé et écrit plusieurs courts métrages.

 

 

Avis :

Installée en Belgique après avoir fui l’Espagne franquiste, la famille du jeune Rodrigo vit mal son exil. Pendant que la mère nourrit la maisonnée grâce à son emploi de femme de ménage, et que le père noie au bistrot la maladie qui le tient éloigné des Charbonnages, le fils ne rêve que de s’échapper de l’école et de devenir grand torero. La mort de Franco vient soudain rebattre les cartes.

Après un court métrage homonyme en 2017, Francisco Palomar Custance revient avec la même histoire, inspirée, au moins en partie, de sa propre enfance, et cette fois développée sous la forme d’un roman. Rejetant la réalité grise et triste d’une famille émigrée sans guère d’horizon ni de ressources, Rodrigo se réfugie dans ses fantasmes d’un pays natal de cocagne, où les vacances perpétuelles évitent aux enfants le souci de l’école, mais surtout, où son père, pense-t-il, était un héros, à l’opposé de cet homme aujourd’hui absent et démissionnaire, miné par l’alcool et la dépression.

Le récit, à hauteur de ce garçon de onze ans, possède le charme et l’authenticité des souvenirs et des émotions de l’enfance, tandis que, de rires en serrements de coeur, le lecteur se retrouve invité dans les rêves candides et rebelles d’un gamin turbulent, en mal de repères et en quête d’idéal. La tendresse amusée se teinte vite d’inquiétude, au fur et à mesure que le fils s’évade dans un avenir de chimères et le père dans un passé magnifié par la nostalgie. Alors que, dans cette famille, seules femme et fille rassemblent le courage d’affronter la réalité matérielle, père et rejeton s’enferment dans une bulle imaginaire dont on se prend à redouter l’inéluctable et désastreuse explosion.

Tout sonne juste dans ce roman habité par l’émotion tendre et mélancolique de l’auteur, qui retrace l’écrasant désarroi de parents déracinés, et revit les rêves et les illusions d’un enfant confusément en quête d’un bonheur familial perdu dans l’exil. Un bien joli roman, que l’on n'a aucune peine à imaginer, cette fois, en long métrage ! (4/5)

 

Citation :

Un Espagnol des grands espaces ensoleillés comme lui ne pouvait pas s’acclimater à un tel travail aussi rapidement. Il fallait des siècles pour s’accoutumer à ce pays, pour accepter que sa pluie glaciale et pénétrante vous tombe dessus continuellement. Un pays où il fallait vivre l’été à toute vitesse comme si son retour était remis en question chaque année.


 

vendredi 29 janvier 2021

[Geni, Abby] Farallon Islands

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Farallon Islands (The Lightkeepers)

Auteur : Abby GENI

Traductrice : Céline LEROY

Parution : en anglais (USA) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.
 
Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île : six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Avec une puissance d’évocation renversante et un sens profond de l’exploration des âmes, Abby Geni nous plonge en immersion totale parmi les requins, les baleines, les phoques, les oiseaux et les scientifiques passablement autistes… dans un vertigineux suspense, entre thriller psychologique et expérience de survie.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Abby Geni est l'auteur de Farallon Islands, premier roman très remarqué à sa sortie en France comme aux États-Unis où il a remporté de nombreux prix, notamment celui de la Meilleure Fiction 2016 décerné par la Chicago Review of Books et le prix 2017 de la Découverte Barnes & Noble. Elle a également signé un recueil de nouvelles (The Last Animal) encore inédit en France. Ses livres sont traduits dans sept langues. Elle vit à Chicago.

 

 

Avis :

Miranda est photographe animalière. Sans attache, elle parcourt le monde au gré de sa chasse aux images. Cette fois, elle a obtenu l’autorisation de séjourner sur les îles Farallon, cet archipel sauvage loin au large de la Californie, réserve protégée abritant d’exceptionnelles colonies d’oiseaux, mais aussi propice à l’observation des éléphants de mer, des baleines et des requins blancs. Elle y découvre des lieux inhospitaliers et particulièrement difficiles d’accès, où réside, dans la promiscuité spartiate d’un refuge-observatoire, un petit groupe de biologistes aussi peu accueillants que leur environnement. Un huis clos explosif se met en place, dans un climat d’autant plus pesant et menaçant que les accidents ne tardent pas à s’enchaîner.

Le cadre du roman est exceptionnel et fidèle à la réalité. On y découvre un petit bout du monde battus par les éléments, difficilement relié au continent par une presque journée de bateau à bord de la rare navette qui assure le ravitaillement, et qui ne peut même pas accoster ces îles dites de la Mort. C’est à l'aide d'une nacelle treuillée depuis le haut d’une falaise qu’on y débarque. Dans ce décor dantesque où l’homme n’est qu’un intrus, la nature est seule maîtresse et impose sa grandeur, sa violence et ses dangers. Le récit d’un parfait réalisme aligne une série de tableaux aussi grandioses que terrifiants, où le miracle de la vie s’assortit de l’implacable et cruelle loi du plus fort. Ici, beauté rime avec âpreté, vie avec cruauté, et l’homme s’y sent aussi fragile qu’au tout début du monde.

Un tel théâtre devient aisément infernal si l’on s’y retrouve durablement confiné dans la promiscuité d’un étroit logement de fortune, en compagnie d’hommes et de femmes que leurs blessures et névroses, autant que leur passion scientifique, ont poussé à l’écart du monde. Dès le début de l’histoire, un climat délétère s’installe, aussi étouffant que les fréquentes brumes qui ouatent l’archipel. Face à la nature brute et à la perpétuelle sensation de danger, les faux-semblants s’effacent et les caractères se révèlent, dans une confrontation sournoise où tout peut soudainement déraper. Le moindre incident devient suspect, la plus petite parole s’interprète de travers, et la paranoïa s’empare du lecteur y compris. Il suffit d’un premier drame pour mettre le feu aux poudres.

Geni Abby nous livre ici un angoissant thriller psychologique, dont la tension et les effets en cascade doivent beaucoup à sa puissante évocation des îles Farallon : un lieu sauvage à quelques pas du monde « civilisé », où l’homme a tôt fait de redevenir un fauve parmi les autres. (4/5)


Citations :  

On dit que le temps ralentit dans des moments de stress très intense. J’ai fait quelques recherches sur le sujet, et en fait, ce qui se passe, c’est que la mémoire devient incroyablement fidèle. En temps normal, l’esprit ne se raccroche qu’aux images et aux événements importants. Nous nous souvenons des grandes choses et oublions les petites. En situation de stress, toutefois, notre cerveau stocke tout. Le temps s’écoule à la même vitesse que d’ordinaire, mais avec le recul, le souvenir devient photographique. C’est comme si la trotteuse avait ralenti, comme si nous étions capables de voir le monde qui nous entoure dans des détails aussi fantastiques que précis.

C’était un après-midi ensoleillé, sans un nuage, le ciel d’un bleu presque douloureux. L’océan était si plat que sous certains angles la profondeur de champ disparaissait. On aurait cru que l’eau avait été suspendue sur un fil à linge comme une couverture, un pan de tissu vertical.

J’ai regardé l’horizon. C’était une ligne claire entre deux bleus intenses, comme un pli sur une feuille de papier.

À ma plus grande surprise, ça y est. En fait, c’est arrivé ce matin : je me suis réveillée à l’aube et les îles m’étaient familières.  
J’ai déjà vécu ça lors de mes voyages précédents, mais ce plaisir ne s’émousse pas. Dans le désert il m’a fallu un moment pour m’adapter à l’air sec comme de l’amadou. Sous les tropiques, il m’a fallu du temps pour m’habituer à l’odeur puissante des arbres, aux averses aveuglantes de pluie chaude. Une fois, j’ai passé une semaine dans une grotte pour prendre des photos de chauves-souris. Même là, j’ai fini par m’habituer à l’odeur du guano, au ploc ploc de l’eau, à la façon dont l’obscurité semblait ramper vers moi sur les murs. Le processus d’acclimatation est toujours le même. Ce qui est inconnu devient familier – ce qui était étrange devient ordinaire – les viscères luisants du monde sont retournés comme des gants.

Chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose, nous le transformons. Ainsi fonctionne notre cerveau. J’envisage mes souvenirs comme les pièces d’une maison. Je ne peux pas m’empêcher de les modifier quand j’entre à l’intérieur – je laisse des traces de boue par terre, je bouscule un peu les meubles, crée des tourbillons de poussière. Avec le temps, ces petites altérations s’additionnent.  
Les photos accélèrent ce délitement. Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les images ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.  
Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues.
 
Il n’est pas toujours possible de s’approcher par bateau, ces jours-ci. La mer est déchaînée, gronde contre la rive. Impossible d’abaisser en toute sécurité la Cantine dans des vagues pareilles, même chose pour le Janus. L’écume est projetée contre les rochers en gerbes cendrées. Des fois, on a l’impression que l’océan brandit une main hors de l’eau pour essayer d’entraîner l’île du Sud-Est dans les profondeurs.

Toujours aussi difficile d’avoir la notion du temps sur ces îles. Les calendriers, les horloges – tout cela semble bien arbitraire. Une construction artificielle. Ces lieux ont quelque chose d’intemporel. Le passage des saisons ne dépend pas de la météo, mais des animaux. L’hiver est là quand les baleines et les éléphants de mer donnent naissance à leurs petits. L’été est là quand les oiseaux nidifient. L’automne appartient aux requins. La nuit ne suit pas le jour, pas vraiment – cela impliquerait que l’un arrive avant l’autre. Non, le jour et la nuit fonctionnent plutôt comme une grande vague dont la base serait une aube étincelante qui déferlerait à travers un long après-midi doré et dont la crête serait le soir allant se fracasser contre l’obscurité, après quoi tout recommencerait. Pour moi, le temps sur les îles est une entité indépendante qui ne connaît pas de variations.

Plus que toute autre forme artistique, la photographie requiert d’être froid et dépassionné. (…)
Ce travail exige un esprit qui sache se tenir à distance. (…)
Le traumatisme et la souffrance sont les fondements de l’art. J’y crois. Mais confronté à la tragédie, un peintre spécialisé dans les fresques ou dans les aquarelles peut vivre ce moment en être humain et redevenir artiste après. Face à la mort d’un être cher, un sculpteur ou un portraitiste peut d’abord souffrir, faire son deuil, guérir – puis créer. La plupart des artistes traversent l’existence de cette manière. Ils peuvent avoir des réactions normales face aux vicissitudes de l’expérience humaine. Ils peuvent traverser le monde avec compassion et camaraderie.
Ils peuvent créer plus tard. En dehors, ailleurs, au-delà.  
Mais la photo est immédiate. Elle n’offre pas le luxe du temps. Confronté au sang, à la mort ou au changement, un photographe n’a pas d’autre choix que de saisir son appareil. L’artiste vient en premier, l’être humain en second. La photo est la captation neutre des événements, la chronique du sublime comme de l’effroyable. La nécessité veut que ce travail soit effectué sans émotion, sans attache, sans amour.