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mardi 4 juillet 2023

[Chainas, Antoine] Bois-aux-Renards

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Bois-aux-Renards

Auteur : Antoine CHAINAS

Parution : 2023 (Gallimard,
                  Collection La Noire)

Pages : 528

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un accident de voiture au beau milieu de nulle part laisse une fillette orpheline et estropiée, Chloé, sauvée in extremis par trois hommes et une guérisseuse. Trente-cinq ans plus tard, Yves et Bernadette, un couple de tueurs en série, sillonnent les routes dans un camping-car Transporter T3 Joker Westfalia en quête d’auto-stoppeuses. Anna, une gamine témoin de leur premier meurtre de l’été, réussit à leur échapper et se réfugie au cœur d’un bois où une étrange femme boiteuse, entourée de renards, prend soin d’elle. Dans ce bois vit une communauté coupée du monde moderne, au plus près de la nature et des mythologies du lieu tout en veillant à préserver quoi qu’il en coûte sa tranquillité et sa pérennité.

Quatre trajectoires, quatre histoires singulières qui se croisent, se heurtent, s’entremêlent, comme des fils qui se resserrent, comme une forêt qui avale ses visiteurs.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1971, Antoine Chainas est connu pour ses romans policiers, édités dans la Collection Noire de Gallimard. Pur a été récompensé du Grand Prix de la Littérature Policière 2014.

 

Avis :  

Quelque part au sud des Alpes, l’ancienne et peu fréquentée Voie des cols traverse un massif forestier escarpé et mal balisé. Appelée Bois-aux-Renards, cette zone de nature sauvage enserre en ses replis secrets quelques hameaux perdus, depuis longtemps oubliés et abandonnés à la ruine. C’est là, qu’étrangement, vient s’achever ou se perdre la route de voyageurs amenés à la traverser. Ainsi, en 1951, cette famille tuée par la chute accidentelle de sa voiture au fond d’un ravin et dont un corps manque à l’appel, celui d’une fillette prénommée Chloé. Ou, à l’époque de la narration dans les années 80, cette autre enfant, Anna, enfoncée dans cette forêt pour échapper à ses poursuivants, un couple de tueurs en série qu’elle a surpris en pleine action dans leur combi Volkswagen et qui, lancé sur ses talons, y tombe, complètement égaré, sur une communauté coupée du monde, qui se déplace clandestinement de hameau en hameau pour en squatter les restes d’infrastructures, sans jamais s’éloigner d’une vieille tour protégeant sur sa colline un puits de sinistre réputation.

Avant de venir se perdre dans la touffeur vénéneuse de leur huis clos sylvestre, l’on ne peut pas dire que les personnages nagent dans le bonheur. Laissés pour compte par une société de consommation gouvernée par une cupidité qui les dresse les uns contre les autres et les aliène dans l’oubli de leur nature profonde, ils se détruisent ou s’emploient à détruire autrui. Soudainement confrontés à eux-mêmes et aux instincts les plus profonds hérités du fond des âges lorsqu’ils se retrouvent, sans plus leurs repères habituels, dans l’univers primal, peuplé de mythes et de croyances couvrant tout le spectre entre merveilleux et horrifique, d’une forêt inextricable qui n’est peut-être que la projection de leur dédale intérieur, ils s’effondrent ou se révèlent. C’est ainsi que d’un récit rationnel commencé comme un thriller opposant quelques personnages pervertis à leurs victimes choisies parmi les plus fragiles, l’on arrive bientôt à une plongée dans ce qui ressemble à un histoire fantastique, nourrie de « contes, légendes et mythes » comme annoncé par le sous-titre du livre, et qui s’avère en fin de compte une allégorie aux résonances ésotériques, que l’auteur explique inspirées de l’univers du Livre des morts tibétains.

Truffé de références mythologiques et d’un vocabulaire rare, cet étrange roman nous promène avec intelligence entre désarroi et envoûtement, avec le risque que ce soit au final une pointe de lassitude qui l’emporte devant tant d’obscures et longues circonvolutions. (3/5)

 

Citations : 

« Imaginez un système de pensée, un système de vie aussi compact, aussi plein et aussi rond qu'un  œuf. Autour de ce système il y aurait la logique, dure comme une coquille. En dessous, la physique, presque liquide. Et au milieu, l'essence divine, jaune et chaude comme l'astre solaire. Il suffit d'examiner cet ovale de près pour comprendre le destin de l'homme. De la même façon que l'orientation des fils de collagène détermine la synthèse du calcium, la partie interne façonne l'extérieur, et non l'inverse. » Soudain les doigts du vieillard rompirent la cuticule, le blanc glaireux s'écoula entre ses phalanges, mais pas le jaune. Quand il ouvrit la main, la sphère molle reposait, intacte, au creux de sa paume. « Brisez la logique, laissez s'écouler les principes physiques, conformément à leur nature, et conservez la parcelle de divinité qui demeure en chacun de nous. »
 

Comprendre l'existence, dit-il joyeusement, c'est moins comprendre ce qu'il faut faire que comprendre ce qu'elle fait.
 

Un animal trop mal en point pour achever sa proie se hâtait de gagner un abri, soit pour se soigner, soit pour y crever. Dans le monde civilisé, la médecine et l'industrie pharmaceutique avaient gauchi ce paradigme élémentaire, sur lequel reposait au fond toute l'idée de nature : ou la douleur était d'intensité modérée et on en guérissait, ou elle s'avérait trop forte et elle ne durait pas. Les hôpitaux avaient créé une troisième voie, un univers spécial qui achevait de couper l'homme de ses origines : au sein des unités de soins palliatifs, les patients pouvaient subsister pour un temps indéfini dans un état intermédiaire qui n'était ni la rémission ni le trépas, mais plutôt une condition proche du cauchemar éternel. Qui pouvait consentir à pareille aberration ? Quel être doué de raison pouvait accepter de donner sa contribution, même involontaire, à cette effarante invention du progrès ? Oui, qui, sinon l'homme moderne ?


 

mercredi 31 août 2022

[Enriquez, Mariana] Notre part de nuit

 



J'ai aimé

 

Titre : Notre part de nuit
            (Nuestra parte de noche)

Auteur : Mariana ENRIQUEZ

Traduction : Anne PLANTAGENET

Parution : en espagnol (Argentine)
                  en 2019, en français en 2021
                  (Editions du Sous-Sol)

Pages : 768

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un père et son fils traversent l’Argentine par la route, comme en fuite. Où vont-ils ? À qui cherchent-ils à échapper ? Le petit garçon s’appelle Gaspar. Sa mère a disparu dans des circonstances étranges. Comme son père, Gaspar a hérité d’un terrible don : il est destiné à devenir médium pour le compte d’une mystérieuse société secrète qui entre en contact avec les Ténèbres pour percer les mystères de la vie éternelle.

Alternant les points de vue, les lieux et les époques, leur périple nous conduit de la dictature militaire argentine des années 1980 au Londres psychédélique des années 1970, d’une évocation du sida à David Bowie, de monstres effrayants en sacrifices humains. Authentique épopée à travers le temps et le monde, où l’Histoire et le fantastique se conjuguent dans une même poésie de l’horreur et du gothique, Notre part de nuit est un grand livre, d’une puissance, d’un souffle et d’une originalité renversants. Mariana Enriquez repousse les limites du roman et impose sa voix magistrale, quelque part entre Silvina Ocampo, Cormac McCarthy et Stephen King.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mariana Enriquez (Buenos Aires, 1973) a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un recueil de nouvelles avant Ce que nous avons perdu dans le feu, actuellement en cours de traduction dans dix-huit pays. Certaines de ses nouvelles ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

Avis :

Le Mal règne en Argentine : pendant que la population paye un lourd tribut à la dictature, perdant le décompte de ses morts et de ses disparus, deux très riches et toutes-puissantes familles d’origine britannique profitent des soubresauts politiques pour asseoir leur mainmise sur le pays et y mener leurs exactions en toute impunité. Elles sont à la tête de l’Ordre, une secte multipliant les sacrifices humains à l’Obscurité, force occulte dévoratrice, dans l’espoir d’obtenir en échange une forme d’immortalité qui leur permettrait de se réincarner de génération en génération. Pour communiquer avec cette puissance obscure, elles utilisent sous la contrainte les pouvoirs de Juan, medium qu’une grave malformation cardiaque affaiblit toutefois de plus en plus, et qu’elles veulent forcer à investir le corps de son fils Gaspar pour continuer à bénéficier de ses services. Mais Juan est bien décidé à soustraire son fils de l’emprise de l’Ordre…

Métaphore de la guerre sale en Argentine, avec son lot de tortures, d’assassinats, de disparitions forcées et de vols d’enfants, un régime de terreur auquel la répression par l’Etat de la lutte entre les groupes armés de la guérilla et des militaires a longtemps servi d’alibi, empêchant les questionnements sur les conditions politiques qui l’ont rendu possible et sur les responsabilités de la société civile dans le climat qui a favorisé cette violence, ce très long roman de près de huit cents pages est profondément déroutant.

Articulé en six parties centrées sur le père Juan, sur la mère Rosario, enfin sur le fils Gaspar, se déroulant de manière non linéaire entre les années soixante et quatre-vingt-dix, le livre foisonne et se déploie en un mouvement lent et ample que l’on pourra juger confus avant d’en voir peu à peu émerger le dessin d’ensemble. Il faut d’abord se familiariser avec les multiples personnages, comprendre les étranges visées de cette secte qui nous promène entre horreur et délire mystico-fantastique, en une succession de tableaux dignes des plus cauchemardesques représentations de l’Enfer de Bruegel ou de Jérôme Bosch, comme si seules ces visions surnaturelles et apocalyptiques pouvaient rendre compte de l’innommable réalité vécue par les Argentins.

Aussi dérouté qu’horrifié, le lecteur nauséeux se prend à détester Juan autant que celui-ci se déteste lui-même, jusqu’à ce que les raisons de son comportement terriblement brutal avec son fils finissent par dévoiler tout ce que l’homme cache de honte et de refus de transmettre l’abomination à laquelle il s'est retrouvé à contribuer. De son sacrifice émerge au final un formidable acte d’amour, une impulsion vers un avenir meilleur, pour peu que Gaspar, en partie protégé des compromissions paternelles, sache se tourner vers la lumière en évitant d’ouvrir à son tour la porte menant à la perdition.

Lecture horrifique d’une incommensurable noirceur débouchant malgré tout sur l’espoir, Notre part de nuit raconte le cauchemar empreint de culpabilité d’une génération argentine perdue dans l’enfer sans issue de l’oppression et de la terreur, et qui, consciente d’y avoir perdu son âme, n’a plus qu’une obsession : permettre à ses enfants d’envisager une vie meilleure, peut-être, un jour… Un livre puissant, dérangeant et marquant, qui mérite l’effort de sa lecture, il faut le dire, assez pesante. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quand j’ai posé les cheveux dans ses mains, il s’est levé. La pièce a paru plus grande et j’ai eu le vertige. Juan m’a retenue, a serré fort mes bras et un flot de paroles s’est alors déversé. Je ne sais pas comment l’expliquer, même si cela se reproduirait souvent désormais en ma présence. Le terme approprié n’est peut-être pas “déversé”, mais “transfusé”. Une transfusion sanguine d’images : des membres amputés, du sang coagulé sur des ongles dorés, un lac noir d’où jaillissait une main comme une bouée dans le Paraná, des falaises à l’horizon, des hommes nus pendus à une lampe, portant des pantalons d’équitation géants traditionnels, un corps mort tout sec et beau, caressé par une femme maigre dont le visage était couvert par un foulard sombre, un étang entouré de roseaux, un estuaire, un marais avec des mains cherchant désespérément à attraper quelque chose, tâtonnant dans l’air, un homme pendu à une branche, immobile.
 

Rien ne va, a dit Juan. C’est un décor. Il a continué d’avancer. Après un virage, le chemin se rétrécissait et arrivait à une passerelle bordée d’arbres. Laura a montré les branches. Juan s’est approché. Elles étaient couvertes d’os, ainsi que le sol. Rongés pour la plupart, très propres et vieux. Sur les arbres il y avait d’étranges décorations de phalanges et de fémurs entrelacés, unis à des branches fines, aux formes délicates, géométriques. Juan en a touché quelques-unes, tâchant de les mémoriser. On dirait une écriture, a fait remarquer Laura. Sur le sol, les os semblaient éparpillés sans raison évidente. Quelqu’un s’amusait-il à fabriquer ces objets suspendus ? Juan, à nouveau, en toucha un, qui se détacha et tomba dans sa paume, comme un fruit mûr. Nous l’avons observé. Il formait un signe, une marque. Juan a laissé sa main ouverte et trois autres sont tombés dedans. Il a dit merci et les a mis dans sa poche.
 

Sur la rive opposée de la rivière, il y avait une forêt plus importante et une petite colline qu’on voyait à peine à cause de l’obscurité. Nous sommes retournés sur le chemin d’os et d’objets décoratifs : les fémurs formant des figures alambiquées, les crânes suspendus, immobiles, les petits os de pieds et de mains assemblés comme de délicats bijoux et, sur le sol, des mètres et des mètres d’os abîmés. Combien de temps avait-il fallu pour faire ça ? Certains os bordaient le chemin comme des sentinelles, des côtes entières dressées, des parties de colonnes vertébrales, quelques-unes entières, avec l’os caudal des animaux aquatiques.
 

Nous avons continué d’avancer. Il y avait plus d’oxygène. Le tronc des arbres est devenu plus fin. Laura a remarqué, la première, quelque chose dessus, qu’il n’était pas facile de distinguer au premier coup d’œil : des mains. De nombreuses mains, les unes sur les autres, étreignant le tronc des arbres. Coupées, amputées, collées aux troncs, paumes pliées, doigts arqués. Des mains humaines, rigides et crispées. Toute la forêt était ainsi à cet endroit. Des arbres et des arbres de mains mortes. Quelqu’un les installait avant que survienne la rigor mortis. Sur le premier tronc, on en a compté douze. D’autres en avaient davantage encore. Certains n’en avaient qu’une. J’ai pensé à la Main de Gloire que je désirais tant.          
C’est un collectionneur, ai-je dit. Un artiste. Ou bien ils sont plusieurs. À droite de la Forêt des Mains, telle que nous l’avons baptisée, se trouvait ce que Juan indiquerait plus tard sur la carte comme la Vallée des Torses. On aurait dit des pierres dressées ou des tombes. Aussi symétriques que dans un cimetière militaire. Mais c’étaient des torses humains. Sans bras, sans tête ni jambes. Certains avec la peau marquée de personnes âgées, d’autres avec de beaux seins de jeune fille, des torses d’enfants, gros, maigres, bruns, pâles, des ventres plats, des ventres obèses, des poitrines de femmes qui avaient allaité. J’ai reconnu sur un dos les cicatrices laissées par des ongles, identiques aux marques qu’exécute Juan pendant le Cérémonial, comme celles de Stephen.


 

jeudi 4 février 2021

[Boquel, Anne] Le berger

 


 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le berger

Auteur : Anne BOQUEL

Parution : 2021 (Seuil)

Pages : 288

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucie est conservatrice d’un petit musée de l’Oise. Rien ne va vraiment mal dans sa vie, rien ne va vraiment bien non plus. Le jour où une amie l’embarque dans un groupe de prière, son existence prend une couleur plus joyeuse. Elle se sent revivre. D’autant que le Berger et maître à penser de la communauté lui fait intégrer le cercle restreint des initiés. Sans le mesurer, elle consacre bientôt toute son énergie à la Fraternité, négligeant son entourage. L’incompréhension gagne ses proches, qui, désarmés, la voient s’éloigner d’eux. Mais, lorsqu’ils s’en inquiètent, leurs questions se heurtent au silence.Dans son désordre enfiévré, jusqu’où Lucie poussera-t-elle le zèle ?

Premier roman captivant, poignant portrait d’une jeune femme en plein désarroi, Le Berger dépeint sans complaisance la réalité sordide des mouvements sectaires, tout en s’interrogeant sur la quête de spiritualité dans nos sociétés individualistes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anne Boquel vit et enseigne à Lyon. Elle a coécrit avec Étienne Kern plusieurs essais remarqués sur la littérature et les écrivains.


 

Avis :

A bientôt trente ans, Lucie, conservatrice d’un petit musée de l’Oise, s’étiole dans une existence morne et solitaire. Invitée par une amie dans un groupe de prières, elle découvre une communauté qui prend bientôt une place essentielle dans sa vie, surtout lorsque Thierry, le leader, la fait entrer dans son cercle d’initiés. L’emprise de la secte se resserre peu à peu sur Lucie…

Pas à pas, le récit est une glissade lente et subreptice vers un danger que Lucie ne voit pas. Aussi stupéfait et impuissant que les quelques proches de la jeune femme, le lecteur assiste à son parcours, comme aimanté par l’influence insidieuse qui entreprend de l’envelopper et d’annihiler chez elle toute volonté de s’échapper. Les mécanismes de manipulation utilisés ressemblent au déploiement d’une toile d’araignée, où viennent librement s’engluer des victimes, d’abord attirées par l’espoir de combler les manques plus ou moins conscients qui pavent leur existence, puis de plus en plus incapables de résister à la paralysie grandissante qu’on leur inocule savamment. L’insertion dans la secte est une entreprise de démolition : manipulations et chantage affectifs, isolement par éloignement des proches, éviction de tout centre d’intérêt en dehors d’une doctrine basée sur l’obéissance pure, mise en place de routines contraignantes et hypnotiques, anéantissement physique par le jeûne et autres sévices, annihilation de la volonté et de la personnalité par une emprise humiliante et asservissante… Le résultat sur les plus fragiles est proprement terrifiant.

Le roman ne juge ni n’explique. Il se contente de montrer la progressive descente aux enfers de ces personnes tombées dans les mains de gourous machiavéliques et sans scrupules, entièrement occupés à sucer leurs victimes jusqu’à la moelle. L’on referme ce livre avec le sentiment de n’avoir jamais aussi bien compris le pouvoir et les pratiques des sectes, ici à visée purement vénale, mais complètement extrapolables à toutes sortes d’endoctrinements, notamment terroristes… Et l’on ne peut ensuite que s’interroger sur le vide et les manques, affectifs et spirituels, qui semblent marquer tant d’existences, dans notre ère scientifique et matérialiste…

D’une facture sobre et agréable, ce roman factuel et précis sur les méthodes de vampirisation employées par les sectes s’avère intéressant et instructif. Un livre à mettre entre toutes les mains, pour sensibiliser et prévenir. (4/5)

 

Citations :

Tu te demandes peut-être pourquoi je me suis mis en colère tout à l’heure. Ma colère, petite sœur, est toujours le reflet de la volonté divine. Véronique sert fidèlement les projets de la Fraternité, mais elle a contrevenu à une règle essentielle, qui consiste à obéir en tous points, et quelles que soient les circonstances, aux règles prescrites.

On savait bien quel type de personnalités, ces gens-là visaient. Des êtres vulnérables, faibles ou fragilisées par la vie qui cherchaient un refuge, une protection, des repères, enfin, et qui les trouvaient auprès d'escrocs prêts à abuser d'eux par tous les moyens, en les coupant de leur famille, de leurs amis, et en leur offrant des solutions simplistes.

Le caractère répétitif, presque hypnotique du discours délivré par le Berger le rendait très simple à saisir.

Lorsque Lucie avait demandé comment la communauté se finançait, Mariette avait haussé les épaules. Beaucoup d'entre eux faisaient des dons réguliers, il y avait des ventes caritatives organisées régulièrement, et puis Thierry vendait ses livres et ses brochures, avec un certain succès. (...)
Et puis, avait ajouté Mariette, lorsqu'on entrait à la Fraternité, on prenait vite l'habitude de se débarrasser du superflu : c'était tellement plus simple, grâce à Thierry, de distinguer l'essentiel, et de monnayer ce qui pouvait l'être pour aider la communauté à survivre dans les meilleures conditions.

Ce qui lui restait d'instinct de conservation l'avait poussée à préserver la seule chose qui lui restait intacte : sa soumission absolue aux volontés de Thierry.

Marcher dans la rue sans courber l'échine, oser regarder les gens dans les yeux, dire bonjour à voix haute, cesser de se mettre à trembler à la moindre manifestation de l'imprévu ; c'étaient ses victoires, les preuves minces et tangibles d'un retour à l'équilibre dont on ne pouvait savoir combien de temps il prendrait.

 

dimanche 30 août 2020

[Butler, Nickolas] Le petit-fils





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit-fils (Little Faith)

Auteur : Nickolas BUTLER

Traductrice : Mireille VIGNOL

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2019,
                  en français en 2020 (Stock)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Après trente ans à travailler dans un petit commerce, Lyle vit désormais au rythme des saisons avec sa femme Peg, dans leur ferme du Wisconsin. Il passe ses journées au verger où il savoure la beauté de la nature environnante. Leur fille adoptive, Shiloh, et leur petit-fils bien aimé, Isaac, se sont récemment installés chez eux, pour leur plus grande joie.

Une seule ombre au tableau : depuis qu’elle a rejoint les rangs des fidèles de Coulee Lands, Shiloh fait preuve d’une ferveur religieuse inquiétante. Cette église, qui s’apparente à une secte, exige la foi de la maison entière et Lyle, en proie au scepticisme, se refuse à embrasser cette religion. Lorsque le prédicateur de Coulee Lands déclare qu’Isaac a le pouvoir de guérison, menaçant par là-même la vie de l’enfant, Lyle se trouve confronté à un choix qui risque de déchirer sa famille.

Interrogeant les liens filiaux, la foi et la responsabilité, Le Petit-fils dépeint avec justesse, tendresse et amour le combat d’un couple de grands-parents prêts à tout pour leur petit-fils.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Nickolas Butler est un écrivain américain né en 1979. Il est l'auteur de recueils de nouvelles et de romans qui lui ont valu de nombreux prix et récompenses littéraires.

 

 

Avis :

Lyle et Peg sont ravis lorsque leur fille adoptive Shiloh et leur petit-fils Isaac viennent s’installer chez eux, dans le Wisconsin. Ils ne tardent pas à découvrir que la jeune femme est sous l’emprise d’une secte religieuse, qui croit notamment au pouvoir de guérison par la prière. Ils vont vite se sentir impuissants à protéger leur petit-fils, même lorsque celui-ci se retrouvera en grand danger.

Inspiré d’une histoire vraie survenue dans le Wisconsin en 2008, le récit expose avec justesse le drame vécu par les proches des victimes de sectes, tant il est difficile d’aider qui que ce soit contre son gré. Amenés par amour à d’impossibles compromis par peur de voir se rompre le lien avec Shiloh et Isaac, Lyle et Peg vont malgré tout se heurter avec désespoir à un mur insupportablement infranchissable.

Au-delà du drame qui en constitue le thème central, ce roman explore aussi avec sensibilité le quotidien d’un couple vieillissant, ses tentatives pour éviter la confrontation familiale, ses efforts pour repousser l’inéluctable : la rupture avec leur fille, mais aussi la maladie du meilleur ami de Lyle, le gel des arbres fruitiers en fleurs dans le verger qui tient tant au coeur du vieil homme. Autant de combats, de doutes et de deuils qui font peu à peu s’effriter le monde autour de Lyle et Peg, dans une progressive perte de contrôle qui préfigure l’ombre de leur propre fin.

Malgré la gravité des sujets évoqués, l’auteur a su préserver la légèreté de la lecture et éviter le piège du mélodrame, nous offrant avec justesse et sans parti-pris un extrait de vie d’une grande crédibilité. (4/5)

 

 

Citations :

Le monde, il le savait, était divisé en deux camps, comme c’est si souvent le cas à moins qu’on ne le réduise tout aussi souvent à cela pour simplifier : les gens pour qui les cimetières étaient des endroits tristes et inquiétants ; et ceux, à son instar, qui y puisaient un sens d’unité, de stabilité et de continuité profondes. C’était comme si, au cimetière, la vie de Lyle se mettait soudain en sourdine et il se sentait flotter dans le cosmos, tel qu’il l’imaginait, avec un regard englobant tout – l’immensité de ce tout. Pour lui, c’était un lieu où l’on pouvait se rapprocher de personnes depuis longtemps disparues. Un lieu de calme et de liberté en marge du monde. Un lieu qui ne touchait pas seulement ses souvenirs, mais aussi son avenir.

Existe-t-il plus grand bonheur que d’être un enfant livré à lui-même pour explorer le vaste univers, sans un soupçon de danger ? Car ce sont les adultes qui introduisent la notion de danger dans le monde, toujours eux.

– Je ne comprends pas la religion en tant qu’institution, expliqua enfin Lyle. Sois une bonne personne. Ne fais pas de mal à tes semblables. Ne triche pas. Ne sois pas cupide. Tout ça ne semble pas bien sorcier. J’ai pas besoin d’un manuel pour rester dans le droit chemin, nom de Dieu. Ni de tablettes de pierre gravées par la foudre. Ni de récompense au paradis. J’ai pas besoin d’un jour de la semaine consacré à tout ça. Tous les jours sont importants, tous, jusqu’au dernier. Plus on vieillit, plus c’est évident.

samedi 19 octobre 2019

[O'Brien, Edna] Girl




Coup de coeur 💓

 

Titre : Girl

Auteur : Edna O'BRIEN

Traductrice : Aude de SAINT-LOUP
                     Pierre-Emmanuel DAUZAT

Parution : 2019 en anglais (Irlande - Faber)
                 et en français (Sabine Wespieser
                 Editeur)

Pages : 250

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le nouveau roman d’Edna O’Brien laisse pantois. S’inspirant de l’histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l’auteure irlandaise se glisse dans la peau d’une adolescente nigériane. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l’arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste – avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.

Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant – « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » – finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d’avoir souillé le sang de la communauté.

Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, à son extrême, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à s’en sortir et son inaltérable foi en la vie face à l’horreur, l’héroïne de ce roman magistral s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays pour délit de liberté alors qu’elle avait à peine trente ans.

Soixante ans plus tard, celle qui est devenue l’un des plus grands écrivains de ce siècle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques.

« Par un extraordinaire acte d’imagination, nous voici transportés dans l’univers intérieur d’une jeune fille violée et réduite en esclavage par les djihadistes nigérians. Elle leur échappe et, avec acharnement et ténacité, entreprend de reconstruire sa vie brisée. Girl est un livre courageux sur une âme courageuse. » J. M. Coetzee

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1930 dans un petit village catholique en Irlande, Edna O’Brien grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Après le pensionnat, elle part à Dublin pour suivre des études en pharmacie. En 1952 elle épouse, contre l'avis de sa mère, l'écrivain juif d'origine tchèque Ernest Gébler, et s'installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogy. Ses premiers livres, publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les États-Unis.

Ses romans et nouvelles tournent autour des sentiments des femmes, prises dans le carcan de leur éducation stricte, et de leurs relations souvent frustrées avec les hommes. La politique, l’histoire et l’amour y occupent une place prépondérante, et tous remettent en cause l'ordre moral de l'Irlande catholique et nationaliste.
Elle est également l’auteur de pièces de théâtre, notamment Virginia : The Life of Virginia Woolf (Mariner Books, 1985), de biographies – en particulier de James Joyce et de Lord Byron –, et de scénarios.


Sabine Wespieser éditeur s’est engagé en 2010 dans la publication de l’œuvre d’Edna O’Brien avec son roman Crépuscule irlandais (en anglais The Light of Evening), suivi en 2012 d’un recueil de nouvelles, Saints et Pécheurs.


La presse, les libraires et les lecteurs réservent à ses mémoires, Fille de la campagne (2013), ainsi qu'à son nouveau et magistal roman, Les Petites Chaises rouges, paru en septembre 2016, un accueil digne de la grande dame des lettres irlandaises qu’est aujourd’hui Edna O’Brien, plusieurs fois primée (entre autres, prix Kingsley Amis Award 1962, prix Los Angeles Times Book Prize 1990, prix Irish PEN Award 2001 et prix Bob Hughes Lifetime Achievement Award 2009).


Sabine Wespieser éditeur réédite également ceux de ses romans qui ne sont plus disponibles en français – précédemment parus chez Fayard : La Maison du splendide isolement (2013), Dans la forêt (mai 2017) et, à paraître, Tu ne tueras point (2018).


Lauréate du prix PEN/Nabokov 2018 pour la portée internationale de son œuvre, la grande dame des lettres irlandaises est saluée pour « la perfection absolue de sa prose » et sa capacité à « avoir fait tomber les barrières sociales et sexuelles pour les femmes, en Irlande et au-delà ». Elle a été anoblie par Élisabeth II.

 

 

Avis :

Maryam fait partie des lycéennes nigérianes enlevées par Boko Haram en 2014. Emmenée dans un camp loin de son village, elle devient esclave sexuelle avant d’être mariée à un combattant de l’organisation et de tomber enceinte. Lorsqu’elle parvient enfin à s’enfuir, son retour, après un périple dont elle réchappe par miracle, ne se passe pas du tout comme elle s’y attendait : son village a été détruit, nombre de ses proches ont été tués, les survivants la suspectent elle-même de radicalisation, craignent des représailles liées à son évasion, et traitent en paria cette fille désormais objet de honte.

Si Maryam est un personnage fictif, tout est véridique dans ce roman construit sur une longue et sérieuse documentation, à partir de multiples rencontres et témoignages. Le récit, éprouvant, n’épargne rien du calvaire de ces filles. L’indicible est dans chaque page et c’est les dents serrées et le coeur bien accroché qu’il faut traverser l’enfer à leurs côtés.

Aucune n’a pu jusqu’ici s’exprimer. Ce livre leur donne la parole, exposant au grand jour la barbarie terrifiante dont elles sont les victimes, mais aussi, les difficultés de leur reconstruction dans une société où elles n’ont plus leur place : un livre courageux, porté par la belle écriture d’Edna O’Brien, dont l’oeuvre a prouvé son engagement pour la cause des femmes en général. Coup de coeur. (5/5)



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