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vendredi 2 octobre 2026

Critique : "Minotaure" de Boris Bergmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Minotaure" de Boris Bergmann




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Minotaure

Auteur : Boris BERGMANN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782226511874   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Être l’indésiré, né hors du désir du père, voilà mon acte de naissance.
J’y réponds par un désir extrême, une surenchère d’histoires vécues… ou racontées.
Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre.
Avant de les dévorer. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Boris Bergmann est né à Paris en 1992. Il est l’auteur de cinq romans dont Nage Libre (prix de la Vocation 2018) et Les Corps insurgés (prix Fénéon 2020). Il a été pensionnaire de la Villa Médicis et de la Villa Kujoyama. Il a organisé des expositions en France et à l’étranger (autour de l’œuvre de René Daumal, notamment) et collabore en tant qu’éditeur associé à la revue d’art et de littérature Magma. Minotaure est son premier roman autobiographique.

 

 

Avis :

Grandir lorsqu'on se vit comme le monstre caché d’un secret de famille peut ressembler au parcours du Minotaure dans son labyrinthe. A vingt-trois ans, Boris Bergmann délaisse pour la première fois la fiction pour une quête intime et douloureuse à la rencontre de son père biologique.

Incarnation de l’enfant indésiré depuis la fuite paternelle à l'annonce de sa conception, l’auteur s'est retrouvé le jouet, dans sa jeunesse, de pulsions et d'excès destinés à combler le vide laissé par cette désertion. « Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre. Avant de les dévorer. » Pour vaincre le monstre en lui une fois pour toutes et sortir de cette errance émotionnelle semblable à la traversée d’un dédale, il décide de forcer la porte de son père. Son choix de la confrontation est le début d’un travail d’apprivoisement de la colère vers une forme d’apaisement. A défaut de la reconnaissance de son géniteur, il lui faut apprendre à faire la paix avec ce qu’il a reçu, en l’occurrence l’amour inconditionnel d’une mère à la personnalité hors normes, militante de la première heure au sein de l’association Aides, ainsi que d’un père de substitution issu de la communauté gay.

Ce cri littéraire viscéral, dicté par une urgence évidente, semble porté par le souffle d'une tempête. L’allégorie du Minotaure aidant, s’imprime dans l’esprit du lecteur l’image d’un taureau écumant de souffrance et de rage, cherchant dans ses virevoltes désordonnées à se libérer de ses entraves. Dans son besoin impérieux de vérité, quelle qu’en soit la violence, le texte bouscule et, n’ayant que faire de se ménager, plonge jusqu’au tréfonds d’une lucidité sans concession. Cette quête brute, menée à l'allure d'un galop endiablé, ancre le récit dans une tension fébrile, dont le véritable enjeu, bien au-delà de la quête des origines, est le combat livré pour se réapproprier sa propre existence.

Certes, le texte frise parfois la leçon de mythologie et s'encombre d'une théorie un peu lourde. L’omniprésence du mythe grec n’en est pas moins ce qui le sauve du simple règlement de comptes autobiographique. A travers le masque du monstre, l’écrivain s’extrait du fait divers pour toucher à la peur universelle de l'abandon, le dédale traduisant mieux que tout discours n’importe quelle enfance abîmée et les désordres affectifs qui en découlent souvent. Cette mise en image du traumatisme est aussi ce qui l’amène sur le chemin de la résilience. Dans un labyrinthe, rien ne sert de se cogner aux murs. Mieux vaut s’appliquer à trouver son fil d’Ariane, qui tient ici à la force des liens l’unissant à une mère libre, à contre-courant des usages patriarcaux, et à un homme gay, au portrait touchant. Le livre s'achève ainsi en un salut pudique à ce duo de coeur, qui s’est employé à réinventer la transmission manquée.

Boris Bergmann signe un récit volcanique mais libérateur, qui déplace peu à peu la question de l’origine vers celle de l’héritage choisi. Sans doute pas un ouvrage consensuel tant il bouillonne et force parfois la conceptualisation, il n‘en impressionne pas moins par son énergie et sa sincérité féroce. (4/5)

 

 

Citations :

Picasso, encore, a peint le monstre hybride à de nombreuses reprises. Il en avait même confectionné une petite statue de céramique, figée dans les fours de Vallauris. Ce minotaure miniature servait d’insigne à son désir. Quand il organisait un dîner dans sa villa cannoise de la Californie et qu’il choisissait une future conquête pour la nuit, il posait devant son assiette le minotaure. Le prendre et le garder, c’était accepter ce probable coup de semence. 
Plus tard, après sa mort, sa fille, Paloma, dut se battre au tribunal pour obtenir sa part d’héritage. Les artistes n’ont pas d’enfant, pas de lignée. Le procès fit jurisprudence en matière de filiation : depuis ce jour, la loi française ne tolère plus les bâtards. Tous égaux, tous légitimes, tous reconnus.
Après avoir gagné le droit de porter le célèbre patronyme, Paloma voulut le faire fructifier à son tour. Elle le vendit pour un parfum, siglé « Paloma Picasso ». Son nom : Minotaure. Son odeur : revanche.


Le sentiment du manque prend des formes étranges. Il n’est pas clair. Je ne l’énonce pas. Ni en classe ni à ma mère. Rarement aux amis du collège. Pas même à Domi. Je le garde pour moi. Dans mon silence d’enfant unique. Et c’est silencieusement qu’il s’exprime en moi.


N’est-il qu’un Malgré eux ? Un piteux cas d’école du livre de l’avocate ? Un corps abusé par ma mère, utilisé et trahi ? Ou bien un séducteur ? Un baiseur obsédé par son pouvoir, profitant de son autorité ? Un psy de la famille laissant un fils dans la nature ? Un petit prédateur d’avant #MeToo forcé au secret et à la victimisation ?   Pourquoi continuer à chercher ? Chaque trouvaille est une nouvelle occasion d’être déçu. Chaque rebondissement est comme le pouls d’une rencontre à laquelle j’essaye, par tous les moyens, de donner du sens.


« Mais je n’y suis pour rien. Ça me dépasse… » 
À l’origine et à son insu, il serait l’homme trompé, la victime – j’ose prononcer ce mot à sa place. Victime de ma mère, il y a trente ans, et de moi, aujourd’hui. Enfoui en lui, un soupçon hargneux : n’être que le rouage d’un complot. J’aurais aimé qu’il se place au-delà du crime, hors de l’ordre étroit de sa colère. Qu’il ne demeure pas borné, qu’il se dégage du remords. Mais toute parole indolore est inutile et ricoche face à ce mur. Au sens propre : le père est l’hôpital qui se fout de la charité.   
« On m’avait fait la promesse que je n’aurais jamais de vos nouvelles. » Cette promesse de ma mère, je reconnais ne pas l’avoir tenue. Pour ne pas l’avoir faite.


C’est moi cette fois qui le quitte, qui l’abandonne. Ma mère l’a déjà fait, il y a bien longtemps. Dès notre première rencontre, je l’avais compris : elle l’a effacé en n’écoutant qu’elle-même. C’est pour lui ce qui est vraiment insupportable. Qu’une femme lui échappe, édicte à sa place, tranche en sa faveur, abolisse son autorité. En choisissant Bruxelles, je refuse que la loi le reconnaisse comme père, je répète le choix de ma mère. Je ne le traduis pas en justice. Je bannis son nom, son héritage. Je veux juste savoir. Ensuite, je le jette.


Elle a inversé le rapport, la domination habituellement tolérée. C’était elle le taureau, le monstre. Usant de la semence à sa guise, jouissant pour elle, procréant pour elle, désirant sans son aide. Et plus encore que lui. Son désir est immense : il a suffi à ma mère pour arracher ma naissance, la braquer, l’enlever. Un rapt mais à l’envers. À l’envers de l’histoire de l’art, de l’histoire des dieux, de l’histoire du viol. À l’envers de toute l’histoire. Elle a vengé Sabines, Alcippe, Alcyone, Aura, Perséphone, toutes violées, engrossées, abusées, déflorées, pénétrées. Et toutes les autres, toutes celles qui au moment où j’écris subissent.
(…)
Elles racontent la même chose. Le désir d’une femme plus fort que celui de l’homme, c’est rarement dans ce sens-là. Mais c’est vrai : le désir d’une femme dépasse l’homme, de loin.
Forcément, pour le père, ce dépassement se doit de sévir dans l’ombre, jamais de face, il se conjugue en coup bas. L’histoire nous l’a trop appris : le geste héroïque de la femme est la trahison. C’est l’équivalent du meurtre chez l’homme. Mais la trahison a un pouvoir en plus, un pouvoir unique : elle inverse les rôles.


Père se sert de ma mère pour jouir. Elle se sert de lui pour enfanter. Tous deux abusent l’un de l’autre. Mais là où j’admire ma mère, c’est qu’habituellement l’abus est le propre du masculin.

 

mardi 22 septembre 2026

Critique : "Faire la peau" de Louise Chennevière | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre  "Faire la peau" de Louise Chennevière




J'ai aimé

 

Titre : Faire la peau

Auteur : Louise CHENNEVIERE

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818063583  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après la parution de Pour Britney en 2024.

 

 

Avis :

Déterminée à en finir avec le carcan de souffrance qui pèse sur les femmes de sa famille depuis des générations, transmettant de mère en fille une violence intime qu’elle avait jusqu’ici tenté d’exorciser par la fiction, la romancière, chanteuse et musicienne Louise Chennevière entreprend cette fois d’affronter l’emprise maternelle, les humiliations et la brutalité dans un récit autobiographique qui, à la fois mise au clair et acte de rupture, s’érige en ultime recours pour sa propre sauvegarde.

Adressé directement à la mère dans ce qui ressemble à une tentative d’exorcisation, le récit de cette trentenaire poussée à bout reprend les scènes partagées depuis l’enfance pour les examiner sans détour : revirements affectifs incessants, colères soudaines, violences verbales, brimades, rabaissement et reproches perpétuels caractérisent la relation d’emprise que, dans un climat d’incertitude et de menace où plane même l’ombre d’une velléité meurtrière, cette femme n’a jamais cessé d’infliger à sa fille. Rendue à la conclusion, faute de jamais parvenir au moindre dialogue, que seule la rupture radicale à laquelle elle s’exhorte depuis longtemps lui permettrait peut‑être, enfin, de sortir du mal‑être qui la ronge et l’empêche de vivre, la jeune femme s’efforce de la mettre en mots pour en trouver le courage, puisant dans les scènes du passé et du présent dans l’espoir, malgré tout persistant, d’y déceler quelques éléments d’explication.

Radicalité est le maître‑mot de cet ouvrage autobiographique, bâti sur le constat d’un lien rendu impossible par la violence, le désamour et la domination. Parvenue bien au‑delà de tout espoir d’apaisement ou de réconciliation, Louise en vient à ne plus voir dans la proximité affective avec sa mère qu’un danger dont la seule échappatoire serait une rupture totale et définitive. Ainsi acculée à une issue dont elle sait qu’elle ne ferait qu’approfondir le vide et l’absence d’amour, elle perçoit avec désespoir la part fantasmatique de cette coupure, tout en s’y accrochant malgré tout. Alors lui vient, avec des mots durs, une lecture implacable des mécanismes sociétaux qui transmettent depuis des lustres une représentation idéalisée de l’amour maternel et coincent les filles, censées se sentir redevables, sous le fardeau de la honte et de la culpabilité. Endossant une contestation plus globale des modèles transmis de génération en génération, le livre prend la dimension féministe et politique d’un geste de résistance qui se veut libérateur. 

Dans sa contestation, Louise Chennevière s'épand en interminables phrases sinueuses, à la ponctuation parfois déconcertante, qui, semblant suivre le chemin difficile de la pensée au travers du tumulte affectif qui menace de l'engloutir, finissent aussi par produire un effet de saturation. L'accumulation des griefs et les reprises thématiques renforcent encore l'impression d'incantation presque logorrhéique. C'est donc partagé entre admiration et une certaine fatigue que l'on achève cette lecture d'une grande puissance, portée par une plume maîtrisée, malgré tout un peu trop diluée dans sa douleur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.


Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ? Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?
Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. 
(…)
Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.


Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.
 
 
Je dis qu’il y a bien une raison si des femmes se retrouvent à la fin de leur vie dépendantes de femmes qui ne veulent pas s’occuper d’elles et qui hurlent en dedans quand elles leur préparent à manger, qui hurlent en dedans et qui sourient, oui maman, bien sûr maman, qu’il y a bien une raison s’il se trouve des femmes dont personne ne veut s’occuper, vous imaginez, avec tout ce qu’elles ont fait pour leurs enfants, n’est-ce pas.


Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. À ne pas pouvoir se dire, que c’est ça, que l’on attend, à mettre à la place de ça, tout un tas de choses qui ne combleront jamais. Non, longtemps je n’ai pas vu l’ampleur de la blessure que tu avais creusée en moi. J’en parlais beaucoup pourtant, de toi et moi, mais j’en parlais mal. J’essayais de faire comprendre ce que ça avait été, pourquoi je ne voulais plus te voir, à ce garçon chez lequel je m’étais réfugiée, de toi. Mais je crois que cette violence, que je sentais en moi, cette violence qui nous a traversées, moi-même, je n’y croyais pas, alors je ne pouvais lui en restituer que la surface et je sentais bien ce qu’il pensait, chaque fois que je lui en parlais, que c’était rien, qu’il y avait des choses plus graves, et c’est vrai qu’il travaillait sur l’apocalypse, et l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la bombe atomique, alors ça ne faisait pas le poids, et j’étais d’accord avec lui, au fond, j’étais d’accord pour dire que la folie de ma mère ne pesait rien face à celle du monde, comme si elles n’étaient pas intimement liées, comme si elles ne s’engendraient pas l’une l’autre dans un cercle infini, et bien sûr c’est difficile à dire, ces histoires de poule et d’œuf, mais peut-être qu’on pourrait quand même essayer pour voir, prendre les choses dans l’autre sens, prendre les choses là où elles commencent toutes, dans cette enfance qui en dépit de tout ce qui a été écrit demeure le véritable dark continent, et dont les mères détiennent peut-être quelques clés. Et un jour alors que nous nous disputions pour je ne sais quelle raison, il s’était emporté et avait lâché le fond de sa pensée, il avait dit et puis ça va tes histoires de gamine qu’a pas réglé ses problèmes avec sa mère. 

 

lundi 27 juillet 2026

Critique : "La bagarre" de Lauren Groff | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "La bagarre" de Lauren Groff


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La bagarre (Brawler)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) 
                  et en français (L'Olivier) en 2026

Pages : 258

Accès au livre : ISBN 9782823624137  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort. »
La vie est un combat souvent invisible. La famille, l’amour ou l’amitié sont des lieux de joie autant que d’adversité, où tout peut basculer dans un cercle infernal. Les neuf nouvelles de La Bagarre sont traversées de personnages tiraillés entre leurs bonnes intentions et ce qui vient les parasiter.
Comment conquérir une place à soi quand le monde entier vous enjoint d’attendre et de contenter les autres ? Des années 1950 à nos jours, de la Nouvelle-Angleterre à la Floride, Lauren Groff explore les chemins accidentés de l’existence, en particulier celle des femmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :

Connue pour ses romans écoféministes tels que Matrix ou Les terres indomptées, Lauren Groff assemble cette fois un bouquet de nouvelles qui déclinent, en autant de variations, la tension entre forces sociales et aspirations individuelles. Scrutant la manière dont la violence, souvent diffuse, parfois ouvertement masculine, déforme les parcours, elle fait de chaque récit le théâtre d’un affrontement, discret mais constant, où les personnages tentent de préserver une part de liberté face à un monde qui la leur conteste. La densité du format court et l’acuité du regard aiguisent la mise en évidence de la persistance des structures patriarcales et de la puissance de résistance nichée dans les gestes les plus ordinaires.

Une mère fuyant un mari violent, une jeune femme héritant de la charge d’un frère handicapé, ou encore des amies au chevet d’une mourante : les protagonistes, essentiellement féminins et confrontés à des choix qui engagent leur place, leur dignité ou leur survie, évoluent dans des situations où le quotidien se retrouve insensiblement mis sous tension. Habile à saisir ces instants fatidiques où un rôle imposé, une responsabilité écrasante ou une relation asymétrique révèle la fragilité d’une vie, Lauren Groff s’attache à peindre l’instinct de préservation qui surgit alors, cette vigilance intérieure permettant de tenir malgré tout. Bousculé, chacun de ces destins se met en quête, parfois à tâtons, d’une issue – espace de respiration, déplacement minime ou refus discret – qui suffit à infléchir le cours des choses et à maintenir vivante la possibilité d’une liberté.

L’assemblage de ces trajectoires meurtries souligne la cohérence d’un univers littéraire moins soucieux de l’événement spectaculaire que des forces souterraines à l’oeuvre dans nos vies. Tout ici suggère ce qui travaille les êtres en profondeur : la peur, la lassitude, la colère rentrée, mais aussi une énergie têtue qui refuse la soumission. Précise sans sécheresse, tendue sans emphase, l’écriture capte ces fêlures décisives, ces instants de bascule où se joue secrètement l’essentiel. D’autant plus implacable que brève, chaque nouvelle offre la vue en coupe d’une existence, et avec elle l’image d’un horizon plombé par un patriarcat encore pesant. Pourtant, loin d’un constat figé ou résigné, Lauren Groff laisse surgir une capacité de résistance qui, même infime et fragile, déjoue l’inertie du monde et ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel.

Avec leurs silhouettes de femmes cabossées mais refusant la défaite, ces miniatures déploient en filigrane une exploration résolument féministe et politique des liens familiaux, amoureux et amicaux. Toutes ces trajectoires prises dans l’étau des contraintes sociales révèlent une humanité qui, silencieuse et souvent aveugle, avance pourtant portée par un instinct de survie plus tenace qu’il n’y paraît. Ciselés tant sur le fond que sur la forme, ces récits ouvrent chacun une perspective vertigineuse dans un dénouement souvent elliptique d’une grande force émotionnelle. Et, en pensant à ces courants de lave souterrains qui, un jour, par résurgence discrète ou par brusque déflagration, finissent par trouver une issue, l’on se prend à imaginer l’émergence féminine et sociale, encore inattendue, que ce recueil semble interroger. (4/5)

 

Citations :

Elle avait beau être aussi grande que moi, c’est-à-dire plutôt grande pour une femme, je voyais en elle une enfant étrangement vieillie. Ses cheveux noir de jais grossièrement coupés au carré étaient retenus d’un côté par une barrette en plastique, elle avait un visage rond, dont la peau, pourtant, s’était ridée en une carte topographique. Elle avait les yeux enfoncés, leur emplacement vaguement annoncé par l’eye-liner qui tombait en miettes sur ses joues. Son cou était extrêmement long et son corps enflait en descendant depuis ses épaules fragiles, pour reposer sur deux colonnes violettes dépourvues de chevilles, débordant d’une paire de pantoufles en faux cuir verni et craquelé.


À certains moments de notre vie, le sentiment que nous avons d’être une bonne personne est si fragile que nous nous construisons des défenses élaborées pour nier la possibilité que nous puissions être bien pires que nous le redoutons. J’ai fini par croire que j’avais une intention secrète, terrée au cœur même de mes agissements, si petite et si obscure que je prétendais ne pas la voir ; même dix ans plus tard, je n’avais toujours pas ouvert les yeux. C’est aujourd’hui seulement, à présent que je sais confusément que je suis bonne et mauvaise à parts égales, que je peux l’entrapercevoir, et encore.


Dans cet appartement clair, sur un autre continent, où je suis seule à présent, je me suis réveillée avec surprise dans la lumière et la paix, m’émerveillant que la beauté puisse apparaître si soudainement, après une obscurité tellement profonde que je l’avais crue définitive. La grâce est un don qui ne se mérite pas, mais qu’on vous offre quand même. Dans ces collines, je ressens enfin de nouveau ce désir profond, non pas tourné vers quelque chose en particulier, mais vers la satisfaction folle de me sentir pleinement moi-même que j’ai connue pour la première fois dans cette petite maison couverte de mousse et de fougères, à l’ombre du chêne, où la liberté me submergeait. Parfois, lorsque je ne fais rien d’autre qu’écouter les oiseaux qui nichent dans les fissures du château tout proche, je songe qu’aux alentours, dans la campagne, il existe une constellation d’églises remplies de madones, de peintures, de fresques, de sculptures. Il y a là mille madones montrant mille visages différents. Chacune revêt celui d’une femme mortelle particulière que l’artiste aimait. Et dans chacune de ces femmes, l’animal a brièvement été vaincu par le dieu qui vivait en elle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 14 octobre 2025

[Delaume, Chloé] Ils appellent ça l'amour

 






J'ai aimé 

 

Titre : Ils appellent ça l'amour

Auteur : Chloé DELAUME

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Parce qu’elle a laissé ses amies organiser leur escapade durant ce week-end de trois jours, Clotilde se retrouve dans une ville qu’elle avait rayée de la carte. Ici, il y a vingt ans, elle a vécu avec Monsieur, un homme qui fit d’elle sa Madame sous prétexte de lui faire du bien. C'est ainsi que Clotilde se dépouilla d'elle-même, jusqu'à devenir un simple objet, mais un objet d'amour. 
De 
son assujettissement d’alors, Clotilde a encore honte, et elle a beaucoup de mal à se découdre la bouche pour reconnaître les faits. La preuve : ni Adélaïde, ni Judith, ni Bérangère, ni Hermeline ne connaissent cette histoire, et aucune ne se doute qu’à deux rues de leur location, dans son immense maison, habite toujours Monsieur.
Clotilde 
se demande si libérer sa parole pourrait aider la honte à enfin changer de camp.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1973, Chloé Delaume est écrivain. Adepte de l’autofiction et de littérature expérimentale, elle a notamment écrit Le Cri du sablier et Dans ma maison sous terre.

 

 

Avis :

Dans ce roman bref et tendu, traversé par une colère sourde, Clotilde, le personnage principal, revient dans la ville où, vingt ans plus tôt, elle a subi une relation d’emprise avec un homme plus âgé – un « Monsieur » qui l’a façonnée, réduite et effacée. Ce retour l’oblige à affronter une mémoire traumatique, longtemps reléguée dans l’ombre, et à se confronter à la honte, au silence et à la dépossession. 

Comme souvent chez Chloé Delaume, le texte, situé entre autobiographie et autofiction, adopte une forme résolument radicale et engagée. Clotilde n’est pas Chloé, mais elle en porte les blessures et les colères, transfigurées en matière à la fois littéraire et politique servant de socle à un dispositif critique et à une écriture de combat. Immédiatement reconnaissable, la langue scande et répète dans une musicalité douloureuse, sur un rythme poétique qui fascine autant qu’il peut irriter – notamment lorsqu’il s’accompagne d’une écriture inclusive, marqueur militant en cohérence avec le propos, mais qui peut aussi renforcer une impression de surcharge idéologique. 

La colère qui traverse le récit s’installe comme une tension permanente, refusant toute conciliation. Elle ne désigne pas un homme en particulier, mais un système patriarcal diffus, insidieux et destructeur. Cette dénonciation s’accompagne d’un rejet des normes affectives traditionnelles, valorisant la sororité face à une vie en couple perçue comme aliénante. Le texte n’entend pas panser les blessures, mais les exposer et sortir du cadre imposé. Si cette posture est légitime dans son cri, elle laisse peu de place à la complexité des relations humaines, au point de suggérer un désaveu global du lien amoureux. 

La parution simultanée de ce livre et de La nuit au coeur de Nathacha Appanah, lui aussi consacré à l’emprise masculine, appelle naturellement la comparaison. Tandis que Chloé Delaume adopte une démarche résolument frontale – chaque mot, comme en boxe, semblant vouloir forcer le silence à partir d’une expérience subjective, sans détour ni adoucissement –, Nathacha Appanah, à l’inverse, privilégie la délicatesse, le tissage patient de récits pluriels et une mise en contexte sociale et historique qui donne à la douleur une profondeur collective. L’une incise sans ménagement pour sonder la plaie, l’autre en esquisse doucement les contours pour mieux contenir la souffrance. D’un côté, cela grince et heurte ; de l’autre, tout cherche à s’apaiser dans la nuance et la finesse introspective.

Sur le plan politique, Ils appellent ça l’amour s’inscrit dans une démarche féministe affirmée, peu soucieuse de diplomatie. Le « Monsieur » n’est pas un personnage isolé, mais le symptôme d’un système qui autorise, banalise et perpétue l’emprise. La narration expose et accuse avec une vigueur adossée à une vérité nécessaire, mais qui peut aussi déranger par son intransigeance.

En définitive, ce texte s’impose comme une œuvre de l’intime traversée par une urgence politique. La voix qui s’y déploie n'a que faire d'apaisement ou de consensus : elle revendique, s’insurge et dérange. En écho à celle de Nathacha Appanah, plus feutrée et contextuelle, elle rappelle que la littérature peut être un lieu de mémoire et de réparation, mais aussi de fracture. Ce livre se lit comme un manifeste, fondé sur le présupposé troublant d’un désaccord profond entre les sexes, où l’amour semble avoir perdu sa légitimité. Une telle radicalité fascine autant qu’elle inquiète, laissant le lecteur face à une parole qui n’a pas pour but de rassembler, mais de secouer. (3,5/5)

 

 

Citations :

Clotilde sait combien la précarité joue un rôle déterminant dans le choix de l’encouplement, peut-être même autant que les carences affectives.

Monsieur était Monsieur, mais il était comme tant d’hommes que leur compagne excuse pour éviter d’admettre que le prince est un loup. Ça déchire tellement le cœur de voir soudain luire l’émail et le pointu de sa dentition, de constater que même si Not all men, dans la chambre à coucher se pourlèche un prédateur. Monsieur était Monsieur et elle, Clotilde Mélisse, se demande si ses amies, mis à part Hermeline, sont concernées aussi. Est-ce que Judith, Adélaïde et Bérangère occultent ou minimisent des souvenirs où leur prince s’est soudain révélé être un loup ? Est-ce qu’elles se sont, comme elle, cousu la bouche ? Clotilde se dit que, si ça se trouve, le dedans de plein de femmes par la honte est rongé.

Si je suis de ce récit la narratrice, c’est pour aider l’autrice autant que l’héroïne à trouver l’antidote, et permettre à leurs sœurs d’imposer leur refus en un chœur sororal ; j’existe pour que le réel soit enfin modifié.

N’oubliez pas que céder ne sera jamais consentir. 

Si nombreux, oui, légion. En haut de la pyramide, toujours les intouchables à chaque plainte nous contemplent et nous crachent à la gueule. La célébrité reste le meilleur des talismans pour échapper aux foudres de ce qui serait la Justice. Tant que ne tomberont pas les ogres les plus en vue, les prédateurs conserveront la victoire culturelle. Pour ceux en haut de la pyramide, jusqu’à ceux qui forment sa base, la culpabilité reste une terre étrangère.


 

samedi 6 février 2021

[Bergeret, Blandine] Elle voudrait des étoiles, des étincelles, et des papillons verts dans ses cheveux

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Elle voudrait des étoiles,
            des étincelles, et des papillons
            verts dans ses cheveux

Auteur : Blandine BERGERET

Parution : 2020 (L'ArtBouquine)

Pages : 216

 

  

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Magnifique roman dans lequel se mêlent humour et émotion. Blandine Bergeret compose avec talent, et un formidable sens de l’observation, un portrait de femme à la recherche d’elle-même.

 

Un mot sur l'auteur :

Directrice logistique diplômée en recherche en études appliquées (DREA), en russe et en commerce international, Blandine Bergeret a remporté le premier concours de manuscrits de L'ArtBouquine avec ce premier roman.

 

 

Avis :

Mariée, deux enfants et un troisième bientôt à naître, la narratrice mène une existence qu’elle pense aussi heureuse que possible, passée classiquement à courir entre vie professionnelle et familiale. Un drame inattendu vient pourtant tout faire voler en éclats, remettant brutalement en cause ce qu’elle avait accepté jusque-là.

Il aura fallu l’électrochoc d’un chagrin brutal pour que, presque comme dans un burn-out, cette femme se sente soudain incapable de poursuivre la comédie d’un quotidien dont elle s’était toujours refusé de voir les manques. Attachée à son envie d’une vie heureuse et sans histoire, enfermée dans le déni des frustrations accumulées qu’elle pensait surmontables, elle avait fini par se cacher derrière le leurre d’une existence de façade qui ne tenait plus que par son volontaire aveuglement. La première brèche est bientôt suivie d’une succession d’évidences. L’effondrement est d’autant plus total et terrible qu’il a longtemps été contenu envers et contre tout.

La première partie du roman, constituée de brèves tranches de vie assez banales malgré leur humour, pourra déconcerter un temps. On y découvre une femme appliquée, comme tant d’autres, à mener de front ses vies d‘épouse, de mère et de salariée, sans aucun soutien de la part d’un mari peu présent et exclusivement consacré à sa carrière. Après le drame, la démonstration de ce qui apparaît néanmoins comme une vie accomplie s’effrite pan par pan, révélant graduellement la face cachée d’un conjoint, en toute conscience égoïstement et lâchement incapable d’assumer quoi que ce soit. Finie la légèreté d’un texte jusqu’ici enjoué : la tempête s’est emparée de la narratrice et ne lui permettra de remonter la pente qu’après l’avoir essorée.

Cette histoire, somme toute et malheureusement assez commune, aurait pu résulter en un roman assez convenu, si le texte ne laissait deviner une émotion toute personnelle et si le ton n’avait su trouver une originalité vive et malicieuse. Un récit au global sans prétention, mais touchant et sincère, sur le désastre des conventions sociales lorsqu’elles viennent empêcher les êtres au plus profond de leur intimité, et sur la difficulté des femmes à oser briser les parois de verre auxquelles elles se heurtent encore bien souvent. (3/5)

 

Citation :

Laurent avait été clair. Si je partais, il me coupait les vivres.
S’il me coupe les vivres, je serai sans ressource.
Si je suis sans ressource, je serai déclarée inapte.
Si je suis déclarée inapte, je perdrai leur garde.


 

jeudi 26 mars 2020

[Mingarelli, Hubert] La terre invisible





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La terre invisible

Auteur : Hubert MINGARELLI

Editeur : Buchet Chastel

Année de parution : 2019

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1945, dans une ville d’Allemagne occupée par les alliés, un photographe de guerre anglais qui a suivi la défaite allemande ne parvient pas à rentrer chez lui en Angleterre. Il est sans mot devant les images de la libération d’un camp de concentration à laquelle il a assisté.
Il est logé dans le même hôtel que le colonel qui commandait le régiment qui a libéré le camp. Ayant vu les mêmes choses qui les ont marqués, ils sont devenus des sortes d’amis. Un soir, le photographe expose son idée de partir à travers l’Allemagne pour photographier les gens devant leur maison. Il espère ainsi peut-être découvrir qui sont ceux qui ont permis l’existence de ces camps. Le colonel met à sa disposition une voiture et un chauffeur de son régiment. C’est un très jeune soldat qui vient d’arriver et qui n’a rien vu de la guerre.
Le photographe et son jeune chauffeur partent au hasard sur les routes. Le premier est hanté par ce qu’il a vu, et le second est hanté par des évènements plus intimes survenus chez lui en Angleterre. Le roman est ce voyage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1956 et décédé en 2020, Hubert Mingarelli était scénariste et écrivain. 
A 17 ans, il arrête l’école pour s’engager dans la marine, qu’il quitte trois ans plus tard. Il s’installe à Grenoble où il exerce de nombreux métiers puis commence à publier, vers la fin des années 80. 

 

 

Avis :

A la fin de la seconde guerre mondiale, les hommes des forces alliées parvenus sur place découvrent avec stupeur l'horreur des camps de concentration. Parmi eux, en Allemagne, un photographe de l'armée anglaise réagit au choc en sillonnant les environs pour accumuler des clichés de la population voisine. Un jeune soldat l'accompagne et lui sert de chauffeur.

Comment mieux évoquer l’indicible qu’en évitant les mots ? Hubert Mingarelli construit son récit sans jamais sortir du non-dit, ne nous renvoyant l’atroce réalité que sous la forme d’un reflet dans le regard des protagonistes témoins. Ne nous est donné à voir ici que l’effet, ou l’absence d’effet, sur ceux qui ont vu. Car, autant que ce qu’il vient de découvrir, n’est-ce pas la passivité indifférente de ces gens des alentours qui choque le narrateur photographe ? Cherche-t-il à retrouver sur leurs visages l’état de sidération qui le tient, une trace de remord ou de culpabilité, une marque du mal qui expliquerait l’inexplicable ? Comment admettre que l’espèce humaine ait pu engendrer tant de barbarie ?

Peut-être s’ingénie-t-il aussi à aligner les portraits-robots d’une criminalité collective, car face à l’infamie, le réflexe n’est-il pas de s’emparer des coupables, ne serait-ce que pour soulager son impuissance, sa colère et sa peur ? Ce qu’il entend révéler ou mettre à distance dans ses portraits, n’est-ce pas ce qu’il craint qui pourrait lui faire perdre son sang-froid, et, comme d’autres, l’amener à des actes de justice expéditive qu’un rien suffirait à déclencher ?

Au final, ce jeu de miroir, qui m’a fait penser à la manière d’approcher les Gorgones de la mythologie grecque, confère retenue et sobriété à ce court roman qui, malgré son thème difficile, se lit étonnamment sereinement. (4/5)