mercredi 11 novembre 2020

[Nair, Anita] La mangeuse de guêpes

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La mangeuse de guêpes
           (Eating Wasps)

Auteur : Anita NAIR

Traductrice : Patricia BARBE-GIRAULT

Parution : en anglais (Inde) en 2018
                   en français en 2020 

Editeur : Albin Michel

Pages : 352

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1965, Sreelakshmi, une jeune écrivaine indienne critiquée dans son pays pour avoir osé évoquer le désir féminin en termes crus, met fin à ses jours. Nul ne sait pourquoi, sauf peut-être son amant, qui gardera religieusement l’os de l’un de ses doigts. Cinquante ans plus tard, une fillette découvre par hasard la boîte contenant la relique, et libère sans le savoir l’âme et le secret de Sreelakshmi.
A travers ce destin, la grande romancière Anita Nair, l’auteure mondialement connue de Compartiment pour dames, évoque avec sensualité et audace la condition féminine en Inde et dans le monde. Une ode à la liberté et au désir.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anita Nair vit à Bangalore. Depuis son premier succès, Compartiment pour dames, traduit en 29 langues, elle s’est imposée comme un des auteurs phares de la littérature indienne. Elle a publié une dizaine de romans, dont Quand viennent les cyclones, L’Inconnue de Bangalore, Dans les jardins du Malabar et L’Abécédaire des sentiments chez Albin Michel.

 

 

Avis :

Auteur vilipendée en Inde pour avoir directement évoqué la sensualité féminine dans ses romans, Sreelakshmi se suicide en 1965. Quelque cinquante ans plus tard, la découverte fortuite d’un fragment de ses os, conservé comme une relique par son amant, réveille le fantôme de la jeune femme : au fur et à mesure que l’osselet passe de main en main, la disparue se retrouve à même d’observer et de commenter l’existence de plusieurs femmes dans l’Inde d’aujourd’hui.

En entrecroisant le destin de ces femmes séparées par un demi-siècle, le récit dessine peu à peu un motif qui se répète inlassablement au fil du temps : celui des drames de la condition féminine en Inde. Car, si la tentative d'émancipation de Sreelakshmi dans les années soixante peut paraître en avance sur son temps, force est de constater que les histoires des autres femmes et filles du roman jusqu'à nos jours ne sont que les multiples répliques d'un scenario quasi immuable. Discrimination à la naissance, difficulté d’accès à l’éducation et à la vie professionnelle, harcèlement et violences le plus souvent impunis continuent à marquer une société fortement attachée à des traditions et des conventions qui accordent aux hommes tout pouvoir sur les femmes.

Sur la base d'un parti-pris narratif parfaitement maîtrisé et au fil d'une narration fluide au style agréable qui sait tenir le lecteur en haleine tout en suscitant son émotion, Anita Nair dresse ainsi le triste constat d'une sorte de fatalité qui semble peser en Inde. Malgré tous les progrès de l'ère moderne, la condition féminine y demeure catastrophique. A l'instar des personnages de ce roman, quantité de femmes indiennes en paient le prix tous les jours. (4/5)


Citations : 

Mais c’était une journée sans alcool dans l’État du Kerala. Apparemment, ils faisaient ça le premier jour de chaque mois. Toute vente de spiritueux était interdite pendant vingt-quatre heures, afin d’empêcher les hommes de dilapider leur salaire et donner le temps aux femmes de leur soutirer assez d’argent pour payer le loyer, les courses, les frais de scolarité des enfants, et rembourser une énième mensualité pour le frigo, la télé, le générateur, le puits ou l’emprunt pour l’or.

« Regarde autour de toi et tu relativiseras. » Parfois, c’est aussi bête que ça.

Comment le monde avait-il pu changer autant en cinquante ans ? Et si peu en même temps ? Les rumeurs, la médisance et la destruction irresponsable de vies ont toujours été. Sauf qu’à présent, elles s’aidaient de gadgets pour procéder encore plus vite.

Fantômes et écrivains se ressemblent davantage que vous le croyez. Nous  pouvons être tout ce que vous voulez. Nous pouvons entendre vos pensées  même si vous ne les confiez pas. Nous pouvons lire les silences et  retranscrire vos histoires comme si elles nous étaient arrivées.                                

Durant ces années-là, Maya prit aussi conscience du cadeau fait au chromosome masculin. Les hommes ne s’encombrent pas des questions douloureuses. C’est le rôle des femmes. Regardez Pandore. Si elle était un homme, elle se contenterait de fourrer sa boîte d’un coup de pied sous le lit et d’aller faire un tour sur Facebook : loin des yeux, loin du cœur. Mais pas Pandore. Ni sa descendante, Maya. Elles ouvriraient la boîte et porteraient le fardeau de la culpabilité toute leur misérable vie, celle d’avoir enfanté du chagrin en ce bas monde.
 

lundi 9 novembre 2020

[Decoin, Julien] Soudain le large

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Soudain le large

Auteur : Julien DECOIN

Parution : 2017 chez Seuil

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Cette nuit-là, au milieu du port de Cherbourg, Charles la sauve de la noyade et la hisse à bord, inconsciente. A-t-elle glissé ? A-t-elle sauté ? Quelle est la couleur de ses yeux ?
Catherine se réveille dans ce voilier inconnu et part sans explication. Mais elle reviendra, comme la mer monte et descend. Et Charles, le marin, l'attendra à quai, jusqu'à ce que leur histoire commence, comme dans un roman d'aventure…
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julien Decoin est né en 1985. Il a préféré rapidement les plateaux de cinéma à ses études de lettres modernes. Il est assistant réalisateur depuis 10 ans. Un truc sauvage est son premier roman. 

 

 

Avis :

Lorsqu’il repêche une jeune femme inconnue dans l’eau du port de Cherbourg, puis l’abrite, le temps de s’en remettre, à bord de son voilier à quai, Charles est loin de se douter que ce n’est que la première péripétie d’une longue série qui va sensiblement changer le cours de leur vie…

Ce qui commence doucement comme une romance moderne devient très vite un prenant roman d’aventures aux multiples surprises et rebondissements qui, porté par la contagieuse passion de l’auteur pour la mer et les bateaux, nous emmène dans une quête d’amour et de liberté au plus près des éléments parfois déchaînés. Au départ de la pointe du Cotentin et de l’île anglo-normande d’Alderney, ces finistères qu’il connaît si bien et dont il restitue avec force la tumultueuse alliance avec les flots et les tempêtes, Julien Decoin nous lance une invitation à oser prendre le large, au propre comme au figuré : loin d’un long fleuve tranquille, la vie est un océan où il faut oser se lancer, en larguant les amarres de nos peurs…

Emportée par le rythme de ses phrases courtes et piquée par les effets de surprise de son intrigue, je n’ai quitté qu’à regret cette jolie fable tendre et poétique, à l’humour délicieusement acidulé, et au charme irrésistiblement attachant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

La différence entre le charme et le reste de la beauté : la particularité.

En mer, le bruit n’existe pas. Les allées et venues des vagues qui caressent le rivage, la plage, les rochers, la côte, c’est bon pour les terriens. En mer, c’est le silence. Presque. L’écoulement, le ruissellement le long de la coque et quelques vagues dont les sommets s’entrechoquent en baisers blancs et bruyants. Écumeux. Les moutons que l’on aperçoit des landes, qui paraissent si violents depuis la terre, si délicats en pleine mer. Deux corps mous qui se rencontrent pour ne plus faire qu’un. Gerbe explosive.

Alderney a été entièrement repeuplée à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été vidée par les Allemands, puis réoccupée par des prisonniers de guerre pour constituer le seul camp de concentration en terre anglaise. Plus proche et plus pratique que la Pologne pour les juifs de Normandie et de Bretagne. Funeste et sordide Alcatraz européen. Impossible de s’échapper. Pas besoin de requins, de miradors, d’eau gelée. Le raz Blanchard est là, gardien malgré lui et complice de l’horreur. Plus personne, depuis, n’a d’attache historique dans l’île. Nul ne peut prétendre que cette pierre ou ce chemin est à lui. Alderney appartient à la reine, et à tout le monde.

Les nuages ont toujours aimé les îles. Catherine le sait bien, de la France les Anglo-Normandes ont chacune un chapeau qui mime à la perfection leurs lignes, courbes et reliefs. Si bien qu’elles se reflètent une fois dans la mer, une fois dans le ciel et qu’on peut, parfois, ne plus savoir laquelle est le reflet de l’autre. Un jeu des éléments, quelque chose qui les a toujours rendues un peu plus inaccessibles.

Dehors, le ballet a commencé. D’abord un grand coup de vent qui claque les branches contre les volets puis les volets contre les fenêtres et les fenêtres contre les habitants qui osent regarder. Catherine voit s’envoler papiers, fleurs, insectes, grains de sable, tournoyer en suspens jusqu’à Guernsey, Jersey et puis la France, dans ce vent de retour de transatlantique, affamé, épuisé, trempé, prêt à en découdre. On a écouté une dernière fois les oiseaux, une ultime alerte et un grand silence, avant d’entendre le souffle jubiler, s’engouffrer dans les ruelles de St Anne et ternir les façades colorées devenues grisâtres sous son filtre terreux. Tout emporter sur son passage.

Au bout de la jetée, sur le Fort Raz, c’est apocalyptique. Minuscule petite forteresse, ridiculement fragile au milieu de cette Manche déchaînée qui joue aux cinquantièmes hurlants. Le cadavre d’une mouche dans les pattes d’un chat.  Le raz d’Alderney et le raz Blanchard ont recouvert les eaux noires d’un linceul blanc qui doit s’étaler jusqu’en France. Vent contre courant, s’envolent dans le ciel des milliers de plumes écumeuses qui s’illuminent dans la nuit noire.
 
  

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samedi 7 novembre 2020

[Whitehead, Colson] Nickel Boys

 


 
 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Nickel Boys (The Nickel Boys)

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traducteur : Charles RECOURSE

Parution : 2019 en anglais (américain),
                 2020 en français (Albin Michel) 

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Couronné en 2017 par le prix Pulitzer pour Underground Railroad puis en 2020 pour Nickel Boys, Colson Whitehead s’inscrit dans la lignée des rares romanciers distingués à deux reprises par cette prestigieuse récompense, à l’instar de William Faulkner et John Updike. S’inspirant de faits réels, il continue d’explorer l’inguérissable blessure raciale de l’Amérique et donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau.

 « Le roman de Colson Whitehead est une lecture nécessaire. Il détaille la façon dont les lois raciales ont anéanti des existences et montre que leurs effets se font sentir encore aujourd’hui. » Barack Obama
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est reconnu comme l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Undergound Railroad, son premier roman publié aux éditions Albin Michel, a été élu meilleur roman de l’année par l’ensemble de la presse américaine, récompensé par le National Book Award 2016 et récemment distingué par la Médaille Carnegie, dans la catégorie « Fiction ». 

 

Avis :

Dans les années soixante, en pleine Amérique ségrégationniste, une erreur judiciaire vient stopper net les projets d’études universitaires du jeune Elwood Curtis, en l’envoyant dans une maison de redressement pour mineurs, la Nickel Academy. Derrière la respectable façade de cet établissement de Floride, ont lieu de tels sévices qu’ils ne cessent d’étendre le cimetière proche, tandis qu’une corruption généralisée s’élargit à la population alentour, ravie de profiter d’une main d’oeuvre gratuite et du détournement des vivres censés alimenter les enfants. Le sort des jeunes Noirs y est le pire de tous…

L’auteur s’est inspiré de la véritable Dozier School for Boys, en Floride, qui, pendant ses 111 ans de fonctionnement, malgré les inspections régulières, et jusqu’à sa fermeture en 2011 seulement, usa sur ses pensionnaires des châtiments corporels, du viol, de la torture et du meurtre pur et simple. La majorité des garçons s’y retrouvaient « pour des infractions sans gravité – des délits vagues, inexplicables. Certains étaient orphelins, pupilles d’un Etat qui n’avait pas d’autre endroit où les caser ». L’arbitraire touchait particulièrement les Noirs. A l’époque de ce récit, ne suffisait-il pas de rester sur le même trottoir qu’un Blanc pour se retrouver condamné au motif de « contact présomptueux » ?

Avec une lucidité calme, le texte raconte les vies noires américaines à jamais brisées, le terrible joug d’une soumission intégrée au fil des générations comme la seule stratégie de survie, et le dérisoire des croyances au changement cruellement mises en perspective au travers d’extraits des optimistes discours de Martin Luther King. Le magistral twist final plaide pour la nécessité d’abandonner toute illusion et d’oser dire non, trouvant d’ailleurs un très sonore écho dans les récentes explosions de colère aux Etats-Unis.

Ce roman qui vaut à Colson Whitehead son second prix Pulitzer, à l’instar d’un Faulkner ou d’un Updike, est un terrible coup de massue littéraire, une lecture essentielle pour comprendre l’effroyable héritage qui continue à meurtrir toute l’Amérique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Il y a dans le monde de grandes forces, les lois Jim Crow notamment, qui visent à rabaisser les Noirs, et de plus petites forces, les autres personnes par exemple, qui cherchent à vous rabaisser, et face à toutes ces choses, les grandes comme les petites, il faut garder la tête haute et ne jamais perdre de vue qui l’on est.


Le jour de la rentrée, les élèves de Lincoln High School recevaient leurs nouveaux manuels d’occasion récupérés auprès du lycée blanc de l’autre côté de la rue. Sachant où partaient leurs livres, les élèves blancs les avaient annotés à l’intention de leurs successeurs : Va te pendre, le nègre ! Tu pues. Va chier. Le mois de septembre était une découverte des épithètes en vogue chez la jeunesse blanche de Tallahassee, épithètes qui, à l’instar de la longueur des ourlets et des coupes de cheveux, variaient d’une année sur l’autre. Quelle humiliation d’ouvrir un manuel de biologie à la page du système digestif et de tomber sur un Crève sale NÈGRE, mais au fil de l’année scolaire, les élèves cessaient progressivement de prêter attention aux diverses insultes et suggestions déplacées. Comment tenir jusqu’au soir si chaque ignominie vous envoyait au fond du trou ? Il fallait apprendre à ne pas se laisser distraire.

Le châtiment infligé à ceux qui outrepassent leur condition était un des piliers du monde selon Harriet. Sur son lit d’hôpital, Elwood s’était demandé si la brutalité de la correction qu’il avait reçue avait un lien avec le fait qu’il ait demandé des cours plus ardus : On va lui apprendre, à ce petit nègre prétentieux. Mais il avait désormais une nouvelle théorie : il n’existait pas de système supérieur régissant la brutalité de Nickel, rien qu’un mépris aveugle sans rapport avec les individus. Repensant à ses cours de sciences au lycée, il visualisa une Machine à Malheur Perpétuel qui fonctionnait seule, sans intervention humaine. Il pensa aussi à Archimède, une de ses premières découvertes encyclopédiques. La violence est le seul levier qui soit assez puissant pour faire avancer le monde.

Changer la loi, très bien, mais ça ne changera pas les gens ni leur façon de traiter leurs semblables. Nickel était un établissement raciste jusqu’à la moelle – la moitié du personnel enfilait probablement un costume du Klan tous les week-ends –, mais aux yeux de Turner sa cruauté allait plus loin que la couleur de la peau. C’était Spencer. C’était Spencer et c’était Griff et c’étaient tous les parents qui avaient laissé leurs enfants atterrir là. C’étaient les gens.

Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire, pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité.

Voilà ce que cette école vous faisait. Et ça ne s’arrêtait pas le jour où vous en partiez. Elle vous brisait, vous déformait, vous rendait inapte à une vie normale.  

Ils l’avaient appris très jeunes, à l’école, dans les rues et sur les routes de leurs villes poussiéreuses. Nickel le leur avait bien fait entrer dans le crâne : Vous êtes des Noirs dans un monde de Blancs.

C’était l’année 2014 et elle habitait à New York. Elle se rappelait mal combien la vie avait été difficile – les fontaines à eau réservées aux Noirs quand elle rendait visite à sa famille en Virginie, l’immense effort déployé par les Blancs pour les broyer –, et soudain tout lui revint, à la lumière de choses minuscules, comme héler en vain un taxi au coin d’une rue, des humiliations ordinaires qu’elle oubliait cinq minutes plus tard sous peine de devenir folle, et à la lumière aussi de choses flagrantes, la traversée en voiture d’un quartier délabré, anéanti par ce même effort gigantesque, ou un adolescent abattu par un policier, un de plus : ils nous traitent comme des sous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera peut-être jamais.


 

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jeudi 5 novembre 2020

[Setterfield, Diane] Il était un fleuve

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Il était un fleuve (Once Upon a River)

Auteur : Diane SETTERFIELD

Traductrice : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais en 2018
                   en français en 2019 (Plon)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une auberge au bord de la Tamise, une nuit de solstice d’hiver, quelque part au XIXe siècle. Un étranger gravement blessé pousse la porte, avec dans ses bras une petite noyée. L’homme s’appelle Henry Daunt. Quant à la fillette morte, personne ne connaît son nom. Quelques heures plus tard, elle revient à la vie. Doit-on parler de magie ou ce phénomène peut-il s’expliquer par la science ? Et, surtout, qui est cette miraculée ? Amelia, la fille des Vaughan, enlevée deux ans plus tôt, Alice, la fille de Robin, le bâtard mulâtre des Armstrong, ou une petite gitane du camp d’à côté ? À moins qu’il ne s’agisse de la fille du batelier, le Silencieux, mort il y a plusieurs siècles et qui fait désormais traverser la rivière aux âmes… Une année durant, Henry, secondé par l’infirmière Rita Sunday,va explorer toutes les pistes.

À la fois conte, enquête et roman historique sur les premières heures du darwinisme, mêlant folklore, suspense et une juste dose de romantisme, le nouveau roman de Diane Setterfield est nimbé de la même aura puissante qui a fait le succès de son best-seller Le Treizième Conte.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1964, Diane Setterfield a étudié la littérature française à Bristol avant de se lancer dans l’écriture. Phénomène éditorial, Le Treizième Conte lui a valu une reconnaissance mondiale. Il était un fleuve est son troisième ouvrage. Tous ses romans ont été publiés en français chez Plon. Elle vit aujourd’hui dans le Yorkshire.

 

 

Avis :

Dans ce village du bord de la Tamise au milieu du 19e siècle, l’on vit au rythme des humeurs du fleuve qui, de tout temps, a fait l’objet de persistantes légendes, peuplées de noyés et de fantômes, longuement relayées autour des bières servies à l’auberge Swan. Lorsqu’un jour surgit le photographe Henry Daunt, blessé, avec dans les bras une fillette méconnaissable, qui paraît d’abord morte noyée avant de revenir miraculeusement à la vie, les spéculations vont bon train : s’agit-il de l’une ou l’autre des enfants des environs récemment portées disparues ? Les imaginations ne tardent pas à s'échauffer, n'excluant pas les hypothèses les moins rationnelles...

Toute l’originalité de cette histoire vient d’abord de son atmosphère, soigneusement campée entre réalité et fantasmes, en un lieu propice aux croyances magiques, à une époque où la superstition peine encore à s’effacer devant les avancées de la science. Dans les esprits ordinaires, la photographie flirte ainsi encore avec la magie, le darwinisme avec l’inimaginable, et l’inexpliqué avec la sorcellerie. Alors, un fleuve qui, par ses crues, ses courants et ses brouillards, emmêle si bien son cours à celui de l’existence de ses riverains, prend naturellement une dimension bien vite surnaturelle, telle une frontière entre deux mondes, un miroir dont les deux faces seraient la vie et la mort, et où se refléteraient bien des ombres et des secrets.

Dans cette ambiance liquide aux teintes de plomb et d’étain et aux odeurs de marécage, se dessinent, restitués en profondeur et avec le plus grand réalisme, des personnages singuliers que l’ignorance, la peur et les duretés du quotidien font d'autant plus dériver au vent des croyances et des rumeurs. La vie, dans l’ensemble, ne leur fait guère de cadeaux : deuils et pertes jalonnent le temps, frappant particulièrement les femmes en couche et les très jeunes enfants.

Tout est dès lors posé pour le déroulement d'une intrigue savamment construite qui, tel le courant imprévisible de la Tamise, emportera irrésistiblement le lecteur dans ses mille méandres et ramifications. Ce conte profondément original et attachant, joliment brodé autour des thématiques de l'écoulement de la vie, des mystères de la naissance et de la mort, et des difficultés de la parentalité, s'avère une lecture enchanteresse à nulle autre pareille. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

L'été, il coupait des roseaux, l'hiver, il fabriquait des paniers, et tout le monde venait lui en acheter, car c'était un bon artisan et il ne vendait pas cher sa production. Il n'avait pas d'enfants qui pussent le décevoir, pas d'épouse pour le tourmenter, ni aucune autre femme pour lui briser le cœur. Il était taiseux sans être morose, saluait très agréablement tout le monde, et ne se disputait avec personne. Il n'avait pas de dettes. Aucun vice avéré ou supposé. Un matin, il entra dans le fleuve, des pierres plein les poches. Quand son corps heurta une barge qui attendait son chargement à quai, on alla visiter son cottage, où l'on trouva des pommes de terre dans une jarre de pierre, et du fromage. Il y avait aussi du cidre dans un flacon, et sur la cheminée une blague à tabac à moitié pleine. Sa disparition sema la consternation. Il avait du travail, à manger, de quoi se détendre : que pouvait-il désirer de plus ?
 
La pluie d’été explosait mollement sur ses épaules en grosses gouttes tièdes qui semblaient contenir leur double poids d’eau. C’était le soir, mais il ne faisait pas encore nuit, et la lumière tombait sur les feuilles mouillées et les flaques des chemins, nimbant tout d’un scintillement argenté. Les gouttes incessantes donnaient au miroitement du fleuve un fini grêlé. 

 

mardi 3 novembre 2020

[Pascal, Camille] La chambre des dupes

  


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La chambre des dupes

Auteur : Camille Pascal

Parution : 2020 (Plon)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Camille Pascal nous fait entrer de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…
La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haut fonctionnaire, Camille Pascal est notamment l’auteur de Scènes de la vie quotidienne à l’Élysée, des Derniers Mondains et d’Ainsi, Dieu choisit la France. Son premier roman, L’Été des quatre rois, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, s’est vendu à plus de 130 000 exemplaires.

 

 

Avis :

Après deux de ses sœurs aînées, la belle et ambitieuse Marie-Anne de Mailly-Nesle devient à son tour l’objet de la passion amoureuse de Louis XV. Avec le soutien du maréchal de Richelieu, elle se hisse bientôt à la position de toute puissante favorite en titre, suscitant craintes et jalousies à la Cour de Versailles et s’attirant la haine du peuple français. Ayant poussé le Roi dans la guerre de succession d’Autriche, elle le rejoint à Metz où l’adultère royal publiquement exposé fait scandale. Mais Louis XV y tombe gravement malade, occasionnant un subit renversement de situation. Face à la pression de l’Église et des ministres sur un souverain affaibli, la maîtresse royale risque bien de choir brutalement de sa position…

Camille Pascal s’est imprégné d’une volumineuse documentation pour nous restituer, avec naturel et intelligence, les intrigues de Cour et les manœuvres politiques autour d’un Louis XV trentenaire qui commence à imposer sa propre manière de gouverner. On y perçoit un roi peu intéressé par la vie politique, plutôt casanier et sans beaucoup de charisme. Déjà transparaissent les grands traits qui altéreront l’image royale tout au long de son règne : l’inconduite de sa vie privée et les intrigues incessantes autour de ses favorites, ses velléités à gouverner seul alliées à un manque de fermeté qui l’amènent à contourner secrètement ses ministres plutôt que d’imposer clairement ses décisions, le mécontentement de son entourage qui multiplie les cabales et contribue à son impopularité croissante. A Metz se joue bien plus que la chute d’une favorite : c’est l’image-même de la monarchie qui en ressort écornée, tandis que l’humiliation publique de Louis XV exigée par le parti dévot motivera pour longtemps la haine du souverain envers les Jésuites.

Historiquement érudit, l’auteur réussit aussi à merveille à recréer l’atmosphère de cette Cour et la psychologie de ses personnages, prolongeant la restitution de leurs lettres authentiques de sa propre rédaction ironique et acérée parfaitement dans le ton. Il nous livre un tableau réaliste et vivant, dont les mille détails éclairent avec humour les failles et les ambitions d’un microcosme bien plus préoccupé par ses luttes intestines pour le pouvoir, la richesse et le plaisir, que par l’exercice de ses devoirs d’état.

Elégant et brillant, ce roman impressionne autant par la clarté de son analyse historique que par le brio de sa plume qui sait si bien rendre l’esprit et la langue de l’époque. Entre les combats sans merci pour s’y faire une place et la conserver, les fièvres que le charlatanisme médical rend encore plus terrassantes, et la peur de l’au-delà entretenue par un clergé avide de sa part du pouvoir, la Cour de Versailles n’y a jamais autant pris les allures d’un éblouissant, mais dangereux et fétide marigot. (4/5)

 

Citations :

Comme l’avant-veille, il trouva Marie-Anne à sa toilette qui taquinait toujours avec le même flegme ses pots à onguent et semblait ne faire aucun cas de l’agitation dont son appartement était la proie depuis le matin. Les marchandes à la toilette, les merciers et les tailleurs d’habits disputaient aux petits-maîtres et aux talons rouges l’honneur de lui souhaiter le bonjour. Un nouvel astre naissait à Versailles, et chacun voulait assister à son lever. Le duc plaisanta sur ce changement de décor aussi brillant que subit et complimenta sa nièce sur la place importante qu’elle venait de remporter comme il aurait félicité un maréchal de France qui a obtenu son bâton. Le contraste avec sa dernière visite était frappant, et seule la cour de Versailles savait réserver au genre humain de si magnifiques pieds de nez à la destinée. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il aimait la fréquentation du pouvoir, car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

L’idée de partir à la découverte de ses terres sur un char de triomphe dessiné par Bocquet accompagnée du Chat botté divertit Marie-Anne un instant, mais lorsque sa sœur lui demanda si elle voyait seulement où se trouvait le duché de Châteauroux, elle hésita, émit quelques hypothèses avant d’admettre dans de nouveaux éclats de rire qu’elle n’en savait fichtre rien. On envoya donc cette fois prendre une géographie chez le roi, mais on déplia ensuite tant de cartes en vain que le voyage finit par les ennuyer toutes les trois. Cette terre était au diable vauvert et faisait bien d’y rester. La présentation de la nouvelle duchesse de Châteauroux devait avoir lieu le lendemain, il paraissait plus urgent de s’y préparer que de se salir les mains avec la suie de l’histoire.

La vie de Cour exigeait une santé de crocheteur et une parfaite indifférence à tout ce qui n’était pas la volonté du roi. Lui seul décidait du jour ou de la nuit, du réveil ou du sommeil, de la joie ou de la tristesse. Le reste n’existait pas et, en réalité, n’avait été créé par Dieu que pour les gens du commun, mais, dans ce pays-ci, les lois de la nature, si elles n’étaient pas suivies par le roi, n’en étaient pas.

 

 

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dimanche 1 novembre 2020

[Némirovsky, Irène] Le Bal

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Bal

Auteur : Irène NEMIROVSKY

Parution : 1930 (Grasset)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Soudainement devenus riches, les Kampf donnent un bal pour se lancer dans le monde. Antoinette, quatorze ans, rêve d'y participer mais se heurte à l'interdiction de sa mère. Plus que le récit d'une vengeance, Le Bal (1930) compte parmi les chefs-d'œuvre consacrés à l'enfance.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1903 à Kiev, Irène Némirovsky connaît le succès dès son premier roman, David Golder (1929), puis avec Le Bal (1930). En juin 1940, elle se réfugie dans un village du Morvan avant d’être arrêtée par les gendarmes français, puis assassinée à Auschwitz, l’été 1942. Âgée de treize ans, sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite une valise contenant une relique douloureuse : le manuscrit ultime de sa mère, Suite française, inédit jusqu’en 2004, qui obtint à titre posthume le prix Renaudot.

 

 

Avis :

En 1928, un couple de parvenus entreprend d’organiser un bal, afin d’éblouir la bonne société dont ils sont si fiers de prétendre désormais faire partie. L’interdiction d’y participer faite par la mère à sa fille va entraîner une bien cruelle vengeance de la part de l’adolescente.

Cette brève et implacable histoire est d’abord celle de la relation conflictuelle entre une mère et sa fille. Egoïste et autoritaire, aigrie de n’être devenue riche que sur le tard et de n’avoir pu briller lors de ses plus belles années, angoissée de vieillir, Rosine Kampf  refuse de voir grandir la rivale qu’elle voit en devenir chez sa fille Antoinette. En retour, mal dans sa peau mais impatiente de devenir femme, l’adolescente, qui se sent incomprise et mal aimée, voue une véritable haine à sa mère. Le récit va s’avérer le croisement des trajectoires de ces deux femmes, l’une amorçant un déclin accéléré par la montée de l’autre vers l’éclosion de sa jeune vie d’adulte.

Ce duel entre mère et fille a par ailleurs pour écrin une féroce satire sociale. Soulignant la naïveté de ces nouveaux riches appliqués à singer les usages du monde auquel ils aspirent, l’auteur se moque en particulier de ses coreligionnaires juifs qui, ayant fait fortune, pensent s’intégrer à la bourgeoisie de l'époque en masquant leurs modestes origines sous un luxe clinquant et de ridicules noms à particule.

Devenu un classique de la littérature française, adapté au cinéma, à l’opéra et au théâtre, ce très court roman allie sarcasmes, subtilité de l’observation et finesse de la plume pour le grand plaisir du lecteur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

- Je me fous de l’opinion des domestiques, grommela Kampf.
- Tu as bien tort, mon ami, ce sont eux qui font les réputations en allant d’une place à une autre et en bavardant…

Pour la première réception, du monde et encore du monde, le plus de gueules que tu pourras... A la seconde ou à la troisième, seulement, on trie...

- Dis donc, Alfred, est-ce qu'on leur donne leurs titres en parlant ? Je pense qu'il vaut mieux, n'est-ce pas ? Pas monsieur le marquis, naturellement, comme les domestiques, mais : cher marquis, ma chère comtesse... sans cela les autres ne s'apercevraient même pas que l'on reçoit des gens titrés...

 

 

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samedi 31 octobre 2020

Bilan de mes lectures - Octobre 2020 - 15 livres

 

Coups de coeur :

 

BOUYSSE Franck : Buveurs de vent
MAZIERES Christine (de) : La route des Balkans
PIVOT Cécile : Les lettres d'Esther 
 



J'ai beaucoup aimé :

 

GAIN Patrice : Le sourire du scorpion
GOGUET Christine : Les grands hommes et Dieu
KOVALIK Ursula : L'écuyère 
LEVY SCHEIMANN Véronique : Café en terrasse
 



J'ai aimé :

 
BORDES Gilbert : Le testament d'Adrien
DUCORPS Iris : A demi-sang
GIRAUD Michel : Destins croisés
PAYE Lucie : Les coeurs inquiets 
SAIANI Christelle : Lumière