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jeudi 17 juillet 2025

[Laski, Marghanita] La méridienne

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La méridienne 
           (The Victorian chaise-longue)

Auteur : Marghanita LASKI

Traduction : Agnès DESARTHE

Parution : 1953 en anglais,
                  2025 en français (L'Olivier)    

Pages : 168 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le printemps déploie sa splendeur sur la maison au bord d’un canal où vivent Melanie Langdon, son mari et leur nouveau-né. Elle est une épouse typique des années 1950, discrète, dévouée. Quittant enfin son lit après une longue maladie, Melanie trouve refuge sur une méridienne achetée dans une brocante. L’objet est étrange, presque disgracieux, il est pourtant doux de s’y blottir. Encore un peu de repos, et elle sera sur pieds… Elle s’endort.
Quand elle se réveille, elle ne reconnaît rien. Ni les lieux ni les gens. Nous sommes en 1864 ; elle s’appelle désormais Milly Baines. En son for intérieur, Melanie Langdon est toujours là, tentant à tout prix de sortir de ce cauchemar éveillé.
Brillant et addictif, ce roman à la portée féministe est une révélation.

 

Un mot sur l'auteur :

Marghanita Laski (1915-1988) fut une femme de lettres britannique, également journaliste et femme de radio. Elle a abondamment contribué au Oxford English Dictionary. Dans les années 60, elle a été critique de science fiction pour l'Observer.

 

 

Avis :

Traduit par Agnès Desarthe, paraît pour la première fois en français un court ouvrage écrit en 1953 par Marghanita Laski (1915 – 1988), romancière et biographe anglaise, notamment de Jane Austen, qui apporta une contribution exceptionnelle à l’Oxford English Dictionary, un dictionnaire historique s’adressant principalement aux linguistes. Sa narration en forme de cauchemar dénonce la condition féminine des années 1950 par une habile transposition renvoyant à une situation semblable à l’époque victorienne.

C’est une méridienne, un meuble victorien plutôt hideux mais objet d’un inexplicable coup de coeur dans une brocante, qui sert de mécanisme au récit en assurant l’articulation entre deux lieux, deux époques et deux jeunes femmes. La plus contemporaine, Melanie Langdon, vit dans les années 1950 avec son mari, dans une maison cossue rénovée dans un ancien quartier ouvrier en bordure de canal. Privée de son nourrisson par la maladie pulmonaire qui l’oblige depuis des mois à garder le lit pour un repos des plus stricts, cette jeune maman est enfin autorisée à la chaise longue, en l’occurrence à inaugurer la méridienne chinée juste avant sa maladie. Mais sa joie est de courte durée. Lorsqu’elle s’éveille de sa sieste, elle se retrouve transplantée dans la peau et dans la tête d’une autre tuberculeuse, Milly Baines, probablement dans la même maison alors empuantie par le canal, en 1864.

Commence le récit cauchemardesque d’une expérience étrange, à se débattre dans la panique d’une situation de dédoublement qui fait vivre à l’héroïne aussi bien les émotions de Melanie que de Milly. Saisissant peu à peu la situation de Milly, bien plus malade et traitée comme une réprouvée pour ce qu’elle devine d’une liberté prise la jetant plus bas que terre aux yeux de son entourage, Melanie l’épouse discrète et dévouée au point de « se façonner » pour «  devenir ce que son homme veut qu’elle soit »« Comme tu es intelligent, mon chéri », dit Melanie avec adoration. « Je me sens si bête par rapport à toi. » « Mais c’est ainsi que je t’aime », répondit Guy –, elle qui acceptait avec tant de bonne grâce de laisser le contrôle de sa vie à son époux et à son médecin, prend soudain conscience, non seulement de l’injustice de la condition féminine, mais aussi de l’incongruité de sa soumission alors qu’un siècle plus tôt, des femmes comme Milly, en osant bien davantage, s’avéraient finalement plus modernes qu’elle.

Avec son mélange de cauchemardesque tension fantastique et de charme un rien désuet évoquant de manière surprenante à la fois Stephen King et Jane Austen, La méridienne est un roman aussi captivant qu’habilement construit. Dans cette histoire où tous les doutes sont permis – Cauchemar ? Dédoublement de personnalité ? –, surnage une certitude : celle d’une farouche dénonciation de la condition féminine et de la soumission, encore largement consentie dans les années 1950, à la toute puissance des hommes. (4/5)

 

Citation :

– Comme tu es intelligent, mon chéri, dit Melanie avec adoration. Je me sens si bête par rapport à toi. 
– Mais c’est ainsi que je t’aime », répondit Guy. Et c’est l’exacte vérité, songea le Dr Gregory en les observant. Pourtant, Melanie n’est pas l’idiote qu’il imagine qu’elle est, loin s’en faut, c’est simplement une créature purement féminine qui se façonne elle-même afin de devenir ce que son homme veut qu’elle soit. Non que je la qualifierais d’intelligente, rusée serait plus juste (…)

 

jeudi 26 mai 2022

[Jackson, Shirley] Nous avons toujours vécu au château

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous avons toujours vécu au château
            (We Have Always Lived in the Castle)

Auteur : Shirley JACKSON

Traduction : Jean-Paul GRATIAS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1962,
                  en français à partir de 1971
                  (Payot & Rivages en 2012)              

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. Ainsi commence le chef-d’œuvre de la romancière Shirley Jackson (1915-1965), également auteur de la célèbre nouvelle La loterie et du roman La maison hantée, porté à l’écran par Robert Wise (La maison du diable).
Nouvelle traduction intégrale.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Shirley Jackson (1916-65) est une romancière américaine connue pour ses récits fantastiques et d'horreur. Son livre Maison hantée est considéré par Stephen King comme l'un des meilleurs romans fantastiques du XXe siècle.

 

 

Avis :

Affectueusement surnommée « cette petite folle de Merricat » par son aînée Constance, la narratrice Mary Katherine a dix-huit ans, même si, à la lecture de son seul récit, alors qu’elle se complaît à se cacher dans les cabanes qu’elle construit, à enterrer des objets dans le jardin et à jouer avec son chat en rêvant de se réfugier sur la lune, là où personne ne lui imposerait de compagnie indésirable, on la prendrait volontiers pour une enfant. Avec sa sœur bientôt trentenaire et son vieil oncle impotent Julian, elle est l’un des trois derniers occupants de l’imposante maison Blackwood.

Cachée au plus profond de son vaste parc à l’abandon, en surplomb du village où Merricat est la seule à se rendre, avec la plus extrême répugnance, pour les courses hebdomadaires, la demeure semble en vérité se replier sur ses habitants, comme pour les protéger d’un monde extérieur qui ne serait que menace et hostilité. C’est d’abord au travers des sous-entendus perfides des villageois et des moqueries de leurs enfants, puis bientôt par la bouche de ce vieil original d’oncle Julian, aussi obsédé par ce qui s’est passé qu’incrédule d’y avoir survécu, que l’on réalise que les trois Blackwood se remettent à peine d’une énigmatique tragédie, qui, six ans plus tôt, a coûté la vie aux autres membres de la famille. Tous ont péri, mystérieusement empoisonnés. Tous, sauf Julian – très diminué depuis -, et les deux sœurs, dont la rumeur continue sans répit d’incriminer l’aînée.

Une impression d’étrangeté plane sur le récit mené par la déconcertante Merricat. Pour conjurer ce qu’elle perçoit de malfaisance chez les villageois qui la harcèlent, la jeune fille s’invente mille rituels protecteurs et bascule dans des images mentales emplies de haine noire lorsqu’ils sont sans effet. Chez elle, toujours flanquée de son chat, elle ne se départit de ses comportements sauvages et fantasques que pour se perdre en adoration devant la douce Constance. Les deux sœurs vivent dans un troublant état fusionnel, l’une mi-elfe mi-sorcière, l’autre véritable fée du logis permettant au trio de poursuivre son existence comme si de rien n’était, le dos tourné à la réalité. Et, pendant que dans la tête de la plus âgée, le temps semble s’être pétrifié dans une maison figée à l’heure du drame, comme si maintenir chaque objet à sa place pouvait effacer la mort de leurs propriétaires, les velléités protectrices de la cadette vont bientôt prendre une tournure inattendue lorsque surgira un cousin, visiblement tout sauf désintéressé.

Intrigué par un drame passé qu’il lui faut plus ou moins deviner au travers du seul prisme de personnages à la psyché de plus en plus manifestement dérangée, baigné dans une atmosphère d’étrangeté ambiguë laissant planer l’inquiétude, le lecteur se retrouve insensiblement entraîné dans une plongée obsédante au coeur de la névrose et de la paranoïa. Un classique adapté au cinéma à redécouvrir, pour son mystère, mais surtout pour son tableau troublant, notamment parce que vu de l’intérieur, de la maladie mentale. (4/5)

 

 

Citation :

Avant de venir à table, j'avais bien vérifié ce que j'avais l'intention de dire. "L'amanite phalloïde", commençai-je en m'adressant à lui, "contient trois poisons différents. D'abord, il y a l'amanitine, le plus lent des trois mais aussi le plus puissant. Ensuite, la phalloïdine, à effet immédiat, et enfin la phalline, qui dissout les globules rouges, même si c'est le moins vénéneux. Les premiers symptômes n'apparaissent qu'entre sept et douze heures après l'ingestion, dans certains cas pas avant vingt-quatre heures, voire quarante. Les symptômes commencent par de violentes douleurs stomacales, des sueurs froides, des vomissements...
- Ecoute", fit Charles en reposant le morceau de poulet, "tu arrêtes ça tout de suite, tu m'entends ?"
Constance gloussait. "Oh, Merricat", fit-elle, un rire étouffé entrecoupant ses paroles, "quelle petite bécasse tu fais. Je lui ai montré, dit-elle à Charles, qu'il y avait des champignons près du ruisseau et dans les prés, et je lui ai appris à reconnaître ceux qui sont mortels. Oh, Merricat !
- La mort survient entre cinq et dix jours après l'ingestion, dis-je.
- "Je ne trouve pas ça drôle", fit Charles.
"Petite folle de Merricat", dit Constance.

 

dimanche 5 décembre 2021

[Coulon, Cécile] Seule en sa demeure

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Seule en sa demeure

Auteur : Cécile COULON

Editeur : L'Iconoclaste

Parution : 2021

Pages : 333

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Une histoire d’espoirs fous et de désirs, dans un XIXe siècle dominé par les interdits.

Cécile Coulon nous plonge dans les affres d’un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid de Candre Marchère, un riche propriétaire terrien du Jura. Pleine d’espoir et d’illusions, elle quitte sa famille pour le domaine de la Forêt d’Or. Mais très vite, elle se heurte au silence de son mari, à la toute-puissance d’Henria, la servante. Encerclée par la forêt dense, étourdie par les cris d’oiseaux, Aimée cherche sa place. La demeure est hantée par le fantôme d’Aleth, la première épouse de Candre, morte subitement peu de temps après son mariage. Aimée dort dans son lit, porte ses robes, se donne au même homme. Que lui est-il arrivé ? Jusqu’au jour où Émeline, venue donner des cours de flûte, fait éclater ce monde clos. Au fil des leçons, sa présence trouble Aimée, éveille sa sensualité. La Forêt d’Or devient alors le théâtre de désirs et de secrets enchâssés.
Seule en sa demeure est une histoire de domination, de passions et d’amours empêchés.
Le roman haletant d’une autrice confirmée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire de Clermont-Ferrand, Cécile Coulon publie son premier livre à seize ans. Depuis, elle ne cesse de nous surprendre, de nous émerveiller. En quelques années, elle a publié sept romans dont Une bêteau paradis, un grand succès de librairie, récompensé par le prix littéraire du Monde, et deux recueils de poèmes dont l’un, Les Ronces a reçu le prix Apollinaire en 2018. Cécile Coulon est également éditrice à l’Iconopop, une collection de textes brefs et poétiques à l’Iconoclaste.

 

Avis :

Unie au riche propriétaire du lointain domaine Marchère par l’un de ces mariages arrangés si courants au 19ème siècle, Aimée se découvre un mari austère mais courtois, absorbé par l’exploitation de ses forêts du Jura. Elle apprend bientôt qu’elle succède à une première épouse, morte peu après ses noces. Troublée par l’épais silence entourant cette disparition, la jeune femme accumule les noirs pressentiments et se met à considérer son nouvel environnement sous un jour de plus en plus menaçant...

C’est d’abord la prégnance soigneusement entretenue de son cadre oppressant qui ancre cette histoire dans une angoisse diffuse. Encerclée par une épaisse forêt qui l’isole aussi sûrement qu’elle semble vouloir l’étouffer dans le silence bruissant de ses obscures futaies et de ses brouillards aveugles, la demeure des Marchère prend déjà des allures de manoir écossais ou de château des Carpates, quand on la découvre en plus le théâtre d’une tragédie scellée dans le secret du passé. La présence fantomatique de celle qui l’a devancée dans la position d’épouse devient pour Aimée d’autant plus insidieuse et troublante, qu’elle s’assortit d’un mystère que l’énigmatique comportement des hôtes du domaine a tôt fait de faire paraître suspect. C’est donc désormais avec l’obsédante sensation d’une menace incertaine que, piqué par l’intrigue, le lecteur s’achemine peu à peu vers des révélations inattendues.

Au fil des pages, viennent à l’esprit de nombreuses références de la littérature britannique du 19ème siècle, comme Jane Austen et les sœurs Brontë, avec en particulier Jane Eyre. Cécile Coulon joue avec les thèmes gothiques et sentimentaux, y associe une pointe de critique sociale et de féminisme en évoquant le mariage et la condition des femmes dans la société conventionnelle d’alors. Le ton restant moderne, sans la tournure des dialogues de l’époque, l’on se sent immergé dans l’un de ces contes contemporains en vogue, versions revisitées de grands classiques intemporels. Chez le lecteur, l’amusement en finit presque par l’emporter sur l’inquiétude et le suspense…

Si ce nouveau roman de Cécile Coulon, moins âpre et légèrement plus fantaisiste qu’Une bête au paradis, se lit peut-être avec moins de passion, il possède un charme qui, à défaut de foudroyer, se savoure avec quelques frissons d'angoisse. (4/5)  

 

 

Citations :

Candre était un jeune homme riche, orphelin, et veuf. À vingt-six ans, sa vie ressemblait à celle d’un vieillard, les traits de son visage suivaient le cours de son histoire familiale, ils tiraient sa bouche et ses paupières, comme pour rentrer, aussi vite que sa mère et sa première femme, sous terre, là où la famille Marchère, et ceux qui la fréquentaient, finissaient, plus vite que les autres.  

– Vous parlez à vos chevaux comme vous parlez à mon père, c’est une drôle de façon de faire. (…)
– Dieu a créé l’homme et les animaux terrestres le même jour, répondit-il. Il n’y a aucune raison que je les traite différemment. Sans compter qu’on n’est jamais trahi par un cheval, un cochon ou une abeille.

Avant de passer devant l’écurie, Aimée sentirait passer dans son cou ce vent qui mordait, même au cœur des étés forts, tantôt sec et brûlant, tantôt dur et glacial, elle aviserait, avant le dernier virage, la grande croix d’un bois sombre et perlé qui marquait l’entrée de la forêt d’Or. Mme Marchère frissonnerait, comme chaque fois qu’un étranger pénétrait les terres de Candre en sa compagnie. Aimée apprendrait que cette forêt deviendrait son empire ; sa noirceur et ses secrets avaient éduqué, formé, protégé Candre dès son enfance. Son époux ne travaillait pas ses bois comme ses scieurs, ses renardiers et ses colporteurs, non, mais comme un homme qui aime plus la forêt que ses semblables.

Une bâtisse de pierre et de bois, aussi large qu’un couvent, aussi haute qu’une église, trônait au cœur du paysage. Le toit était de tuiles rouges ou noires qui tombaient sur des fenêtres rondes à l’étage supérieur, puis rectangulaires et longues. Les volets, de bois huilé, mangeaient la façade et le lierre courait de haut en bas, enroulant sur les vantaux de longs doigts verts et noueux. (…)
Le château se fondait dans la végétation, comme s’il était né de la forêt, protégé par elle sans qu’elle le dévore, habillé par ses feuilles et ses plantes grimpantes, bourdonnant d’abeilles, et pourtant étincelant et propre comme les costumes et chevaux de Candre. Elle imaginerait un œil géant, de lumière et de verdure, tandis que la voiture s’arrêterait devant l’escalier, usé, vestige des caprices de Jeanne Marchère. Un œil immense posé sur elle, aux cils de vantaux plats, aux cernes de vitres impeccables.

Amand Deville avait été fait général de cavalerie trente ans plus tôt. Maniant les rênes et l’arme avec la même souplesse, on l’avait affecté au 56e régiment de cavalerie légère, au commandement des carabiniers, et lorsque la guerre éclata, que les Prussiens avancèrent en nombre sur la France, Amand, fier d’être appelé, guida ses troupes à travers les rases lignes de la plaine. Il quitta son domaine sous les hourras des villageois, et quand il revint, un mois plus tard, sur quatre jambes, on laissa le jeune général éclopé rejoindre sa chambre sans poser de questions. Il apprit lentement à tenir sur ce corps de bois, haïssant ses cannes. Le temps passa sur lui comme une eau glacée : il devint maigre et tendu, ne souffrant plus de ses jambes mais de son âme.

Les arbres chuchotèrent jusqu’à l’aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d’être brûlés.  

La lettre était courte. L’écriture minutieuse et tremblante. Celle d’une bonne élève fatiguée par son devoir. Aimée devinait la maladie qui immobilisait le bras, elle imaginait cette jeune femme aux yeux mauves, dans ce décor à la fois sublime et cauchemardesque. Les premiers sanatoriums, ouverts une dizaine d’années plus tôt, faisaient parler d’eux : on envoyait les malades en montagne pour les habituer au paradis.

La chambre était petite. Aménagée pour recevoir un mort, au premier étage, elle donnait sur l’étang à l’arrière de la maison, au bord duquel Aimée et Candre avaient cheminé ensemble. Le ciel s’arrêtait aux vitres. Aimée, en montant l’escalier, avait pensé que la mort aurait envahi la chambre. Elle se trompait : seule l’absence nichait dans cette pièce aux murs verts. La mort, elle, attendait dehors qu’on lui amène enfin son nouveau passager.

Depuis que son cousin était rentré, Aimée l’avait trouvé dur. Cassé. Il avait à peine frôlé sa cousine. Il parlait par à-coups – « oui », « nous ferons cela », « ce sera à telle heure » –, sa voix était comme une porte claquée par le vent, elle battait au grand air, désespérée. Claude avait perdu plus que son oncle ; sa vie, déjà mutilée, s’effritait un peu plus, et dans ces saccades Aimée voyait comme les hommes restaient, à jamais, des garçons, vifs, chahuteurs, déséquilibrés par la perte. En elle, le chagrin creusait des galeries : Amand était parti, elle avait vécu à ses côtés des jours forts et heureux, dont elle emplissait ces chemins intérieurs. Dans sa douleur, une voix apaisée lui murmurait qu’elle avait eu de la chance ; elle aimait son père mort autant qu’elle l’avait aimé vivant. Claude, lui, comprenait ce qu’il perdait, et sous son âme s’ouvrait un vide immense, au bord duquel sa fierté reculait. Alors il ruait.

En cette saison, les arbres se rapprochaient des hommes : leurs doigts attrapaient les vestes, grattaient les cheveux, froissaient les pantalons, les feuilles rousses dessinaient sous le ciel un deuxième toit pourpre, les ouvriers marchaient sous une mer de sang suspendue aux branches, l’air circulait à peine, prisonnier entre les troncs larges comme des cercueils. La terre suffoquait, écrasée par ces géants, et les hommes, moins agiles que les bêtes, plus violents que les cieux, se contorsionnaient, ils brûlaient de désir et de mélancolie dans des maisons fragiles qu’ils croyaient solides, ils s’enfonçaient dans des femmes à la peau malade, qui voyaient, elles, la forêt d’en haut, lui parlant dans la nuit, comme on parle à Dieu ou à une meilleure amie.

Mon père est mort, ma mère vit seule sur le peu de rentes qu’il a laissé. Mon cousin est parti faire la guerre. Il ne me reste personne, et vous savez bien ce qui arrive aux femmes qui fuient leurs époux, vous savez bien ce qu’il en est, ensuite, de leur réputation et de celle de leur famille.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

vendredi 26 mars 2021

[Ruiz Zafon, Carlos] Marina

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Marina

Auteur : Carlos RUIZ ZAFON

Traducteur : François MASPERO

Edition : 1999 (en espagnol),
               
2011 (Robert Laffont)

Pages : 303

 

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mon texte préféré parmi tous ceux que j'ai écrit. » Carlos Ruiz Zafón

Oscar Drai, quinze ans, a disparu pendant une semaine du pensionnat où il est interne. Où est-il allé et que lui est-il arrivé ? Quand l'histoire commence, Oscar vagabonde à travers Barcelone. Attiré par une mystérieuse maison apparemment abandonnée, il pénètre à l'intérieur. Se croyant seul, il commence ses investigations. Alors qu'il est en train d'examiner une curieuse montre à gousset laissée sur une table, il se rend compte que quelqu'un l'observe. Terrorisé, il s'enfuit. En rentrant au pensionnat, il s'aperçoit qu'il a gardé la montre. Tenaillé par les remords, il retourne quelques jours plus tard dans la grande maison. Il y fait alors la connaissance de Marina, fille du propriétaire. Elle a son âge, de l'audace et une intelligence très vive. Elle entraîne son nouveau compagnon dans l'élucidation d'un mystère qui la tourmente : au cour du plus vieux cimetière de Barcelone, une vieille femme voilée visite une tombe anonyme sur laquelle figure le dessin d'un papillon noir. Qui est-elle, et qui dort sous la pierre tombale ? En menant leur enquête, les deux adolescents franchissent les limites d'une propriété privée délaissée. Dans la serre qui la jouxte, des pantins en partie amputés de leurs membres pendent dans les airs. Soudain, ils descendent lentement et semblent s'animer. Une odeur pestilentielle envahit la serre. Sur le fronton, un papillon noir identique à celui de la tombe paraît contempler l'épouvantable scène.

Parcourant les plus effrayants endroits de Barcelone, s'égarant dans les entrailles de souterrains où vivent des créatures de cauchemar, s'enfonçant dans les coulisses d'un inquiétant théâtre désaffecté, Oscar et Marina réveillent les protagonistes d'une tragédie vieille de plusieurs décennies. La vengeance est en route, mue par une armée de fantômes, guidée par un savant de génie et une amoureuse désespérée. Entraînés dans la folie homicide de ces ombres tout droit sorties du passé, Oscar et Marina frôlent la mort. Pourtant, celle-ci les attaquera là où ils ne l'attendaient pas...
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Présente-t-on encore Carlos Ruiz Zafón, l'auteur de L'Ombre du vent (Grasset, 2004 ; Livre de poche, 2010) et du Jeu de l'ange (Robert Laffont, 2009), vendus à plusieurs millions d'exemplaires à travers le monde. Né à Barcelone en 1964, il a renouvelé le genre des grands romans populaires du début du XXe siècle.
 

 

Avis :

Lors de ses nombreuses escapades au-dehors de son pensionnat de Barcelone, Oscar, quinze ans, fait la connaissance de Marina, une adolescente qui habite le quartier avec son père âgé. Les déambulations des deux jeunes gens les mènent jusqu’à un cimetière oublié, où une femme vient pourtant se recueillir sur une tombe anonyme, uniquement orné d’un papillon noir. Des sous-sols de la ville à un vieux théâtre désaffecté, la curiosité des deux amis les entraîne dès lors dans une succession de terrifiantes découvertes, liées à un mystérieux drame survenu il y a plusieurs décennies.

Certes ce livre classé jeunesse cumule les invraisemblances. Pas seulement parce qu’il verse dans le fantastique, mais surtout parce qu’il traite les deux adolescents en adultes, libres et autonomes, et que tout le monde leur confie les plus noirs secrets avec une improbable facilité. Il serait pourtant dommage de laisser cette critique oblitérer les autres qualités du roman et de ne le réserver qu’à un jeune public ravi de sa promotion chez les grands. Ce serait se priver d’un excellent moment de mystère et d’aventure, remarquablement écrit, serti dans une Barcelone ensorcelante, gothique et baroque, qui fait tout le charme et la singularité du récit.

C’est pendant le premier tiers de l’histoire que l’ambiance s’avère la plus envoûtante, alors que le lecteur se retrouve à vagabonder aux côtés d’Oscar et de Marina dans de vieux quartiers d’une Barcelone surannée et bucolique. Les grandes et anciennes demeures plus ou moins abandonnées, qui y cachent mélancoliquement les lambeaux de leur exubérante splendeur passée sous l’enchevêtrement d’une végétation envahissante et le poids d’un oubli silencieux, enveloppent bientôt le promeneur de leurs ombres et de leurs mystères, suscitant chez lui un mélange de curiosité et d’angoisse. Les vieilles silhouettes qu’on y croise laissent subodorer le secret de vies enfuies et c’est bien un étrange passé qui va bientôt remonter à la surface.

L’enquête prend alors son essor dans des développements rapidement fantastiques, de veine gothique, qui transforment la menace jusqu’alors diffuse en péripéties qui, pour être rocambolesques, n’en tiennent pas moins le lecteur sous l’emprise de leur rythme et de leur suspense. Moins réceptive à cette partie, j’ai néanmoins pris plaisir à ces rebondissements plein d’imagination, encore une fois mis en valeur par les perspectives offertes sur la ville de Barcelone, sur ses quartiers contrastés et sur son architecture exubérante.

De l’angoisse à l’effroi et du rire aux larmes, ce prenant conte fantastique empreint de nostalgie est l’occasion de réunir tous les publics, jeunes et moins jeunes, par la magie d’une excellente plume, amoureuse d’une Barcelone secrète et multiple, que l’on aura ensuite envie de (re)découvrir pour de bon. (4/5)

 

Citations :

On ne peut rien comprendre à la vie tant qu’on n’a rien compris à la mort.

En fin de compte, quel est le sens d’une science capable d’envoyer un homme sur la lune, mais incapable de mettre un morceau de pain sur la table de chaque être humain ?

En temps normal, dit-il, tu es dans les nuages, mais aujourd’hui tu es carrément sorti de la couche atmosphérique. Tu es malade ?

 Il disait que la lumière est une danseuse capricieuse et consciente de sa grâce. Dans ses mains, elle se transformait en lignes merveilleuses qui illuminaient la toile et ouvraient les portes de l’âme.
— Peindre, c’est écrire avec la lumière, affirmait Salvat.

Sur mille personnes qui acquièrent un tableau ou une œuvre d’art, une seule possède une vague idée de ce qu’elle achète, lui expliquait Salvat en souriant. Les autres n’achètent pas l’œuvre, ils achètent l’artiste, ce qu’ils ont entendu dire de lui et, presque toujours, ce qu’ils imaginent à son sujet Ce commerce n’est pas différent de celui des remèdes de guérisseurs ou des filtres d’amour, Germán. La seule différence est le prix.

J’avais toujours pensé que les vieilles gares de chemin de fer étaient l’un des rares lieux magiques qui restaient encore dans le monde. Là, les fantômes de souvenirs et d’adieux se mêlaient aux départs de centaines de voyages pour des destinations lointaines et sans retour. « Si, un jour, je me perds, il faudra me chercher dans une gare », pensai-je.

Parfois, les choses les plus réelles ne se passent qu’en imagination, Óscar. Nous ne nous souvenons que de ce qui n’est jamais arrivé.

La jeunesse est une maîtresse capricieuse. Nous sommes incapables de la comprendre et de l’apprécier jusqu’au jour où elle part avec un autre pour ne jamais revenir…

Un bon ami m’a dit un jour que les problèmes sont comme les cafards. (…) Dès qu’on les fait sortir à la lumière, ils prennent peur et s’en vont...


 

jeudi 5 novembre 2020

[Setterfield, Diane] Il était un fleuve

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Il était un fleuve (Once Upon a River)

Auteur : Diane SETTERFIELD

Traductrice : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais en 2018
                   en français en 2019 (Plon)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une auberge au bord de la Tamise, une nuit de solstice d’hiver, quelque part au XIXe siècle. Un étranger gravement blessé pousse la porte, avec dans ses bras une petite noyée. L’homme s’appelle Henry Daunt. Quant à la fillette morte, personne ne connaît son nom. Quelques heures plus tard, elle revient à la vie. Doit-on parler de magie ou ce phénomène peut-il s’expliquer par la science ? Et, surtout, qui est cette miraculée ? Amelia, la fille des Vaughan, enlevée deux ans plus tôt, Alice, la fille de Robin, le bâtard mulâtre des Armstrong, ou une petite gitane du camp d’à côté ? À moins qu’il ne s’agisse de la fille du batelier, le Silencieux, mort il y a plusieurs siècles et qui fait désormais traverser la rivière aux âmes… Une année durant, Henry, secondé par l’infirmière Rita Sunday,va explorer toutes les pistes.

À la fois conte, enquête et roman historique sur les premières heures du darwinisme, mêlant folklore, suspense et une juste dose de romantisme, le nouveau roman de Diane Setterfield est nimbé de la même aura puissante qui a fait le succès de son best-seller Le Treizième Conte.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1964, Diane Setterfield a étudié la littérature française à Bristol avant de se lancer dans l’écriture. Phénomène éditorial, Le Treizième Conte lui a valu une reconnaissance mondiale. Il était un fleuve est son troisième ouvrage. Tous ses romans ont été publiés en français chez Plon. Elle vit aujourd’hui dans le Yorkshire.

 

 

Avis :

Dans ce village du bord de la Tamise au milieu du 19e siècle, l’on vit au rythme des humeurs du fleuve qui, de tout temps, a fait l’objet de persistantes légendes, peuplées de noyés et de fantômes, longuement relayées autour des bières servies à l’auberge Swan. Lorsqu’un jour surgit le photographe Henry Daunt, blessé, avec dans les bras une fillette méconnaissable, qui paraît d’abord morte noyée avant de revenir miraculeusement à la vie, les spéculations vont bon train : s’agit-il de l’une ou l’autre des enfants des environs récemment portées disparues ? Les imaginations ne tardent pas à s'échauffer, n'excluant pas les hypothèses les moins rationnelles...

Toute l’originalité de cette histoire vient d’abord de son atmosphère, soigneusement campée entre réalité et fantasmes, en un lieu propice aux croyances magiques, à une époque où la superstition peine encore à s’effacer devant les avancées de la science. Dans les esprits ordinaires, la photographie flirte ainsi encore avec la magie, le darwinisme avec l’inimaginable, et l’inexpliqué avec la sorcellerie. Alors, un fleuve qui, par ses crues, ses courants et ses brouillards, emmêle si bien son cours à celui de l’existence de ses riverains, prend naturellement une dimension bien vite surnaturelle, telle une frontière entre deux mondes, un miroir dont les deux faces seraient la vie et la mort, et où se refléteraient bien des ombres et des secrets.

Dans cette ambiance liquide aux teintes de plomb et d’étain et aux odeurs de marécage, se dessinent, restitués en profondeur et avec le plus grand réalisme, des personnages singuliers que l’ignorance, la peur et les duretés du quotidien font d'autant plus dériver au vent des croyances et des rumeurs. La vie, dans l’ensemble, ne leur fait guère de cadeaux : deuils et pertes jalonnent le temps, frappant particulièrement les femmes en couche et les très jeunes enfants.

Tout est dès lors posé pour le déroulement d'une intrigue savamment construite qui, tel le courant imprévisible de la Tamise, emportera irrésistiblement le lecteur dans ses mille méandres et ramifications. Ce conte profondément original et attachant, joliment brodé autour des thématiques de l'écoulement de la vie, des mystères de la naissance et de la mort, et des difficultés de la parentalité, s'avère une lecture enchanteresse à nulle autre pareille. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

L'été, il coupait des roseaux, l'hiver, il fabriquait des paniers, et tout le monde venait lui en acheter, car c'était un bon artisan et il ne vendait pas cher sa production. Il n'avait pas d'enfants qui pussent le décevoir, pas d'épouse pour le tourmenter, ni aucune autre femme pour lui briser le cœur. Il était taiseux sans être morose, saluait très agréablement tout le monde, et ne se disputait avec personne. Il n'avait pas de dettes. Aucun vice avéré ou supposé. Un matin, il entra dans le fleuve, des pierres plein les poches. Quand son corps heurta une barge qui attendait son chargement à quai, on alla visiter son cottage, où l'on trouva des pommes de terre dans une jarre de pierre, et du fromage. Il y avait aussi du cidre dans un flacon, et sur la cheminée une blague à tabac à moitié pleine. Sa disparition sema la consternation. Il avait du travail, à manger, de quoi se détendre : que pouvait-il désirer de plus ?
 
La pluie d’été explosait mollement sur ses épaules en grosses gouttes tièdes qui semblaient contenir leur double poids d’eau. C’était le soir, mais il ne faisait pas encore nuit, et la lumière tombait sur les feuilles mouillées et les flaques des chemins, nimbant tout d’un scintillement argenté. Les gouttes incessantes donnaient au miroitement du fleuve un fini grêlé.