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dimanche 23 août 2026

Critique : "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La dynamique de l'oeuf

Auteur : Céline CURIOL

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782330216290  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ancienne étudiante en philosophie exerçant l’étrange métier de peintre sur cailloux, Léna traverse une période de dépression à la suite du départ de Noé, l’homme avec qui elle espérait fonder une famille. Lors d’une mission artistique dans le mystérieux château de K., elle fera deux rencontres décisives à travers lesquelles elle tentera de guérir ses blessures : l’une avec le roman d’une écrivaine disparue, Féline Furiol, dont le destin rappelle celui de notre héroïne nullipare ; l’autre avec un animal qui la fascine : une poule, prénommée Gilda, dont l’unique activité est de couver ses œufs…
Portrait d’une femme en crise s’interrogeant sur ce qu’elle appelle sa “nature morte”, La Dynamique de l’œuf est aussi une enquête érudite et loufoque sur la figure de la poule dans tous ses états. En convoquant la science et la philosophie, l’art contemporain et la littérature – on y croise l’œuf de Brancusi, le poulet de Ron Mueck, John Berger ou Anna Tsing –, Céline Curiol donne le roman iconoclaste et féministe d’une héroïne qui cherche des réponses sur la maternité et l’origine de la vie en explorant le paradoxe millénaire de la poule et de l’œuf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Curiol est romancière et essayiste. Diplômée de l'École nationale supérieure des techniques avancées puis journaliste pendant une dizaine d'années à l'étranger, elle enseigne aujourd'hui l'écriture et la communication dans plusieurs grandes écoles. Elle a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2023/2024.
Elle est l’auteure de romans et essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L'Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d'une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016), Les Lois de l'ascension (2021) et Prendre la tangente (2022) parus chez Actes Sud. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen). 

 

Avis :

Ingénieur de formation, longtemps journaliste à New York avant de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture, Céline Curiol s’empare du vieux paradoxe de l’oeuf et de la poule pour conduire une réflexion originale, érudite et volontiers fantasque sur l’origine, la maternité empêchée et la création. Ce surprenant assemblage de savoirs hétérogènes, d’observations concrètes et d’expériences intimes déroule une série de digressions philosophiques, scientifiques et artistiques qui donnent naissance à un texte d’une brillante cohésion, à la croisée de l’enquête, de la fable, de l’essai et du récit de réparation, centré sur une artiste pleinement consciente qu’elle ne sera jamais mère.

Peintre discrète fragilisée par une rupture, Léna accepte de se rendre dans un château isolé pour y reproduire une fresque Renaissance. Cette mission, en apparence technique, lui réserve une suite de situations inattendues qui l’éloignent de ses repères habituels. Dans ce lieu retiré, aux mains de deux vieux propriétaires lunatiques difficiles à cerner, son esprit se trouve bientôt aimanté par l’obstination de Gilda, une poule qui, en écho à sa propre nulliparité, continue de couver des œufs non fécondés. Dès lors, tout autour devient prétexte à une divagation intérieure qui, partant du concept de l’oeuf, laisse éclore des pensées restées longtemps informulées et, d’expérimentations diverses en réflexions alimentées par la bibliothèque et la conversation, tant érudite que loufoquement poétique, de ses hôtes, fait évoluer ses interrogations et ouvre de nouvelles perspectives.

L’aspect le plus jubilatoire du roman réside sans doute dans l’introduction du livre de chevet de Léna, signé par Féline Furiol, avatar transparent de Céline Curiol. En faisant lire à son personnage un texte qui reprend sa propre voix, l’auteur installe un jeu de miroirs qui rejoue la logique de la poule et de l’oeuf jusque dans la structure du récit. Avec une Léna à la fois lectrice et protagoniste, la pensée dont on ne sait plus si elle émane de la romancière ou de sa créature s’inscrit elle‑même dans une contradiction performative, prolongeant dans la forme la thématique centrale de l’indécidable. Cette façon de placer Léna à la fois du côté de l’oeuf et de la poule fait du paradoxe de l’origine le principe constitutif du livre, transformant une question théorique en expérience sensible. Loin d’un simple jeu conceptuel, cette indécision régit la dynamique de l'ouvrage, irriguant la pensée de Léna, structurant ses associations mentales et imposant une logique digressive qui n’est jamais gratuite. Cette femme qui, ne pouvant donner la vie, se heurte à l’énigme de sa « nature morte », finit par trouver, dans son questionnement sans issue, une sorte de moteur intérieur, un cadre au manque et au non‑accomplissement.

Inlassable dans son besoin de sens, Léna explore tous les savoirs auxquels la conduit son obsession. Philosophie, biologie, création artistique ou anecdotes personnelles : ces matériaux disparates s’amalgament en une construction éclatée, chaque ajout semblant venir éprouver la solidité du précédent. Ainsi s’affine sa compréhension, dans une narration qui restitue une pensée en mouvement, avec ses détours, ses hésitations et ses reprises – une dynamique intérieure qui relève moins de la psychologie que d’un affinement du regard. Le cadre même de son séjour joue un rôle essentiel. L’isolement, l’imprévisibilité des hôtes et le travail sur la fresque contribuent à un environnement légèrement décalé, propice à l’émergence de micro‑événements. Point n’est besoin ici de péripéties : tout repose sur les variations de perception, dans un travail sur la nuance, l’inflexion et le détail qui déplace une idée. Moins un symbole qu’un point de friction entre le réel et l’intime, la poule Gilda est l’élément qui oblige Léna à regarder autrement ce qu’elle croyait avoir réglé. La réflexion sur la maternité empêchée mûrit sans aucun discours direct, la nulliparité colorant la pensée, infléchissant le comportement et rendant saillants certains détails plutôt que d'autres. Ainsi se réoriente une vie, sans rupture spectaculaire, par une sorte de maturation lente mais tenace, qui trouve partout ses résonances. 

Érudit mais accessible, profondément original, fantaisiste et souvent drôle, ce livre, qui mêle souvenirs, digressions encyclopédiques, références artistiques et scientifiques avec la fausse spontanéité d’un jardin anglais, cache dans le joyeux désordre de sa pensée en mouvement une construction très étudiée, chaque tesselle du récit placée avec minutie. Cette architecture virtuose, où la richesse des savoirs se fond dans l’élan vital de la narration, sert d’écrin à une exploration de l’intime qui avance sans bruit, au gré des modulations du réel et des déplacements imperceptibles de la conscience, jusqu’à l’éveil d’un féminisme discret autour du mythe de la maternité. Par sa manière d’articuler une forme hybride – libre en apparence, rigoureusement pensée dans son agencement –, le livre fait écho à l’esthétique du Chimère de Julie Wolkenstein, et trouve aussi une résonance plus lointaine avec le Moon Tiger de Penelope Lively, partageant cette façon de laisser le récit se déployer par fragments, autour d’un noyau intime qu’on ne perçoit qu’au travers d’un halo. (4/5)

 

Citations : 

Nous, humains, qui ne percevons pas même notre propre croissance, peinons à éprouver cette lenteur qui génère le résultat sensible d’une modification insensible. Et c’est cela, je crois, que je cherche en peignant : un geste incarné au point d’en paraître involontaire…


Pour ma défense, je dois dire qu’il m’a toujours été difficile de considérer les mots comme de justes signes : dès leur esquisse, ils se gorgent de sons, de tonalités, s’enrobent de textures et de dimensions, déploient gorges et défilés, champs de force et sensualités, se remplissent de reliefs, reflets, revers, acquérant une matérialité qui me fait confondre leur corps avec le mien, et qui les rend impropres, quand ils empruntent ma voix, à une communication exempte de doute et de désir. Toujours, mes mots s’amassent autour d’une présence qui cherche à me ressembler à l’instant où elle prétend me rassembler.


Ainsi s’éteignit mon courage. Puisque je n’atteindrais jamais les sommets, mieux valait ne pas me lancer dans une aventure d’écriture qui allait m’épuiser : j’avais si peur de paraître médiocre. Et comme on le sait, c’est la croyance en ses propres potentiels qui fonde la volonté. Ne pas croire, c’est déjà donner raison à la défaite pour ne citer que James.


Nous aurions pu nous installer à la terrasse d’un café, je l’avais proposé mais il avait dit, c’est mieux là, et j’avais obtempéré sans insister, posant le premier d’une longue série d’assentiments, un précédent dont le pli trop vite pris ne deviendrait manifeste que lorsqu’il serait par trop préjudiciable. La formule de toute relation intime se détermine en quelques heures, voire journées, d’une façon plus immédiate et subreptice que nos consciences, avides de maîtrise, ne l’admettent. Je sais aujourd’hui que s’instaurent, entre deux personnes, des modes de décision et de discussion, des tempos et des prédominances le plus souvent invariables. C’est le long de ces lignes de force tracées d’emblée que la relation se déploie ; et c’est aux positionnements que chacun consent à y adopter que celle-ci tiendra. À peine dissipé le sentiment de découverte, déjà des modalités d’exécution s’imposent.


Le kitsch, c’est ce qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est en réalité. Telle cette phrase, qui fait semblant d’être mienne, alors qu’elle est en réalité celle de Nikolin rapportée par Ida inventée par Olga Tokarczuk dont il me plaît toujours de relire l’extrapolation – ou est-ce celle d’Ida ou celle de Nikolin ? – sur l’amour, sans doute parce qu’elle me console. Tout amour tient du kitsch. Il n’existe pas de nouvelles formes pour exprimer l’amour, car elles ont toutes été utilisées un nombre incalculable de fois. Et parce qu’il n’y a pas de nouvelle forme, il n’y a donc pas d’amour.


Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique, aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte40, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
 
 
C’est penser qui me vient à l’esprit mais je ne suis pas dupe. Le verbe fait partie de ces façons de parler, taillées comme des voussoirs qui finissent par imposer des arcs de démarcation dont l’élancement retombe souvent assez loin de la vérité, voire s’empâte en grossiers abus de langage. Il faudrait d’abord établir si penser convient à une poule ou, à l’inverse, savoir quels processus désigneraient penser chez cet être vivant – peut-il désigner autre chose qu’un enchaînement de signaux perceptifs et d’actions, soutenus par des séries de réactions chimiques et électriques ?


La signification surgit des écarts ; c’est de cette façon que le langage vit quand d’entre les mots jaillit sa portée phénoménale. Si j’ai abandonné l’écriture, c’est à cause de cela, je crois. À cause de la difficulté à écrire dans une langue commune qui soit aussi langage singulier.


L’œuf a la particularité de ne pouvoir être recollé, réparé ou remisé. Brisé, il l’est une fois pour toutes. Un avertissement quant à la fragilité de tout ce qui se veut vivant. Une personnification de l’irréversibilité.


Raccrochant, dépitée, je me suis rappelé que Diderot, déjà en son temps, avait émis une troublante hypothèse : la morale que nous appliquions aux animaux dépendait d’un rapport de taille. C’est dire qu’étant plus petit, le poussin, plus que le cheval par exemple, pouvait être tué avec moins de scrupules… et la fourmi, avec très peu ! La morale, ainsi posée, devenait affaire de perceptions sensorielles (…)


A six ou sept ans, il va sans dire, m’était inconnue l’existence des poules ménagères, ces femmes dévolues à une domesticité sanctifiée auprès d’un homme auquel elles se sont liées par amour ou nécessité pécuniaire, quand bien même les deux ne concordent pas au sein de l’institution du mariage. Dès lors, l’homme voit, dans sa poule ménagère, un élément essentiel au rythme de ses journées, de son existence même, indispensable au maintien d’une routine concrète et tranquille, différant en cela, et de façon fondamentale, des dindes passagères, rencontrées et baisées de façon sporadique et joyeuse, car, ainsi que tout bon catholique le sait, la dinde représente l’exceptionnel – Noël ! –, un hors-d’œuvre hors-cadre qui dès lors qu’il prend une allure trop régulière ou familière doit être quitté. À cause d’une législation qui interdit, en Europe, la polygamie, toute dinde ne peut donc que rarement accéder au statut de poule.


Souvent, ce sont les plus austères qui, lorsqu’ils s’autorisent enfin à parler, livrent trop bien ficelé un drame qu’accompagne un lourd échafaudage d’affreuses fatalités, se condamnant à demeurer l’esclave des représentations que l’on se fera dès lors d’eux.


Une duplication artificielle, une vulgaire reproduction réalisée par une artisane-ouvrière, une copiste-néophyte mais ceci, je ne le dis pas. Pourtant, si jamais je n’ai voulu me qualifier d’artiste, c’est au cours de cette dernière semaine que je me suis sentie le devenir, prête à le revendiquer pour la première fois de ma vie. Mais voilà, j’ai perdu mon grand œuvre ! Tout ce que j’en conserverai est une certitude, aussi indéfectible pour l’heure que mon souffle : toute artiste ne cherche à reproduire que ce qu’elle se sent capable de travestir.


All art is still life. Quelqu’un, sur un autre continent, l’avait un jour proclamé. À moins que c’eût été Féline Furiol – mais je ne vois pas pourquoi elle se serait exprimée en anglais. Tout art n’est que vie immobile ; tout art n’est que nature morte, si l’on considère qu’une œuvre, dès lors qu’elle est achevée, n’évolue plus. 
 
 
Au moins, j’espère que vous aurez compris, Léna : la naissance des monstres n’est pas imputable à la nature. Dans le monde des hommes, les dérives, dès lors qu’elles sont perçues comme telles, prennent une dimension morale, contraire à cette nature. Alors la culpabilité échoit à celui ou celle qui ne ressemble pas au reste, non conforme à ce que l’on a l’habitude d’estimer courant, acceptable. Toujours ce que l’on ne reconnaît pas devient coupable. Aussi, l’humanité a fini par concevoir que seul l’anéantissement des monstres garantirait l’harmonie du monde… 

 

Vous aimerez aussi : 

 
WOLKENSTEIN Julie : Chimère
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 

 

samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073115416  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

mercredi 11 février 2026

Critique de “Nexus” de Yuval Noah Harari | Lectures de Cannetille

 





J'ai aimé

 

Titre : Nexus

Auteur : Yuval Noah HARARI

Traduction : Daniel FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Albin Michel) en 2024

Pages : 576

Accès au livre : ISBN 9782226494887  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis cent mille ans, nous, les Sapiens, avons acquis un gigantesque pouvoir. Mais malgré nos découvertes, inventions et conquêtes, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise existentielle inédite. Le monde est au bord de l’effondrement écologique. Les tensions politiques se multiplient. La désinformation abonde. Et nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA, un réseau d’information qui sera bientôt capable de nous dominer.

Avec ce nouvel ouvrage, Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller mondial Sapiens, revisite l’histoire de l’humanité pour comprendre comment les réseaux d’information ont fait et défait notre monde. Il aborde les choix cruciaux auxquels nous sommes - et serons - confrontés, au moment où l’IA révolutionne la médecine, la guerre, les démocraties, et menace notre existence même.

Nexus est un livre capital pour comprendre comment, en faisant des choix éclairés, il nous est encore possible d’empêcher le pire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Aujourd’hui, il enseigne dans le département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité » en 2009 et en 2012. Ses ouvrages Sapiens, Homo Deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle sont des phénomènes internationaux qui cumulent 25 millions de ventes dans 50 pays.
 

 

Avis :

Yuval Noah Harari, historien israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est imposé comme l’un des penseurs contemporains les plus influents grâce à Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIᵉ siècle. Son oeuvre explore la manière dont les récits, les technologies et les structures symboliques façonnent l’humanité. Nexus s’inscrit dans cette continuité : il propose une synthèse ambitieuse de l’histoire des réseaux d’information, depuis les premiers langages humains jusqu’à l’intelligence artificielle, et interroge la manière dont ces réseaux déterminent nos sociétés, nos croyances et nos futurs possibles.

Le livre retrace l’évolution des systèmes d’information qui ont permis aux humains de coopérer à grande échelle. L’auteur montre d’abord comment les premiers réseaux – langage, mythes, rituels – ont permis aux groupes humains de dépasser les limites biologiques de la communication animale. L’écriture, puis les bureaucraties, les religions et les empires ont ensuite créé des infrastructures informationnelles capables de stabiliser des sociétés complexes. Il insiste sur le rôle des « fictions partagées » – argent, lois, nations, dieux – qui n’existent que parce que nous y croyons collectivement, mais structurent profondément nos comportements.

La seconde partie du livre explore la révolution moderne : imprimerie, médias de masse, Internet, plateformes numériques. Yuval Noah Harari montre comment chaque innovation a transformé la circulation de l’information, redistribué le pouvoir et modifié la manière dont les humains se représentent le monde. Il analyse en particulier la montée des algorithmes et de l’IA comme une rupture majeure : pour la première fois, des systèmes non humains produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui dépasse les capacités humaines. Cela ouvre la voie à de nouvelles formes de contrôle, de manipulation et de dépendance, mais aussi à des possibilités inédites de coordination et de création. Le livre se conclut sur une interrogation : dans un monde où les réseaux d’information deviennent autonomes, quelle place reste-t-il pour la liberté humaine, la démocratie et la responsabilité collective ? 

Ouvrage des plus structurés et pédagogiques, Nexus relie des phénomènes très éloignés – mythologie antique, bureaucratie impériale, réseaux sociaux, intelligence artificielle – en un récit remarquablement cohérent. Il propose une vision panoramique qui met en lumière la continuité entre les systèmes d’information du passé et ceux du présent. Yuval Noah Harari excelle à rendre intelligibles des notions complexes, et son approche résolument interdisciplinaire – mêlant histoire, anthropologie, technologie et philosophie – confère à son propos une réelle profondeur.

Mais cette ambition synthétique a aussi ses limites. En privilégiant les grandes lignes au détriment des nuances historiques, Yuval Noah Harari tend à lisser des phénomènes pourtant hétérogènes et à reconduire certains schématismes déjà présents dans ses ouvrages précédents. Son insistance sur les « fictions » comme moteur principal des sociétés humaines, si efficace pour structurer son récit, peut parfois minimiser le rôle des dynamiques matérielles, économiques ou institutionnelles. Quant à sa réflexion sur l’IA, très centrée sur les risques de manipulation, de captation de l'attention et de perte de contrôle démocratique, elle apparaît moins novatrice pour un lecteur familier des travaux récents sur le sujet – notamment Cyberpunk d’Asma Mhalla ou L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli, qui proposent des analyses plus incisives ou plus originales des architectures de pouvoir numériques.

Nexus s’inscrit enfin dans une longue tradition de réflexion sur les médias et l’information, héritière de Marshall McLuhan –  « le médium est le message » –, de Manuel Castells – la « société en réseaux » – ou encore de Benedict Anderson – les « communautés imaginées ». Yuval Noah Harari reprend ces intuitions mais les étend à l’ensemble de l’histoire humaine, en montrant que les réseaux d’information ne sont pas un phénomène moderne mais une constante anthropologique. Le livre dialogue aussi avec les débats contemporains sur l’IA, la désinformation, la gouvernance algorithmique et la fragilité des démocraties. En ce sens, Nexus peut être lu comme une tentative de fournir un cadre conceptuel global pour comprendre notre époque : un monde où la bataille pour le contrôle de l’information est devenue la bataille pour le contrôle du réel.

En définitive, Nexus prolonge les grandes intuitions de Yuval Noah Harari tout en leur donnant un cadre plus systématique : celui d’une histoire longue des réseaux d’information qui façonnent les sociétés humaines. S’il ne renouvelle pas entièrement les thèses de l’auteur et laisse parfois de côté la complexité des contextes historiques ou matériels, il offre néanmoins une synthèse ample, accessible et stimulante, qui éclaire d’un jour nouveau les enjeux contemporains liés à la circulation, au contrôle et à la production de l’information. À ce titre, le livre s’impose moins comme une rupture que comme un outil conceptuel utile pour penser un monde où la maîtrise des flux informationnels conditionne de plus en plus la maîtrise du politique, du social et du réel lui‑même. Une sorte d’encyclopédie, riche en exemples et en illustrations – mais aussi un peu indigeste – pour se construire un premier panorama sur le sujet avant d’aller l’explorer plus finement auprès de vrais spécialistes. (3,5/5)


vendredi 12 septembre 2025

[Malvadi, Marco] Obscure et céleste

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Obscure et céleste (Oscura e celeste)

Auteur : Marco MALVADI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Seuil) en 2025

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1631. Alors que l’Europe est déchirée par la guerre, la peste fait rage à Florence en dépit des prières et des processions. Croyant pouvoir apaiser le courroux de Dieu, le grand-duc de Toscane charge le chanoine Cini de s’assurer que le couvent de San Matteo d’Arcetri n’abrite pas, comme on le murmure, des rencontres galantes.
L'homme y retrouve Galilée, son ancien maître, installé depuis peu dans les environs pour se rapprocher de ses deux filles, cloîtrées dans ce monastère. L’aînée met au propre le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la parution prochaine suscite une grande nervosité dans les milieux ecclésiastiques.
C'est alors qu’on découvre le corps sans vie d’une jeune moniale au pied du beffroi renfermant la lunette astronomique que Galilée a offerte au couvent. Suicide ou meurtre ? Dans une atmosphère de tension extrême, le maître et son ancien élève s’emploient à résoudre ce mystère.
Une 
intrigue criminelle menée tambour battant, qui met en scène un Galilée fort malicieux dans un XVII ͤ siècle marqué par les enjeux de pouvoir, les rivalités entre les différents ordres religieux et une Inquisition toujours menaçante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marco Malvaldi est né à Pise en 1974. Il est l’auteur d’une série policière, de romans policiers historiques et de livres de vulgarisation scientifique. Au Seuil, il a publié Le Cheval des Sforza, qui fait revivre Léonard de Vinci dans la Florence des Médicis.

 

 

Avis :

Jouant avec malice des codes du polar pour nous instruire en toute légèreté, Marco Malvadi a choisi cette fois Galilée et ses démêlés avec l’Église catholique pour une réflexion aussi érudite que divertissante sur la science face à l’obscurantisme.

Nous voici dans la Florence du XVIIᵉ siècle ravagée par la peste, où science et foi s’affrontent en silence. Le récit s’ouvre sur la mort suspecte d’une nonne dans un couvent austère, situé à quelques pas de la maison de Galilée, affaibli mais toujours animé par sa soif de vérité. Ce point de départ, digne d’un polar, devient le prétexte d’une enquête menée par le savant et son ancien élève, le chanoine Cini — duo inattendu mais efficace, oscillant entre rigueur intellectuelle et intuition humaine.

Vieillissant mais n’ayant rien perdu de sa lucidité, parfois ironique, toujours habité par le doute, Galilée est ici présenté, loin du héros ou du martyr, sous l’angle très humain et intime d’un auteur fortement préoccupé des autorisations nécessaires, censure oblige, à la publication de son dernier livre, et d’un père très attaché à l’une de ses filles, Maria Celeste, recluse dans le couvent en question. Présence affective, cette dernière est aussi un appui intellectuel, une voix douce dans un monde dur, en fait ni plus ni moins que ce qui rattache la pensée du savant à ses émotions. Surtout, elle est celle qui comprend les enjeux et les risques du livre de son père, et qui, par sa manière de faire exister la pensée dans un monde cloîtré, s’engage à ses côtés en un acte de résistance douce.

L’enquête elle-même progresse lentement, à l’image du rythme du couvent, entre soupçons, silences et secrets. Mais ce n’est pas tant la résolution du crime qui importe que ce qu’elle révèle : les tensions entre savoir et dogme, les violences invisibles faites aux femmes, la solitude des esprits libres dans un monde clos, avec toujours pour fil rouge le traité de Galilée, son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la publication retardée, en incarnant à la fois l’espoir d’une vérité scientifique partagée et la menace d’un affrontement avec l’Église, se fait le véritable enjeu dramatique du récit, le miroir du conflit entre savoir et obscurantisme, la métaphore de la vérité suspendue qui cherche à se faire entendre, le tout subtilement veiné, pour la complicité souriante du lecteur, d’une malice nourrie d’anachronismes savoureux et de digressions piquantes qui achèvent de tourner en dérision les absurdes aveuglements du dogme religieux.

D’une manière qui interroge autant qu’elle divertit, Marco Malvadi réussit à faire dialoguer la logique et la foi, le père et le penseur. Sa plume, sobre mais précise et volontiers moqueuse, rend hommage à une figure historique sans l’idéaliser et, au final, livre une intéressante méditation sur les rapports entre science et dogme, lumière et obscurité, raison et pouvoir. (4/5)

 

 

Citations :

Pour être certains en toute chose, dit Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, nous devons toujours nous en tenir à ce critère : ce que je vois blanc je le crois noir si l’Église hiérarchique le décide ainsi. (Pour les incrédules : Exercices spirituels, « De la soumission à l’Église », Treizième règle). De cette vision particulière du monde, pour ainsi dire, vient la trinité des jésuites, qui n’est pas constituée d’un père, d’un fils et d’un fantôme, mais de trois concepts : ordre, hiérarchie et vérité.  
La vérité, qui doit être une seule, à savoir ce que l’Église affirme.  
La hiérarchie : il faut obéir à cette même Église, faute de quoi la liberté se transformera en libre arbitre, l’homme se changera en animal et le monde privé de direction plongera dans le chaos ; et il n’existe qu’une seule direction, la vraie (en d’autres termes, l’Église, comme on l’a peut-être déjà dit). 
Enfin, le troisième concept, fondamental pour notre affaire : l’ordre. Non dans le sens monastique du terme, ni même dans celui d’une tâche à accomplir, mais plutôt tel que nos mères l’entendaient : toute chose à sa place, et sa place est nécessairement toujours la même. Et si nos mamans, qui nous aimaient pourtant beaucoup, enrageaient autant que des sangliers en janvier quand elles trouvaient une paire de chaussettes au salon, imaginez comment réagissait un général des jésuites quand on ôtait la Terre du centre de l’univers.  
Exactement ce à quoi s’employait Galilée dans son nouveau livre.


L’ignorance, ma fille, consiste à ne pas se satisfaire de la vérité : à ne pas reconnaître l’erreur qui réside dans nos hypothèses et suppositions, quand celles-ci ne parviennent pas à correspondre à la réalité, à ce qui se produit vraiment ; et à continuer de les soutenir en dépit de l’évidence. Et les choses que nous ignorons sont si nombreuses, par rapport à celles que nous savons vraiment, que considérer la vastitude de notre insuffisance in toto nous écraserait comme une grappe de raisin. Il est dangereux de croire que l’on sait une chose lorsqu’on l’ignore, comme le disait le sage Socrate ; mais, si je ne la sais pas, comment faire pour m’en rendre compte et pour la reconnaître ?


Alors, c’est peut-être ici qu’on comprend la perfection de Dieu : dans l’infinie distance qui nous sépare de Lui, une distance qui ne pourra jamais être comblée par la somme de nos actions. Chaque découverte augmente nos connaissances, comme une échelle qui se dresse dans les cieux, de plus en plus haut, et qui nous permet de regarder de plus en plus près la voûte céleste ; et de même que, en regardant du haut d’une tour, on distingue la construction d’une ville, de même, du haut de cette échelle, on voit plus distinctement ce qui se passe au sol.  Mais, si Dieu est infini, cette échelle aura beau croître, elle ne pourra jamais l’atteindre. Il y aura toujours quelque chose au-delà de nos connaissances ; la cause qui meut le Soleil et les étoiles nous sera toujours inaccessible, obscure et céleste comme toute volonté de Dieu.


 

lundi 29 avril 2024

[Divry, Sophie] Fantastique histoire d'amour

 





J'ai aimé

 

Titre : Fantastique histoire d'amour

Auteur : Sophie DIVRY

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bastien, inspecteur du travail à Lyon, est amené à enquêter sur un accident : un ouvrier employé dans une usine de traitement des déchets est mort broyé dans une compacteuse.
Maïa, journaliste scientifique, se rend au Cern, le prestigieux centre de recherche nucléaire à Genève, pour écrire un article sur le cristal scintillateur, un nouveau matériau dont les propriétés déconcertent ses inventeurs.
Bastien apprend que l’accident est en réalité un homicide. Maïa, elle, découvre que l’expérience a mal tourné. Sa tante, physicienne dans la grande institution suisse, lui demande de l’aider à se débarrasser de ce cristal devenu toxique.

Ce roman addictif qui emprunte aux codes de la série et du thriller est aussi une histoire d’amour. Une rencontre inattendue entre un homme, vaguement catholique et passablement alcoolique, et une femme, orpheline et fière, qui a érigé son indépendance en muraille.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sophie Divry est née à Montpellier en 1979 et vit actuellement à Lyon. Elle a reçu la mention spéciale du prix Wepler pour La Condition pavillonnaire et le prix de la Page 111 pour Trois fois la fin du monde. Fantastique Histoire d’amour est son septième roman. Avec sensibilité, elle allie l’art du récit et une exploration de nos sociétés contemporaines.

 

 

Avis :

Enquête policière, thriller, romance et histoire fantastique : Sophie Divry mélange les genres sur fond très contemporain de solitudes, de souffrance au travail et de recherche scientifique, pour un épais roman aussi singulier qu’addictif.

Inspecteur du travail trouvant un réconfort approximatif dans une fréquentation accrue de la bouteille et des églises depuis que sa femme l’a largué, Bastien est amené à enquêter sur la mort d’un ouvrier, avalé par une compacteuse dans une usine de récupération de plastiques de la banlieue lyonnaise. Atteinte de « disparitionnite » au point d'en perdre son ordinateur professionnel et de se faire virer du magazine scientifique où, pigiste, elle s’efforçait de résister à la vague lucrative du sensationnalisme, Maïa s’intéresse aux travaux de recherche de sa tante dans les laboratoires du CERN à Genève et se retrouve impliquée dans la disparition d’échantillons de cristaux scintillateurs aux propriétés aussi dangereuses qu’inattendues.

Entre ces deux-là, rien de commun, si ce n’est que leurs deux enquêtes parallèles, nous plongeant au passage dans un piquant diptyque mariant analyse sociologique et vulgarisation scientifique, finissent par se rejoindre et, après avoir malicieusement fait lanterner le lecteur dans une suite haletante et rythmée de rebondissements, justifier les promesses du titre. Très fleur bleue, cette dernière partie viendrait presque faire retomber le soufflet, si l’ensemble du récit n’était porté par une plume vive à tendance corrosive, ébarbant à peine ses pointes de noirceur au contact d’une mélancolie tristement drôle.

Alors, fermant les yeux sur les aspects les plus faciles de la romance, l’on retient au final le plaisir d’une lecture détente, tendue par un suspense légèrement fantastique, délibérément romantique, mais dont on comprend qu’il masque à peine une lucidité abrasive sur les travers sociaux contemporains. Mieux vaut parfois rêver que pleurer… (3,5/5)

 

 

Citations :

Des souvenirs refoulés me remontaient à tout instant. Quelque chose cognait contre la paroi de mon angoisse, avec une force qui me dépassait. J’étais nul, ma vie était une erreur. Je ressassais la cruauté de mes parents à mon égard. Les coups, les mots. Je me rappelai ce soir où, collégien, j’avais surgi dans le salon en m’écriant : Je suis arrivé premier de ma classe au 100 mètres ! Ma mère était en train de nettoyer l’argenterie avec sa cousine. Elle m’avait répondu du tac au tac : Tu seras toujours premier sur le podium des imbéciles… J’avais ravalé mes larmes jusque dans ma chambre. Une mère normale aurait répondu autrement, je le savais. Mais il n’y a jamais d’autre mère.
 

Le soleil faisait fondre le gel à certains endroits, mais à d’autres l’ombre avait laissé des morceaux blancs intouchés, comme un sujet de conversation qu’il ne faut pas aborder.
 

L’accélérateur de particules du Cern engendre des millions de collisions de hadrons. Sauf que les hadrons sont invisibles. La lumière, elle, se quantifie, se mesure, s’étudie. Pour dire vite, si on envoie des hadrons dans un cristal scintillateur, ils vont le traverser et convertir la collision en lumière.


 

vendredi 25 août 2023

[McCarthy, Cormac] Le passager

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le passager (The Passenger)        

Auteur : Cormac McCARTHY

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                  en français en
2023 (L'Olivier)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le corps d’une jeune fille abandonné dans la neige, l’épave d’un avion échoué au fond des eaux, un homme en fuite. Autant d’images qui illuminent le nouveau roman de Cormac McCarthy. Des rues de La Nouvelle-Orléans aux plages d’Ibiza, son héros, Bobby Western, conjugue sa mélancolie à tous les temps. Cet homme d’action est aussi un mathématicien et un physicien, deux disciplines qu’il a abandonnées après la mort de sa sœur Alicia, disparue mystérieusement dix ans plus tôt. Hanté par la culpabilité, Western trouvera-t-il enfin le repos ?

Roman noir, histoire d’une passion, Le Passager est aussi une parabole sur le déracinement de l’homme moderne. À quatre-vingt-dix ans, Cormac McCarthy nous surprend une fois de plus par son audace. Entre une conversation sur la physique quantique, un traité de la solitude et la description d’une tempête dans le golfe du Mexique, il se joue des conventions et demeure l’un des romanciers les plus singuliers de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Cormac McCarthy est né en 1933 à Providence. Dès ses premiers livres (L'Obscurité du dehors, Actes Sud, 1991, Un enfant de Dieu, Actes Sud, 1992, Méridien de sang, 1998), il est comparé à Herman Melville, James Joyce et William Faulkner, alternant entre western métaphysique et thriller rural. On découvre en 1993 De si jolis chevaux, premier volume de La Trilogie des confins (Actes Sud). Le livre remporte le National Book Award en 1992. Les deux autres volumes, Le Grand Passage et Des villes dans la plaine, ont parus aux Éditions de l'Olivier en 1997 et en 1999. Cormac McCarthy a également publié Suttree (Actes Sud, 1994) ou encore Le Gardien du verger (1996). De si jolis chevaux a été adapté au cinéma par Billy Bob Thornton avec Matt Damon et Penelope Cruz. Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, paru en 2007 aux Éditions de l'Olivier, a été adapté au cinéma par les frères Coen. La Route a été couronné par le prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Cormac McCarthy n’avait plus rien publié depuis l’immense succès de son post-apocalyptique La route, en 2008. Quelques mois avant sa mort, à quatre-vingt-dix ans, paraissent quasi simultanément ses deux ultimes romans, Le passager et Stella Maris : un diptyque mélancolique et crépusculaire, mettant en scène un frère et une sœur hantés par leur filiation à l’un des inventeurs de la bombe atomique.

Nous sommes en 1980. Bobby Western a tout du pauvre cow-boy taiseux qui traîne sa solitude au long de vicissitudes parfois bien fâcheuses. Ancien doctorant en physique qui a tout plaqué pour devenir un temps coureur automobile en Europe, il approche la quarantaine et, désormais plongeur professionnel, loue ses services pour toutes sortes d’explorations et de travaux en eaux profondes. Cette fois, il plonge au large de La Nouvelle-Orléans, là où un avion s’est abîmé avec ses dix passagers. Sauf qu’un cadavre manque à l’appel et que la boîte noire a disparu. Que, dans la foulée, alors que la presse reste silencieuse sur le crash, son appartement est visité, son collègue meurt, et la police comme le fisc se mettent à lui chercher noise. Alors, Bobby prend la clé des champs, fuyant avec d’autant plus d’empressement ces mystères par trop menaçants qu’ils ne font que s’ajouter au poids d’un passé aux allures de malédiction.

En effet, à mesure que la narration progresse sans jamais éclaircir les événements qui s’accumulent, irrémédiablement opaques, l’on réalise bientôt qu’un trouble climat de culpabilité familiale flotte sur la narration comme un nuage radioactif. Un amour interdit liait Bobby à sa jeune sœur Alicia, précoce génie des mathématiques atteinte de schizophrénie paranoïde dont il apparaît que ce sont ses hallucinations qui ouvrent chaque chapitre en si étranges et déroutants passages en italique. Alicia s’est suicidée dix ans plus tôt et son fantôme n’en finit pas de hanter son frère. Tout comme les sinistres ombres laissées en héritage par leur père physicien, contributeur au développement de la bombe nucléaire.

« Western était pleinement conscient qu’il devait son existence à Adolf Hitler. Que les forces historiques qui avaient intégré à la grande tapisserie sa vie tourmentée étaient celles d’Auschwitz et d’Hiroshima, les deux catastrophes jumelles qui avaient scellé à jamais le destin de l’Occident. » Dans son errance, Bobby ne fuit pas seulement sa propre situation, il fuit l’absurdité et la folie du monde, désaxé et en totale pertes de repères ; un monde qui a su mettre la science au service de l’horreur et de la destruction, mais pas de sa propre compréhension : « Une fois qu’une hypothèse mathématique est formalisée en une théorie, (…) on ne peut plus nourrir l’illusion qu’elle offre un réel aperçu du cœur de la réalité ». « Toute réalité est perte et toute perte est éternelle ». Et notre protagoniste dépité de citer Kant qui ne voyait dans la mécanique quantique que « tout ce qui échappe à nos facultés de connaissance », tandis qu’un de ses interlocuteurs lui déclare un jour qu’il croit « qu’on arrive au bout » et « qu’il y a des chances qu’on soit encore de ce monde pour le voir se mouiller le bout des doigts et se pencher pour dévisser le soleil. »

C’est ainsi que, mêlant une noire histoire nourrie des traumatismes de l’Amérique, entre bombes atomiques, guerre du Vietnam et assassinat de JFK, à une sorte de débat scientifique dans un contexte globalement contaminé par l’étrangeté de la folie, le célèbre écrivain nous livre un testament éperdument sombre et nihiliste, pourtant non dénué d’une certaine sérénité et d’un humour pince-sans-rire dans son désabusement : une œuvre complexe, dense, très informée, qui pourrait paraître ardue et déroutante si elle n’était si fascinante.

« Tout le bien du monde ne suffit pas à effacer une catastrophe. Seule une pire catastrophe parvient à l’effacer. »
« La vérité du monde constitue une vision si terrifiante qu’elle fait pâlir les prophéties du plus lugubre des augures que la Terre ait jamais portés. Une fois qu’on l’a admis, l’idée que tout cela sera un jour réduit en poussière et éparpillé dans le néant devient moins une prophétie qu’une promesse. » (4/5)

 

 

Citations :

Si je pense à toutes les choses que je voudrais ne jamais vivre c’est toujours des choses que j’ai déjà vécues. Et j’aurai jamais fini de les vivre. 
 

L’odeur capiteuse de la ville, une odeur de mousse et de cave, alourdissait l’air du soir. Une lune froide couleur de crâne perçait les écheveaux de nuage par-delà l’ardoise des toits. Les tuiles et les cheminées. Une sirène de bateau sur le fleuve. Les réverbères se dressaient en globes de buée et les immeubles étaient sombres et suants. Parfois la ville semblait plus ancienne que Ninive.
 

Tu crois que quand il y a une chose qui te paralyse tu peux te contenter de lui tourner le dos et oublier. Mais en fait elle ne te suit pas. Elle t’attend. Et elle t’attendra toujours. (…)
Et il y a encore quelque chose qu’on t’a déjà dit. (...) Les morts ne peuvent pas t’aimer comme tu les aimes.
 

Les vrais problèmes ne commencent dans une société que lorsque l’ennui en est devenu le signe distinctif. L’ennui peut pousser les gens les plus dociles à des extrémités qu’ils n’auraient jamais imaginées.
 

La raison d’être des particules ponctuelles, c’est que, si on y introduit un élément fâcheux – la réalité physique par exemple –, les équations ne fonctionnent plus. Si un point est dénué d’existence physique, on n’a plus qu’une position. Or une position non définie par rapport à une autre position ne saurait être exprimée. L’un des problèmes de la mécanique quantique réside forcément dans la difficulté à admettre le simple fait qu’il n’existe pas d’information en soi, qui serait indépendante du dispositif nécessaire à sa perception. Il n’y avait pas de voûte étoilée avant qu’apparaisse le premier être doté des organes sensoriels lui permettant de la contempler. Avant cela, tout n’était que noirceur et silence.
Et pourtant ça tournait.
Et pourtant. En tout cas, l’idée même des particules ponctuelles va à l’encontre du sens commun. Quelque chose existe. La vérité, c’est que nous n’avons pas de définition correcte d’une particule. En quel sens peut-on dire qu’un hadron est « composé » de quarks ? Est-ce que c’est une façon pour le réductionnisme de joindre l’acte à la parole ? Je n’en sais rien. Kant voyait dans la mécanique quantique – je cite – « tout ce qui échappe à nos facultés de connaissance ».
 
 
Les collines ondulantes et les crêtes vers l’est. Et quelque part derrière tout cela le complexe d’enrichissement de l’uranium d’Oak Ridge qui en 1943 avait mené son père de Princeton jusqu’ici où il rencontrerait la reine de beauté qu’il allait épouser. Western était pleinement conscient qu’il devait son existence à Adolf Hitler. Que les forces historiques qui avaient intégré à la grande tapisserie sa vie tourmentée étaient celles d’Auschwitz et d’Hiroshima, les deux catastrophes jumelles qui avaient scellé à jamais le destin de l’Occident.
 

Et vous ne voyez aucune antinomie entre ce que vous savez du monde et ce que vous croyez de Dieu ?
Je ne crois rien de Dieu. Je crois juste en Dieu. Kant avait tout compris quand il parlait du ciel étoilé au-dessus de soi et de la loi morale en soi. La dernière lumière que verra l’incroyant ne sera pas le soleil qui s’éteint. Ce sera Dieu qui s’éteint. Chacun naît avec la faculté de voir le miraculeux. Ne pas le voir, c’est un choix. Tu crois sa patience infinie ? Moi je crois qu’on arrive au bout. Je crois qu’il y a des chances qu’on soit encore de ce monde pour le voir se mouiller le bout des doigts et se pencher pour dévisser le soleil.
 
 
Tout le bien du monde ne suffit pas à effacer une catastrophe. Seule une pire catastrophe parvient à l’effacer. 


La vérité du monde constitue une vision si terrifiante qu’elle fait pâlir les prophéties du plus lugubre des augures que la Terre ait jamais portés. Une fois qu’on l’a admis, l’idée que tout cela sera un jour réduit en poussière et éparpillé dans le néant devient moins une prophétie qu’une promesse.


On ne peut jamais être sûr que le bonheur d’autrui ressemble au nôtre. 


C’était mon frère. Aîné. Il est mort à la guerre.
Je suis navré.
Il n’y a pas de quoi l’être. C’est lui qui a eu de la chance.
De mourir à la guerre ?
De mourir à la guerre. De mourir sans avoir cessé de croire. Oui.
De croire à quoi ?
À quoi. Comment vous dire. De croire en lui-même, un homme dans un pays qui avait pris les armes pour une cause qui était juste pour un peuple qu’il aimait et pour les aïeux de ce peuple et leur poésie et leur souffrance et leur Dieu.
J’en déduis que vous ne croyez pas à tout ça.
Non.
Vous ne croyez en rien ?
João pinça les lèvres. Il essuya le comptoir. Comment dire. Un homme croit toujours à quelque chose. Mais je ne crois pas aux fantômes. Je crois à la réalité du monde. Plus les angles sont durs et coupants plus on y croit. Le monde est ici. Il n’est pas autre part. Je ne crois pas que ça circule. Je crois que les morts restent sous terre. Je suppose qu’à une époque j’étais comme le vieux Pau. J’attendais un signe de Dieu et je ne l’ai jamais eu. Et pourtant il est resté croyant et pas moi. Il me regardait en secouant la tête. Il disait qu’une vie sans Dieu ne pouvait pas préparer à une mort sans Dieu. À ça je n’ai pas de réponse.


La miséricorde est le domaine de l’individu seul. Il y a des haines collectives, il y a des deuils collectifs. Des vengeances collectives et même des suicides collectifs. Mais il n’y a pas de pardon collectif. Il n’y a que toi.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

samedi 27 mai 2023

[Orsenna, Erik - Saint-Aubin, Isabelle (de)] Petit précis de mondialisation 4 : Géopolitique du moustique

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Petit précis de mondialisation 4 :
           Géopolitique du moustique

Auteur : Erik ORSENNA -
               Dr Isabelle de SAINT-AUBIN

Parution :  2017 (Fayard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Cette histoire du moustique dans la mondialisation racontée avec humour et précision par Erik Orsenna nous fait découvrir : l’effroi, causé par tous les maladies provoquées par ce minuscule insecte, l’humilité dont doit faire preuve l’homme dans sa recherche de résultat (car la vie n’est qu’une longue suite de remises en cause), et une forme d'émerveillement qui vise à mieux vivre en humain grâce au moustique. 
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d'années), mais ils ne s'attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus). Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu'ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation. Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ? Toutefois, ne nous y trompons pas, c'est d'abord l'histoire d'un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés). Après le coton, l'eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres ! »
« Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au coeur d'un des plus piquants royaumes du moustique. » 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1947, Erik Orsenna est écrivain et membre de l'Académie française. Après des études de philosophie, de sciences politiques et d'économie, il devient enseignant-chercheur, puis docteur d'Etat en finance internationale et en économie du développement à l'Université de Paris I et à l'École normale supérieure. En 1981, il travaille au ministère de la Coopération, aux côtés de Jean-Pierre Cot. Conseiller culturel à l'Élysée de 1983 à 1984, il seconde Roland Dumas sur les questions africaines au ministère des Affaires étrangères au début des années 1990. Parallèlement maître des requêtes au Conseil d'État en décembre 1985, il est nommé conseiller d'État en 2000. Erik Orsenna fait partie du Haut Conseil de la Francophonie. Auteur de nombreux ouvrages, essais et romans, il reçoit le Prix Goncourt en 1988 (L'Exposition coloniale, Seuil). Inclassable explorateur et conteur invétéré, il a raconté la mondialisation à travers le coton, l'eau, le papier, le moustique, les villes et les cochons, Il est ambassadeur de l'Institut Pasteur. Auteur de nombreux succès, dont, récemment, Beaumarchais, un aventurier de la liberté  (Stock, 2019) et Cochons, voyage aux pays du Vivant, 2020.

 

 

Avis :

Il n’y a que l’Antarctique et l’Islande qui leur échappent encore. Partout ailleurs, ils sont des nuées, éphémères mais sans cesse renouvelées – sept générations en un an – et donc dotées d’une capacité d’adaptation qui les rend quasi invincibles. Et ils tuent. Dengue, chikungunya, zika, fièvre jaune, paludisme... : responsables de plus de 800 000 décès humains par an, les moustiques sont notre premier ennemi sur cette planète. Pourtant, les éradiquer pourrait avoir des conséquences plus terribles encore...

Après ses trois autres « précis de mondialisation » sur le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna, alors ambassadeur de l’Institut Pasteur – il occupe le siège du scientifique à l’Académie française –, s’intéresse en 2017 à la « géopolitique du moustique ». Pour tout comprendre de ces petits mais costauds envahisseurs, il s’est rendu dans les pays où ils sévissent le plus, a rencontré d’éminents spécialistes de l’Institut Pasteur, à Paris, Dakar, Cayenne et Phnom Penh, et, avec une précision teintée d’humour, mêle ses réflexions, elles aussi souvent piquantes, à cet ouvrage de vulgarisation scientifique co-écrit avec sa compagne, l’angiologue Isabelle de Saint Aubin.

Le texte est intéressant, voire souvent fascinant, et a de quoi faire frémir. Car le constat est sans appel. Ce ne sont pas seulement le moustique et ses multiples espèces qui, toujours plus résistants, apprennent à conjurer toutes nos tentatives pour les vaincre. Les parasites, virus et bactéries, dont ils sont aujourd’hui les vecteurs les plus efficaces – loin devant les tiques, chauves-souris et autres hôtes déjà bien inquiétants dans ce livre – et que nous n’avons pas encore tous rencontrés – la covid-19 n’a surgi au grand jour qu’après la rédaction de cet ouvrage –, sont eux aussi tellement intelligents et opportunistes dans leur stratégies de survie qu’ils rendent inutile, et même dangereuse, toute velléité de destruction de leurs porteurs actuels. Sans parler des multiples espèces indispensables que la disparition du moustique condamnerait à périr d’inanition, tous ces organismes tueurs auraient vite fait de trouver une solution de rechange, peut-être plus terrible encore pour nous, pauvres Goliaths pourtant prompts à jouer les apprentis sorciers, autrefois à coups de produits chimiques, aujourd’hui, à l’aide de la génétique.

Documenté et instructif, ce mémento sur le moustique se lit comme un roman, parfois drôle, souvent étonnant, riche de pistes de réflexion dont on regrette seulement que ce format ne se prête à leur développement. Citons en deux, à méditer au son crispant de cet insecte si détesté : « Voilà le secret pour survivre : l’adaptation ! (…) de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice. » « Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. » (4/5)

 

 

Citations :

Si l’on excepte les bactéries et les virus, notre Terre abrite six cent vingt mille espèces de champignons, trois cent cinquante mille espèces de plantes et huit millions d’espèces animales. Parmi lesquelles les vertébrés, dont nous sommes, ne comptent que pour… huit mille.


Nous avons déjà répertorié plus de trois millions d’espèces d’insectes ! Et, chaque année, nous en découvrons plus de dix mille nouvelles ! Où arrêterons-nous ? À cinq, six millions ? Tiens, voilà un exemple, un exemple de chez nous, où la prolifération est bien moins grande que sous les Tropiques. La forêt de la Massane, dans les Pyrénées-Orientales. Sur trois cents hectares – qu’est-ce que trois cents hectares ? rien du tout, un confetti –, on a compté trois mille cinq cents espèces d’insectes !


Voilà le secret pour survivre : l’adaptation !                 
Je quittai mon professeur en me disant que, de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice.


Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne.


Les tiques, mouches, moucherons, puces, punaises nous font ainsi cadeau de très graves affections, parfois meurtrières (quatre cent mille trépas chaque année).(…)
Mais le moustique est, de loin, le vecteur le plus dangereux. Il porte le chikungunya, la dengue, la fièvre de la vallée du Rift, la fièvre jaune, le Zika, l’encéphalite japonaise, la fièvre du Nil occidental, la filariose lymphatique et, bien sûr, le paludisme. À lui seul, celui-ci tue plus de quatre cent mille fois par an, la plupart de ses victimes étant des enfants de moins de cinq ans. La dengue, quant à elle, menace plus du tiers de la population mondiale : 2,5 milliards de personnes, réparties dans plus de cent pays.
Bref, le moustique est bien l’ennemi public numéro un.


Savez-vous que les galeries de tous les métros du monde abritent des colonies de grillons ? (…)
À Paris, la nuit, durant l’interruption des transports, les oreilles les plus sensibles peuvent s’enchanter de leur stridulation si caractéristique. Les yeux fermés, on pourrait se croire en Provence. Seuls les musiciens avertis savent distinguer l’appel à l’amour du grillon de celui de la cigale.
Hélas, le silence regagne du terrain. Chassés par les normes d’hygiène de leurs premières demeures favorites, les fournils des boulangers, les grillons avaient donc trouvé refuge dans nos réseaux de transport souterrains. Ils y trouvaient gîte, chaleur et couvert avec une prédilection pour… les mégots.
Or, la plupart n’ont pas survécu à l’interdiction formelle de fumer dans l’espace du métropolitain. Si l’on peut se permettre, l’interdiction d’en griller une fut fatale aux grillons.


(…) le nombre des bactéries dépasse l’entendement : un gramme de terre agricole peut en contenir un milliard, de dix mille espèces différentes.
Sur la Terre, elles seraient cent cinquante milliards de milliards de fois plus nombreuses que les êtres humains. Une autre caractéristique : elles s’adaptent avec facilité à tout nouvel environnement.
 
 
Qu’est-ce qu’une maladie émergente ? Une maladie qui commence à concerner les pays riches.


Et lorsqu’on tenta de dresser un bilan de cette « révolution », le résultat d’un million sept cent mille morts put être avancé. Un Cambodgien sur trois.          
Quarante ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, la secte islamiste Boko Aram ravage le nord du Nigeria et du Cameroun, ainsi que les abords du lac Tchad. Sa logique de mort ressemble trait pour trait à celle des Khmers : revenir à l’ « ancien temps », en l’occurrence celui du Prophète, éradiquer toutes les connaissances accumulées depuis et qui ont perverti les âmes, torturer et tuer pour éliminer les ennemis de la foi et terroriser les autres, offrir les femmes aux combattants… En 1994, huit cent mille Tutsis furent exterminés au Rwanda.          
Auparavant, des êtres de notre espèce, par ailleurs souvent cultivés, amateurs de Schubert et lecteurs de Goethe, avaient organisé la Shoah. Six millions de morts.
Avec toujours le même objectif : purifier.          
Comment expliquer que régulièrement, ici, puis là, et plus tard ailleurs, une folie meurtrière s’empare de notre espèce et la pousse à sortir de son humanité ?         
Quelle est cette maladie qui transforme un certain M. Kaing Guek Eav, honorable professeur de mathématiques, en Douch-le-bourreau ?       
À la fin de sa vie, sentant monter les tensions qui conduiraient à la Grande Guerre, Pasteur répétait qu’il avait pu guérir la rage qui vient des chiens, pas celle tapie dans le cœur des humains.
Rappelons-nous les statistiques : l’homme est, juste après le moustique, l’animal le plus meurtrier pour l’homme.


Les requins tuent dix personnes chaque année. Les loups, dix aussi ; les lions, cent, comme les éléphants ; cinq cents pour les hippopotames ; mille pour les crocodiles ; deux mille pour les ténias ; dix mille pour les escargots d’eau, les punaises, les mouches tsé-tsé ; vingt-cinq mille pour les chiens ; cinquante mille pour les serpents…
Mais, bravo les moustiques ! Sept cent cinquante mille morts humaines à votre tableau de chasse ! Nous, humains, méritons aussi quelques applaudissements : quatre cent soixante-quinze mille personnes tuées par la main de l’homme chaque année.


 Eh oui ! Personne n’y croit, mais nous en recevons vingt-deux mille chaque année.
– Qui sont ces gens ?
– Des mordus.
– La rage ? Mais depuis Pasteur et son premier petit patient Joseph Meister, depuis juillet 1885, je la croyais vaincue ! »
Retour brutal aux temps les plus anciens.
« Et, pardon, mais ces sacs qu’ils manient avec tant de précautions… ?
– Oh, ce sont les têtes des chiens qui les ont attaqués. Ça nous aide pour le diagnostic. Mais il faut d’abord attraper l’animal. Et si le voyage dure longtemps… vous imaginez les mouches. Et l’odeur ! »
Didier continue : « Huit cents morts, chaque année ! Huit cents qui n’auraient pas dû mourir… Et si vous saviez ce que signifie mourir de la rage…
– Parmi tous les souhaits, je n’ai pas celui-là.
– Allez sur YouTube. C’est sans doute la mort parmi toutes la plus horrible, on étouffe, on vomit, l’angoisse vous déchire… »
J’étais venu en Asie du Sud-Est pour les moustiques et c’étaient les chiens qui m’accueillaient. 


« Préparez-vous ! Le spectacle peut effrayer. »          
C’est donc un peu tendus que nous nous glissons dans un coin du jardin.          
« Et surtout restez sur le chemin, ne vous approchez pas du bois ! Danger ! »          
Il a sorti son portable. Il nous montre une photo de lui en quasi-cosmonaute :          « Je m’équipe avec soin, croyez-moi. Je ne tiens pas à attraper une saloperie. La technique est simple. Une fois sous leurs perchoirs, nous tendons une toile cirée… »          
« Imbécilement, je lui demande ce qu’il attend.          
« Eh bien… Vous n’avez pas deviné ? Les virus éventuels se retrouvent dans leurs déjections. Alors… quel beau métier que le nôtre ! Bac plus dix ou plus douze pour qu’un jour vous ayez l’honneur de vous faire pisser et chier dessus par des chauves-souris, si possible infectées. Certaines dépassent le mètre cinquante d’envergure. Mais celles que je vais vous présenter ne vont pas vous décevoir, déjà de beaux oiseaux, ou de jolis rats, comme vous voulez, des Pteropus : d’un bout de l’aile à l’autre, une bonne soixantaine de centimètres. N’ayez pas trop peur quand même, pas de vampires parmi elles, rien que des frugivores, aucune ne va vous sucer le sang.          
– Et quelles sortes de virus portent-elles ?          
– Oh, parmi les plus méchants, le SRAS, par exemple, ou de très désagréables coronavirus. Ce n’est pas une raison pour les détester. Elles mènent leur vie. Comme les moustiques. »


On dirait d’abord des fanions sombres, flottant dans le vent. Et puis l’œil s’habitue, il les distingue mieux, il voit des pattes qui s’accrochent aux branches, il voit des têtes pointées vers le sol. Julien frappe plusieurs fois dans ses mains. Peine perdue. Les chauves-souris restent accrochées à leurs perchoirs. Deux ou trois seulement s’envolent, juste pour changer d’arbre.
« Il faudrait attendre le soir. Toute la journée, elles dorment. Soudain, elles décident de s’en aller, toutes ensemble. Et le ciel devient noir. Même moi, j’ai peur.


C’est ainsi que l’Orstom (Office de recherche scientifique et technique d’outre-mer, ancêtre de l’Institut de recherche et de développement) et l’Institut Pasteur installèrent une base en pleine forêt, à dix kilomètres de Kédougou, sur la route de Dakar. Pour cette raison, on appelle PK10 cet endroit devenu mythique. C’est là que sont collectés, depuis 1972, tous les moustiques possibles, en même temps que tout ce qu’ils transportent avec eux. Grâce à ceux que l’on nomme les « captureurs ». Hommage leur soit rendu ! Les pièges fonctionnant mal, on fait appel à des hommes et à des volontaires qui s’exposent à toutes les heures du jour et de la nuit, dans tous les lieux de la forêt.
Une fois le moustique posé sur son bras nu ou sur sa jambe, le courageux l’emprisonne prestement dans un tube. Parfois le geste n’est pas assez vif pour éviter la piqûre. Les « captureurs » sont donc vaccinés, et préventivement traités quand le vaccin n’existe pas, ce qui est le cas pour le paludisme. Avouons que ces précautions ne suffisent pas toujours…


L’Institut Pasteur s’est ainsi constitué, depuis cinquante-cinq ans, l’une des plus formidables collections au monde de vecteurs et de leurs passagers clandestins : parasites, bactéries et virus : pas moins de deux cents espèces. Virus d’aujourd’hui et virus de demain puisque nombre d’entre eux, comme on le sait, se réveillent un beau jour et se mettent à nuire. Il y a fort à parier qu’ils soient déjà répertoriés dans les archives pasteuriennes. C’est pourquoi les chercheurs qui travaillent à PK10 l’appellent la « Silicon Valley des virus ».


(…) tous les Ougandais, sans exception, ont souffert un jour ou l’autre du paludisme. Figurez-vous qu’une maison, une seule maison, peut contenir jusqu’à dix mille moustiques. 


La réponse ne s’est pas fait attendre. Immédiate et unanime, médecins et entomologistes. Contrôler ? Oui, mille fois oui, de toutes nos forces ! Éradiquer ? Jamais ! Ce ne sera jamais vraiment possible, jamais définitivement possible. Et heureusement ! Aucun risque n’est pire que celui de détruire un écosystème. Et chacun de développer son argument. Nous allons créer des monstres ! Et nos manipulateurs, je ne crois pas à leurs promesses : quoi qu’ils disent, si un problème se présente, jamais nous ne pourrons revenir en arrière ! Et les virus, s’ils perdent leurs maisons favorites pour se développer et leurs moyens habituels de transport, vous pensez qu’ils vont rester là et disparaître sans réagir ? Vous pensez vraiment, depuis le temps qu’ils existent, qu’ils ne vont pas trouver d’autres domiciles, d’autres vecteurs ? Et s’ils se révélaient pires pour nous, bien pires ?


Le théorème ne trompe jamais : lorsque dans une profession s’élève le taux de femmes, c’est que s’est abaissé le niveau des revenus.


Pour avoir navigué durant l’été en Alaska, je peux vous dire que la concentration de moustiques y est insupportable. C’est donc là que l’armée américaine, durant le début des années 1950, a testé l’efficacité de plus de dix mille combinaisons de toutes les molécules possibles. Il faut dire que les soldats y pullulaient, à cette époque de guerre quasi chaude avec l’Union soviétique, juste de l’autre côté du détroit de Behring. Une fois de plus, les militaires allaient faire progresser la santé. Quand je pense qu’on les accuse de ne penser qu’à occire !

 

 

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