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mercredi 11 février 2026

Critique de “Nexus” de Yuval Noah Harari | Lectures de Cannetille

 





J'ai aimé

 

Titre : Nexus

Auteur : Yuval Noah HARARI

Traduction : Daniel FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Albin Michel) en 2024

Pages : 576

Accès au livre : ISBN 9782226494887  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis cent mille ans, nous, les Sapiens, avons acquis un gigantesque pouvoir. Mais malgré nos découvertes, inventions et conquêtes, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise existentielle inédite. Le monde est au bord de l’effondrement écologique. Les tensions politiques se multiplient. La désinformation abonde. Et nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA, un réseau d’information qui sera bientôt capable de nous dominer.

Avec ce nouvel ouvrage, Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller mondial Sapiens, revisite l’histoire de l’humanité pour comprendre comment les réseaux d’information ont fait et défait notre monde. Il aborde les choix cruciaux auxquels nous sommes - et serons - confrontés, au moment où l’IA révolutionne la médecine, la guerre, les démocraties, et menace notre existence même.

Nexus est un livre capital pour comprendre comment, en faisant des choix éclairés, il nous est encore possible d’empêcher le pire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Aujourd’hui, il enseigne dans le département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité » en 2009 et en 2012. Ses ouvrages Sapiens, Homo Deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle sont des phénomènes internationaux qui cumulent 25 millions de ventes dans 50 pays.
 

 

Avis :

Yuval Noah Harari, historien israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est imposé comme l’un des penseurs contemporains les plus influents grâce à Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIᵉ siècle. Son oeuvre explore la manière dont les récits, les technologies et les structures symboliques façonnent l’humanité. Nexus s’inscrit dans cette continuité : il propose une synthèse ambitieuse de l’histoire des réseaux d’information, depuis les premiers langages humains jusqu’à l’intelligence artificielle, et interroge la manière dont ces réseaux déterminent nos sociétés, nos croyances et nos futurs possibles.

Le livre retrace l’évolution des systèmes d’information qui ont permis aux humains de coopérer à grande échelle. L’auteur montre d’abord comment les premiers réseaux – langage, mythes, rituels – ont permis aux groupes humains de dépasser les limites biologiques de la communication animale. L’écriture, puis les bureaucraties, les religions et les empires ont ensuite créé des infrastructures informationnelles capables de stabiliser des sociétés complexes. Il insiste sur le rôle des « fictions partagées » – argent, lois, nations, dieux – qui n’existent que parce que nous y croyons collectivement, mais structurent profondément nos comportements.

La seconde partie du livre explore la révolution moderne : imprimerie, médias de masse, Internet, plateformes numériques. Yuval Noah Harari montre comment chaque innovation a transformé la circulation de l’information, redistribué le pouvoir et modifié la manière dont les humains se représentent le monde. Il analyse en particulier la montée des algorithmes et de l’IA comme une rupture majeure : pour la première fois, des systèmes non humains produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui dépasse les capacités humaines. Cela ouvre la voie à de nouvelles formes de contrôle, de manipulation et de dépendance, mais aussi à des possibilités inédites de coordination et de création. Le livre se conclut sur une interrogation : dans un monde où les réseaux d’information deviennent autonomes, quelle place reste-t-il pour la liberté humaine, la démocratie et la responsabilité collective ? 

Ouvrage des plus structurés et pédagogiques, Nexus relie des phénomènes très éloignés – mythologie antique, bureaucratie impériale, réseaux sociaux, intelligence artificielle – en un récit remarquablement cohérent. Il propose une vision panoramique qui met en lumière la continuité entre les systèmes d’information du passé et ceux du présent. Yuval Noah Harari excelle à rendre intelligibles des notions complexes, et son approche résolument interdisciplinaire – mêlant histoire, anthropologie, technologie et philosophie – confère à son propos une réelle profondeur.

Mais cette ambition synthétique a aussi ses limites. En privilégiant les grandes lignes au détriment des nuances historiques, Yuval Noah Harari tend à lisser des phénomènes pourtant hétérogènes et à reconduire certains schématismes déjà présents dans ses ouvrages précédents. Son insistance sur les « fictions » comme moteur principal des sociétés humaines, si efficace pour structurer son récit, peut parfois minimiser le rôle des dynamiques matérielles, économiques ou institutionnelles. Quant à sa réflexion sur l’IA, très centrée sur les risques de manipulation, de captation de l'attention et de perte de contrôle démocratique, elle apparaît moins novatrice pour un lecteur familier des travaux récents sur le sujet – notamment Cyberpunk d’Asma Mhalla ou L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli, qui proposent des analyses plus incisives ou plus originales des architectures de pouvoir numériques.

Nexus s’inscrit enfin dans une longue tradition de réflexion sur les médias et l’information, héritière de Marshall McLuhan –  « le médium est le message » –, de Manuel Castells – la « société en réseaux » – ou encore de Benedict Anderson – les « communautés imaginées ». Yuval Noah Harari reprend ces intuitions mais les étend à l’ensemble de l’histoire humaine, en montrant que les réseaux d’information ne sont pas un phénomène moderne mais une constante anthropologique. Le livre dialogue aussi avec les débats contemporains sur l’IA, la désinformation, la gouvernance algorithmique et la fragilité des démocraties. En ce sens, Nexus peut être lu comme une tentative de fournir un cadre conceptuel global pour comprendre notre époque : un monde où la bataille pour le contrôle de l’information est devenue la bataille pour le contrôle du réel.

En définitive, Nexus prolonge les grandes intuitions de Yuval Noah Harari tout en leur donnant un cadre plus systématique : celui d’une histoire longue des réseaux d’information qui façonnent les sociétés humaines. S’il ne renouvelle pas entièrement les thèses de l’auteur et laisse parfois de côté la complexité des contextes historiques ou matériels, il offre néanmoins une synthèse ample, accessible et stimulante, qui éclaire d’un jour nouveau les enjeux contemporains liés à la circulation, au contrôle et à la production de l’information. À ce titre, le livre s’impose moins comme une rupture que comme un outil conceptuel utile pour penser un monde où la maîtrise des flux informationnels conditionne de plus en plus la maîtrise du politique, du social et du réel lui‑même. Une sorte d’encyclopédie, riche en exemples et en illustrations – mais aussi un peu indigeste – pour se construire un premier panorama sur le sujet avant d’aller l’explorer plus finement auprès de vrais spécialistes. (3,5/5)


vendredi 23 avril 2021

[Godfard, Dominique] Le conflit de l'an 2040

 






J'ai aimé

Titre : Le conflit de l'an 2040

Auteur : Dominique GODFARD

Parution : 5 Sens (2021)

Pages : 132






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Roselyne, 98 ans, invite sa famille pour le réveillon du 31 décembre 2039. Qu’il s’agisse de sa personne, de son style de vie ou de son vocabulaire, elle a conservé de beaux restes qui datent quelque peu, mais ne rebutent pas Arthur, son petit-fils bien-aimé âgé de 16 ans. Au lendemain des festivités, un terrible conflit s’abat sur une société déjà divisée par un système générationnel clivant. Durant une année, il va tout bouleverser sur son passage, en particulier l’existence de Roselyne et de son entourage. Toutefois, ce conflit apprendra aux principaux acteurs de cette histoire singulière à mieux se connaître, à se rapprocher les uns des autres en dépit de générations différentes et à fêter dignement la Saint-Sylvestre au 31 décembre 2040… 

Roman d’anticipation farfelu, fable rigolote ou satire déjantée ? Le conflit de l’an 2040 s’apparente à tous ces genres et, comme la plupart des récits liés à la futurologie, repose sur une analyse sérieuse de notre époque tout en s’attachant à en dénoncer les travers avec une allégresse communicative.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Casablanca, Dominique Marie Godfard a vécu à Paris et à Londres. À la retraite aujourd’hui, elle habite la Basse-Normandie. D’abord nouvelliste, elle s’est tournée en 1999 vers le roman (LA PAMPA). Ses dernières publications : Le bus pour Drancy (roman, 2014), Une année percheronne (Journal, 2015), Le bonheur passait, il a fui ! (nouvelles, 2016), Variations sur le regard (billets, 2018), L’accourue en son jardin percheron (Journal, 2019).


Avis :

Nous sommes en 2040. Roselyne, quatre-vingts-dix-huit ans, est déboussolée par ce qu’est devenu le monde. A vrai dire, il n’y a plus guère qu’avec son petit-fils préféré, Arthur, seize ans, qu’elle se sent de vraies affinités. Toutefois, lorsqu’un grave conflit générationnel bouleverse soudain la société entière, la vieille dame et les siens, amenés à surmonter leurs différences et leurs incompréhensions, apprennent à mieux se connaître et finissent par se rapprocher.

Roselyne apparaît très vite comme un avatar de l’auteur, une projection d’elle-même dans une fable mi-figue mi-raisin, où l’humour le dispute à l’inquiétude. Derrière la facétie et l’exagération satirique, s’expriment un désarroi et un questionnement sur les travers et les tendances de la société contemporaine. Tandis que le récit dessine un monde futur divisé en castes générationnelles, d’autant moins capables de se comprendre que chacun vit dans sa bulle, au sein d’un univers artificiel régenté par les réseaux sociaux, deux perspectives chagrinent particulièrement Roselyne : que, sans authentiques relations humaines, son petit-fils passe à côté de l’amour, et que le plaisir des mots et de la langue achève de tomber en désuétude.

S’il interroge et s’insurge au fil de ses observations, le texte ne se départit jamais d’une grande tendresse pour ses personnages et, malgré tout, d’un optimisme global résultant d’une sorte d’incrédulité face à l’inconcevable. Au final, menacés par le pire, les protagonistes ont suffisamment d’humanité et de bon sens pour s’en tirer, comme si ce livre n’était au fond qu’une forme d’avertissement, un signal d’alarme à destination d’un public forcément capable de réagir et de ne jamais en arriver là. L’ouvrage se garde par ailleurs de tout passéisme et manichéisme, Roselyne s’efforçant d’utiliser à bon escient les nouveaux outils et réseaux de communication qui la désarçonnent tant.

Malgré, ça et là, quelques coquilles et imperfections de style, ce livre se lit très agréablement. D’une façon originale et amusante, il nous interpelle très justement quant à l’impact des réseaux sociaux, tant sur nos relations humaines, que sur notre rapport au langage et à l’écrit. (3/5)


Citations :

La beauté ceint ses accompagnateurs d’une aura de fierté tout à fait incompréhensible mais bien réelle.

Il arrivait à Roselyne de se demander si ce que l’on appelle « attachement » à autrui ne deviendrait pas, le temps passant, de l’ordre de l’étouffement, de l’emprisonnement, bref d’une obligation un peu pénible dont on tolère les contraintes faute de choix ou par habitude.

La vie des personnes âgées se compliquent à la suite de l’amoindrissement de leur facultés qui les laisse sur le flanc en leur imposant des interdits toujours plus nombreux, mais aussi de l’idée qu’elles se forgent de leur âge dont elles craignent d’encombrer leur entourage : la vieillesse se fait peur à elle-même !

« C’est quoi, un youfirster, quoi ou qui ?
- Une personne qui publie des vidéos régulièrement sur Internet. Plus elle a de followers ( des abonnés à sa chaîne, si tu préfères), plus elle devient quelqu’un d’important. (…)
- Est-ce qu’il y a une chaîne You First dédiée aux mots ? demanda Roselyne.
- Oh ! Sûrement. Je ne sais pas s’il y en a beaucoup, mais si tu en faisais une, ce serait… oufissime ! Fit l’adolescent dans un sourire un brin moqueur.
- Les mots n’intéressent pas les youfirsters ?
- Si, mais seulement les mots-clefs. »

Ne passait-elle pas, en effet, son temps en la comparaison dévalorisante de son aspect physique d’aujourd’hui avec celui de la jolie jeune femme qu’elle avait été ? Comme si elle ne pouvait se défaire de la photo d’une Roselyne aux blandices éclatantes et à laquelle elle se mesurait jusqu’à éprouver une telle honte de son vieillissement qu’il lui fallait constamment rappeler son âge, à la manière d’une excuse qui désignerait le responsable de son état actuel.

Les vieux ne voient pas avec les yeux mais avec le bout de leurs doigt et de leur coeur.

Ce qu’il faut apprendre, c’est à peindre avec les mots.


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