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lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

mercredi 11 juin 2025

[Mention, Michaël] Qu'un sang impur

 





J'ai aimé 

 

Titre : Qu'un sang impur

Auteur : Michaël MENTION

Parution :  2025 (Belfond)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman apocalyptique, Qu'un sang impur dissèque le vivre-ensemble dans une atmosphère à la John Carpenter, entre 28 jours plus tard et The Walking Dead.
Matt, jeune père de famille, savoure une bière en terrasse à Paris, quand se produit un étrange phénomène : toutes les feuilles des arbres tombent instantanément, avant qu'une onde de choc surpuissante ébranle la capitale. Attentat ? Séisme ? Explosion nucléaire ? À la suite d'un mouvement de panique sans précédent, et en l'absence d'informations, le président décide de confiner les habitants. Matt, Clem et leur fils de quatre ans se retrouvent prisonniers de leur immeuble en banlieue et tentent d'organiser le quotidien avec leurs voisins. Jusqu'à ce qu'une terrifiante épidémie gangrène la population...
Entre solidarité, lâcheté et sacrifice, jusqu'où Matt et Clem iront-ils pour survivre et protéger leur fils ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Mention est né en 1979. Passionné de rock et d'histoire, il accède à la reconnaissance avec sa trilogie policière consacrée à l'Angleterre, récompensée par le Grand Prix du roman noir au Festival international de Beaune en 2013 et le prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015. Il est l'auteur de treize romans, dont Power (10/18, 2019), lauréat du Grand Prix du Festival Sans Nom de Mulhouse et du prix Polars pourpres, La Voix secrète (10/18, 2017) et Les Gentils (Belfond, 2023), lauréat du Grand Prix Dora-Suarez 2024 et du prix Méditerranée Polar 2024.

 

 

Avis :

Après le roman noir, le polar historique et le western, Michaël Mention s’attaque au roman apocalyptique avec une histoire sanglante de pandémie et de confinement prétexte à une critique sociale.

Dans un futur proche, un virus très ancien réactivé par une catastrophe naturelle déferle sur l’Europe en transformant les personnes infectées en zombies cannibales. Les gouvernements ayant décrété le confinement le plus strict, Matt, son épouse et leur jeune fils se retrouvent coincés avec les habitants de leur immeuble parisien dans un huis clos évoquant notre expérience de 2020 démultipliée à l’extrême. La solidarité fonctionne un temps, mais la tension croissante, alors que les tentatives d’intrusion de zombies et les nouvelles contradictoires propagées par les chaînes d’information continue et par les réseaux sociaux exacerbent l’angoisse jusqu’à l’insupportable, finit par corrompre à ce point les relations au sein de ce microcosme que de nouveaux dangers, cette fois tout intérieurs à l’immeuble, achèvent de faire exploser le semblant de sécurité construit par ses habitants. 

Lancé dès la scène-choc introductive, le rythme va crescendo dans un enchaînement de péripéties qui n’a rien à envier aux films les plus efficaces du genre. Pour autant, ce n’est pas l’angoisse qui prend le dessus chez le lecteur, comme tenu à distance par l’ironie et l’humour noir qui imprègnent le récit. Pendant que sévit à l’extérieur une folie furieuse perçue aux travers des incertitudes entretenues par les dérives des réseaux d’information, l’on fait la connaissance des personnages à l’intérieur de l’immeuble, l’on visite leur psychologie pour s’apercevoir qu’au bout du compte, nul n’est besoin d’un virus pour faire de l’homme un animal dangereux. Entre radicalisation des façons de penser et haine de l’autre, la société toute entière s’est faite amadou prêt à s’enflammer sans réfléchir à la première étincelle un peu conséquente. Le cannibalisme n’est certes pas la seule façon de s’entre-dévorer…

Assez efficace pour une lecture agréable, le livre pourra sembler manquer à la fois de puissance dans l’angoisse – sans comparaison sur ce plan avec un modèle du genre : Le chant du prophète de Paul Lynch – et de profondeur dans la vision somme toute assez sommaire qu’il propose des travers de la société contemporaine. Reste une narration maîtrisée au rythme prenant et à l’ironie grinçante, pour une parabole tournant en dérision jusque dans son titre les valeurs défaillantes d’une société plus très sûre de sa boussole. (3,5/5)

 

 

Citation :

Drôle d’époque où des starlettes du Net vendent l’eau de leur bain 5 000 balles tandis que des agriculteurs crèvent la dalle en bossant 20 heures/24.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 27 mai 2023

[Orsenna, Erik - Saint-Aubin, Isabelle (de)] Petit précis de mondialisation 4 : Géopolitique du moustique

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Petit précis de mondialisation 4 :
           Géopolitique du moustique

Auteur : Erik ORSENNA -
               Dr Isabelle de SAINT-AUBIN

Parution :  2017 (Fayard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Cette histoire du moustique dans la mondialisation racontée avec humour et précision par Erik Orsenna nous fait découvrir : l’effroi, causé par tous les maladies provoquées par ce minuscule insecte, l’humilité dont doit faire preuve l’homme dans sa recherche de résultat (car la vie n’est qu’une longue suite de remises en cause), et une forme d'émerveillement qui vise à mieux vivre en humain grâce au moustique. 
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d'années), mais ils ne s'attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus). Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu'ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation. Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ? Toutefois, ne nous y trompons pas, c'est d'abord l'histoire d'un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés). Après le coton, l'eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres ! »
« Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au coeur d'un des plus piquants royaumes du moustique. » 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1947, Erik Orsenna est écrivain et membre de l'Académie française. Après des études de philosophie, de sciences politiques et d'économie, il devient enseignant-chercheur, puis docteur d'Etat en finance internationale et en économie du développement à l'Université de Paris I et à l'École normale supérieure. En 1981, il travaille au ministère de la Coopération, aux côtés de Jean-Pierre Cot. Conseiller culturel à l'Élysée de 1983 à 1984, il seconde Roland Dumas sur les questions africaines au ministère des Affaires étrangères au début des années 1990. Parallèlement maître des requêtes au Conseil d'État en décembre 1985, il est nommé conseiller d'État en 2000. Erik Orsenna fait partie du Haut Conseil de la Francophonie. Auteur de nombreux ouvrages, essais et romans, il reçoit le Prix Goncourt en 1988 (L'Exposition coloniale, Seuil). Inclassable explorateur et conteur invétéré, il a raconté la mondialisation à travers le coton, l'eau, le papier, le moustique, les villes et les cochons, Il est ambassadeur de l'Institut Pasteur. Auteur de nombreux succès, dont, récemment, Beaumarchais, un aventurier de la liberté  (Stock, 2019) et Cochons, voyage aux pays du Vivant, 2020.

 

 

Avis :

Il n’y a que l’Antarctique et l’Islande qui leur échappent encore. Partout ailleurs, ils sont des nuées, éphémères mais sans cesse renouvelées – sept générations en un an – et donc dotées d’une capacité d’adaptation qui les rend quasi invincibles. Et ils tuent. Dengue, chikungunya, zika, fièvre jaune, paludisme... : responsables de plus de 800 000 décès humains par an, les moustiques sont notre premier ennemi sur cette planète. Pourtant, les éradiquer pourrait avoir des conséquences plus terribles encore...

Après ses trois autres « précis de mondialisation » sur le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna, alors ambassadeur de l’Institut Pasteur – il occupe le siège du scientifique à l’Académie française –, s’intéresse en 2017 à la « géopolitique du moustique ». Pour tout comprendre de ces petits mais costauds envahisseurs, il s’est rendu dans les pays où ils sévissent le plus, a rencontré d’éminents spécialistes de l’Institut Pasteur, à Paris, Dakar, Cayenne et Phnom Penh, et, avec une précision teintée d’humour, mêle ses réflexions, elles aussi souvent piquantes, à cet ouvrage de vulgarisation scientifique co-écrit avec sa compagne, l’angiologue Isabelle de Saint Aubin.

Le texte est intéressant, voire souvent fascinant, et a de quoi faire frémir. Car le constat est sans appel. Ce ne sont pas seulement le moustique et ses multiples espèces qui, toujours plus résistants, apprennent à conjurer toutes nos tentatives pour les vaincre. Les parasites, virus et bactéries, dont ils sont aujourd’hui les vecteurs les plus efficaces – loin devant les tiques, chauves-souris et autres hôtes déjà bien inquiétants dans ce livre – et que nous n’avons pas encore tous rencontrés – la covid-19 n’a surgi au grand jour qu’après la rédaction de cet ouvrage –, sont eux aussi tellement intelligents et opportunistes dans leur stratégies de survie qu’ils rendent inutile, et même dangereuse, toute velléité de destruction de leurs porteurs actuels. Sans parler des multiples espèces indispensables que la disparition du moustique condamnerait à périr d’inanition, tous ces organismes tueurs auraient vite fait de trouver une solution de rechange, peut-être plus terrible encore pour nous, pauvres Goliaths pourtant prompts à jouer les apprentis sorciers, autrefois à coups de produits chimiques, aujourd’hui, à l’aide de la génétique.

Documenté et instructif, ce mémento sur le moustique se lit comme un roman, parfois drôle, souvent étonnant, riche de pistes de réflexion dont on regrette seulement que ce format ne se prête à leur développement. Citons en deux, à méditer au son crispant de cet insecte si détesté : « Voilà le secret pour survivre : l’adaptation ! (…) de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice. » « Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. » (4/5)

 

 

Citations :

Si l’on excepte les bactéries et les virus, notre Terre abrite six cent vingt mille espèces de champignons, trois cent cinquante mille espèces de plantes et huit millions d’espèces animales. Parmi lesquelles les vertébrés, dont nous sommes, ne comptent que pour… huit mille.


Nous avons déjà répertorié plus de trois millions d’espèces d’insectes ! Et, chaque année, nous en découvrons plus de dix mille nouvelles ! Où arrêterons-nous ? À cinq, six millions ? Tiens, voilà un exemple, un exemple de chez nous, où la prolifération est bien moins grande que sous les Tropiques. La forêt de la Massane, dans les Pyrénées-Orientales. Sur trois cents hectares – qu’est-ce que trois cents hectares ? rien du tout, un confetti –, on a compté trois mille cinq cents espèces d’insectes !


Voilà le secret pour survivre : l’adaptation !                 
Je quittai mon professeur en me disant que, de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice.


Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne.


Les tiques, mouches, moucherons, puces, punaises nous font ainsi cadeau de très graves affections, parfois meurtrières (quatre cent mille trépas chaque année).(…)
Mais le moustique est, de loin, le vecteur le plus dangereux. Il porte le chikungunya, la dengue, la fièvre de la vallée du Rift, la fièvre jaune, le Zika, l’encéphalite japonaise, la fièvre du Nil occidental, la filariose lymphatique et, bien sûr, le paludisme. À lui seul, celui-ci tue plus de quatre cent mille fois par an, la plupart de ses victimes étant des enfants de moins de cinq ans. La dengue, quant à elle, menace plus du tiers de la population mondiale : 2,5 milliards de personnes, réparties dans plus de cent pays.
Bref, le moustique est bien l’ennemi public numéro un.


Savez-vous que les galeries de tous les métros du monde abritent des colonies de grillons ? (…)
À Paris, la nuit, durant l’interruption des transports, les oreilles les plus sensibles peuvent s’enchanter de leur stridulation si caractéristique. Les yeux fermés, on pourrait se croire en Provence. Seuls les musiciens avertis savent distinguer l’appel à l’amour du grillon de celui de la cigale.
Hélas, le silence regagne du terrain. Chassés par les normes d’hygiène de leurs premières demeures favorites, les fournils des boulangers, les grillons avaient donc trouvé refuge dans nos réseaux de transport souterrains. Ils y trouvaient gîte, chaleur et couvert avec une prédilection pour… les mégots.
Or, la plupart n’ont pas survécu à l’interdiction formelle de fumer dans l’espace du métropolitain. Si l’on peut se permettre, l’interdiction d’en griller une fut fatale aux grillons.


(…) le nombre des bactéries dépasse l’entendement : un gramme de terre agricole peut en contenir un milliard, de dix mille espèces différentes.
Sur la Terre, elles seraient cent cinquante milliards de milliards de fois plus nombreuses que les êtres humains. Une autre caractéristique : elles s’adaptent avec facilité à tout nouvel environnement.
 
 
Qu’est-ce qu’une maladie émergente ? Une maladie qui commence à concerner les pays riches.


Et lorsqu’on tenta de dresser un bilan de cette « révolution », le résultat d’un million sept cent mille morts put être avancé. Un Cambodgien sur trois.          
Quarante ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, la secte islamiste Boko Aram ravage le nord du Nigeria et du Cameroun, ainsi que les abords du lac Tchad. Sa logique de mort ressemble trait pour trait à celle des Khmers : revenir à l’ « ancien temps », en l’occurrence celui du Prophète, éradiquer toutes les connaissances accumulées depuis et qui ont perverti les âmes, torturer et tuer pour éliminer les ennemis de la foi et terroriser les autres, offrir les femmes aux combattants… En 1994, huit cent mille Tutsis furent exterminés au Rwanda.          
Auparavant, des êtres de notre espèce, par ailleurs souvent cultivés, amateurs de Schubert et lecteurs de Goethe, avaient organisé la Shoah. Six millions de morts.
Avec toujours le même objectif : purifier.          
Comment expliquer que régulièrement, ici, puis là, et plus tard ailleurs, une folie meurtrière s’empare de notre espèce et la pousse à sortir de son humanité ?         
Quelle est cette maladie qui transforme un certain M. Kaing Guek Eav, honorable professeur de mathématiques, en Douch-le-bourreau ?       
À la fin de sa vie, sentant monter les tensions qui conduiraient à la Grande Guerre, Pasteur répétait qu’il avait pu guérir la rage qui vient des chiens, pas celle tapie dans le cœur des humains.
Rappelons-nous les statistiques : l’homme est, juste après le moustique, l’animal le plus meurtrier pour l’homme.


Les requins tuent dix personnes chaque année. Les loups, dix aussi ; les lions, cent, comme les éléphants ; cinq cents pour les hippopotames ; mille pour les crocodiles ; deux mille pour les ténias ; dix mille pour les escargots d’eau, les punaises, les mouches tsé-tsé ; vingt-cinq mille pour les chiens ; cinquante mille pour les serpents…
Mais, bravo les moustiques ! Sept cent cinquante mille morts humaines à votre tableau de chasse ! Nous, humains, méritons aussi quelques applaudissements : quatre cent soixante-quinze mille personnes tuées par la main de l’homme chaque année.


 Eh oui ! Personne n’y croit, mais nous en recevons vingt-deux mille chaque année.
– Qui sont ces gens ?
– Des mordus.
– La rage ? Mais depuis Pasteur et son premier petit patient Joseph Meister, depuis juillet 1885, je la croyais vaincue ! »
Retour brutal aux temps les plus anciens.
« Et, pardon, mais ces sacs qu’ils manient avec tant de précautions… ?
– Oh, ce sont les têtes des chiens qui les ont attaqués. Ça nous aide pour le diagnostic. Mais il faut d’abord attraper l’animal. Et si le voyage dure longtemps… vous imaginez les mouches. Et l’odeur ! »
Didier continue : « Huit cents morts, chaque année ! Huit cents qui n’auraient pas dû mourir… Et si vous saviez ce que signifie mourir de la rage…
– Parmi tous les souhaits, je n’ai pas celui-là.
– Allez sur YouTube. C’est sans doute la mort parmi toutes la plus horrible, on étouffe, on vomit, l’angoisse vous déchire… »
J’étais venu en Asie du Sud-Est pour les moustiques et c’étaient les chiens qui m’accueillaient. 


« Préparez-vous ! Le spectacle peut effrayer. »          
C’est donc un peu tendus que nous nous glissons dans un coin du jardin.          
« Et surtout restez sur le chemin, ne vous approchez pas du bois ! Danger ! »          
Il a sorti son portable. Il nous montre une photo de lui en quasi-cosmonaute :          « Je m’équipe avec soin, croyez-moi. Je ne tiens pas à attraper une saloperie. La technique est simple. Une fois sous leurs perchoirs, nous tendons une toile cirée… »          
« Imbécilement, je lui demande ce qu’il attend.          
« Eh bien… Vous n’avez pas deviné ? Les virus éventuels se retrouvent dans leurs déjections. Alors… quel beau métier que le nôtre ! Bac plus dix ou plus douze pour qu’un jour vous ayez l’honneur de vous faire pisser et chier dessus par des chauves-souris, si possible infectées. Certaines dépassent le mètre cinquante d’envergure. Mais celles que je vais vous présenter ne vont pas vous décevoir, déjà de beaux oiseaux, ou de jolis rats, comme vous voulez, des Pteropus : d’un bout de l’aile à l’autre, une bonne soixantaine de centimètres. N’ayez pas trop peur quand même, pas de vampires parmi elles, rien que des frugivores, aucune ne va vous sucer le sang.          
– Et quelles sortes de virus portent-elles ?          
– Oh, parmi les plus méchants, le SRAS, par exemple, ou de très désagréables coronavirus. Ce n’est pas une raison pour les détester. Elles mènent leur vie. Comme les moustiques. »


On dirait d’abord des fanions sombres, flottant dans le vent. Et puis l’œil s’habitue, il les distingue mieux, il voit des pattes qui s’accrochent aux branches, il voit des têtes pointées vers le sol. Julien frappe plusieurs fois dans ses mains. Peine perdue. Les chauves-souris restent accrochées à leurs perchoirs. Deux ou trois seulement s’envolent, juste pour changer d’arbre.
« Il faudrait attendre le soir. Toute la journée, elles dorment. Soudain, elles décident de s’en aller, toutes ensemble. Et le ciel devient noir. Même moi, j’ai peur.


C’est ainsi que l’Orstom (Office de recherche scientifique et technique d’outre-mer, ancêtre de l’Institut de recherche et de développement) et l’Institut Pasteur installèrent une base en pleine forêt, à dix kilomètres de Kédougou, sur la route de Dakar. Pour cette raison, on appelle PK10 cet endroit devenu mythique. C’est là que sont collectés, depuis 1972, tous les moustiques possibles, en même temps que tout ce qu’ils transportent avec eux. Grâce à ceux que l’on nomme les « captureurs ». Hommage leur soit rendu ! Les pièges fonctionnant mal, on fait appel à des hommes et à des volontaires qui s’exposent à toutes les heures du jour et de la nuit, dans tous les lieux de la forêt.
Une fois le moustique posé sur son bras nu ou sur sa jambe, le courageux l’emprisonne prestement dans un tube. Parfois le geste n’est pas assez vif pour éviter la piqûre. Les « captureurs » sont donc vaccinés, et préventivement traités quand le vaccin n’existe pas, ce qui est le cas pour le paludisme. Avouons que ces précautions ne suffisent pas toujours…


L’Institut Pasteur s’est ainsi constitué, depuis cinquante-cinq ans, l’une des plus formidables collections au monde de vecteurs et de leurs passagers clandestins : parasites, bactéries et virus : pas moins de deux cents espèces. Virus d’aujourd’hui et virus de demain puisque nombre d’entre eux, comme on le sait, se réveillent un beau jour et se mettent à nuire. Il y a fort à parier qu’ils soient déjà répertoriés dans les archives pasteuriennes. C’est pourquoi les chercheurs qui travaillent à PK10 l’appellent la « Silicon Valley des virus ».


(…) tous les Ougandais, sans exception, ont souffert un jour ou l’autre du paludisme. Figurez-vous qu’une maison, une seule maison, peut contenir jusqu’à dix mille moustiques. 


La réponse ne s’est pas fait attendre. Immédiate et unanime, médecins et entomologistes. Contrôler ? Oui, mille fois oui, de toutes nos forces ! Éradiquer ? Jamais ! Ce ne sera jamais vraiment possible, jamais définitivement possible. Et heureusement ! Aucun risque n’est pire que celui de détruire un écosystème. Et chacun de développer son argument. Nous allons créer des monstres ! Et nos manipulateurs, je ne crois pas à leurs promesses : quoi qu’ils disent, si un problème se présente, jamais nous ne pourrons revenir en arrière ! Et les virus, s’ils perdent leurs maisons favorites pour se développer et leurs moyens habituels de transport, vous pensez qu’ils vont rester là et disparaître sans réagir ? Vous pensez vraiment, depuis le temps qu’ils existent, qu’ils ne vont pas trouver d’autres domiciles, d’autres vecteurs ? Et s’ils se révélaient pires pour nous, bien pires ?


Le théorème ne trompe jamais : lorsque dans une profession s’élève le taux de femmes, c’est que s’est abaissé le niveau des revenus.


Pour avoir navigué durant l’été en Alaska, je peux vous dire que la concentration de moustiques y est insupportable. C’est donc là que l’armée américaine, durant le début des années 1950, a testé l’efficacité de plus de dix mille combinaisons de toutes les molécules possibles. Il faut dire que les soldats y pullulaient, à cette époque de guerre quasi chaude avec l’Union soviétique, juste de l’autre côté du détroit de Behring. Une fois de plus, les militaires allaient faire progresser la santé. Quand je pense qu’on les accuse de ne penser qu’à occire !

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 
 


 


 

mercredi 18 janvier 2023

[Constant, Paule] La cécité des rivières

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cécité des rivières

Auteur : Paule CONSTANT

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Au terme d’une carrière scientifique hors du commun, Éric Roman a reçu le prix Nobel. Il accepte de prêter de son prestige à une tournée présidentielle en Afrique, revenant ainsi, pour la première fois depuis cinquante ans, au pays de son enfance. Il est accompagné par l’équipe du Grand Magazine chargée de saisir sur le vif ce « voyage sentimental » : Ben Ritter, un photographe de renom, et Irène, une jeune journaliste. Mais tout sépare le grand savant de la jeune femme. Comment peut-il lui faire comprendre en moins de deux jours et dans le huis clos d’une voiture ce que fut sa vie auprès d’un père médecin-capitaine, ancien des guerres coloniales, dans un hôpital de brousse ?
Le voyage protocolaire se mue en récit d’aventures et recèle bien des surprises, des retrouvailles et des alliances inattendues. Faut-il remonter jusqu’à la source pour se découvrir dans les méandres aveuglants du passé ? Avec ce roman du retour en Afrique, Paule Constant nous offre une réflexion lumineuse sur la construction de soi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Paule Constant a passé une bonne partie de sa vie aux quatre coins du monde. Professeur des Universités, elle vit désormais à Aix-en-Provence, où elle écrit son œuvre. L'Afrique tropicale, la Guyane, l'Amérique du Nord ont servi de cadre à plusieurs de ses romans. L'enfance, l'éducation des filles, la condition féminine, la justice, le colonialisme sont les grands thèmes de l'inspiration d'une œuvre qu'elle a conçue d'emblée, dans sa totalité, comme un témoignage sur la condition humaine. Récompensée pour de nombreux ouvrages, notamment par le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1990 pour White Spirit et le prix Goncourt en 1998 pour Confidence pour confidence, elle est traduite dans une trentaine de pays. Mes Afriques est paru chez Gallimard dans la collection Quarto en 2019.

 

 

Avis :

Le grand Eric Roman, Prix Nobel de Médecine pour ses travaux sur l'onchocercose, une maladie parasitaire aussi appelée cécité des rivières, s’est laissé convaincre, à l’occasion d’une tournée présidentielle en Afrique, de revenir sur les lieux de son enfance, à la frontière entre Cameroun et Centrafrique, pour s’y prêter à un reportage réalisé pour Grand Magazine par Irène, une jeune journaliste, et Ben Ritter, un photographe de renom.

Le voyage, qui ne doit durer que deux jours et deux nuits, a pour destination Petit-Baboua, à peine une bourgade autrefois rassemblée autour d’un hôpital de brousse et d’une léproserie tenue par des religieuses belges. C’est là qu’entre douze et quinze ans, le scientifique aujourd’hui presque septuagénaire a vécu auprès de son père médecin-capitaine, ancien engagé des guerres coloniales : un homme traumatisé et violent qui lui a mené une vie si dure que l’adolescent avait sauté avec soulagement sur l’occasion de ses études pour revenir seul en France.

Si Ben Ritter est le parfait baroudeur sans chichis ni états d’âme, la jeune journaliste végane, pleine de clichés sur l’Afrique et son passé colonial, vit l’aventure avec d’autant plus de préventions que tout la heurte chez l’homme ambitieux et arrogant qu’elle voit en Eric, lui-même beaucoup plus à l’aise dans ses relations cordiales et viriles avec les autres membres de l’expédition que face à cette donzelle bien-pensante et volontiers critique. Pourtant, au fur et à mesure que leur imposant 4x4, escorté par quelques gendarmes en raison de troubles latents dans la région, s’enfonce dans la brousse par d’interminables pistes poussiéreuses, et qu’au gré d’hébergements de fortune, tous se retrouvent sur le même pied face à l’inconfort et aux imprévus, masques et a priori se fissurent peu à peu, laissant apparaître, parfois au détour de quelques mots seulement, les facettes d’une réalité autrement plus complexe que ne l’avait imaginée Irène.

C’est ainsi que, lui-même surpris par l’assaut douloureux des souvenirs, l’impressionnant Eric Roman finit par laisser deviner en lui le petit garçon désespéré et à jamais marqué, tant par la souffrance et la brutalité de son père, que par sa découverte sans ménagements de la terrible mortalité africaine - « pour deux générations chez nous il y en a quatre ici » -, entre lèpre, maladies tropicales, puis plus tard Ebola et sida. Du dévouement, souvent impuissant, du personnel de l’hôpital de brousse et des religieuses de la léproserie d’antan, au combat du chercheur sa vie durant, voilà peu à peu de quoi ébranler les jugements manichéens d’une jeune femme juchée sur les hauteurs diabolisantes d’un anticolonialisme vertueux.

Pudeur et art de la suggestion président dans ce récit où se superposent l’Afrique coloniale de la propre enfance de Paule Constant, fille de médecin militaire dans les anciennes colonies françaises, et celle d’aujourd’hui, polarisée entre rejet de la France, radicalismes islamistes et emprise économique chinoise. Un roman tout en nuances, porté par une écriture magnifique, à la saveur subtilement douce-amère. (4/5)

 

 

Citations : 

L’ampoule nue du plafond se mit à clignoter en éclairant par à-coups une chambre immense, cent mètres carrés au jugé, au centre de laquelle trônait un lit protégé par une moustiquaire. Elle chercha la salle de bains. Elle était par là, dans l’ombre, derrière une porte qui ne fermait pas. Cinquante mètres carrés de carreaux blancs et noirs qui donnaient le vertige, un grand lavabo qui n’avait plus de robinet, une baignoire sur pattes de lion avec en guise de douche un seau installé en hauteur. À la place des toilettes encore un seau avec un couvercle.             
Elle battit en retraite et retourna vers la chambre qui, en plus du lit, comprenait une chaise et une table sur laquelle elle remarqua une boîte d’allumettes et une bougie bien entamée dont les coulures signalaient que la panne d’électricité ne devait pas être exceptionnelle. Elle fut prise de panique. Tous les objets lui semblaient tour à tour dangereux. Comment se laver les dents ? Elle ne prendrait jamais une douche sans savoir ce qui se trouvait dans le seau. De l’eau, elle voulait bien mais quelle eau ? Depuis quand croupissait-elle là-dedans ? À propos de seau, elle ne se voyait pas chevauchant le seau hygiénique pour renouveler sa misérable expérience de la soirée. La bougie signifiait qu’elle passerait la nuit dans le noir. Quant aux allumettes, dans cette moiteur, étaient-elles encore susceptibles d’allumer quoi que ce soit ?             
C’est alors qu’elle remarqua les quatre boîtes de conserve qui protégeaient les pieds du lit et qui disaient que si la moustiquaire arrêtait les volants, les boîtes de fer réglaient en les noyant le sort des rampants. Elle se vit la proie d’une faune ailée, velue, couverte d’écailles, avec des pattes, des trompes, des dards, tout le bestiaire infectieux sorti du grand livre d’images des frayeurs ancestrales qui illustraient les travaux d’Éric Roman.
 

Il était arrivé avec son père à la fin des années 60 dans le poste de Petit-Baboua aux confins du Cameroun et de la Centrafrique, après des années difficiles qui avaient vu la naissance de la petite sœur puis la séparation du couple de ses parents. La mère gardait la fille, le père prenait le fils et partait loin avec ce côté desperado qu’il avait déjà montré en sautant avec les derniers volontaires sur Diên Biên Phu : « Donnez-moi ce que les autres n’ont pas voulu ! » Le ministère ne contrariait jamais ces accès suicidaires, au moins masochistes. Il les prenait au mot. Il y avait toujours un endroit maudit qui attendait son médecin et qu’on n’arrivait pas à pourvoir. C’est donc la bouche gourmande que le préposé aux affectations proposa Petit-Baboua, entre deux rivières, à la frontière de deux pays, brousse, chasse et pêche. Question équipement : un hôpital très familial et une grande léproserie. Il lui montra Petit-Baboua sur la carte, puis les divers hôpitaux et les postes sanitaires qui l’entouraient. Vus sur la carte de l’AOF, ils donnaient l’impression d’un maillage serré qui prenait la maladie comme le filet le poisson. À une autre échelle, évidemment, les postes étaient éloignés les uns des autres et le plus proche, l’hôpital amiral, Ouregano, était à cent kilomètres.
 

Devant le père, il était lâche, pire il se sentait lâche, il se voyait lâche. Il avait mis dans leur relation la même complaisance à l’avilissement que celle qu’il provoquait maintenant dans son entourage chez chacun de ceux qui l’admiraient ou le craignaient. Ses interlocuteurs se liquéfiaient comme il le faisait lui-même devant son père. En réponse, sa colère montait. La colère qu’il aurait dû manifester devant les mauvais traitements que son père lui avait fait subir. Et à ce moment, il pensait que ce qu’il éprouvait, son père avait dû le ressentir quand il avait été torturé. Ce qu’il avait payé enfant, c’était le prix de l’humiliation du père. Il savait d’où venaient ses mots : du père sans rien y changer. Mais d’où venaient les mots du père ?
 
 
Les Chinois, Irène ne s’attendait pas à les trouver là. Elle savait qu’ils avaient acheté la plupart des grands ports de la côte pour assurer leur commerce maritime. Elle se demandait si acheter était moralement mieux que conquérir, ou si l’achat n’était pas la version contemporaine de la conquête. Elle ignorait tout d’une occupation dont personne ne parlait, d’une occupation qui pouvait rappeler la colonisation.


L’Afrique ? Regarde toi-même. Tu ne vois rien ? Parce que tu n’es rien. Ou plutôt parce que ce que tu vois ne correspond pas aux images que tu trimballes. Pauvreté ? Où ça ? Luxuriance ? Où ça ? Non, tu vois une simple route dans une végétation que tu n’identifies pas entre deux nuages de poussière rouge que les Range Rover soulèvent.
— Et toi, Ben, qu’est-ce que tu vois ?              
Le photographe rit :              
— Des Chinois.


Comment un lien peut-il se briser entre une mère et son fils et ne pas se créer entre un frère et sa sœur ? Ce fut la dérive des continents. Ils appartenaient à deux mondes inconciliables. Après les trois années passées à Petit-Baboua, Éric se mit à errer dans l’appartement lyonnais où pourtant il avait vécu ses premières années comme dans un monde étranger dont il avait perdu les codes et dont la langue servait à cacher ce que l’on ne pouvait pas dire, or rien n’était dicible. Devant les fenêtres face à la Saône, de lourds doubles rideaux cachaient la rivière. Les lampes qui avaient remplacé la lumière du jour brillaient sous des abat-jour qui en feutraient l’intensité. La baignoire se remplissait à déborder d’eau tiède et le réfrigérateur recelait une masse de nourriture qu’il ne savait pas identifier. Mais il n’y avait aucun mot pour expliquer la rencontre comme la séparation de ses parents. Aucun mot pour expliquer sa présence aux bridgeurs qui s’installaient le jeudi après-midi dans le salon autour de quatre tables et pour lesquels un goûter était dressé et servi dans la salle à manger par une bonne en robe noire et tablier blanc. Ce fut très simple, sa mère le prit entre quatre yeux. Elle n’avait jamais dit à ses nouveaux amis qu’elle avait un fils aîné, non qu’elle en eût honte, mais cela ne s’était pas trouvé. Maintenant ce serait du réchauffé et il faudrait raconter l’Afrique où elle n’était pas allée, le père dont elle était séparée sans en être divorcée, « toute la mélasse », conclut-elle. Éric n’en fut pas blessé, le point de vue de sa mère était défendable.              
— Alors ? demanda-t-il.              
— Alors tu me vouvoies et tu me dis Madame. Le plus simple étant que tu ne te montres pas.              
Comment en arrive-t-on à ne plus rien ressentir pour une personne qui a tout été pour vous ?


(…)  les lecteurs ne veulent être informés que sur ce qu’ils croient connaître. D’une certaine façon, lire c’est toujours se relire pour conforter sa propre opinion. 


— Les histoires de défaite nous poursuivent, continua Éric, car il n’existe pas de cérémonies de consolation. La consolation, il faut la trouver en soi-même. Et la meilleure des consolations, c’est de devenir fou.              
Les familles avaient été priées de venir chercher ces carcasses mutilées et ces esprits définitivement blessés qui se mettraient à haïr leurs propres enfants. Il aurait mieux valu récupérer un cercueil.
— Je suis une séquelle de la guerre, dit Éric en s’adressant les yeux dans les yeux à Irène, pas un pupille de la Nation que le pays adopte et honore, simplement ce bâillon de tissu que sur les champs de bataille on glisse entre les dents du blessé pour l’empêcher de hurler. 




 

lundi 16 mai 2022

[Meek, James] Vers Calais, en temps ordinaire

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Vers Calais, en temps ordinaire
            (To Calais, In Ordinary Time)

Auteur : James MEEK

Traducteur : David FAUKEMBERG

Parution : en anglais en 2019    
                   en français (Métailié) en 2022

Pages : 464

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois périples. Une route.
Angleterre, 1348. Une gente dame, lectrice du Roman de la Rose, fuit un odieux mariage arrangé, un procureur écossais part pour Avignon et un jeune laboureur en quête de liberté intègre une compagnie d’archers qui a participé à la bataille de Crécy. Tous se retrouvent sur la route de Calais. Venant vers eux depuis l’autre rive de la Manche, la Mort noire, la peste qui va tuer la moitié de la population de l’Europe du Nord.
Pendant ce voyage, assombri par le passé violent des archers et les avertissements des prêtres sur la fin du monde prochaine, les voyageurs se confrontent à la nature de leurs amours et de leurs désirs. La demoiselle séduite par l’amour courtois va découvrir ce qu’aimer veut dire, l’archer mettra son honnêteté à l’épreuve dans un contexte cruel et injuste, le procureur recevra des confessions qui remettront en cause sa façon de penser.
Au milieu des fumées des bûchers censés éloigner la pestilence, des bagarres, des us et des coutumes oubliés, des personnages magnifiques, complexes, drôles, nuancés et profondément humains vivent leurs aventures dans un monde médiéval à la fois étrangement plausible et complètement étranger.
Impressionnant exploit de langue et d’empathie, l’auteur ne falsifie jamais l’époque en l’assimilant à la nôtre, et crée ainsi un roman extraordinaire sur l’amour, les classes sociales, la foi, la perte, le genre et le désir sur fond de l’un des plus grands cataclysmes de l’histoire de l’humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James MEEK est né à Londres en 1962 puis a grandi en Ecosse, à Dundee.
Grand reporter, il a vécu en Russie, à Kiev et à Moscou de 1991 à 1999 où il était correspondant. Il vit maintenant à Londres où il collabore au Guardian, à la London Review of Books et à Granta.
Il est l’auteur des ouvrages Un Acte d’amour et Nous commençons notre descente, tous les deux lauréats de prix littéraires et traduits à travers le monde.

 

 

Avis :

Nous sommes en Angleterre en 1348. Cela fait deux ans que la bataille de Crécy a vu les archers et la piétaille d’Outre-Manche abattre la chevalerie française. Les Anglais victorieux ont ensuite fait tomber Calais, et depuis la célèbre remise des clés de la ville par ses bourgeois, alors que la peste noire s’est mise à décimer l’Europe et donc aussi la population de la cité conquise, l’Angleterre colonise ce bout de terre arrachée à la France. Forts de diverses motivations, les futurs colons proviennent de milieux disparates. Sur la route qui doit les mener à embarquer, convergent ainsi une noble dame décidée à fuir un mariage arrangé, un procureur écossais en partance pour Avignon, et un jeune serf engagé comme archer pour acheter sa liberté. Les rumeurs quant à une meurtrière pestilence au-devant de laquelle ils courraient, vont bientôt laisser la place à une terrible réalité.

Que voilà un étrange et déconcertant ouvrage. L’érudition et la prouesse linguistique – chapeau bas, au passage, pour le traducteur David Faukemberg - y parfont à la perfection l’illusion d’un véritable roman du Moyen-Age. Au travers des trois personnages principaux issus de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple paysan, tournures, croyances et façons de penser se font le reflet de la diversité de langues et de statuts qui se côtoient dans l’Angleterre de cette époque. Langues savantes mêlées de latin et de français, mais aussi langues vernaculaires, s’y relaient avec une aisance confondante pour mieux donner un aperçu de la variété culturelle médiévale, telle qu’on la retrouve au travers de sa littérature.

Mais des livres à la réalité, il y a loin. De la légendaire chanson de geste aux sordides réalités coupables vécues après Crécy par la compagnie d’archers de Will, de l’amour courtois de l’allégorique Roman de la Rose qui sert de référence à la gente Bernadine à l’universelle aliénation de la femme dans toutes les couches de la société féodale, c’est finalement un voyage purement initiatique qui attend les protagonistes de cette histoire. Loin des « semblances » héroïques, religieuses ou amoureuses, chacun va apprendre le vrai prix de la vie et de la liberté, de l’amour et de la culpabilité. Et puis, alors que l’épidémie de peste paraît souvent une punition divine et déclenche des violences antisémites, elle contribue aussi à rebattre un tant soit peu les cartes sociales, quand nobles et gueux se retrouvent à égalité face à l’arbitraire de la maladie et de la mort, et lorsque campagnes abandonnées et manque de bras mettent à mal la pratique du servage.  

Finalement, ce n’est pas tant la langue, à laquelle on s’accoutume sans mal et avec un certain plaisir, qui rend si délicat l’accès à ce livre. C’est plutôt sa tournure d’esprit « médiévale », étrangement proche et étrangère à la fois, qui s’avère franchement déroutante. Comme lorsqu’il nous invite à l’une de ces représentations théâtrales de l’époque, qui rassemblaient alors toute la société, mais qui nous semblent aujourd’hui relativement hermétiques. Aussi, si la prouesse littéraire et historique impressionne, l’on risque d’y ressentir à la longue un détachement de plus en plus prononcé à l’égard de personnages par trop inaccessibles.

Il faut découvrir ce livre à nul autre pareil, conte médiéval en même temps que roman historique, exploit linguistique témoignant d’une grande érudition. Mais, à n’en pas douter, goûter ne voudra pas forcément dire aimer pour tous ses lecteurs. (3,5/5)

 

Citations :

« Alors éclairez-moi, dit-elle. Votre père souhaite vous marier à son ami. Pourtant votre Laurence est, à croire le portrait que vous dressez de lui, un excellent jeune homme de bonne famille, avec des perspectives d’avancement. S’il vous aime, pourquoi ne pas vous demander à votre père ?  
– Il fit sa requête, et icelle fut rejetée. Laurence ne possède point de fille à marier, au contraire de Sire Faisanderie. Et mon veuf de père estime avoir besoin, comme son ami, d’une nouvelle épouse.  
– Berna !  
– Il me répugne d’en parler, tant la chose est indigne. Leur intention est telle : Sire Faisanderie arrive ici, nous nous marions ce samedi puis partons avec mon père pour le Somerset, où, après la moisson, un second mariage sera célébré, unissant mon père à la fille de mon récent époux. »  
Pogge découvrit ses dents.
« Infâme, gronda-t-elle.  
– N’est-ce pas, que c’est abject ? Moi et cette autre damoiselle, la malheureuse, sommes nos propres dots.
 
 
L’infirmier leur a montré comment bannir la pestilence. Les corps sanglants chauds et humides avaient le plus à craindre, car les trous par où passait leur sueur étaient grandement ouverts, offrant aux gouttelettes morbides de la peste un passage vers l’intérieur du corps. Toutefois, même les plus froids et les plus secs d’entre eux couraient grand péril, s’ils n’empruntaient pas le chemin qu’il fallait. Ils ne devraient point besogner trop dur, de crainte que leurs corps s’échauffent et que leurs trous à sueur viennent à s’ouvrir en grand. Pas plus qu’ils ne devraient s’adonner à la luxure charnelle avec des femmes, ni se baigner dans une eau chaude, ni non plus rester plus d’un jour sans purger leurs entrailles. Ils devraient se passer de miel, d’ail, d’oignons, de poireaux et d’épices fortes ; manger des concombres, du fenouil, de la buglosse, des épinards et des fruits aigres, boire de l’eau coupée de verjus ou de vinaigre plutôt que du vin, et assaisonner leurs aliments avec un fort vinaigre. Il fallait fuir les tas de crottes ou d’immondices, les latrines et tous les lieux putrides et puants de cette espèce, et il serait bon que chacun emporte partout avec lui des fleurs odorantes, pour s’en obstruer les narines.  
« Quand la peste approche, même au cœur de l’été, le ciel s’assombrit en plein jour mais il n’y a d’abord point de pluie, rien que le tonnerre vers le sud. De nuit, des traits de foudre, ou des météores dans le ciel. Si un vent fort se lève du sud, où que vous soyez, trouvez refuge et assurez-vous de bien fermer huis et fenêtres côté sud. »  
Si la pestilence venait à les prendre, a dit l’infirmier, ils ne sentiraient point l’air vicié et humide pénétrer dedans eux par leurs narines, leurs bouches et leurs trous à sueur. L’air morbide s’infiltrait par le sang jusqu’au cerveau, au cœur et au foie, chacun de ces organes se démenant alors pour chasser le mal. Ceux qui se trouvaient pris éprouvaient d’abord des frissons, une roideur et des picotements de sang, et leur tête était douloureuse. Il arrivait parfois qu’ils toussent et tombent de sommeil. Des bubons indurés d’une grosseur allant du pois à l’œuf s’éveillaient sous la peau, dans l’entrecuisse si la souillure s’amoncelait dans le foie, sous les aisselles si c’était dans le cœur, et dans le cou ou sous la langue si le cerveau était frappé. Chez certains, des marques ou des points noirs apparaissaient sur la peau. Dans tous ces cas, la mort advenait sous trois jours.  
Chez d’autres, le mal empruntait un plus court chemin. Il s’attachait aux poumons, qui n’étaient plus capables, alors, de refroidir le cœur, et pour préserver celui-ci, le cerveau aspirait en lui la souillure, mais le cerveau n’était pas de taille à lutter, et le mal s’épandait brusquement dehors par les oreilles, dans un rugissement qui vous assourdissait, ou, ce qui était pire, par les yeux. Car alors, le malheureux pécheur périssait le jour même ; mais le temps qu’il vivait encore, il lui suffisait de mirer un homme et la pestilence transitait de ses yeux aux yeux de qui le voyait, et de là dans son cœur, son cerveau ou son foie.  
« Par conséquent, a dit l’infirmier, la première chose absolument requise quand la peste prend quelqu’un, c’est de lui nouer un linge autour des yeux, afin que le mal ne puisse sortir et contagionner ceux qui l’assistent, ou le prêtre chargé de purifier son âme avant qu’elle se libère. Des questions ? » 
 
 
« Bien que la meilleure arme contre la peste consiste en une vie vertueuse, je puis aussi, avec la bénédiction du Seigneur, aider tout homme qui a la volonté de s’aider lui-même. Ayant examiné en profondeur la santé de chacun de vous, et sachant quand et où vous êtes venus au monde, je suis en mesure de vous offrir ce qu’à Paris on nomme un colloque complet de traitement médical et personnel, c’est-à-dire, dans votre anglais, une leçon sur l’art des sangsues qui convient à chacun, fondé sur la connaissance de la disposition des planètes et des luminaires à l’heure de sa naissance, de la nature de ses humeurs, de la teinte et de l’humidité de sa langue et la clarté de sa pisse. Le colloque est agrémenté d’un sachet de simples séchées, savamment amalgamées afin de repousser la peste moyennant une cuillère chaque jour ; un pot de plâtres d’Emmanuel afin d’atténuer l’enflure ; et un pot de Bethzaer. Et ce n’est d’ailleurs pas tout : le colloque s’accompagne en outre d’une lame d’acier, tout spécialement conçue pour épancher le sang pestilentiel. Et si le mal devait être si puissant que ni les herbes, ni les saignées, ni le Bethzaer ne puissent vous guérir, j’ajoute une bouchée d’une mélasse destinée aux seuls rois et aux cardinaux, qui contient des violettes, des roses, du bois de santal, des perles, des oranges, des feuilles d’or, de la poudre d’argent, d’émeraude et d’os extrait du cœur d’un cerf. Toutes ces choses réunies, à Londres ou Paris, ne pourraient s’obtenir pour moins de vingt livres ; mais je suis prêt à offrir le colloque intégral à chacun de vos archers, adapté à ses besoins propres, les simples, les plâtres, le Bethzaer, la lancette à saigner, la mélasse des rois et tout le reste pour deux vingtaines de pennys d’argent. » 


Ils mouraient de nous tuer et de remporter la bataille, mais c’était pour eux comme un jour saint, quand on part à la chasse. Ils savaient point vraiment ce qui comptait le plus à la fin d’une chasse, estoquer le cerf ou être vu des autres en train de l’estoquer, le miroitement du soleil sur leur équipage, le geste bien tourné du bras portant l’épée, tout cela que le barde, après-coup, allait mettre en chanson ? Même un roi qui gagne ses batailles a besoin qu’on les chante, et pas seulement qu’on chante sa victoire mais la manière surtout dont il l’a remportée, de sorte que les gens, à tout jamais, s’en ressouviennent. Que trois fiers destriers sous lui furent massacrés, qu’il ferrailla à coups de hache tel un vilain, ou bien qu’il combattit sans heaume pour que tous voient de loin sa chevelure d’or.


« Tu mènes ton bœuf dans le mauvais sillon, procureur. Y a nulle pestilence en Angleterre, et je vais te conter le pourquoi. » De ses index dressés de part et d’autre de sa caboche, il figurait des cornes. « Les Juifs, il a dit. La France, l’Italie – toutes les terres qui ont la peste en sont grouillantes, et ces gens-là aspirent depuis toujours à crever les chrétiens. Mais le vieil Édouard, l’aïeul du présent roi, les a jetés dehors il y a de ça soixante hivers. Y a pas eu un seul Juif en Angleterre depuis, et tant qu’on les laissera dehors, ils pourront pas besogner leur peste sur nous.  
– Vous opinez sincèrement que toute la culpabilité de ce fléau incombe aux Juifs ? a questionné Thomas.  
– Tous ceux qui ont un brin de jugeote le savent.  
– Mais cela est sans fondement. Le pape lui-même qualifia de péché le fait de les en accuser. »  
Jour-Saint a écarquillé les yeux et poignardé du doigt la poitrine de Thomas. « Voilà le témoignage que le pape n’est rien qu’un outil aux mains du peuple cornu. Peut-être même plus qu’un outil. » Il a miré alentour de lui et baissé son timbre. « Pourquoi porte-t-il un si long chapeau, si c’est pas pour cacher ses cornes ?  
– Selon vous, le pape est un Juif ? »  
Jour-Saint a retroussé sa lèvre et il a acquiescé. « S’il veut faire la preuve du contraire, qu’il périsse lui-même du fléau. Alors, je l’estimerai comme un bon chrétien. »


La mort, comme ils l’appelaient, était arrivée à Heytesbury cinq jours auparavant, et elle avait déjà fauché quarante paroissiens, hommes, femmes et enfants, un tiers du bourg. Nul ne se rendait plus chez ses voisins, par craindre de se contagionner. Les gens suspendaient des linges à leurs fenêtres, un pour qu’on envoie le prêtre, deux pour qu’on leur laisse de quoi boire et manger, trois pour qu’on vienne emporter un corps. Le prêtre et le sonneur de clochette étaient allés et venus si souvent entre l’église et les domiciles des malades que nul ne leur prêtait plus attention. L’auberge était fermée, personne ne venait du dehors acheter les tissus qu’ils fabriquaient, les cultures étaient mûres mais nul ne voulait moissonner, et la moitié des bêtes étaient sans maître désormais.


Le prêtre s’est penché en avant pour tousser. Un petit crachat sombre a coulé de sa bouche et il s’est essuyé les lèvres du dos de la main, avant de reprendre. « Ed Sutton et les autres fouleurs, quand ils ont entendu que la mort était venue pour de bon, ils ont su qu’ils n’avaient plus longtemps à boire. Tous les soirs, ils sont restés debout jusqu’à ce que la bière qu’ils engloutissaient s’arrête à peine dans leurs tripes avant de se changer en pisse. Il y a deux jours, nous sommes allés chercher l’un d’eux dans sa maison, Gibby, mort comme un clou de porte. Je lui ai administré l’onction, on l’a couvert d’un drap et enterré. Il a été le premier à rejoindre la fosse. On avait à peine fait dix pas qu’on l’a entendu crier, disant qu’il était soit en enfer, soit à Heytesbury, et que s’il se trouvait à Heytesbury, ce bourg comptait un prêtre de trop. En le voyant debout dans la fosse, sa tête dépassant du linceul, en train de nous maudire, un grand rire nous est venu, Buisse et moi. On n’a pas su le contenir. Gibby avait tant bu que son épouse le pensait mort. »  
Il a secoué la tête et s’est essuyé les mains sur son aube. « Figurez-vous qu’hier il est mort de nouveau, pour de bon cette fois, et ce n’était pas aussi gai. »


Il est fascinant de constater combien nos spéculations sur la destruction de l’humanité se trouvent métamorphosées quand le spécimen le plus familier à être détruit est soi-même. La mort est universelle, et pourtant elle arrive à chaque individu, même en ces temps d’atroce mortalité, comme une espèce de miracle. Comment tout ce qu’il y a dans cet esprit et cette mémoire pourrait-il cesser ? Au lieu d’imaginer un univers sans humains, j’imagine un univers sans moi, et il pourrait aussi bien être silence et vide si je ne suis plus présent. Périssons tous simultanément, ou pas du tout ! En lieu et place d’une fervente préparation spirituelle au jugement divin et à l’éternité, s’impose une terreur exactement proportionnelle à ma présence corporelle – i.e., suffisamment petite pour mettre en évidence la mienne insignifiance dans le dessein universel, et suffisamment vaste pour m’anéantir.


Nous sommes tous pécheurs, dis-je. Votre notion de la pestilence comme châtiment divin ne prête guère à controverse. Mon impression, c’est qu’à cette occasion, Dieu décida d’accroître la quantité de Noé appelés à survivre pour repeupler le monde. Ce qui n’est pas sans conséquence. Il divisa ainsi, à tout jamais, l’humanité en deux espèces : les coupables et les fiers. Les premiers seront tourmentés par l’idée que eux, les survivants, sont moins méritants que ceux qui périrent. “Mes enfants étaient innocents”, diront les parents qui auront perdu des fils et des filles. “Ils ont été punis pour mes péchés. J’aurais dû mourir à leur place.” Les seconds interpréteront leur survie comme la confirmation qu’ils sont bien les favoris de Dieu. Les doutes qu’ils auront pu avoir sur leur propre conduite, quels qu’ils soient, s’envoleront ; tous leurs actes seront validés. La vertu se définira désormais comme leur propre satisfaction. Être, c’est être bon.


 

 

lundi 6 septembre 2021

[Labruffe, Alexandre] Un hiver à Wuhan

 




 

J'ai aimé

Titre : Un hiver à Wuhan

Auteur : Alexandre LABRUFFE

Parution : 2020 (Gallimard)

Pages : 128






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

«Poussé par un prof de chinois, j’ai tout quitté, du jour au lendemain, pour aller contrôler, fleur au fusil, la qualité des produits français fabriqués en Chine. Être l’œil de l’Occident, son chien de garde, le garant du Made in China : comme un aboutissement prématuré de ma vie.»

Ce récit fragmenté concilie un regard documentaire affuté et l’humour désespéré d’un conte voltairien. Alexandre Labruffe y alterne les souvenirs de ses séjours sur place : de 1996, comme contrôleur stagiaire dans des usines locales, à l’automne 2019, en tant qu’attaché culturel à Wuhan. Il recense les micro-apocalypses qui fondent le miracle économique de la République populaire depuis deux décennies et devient le témoin halluciné d’une crise sanitaire révélant sa nature libérale-totalitaire.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1974, Alexandre Labruffe a étudié le chinois et est titulaire d'un DEA en Communication appliquée à la culture. Après des postes dans des Alliances françaises en Chine puis en Corée du Sud, il est, depuis 2015, de retour à Paris, où il collabore à divers projets artistiques, théâtraux ou cinématographiques, tout en poursuivant sa thèse en Arts et Cinéma à l’Université Paris-3. Il a publié son premier roman en 2019 : Chroniques d’une station-service.

 

Avis :

Depuis 1996 où un stage l’a emmené faire du contrôle qualité dans des usines chinoises, et 2019 où il a été nommé attaché culturel à Wuhan, les séjours d’Alexandre Labruffe au « Pays du Milieu » lui ont permis d’y constater l’ampleur des mutations survenues ce dernier quart de siècle : un miracle économique jalonné de catastrophes écologiques et sanitaires, sous un vernis pseudo-libéral masquant mal une réalité demeurée profondément totalitaire. Dans ce contexte, l’épidémie de Covid-19 n’a même presque plus rien pour surprendre...

Le tableau a de quoi effrayer. Usines consacrées au seul dieu du rendement à tout crin et à tout prix, villes asphyxiées par la pollution, fleuves dépotoirs, sol-air-eau contaminés, crises sanitaires à répétition gérées à l’économie ou simplement ignorées : les micro-apocalypses pavent le quotidien d’une population chinoise par ailleurs surveillée dans ses moindres faits et gestes, alimentant un récit halluciné aux allures de dystopie, dont l’humour grinçant achève de souligner l’infernale noirceur.
 
Alors, quand fin 2019, éclate à Wuhan une nouvelle crise à propos d’un terrible virus dont on ne sait rien encore, aucun étonnement ne traverse l’auteur alors sur place. Rentré à Paris avant le confinement de la ville chinoise, il n’aura rien à nous apprendre que l’on se sache déjà sur la suite des événements, juste l’envie de partager son sombre constat que tout cela nous pendait bien au nez.

Si le vécu, l’humour et la plume d’Alexandre Labruffe rendent à la fois intéressante et agréable la lecture de ce très court livre, je l’ai malgré tout achevée sur un petit arrière-goût de frustration. Cette mise en perspective de la naissance en Chine de la pandémie actuelle aurait mérité plus d'analyse et moins d'émotion, sous peine de - opportunisme oblige ? -,  risquer de paraître trop forcer le trait pour mieux faire sensation. (3/5)


Citations :

Hôtel HORIZON, à Changsha, 300 km de Wuhan, où je suis en mission. Je mate la télé, les informations, qui annoncent la résurgence d’une épidémie de peste porcine. Depuis les années 2000, le pays carbure au rythme des airpocalypses et des crises sanitaires à répétition : peste porcine, grippe aviaire, lait à la mélanine ou au mercure, soda au chlore, faux œufs, choux au formol, pastèques explosives, vaccins antirabiques trafiqués, etc. C’est un inventaire post-moderne à la Prévert. Un abécédaire de la catastrophe. Le pire : toujours à venir.
Une image à l’écran : sur un fleuve, dérivant et flottant, des milliers de porcs défunts.
Suicide collectif ?
Non. La présentatrice révèle que c’est le moyen le plus économique de se débarrasser des cadavres des colonies décimées. Certains éleveurs n’ont pas eu ce « scrupule », ont dézingué les porcs contaminés à l’arsenic (ce qui les rend plus soyeux) et les ont mis sur le marché. À l’écran : des boucs émissaires arrêtés, menottés, vilipendés.
Nourris aux antibiotiques, contaminés par la peste, tués à l’arsenic.
Paix à l’âme des porcs, au triptyque de leur tragédie.
Je décrète sur-le-champ mon devenir végétarien.

SINCERITY & ETERNITY,
l’enseigne d’un diamantaire
qui vend le mariage, l’amour, enrobé dans une pierre,
Une fièvre souvent solitaire.

Une explosion dans une usine pétrochimique, en périphérie de la ville où je vis, Hangzhou, a eu lieu la veille. Elle est à l’origine d’une pollution du fleuve Qiantang, où navigue désormais, non sans grâce, une nappe de solvant toxique que j’observe de loin. On est en 2009. Le fleuve est la principale source d’approvisionnement en eau de la ville. La nappe aurait infiltré et contaminé les stations d’épuration. L’information cachée par les autorités a fuité via des canaux non officiels. La version change. Un ami chinois m’assure maintenant que ce n’est pas une explosion mais un accident de la route : d’un pont, un 35 tonnes transportant des produits chimiques serait tombé dans la rivière, y déversant tout son contenu.
Seule certitude dans cet océan d’effroi, l’eau potable est contaminée.
Des SMS d’alerte saturent mon vieux Nokia. Une salve d’injonctions. Avant la pénurie qui s’annonce, faire le plein d’eau minérale et pétillante, de nourriture, de nouilles lyophilisées. Ne plus sortir. Ne plus se laver les mains, ni cuisiner avec l’eau du robinet. Se doucher à l’eau minérale.